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Réfer. : ES0850A
Auteur : Conder F.-R.
Titre : Le Noble Savoir.
S/titre : In Revue Britannique.

Editeur : Bureaux de la Revue Britannique. Paris.
Date éd. : 1878 .


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ESTHETIQUE ET HISTOIRE. -----
LE NOBLE SAVOIR -------

I
Une grave question a bien souvent été posée. De tous les dons qu'a reçus l'humanité, quel est le plus noble, et celui
dans la possession duquel se trouve la plus grande somme de
félicité? Il en est qui répondront qu'il n'est pas de grâce céleste
comparable à celle de la santé, que quand elle fait défaut
toute vie humaine n'est plus que tristesse et amertume,
et que, grâce à ce don inappréciable, tout chagrin se transforme
en joie ; enfin, que la beauté elle-même n'est que la
pure quintessence du parfait équilibre de la santé physique et
morale.
D'autres diront que la santé n'est que le maigre apanage du rustique qui n'en a pas reçu d'autre en partage ; que l'excellent
appétit d'un homme bien portant n'est que l'aiguillon qui
l'excite au travail; qu'une brutale et inaltérable santé s'élève


(1) « Noble » ne traduit que très-imparfaitement l'anglais « gentle » ; mais le mot français « gentil », dont l'anglais a fait « gentle », n'a conservé dans
notre langue rien de ce qui peut se rapporter au latin « gens », « race noble
et tout ce qui concerne la noblesse de race ». C'est dans ce sens qu'il faut
entendre le titre anglais de cet article, the Gentle Science, la science de
tout ce qui concerne la noblesse. L'auteur fait remarquer plus loin qu'après
avoir été la nation la plus aristocratique de l'Europe, la France a perdu
complètement le sens de tout ce qui se rapporte à la noblesse et les mots
ont disparu avec les idées. Il n'était peut-titre pas inutile de le signaler.
(Note de la rédaction).
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30 LE NOBLE SAVOIR
tout au plus au rang d'une vertu et d'une félicité purement
animales ; mais que la possession de la richesse, d'une richesse
sans borne ni limite, vous rend maître des climats,
des plaisirs, du loisir, de l'activité, des voyages par terre et
par mer, des chevaux de prix, des équipages et de tout ce qui
brille et sourit si agréablement aux yeux de l'artiste, peintures,
sculptures, gemmes, bijoux ; bref, ce serait la véritable
clef de toute félicité humaine.
Le philosophe répliquera à cette pompeuse description que dans l'empire de soi-même gît une plus noble source de
félicité que celle que peut procurer la richesse. Une philosophie
plus ancienne, plus sincère et plus durable que celle du
Portique dit que le seul rêve de l'humaine existence, c'est
d'aimer et d'être aimé, et que l'homme qui a vieilli « en honneur,
amour, obéissance, cette troupe d'amis qui doit faire
cortège au vieil âge », a atteint la perfection humaine.
Quant à chacun des éléments de félicité dont nous venons de parler, aussi bien que tout ce qui se rapporte à ceux qui
résultent de triomphes dans les arts, dans les sciences, en
ambition, en amour, en guerre ou en paix, quiconque met
assez de temps, de résolution et d'énergie à les pourchasser,
peut espérer d'en obtenir une certaine part. Sauf de rares
exceptions, la santé peut se maintenir et se recouvrer par un
régime convenable ; la richesse peut assurément être conquise
par quiconque veut faire les sacrifices indispensables.
Le savoir et les leçons de la philosophie sont la récompense
de l'étude. L'amour manque rarement d'éveiller son écho, et
le précepte qui dit : Aime qui t'aime, est un des plus anciens
des archives des religions. Mais il est une satisfaction, et
probablement la seule que ne puisse atteindre aucun effort,
qu'aucune richesse ne puisse ambitionner, qu'aucun moyen
humain ni surhumain ne puisse procurer, parce que ceux qui
l'ont ne la tiennent pas de la nature, c'est la fierté consciente
d'une noblesse héréditaire.
Ce n'est pas qu'il ne se mêle point d'alliage à l'or pur dans cette prétention, aussi bien que dans toute autre, à un mérite
à part : aussi allons-nous définir soigneusement comment

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LE NOBLE SAVOIR 31
il faut l'entendre. Ce n'est pas seulement du rang que nous
voulons parler. Le rang suprême est accessible, il a été atteint
par des hommes et des femmes qui n'étaient pas nés pour la
pourpre. On a vu le simple soldat s'emparer de l'empire. Cette
ancienne dignité qui a si longtemps prétendu au rang de
prince des rois de la terre, a été souvent obtenue par de pauvres
hères en haillons, qui avaient été recueillis par charité
pour balayer les églises et les couvents. Lorsqu'en 635 le pape
Eugène Ier institua le célibat des prêtres, diacres et sous-
diacres, de fait il se trouva avoir détruit l'ordre du clergé en
tant que noblesse héréditaire (1).
En contradiction directe, comme il l'était, avec les anciennes lois mosaïques et relié à un système théologique basé sur le
principe de la représentation héréditaire, il est possible que
le célibat sacerdotal, pendant les âges de ténèbres, ait utilement
tenu en échec l'influence de la noblesse héréditaire;
mais il n'est pas moins évident qu'il contribua fortement
préparer le bouleversement des sauvegardes qui protégeaient
le plus efficacement le corps social contre le règne avilissant
de l'argent et les frénésies furieuses de la commune. En Angleterre,
il n'y a pas très-longtemps que la dignité métropolitaine,
celle qui donne rang immédiatement après le sang
royal, était occupée par un homme d'extraction très-modeste.
De grands capitaines se sont élevés par leur génie des rangs
du simple soldat. De grands jurisconsultes, arrivés à l'hermine,
sont sortis d'un berceau abrité sous un établi d'ouvrier.
De grands négociants, qui sont parvenus à des fortunes fabuleuses
et ont transmis aux leurs des honneurs héréditaires,
n'étaient pas de moins basse origine que le grand homme
d'Eglise. Mais bien que par beaucoup ils aient été bien plus
honorés pour avoir mis la dernière main à la grandeur de
leur race que s'ils étaient nés grands, ces hommes ont toujours
entendu dans leurs oreilles un murmure qui leur disait


(1) Cette observation est d'une rigoureuse justesse. En Orient, les popes de village qui se marient constituent une véritable noblesse héréditaire
rustique, la plupart du temps propriétaire de son église comme d'un fief.
(N. R.)
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qu'il existe une incommensurable différence entre le fondateur
d'un nom et celui qui en hérite.
D'ailleurs, ce n'est pas toujours le timbre héréditaire qui distingue l'enviable personnage. Certaines qualités physiques,
non moins que morales, se transmettent avec les terres et le
droit de seigneurie. Dans certain lignage le sang des condottieri,
dont la vigueur ouvrit, il y a trois ou quatre siècles, un
chemin qui conduisit à la renommée le hardi soldat dans les
veines duquel il coulait, s'exprime encore par d'âpres convoitises
et des inclinations querelleuses avec un accent aussi
hautain et aussi rude que lorsque les papes combattaient pour
tailler des principautés à leurs neveux. Dans d'autres, certaine
terre mal acquise, le sang de certain martyr, le pillage
de certain sanctuaire, la spoliation de certain orphelin semblent
transmettre leur mystique et funeste influence de génération
en génération. Si c'est beaucoup d'hériter d'un grand
nom, ce peut être aussi un grand mal, à moins que le nom ne
soit en outre honorable. Il n'est qu'une descendance aussi longue
que sans tache, l'héritage du sang d'une femme sans souillure
et d'un homme sans peur et sans reproche qui puissent
passer pour le plus rare des dons humains ; il n'est pas seulement
de lui-même excellent par suite de la conscience de sa
possession qui en fait une source constante de contentement
pour son possesseur, mais il a encore une valeur intrinsèque,
comme étant non-seulement rare, mais hors de toute atteinte
de l'argent, du génie, de la piété et même de l'amour.
Dans un temps où les hommes gardaient plus du sauvage dans leurs moeurs extérieures qu'on n'en retient communément
aujourd'hui, hommes et femmes, du caractère que nous
venons de décrire, étaient considérés, et considérés justement,
comme le vrai sel de la société. Dans ce temps, si grossiers
que pussent être les hommes, ils avaient l'avantage sur la
grossièreté des hommes de notre époque, qu'ils reconnaissaient
l'inappréciable valeur de ce noble héritage, et qu'ils
le respectaient franchement dans la personne de ceux qui le
possédaient.
Cette admission instinctive de la valeur de ce principe qui
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LE NOBLE SAVOIR 33
seul, et en cela leur opinion était pleinement conforme à la
raison, a le pouvoir de résister à la toute-puissance et à
l'avilissante influence de la richesse, donna naissance à la
science de la noblesse de naissance.
Comme les autres, cette science a ses symboles et sa terminologie. De son origine, nous ne connaissons pour ainsi dire
rien. Lorsque, pour la première fois, nous rencontrons les
symboles et le langage héraldiques, il y a environ huit siècles,
nous y trouvons la même précision, le même symbolisme et
les mêmes conventions qu'aujourd'hui. De toutes les études
humaines, le noble savoir, ou l'étude de l'art du blason, est le
seul dont le berceau soit inconnu et dont l'aspect n'ait subi
aucune atteinte de l'âge. Il est resté inaltéré pour ceux qui en
ont gardé la véritable tradition (4).


(1) Ces conclusions de l'auteur anglais ne sont ni vraies ni logiques. Une science qui apparaît toute formée au onzième siècle a eu nécessairement un
berceau qu'il est très-facile de retrouver dans l'art égyptien, grec et gaulois.
Les innombrables cartouches des rois égyptiens sont de véritables blasons;
il en est de même des boucliers des héros et des héroïnes de la Grèce, qui
nous ont été transmis en si grand nombre par la céramique. Cartouches
égyptiens et boucliers grecs contiennent également des devises se rapportant
au personnage qui les porte. Il n'y a de différence entre ces blasons et ceux
du moyen âge qu'en ce qu'ils sont personnels et non héréditaires. L'« hérédité »,
tel est le caractère distinctif du blason moderne. Quant à la langue
figurée dont se sont servis les hérauts d'armes, elle n'était nullement leur
propriété exclusive. Les papes, résistant à la pression des empereurs iconoclastes
de Byzance, l'avaient maintenue dans les églises pour l'instruction
religieuse des illettrés. Les artistes ou maîtres imagiers qui composaient les
devises de la chevalerie étaient les mêmes qui remplissaient nos édifices religieux
de chapiteaux historiés, et il résulte de l'examen de ces textes figurés
que l'écriture héraldique faisait nécessairement partie de leurs secrets
professionnels. Mais il n'était pas permis d'en divulguer les règles, et ni
héraut d'armes ni maître imagier n'a jamais rien écrit sur cette matière, de
sorte que le secret s'en est perdu à une époque très-rapprochée de nous,
sans qu'il soit possible de dire pourquoi ni comment. Ce qu'il y a de certain,
c'est que le blason n'a jamais admis d'autre langue que le français et
que l'iconoclasme ayant détruit la vieille langue héraldique de la Grèce, le
blason n'a pas pu renaître dans l'empire byzantin, parce qu'il était interdit
aux « maîtres imagiers » d'initier les « Grecs », les « Mores » et les « Drolles »
Cette dernière expression doit vraisemblablement désigner les Slaves, qui
n'ont jamais eu de blason véritable et se sont contentés de singer, sans les

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34 LE NOBLE SAVOIR
Lorsque Napoléon Bonaparte étiqueta des ducs et des comtes de nouvelle marque, avec des signes indicatifs de
leur rang factice, pour figurer sur la face de leurs cottes
d'armes toutes neuves, il créa une pairie impériale, mais il
ne put créer une ancienne noblesse. L'art héraldique de
l'empire était aussi caractéristique et aussi approprié à sa
destination que l'achat de ces blasons de fantaisie qui n'est
pas si rare, même plus près de chez nous.


II
Il ne faut pas s'étonner si la doctrine de la supériorité de race a été en butte aux attaques et aux outrages de toute
espèce de gens séparés par de larges différences sociales.
Une disposition générale, et dépeinte admirablement par
Esope comme une des faiblesses les plus communes à l'humaine
nature, le désir de déprécier ce que nous n'avons
pas et ne pouvons acquérir, aurait largement suffi à lui seul
pour en motiver et en étendre puissamment l'impopularité.
D'ailleurs, on ne saurait nier que quelques représentants de
races dont l'origine ne se perd pas seulement dans les temps
fabuleux, mais qui sont nés nobles avec un beau nom et une
brillante généalogie, ne se soient rendus coupables non-seulement
de crimes, mais d'actions déshonorantes dont la honte se
reflète jusque sur des écussons de saints et de rois. Cependant,
partout où le principe de la pureté de lignage a été dépouillé


comprendre, les blasons français de l'Occident comme l'ont fait de nos jours
les pseudo-hérauts d'armes de Napoléon 1er. On dit que ceux de l'Angleterre
sont les seuls qui soient restés en possession des véritables traditions; mais
comme il n'y a pas d'exemple d'indiscrétion d'un héraut d'armes, nous n'espérons
point qu'ils voudront contrôler les traductions héraldiques que nous
donnons en nous appuyant uniquement sur les règles qui conduisent avec
certitude au déchiffrement de toute écriture inconnue, du moment que la
langue en est connue. Ce sont celles qui nous ont remis en possession de
l'égyptien, de l'assyrien, du vieux persan et tout récemment du chypriote,
problème beaucoup plus difficile à résoudre que celui du déchiffrement de
devises françaises, se rapportant presque toujours à des événements historiques
qui en donnent la clef.
(N. R.)
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LE NOBLE SAVOIR 35
d'un de ses caractères principaux, le droit de primogéniture,
le cours des années tend à ramener les nations à un état sauvage
ou demi-sauvage. On a dit qu'il y avait en Allemagne
des villages dans lesquels jusqu'aux palefreniers étaient nobles.
Les Celtes, voleurs de bestiaux, dédaignaient de travailler,
parce que « She was ta shentlemans » (1). Lorsque toute
idée de primatie et de représentation se trouve mise de côté,
nous retournons rapidement à cette vanité de nation ou de
tribu qui caractérise tous les peuples à l'aurore de l'histoire
et est particulière aux plus ignorants de l'époque actuelle.
Nous n'avons qu'à nous rappeler l'effet produit par certaines
convulsions politiques. La France, qui fut une des nations les
plus aristocratiques, a été convertie en une arène sur laquelle
l'« ochlocratie (2) » a remporté ses triomphes les plus sanguinaires,
et l'on peut suivre les traces de sa dégradation dans
celle de sa noblesse, dont l'abaissement systématique fut entrepris
par Louis XI dans sa lutte contre les grands vassaux
et mené fatalement à terme par Louis XIV, lorsqu'il convertit
l'aristocratie territoriale en valetaille de cour. L'appauvrissement
qui s'ensuivit, embrassant la perte de toute indépendance
des classes qui avaient été l'honneur et la protection
de la France, aboutit à une cruelle oppression du paysan qui
n'a encore trouvé ni oubli ni pardon. Les brouilles de sang
sont particulières à l'Orient, et non à l'Europe ; mais les
brouilles d'argent sont de tous les pays : elles ne peuvent ni
s'oublier ni s'apaiser. Dans plus d'une période historique, un
Jacques Bonhomme, un Jacques Cade et un Arouet, clerc de
notaire, a exercé de terribles représailles à l'occasion de maux
dont le tort n'était pas d'un seul côté. Mais, dans tous les
cas, c'est la nation qui souffre le plus déplorablement de ces
représailles. Le règne de la Terreur n'a pas complètement
exterminé le « sang bleu » de France, bien qu'il en ait diminué
et appauvri le courant. Mais si nous devons en juger par
le demi-siècle qui vient de s'écouler, la disparition des chefs


(1) Ils étaient gentilshommes. (2) La tyrannie de la foule. (N. R.)
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naturels de l'armée française semble avoir brisé l'épée de la
France (1). L'insubordination dans les rangs, l'incompétence
des officiers qui en sortent et ce cri perpétuel de trahison qui
est l'éternel refrain des régimes populaires a bien plus fait
pour prosterner la France aux pieds de l'ennemi que toutes
les qualités militaires qu'on se plaît à accorder aux Allemands.
D'ailleurs, lorsque nos propres enfants de nos colonies, traités, comme nous ne craignons pas de l'avouer aujourd'hui,
avec autant d'aveuglement que d'injustice, s'insurgèrent
contre la domination britannique et jetèrent les fondements
de l'Angleterre américaine, comme ils n'avaient sous
les yeux d'autre contrée que celle avec laquelle ils étaient en
lutte, malgré des liens historiques et leur descendance d'une
noblesse territoriale, ils se virent naturellement poussés à
adopter le langage d'une démocratie de vieille date ; et cependant
il n'est pas de pays au monde où la manie et la rage
des distinctions personnelles soient plus immodérées que dans
la France républicaine et la républicaine Amérique. Une
écharpe de maire, un uniforme de préfet, un titre de colonel,
général, professeur, n'importe quelle étiquette, chiffon ou
ruban attestant que le citoyen « Machin » ou M. « Chose »,
plane au-dessus du commun de l'égalité française ou américaine,
est l'objet d'une convoitise respectueuse qui s'élève
à la hauteur d'un véritable fétichisme. En fait, il n'y a pas
de preuve plus irrésistible que les prétentions à l'égalité
n'ont pas d'autre cause que cette incompatible et incorrigible
vanité personnelle de la grande masse de population.
Ce n'est pas une satire, mais un trait pris sur le vif
par l'auteur de Rabagas, lorsque, après l'abolition non-seulement
de toute espèce de titre, mais de toute espèce de nom,
ceux qui sont désignés par les plus petits numéros regardent
du haut en bas avec un incommensurable mépris ceux dont
les numéros s'expriment par des centaines ou des mille. Le


(1) Cette question redoutable a déjà été traitée dans une série d'« études rurales », intitulée les Grands Pauvres, qu'a publiée la Revue Britannique.
(N. R.)
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LE NOBLE SAVOIR 37
duc féodal, ou le représentant des maisons cornéliennes et
valériennes en Italie, peut s'asseoir sur le même banc et servir
dans le même régiment que le plus pauvre paysan de sa
terre, et cela se fait journellement pour le plus grand avantage
du duc comme du paysan. La raison en est que le paysan
n'oublie jamais le rang de son supérieur, et que celui-ci n'a
pas besoin de lui en rafraîchir la mémoire. Une parfaite
aisance dans les manières et dans l'association est la conséquence
de la parfaite distinction des rangs. Mais, lorsque
le numéro 313 lutte constamment, d'une part, pour prouver
qu'il vaut bien le numéro 31, et que de l'autre il vaut infiniment
plus que le numéro 313 000, on voit ce que nous voyons
tous les jours en France, c'est-à-dire le « nec plus ultra » du
« snobisme » (1).


III
Le fardeau inhérent à toute supériorité héréditaire est de maintenir son prestige en dépit de tout cela ; mais il est une
classe d'assaillants encore plus dangereux, c'est-à-dire dangereux
pour le pays dans lesquels ceux qui en font partie
sont en état d'influer sur les masses. Ceux qui par leur intelligence,
et même leur génie, par leur patience, leur industrie,
enfin par des qualités reconnues pour être de l'ordre le plus
éminent, s'élèvent au-dessus du niveau dans lequel ils sont
nés, et par les richesses qu'ils ont acquises, par leur talent
Politique, par leur éloquence, ou par des moyens non moins
irréprochables, deviennent des puissances et des autorités
dans un Etat, ceux-là, disons-nous, fournissent généralement
les adversaires les plus venimeux des distinctions héréditaires.
De pareils personnages devraient se contenter de faire souche,
d'être anoblis, d'être admis dans les conseils nationaux, dans
le Sénat, dans le service du souverain ; et cependant il n'est
pas nécessaire d'aller au-delà de notre propre pays ou de


(1) « Snobbishness »; étymologiquement, « ignoble », avec une nuance de mépris intraduisible. (N. R.)
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38 LE NOBLE SAVOIR
chercher au-delà de l'époque présente pour mettre le doigt
sur des personnages tels que ceux dont il vient d'être question,
dans la bouche desquels on peut sûrement placer les
paroles suivantes : « Encore tout cela ne m'est-il d'aucun
profit, quand je n'y vois qu'ennui. » Point de Mardochée le
Juif assis à la porte d'un roi, mais l'effet produit en société
par l'annonce d'un nom tel que celui de M. de Montmorency,
prenant le premier nom de la chrétienté, aujourd'hui
éteint en France, en illustration d'une classe de noblesse
telle qu'aucun souverain ne peut en créer. Nous avons eu des
hommes dont la réputation a été européenne à bon droit ;
dont le pouvoir à la Chambre des communes a été dictatorial
; dont les noms ont pu aller à la postérité avec autant
d'éclat que s'ils avaient été en état de prouver leur descendance
du géant Hoël ou même d'Odin en personne ; et cependant
ils n'ont jamais pu réprimer une sorte de honte et d'aigreur
au souvenir de leur humble, mais honnête origine. On en
voit souvent dont toute la vie est gâtée et comprimée par cette
espèce de déconfort et qui ne manquent pas de devenir les
énergiques et persistants proclamateurs de la doctrine en
vertu de laquelle richesse, honneur et vertu ne peuvent émaner
que de ce qu'ils nomment « le peuple », et ne peuvent
être légitimement dispensés que par la voix de la majorité --
c'est-à-dire de la populace.
La présente génération a eu sous les yeux la lugubre leçon du spectacle d'un triomphe réel , bien qu'éphémère, de
l'« ochlocratie », et l'on a pu noter l'usage qu'elle en a fait.
Ceux qui n'usent pas de la particule, devant leur nom, peuvent
avoir oublié les souvenirs rouges du règne de la Terreur.
Des écrivains appartenant à cette classe d'apôtres du vulgaire
dont nous venons de parler ont fait de leur mieux pour représenter
ces ignobles saturnales sous des couleurs favorables.
Mais le projet, mis trop largement à exécution, de purifier
Paris de tous ses souvenirs historiques par le pétrole, a été
une leçon qui n'est pas à dédaigner. Telle a été en Amérique
la rapide et surprenante organisation un instant triomphante
des « have nots » et « do trots » (« sans avoir » et « fainéants »),

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LE NOBLE SAVOIR 39
contre les « have somethings » et « do-somethings (« ayant » et
« travaillant »), et une victoire passagère a été remportée sur
la loi et l'ordre par les émeutiers des railways dans ce pays.
Qu'il y ait un excellent fonds de bons sentiments, de bon sens
et de bonne conduite dans les classes ouvrières anglaises,
nous sommes les premiers à le reconnaître ; mais qu'il se
fasse d'énergiques et persistants efforts du côté des classes
dangereuses et de leurs meneurs (dont quelques-uns ne portent
nullement la jaquette de futaine) pour réformer la société
anglaise selon leur propre satisfaction, il faudrait être singulièrement
myope ou aveugle de parti pris pour ne pas s'en
apercevoir.
Contre un semblable mouvement, la puissance de la richesse est un frein auquel il est impossible d'accorder la moindre
confiance, car la richesse n'est pas seulement le signe visible
de cette distinction de classes qui est odieuse dans toute
société ayant une fois mis de côté le respect du principe de
l'hérédité, mais elle est pour ainsi dire la baguette magique
qui confère cette distinction à tous autres yeux que ceux de
cette minorité dont on désire l'extermination. Il est difficile
de dire à cette heure et dans ce pays quelles portes ne
doivent pas s'ouvrir d'elles-mêmes à l'appel de la richesse, la
richesse pure et simple, sans le cortège ni de la naissance, ni
de l'éducation, ni de la grandeur morale, ni de la piété, ni du
talent, ni d'autre qualité non matérielle. Et cette richesse,
comme quelques-uns de nos vieux titres, celui du comté
d'Arundel notamment, appartient au plus fort. Est-ce aujourd'hui
au duc de Lambeth, ou au directeur de la banque de la
Lune, ou à l'entrepreneur des chemins espagnols de Cortès, et
met-elle à leurs ordres chevaux, vins, spectacles, sourires,
chapeaux d'un monde agenouillé? Eh bien! demain ce sera le
tour de M. Cade, si M. Cade peut évincer le dernier pair créé
ou le dernier qui ait tenu le sceptre du commerce et de l'industrie.
La richesse ne peut donc jamais être un élément de
stabilité dans une société; elle ne peut être qu'un instrument
de luxe, un signe de progrès, un excitant au développement,
une chose désirable à plus d'un titre, mais c'est comme un

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40 LE NOBLE SAVOIR
chien qui suit toute espèce de maîtres et mord la main de
l'ancien, si le nouveau le lui commande. C'est une cause perpétuelle
d'agression, d'irritation et de haine, sinon pour tous
ceux qui ne la possèdent point, du moins pour une part très-
dangereuse d'entre eux. Une société dont la hiérarchie et les
divisions sont fondées sur la possession de la richesse, est
comme un vaisseau cuirassé sans stabilité, qui peut capoter à
tout moment, si peu qu'il veuille déployer de toile ou qu'il
s'élève de brise.
Et cependant, dans les euphuismes (1) de la cour, de la chaire, du parlement, de la presse et de la conversation, il se
trouve qu'on nous parle de la société comme si c'était l'accord
des classes les plus riches et les plus pauvres, comme si c'était
dans la franche acceptation d'un nivellement que pouvaient se
rencontrer les éléments de la stabilité.
Le principe de l'hérédité n'est pas le privilège de la noblesse de race. Dans ces vieilles et splendides monarchies qui
durèrent autant de siècles que nos dynasties modernes peuvent
compter de dizaines d'années, le principe de l'hérédité
s'étendait du haut en bas de l'échelle sociale. Il semble difficile
de supposer, si l'on n'est pas au fait des découvertes les
plus récentes et les mieux établies des maîtres de la science
sociale, que rien ne peut tendre aussi directement au bien-
être général et à la stabilité.
A la division du travail, le grand instrument de l'industrie moderne, se joignait une culture traditionnelle et héréditaire,
le « desideratum » de la science moderne. Ce n'est peut-être
pas exagéré de dire que la stabilité des institutions et la possession
de la plus grande somme de félicité par le plus grand
nombre possible soient le résultat naturel de la transmission
héréditaire s'étendant non-seulement aux maisons et aux
terres, mais au négoce, aux professions, aux secrets et aux
métiers de toute sorte ; une seule classe sociale tend à diminuer


(1) D'εὺφυής, bien né. Il faudrait traduire : parmi « les gens bien nés de la « cour », de la « chaire », etc. ; mais ce mot n'étant pas anglais, le traducteur
a dû le conserver. (N. R.)
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LE NOBLE SAVOIR 41
et à disparaître sous un pareil régime : c'est celle
dont nos institutions actuelles et nos réformes tendent au
contraire à accroître directement le nombre et maintenir l'hérédité,
celle que nous nommons « classe pauvre » et qui comprend
près du vingt-quatrième de notre population actuelle.
Là où le principe de l'hérédité est en pleine vigueur, il resserre
puissamment le lien social, par l'union de chaque classe
en elle-même. L'ordre public consiste alors non en des agrégations
individuelles, mais dans le mutuel respect et la solidarité
de classes coordonnées ensemble. En France, sous
l'ancien régime, le moulin était aussi héréditaire que le château.
Le meunier pouvait faire remonter à quatre ou cinq
siècles l'occupation héréditaire de ses ancêtres sous les ancêtres
du même seigneur. Aussi fier de sa vieille bourgeoisie
que le seigneur de ses seize quartiers, il était peu porté à
prendre les moeurs, les manières et l'accoutrement d'une classe
au-dessus où au-dessous de la sienne. Ainsi la constitution
de la société, sans user du sens de ce mot qui est tout de
théorie et de compromis, mais de celui qui désigne les éléments
indispensables de la stabilité d'une nation, était plutôt
celle d'un solide édifice que d'une masse semi-fluide dans
laquelle chaque particule s'efforce de déplacer les autres, de
sorte que ce qu'il y reste d'équilibre n'est que la résultante
d'innombrables répulsions mutuelles.


IV
Dans la plus grande partie de l'Europe, il reste encore, sous la forme de noms de famille, un souvenir de ces institutions
héréditaires dont en France on peut suivre distinctement la
trace jusqu'au onzième siècle pour le moins. Dans les chartriers,
testaments et autres documents produits par la noblesse
du Languedoc lorsque se prépara la première croisade, on
remarque que les surnoms manquent. Il faut alors une descendance
de deux ou trois générations pour amener la répétition
du même prénom chrétien chez le possesseur d'un même
château ou seigneurie. Mais les noms patronymiques et même

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42 LE NOBLE SAVOIR
territoriaux ne se montrent généralement en France qu'après
la première croisade. A. Rome, la « gens » existait dès la plus
haute antiquité, mais la « gens » semble avoir été un groupe
plus étendu que celui de la famille moderne. Chez les tribus
celtiques, la « gens » apparaît sous la forme du « clan », dans
lequel le lien originel est la descendance d'un ancêtre commun.
Avec la noblesse « féodale », la possession territoriale,
comprenant la seigneurie, la représentation et la primogéniture,
introduisit un élément de prospérité nationale plus fertilisant
que celui qui pouvait exister sous la forme plus grossière
du clan, rapportant tout à une origine commune, mais
éloignée. Pendant que les institutions municipales convertissaient
graduellement les serfs et les paysans en marchands et
bourgeois, les institutions héréditaires de la féodalité remplaçaient
par une noblesse armée et cultivée sous certains rapports
les anciennes hordes sauvages et guerrières de l'Europe.
Ainsi surgit l'ordre des débris de l'ancien empire romain,
bouleversé et dévasté par les barbares teutons.
Le nom de famille, autant que nous pouvons le suivre en remontant jusqu'aux croisades, naquit sous des formes diverses.
Dans plusieurs cas, une désignation personnelle, de
celles que nous nommons « sobriquets », devint héréditaire,
comme celle de « tête d'étoupes », duc d'Aquitaine. Souvent
un symbole, une marque choisie par un noble devint un nom
patronymique, comme ceux de « Plantagenet » ou de « la
Croix ». Parfois un titre d'honneur ou de dignité devint permanent,
comme en France le « Sénéchal », en Irlande « Butler »,
en Ecosse « Steward» ou « Stuart ». Plus rarement un
nom gaulois ou romain fut transmis comme nom patronymique.
Tel fut celui de Polignac, qui dérive de la possession
du site d'un temple d'Apollon (1). Tel est encore celui de
Reigner, qui apparaît dans l'histoire romaine sous la forme de


(1) Cette assertion est inexacte, « Polignac » se traduit en latin par « Apollinarius » ; c'était, par conséquent, un nom de clan connu pour appartenir
à tous les descendants de « Bolenus », l'Apollon gaulois, et c'est à ce titre
qu'il a été porté par les descendants du frère de Sidoine Apollinaire, premier
possesseur historique du château de Poliniac. (N. R.)
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LE NOBLE SAVOIR 43
Brennus et plus tard dans celle de sainte Reine, vierge et martyre
(1). Aussi anciennement que l'introduction du nom de
famille, soit patronymique, soit territorial et alors généralement
indiqué par la particule, apparaissent certaines combinaisons
de couleurs aussi distinctes et héréditaires que le nom
lui-même. En Ecosse, les clans celtes se distinguaient entre
eux par des croisements compliqués de nuances qui de temps
immémorial étaient particuliers à chaque tribu. Une grande
simplicité caractérisait les couleurs adoptées par chaque famille,
lesquelles se portaient sur la cotte d'armes ou peintes
sur l'écu.
Dans quelques-unes des plus anciennes, la couleur est unique et l'écusson est alors dit « plein ». Tel est le cas de
celui des ducs de Bretagne, qui, à partir de Jean V, portait
d'« hermines », et celui de la maison d'Albret, qui était de
« gueules plein ». Il avait été rapporté sous cette forme de la
première croisade par Amanieu Ier, sire d'Albret; plus tard
il fut chargé d'une chaîne d'argent en « sautoir » et en « orle »
à la suite d'une grande bataille (2).
Dans d'autres cas , les « cottes d'armes » ou « cartels » étaient divisés horizontalement, verticalement, en diagonale


(1) Au point de vue philologique, ces transformations du nom de Brennus sont tout à fait inadmissibles : Regner, Regnard, Regnald, Rouan, Renan
et autres formes méridionales ou armoricaines du nom du renard,
signifient simplement « rouge ». (N. R.) (2) Un « sautoir » a la forme d'un X, l'« orle » est un « ourlet» ou une « bordure ». Les devises hiéroglyphiques du blason sont plus anciennes que
les devises écrites, qui n'apparaissent que beaucoup plus tard. Le nom
même de « devise » indique une chose à deviner; les règles de cette lecture
sont restées le secret des hérauts d'armes, qui ne les ont jamais divulguées;
mais comme elles sont après tout assez faciles à deviner, surtout lorsqu'elles
se rapportent à quelque fait historique bien connu, on peut établir
qu'elles se composent de vers de six ou huit syllabes, terminés par une syllabe
où entre la lettre L, que le nom de l'« écusson cartel » ou « carcel »
fournit aux devises les plus courtes. Ainsi la devise d'Albret est : « Droit
plénier, car tel est », il a les droits de prince souverain, ou « baillis » ;
c'est ce qu'indique à elle seule le couleur « rouge », qui se nommait
« rou » et « bayle », et, au retour des croisades, « gueules », du persan
« gul », rose. (N. R.)
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44 LE NOBLE SAVOIR
ou en modes encore plus compliqués. D'autres fois, ces divisions
étaient remplacées par ce qu'on nomme les pièces honorables
« ordinaires » du blason. Les plus importantes sont :
1° le « chef », barre horizontale du cinquième de l'écu et occupant,
la partie supérieure ; 2° le « pal », barre verticale
d'égale largeur occupant le milieu; 3° la « fasce », barre coupant
l'écu horizontalement par le centre ; 4.° la « bande », le
coupant en diagonale de droite à gauche; 5° le « chevron »,
ayant la forme d'un V renversé; 6° la « croix »; 7° le « sautoir »
ou croix de Saint-André en forme d'X.
C'est une remarquable particularité du blason et encore inexpliquée, à savoir : que ces pièces honorables dites « ordinaires »,
et qui peuvent être considérées comme des symboles
de haute convention, ne peuvent être suivies graduellement
jusqu'à leur origine et apparaissent pour la première fois avec
les formes et les proportions qu'elles ont gardées depuis (1).


V
Parmi les règles du blason, qui peu à peu devinrent fort compliquées, l'une des plus rigoureuses se change en « honneur


(1) Elles sont, en effet, particulières au blason moderne et l'on n'en trouve aucune trace dans celui des Grecs, mais tous ces termes appartiennent
à la langue des arts et métiers et des maîtres architectes et imagiers
qui ont fourni aux hérauts d'armes une langue toute faite, bien antérieure
à la première croisade. Les chapiteaux des églises carlovingiennes sont ornés
de devises qui descendirent sur les cartels des chevaliers, lorsque ceux-ci
devinrent plus sensibles à la poésie et aux beaux-arts. Le plus ancien blason
dont on fasse mention est celui des Montmorency, avant pour cri « Dieu
aide au premier chrétien », qui remonterait, assure-t-on, à l'année 497, c'est-
à-dire au règne de Clovis. Il portait d'abord d'« or à la croix de gueule »
(d'ores croix car el ait) « désormais qu'il croye ». Ce qui s'accorde avec son
cri, bien qu'il soit beaucoup plus moderne. En 978, Bouchard de Montmorency
ajouta à la croix quatre alérions (aigles) bleus, ce qui se lit : « Or
roy que rebaille, querellerions car el », que le roi redonne de l'or, car nous
lui chercherions querelle; c'est déjà raisonnablement insolent. En 1214, le
connétable Matthieu de Montmorency porte à seize le nombre des alérions,
ce qui modifie ainsi la phrase précédente : « Or roy que rebaille, cisellerions
car el », que le roi redonne de l'or, ou nous le tondrions. C'est l'apogée de

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LE NOBLE SAVOIR 45
» spécial dans une exception unique. Les couleurs de
l'écu sont de trois sortes : 1° deux « métaux » : « or » et « argent»;
2° quatre « émaux » : « azur » ou bleu, « gueules » ou
« rouge » et quelquefois « belle » ou « belif », « sable » ou noir,
« sinople » ou vert et très-rarement « pourpre »; 3° trois « fourrures »
« hermine » ou blanc moucheté, de noir, « menu vair »
ou gris et « vair » ou alterné d'or et argent. La règle est qu'on
ne doit pas superposer métal sur métal, émail sur émail et
fourrure sur fourrure, de sorte qu'une « croix rouge » sur
champ « noir » est une impossibilité héraldique. Il est cependant
certains cas où cette règle ne s'applique pas, c'est lorsqu'il
s'agit de « brisures ». Ainsi les armes de France étaient :


la fortune et de l'orgueil féodal. Certes, le connétable Anne de Montmorency
est encore un bien liant et puissant seigneur, mais il a vécu après le
règne du terrible Louis XI, qui a « ciselé, la féodalité de façon à ce que la
tête tombe avec les cheveux. Sur son tombeau, qui figure au Louvre dans
la salle de Jean Goujon, la cotte d'armes du mort porte toujours les « seize
alérions mais ils sont réduit, à deux sur une longue devise blasonnée
accompagnant l'épée du connétable, dont voici deux strophes :

Roy point in ganne le (ne le trompe pas), Car dois garder haut l'âme. Aime Lorrain bel leurre (belle tromperie), D'el rions, qu'en pitié on l'ait.
Le bon droit en roy l'est, L'inganne car rebelle est (qui le trompe est rebelle). Secours roy be que leurre (aide le roi, bien qu'il trompe), Aime lorrain bel leurre, D'el rions, qu'en pitié on l'ait.
On voit que les « ailerions » sont devenus bien Modestes: quatre ailerions (querellerions), seize Damions (cisèlerions), deux ailerions (rions-en). Toute
l'histoire de la plus illustre des familles féodales est dans ces trois chiffres.
Le texte anglais, que nous abrégeons, cite un autre curieux exemple de devise
de ce genre. Les sires de Coucy, de Longueval et de Châtillon, se baignant
en Palestine, furent attaqués par les Sarrasins et se défendirent victorieusement
dans le costume d'Adam avant sa faute. Pour conserver le
souvenir de cet événement, ils adoptèrent un blason identique, « gironné »
(c'est-à-dire divisé et six pièces alternatives : « gueule », « or », et « vair », à
la « bande », à la « fasce » et au « pal d'or »). ce qui se lira : « d'ores, bain
fasse gloire, veir pelegrins car tels: -- désormais que ce bain se fasse gloire
d'avoir vu de « tels pelerins ». (N. R.)
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46 LE NOBLE SAVOIR
« d'azur semé de lys d'or sans nombre », et plus tard : « d'azur
à trois lys d'or, deux et un ». Ces armes furent « brisées »
d'une « bande de gueules » pour la maison de Bourbon, et
plus tard d'un « lambel d'argent» pour la maison d'Orléans.
Les « brisures » servaient à distinguer les diverses branches
d'une même maison.
La seule exception que l'on cite de cette règle fondamentale est une preuve éclatante du caractère sacré dont l'art héraldique
s'était trouvé revêtu à l'époque des croisades. Telles
avaient été les fonctions des hérauts au temps de la divine
Troie. Ils étaient les messagers des dieux. Leur personne était
sacrée en temps de guerre. On ne pouvait se passer de leur
ministère pour les déclarations d'hostilités ou le rétablissement
de la paix; pour le sacre ou le couronnement d'un roi ;
pour la transmission d'un fief, pour l'établissement d'une généalogie;
pour l'enregistrement ou le droit de porter des
armes ; et pour les règlements de préséance. Les secrets de la
science héraldique étaient sacrés, et c'est probablement pour
cette raison que l'origine et les développements de la science
du blason n'ont jamais été confiés à l'écriture (1).
Les armes du royaume de Jérusalem, qui doivent remonter à la prise de cette ville par Godefroy de Bouillon, en 1097,
portaient « d'argent à la croix d'or potencée, cantonnée de
quatre crosselettes de même », ou, en termes plus modernes,
« à la croix potencée et croisetée d'or ». C'était, comme on le
voit, une anomalie, « or sur argent)); et la raison qu'en donnaient
les hérauts était que, ce royaume étant plus sacré que
tout autre, son blason avait été tiré des paroles du psaume


(1) Ce n'est pas une exception. Il en a été de même de toutes les corporations artistiques du monde ancien et du moyen âge. Toutes ont disparu
en emportant leur secret. La corporation des « hiérogrammates » égyptiens
s'est éteinte sans le laisser à personne à une époque dont aucune histoire
ne fait mention, et il en a été de même de l'écriture hiéroglyphique du moyen
âge; l'usage ne s'en est pas absolument perdu, puisque les rébus tiennent
encore une place considérable dans nos journaux illustrés ; mais il est impossible
de préciser la date à laquelle ils ont cessé d'être employés à des
usages plus sérieux, (N. R.)
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