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centre du Soleil & de la Lune tant céleste
que terrestre, & afin que je le dise le plus
ouvertement, c'est notre aimant, que par ci
devant j'ai nommé Acier. L'air engendre
cet aimant, & cet aimant engendre ou fait
apparaître notre air. Je t'ai ici saintement
dit vérité, prie Dieu qu'il favorise ton entreprise,
& par ainsi tu auras ici la vraie interprétation
des paroles d'Hermès, qui assure
que son père est le Soleil & la Lune sa
mère, que le vent l'a porté, dans son ventre,
à savoir le sel Alcali, que les Philosophes
ont nommé sel Armoniac & végétable, caché
dans le ventre de la magnésie. Son opération
est telle: Il faut que tu dissolues l'air
congelé, dans lequel tu dissoudras la dixième
partie d'or, sigille cela, & travaille avec
notre feu jusques à ce que l'air se change
en poudre, & alors apparaîtront plusieurs
couleurs. J'eusse décrit l'entière procédure
en ces traités, mais d'autant qu'elle est assez
au long expliquée dans les Livres de
Raymond Lulle & des autres anciens Philosophes,
je n'ai voulu traiter que de la première
& seconde matière, ce que j'ai fait
franchement & à coeur ouvert, & ne pense
pas qu'il y ait homme au monde qui l'ait
fait mieux que moi: car ce que je dis, je le

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dis non pour l'avoir lu dans les Auteurs,
mais pour l'avoir fait de mes propres mains.
Par quoi si tu ne m'entends, ou que tu ne
veuilles croire la vérité, n'accuse point mon
livre, mais toi-même, & crois que Dieu ne
te veut point révéler ce secret, prie le donc assidûment,
& relis plusieurs fois mon livre,
principalement l'Epilogue de ces douze traités,
& considérant toujours la possibilité
de la Nature, & les actions des Eléments, &
lequel est la principale entrée en iceux, mais
surtout en la raréfaction de l'eau ou de l'air,
car les cieux ont ainsi été créés & tout le
monde, & je t'ai bien voulu dire cela, comme
le père à son fils. Ne t'émerveille pas
au reste de ce que j'ai écrit tant de traités,
ce n'a pas été pour moi, car je n'ai point
besoin de livres, mais pour avertir plusieurs
qui travaillent en vain, & dépensent
vainement leurs moyens: & si en outre
j'eusse bien pu comprendre le tout en peu
de lignes, voire en peu de mots; mais je t'ai
voulu conduire par raisons & par exemples
à la connaissance de la Nature, afin que devant
toutes choses tu susses ce que tu devais
chercher, ou la première ou la seconde
matière, & que la Nature se fût ouverte &
connue & sa lumière & son ombre, & ne te

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fâches point si tu trouves quelquefois des
contrariétés en mon livre, selon la coutume
générale de tous les Philosophes, tu en as
besoin, & afin que l'entendes, la rose ne se
trouve point sans épines, épluches diligemment
ce que j'ai dit ci dessus, à savoir
comment les Eléments distillent au centre
de la terre l'humide radical, & comme le Soleil
terrestre & centrique le repousse & sublime
par son mouvement continuel jusques
à la superficie de la terre. J'ai dit encore
que le Soleil céleste à certaine correspondance
avec le Soleil centrique, car le Soleil
céleste & la Lune ont une particulière
force de distiller sur la terre par leurs rayons,
car la chaleur facilement se joint à la chaleur,
& comme le Soleil centrique a sa mère,
& une eau crue perceptible, ainsi le Soleil céleste
a sa mère & une eau subtile & perceptible,
en la superficie de la terre, les rayons se
joignent aux rayons & produisent les fleurs,
& toutes choses. C'est pourquoi quand il
pleut, la pluie prend de l'air une certaine force
de vie, & la conjoint avec le sel nitre de la
terre (lequel est tout de même que le tartre
calciné qui par sa siccité attire l'air à soi & le
résout en eau) & ce sel nitre de la terre a une
même force d'attirer l'air, car il a été air lui

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même, & est conjoint avec la graisse de la
terre, & tant plus les rayons du Soleil sont
forts, copieux, & en plus grande abondance,
tant plus grande quantité de sel nitre se fait,
& par conséquent plus grande quantité de
froment vient à croître sur la terre, ce que
nous enseigne l'expérience de jour en jour.
J'ai bien voulu déclarer au long la correspondance
que toutes les causes ont entre elles,
& la force du Soleil, de la Lune, & des
Etoiles, & ce à cause des ignorants: car ceux
qui savent n'ont besoin d'instruction, car
notre sujet est devant les yeux de tout le
monde & ne se connaît pas. O notre Ciel, ô
notre eau, ô Mercure nôtre, ô sel nitre nôtre,
qui repaires dans la Mer du monde, ô
végétable, ô soufre fixe & volatil, ô fèces
ou tête de mort de notre mer: Eau qui ne
mouille point, sans laquelle personne au
monde ne peut vivre, & sans laquelle il ne
s'engendre & ne paraît rien en toute la terre;
voilà les épithètes de l'Oiseau d'Hermès
qui ne repose jamais, elle est de vil prix, &
personne ne s'en peut passer, par ainsi si tu la
connais, tu as la chose la plus précieuse qui
soit en tout le monde, laquelle je te dis ouvertement
n'être autre chose que notre
eau pontique, laquelle se congèle dans le Soleil

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& la Lune, & se tire néanmoins du Soleil
& de la Lune, par l'artifice de notre
Acier, & par une façon émerveillable & Philosophique,
si elle est conduite par un sage
fils de la science. Je n'avais à la vérité aucune
envie de publier ce livre, par les raisons que
j'ai récitées en la Préface. Toutefois le désir
que j'ai de satisfaire & profiter aux esprits
ingénus & vrais Philosophes, m'a vaincu, à
fin que je montrasse une bonne volonté à
ceux qui me connaissent, & que je manifestasse
à ceux qui savent la science que je suis
leur compagnon & pareil, & que je désire
avoir leur connaissance, je ne doute point
qu'il n'y ait plusieurs gens de bien & de
bonne conscience qui possèdent secrètement
ce grand don de Dieu, je les prie & conjure
qu'ils aient en singulière recommandation
le silence d'Arpocrates, & qu'ils se fassent sages
& avisés par mon exemple: car toutefois
& quand est-ce que je me suis voulu déclarer
aux grands, cela m'a toujours été ou nuisible
ou dommageable. Tellement que par
cet écrit je me manifeste aux fils de la science:
& par même moyen j'instruis les ignorants.
Car il faut que les héritiers de la science
croient qu'ils n'auront jamais meilleure voie
pour travailler que celle que je leur ai ici

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montrée: car ouvertement j'ai dit tout ce
qu'il y a, principalement de l'extraction de
notre sel Armoniac, ou Mercure Philosophique,
tiré des entrailles de notre eau pontique,
& si je n'ai pas bien apertement révélé
l'usage d'icelle, c'est ce que je n'ai pas
eu licence du Maître de la Nature de parler
plus outre: car Dieu seul doit révéler cela,
qui connaît les coeurs & les esprits des hommes,
lequel pourra ouvrir l'entendement à
celui qui le priera diligemment, & lira plusieurs
fois ce petit traité. Le vaisseau comme
j'ai dit est unique, depuis le commencement
jusques à la fin ou au plus deux: Le feu soit
continuel en l'un & l'autre ouvrage, à raison
de quoi ceux qui faillent: qu'ils lisent les 10.
& 11. traités: Car si tu travailles en la tierce
matière tu ne feras rien. Et sais-tu ceux qui
travaillent en cette tierce matière ce sont
ceux qui laissant notre Sel unique qui est le
vrai Mercure, s'amusent à travailler sur les
herbes, pierres, animaux, minières, &c. Car
excepté notre Soleil & Lune, qui sont couverts
de la sphère de Saturne, il n'y a rien de
véritable, & qui désire venir à la fin désirée,
qu'il sache la conversion des Eléments,
qu'il sache faire pondéreux ce qui de soi est
léger, qu'il sache faire que ce qui est de soi

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esprit ne le soit plus: car alors il ne travaillera
point en chose étrange: le feu est le régime
de tout, & tout ce qui se fait en cet art, se
fait par le feu, & non autrement, comme
nous avons dit ci-dessus suffisamment.
Adieu bénévole Lecteur, & jouis longuement
de ces miens labeurs que j'ai confirmés
par expérience, jouis-en dis-je à la gloire
de Dieu, au salut de ton âme, & au profit de
ton prochain.

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Enigme Philosophique du même Auteur.

J E vous ai déjà découvert & manifesté, ô enfants de vérité, tout ce qui dépendait de la source de la fontaine universelle, si bien
qu'il ne me reste plus rien à dire, car en mes
précédents traités, j'ai expliqué suffisamment
par exemple, ce qui est de la Nature,
j'ai déclaré la Théorique & Pratique tout
autant qu'il m'a été possible & permis. Mais
afin que personne ne se puisse plaindre que
j'ai écrit trop laconiquement, & que j'aie
omis quelque chose pour ma brièveté, je
vous décrirai encore tout au long l'oeuvre
entière, mais énigmatiquement, afin que

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vous jugiez jusques où je suis parvenu par la
permission de Dieu. Il y a une infinité de livres
écrits de cet art, mais à grand'peine
trouverez-vous en pas un la vérité si clairement
expliquée, ce que j'ai bien voulu faire,
d'autant que j'ai plusieurs fois conféré avec
plusieurs qui pensaient bien entendre les écrits
des Philosophes, mais j'ai bien connu
par leurs paroles qu'ils les interprétaient
beaucoup plus subtilement que la Nature
ne requiert, car elle est simple, & mes paroles
véritables, toutefois, leur semblaient trop
viles & trop basses, pour leur esprit, qui ne
concevait que des choses hautes, même il
m'est arrivé que j'ai déclaré la science de
mot à mot, à quelques-uns, qui n'ont jamais
pu rien faire, pour ce qu'ils ne croyaient pas
qu'il y eût de l'eau dans notre Mer, & voulaient
néanmoins être appelés Philosophes.
Puisque donc ces gens-là n'ont pu entendre
mes paroles proférées sans Enigme
ni obscurité, je ne crains point, comme les
Anciens ont craint anciennement, que personne
le puisse si facilement entendre, c'est
un don de Dieu aussi. La vérité est bien, que
si en cette science il était requis une subtilité
d'esprit, & que la chose fût telle qu'elle
pût être aperçue par les yeux du vulgaire.

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J'ai rencontré de beau esprits & âmes
propres pour rechercher telles choses, mais
je vous dis que vous soyez simples & non
point trop prudents, jusques à ce que vous
ayez le secret, car alors que vous l'aurez, nécessairement
la prudence vous accompagnera,
& pourrez aussi facilement composer une
infinité de livres, car cela est bien plus facile
à celui qui est au centre, & voit la chose, que
celui qui marche sur la circonférence, & n'a
rien que l'ouïe, vous avez la seconde matière
de toutes choses clairement décrite, mais
je vous avertis que si vous voulez parvenir
à ce secret, qu'il vous faut surtout prier
Dieu, puis aimer votre prochain, & enfin
n'allez point imaginer des choses si subtiles,
desquelles la Nature ne sait rien, mais demeurez
en la simple voie d'icelle, car en la
simplicité vous pourrez mieux toucher la
chose, que la voir parmi tant de subtilités.
Ne vous amusez point aux syllabes, en lisant
mes écrits, mais considérez toujours la Nature,
& ce qu'elle peut: & devant que commencer
l'oeuvre, imaginez-vous bien ce que
vous cherchez, & quel est le but de votre intention,
car il vaut mieux l'apprendre premièrement
par imagination qu'à ses dépens.
Je vous dis encore qu'il vous faut trouver
une
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une chose qui est occulte, de laquelle par un
grand artifice se tire une eau, laquelle sans
violence & sans bruit, dissous l'or, voire même
aussi doucement & naturellement que
l'eau chaude dissout & liquéfie la glace. Si
vous avez trouvé cela vous avez la chose de
laquelle l'or a été produit, & combien que
les métaux & toutes les choses du monde
aient leur origine d'icelle: il n'y a rien toutefois
qui lui soit si ami que l'or, d'autant
qu'il est le plus pur de toutes choses, & par
ainsi je conclus que si vous ne voulez vous
rendre sages par mes admonitions, vous
m'ayez pour excuse, qui ne désire que vous
profiter, je l'ai fait fidèlement tant qu'il m'a
été concédé, & comme un homme de bonne
conscience, si vous demandez qui je suis,
je suis Citoyen du monde, si vous me connaissez,
& que vous soyez gens d'honneur,
vous vous tairez, si vous ne me connaissez
point ne vous en enquêtez pas plus avant,
car jamais à homme vivant je n'en déclarerai
plus qu'il est porté par cet écrit public,
croyez-moi, que si je n'étais de telle condition
que je suis, je n'aurais rien de plus agréable
que la vie solitaire, ou demeurer dans
un tonneau comme un autre Diogènes: car
je vois que tout ce qu'il y a au monde n'est que
E
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vanité: la fraude & l'avarice sont en règne,
toutes choses se vendent, & enfin la malice
a surmonté la vertu, je vois devant mes yeux
la félicité de la vie future, de cela je me réjouis,
je ne m'émerveille plus de ce que les
Philosophes anciens après qu'ils avaient cette
excellente médecine, ne se souciaient
point d'abréger leurs jours, la vie future est
devant les yeux d'un vrai Philosophe, comme
la face dans un miroir quand tu te regardes,
que si Dieu te donne la fin désirée, tu me
croiras & ne te révéleras point au monde.

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S'ensuit la parabole ou Enigme Philosophi- que, ajouté de surplus. I L arriva une fois que navigant du Pôle Arctique, au Pôle Antarctique, je fus jeté par le vouloir de Dieu au bord d'une certaine
grande Mer: Et combien que j'eusse
connaissance entière des avenues & propriétés
de cette Mer, toutefois j'ignorais si
en ces quartiers-là on pouvait trouver ce
petit poisson nommé Echénéis: que tant de
personnes, grandes & petites ont recherché
jusques au jour présent avec tant de sollicitude.

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Mais cependant que je regarde çà &
là les Molosines nageant avec les Nymphes,
je me laisse emporter au sommeil, fatigué
que j'étais de mes labeurs précédents;
& abattu tant par la variété de mes cogitations,
que par le doux murmure de l'eau.
Comme donc je dormais ainsi doucement,
il m'arrive une vision merveilleuse, car je
vis sortir de notre Mer le vieillard Neptune
d'une apparence vénérable, & armé de
son Trident, lequel après une amiable salutation
me mène en une Ile très agréable.
Cette belle Ile était située du côté du Midi,
& très abondante de toutes choses nécessaires
pour la vie & pour les délices de
l'homme: Les champs Elyséens tant vantés
par Virgile ne sont rien au prix. Tout le rivage
de l'Ile était environné de Myrtes, de
Cyprès, & de Romarin. Les Prés herbus, tapissés
de diverses couleurs réjouissaient la
vue de leur variété, & remplissaient le nez
d'une odeur très suave, les collines étaient
pleines de Vignes, d'Oliviers, & de Cèdres.
Les forêts n'étaient que d'Orangers, & Citronniers,
les chemins publics fournissaient
d'une gracieuse ombre aux passants, étant
plantés de côté & d'autre d'une infinité de
Lauriers & Grenadiers, entre tissus & enlacés
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par un bel artifice, & pour le dire en un mot,
tout ce qui se peut dire & désirer au monde
se trouvait là. Or en nous promenant Neptune
me montra dans cette Ile deux mines
d'or & d'acier, cachées sous une roche;
guères loin de là; il me mène dans un Pré, au
milieu duquel était un Jardin plein de mille
beaux arbres divers, & dignes d'être regardés,
& entre plusieurs de ces arbres il m'en
montra sept, chacun ayant son nom, & entre
les sept j'en remarquai deux principaux
& plus éminents que les autres, desquels l'un
portait le fruit très clair, & reluisant comme
le Soleil, & ses feuilles étaient comme
or, l'autre portait son fruit plus blanc que
le lys, & ses feuilles étaient comme fin argent,
& Neptune les nommait l'un arbre Solaire,
& l'autre arbre Lunaire. Mais encore
que toutes choses se trouvassent à souhait
dans cette Ile, une chose toutefois y manquait,
on ne pouvait y avoir de l'eau qu'avec
grande difficulté. Il y en avait plusieurs qui
voulaient y en faire conduire par canaux,
d'autres qui en tiraient de diverses choses,
mais tout leur labeur était en vain, car en ce
lieu-là on n'en pouvait avoir, que si on en
avait, elle était inutile & vénéneuse, sinon
qu'elle fût tirée des rayons du Soleil & de la

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Lune, ce que peu de gens ont pu faire, que
si quelques-uns ont eu la fortune propice en
ceci, ils n'en ont jamais pu tirer que les
dix parties, car cette eau était de telle façon
admirable, qu'elle surpassait la neige en
blancheur, & crois-moi que j'ai vu & touché,
ce que je dis, & en la contemplant je me
suis bien émerveillé. Cependant que cette
contemplation occupe tous mes sens, & commence
déjà à me fatiguer, Neptune s'évanouit,
& m'apparut en sa place un grand
homme, au front duquel était écrit le nom
de Saturne. Celui-ci prenant le vase puisa les
dix parties de cette eau, & incontinent il prit
du fruit de l'arbre Solaire, & le mit dans cette
eau, & je vis ce fruit qui se consumait
dans cette eau comme la glace se résout dans
l'eau chaude, & je lui demandai, Seigneur,
je vois ici une chose merveilleuse, cette eau
est presque de rien, & néanmoins je vois que
le fruit de cet arbre se résout si doucement
en icelle, à quoi sert tout cela? Il me répondit
gracieusement: il est bien vrai, mon fils,
que c'est une chose émerveillable, mais il
faut qu'il soit ainsi. Car cette eau est l'eau de
vie qui a puissance d'améliorer les fruits de
cet arbre, de façon qu'il ne sera plus besoin
d'en planter, ni enter: car elle pourra par sa
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seule odeur rendre les autres six arbres semblables
à soi. En outre cette eau est à ce fruit
comme la femme à l'homme, car le fruit de
cet arbre ne peut se pourrir ailleurs qu'en
cette eau. Et combien que le fruit soit une
chose précieuse & admirable, toutefois s'il
se pourrit dans cette eau, il s'engendre par cette
putréfaction la Salamandre persévérante
au feu, le sang de laquelle est plus précieux
que tous les trésors du monde. Ayant faculté
de rendre fertiles les six arbres que tu vois,
& rendre leurs fruits plus doux que le miel.
Et je lui demandai: Seigneur, comment se fait
cela? Je t'ai dit ci-devant (me dit-il) que les
fruits de l'arbre Solaire sont vifs, sont doux,
mais au lieu que maintenant un seul peut être
saoulé d'icelui, après qu'il a cuit dans cette
eau on en peut saouler mille. Et puis je lui ai
demandé, faut-il faire cette cuisson à grand
feu & longtemps. Il me répond, que cette
eau avait un feu intrinsèque, lequel s'il est aidé
par une chaleur continuelle il brûle trois
parties de son corps, & n'en demeurera qu'une
si petite partie, qu'à grand'peine la pourrait-on
imaginer. Mais en somme la cuisson
se fait par l'experte industrie du Maître, &
ce par l'espace de sept mois premièrement,
& puis dix: Mais cependant apparaissent plusieurs

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choses diverses, & toujours le cinquantième
jour après le commencement
plus ou moins. Et je l'ai encore interrogé,
Seigneur ce fruit peut-il être cuit dans quelques
autres eaux, ou bien ne lui ajoute-t-on
rien? Il me répond, il n'y a que cette seule eau
qui soit utile en tout ce pays & en toute cette
Ile, nulle autre eau ne peut pénétrer les pores
de cette pomme, & saches que l'arbre
Solaire est sorti de cette eau, laquelle est tirée
des rayons du Soleil & de la Lune, par la force
de notre aimant. C'est pourquoi ils ont
ensemble une si grande sympathie & correspondance,
que si on ajoutait quelque chose
d'étrange il ne pourrait faire ce qu'il fait
de soi-même. Il la faut donc laisser seule &
ne rien lui ajouter que cette pomme. Car
après la décoction, c'est un fruit éternel &
immortel ayant vie & sang, parce que le sang
fait que les autres arbres stériles portent
même fruit & de même nature que la
pomme. Je lui demandai en outre, Seigneur,
cette eau est elle tout par tout, & se peut-elle
tirer en autre façon? il me répond, elle est
en tous lieu, & personne du monde ne peut
vivre sans elle. Elle se tire par un émerveillable
moyen, mais celui est le meilleur qui
se fait par la force de notre Acier, lequel se
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trouve au ventre d'Ariès: Et je lui dis, à quoi
sert cela? il répond, devant sa décoction c'est
un très grand venin, mais après une cuisson
convenable c'est une souveraine médecine:
Et alors il donne 29. grains de sang, desquels
chaque grain te fournira huit cent soixante-
quatre, du fruit de l'arbre solaire. Je lui
demandai, Ne se peut-il pas améliorer plus
outre? Témoin l'écriture Philosophique,
dit-il, il peut être exalté premièrement jusques
à dix, puis jusques à cent, à mille, voire
jusques à dix mille: J'insistais, Je vous prie,
Seigneur, dites-moi si plusieurs connaissent
cette eau, & a-t-elle un nom propre. Il se prit
à crier, peu de gens l'ont connue, mais tous
l'ont vue, la voient, & l'aiment. Elle a non
seulement un nom, mais plusieurs & divers.
Mais le vrai nom propre qu'elle a, c'est qu'elle
se nomme l'eau de notre mer. L'eau de
vie qui ne mouille point les mains. Je lui demandai
encore, D'autres personnes que les
Philosophes en usent-ils à autres choses?
Toute créature, dit-il, en use, mais invisiblement.
Naît-il quelque chose en icelle, lui
dis-je. D'icelle se font toutes les choses du
monde, me dit-il, & vivent en icelle, mais à la
vérité dans elle il n'y a rien, sinon que c'est
une chose qui se mêle avec toutes les choses

@

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du monde, je lui demandai, est-elle utile sans
le fruit de cet arbre? A cela il me dit, elle est
à la vérité inutile en cet oeuvre: car elle n'est
améliorée qu'avec le seul fruit de cet arbre
Solaire. Et alors je commençai à le prier.
Seigneur, je vous prie, nommez-la-moi si
clairement & ouvertement que je n'en puisse
douter. Mais lui en élevant sa voix, il cria
si fort, qu'il m'éveilla, qui fut occasion que je
ne pus lui demander rien davantage, & il
ne me voulut rien déclarer d'avantage: &
moi aussi je ne t'en peux dire plus. Contente-
toi de ce que je t'ai dit, car il n'est pas possible
de parler plus clairement. Et si tu ne
comprends ce que je j'ai dit, jamais tu n'entendras
les livres des Philosophes. Après le
subit & inespéré départ de Saturne, un nouveau
sommeil m'a surpris, & derechef Neptune
m'apparut en forme visible. Et me félicitant
de cette heureuse rencontre dans les
jardins des Hespérides me montra un Miroir
dans lequel j'ai vu toute la Nature à
découvert. Après plusieurs discours de côté
& d'autre, je le remerciai de ses bienfaits,
de ce que par son moyen je suis entré non
seulement en cet agréable Jardin, mais j'ai
encore eu l'honneur de deviser avec Saturne,
ce que j'avais désiré il y a longtemps.

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Mais d'autant qu'il me restait encore quelques
difficultés à soudre & desquelles je n'avais
pu être éclairci à cause de l'inespéré
départ de Saturne, je l'ai prié instamment de
m'ôter en cette désirée occasion, le scrupule
auquel j'étais, Et lui parlai en cette façon:
Seigneur, j'ai lu les livres des Philosophes
qui afferment unanimement que toute génération
se fait par mâle & femelle, & néanmoins
selon le songe que j'ai vu, Saturne ne
mettait dans notre Mercure que le fruit de
l'arbre Solaire, j'estime que comme Seigneur
de la Mer, que vous savez bien cela, je vous
prie de m'en résoudre. Il est vrai mon fils,
dit-il, que toute génération se fait au mâle
& femelle, mais à cause de la distraction des
trois règnes de Nature, un animal à quatre
pieds naît d'une façon & un ver d'une autre.
Car encore que les vers aient yeux,
vue, ouïe & les autres sens, toutefois ils
naissent de putréfaction, & le lieu d'iceux ou
la terre où ils se pourrissent est la femelle.
De même en l'oeuvre Philosophique, la mère
de cette chose est cette eau que nous avons
tant de fois répétée, & tout ce qui naît d'icelle,
à la mode des vers, naît par putréfaction.
C'est pourquoi les Philosophes ont
créé le Phoenix & la Salamandre. Car s'il se

@

E N G E N E R A L. 75

faisait par la conception de deux choses, ce
serait une chose sujette à la mort, mais d'autant
qu'il se revivifie soi-même le corps premier
étant corrompu, il en réussit un autre
incorruptible. Car la mort des choses n'est
rien plus que la séparation du composé. Ce
qui fait en ce Phoenix, qui se sépare lui-même
de son corps corruptible. Puis je lui demandai
encore, Seigneur, y a-t-il en cette oeuvre
choses diverses ou composition de plusieurs
choses? il n'y a qu'une seule & unique
chose, dit-il, à laquelle on n'ajoute rien sinon
l'eau Philosophique, qui t'a été manifestée
en ton songe, laquelle doit être dix fois
autant pesant que le corps, & crois, mon fils,
fermement & constamment que tout ce qui
t'a été révélé par songe en cette Ile selon la
coutume de la région, n'être nullement
songe, mais la pure vérité, laquelle te pourra
être découverte par l'assistance de Dieu, &
l'expérience, vraie maîtresse de toutes choses.
Et comme je voulais m'enquérir plus outre,
après m'avoir dit adieu, il me laissa sans
réponse & réveillé dans la désirée région
d'Utopie. Et à toi aussi (ami Lecteur) te
soit assez dit. Adieu.

Au seul Trium louanges & gloire.
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76 D E L A N A T U R E
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Au Lecteur Bénévole. N E t'enquête point, je te prie, ami Lecteur, qui est l'auteur de ce petit traité. Et moi aussi qui je sois, il n'est point de
besoin que tu le saches. Crois seulement
pour assuré que l'Auteur de ce petit Opuscule
tient en sa possession, & a fait la pierre
des Philosophes. Et y ayant entre lui & moi
une sincère & mutuelle bienveillance je l'ai
prié de m'expliquer les trois principes, Mercure,
Soufre, & sel, & s'il faut chercher la
dite pierre des Philosophes en ceux que
nous voyons & qui sont communs, ou s'il y
en a d'autres, qu'il me déclarât cela en paroles
très claires, & un style non brouillé. Ce
que m'ayant été par lui promis, & que j'eus
transcrit ce présent traité à la dérobée, je
me suis persuadé que le faisant imprimer,
bien que contre le gré de l'Auteur, qui est
du tout hors d'ambition, les vrais Amateurs
de la Philosophie m'en sauraient bon gré,
car je m'assure que l'ayant lu, ils se donneront
mieux garde des imposteurs, & feront
moins de pertes de temps, d'argent, d'honneur,
& de bonne renommée. Que si j'aperçois

@

E N G E N E R A L. 77

que les gens de biens & vrais Philosophes
(car je déteste un tas de vulgaires Alchimistes)
me sachent bon gré de ma bonne
volonté, je tâcherai de tirer de l'Auteur
les autres deux principes & plusieurs
autres choses. Cependant jouis de celui-ci,
Adieu.
F I N.

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Dialogue de Mercure, de l'Alchimiste, & de Nature.

I L advint en un certain temps que plusieurs Alchimistes firent une assemblée, pour consulter & résoudre ensemble comme
ils pourraient faire la pierre Philosophale,
& la préparer comme il faut, & ordonnèrent
entre eux qu'un chacun dît son opinion
par ordre, & selon ce qui lui en semblerait.
Or est-il que ce concert & assemblée se
fit au milieu d'un beau Pré, à Ciel ouvert, &
en un jour beau, & serein. Etant donc là assemblés,
plusieurs d'entre eux furent d'avis
que le Mercure était la première matière
de la pierre, les autres disaient que c'était

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le soufre, & les autres autre chose. Néanmoins
ceux qui opinaient pour le Mercure,
était la plus forte, & emportaient presque le
dessus, & se fondaient sur le dire des Philosophes
qui crient incessamment, notre Mercure,
notre Mercure, donnant occasion de
croire qu'ils le tiennent pour la première
matière de la pierre. Comme donc ils alterquaient
ainsi ensemble, se travaillant à
faire croire chacun son opinion être la meilleure,
& attendant avec désir, joie & impatience,
la conclusion de leurs discours, il s'éleva
une grande tempête, avec orages, grêles,
& vents épouvantables, & extraordinaires,
qui séparèrent cette belle Congrégation,
renvoyant les uns & les autres en diverses
Provinces, sans avoir fait aucune résolution
par ensemble. Un chacun donc d'iceux étant
chez soi, a recommencé ses labeurs comme
ils avaient accoutumé, cherchant la pierre
des Philosophes, qui en une chose, qui en une
autre, ce qui se continue encore jusques aujourd'hui
sans cesse & sans repos. Or un d'iceux
Philosophes, qui s'était trouvé en cette
compagnie, se ressouvenant que plusieurs
notables personnes d'icelle, étaient d'opinion
qu'il fallait chercher la pierre des Philosophes
au Mercure, dit en soi-même; encore

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qu'il n'y ait eu rien d'arrêté & de conclu
en nos discours, & qu'on ait fait aucune
conclusion, si est-ce que je travaillerai sur
le Mercure, quoi qu'on en dise, & quand
j'aurai fait cette benoîte pierre, alors la
conclusion sera faite, car je vous avertis
que c'était un homme qui parlait toujours
avec soi-même comme font les Alchimistes.
Il commença donc à lire les livres des
Philosophes, & entre autres il tomba sur la
lecture d'un livre d'Alain, qui traite du
Mercure, & par la lecture de ce beau livre,
ce Monsieur le Philosophe devint Alchimiste;
mais Alchimiste sans conclusion. Il prend
donc le Mercure, & se met à travailler dessus.
Pour le faire court, il le met dans un vaisseau,
& le feu dessous, le Mercure comme
il a accoutumé s'envole, & se résout en
air. Mon pauvre Alchimiste, qui ignorait
la Nature du Mercure, commence à battre
sa femme, bien & beau, lui reprochant
qu'elle lui avait dérobé son Mercure, car
personne, ce disait-il, ne pouvait être entré
là-dedans qu'elle seule. Cette pauvre femme
innocente, ne put faire autre chose que
s'excuser en pleurant, puis lui dit tout bas
entre ses dents, Que Diable feras-tu de cela,
dit pauvre badin, de la merde?

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Mon Alchimiste prend derechef du Mercure, & le met dans un vaisseau, & de crainte
que sa femme ne le lui dérobât, il le gardait
lui-même; mais le Mercure à son accoutumée
s'envole aussi bien cette fois
comme l'autre. Mais l'Alchimiste en lieu d'être
fâché de la fuite de son Mercure, s'en
réjouit grandement, pour ce qu'il se ressouvint
qu'il avait lu que la première matière
de la pierre devait être volatile. Et partant
il se persuada, & crut entièrement, que désormais
il ne pouvait plus faillir, tant qu'il
travaillerait sur cette matière, & dès lors il
commença à traiter hardiment le Mercure,
apprit à le sublimer, apprit à le calciner
d'admirable façon, tantôt par les Sels, tantôt
par le Soufre, puis le mêlait tantôt
avec les métaux, tantôt avec des minières,
puis avec du sang, puis avec des cheveux,
puis le macérait avec les eaux fortes, avec des
jus d'herbes, avec de l'urine, avec du vinaigre,
mais le pauvre bonhomme n'a pu rien
trouver qui réussit à son intention, ni qui le
contentât, encore qu'il n'eût rien laissé en
tout le monde avec quoi il n'eût essayé de
coaguler, & fixer ce beau Mercure. Voyant
donc qu'il n'avait rien fait, & qu'il ne pouvait
rien faire, réduit presque au désespoir il
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commença à songer, & se ressouvint d'avoir
lu dans les Auteurs que la matière était
de si vil prix qu'elle se trouvait dans les fumiers,
& dans les retraits, si bien qu'il recommença
à travailler de plus belle, & mêler ce
pauvre Mercure, avec toutes sortes de fientes,
tant humaines que d'autres animaux,
tantôt séparément, tantôt toutes ensembles.
Enfin, après avoir bien peiné, sué, & tracassé,
après avoir bien tourmenté le Mercure,
& s'être bien tourmenté soi-même, il
s'endormit plein de diverses pensées, & agité
de diverses cogitations. Or en songe il lui
apparut une vision, c'est qu'il arriva vers lui
un bon vieillard, qui le salua, & lui dit familièrement.
Mon ami de quoi vous contristez
vous? Auquel il répondit, Monsieur, je
voudrais volontiers faire la pierre Philosophale.
Le vieillard lui réplique, oui mon
ami, voila un bon souhait, mais ce n'est pas
tout, avec quoi la voulez-vous faire la
pierre des Philosophes? L'Alchimiste. Avec le
Mercure Monsieur. Le vieillard. Mais avec
quel Mercure? L'Alch. Ha! Monsieur,
pourquoi me demandez-vous avec
quel Mercure, car il n'y en a qu'un? Le vieill. Il
est vrai, mon Ami, qu'il n'y a qu'un Mercure,
mais diversifié par les divers lieux où il se
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trouve, & toujours une partie plus pure que
l'autre. L'Alch. O Monsieur, je sais très bien
comme il le faut purger, & nettoyer, avec le
sel & vinaigre, avec le nitre, & le vitriol.
Le vieill. Et moi je vous dis & vous déclare
mon bon Ami, que cette purgation ne vaut
rien, & n'est point la vraie, & que ce Mercure-là
ne vaut rien, & n'est point le vrai. Vraiment
les hommes sages & vrais Philosophes
ont bien un autre Mercure, & une autre
purgation, & après avoir dit cela, il s'évanouit,
& n'apparut plus. Mon pauvre Alchimiste
réveillé qu'il fut, ayant perdu &
son songe, & son sommeil, se prit à penser
profondément quelle pouvait être cette
vision, & quel pouvait être ce Mercure des
Philosophes, mais il ne put rien excogiter,
que ce Mercure vulgaire, & disait en soi-
même; O mon Dieu, si j'eusse pu parler
plus longtemps avec ce bon vieillard, sans
doute j'eusse découvert quelque chose. Il
recommença donc encore ses labeurs, je dis
ses sales labeurs, brouillant toujours son
Mercure avec de la merde, tantôt de la sienne
propre, tantôt d'enfants ou d'autres animaux,
& ne manquait point de venir tous
les jours une fois au lieu où il avait vu cette
vision, pour essayer s'il pourrait point encore

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parler avec son vieillard, & là quelques
fois il faisait semblant de dormir, & fermait
les yeux en l'attendant, mais comme le vieillard
ne venait point, il estima qu'il eût peur,
& qu'il ne crût pas qu'il dormît, & commença
à jurer, Monsieur, Monsieur le Vieillard,
n'ayez point de peur, ma foi je dors, regardez
plutôt à mes yeux, si vous ne me
voulez croire; voilà-t-il pas un sage personnage.
Enfin ce misérable Alchimiste après
tant de labeurs, & la perte & consommation
de tous ses biens, s'en allait petit à petit perdre
l'entendement, songeant toujours à son
Vieillard, si bien qu'un jour entre autres, à
cause de cette grande & forte imagination, il
s'endormit, & en songe il lui apparut un fantôme
en la forme de ce vieillard, qui lui
dit: Ne perdez point courage, mon ami, ne
perdez point courage, votre Mercure est
bon, & votre matière aussi est bonne, mais si
ce méchant ne vous veut obéir, conjurez-
le. Quoi, vous étonnez-vous de cela? Hé!
n'a-t-on pas accoutumé de conjurer les serpents,
pourquoi ne conjurera-t-on pas aussi
bien le Mercure? Et ayant dit cela, le fantôme
s'en voulut aller, mais l'Alchimiste pensant
l'arrêter, s'écria si fort, Ha! Monsieur attendez,
qu'il s'éveilla soi-même & perdit par
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ce moyen & son songe, & son espérance,
néanmoins il fut bien consolé de l'avertissement
que lui avait donné le fantôme. Il
prend donc un vaisseau plein de Mercure, &
commence à le conjurer de terrible façon,
comme lui avait enseigné le fantôme en
son sommeil, & se ressouvenant qu'il lui avait
dit qu'on conjurait bien les serpents, il s'imagina
qu'il le fallait conjurer tout de même
que les serpents. Qu'ainsi ne soit, disait-il, ne
peint-on pas le Mercure avec des Serpents
entortillés en une verge. Il prend donc son
vaisseau plein de Mercure, & commence à
dire. Vx. Vx. Os. Tas, &c. Et là où la conjuration
porte le nom de serpent, il y mettait
celui de Mercure, disant: Et tu Mercuri nequissima
bestia, &c. c'est-à-dire, & toi Mercure,
méchante bête, &c. Auxquelles paroles le
Mercure se prit à rire, & parler, disant, Venez
ça, Monsieur l'Alchimiste, qu'est-ce que
vous me voulez?
Ma foi vous avez grand tort De m'y tourmenter si fort. L'Alch. Ho, ho, méchant coquin, que tu es, tu m'appelles à cette heure Monsieur,
quand je te touche au vif, je t'ai donc
trouvé une bride, attend, attend un peu, pardieu
je te ferai bien chanter une autre chanson.

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Et ainsi il commença à parler plus hardiment
au Mercure, & comme tout furibond
& en colère, il lui dit, viens ça, je te conjure
par le Dieu vivant, es-tu pas le Mercure des
Philosophes? Le Mercure tout tremblant, lui
répond, oui Monsieur, je suis le Mercure
des Philosophes. L'Alch. Pourquoi donc,
méchant garnement que tu es, pourquoi ne
m'as-tu pas voulu obéir, & pourquoi ne
t'ai-je pas pu fixer? Le Merc. Ha! mon très
magnifique & honoré Seigneur, pardonnez
à moi pauvre misérable, c'est que je ne savais
pas que vous fussiez si grand Philosophe.
L'Alch. Pendard, & ne le pouvais-tu pas
bien sentir, & comprendre par mes labeurs
infinis, & par mes procédures qui étaient si
Philosophiques. Le Merc. Cela est vrai, Monseigneur,
mais je me voulais toujours cacher,
& fuir vos liens, mais je vois bien pauvre
misérable, que je suis, qu'il m'est impossible
d'éviter que je ne paraisse en la présence de
mon très magnifique & honoré Seigneur.
L'Alch. Ha! Monsieur le galant, tu as donc
trouvé un Philosophe à cette heure. Le Merc.
Oui, Monseigneur, je vois bien voirement,
& à mes dépens, que votre excellence est
un très grand Philosophe. Mon Alchimiste
donc se réjouissant en son coeur, commence
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à dire en soi-même, pardieu j'ai trouvé
ce que je cherchais. Puis se retournant vers
le Mercure, il commença à lui dire d'une
voix terrible, ça ça traître me seras-tu donc
obéissant à cette fois? Regarde bien à ce que
tu as à faire, car autrement je te. Le Merc.
Monseigneur je vous obéirai très volontiers
si je peux, car certes je suis déjà fort débile.
L'Alch. Comment, coquin, tu t'excuses déjà?
Le Merc. Non fais dea, Monsieur, je ne m'excuse
pas, mais je languis. L'Alch. Qu'est-ce qui
te fait mal? Le Merc. L'Alchimiste me fait mal.
L'Alch. Et quoi traître vilain, tu te moques
encore de moi? Le Merc. Ha! Monseigneur,
à Dieu ne plaise que je me moque de vous,
je parle de l'Alchimiste, & non pas de vous,
vous êtes trop grand Philosophe. L'Alch.
Bien, bien, tu as raison, cela est vrai. Mais
viens ça dis-moi que t'a-t-il fait cet Alchimiste?
Le Merc. Ha! Monsieur il m'a fait mille maux,
car il m'a mêlé & brouillé avec tout plein de
choses qui me sont contraires, ce qui m'empêche
de pouvoir montrer mes forces, car
il m'a tant tourmenté que je suis presque réduit
à la mort. L'Alch. Tu mérites tous ces
maux, & encore de plus grands, pourquoi
n'es-tu obéissant? Le Merc. Moi, Monseigneur,
Jamais je ne fus désobéissant à un Philosophe,

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quel qu'il ait été, mais que sert cela,
il faut confesser la vérité, mon naturel
est tel, que je me moque volontiers des fols.
L'Alch. Et quelle opinion as-tu de moi?
Le Merc. De vous, Monseigneur, vous êtes
un grand personnage, très grand Philosophe,
surpassant en doctrine & sapience, voire
même Hermès. L'Alch. Certainement cela
est vrai, je suis homme docte, mais je ne me
veux pas louer moi-même; mais ma femme
me l'a bien dit ainsi, que j'étais un fort docte
Philosophe, elle a connu cela de moi, cette
bonne femme. Le Merc. Je le crois bien Monsieur,
car tels doivent être les vrais Philosophes,
qu'ils deviennent insensés à force de
sagesse, de prudence, & de labeur. L'Alch. Là,
là, ce n'est pas tout, dis-moi un peu, que ferai-
je de toi, comment en pourrai-je faire la pierre
des philosophes? Le Merc. Aussi vrai Monseigneur,
je n'en sais rien. Vous êtes Philosophe,
vous le devez savoir, pour moi je ne
suis que pauvre serviteur des Philosophes,
ils font tout ce qu'il leur plaît faire de moi,
& je leur obéis en ce que je peux. L'Alch.
Tout cela est bel & bon, mais tu me dois dire
comment je dois procéder pour faire de toi
la pierre des Philosophes. Le Merc. Monseigneur,
je ne vous peux dire autre chose, si
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vous le savez, vous le ferez, si vous ne le savez,
vous ne ferez rien; voilà tout ce que vous
aurez de moi. L'Alch. Comment, pauvre malotru,
tu parles avec moi, comme avec un
simple homme. Peut-être ignores-tu que
j'ai travaillé chez les grands Princes, & qu'ils
m'ont eu en estime d'un fort grand Philosophe.
Le Merc. Je le crois facilement Monseigneur,
car je sais bien que je suis encore
tout souillé, & tout empuanti, par les mélanges
de vos beaux labeurs. L'Alch. Dis-moi
donc si tu es le Mercure des Philosophes.
Le Merc. Pour moi, je sais bien que je suis
Mercure, mais si je suis celui des Philosophes,
c'est à vous à le savoir. L'Alch. Dis moi seulement
si tu es le vrai Mercure, ou s'il y en
a un autre, & ainsi il s'évanouit. Mon pauvre
Alchimiste bien dolent, commence à parler &
crier, mais personne ne lui répond, & puis
pensant en soi-même, certainement je connaîs
à cette heure que je suis fort homme
de bien, puisque le Mercure a parlé avec
moi, certes il m'aime. Il recommence donc
derechef à travailler diligemment, & de sublimer
le Mercure, & de le distiller, de le calciner,
de le turbifier, de le précipiter, & dissoudre
de façons admirables, & avec eaux diverses,
mais comme devant en vain il s'est

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