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Réfer. : ES0850E
Auteur : Grasset d'Orcet.
Titre : La Préface de Poliphile.
S/titre : Par Mr Claudius Popelin.

Editeur : Bureaux de la Revue Britannique. Paris.
Date éd. : 1884 .


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CRYPTOGRAPHIE. -- SOCIETES SECRETES. -- BEAUX-ARTS.

LA PREFACE DE POLIPHILE Par M. CLAUDIUS POPELIN -------

I
Comme couronnement d'une carrière aussi brillante que bien remplie, M. Claudius Popelin vient de s'élever un de ces
monuments que lui enviera tout lettré doublé d'un artiste et
tout artiste doublé d'un lettré. J'établis cette distinction parce
qu'elle n'est pas oiseuse. L'enseigne de ce monument est
modeste il s'intitule tout simplement : Introduction à la
lecture de l'hypnérotomachie de Poliphile. Mais cette introduction
forme à elle seule un fort volume, dans lequel sont
résumées toutes les recherches faites par l'auteur pour mener
à bien une oeuvre d'érudition colossale ; et je ne crois pas
qu'il existe nulle part d'histoire plus complète de l'art italien,
depuis sa naissance jusqu'à la fin du seizième siècle. J'aurais
voulu que M. Popelin fit une part plus large à l'influence
française, dont les Italiens eux-mêmes reconnaissent la prédominance
dans la formation de leur littérature et de leur art
national. Mais les efforts que j'ai tentés pour l'établir n'ont pas
encore abouti à des résultats assez indiscutables pour être acceptés
les yeux fermés par un esprit aussi académique que
celui de l'élégant traducteur du Songe de Poliphile. Je crois
cependant qu'après avoir lu cet article, ses convictions s'en
trouveront fortement ébranlées,

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48 LA PREFACE DE POLIPHILE
La voie que je suis n'est pas seulement hérissée d'obstacles de toute sorte ; elle a en grande partie été effacée par le temps,
et surtout par le grand cataclysme de la fin du dernier siècle.
Il m'est donc souvent arrivé dans mes essais précédents de
perdre la piste et de m'égarer dans de faux sentiers ; cependant
je n'ai jamais cessé d'entrevoir le but que je me proposais,
et cette fois je crois l'avoir atteint.
C'est un sujet que M. Popelin n'a pas osé aborder; il a préféré renvoyer le lecteur à la Revue Britannique du mois
de juin 1881. Je n'avais alors fait qu'entrevoir la vérité ;
je puis affirmer aujourd'hui haut la main que le Songe de
Poliphile n'est pas autre chose qu'un traité de grimoire Maçonnique,
c'est-à-dire de grimoire appliqué à l'architecture,
ne différant des traités plus modernes de ce genre que par
la richesse et la noblesse incomparables de ses compositions.
A cette époque, je ne possédais qu'une seule des clefs de cette
écriture mystérieuse, celle qui suffit pour interpréter l'art
grec; depuis, je me suis aperçu qu'il en existait une autre
particulière à l'art moderne, dont on ne trouve pas de trace
dans le grec.
En effet, la langue des dieux, puisque tel est le nom que Platon donne à l'écriture secrète de son temps, a été condensée
sous une forme hiératique, à une époque peut-être antérieure
à l'alphabet phénicien, dans le syllabaire chypriote, qui, contrairement
aux syllabaires égyptiens et cunéiformes, ne comporte
pas de caractères polyphones, c'est-à-dire jouant tantôt
le rôle d'idéogrammes, tantôt celui de phonogrammes.
Le grimoire moderne, à la différence du grec et à la ressemblance de l'égyptien et du chaldéen, procède à la fois par
phonogrammes, qui sont des rébus, et par idéogrammes, qui
sont des charades. Ainsi un soulier, une sandale, une botte,
indépendamment de leur valeur phonétique, peuvent indiquer
celui qui les fabrique, c'est-à-dire un robelineur ; un masque se
lit comédie; une épée, guerre; une balance, marchand ;
une fiole, verre; un poisson, mer; une bête fauve, vene, etc.
C'est la détermination exacte de ces termes de métier qui
fait la plus grande difficulté du grimoire moderne, parce

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LA PREFACE DE POLIPHILE 49
qu'ils ont changé à la suite des temps. Jamais je n'aurais
trouvé la signification des chaussures en grimoire, s'il ne m'était
tombé entre les mains un dictionnaire des arts et métiers
du siècle dernier, mentionnant la corporation très illustre des
savetiers-robelineurs, qui semblent avoir joué un rôle considérable
dans l'union des syndicats de corps et métiers formant
l'ancienne franc-maçonnerie parisienne. On trouve les
traces de ce vocable dans une foule de noms propres français,
tels que Robillot, Robiland, Robelin, Rabelais, etc., et il sert
en grimoire à écrire le mot ribauld. Le roi des ribaulds était,
comme on sait, un des hauts personnages de la truanderie.
On trouve dans Marot le mot ribleur, avec le même sens que
celui de ribauld. Il semblerait que son étymologie vienne de
rhabiller les vieilles chaussures.
Mais le grimoire moderne n'entremêle pas la charade et le rébus, comme le faisait l'hiéroglyphie égyptienne. La charade,
ainsi nommée parce que les personnages qui la jouaient étaient
montés la plupart du temps sur des chars, servait à composer
des mascarades satiriques dans lesquelles chaque personnage
était un couplet ou ritournelle, à cause du retour régulier
d'une consonance en L au huitième et dernier pied de chaque
vers, destiné à aider les spectateurs à le déchiffrer.
Voici comment les experts tailleurs composaient ces personnages, car, à cette époque, ils étaient en même temps
poètes ; et, comme le fait remarquer le P. Ménestrier, ils
ont fourni au blason héraldique la plupart de ses termes.
Un homme portant une épée et une balance était un guerrié marchan, et s'il y joignait un bijou quelconque, c'était
un joaillé ; ajoutez-y un pain, emblème naturel du pannetié,
vous lirez guerre-marchan-joaillé-pain. Ce genre d'écriture
n'étant possible qu'à la condition de ne pas tenir compte des
voyelles, on devra traduire grimoire saint Gilpin, ce qui
est aussi la véritable traduction d'hypnerotomachie (grec,
amour songe il poing). Nos pères prononçaient grec gré, et
toutes les fois qu'on trouve en grimoire des mots écrits dans
une langue étrangère, ils doivent être traduits en vulgaire,
c'est-à-dire en français héraldique, en faisant précéder la traduction

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50 LA PREFACE DE POLIPHILE
du nom de la langue, comme dans hypnérotomachie
(gré, amour songe il poing). La plupart des noms de Rabelais
sont composés de la sorte ; par exemple : Thaumaste (grec,
mirobolant), grimoire blanc, et Pichrocole (grec, humeur
noire), grimoire noir. Quant à Panurge (grec, fin), Griffon,
c'est le nom de son ami, le célèbre imprimeur Griffe, président
du cercle maçonnique dont il faisait partie ; lequel s'intitulait
société angélique, parce qu'un chef d'ange (che angel)
est l'hiérogramme le plus fréquent des saingilles ou saint-gilpins,
que le vulgaire nommait rose-croix.
Passons maintenant à l'interprétation d'une de ces charades telles qu'elles fourmillent dans tous les livres des siècles passés.
Il y avait trois manières de les exprimer : par des personnages
vivants, comme dans les mascarades ; par des dessins,
comme dans les gravures; enfin, par de simples descriptions,
comme celles qui emplissent les pages de Gargantua et de
Poliphile. En voici une que j'emprunte au Tuileur Expert des
sept grades du rite français, orné d'une gravure allégorique.
Paris, Roret, 1836.
J'ignore si cette gravure a existé, car elle n'existe plus dans mon exemplaire ; mais, en tout cas, elle a été doublée
d'une description qui la rend complètement inutile.
Comme toutes les lectures héraldiques, celle-ci est beaucoup
plus claire que les blasons figurés, qui sont presque toujours
à peu près indéchiffrables sans cette lecture. C'est pour cela
que le Songe de Poliphile et tant d'autres livres de cette
espèce sont accompagnés d'un texte n'ayant généralement
d'autre but que de faciliter l'intelligence du grimoire contenu
dans les planches, lesquelles en sont le véritable et unique texte.
Passons maintenant à la gravure absente de mon expert
tuileur. Je cite textuellement :

DESCRIPTION DE LA GRAVURE.
Dans un jardin boisé d'une manière pittoresque, est une belle femme revêtue du costume grec. Elle est assise au pied d'un arbre,
appuyée sur son bras droit, tenant un livre qu'elle lit avec beaucoup
d'attention. Près d'elle, veillant sur elle, est un chevalier mystérieux,

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LA PREFACE DE POLIPHILE 51
armé de pied en cap, le bouclier au bras gauche, un glaive à la main
droite.
Dans un marais fangeux, faiblement éclairé, sort un monstre à sept têtes qui s'avance sur la déesse. Mais le chevalier qui veille avec sollicitude
aperçoit le monstre et lui présente son bouclier, dont les
rayons lumineux l'éblouissent et lui font faire un mouvement violent
en arrière. Le chevalier le menace de son glaive divin, s'il ne continue
pas à s'éloigner.
La femme, c'est la déesse de la maçonnerie, occupée à méditer le livre de la Sagesse. Le chevalier est le tuileur expert; le monstre à
sept têtes est l'emblème des sept passions ennemies de la maçonnerie:
l'ignorance, le fanatisme, la superstition, l'hypocrisie, l'audace, la
curiosité, l'indiscrétion.
Inutile de dire que cette explication n'est qu'un tissu de grimaces, car tel était le nom qu'on donnait à ce genre d'allégorie,
et de là est venu le mot se grimer, qui littéralement
veut dire; s'écrire.
Voici la traduction de cette explication : Un jardin boisé est une forêt feuillue; sous un arbre, chef arbre; un chevalier armé de toutes pièces, heaulmier ; l'épée
à la main, guerrié; la déesse de maçonnerie, la mère, mère;
assise au pied de l'arbre, gît; tenant un livre qu'elle lit, lit; le
chevalier combat, poing; avec un bouclier rayonnant, coeur rais;
un monstre, monstre ; à sept tètes, chefs 7 ; il l'éloigne, éloigne.
Maintenant on peut suivre pas à pas sur la traduction que j'ai donnée la composition de cette charade.

Forêt, fils cerfbeer lumière grimoire Gilpin Ecrire monstre sache patelin.
Le baron Cerfbeer de Medelsheim, l'auteur de cette charade, était le frère de la femme de mon grand-oncle maternel,
et, après avoir été pacha de Scutari, il fut, comme il le dit,
une des lumières de la franc-maçonnerie. Les forêts fils, que
Rabelais écrit farfelus, sont la traduction française exacte du
grec druides; on les nomme forsters en Angleterre, où ils sont
restés la branche la plus importante de la franc-maçonnerie
britannique. Quant au patelin, ou langage patelinois, c'est un

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52 LA PREFACE DE POLIPHILE
des nombreux noms du grimoire ; mais il indique plus particulièrement
celui que Rabelais désigne sous le nom de grimoire
blanc et qui comprend les signes de reconnaissance ou
grimaces à l'aide des mains (pattes).

Montre-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point,
répond le biquet au loup dans la fable de la Fontaine. En grimoire,
une patte blanche, c'est une patte lunée, ou couleur de
la lune.
Le biquet demande au loup de pateliner, et presque toutes les fables du malicieux bonhomme sont elles-mêmes des patelinages,
dont quelques-unes se retrouvent dans Poliphile,
notamment le loup berger, dont j'aurai occasion de parler
plus loin.
Il résulte de cette citation que, contre mon opinion d'autrefois, le grimoire n'a pas été extirpé par la Révolution ; qu'il
s'est bien perdu dans tous les corps de métiers par l'abolition
du secret de maîtrise ; mais qu'il s'est conservé dans toutes
les sectes maçonniques et qu'il doit être encore connu plus ou
moins de tous les tuileurs experts, ou lumières du grimoire,
qui ont été primitivement des tailleurs experts, et jouent aujourd'hui
le rôle de hérauts maçonniques.
Et non seulement le grimoire ne s'est pas perdu, mais encore une des plus belles compositions en ce genre est due au
peintre allemand contemporain Réthel. C'est le Triomphe de la
Mort, publié à Leipzig en 1849. On y retrouve toutes les qualités
des compositions de cette espèce, qui sont l'imprévu et
le serré de la trame, et elle vaut la peine que je lui consacre
un jour une étude à part, si j'en ai le loisir.
Enfin le testament mystique de Garibaldi prouve qu'il avait aussi le secret du grimoire et qu'il avait le grade de phénix
ard, ou phénix renaissant de ses cendres, que nous retrouverons
dans Poliphile. De là son désir d'être incinéré comme le
phénix.
Mais le grimoire est en même temps la plus simple et la plus difficile des écritures, et l'on peut en donner la clef au

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LA PREFACE DE POLIPHILE 53
vulgaire sans qu'il lui soit possible d'ouvrir une serrure aussi
compliquée. C'est littéralement comme un rossignol entre les
mains d'un voleur novice. L'étude du grimoire exige des connaissances
si étendues et si variées que, si les Grecs le nommaient
la langue des dieux, nos pères l'appelaient à bien plus
juste titre le noble savoir. Et, quand on l'étudie à fond, on
s'explique parfaitement la passion avec laquelle s'y livraient
jadis savants, grands seigneurs et grandes dames, tels que le
Dante, Rabelais, Diane de Poitiers, Catherine de Médicis et
Jeanne d'Albret.


II
L'histoire du grimoire est étroitement liée à celle de notre architecture nationale et en explique toutes les vicissitudes.
Le grimoire des Gilpins, ou saint Jean Gilpin, désigne celui
qui s'est toujours exclusivement servi du langage français ou
latin vulgaire, et a supplanté en Occident les grimoires grecs,
saxons ou scandinaves, dont il nous reste comme vestiges les
alphabets dits runiques.
Mais à quelle époque remonte l'emploi du latin vulgaire dans le grimoire? J'en connais un exemple contemporain
d'Auguste; on en trouve quelques autres dans les catacombes
de Rome chrétienne, et le musée d'Epinal en possède un
spécimen gallo-romain. Il est cependant certain que tous les
pays soumis à l'influence druidique, c'est-à-dire les Gaules,
l'Angleterre et une grande partie de l'Allemagne, se servaient
du grimoire grec, à commencer par les Francs, dont les étendards,
au dire du P. Ménétrier, étaient semés de crapauds,
idéogramme bien connu dans l'antiquité de Feronia, Phryniké
, Bérénice ou Vérone, déesse de la Liberté.
Existait-il en même temps des dissidents qui employaient la langue vulgaire, comme le fit plus tard Luther? C'est possible,
probable même; mais, en tout cas, ils furent peu nombreux
avant l'ère chrétienne et ne le devinrent que lorsque le
grec cessa peu à peu d'être compris. Il est prouvé que

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54 LA PREFACE DE POLIPHILE
l'idiome vulgaire existait dès l'époque mérovingienne, sous le
nom de langue thais, qui semble venir du grec thés (domestique),
et qu'on se servait de cette langue pour composer des
chansons, dont aucune ne nous est parvenue. Le premier
signe certain de l'apparition du français est l'emploi du gant,
qui remplaça le kynéa ou bonnet grec, comme désignation de
la bonne fortune. Il est antérieur au règne de Théodose, qui
abattit les temples païens et n'en laissa plus reconstruire.
Sur les chapiteaux mérovingiens apparaissent deux palombes perchées sur un pied, remplacées plus tard par deux
pieds de lion; c'est le grade de maître parplon ou parpaulme,
ce qui signifie parpoli-homme, un homme achevé, parpolitus
homo. Dans les dialectes romans, palombe se prononçait
palon; colombe, colon; homme, on ; d'où est venu le pronom
impersonnel on. Le grimoire a conservé les élisions systématiques
des consonnes finales ; ainsi mouche y a la valeur de
m; arc, de ar ou r; flûte, de fl; rains, de rain, etc.
A partir de Charles le Chauve, le grimoire en latin Vulgaire dit gilpin, gallois, gaultier, gaultique, lanternois, patelin, etc.,.
se répandit dans tous les pays de l'Europe sans exception.
Peut-être s'était-il conservé en Angleterre ; mais, à coup sûr,
il y est rentré avec le christianisme et a préparé la conquête
normande, qui fut une revanche éclatante de l'élément celtique
sur l'anglo-saxon. Les mêmes Normands le portèrent
en Sicile, et les Carlovingiens l'imposèrent aux Saxons vaincus,
comme à toutes les tribus sauvages de la Germanie.
Même aujourd'hui le Triomphe de la Mort, de l'Allemand Rethel, est écrit en français, comme le Songe de Poliphile et
les parties mystiques du Dante, comme les cadres de Gulliver,
de Faust et de la facétieuse cavalcade de John Gilpin, que
j'ai commentée précédemment.
Il semblerait que la substitution du style néo-romain de la Renaissance au style français ou gaultique, aurait dû amener
un changement de grimoire et remettre en honneur celui des
Grecs, auquel le latin vulgaire s'était substitué. Il n'en fut
rien, malgré la prise de Constantinople, qui jeta en Occident
un grand nombre de réfugiés byzantins.

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LA PREFACE DE POLIPHILE 55
Les Grecs ont-ils conservé leur grimoire national ? Cela devrait être, puisque les traités de franc-maçonnerie les donnent,
avec les Chinois, comme possédant une franc-maçonnerie
distincte ; mais je n'ai pas eu l'occasion de vérifier si la
maçonnerie grecque moderne n'est pas tout simplement une
branche de la franc-maçonnerie française, bien que les chansons
populaires de la Grèce renferment de nombreux vestiges
de l'ancien grimoire.
Toujours est-il que les réfugiés byzantins n'eurent aucune influence, ni apparente ni secrète, sur le développement de
l'art de la Renaissance, qui n'a rien à démêler avec le byzantin
et n'est que du français habillé à la romaine. En effet, l'idiome
héraldique, emprunté au français du onzième siècle, est encore
l'idiome vulgaire d'une grande partie de l'Italie et de
l'Espagne ; et, quant au saint-empire romain, l'étude de la
langue officielle, c'est-à-dire du latin, y était si universellement
répandue, le français moderne y était si généralement
cultivé que les artistes et les lettrés d'outre-Rhin n'apercevaient
pas plus de difficulté que les autres à se servir d'un
idiome archaïque. Il n'en aurait pas été de même du grec,
langue essentiellement rebelle aux Occidentaux, dans laquelle
il me serait fort difficile pour ma part de composer des rébus,
bien que, grâce à quinze ans de séjour en Grèce, je lise sans
trop de peine ceux que nous ont laissés les anciens.
Le vieux dialecte picard resta donc la langue de l'art; mais la Renaissance introduisait dans le primitif bagage du grimoire
une foule d'images retapées à neuf, qu'il fallait classer, et qui
le furent uniquement comme les mots étrangers introduits jadis
dans l'hiéroglyphie égyptienne, c'est-à-dire par leur valeur phonétique.
Ainsi un faune devient dans Poliphile l'équivalent du
phénix gothique ; Vénus est la syllabe ven; Jupiter, la dissyllabe
Jupin. Dans le caducée, on ne considère que les serpents,
qui sont l'idéogramme de la médecine (myre). Mars
avec une épée n'est qu'un guerrié, et s'il a un casque, il devient
un heaulmier ou une lumière. Bref, le changement apporté
à l'art par la Renaissance n'a été que purement extérieur
; les plans et le grimoire sont restés gothiques.

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56 LA PREFACE DE POLIPHILE
Mais pour faciliter l'usage de cette calligraphie nouvelle aux initiés, il fallait une nouvelle grammaire ou un nouveau grimoire,
puisque ce dernier vocable n'est que la prononciation
gothique de celui de grammaire. Le Poliphile est, ainsi que
l'indique son titre, la grammaire ou le grimoire des disciples
de saint Gilpin, ou, plus explicitement, la grammaire de
saint Jean Glypant. Ce dernier mot est aussi grec que celui
de grammaire et doit être un legs de l'ancien grimoire. On
sait ce que veut dire en grec glype ou glyphe, dont on a tiré
le mot hiéroglyphe. Ce mot veut dire graver et est passé dans
notre langue moderne sous la forme de glyptique. Le livre
de Poliphile est donc, en français moderne, une méthode de
qlyptique.
Mais pourquoi fait-on intervenir saint Jean dans cette affaire? C'est parce qu'il a écrit l'Apocalypse, qui est elle-même
un traité de glyptique chrétienne en langue grecque. Aussi
les Gilpins le considéraient-ils à juste titre comme leur ancêtre
et leur fondateur. C'est ce Goulia mystérieux dont ils
prétendent être les fils, et il n'y a qu'à voir l'emblème
qu'on lui donne dans toute la glyptique gothique : l'aigle,
ainsi que la place qui lui est constamment assignée au nord.
pour se rendre compte des fonctions du dieu gaulois qu'il a
remplacé, car ce Jean n'est pas le Io-han hébreu, dieu du
soleil couchant ; c'est le Gien gaulois, ou l'hiver, combattant
l'aquilon : Gien, Glas poing. Le nom de Gien est gréco-druidique ;
il vient du mot ganos, qui veut dire gain, lumière, et
il est représenté par un gant, lequel est en effet le meilleur
moyen de combattre le froid.
C'est sur ce personnage que pivotent toutes les franc- maçonneries anciennes et modernes, dont les dogmes sont, du
reste, d'une identité absolue. Dans toutes, il est représenté
sous les traits d'un enfant, qui est le germe de la nature, enseveli
sous le linceul de la froidure. Dans toutes, il joue le rôle
d'un musicien ou d'un chantre, le barde des druides, devenu
chez les modernes le bardache. Ce nom signifie ignorant, et,
en effet, le chantre, qui est représenté dans nos églises par
l'enfant de choeur, a tout à apprendre. Il n'en est pas moins

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LA PREFACE DE POLIPHILE 57
le démiurge, créant de toutes pièces, à mesure que son
esprit s'ouvre à la lumière, cet édifice merveilleux que nous
croyons être le monde universel et qui n'est cependant qu'un
rêve individuel, tout au plus fait à plusieurs, commençant et
finissant avec chacun de nous. Y a-t-il une réalité sous cette fiction?
Le vulgaire finit par le croire; mais le savant ne peut
l'admettre que comme une hypothèse à jamais invérifiable.
Pour lui, il n'y a qu'une seule certitude, celle du moi se mouvant
éternellement dans l'inconnu et recommençant sans cesse
en lui-même la création d'un nouveau monde. Telle est l'oeuvre
du maçon dans ses quatre grades, calqués sur les quatre âges
de la vie et les quatre saisons de l'année.
Et si j'emploie ce mot de maçon, auquel le vulgaire attache un sens mystérieux, c'est qu'il est beaucoup plus ancien que
ne le supposent toutes les lumières modernes du grimoire que
j'ai pu consulter jusqu'à ce jour. Jadis la maçonnerie cachait
ses livres et ne les laissait guère circuler dans le public; aujourd'hui,
rien n'est plus facile que de se les procurer. Il est
vrai qu'ils ne disent pas grand'chose et qu'aucun surtout ne
révèle le secret du grimoire. Rabelais est le seul qui, dans son
fameux chapitre de l'estomac, ait prouvé qu'il avait une pleine
intelligence de l'identité des doctrines gouliaresques ou gaultiques
avec celles de Platon. Béroalde de Verville assure
qu'elles étaient un legs des druides, ce qui est parfaitement
exact.
Les auteurs plus modernes donnent de curieux renseignements historiques sur la franc-maçonnerie ; mais, tout en
affirmant l'identité de leurs traditions avec celles des Grecs,
des Egyptiens et des Assyriens, ils ne possédaient pas des
connaissances archéologiques suffisantes pour établir solidement
cette identité, et aucun n'était en état de remonter plus
haut que le sixième siècle, c'est-à-dire le moment où la maçonnerie
de langue française a commencé son grand mouvement
d'expansion. Mais pourquoi ce nom de maçon? Il leur serait
bien difficile de l'expliquer autrement que par le conte de
nourrice du rite adoniramite, le plus moderne de tous, qui
fait intervenir Hiram, architecte du temple de Salomon. Pour

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58 LA PREFACE DE POLIPHILE
un archéologue, Hiram et Abiram ne sont, comme le pseudo-
antique de la Renaissance, que du pseudo-biblique, destiné à
déguiser du bon français. Hiram est libre se lève, c'est-à-dire
le soleil levant, en grimoire : sol monte (Salomon), et Abiram,
n'est que libre opprimant, en grimoire la mort ou le brouillard.
Quant aux grimoires qui décorent les traités de franc-
maçonnerie moderne, ils sont, comme le Triomphe de la
Mort, de Rethel, de tout point identiques à ceux de la franc-
maçonnerie non adoniramite de Rabelais, de Poliphile et du
Dante, et les noms des grades sont les mêmes, sauf les oriflans
ou orphelins, que je ne retrouve pas dans les planches
de mon dictionnaire maçonnique.
Pour ce qui est d'être maçons, ils le sont donc autant les uns que les autres, parce que les Grecs l'étaient avant eux. Dans
les mosaïques funèbres du musée de Naples et sur les monuments
funéraires de Marseille, de Lyon et des Aliscamps
d'Arles, on retrouve, dès le premier siècle, le marteau ou
maillet de la maçonnerie, souvent accompagné du niveau, du
fil à plomb et du crâne, insigne, chez les anciens comme chez
les modernes, du grade de maître ou troisième grade, représenté
sur la colonne Gréco-druidique de Cussy par le Chiron
grec les mains liées. Nous le retrouvons dans Poliphile sous
la forme d'une licorne, et j'ai recueilli dans les églises
d'Italie des spécimens de grimoire funèbre composés d'un lys
et d'un crâne. En grec, chiron veut dire prisonnier; la traduction
moderne de licrane est lié à la chair (lié carn en
vieux français) (1).
Dans les tombeaux antiques, on figurait les trois outils maçonniques : le marteau, le niveau et le fil à plomb ; ils représentent
les trois cabires ou les trois personnages de la trinité
platonique.
1° Le marteau grec, MAKELLA ; latin, MARCVLA, d'où viennent les deux noms de la ville de Marseille, représente la


(1) Cependant son hiéroglyphe le plus véritablement maçonnique est une lucarne ou fenêtre, et ce grade correspond au troisième évangéliste Luc,
peut-être veut-il dire lumière ?

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LA PREFACE DE POLIPHILE 59
Mort, ou la mauvaise fortune. Une épigraphe du musée de la
villa Borelli porte ces cieux mots :

MACELLE EVTVXEI. A MACELLA, A LA BONNE FORTUNE.
2° La bonne fortune correspond au fil à plomb représentant la rectitude, en grec, Orthosia, l'un des surnoms de Diane ;
3° Le niveau, en grec, stathmos, l'équilibre, était un des attributs de Jupiter Stator et était représenté plus anciennement
par l'androgyne sommeillant, c'est-à-dire la Mort, principe
de la vie, divinité primordiale de toutes les maçonneries.
Ces outils de maçon se disaient en grec toikho mékhané, outils à faire les murs, ce qui se prononçait exactement comme
tykhomekhané, instruments de la destinée. Ce sont ceux à
l'aide desquels chacun de nous se fait la sienne, c'est-à-dire
le passé, ou maillet; le présent, ou fil à plomb, et l'avenir,
ou niveau, qui, placé entre le mouvement ascendant et le
mouvement descendant, n'est ni l'un ni l'autre.
Mais, pour le philosophe comme pour le philologue, il n'existe qu'un temps, celui que les Grecs nommaient aoristos,
le sans borne, ou indéfini, qui est représenté par l'androgyne
et le niveau, car c'est en réalité l'unique forme de l'être ou
du moi, l'unique chose indiscutable. Cette idée est traduite
dans les églises et les loges maçonniques de l'Occident par un
sautoir de fémurs surmontés d'un crâne, couleur de lune (c'est-
à-dire blanc), ce qui donne l'adage suivant :

Sautoir fémur mort lisse crâne chef luné.
C'est-à-dire :

Estre foi mort amour, Licrane c'est l'un. Pour le Licrane, il est de foi que l'amour et la mort ne font qu'un.

Sur mon dictionnaire maçonnique, un de mes prédécesseurs les a peints en rouge (gueule), ce qui en fournit une variante
intéressante :

Estre foi mort amour, Licrane s'égalent,
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60 LA PREFACE DE POLIPHILE
Cet emblème ne se retrouve jamais dans les églises orientales, non plus que le crucifix, qui ne date que du onzième
siècle et est resté jusqu'à ce jour un des insignes du grade
de rose-croix. Dieu y est lié croix nu, c'est-à-dire licrane.
Il ne faut pas oublier que la franc-maçonnerie moderne,
quoique aussi vieille que le monde par ses origines, s'est réorganisée
à neuf dans les couvents carlovingiens, et que le rite
adoniramite, d'origine anglaise et protestante, est le seul qui
ait eu maille à partir avec la cour de Rome. Au contraire, elle
a toujours toléré et quelquefois protégé les associations qui
prenaient le titre de forêts fils ou farfelus, comme une soupape
indispensable à l'esprit humain, et tous les détails du
costume sacerdotal occidental, qui diffère si notoirement de
l'oriental, ont été réglés d'après le grimoire latin vulgaire,
notamment la tonsure, qui est la marque du diacre ou licrane.
On sait, au contraire, que le clergé oriental laissa croître
intacts sa barbe et ses cheveux, comme les têtes antiques qui
nous restent de Neptune et d'Akmon, dieux de la fortune croissante.
En effet, si komé veut dire en grec chevelure, komés
signifie prince, chef. C'est une probabilité de plus en faveur
de l'origine druidique de la famille chevelue des Mérovingiens.
D'après ce qui précède, on voit que toutes les sectes maçonniques modernes de l'Occident ont pour lien commun
l'unité de dogme, qui est celui de l'éternité du moi, et l'unité
de grimoire, qui est le latin vulgaire ou vieux français. Elles
étaient tolérées par la cour de Rome et quelquefois même elles
ont été vigoureusement défendues par elle contre le pouvoir
séculier, sous la condition de n'exprimer leurs idées religieuses
qu'en grimoire. L'inquisition espagnole elle-même les
a laissées tranquilles, et, comme nous le verrons plus loin,
quelques-unes de leurs ramifications, telles que les lougarous,
étaient les soutiens reconnus de l'Eglise. Aussi ne doit-
on pas s'étonner si les traités de grimoire les plus remarquables
que nous possédions, à commencer par le Songe de
Poliphile, sont dus à des ecclésiastiques dont le paganisme si
peu voilé n'a jamais subi la moindre condamnation. La cour
de Rome ne considérait leurs doctrines comme dangereuses

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LA PREFACE DE POLIPHILE 61
qu'autant qu'elles auraient été divulguées en langage intelligible
pour tous, ainsi qu'elles le furent plus tard par la
franc-maçonnerie adoniramite.


III
Comme je l'ai déjà dit, le Songe de Poliphile n'est autre chose que la grammaire de saint Jean Glypant, c'est-à-dire,
en français moderne, une grammaire de glyptique, et, soit
dit en passant, une grammaire autrement vivante, autrement
profitable que celle de feu Charles Blanc, car c'est dans cette
grammaire qu'ont appris leur métier Michel-Ange, Jean
Goujon, Pierre Lescot, Philibert Delorme, et tous les artistes
de la seconde moitié de la Renaissance. Mais, dans les idées
de nos prédécesseurs, l'art n'était pas seulement un métier,
c'était une religion qui se reflète dans toutes les oeuvres de
Michel-Ange, comme dans celles de Rabelais ; car, de même
que chez les Grecs, les grands génies du seizième siècle aimaient
à enfermer les idées les plus élevées dans un étui affectant
les formes grotesques et obscènes du satyre.
C'est ce qui est exprimé très correctement dans l'épigraphe de mon dictionnaire maçonnique : « Lorsque les anciens
poètes, dit-il, parlent de la fondation d'une ville, ils entendent
l'établissement d'une doctrine; ainsi un maçon est celui
qui concourt par son intelligence à la formation d'une doctrine.
C'est ainsi que Neptune, dieu du raisonnement, et Apollon,
dieu des choses cachées, se présentent chez Laomédon en
qualité de maçons pour l'aider à construire la ville de Troie,
c'est-à-dire à former la religion troyenne. » (Traité des symboles,
par Decourcelle.)
Rien de plus exact, en effet, et rien de plus conforme à la définition de la maçonnerie grecque, tykhomékhané. Cependant
le but n'était pas du tout le même, car le programme
maçonnique tel que l'expose Decourcelle est un programme
de religion sociale et a pour but de former un citoyen dont la
divinité sera la commune ou la république, tandis que celui de

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62 LA PREFACE DE POLIPHILE
l'ancienne maçonnerie était un programme de religion individuelle
ayant pour but de former un artiste dont la divinité était
le beau. Tel est l'abîme qui sépare la franc-maçonnerie adoniramite,
organisée par Cromwell dans un but tout politique, de
l'ancienne franc-maçonnerie des corps de métiers, qui ne visait
qu'à faire de bons ouvriers dans leur spécialité. La franc-
maçonnerie adoniramite recrute ses adeptes dans toutes les
professions, et le seul lien qu'ils puissent avoir de commun
est la politique. Les compains ou compagnons de saint Jean
Glypant ne pouvaient être que des adeptes en glyptique, c'est-
à-dire des peintres, des sculpteurs et des architectes, et le
Songe de Poliphile a été fait exclusivement pour eux. Chaque
corps de métier avait son grimoire particulier dont la connaissance
était indispensable pour tous ceux qui employaient
des poinçons. Celui des tailleurs, qui s'écrivait à coups de
ciseaux, n'était pas beaucoup moins important que celui des
arts du dessin. C'était le plus populaire et le plus aristocratique
à la fois, puisque c'est celui qui a fourni le plus de termes au
blason héraldique. Mais aucune barrière ne séparait le grimoire
d'une profession de celui d'une autre, et on les employait
tous simultanément suivant sa fantaisie. Les Songes drolatiques,
attribuées à Rabelais, étant des sujets de mascarade,
exigent une connaissance approfondie du grimoire des tailleurs,
tandis que le Songe de Poliphile est plus spécialement
celui de l'architecture.
Ce livre a été publié anonyme, comme la plupart de ceux du même genre, et ce n'est que beaucoup plus tard qu'il a été
attribué au frère François Colonna, moine trévisan, parce que
les lettres capitales de chaque chapitre forment un acrostiche
latin ainsi conçu : POLIAM FRATER FRANCISCUS COLVMNA
PERAMAVIT, et l'on prétend qu'il aurait aimé une
belle fille de Trévise, qui lui aurait fourni le type de Polia, la
maîtresse de Poliphile. Je ne puis, à ce sujet, que renvoyer
le lecteur à la savante introduction de M. Popelin. Lui-même
note en passant que Rabelais, dont toute l'oeuvre est pour
ainsi dire une parodie de Poliphile, cite deux fois ce Colonna
et le nomme Pierre au lieu de François. Mais l'éditeur du

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LA PREFACE DE POLIPHILE 63
livre qu'on lui attribue n'en parle pas du tout, rien n'indique
qu'ils aient jamais eu des relations ensemble, et jamais
Pierre ou Francesco Colonna n'a réclamé la paternité d'un
livre dont on le disait l'auteur après qu'il avait obtenu un
succès éclatant qui s'est continué pendant plus de deux
siècles.
Il est donc beaucoup plus probable que le véritable auteur était Leonardo Crasso, savant de premier ordre, au dire de
tous ses contemporains, et que frater Franciscus Columna
n'est pas une signature, mais un grade maçonnique des plus
élevés, celui de frère Franche colonne d'or veillant, qui se lit
déjà sur les églises du onzième siècle (1).
Cet acrostiche n'est donc pas la signature de Pierre Colonna, mais de Leonardo Crasso lui-même. Rabelais l'avait certainement
lue, comme il avait lu celle de Ligier Richer, sculpteur
lorrain, qui a signé de la même façon que Leonardo
Crasso le blason des couleurs; mais le secret professionnel ne
lui permettait pas de divulguer ces signatures grimoriées, pas
plus qu'on n'a jamais traduit celle d'Alcofribas Nazier, qui
est en hébreu pur, dont la traduction littérale est :
Al, rien ; cofre, ville; ibas, futur de bas, puer; nazier, poilu.
J'ai dit précédemment que l'hébreu en grimoire se traduit libre.
La signature de Rabelais est donc : Maitre libère rien ville puera poilu, c'est-à-dire : « Maitre libère renouvel parpoli. »
Le parpoli ou homme parfait est le grade maçonnique qui a donné naissance au mot parpaillot, et le renouvel ou printemps
est la révolution française, qui était attendue plus de
mille ans avant qu'elle arrivât. A cette signature révolutionnaire
en succéda une qui l'était beaucoup moins, celle de caloyer
des îles d'Hières. Un caloyer est un moine grec ou gremoine
que mon dictionnaire maçonnique écrit girmon, et l'Arioste,
agramant, roi des Sarrasins. C'est un terme du grimoire des


(1) Les grades de maîtrises des corps et métiers se nommaient des franchises, c'était le terme technique.

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64 LA PREFACE DE POLIPHILE
tailleurs, désignant celui qui faisait les agréments ou ornements
des habits. Ile Hière est pour hiereile, qui se lit royal.
Rabelais signe donc : François Rabelais, grément royal, et
devait alors appartenir à la corporation des libraires, dont
son ami, l'imprimeur Griffe, de Lyon, était une des lumières.
Ces petites devinettes, que tous les lettrés de son temps déchiffraient
à livre ouvert, n'ont pas peu contribué au succès de
ses livres.
Il est à remarquer qu'on n'a pu y adjoindre d'illustrations en harmonie avec le texte. Gustave Doré est celui qui donne
l'idée la moins inexacte de ce qu'elles devraient être, parce
qu'il s'est servi pour composer les siennes des Songes drolatiques
attribués à Rabelais; mais ce n'est qu'un pastiche superficiel
; des illustrations de Rabelais ne peuvent être composées
que comme le texte lui-même, en grimoire.
Dans le Songe de Poliphile, le seul texte dont on se soit jamais préoccupé est la partie glyptique, car il est évident
que le texte écrit, l'histoire, comme dit Béroalde de Verville,
a uniquement été composée pour les gravures et est,
par conséquent, postérieur à ces dernières. Sont-elles de
Francesco Colonna? C'est bien peu probable. Ce qui est certain,
c'est qu'elles sont d'une exécution et d'un style assez
mous, qui ne permettent pas de les attribuer à Mantegna ni à
aucun grand artiste italien de la fin du quinzième siècle. Si
Leonardo Crasso n'en est pas lui-même l'auteur, il a dû les
acheter à un artiste de second ordre, bien que fort savant en
grimoire, et il en a composé la glose.
Du reste, j'avoue que cette question ne m'intéresse que médiocrement. Personne ne lira jamais Poliphile pour son plaisir,
même dans l'élégantissime traduction de M. Popelin ;
mais les savants bénéficieront de l'immense érudition qu'il a
accumulée dans ses notes, et, quant aux gravures, l'admiration
qu'elles ont toujours provoquée ne peut aller qu'en croissant,
surtout aujourd'hui que rien ne s'oppose plus à la divulgation
de la double collaboration royale jointe à celle de
Philibert Delorme, à laquelle sont dues les planches de la
traduction française de 1546. Pour ce qui est de la traduction

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LA PREFACE DE POLIPHILE 65
annexée à cette édition, le mystère est depuis longtemps dévoilé,
et l'on sait qu'elle est due, au moins en partie, au cardinal
de Lenoncourt, ce qui est confirmé pleinement par le
grimoire du frontispice. Mais il n'en est pas de même des
planches, qui ont donné lieu à bien des controverses anciennes
et modernes, religieusement enregistrées par M. Popelin ; car
dans une époque de bibeloterie comme la nôtre, cette partie
de son étude restera toujours la plus lue et la plus intéressante.
On avait attribué les bois de l'édition italienne à Raphaël, ce qui est invraisemblable de tout point, puis à Carpaccio, puis
à Bellini, puis à Mantegna. Toutes ces attributions sont absurdes
; ces bois doivent être l'oeuvre d'un homme de lettres
plus fort sur la composition que sur l'exécution, et rien n'empêche
de supposer que c'est Francesco Colonna ou Leonardo
Crasso lui-même. Quant aux bois français, nous allons voir que
le roi René n'était pas le seul qui maniât le crayon, et que,
dans le siècle suivant, de beaucoup plus hauts personnages
que Leonardo Crasso ne craignaient pas de publier leurs
compositions sous le voile d'un demi-anonyme.
On les a attribuées à Geoffroy Tory, à Jean Goujon, à Jean Cousin, à Etienne Delaulne ; mais déjà, dans ma première
étude sur l'examen du monogramme attribué à Jacques Kerver,
éditeur de cette édition, et sur la comparaison des dessins
de Poliphile avec ceux des Nouvelles Inventions pour bien
bâtir et à peu de frais, de Philibert Delorme, conseiller ordinaire
du feu roy Henry et abbé de Saint-Eloy-lez-Noyon,
j'avais conclu en faveur de Philibert. Mes témérités inspirent
à M. Popelin une défiance peut-être légitime. Cependant il
n'a pu s'empêcher d'examiner sérieusement cette opinion et
il se demande si les bois de ce livre sont de Jean Goujon ou
de l'abbé de Saint-Eloy.
Mais n'est-ce pas quelque peu téméraire de faire recourir à Jean Goujon un dessinateur tel que Philibert Delorme, certainement
un des plus élégants de la Renaissance, ainsi que le
prouvent, ou le prouvaient, hélas! les Tuileries? A-t-il eu recours
à lui pour faire exécuter ses admirables cartouches ? Jean

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66 LA PREFACE DE POLIPHILE
Goujon était l'homme de Diane de Poitiers, l'ennemie irréconciliable
de Catherine de Médicis, sa maîtresse, à lui Delorme,
dans tous les sens que comporte ce mot, et il ne fut étranger ni
à la Saint-Barthélemy ni à la mort de l'artiste favori de Diane,
bien que l'histoire officielle n'en dise pas un mot. Il est donc
tout à fait invraisemblable d'attribuer à Jean Goujon les bois
d'un livre d'architecture composé par un dessinateur de
premier ordre, qui, de plus, n'était pas son ami. Ils sont certainement
bien de ce dernier, comme le sont ceux de M. Viollet-
le-Duc et de tant d'autres architectes de cette trempe, et l'analogie
des bois du Poliphile avec ceux du Traité de Philibert,
constatée par M. Popelin, est déjà une forte présomption en
faveur de ce dernier.
« De qui sont ces planches françaises ? se demande cependant M. Popelin ; un heureux hasard pourrait seul le révéler
un jour. »
Sur le hasard, il n'y a pas compté. Les francs-maçonneries de tous les temps et de tous les lieux ont toujours été d'une
discrétion à toute épreuve, et si Champollion a pu déchiffrer
les hiéroglyphes égyptiens ; si l'on a déchiffré plus tard ceux
de l'Assyrie et de Chypre, le hasard n'y a été pour rien. Les
anciens n'avaient rien laissé qui pût en faciliter le déchiffrement.
Le secret des grimoires de l'Egypte, de l'Assyrie et de
Chypre avait été enterré avec eux.
Heureusement que le secret du grimoire du seizième siècle n'est pas aussi bien mort, et que je possède sur mes illustres
prédécesseurs l'avantage d'avoir affaire à la plus répandue des
langues modernes.
Ce que j'ai lu dans le frontispice du Poliphile français de 1546, Rabelais l'avait lu avant moi et l'a consigné en grimoire
dans une phrase du quatrième livre de son épopée
burlesque, publié, comme l'on sait, en 1548. Philibert
Delorme y est qualifié d'architriclin du roi tris mégiste. Commençons
d'abord par faire remarquer que Philibert est le
seul des artistes de son temps qui soit cité par Rabelais, ce
qui semblerait faire supposer que sa réputation avait précédé
celle de Jean Goujon et de Jean Cousin, ou qu'il avait dû concourir

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LA PREFACE DE POLIPHILE 67
à quelque oeuvre ayant eu un grand retentissement dans
le monde des arts et des lettres.
Or, si l'on traduit le mot architriclin, on trouve qu'il veut dire en grec : maistre d'hostel, fonctions culinaires que Philibert
était probablement impropre à exercer. Quant à tris mégiste,
personne n'ignore qu'il se traduit par trois fois grand.
Si l'on aligne cette traduction d'après les règles du grimoire,
on trouve :

Gré, maistre d'hostel du trois fois grand roy ;
Ajoutez-y le nom de Delorme, qui terminera
Grimasses traduise tel editeur Figures n'aient du roy, Delorme.
Delorme a donc été l'éditeur d'un livre de grimaces, parmi lesquelles se trouvaient des figures de la composition du roi,
et il faut supposer que ce ne sont pas les meilleures. Quel
était ce livre ? Rabelais ne le dit point ; mais ce renseignement
vient en éclairer un autre un peu plus clair. C'est
l'étrange monogramme attribué par M. Popelin à Jacques
Kerver, l'éditeur ostensible du Poliphile français.
Or ce monogramme, très ingénieusement composé, est d'une exécution si facile qu'elle ne dépassait certainement
pas les talents du roi chevalier. Un enfant de dix ans en viendrait
aisément à bout.
C'est une roue (rondelle) dans laquelle est dessiné, au simple trait, un pliant, chargé à droite d'une ligne se terminant
au bout par un croc ; en chef : une croix ayant à R.
(droite) un I majuscule, à Tor (gauche) un K sur l'angle Tor
du pliant.
Il en résulte les vers suivants :
Roue charge ligne, sous croc bout pliant. Croix, maiuscule R. I. Tor K. Triangle pliant. Roy charge l'inscribe planque, Orme esquelles rajoute Roi Catherine Glypes l'y aient.

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68 LA PREFACE DE POLIPHILE
Ainsi le roi avait chargé Delorme d'inscrire les planches du Poliphile, et d'y rajouter celles où il y avait des glyphes de
Catherine de Médicis et de lui. Il est probable que l'éditeur
a dû fortement retoucher les croquis de ses deux augustes
collaborateurs ; mais cette collaboration n'en expliquerait pas
moins les différences de style, que M. Popelin signale très
judicieusement, dans les trois parties de Poliphile. Il sera
peut-être possible de faire un jour la part de chacun ; pour ce
qui est d'aujourd'hui, M. Popelin sera certainement d'avis
que je me suis suffisamment avancé. Je me contenterai donc
de signaler l'auteur de la traduction, Lenoncourt, dont le nom
est écrit par un coeur lié avec des anneaux, surmonté de deux
têtes d'aigle et d'un chef d'angelet. Ce qui se lit : Lenoncourt
escrip règle saint Gilles.
Cette quadruple collaboration justifie parfaitement le luxe des gravures et de la publication de cette traduction, qui sera
toujours plus recherchée que l'original.


IV
Le frontispice de l'édition de 1546 est une oeuvre magistrale qui fait le plus grand honneur à Philibert Delorme, et,
comme toutes les oeuvres du même genre, elle contient une
partie politique se rapportant au grand différend qui se débattait
à cette époque entre Catherine de Médicis et François Ier,
appuyés sur la bourgeoisie, contre la haute noblesse qualifiée
d'arche Saint-Côme. Arche, en grimoire, comme dans les
dictionnaires maçonniques modernes, signifie chef. Komes a
le même sens en grec. Faut-il lire : sang hommes, ce que le
français moderne traduit par hommes de race ?Je laisse la solution
de ce problème aux grimoiristes de l'avenir. Ce qui
m'a étonné a été de rencontrer la même expression dans le
Triomphe de la Mort, de Rethel, en 1849. C'est une intervention
en faveur des insurgés allemands, du même genre que
celle tentée sous la Commune par la franc-maçonnerie parisienne,

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LA PREFACE DE POLIPHILE 69
avec cette différence qu'elle se dissimulait prudemment
en Allemagne sous le voile du grimoire. A titre de curiosité,
en voici la traduction :

Merci l'ait cour arche, accorde ne veuille. Peuple, saint Côme arche ne fait voir, saint Gille Sepulcre, guerre à mort, saint Côme doit pas l'effraie, Monstre que s'armat si ne reçoive égale Justice captif, cour telle qu'il n'a droit (1).
Cette magnifique composition, aussi noble par le fond que par la forme, est intitulée : Liberté, égalité, fraternité.
Cette expression de sépulcre, qui revient sans cesse dans le grimoire, demande sans doute un mot d'explication. Par suite
d'un usage essentiellement chrétien, toutes les confréries du
moyen âge se rangeaient autour du sépulcre d'un saint officiel
ou apocryphe, dont les plus connus étaient saint Gilles,
Pierre Brouillard, Pierre Abailard et beaucoup d'autres. Quiconque
entre dans une église peut remarquer d'ailleurs que
tout autel est un sépulcre.
Le Songe de Poliphile a été réédité au seizième et au dix- septième siècle, jusqu'à ce qu'il ait été remplacé, en France
et en Angleterre, par une infinité de traités de ce genre, plus
courts et plus gais. Les plus amusants sont : en France, l'Acajou
et Zirfile, de Boucher ; en Allemagne, la légende du docteur
Faust, qui veut dire gourmeur, d'où grimoire, et, en Angleterre,
la charmante pochade du Guerrier marchand John
Gilpin, cet illustre et véritablement héros solaire qui m'a
déjà fourni l'occasion de divaguer agréablement.
De toutes les rééditions françaises de Poliphile qui ont précédé celle de M. Popelin, la seule qui mérite qu'on s'en
occupe est celle de Beroalde de Verville (1600), à cause des
éclaircissements, très obscurs d'ailleurs et encore plus assommants,


(1) Que le chef de la cour veuille accorder justice au peuple. Le sépulcre de saint Gilles fait voir à l'arche saint Côme qu'une guerre à mort ne doit
pas l'effrayer. Il lui montre qu'il s'armerait, si tout prisonnier ne recevait
pas de la cour l'égale justice à laquelle il a droit.

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70 LA PREFACE DE POLIPHILE
qu'il donne sur le grimoire. Mais au moins met-il
hors de doute le caractère du Songe de Poliphile, qu'il déclare
formellement être un traité de stéganographie, c'est-
à-dire de grimoire, car ce mot ne peut pas se traduire autrement.
Il nous apprend également qu'elle nous vient des
druides, ce que répètent tous les traités de franc-maçonnerie.
Dans une série mortelle d'acrostiches en grec, en hébreu et en
latin, il donne la doctrine secrète de ces mêmes druides ou
farfelus, dont j'ai pu extraire à grands renforts de névralgies
ce qui suit :

Les druides ont pour principe, sire (seigneur) est vrai seul amour, vie universelle, d'où sort la nature, le monde, le ciel, le soleil:
L'amour est le vrai seul domaine de l'âme. Le brouillard, principe
ténébreux nuisible, sort du principe universel ; il pousserait l'homme
esclave à n'avoir d'autre sire que le principe ténébreux nuisible, s'il
n'avait pas l'aide et la prudence des patriarches et des philosophes.
Jupiter, dit Christ, né d'une pucelle nazaréenne, est le soleil qui
renaît au ciel. Le fatal sophisme est le brouillard mensonger. Les philosophes
ont établi le droit que l'on applique.
Amour, Christ, Sol mont, naît au septentrion et arrive à midi à l'occident pour mourir.
Mourir doit le soleil, amour, Christ, Jupiter, pour que l'homme qu'il créa roi renaisse du destin, qui est le diable. Le démon renverse
l'harmonie. C'est un duel d'où l'homme doit renaître comme le
phénix.
Jouvence fait que les âmes se lient pour renverser le diable Brouillard. Brouillard veut que Sol mont (le germe solaire) passe dans le sang de l'homme, pour faire le jeune corps du fils, dans lequel Brouillard
veut qu'il passe, pour qu'il renaisse et renverse le brouillard.
Il doit avoir la chair dans laquelle Brouillard veut qu'il passe pour renverser Brouillard du ciel.
Le chaos est la mort où doit lever le germe dans lequel amènera l'âme à l'heure, amour, qui se fit fils de la mort.
Dieu veut que les saints y passent, les rois comme les reines, pour être appelés à l'heure où régnera le vrai seul grand bien définitif.
Le diable doit laisser naître celui qui doit le renverser, quand le ciel serein n'aura qu'une seule âme, le soleil.

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LA PREFACE DE POLIPHILE 71
Celui qui doit le renverser est le vieux passé rajeuni qu'anime le feu universel, sortant de la constance du destin.
Cette règle, qu'on ne verra jamais fléchir, est Polie (la perfection), dame de Brouillard, le soleil que le monde adore comme un dieu, et
que l'âme appelle à l'aide pour pouvoir éloigner le diable Brouillard.
Il vaincra l'embrouilleur diable, l'enfant né de jouvence, qu'anime le feu universel, et qui sort à l'orient, sire universel.

Ah ! c'est un rude os médullaire à briser que celui de Beroalde ; autrement plaisant est celui de Rabelais. Qu'on en juge
par cet épouvantable galimatias :
Druides. Hamuel. Oloclirée. Amour Psyché Oloclirée. Ce qu'il faut traduire : « Druides, principe l'ont sire n'est vrai
seul amour, vie sort universelle, etc., etc. » Ce sort universel
se représente à chaque instant et doit être interprété par tous
les calembours d'à peu près qu'il peut fournir. Que j'aime
mieux le début du John Gilpin anglais :

The diverting History of John Gilpin, showing how he went forther than he intended, and came safe home aagain.

Ce qui est traduit du vieux français :
Joyeuses adventures ès Jean Gilpin, Monstre veuille vinsse plus crut, loin, tourne saulf.
Ce dernier vers doit s'entendre qu'il vint au sépulcre et qu'il en revint sauf. C'est le résumé du charabia de Beroalde
et de la longue série de planches du Poliphile, à savoir le
drame solaire appliqué à la destinée humaine. Polie, dont le
nom veut dire la perfection, est, d'après d'autres gloses,
le temps lumière, épouse du Brouillard, qui est le temps ténébreux
; et Polifil est le vieux passé, rajeuni dans la mort,
à la recherche de Polie ou Poli amour, c'est-à-dire la perfection
et parfait amour. Le poli amour est représenté par la
paume de la main droite (palme R.); le Poli fils, par celle de
la main gauche (Tor palme), ce qui s'interprète turpe l'âme
ou l'âme dans la turpe. L'adjonction des deux mains fait le
pair paulme, qui doit s'entendre parpoli homme, l'homme

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72 LA PREFACE DE POLIPHILE
achevé. C'était ce qu'on nommait l'affiliation des deux mains,
et, chaque fois qu'on trouve sur un tombeau un personnage à
mains jointes, c'est un parpoli homme.
Toutes les grammaires de saint Gilpin se divisent en quatre étapes, celles de la course solaire et de la vie humaine, à
chacune desquelles correspond un grade maçonnique, qui
sont : l'apprenti ou l'enfant, le compagnon ou l'adolescent,
le maître ou l'homme parfait et enfin le vieillard ou l'homme
en pleine décadence, dont le grade n'est jamais écrit qu'en
hiéroglyphes. Le plus commun et le plus moderne est la
branche d'acacia; il a remplacé le cuisse harnais, c'est-à-dire
la jarretière ou harnais de cuisse, qu'on retrouve dans le nom
de don Quichotte. Les autres grades ne sont que des superfétations.
Le Poliphile en admet deux : le phénix et le fin
dracon (dragon), relatif au séjour de l'âme dans l'autre
monde.
Chacun de ces six grades correspond à une charade triomphale ou parade, qui ne peuvent être attribuées qu'à Philibert
Delorme lui-même, tant elles sont merveilleuses de richesse,
d'ampleur et d'élégance.
Mais, avant de leur accorder le rapide examen que comportent les bornes de cette étude, je dois exposer les règles
de déchiffrement que j'ai pu recueillir dans la grammaire de
Poliphile. Elles sont indiquées par une grotte infernale, munie
d'un perron ou chaussée, sur lequel courent les âmes
pour aller se précipiter du haut d'un pont (arche) dans un
lac, gelé d'un côté, ardent de l'autre.
Cette composition est inscrite dans un cartel ou carré, qui désigne ce que nous nommons un article. A chacun de ces
articles formant le texte de la grammaire sont annexées des
compositions non encadrées, faisant l'office de notes ou
d'exemples.
Voici le mot à mot de ce cartel ou écriteau, qui est un des plus simples et des plus faciles à déchiffrer :
Cartel, ecritel; enfer, enfer; grotte, gro ; âmes, âme ; pont, arche; perron, perron ; feu, ar ; glace, glas; ce qui se traduit :
Ecrit l'est n'aie faire grimace s'apprenne règles, c'est-

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LA PREFACE DE POLIPHILE 73
à-dire « ici sont écrites les règles que doit apprendre celui qui
veut faire des grimaces » (1).
Ces règles sont contenues dans la note suivante, non encadrée. Elle représente un autel, avec l'inscription latine :

ARA DEUX INFERNORUM Viator, hic caesam Laodiam Publiam inspice. Eôquod aetatam suam fraudaverat, abnuerat que contrà puellarum ritum, jussa amoris,
semet expes, gladium interfecit (2).

M. Popelin ne donne pas la traduction de cette épigraphe, dont la fausseté ne saurait tromper aucun archéologue moderne.
Voici comment l'interprète Beroalde : Autel des dieux
infernaux. Passant, tu peux voir ici Laodia Publia, laquelle
pour avoir fraudé son âge et, contre la coutume des demoiselles,
méprisé les constitutions d'amour, elle-même désespérée
s'est meurtrie de son glaive.
La lecture, d'après les règles du grimoire, doit être :
Autel ès deitès infernales (latin coulé) Pellegrin, morte ci Laodie Publie Vois, parce que son âge elle fraudé avait, Et renié contre ès pucelles Règle, ordonnance d'amour ; elle meure Sans espoir meurdrit se de son glaive.
Les vers sont faits ; il s'agit de les interpréter. Voici l'interprétation que j'en donne :

Huit lise, doit temps faire, un L l'y tienne clef. Pellegrin Murcie, l'aide appui baille Voit parce que saint Gille faire Doive huit tranques n'être espace L, Règle ordonnance demeurée la même Sans exprimé redresse aide saint Gille voit.
Le lecteur bénévole nie saura peut-être gré de lui donner, de cette traduction, la traduction suivante :


(1) Poliphile, tr. Popelin, t. II, p. 49. (2) Poliphile, tr. Popelin, t. II. P. 52.
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74 LA PREFACE DE POLIPHILE
« Qui veut lire (un grimoire) doit faire huit temps, dont un en L qui servira de clef au pèlerin de Murcie; elle l'aide à
appuyer sur la voie, parce que le saint Gilles doit faire huit
tranches espacées par des L réglant l'ordonnance, qui, demeurée
la même, aide le saint Gilles à exprimer le sens et à
redresser ce qu'il voit.
Les pèlerins de Murcie étaient, paraît-il, une célèbre corporation de Gouliards ; ils étaient probablement les mêmes
que ceux de Marana, auxquels on doit la légende de don
Juan de Marana, illustré par Molière, Beaumarchais, Mozart
et lord Byron. Cette corporation avait en France et en Italie
de nombreux adhérents, car l'on retrouve sa devise sur une
foule de livres. Elle est une des deux grandes confréries gouliaresques,
pour lesquelles l'auteur de Poliphile, quel qu'il
fût, a rédigé sa Grammaire de Saint-Gilles. L'autre était celle
des Licranes normands, affiliés à la maison d'Est (1).
Du reste, Normands et Marames étaient, à ce qu'il paraît. des soutiens des papes ou des Guelfes, et c'était sans doute à
cause de leurs relations avec le saint-siège qu'on leur donnait
le surnom de loups bergers, ou loups-garous.
Voici comment M. Popelin décrit le sépulcre du Pellegria normand (t. Ier, p. 54) :
« Le sépulcre était composé d'une parfaite image d'homme nu, de grandeur moyenne, portant couronne faite de pierre
très noire. Les dents, les yeux et les ongles étaient revêtus
d'argent brillant. Cette statue dressée sur le couvercle,
bombé, imbriqué d'écailles aux moulures exquises, avançait
le bras droit tenant un sceptre en cuivre doré. La main gauche
appuyait sur un charmant écu, fait exactement dans la forme
d'un os de tète de cheval.
« Un sépulcre surmonté d'un roi et couvert d'écailles (papelonné), avec un couvercle bombé (arche), est une arché sépulcre
royal papal. C'est le titre de celui qui, dans la corporation,


(1) On peut remarquer que le Licorne figure encore à titre de support dans les armes d'Angleterre. C'était donc, dans le principe, un emblème
particulier aux Normands, mais pour le moment je n'en sais pas davantage.

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LA PREFACE DE POLIPHILE 75
représentait le pape roi. Un noir homme nu est un
Normand. L'argent des ongles, des dents et des yeux, indique
qu'il est armé et allumé d'argent ou de perle. Un sceptre de
cuivre doré est l'oeuvre d'un fèvre; mais, en grimoire, il a
de plus la valeur d'une canne, et, s'il est dans la main droite,
il indique un can-paulme R (camp-lumière). C'est pour cela
que les maréchaux ont un bâton. Dans la main gauche, c'est
un complé maître, un homme qui a fait son tour du monde,
c'est-à-dire un pellegrin. L'os de tête de cheval annonce un
crâne de cheval ou un crâne chevalier.
Si l'on met cela en vers de huit pieds ou de huit temps, espacés d'L, on a :

Sepulcre, arche royale papale Normand Gerusalem preux Licrane Chevalier, fait voir camp lumière.
L'écu porte la devise suivante en trois langues : l'hébreu, grec, latin :
Nudus eram, bestia ni me texisset. Quaere et invenies, me sinito.
M. Popelin n'en donne point la traduction. La voici, d'après les règles du grimoire : Nu, hors me ne loup héberge. Heures.
Laie-moi (pour laisse-moi).
Le tout fait la devise du sépulcre royal et papal normand : Normand libère Jerusalem. Mais elle ne se traduit pas moins
exactement : Normand loup berger, or seul aime.
Le second sépulcre est tout pareil à l'autre. Seulement, il est surmonté d'une femme nue. En grimoire, une femme est
une mère, et une mère nue écrit le nom de Marana. Elle
porte une couronne, indiquant que le sépulcre est royal. Son
point gauche est sur un écu ou coeur (coeur chef poing
ou crispin) ; de la paume droite (palme R, poli amour), elle
montre son oeil (monstre oeil, ménestrel).
Le tout donne :
Sepulcre, arche royale papale N'est Marana, Crispin, Paulmier, Menestrel.
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76 LA PREFACE DE POLIPHILE
La confrérie normande était militaire, et celle de Marana artistique et littéraire.
L'écu de Marana portait en trois langues : Quisquis es, quantumque libuerit, hujus thesauri, sume, at moneo, aufer
caput, corpus ne tangito.
Comme la précédente, cette devise est une charade dont le mot serait difficile à deviner, si elle ne se trouvait en rébus
sur une foule de livres : Le beau regard prend l'espagnole
coeur. Il est probable que cette devise a servi de thème
à la légende de Jean de Marana ou don Juan, de même que
celle des Licranes normands a inspiré au Tasse sa Jérusalem
délivrée.
On peut remarquer que ces deux devises commencent par lou berger ou le beau regar, qui a dû être dans l'origine le
beau Roger. Il s'écrit aussi par de l'hébreu et du grec (lébreu-
gré).
La présence des trois devises identiques en hébreu, grec et latin, sur les coeurs ou écus, se traduit : Cri pareil l'hébreu,
gré, latin, et signifie que les Normands et les Maranas
li tiennent (latin) cri pareil, li beau regar.
Les lougarous avaient encore un autre cri pareil : ponos kai euphuia, au-dessus de sa traduction en arabe. Ce qui
donne : pareil gré arabe, peine et noblesse, et se traduit à
volonté : preu lougarou, robe point est noble, ou encore :
preu lougarou, robe peu n'est noble.
Ces amphibologies, qui ouvrent la porte aux insinuations politiques les plus envenimées, sont l'essence même du grimoire
et du blason. Ne rien dire, laisser tout deviner, tel est
le suprême du genre.


VI*
Les planches de Poliphile sont donc une véritable encyclopédie philosophique et artistique, une oeuvre littéraire écrite
dans une langue volontairement obscure, mais d'une incroyable
vigueur, dont la pensée jaillit aussi aiguë et aussi
vive qu'elle est lourde et endormie dans la glose dont elle est

* Il manque le V. Note du traducteur.

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LA PREFACE DE POLIPHILE 77
accompagnée. Mais cette fade intrigue romanesque est cependant
indispensable pour fournir les explications qu'une
gravure en noir ne peut pas donner. Comment saurait-on,
sans le texte, que le nègre est armé et allumé d'argent, et
que son sceptre est de cuivre doré? M. Popelin a donc rendu
un immense service aux commentateurs futurs de Poliphile,
en le traduisant religieusement. Une analyse des planches,
même sommaire, m'entraînerait trop loin. C'est un code
complet, comprenant le cérémonial et les doctrines religieuses
des Farfelus. avec leurs devoirs et la sanction pénale qui y
était attachée. Je devrai donc me borner à l'énumération des
six grades.


1° LES JEUNES CENTAURES MENESTRELS.
En grimoire, les centaures, qui figurent si souvent sur les chapiteaux des églises romanes, sont les chantres ou enfants
de choeur, les bardes des druides. C'est la première épreuve
du grimoire : elle est représentée dans Poliphile par une
charade triomphale, composée de guerriers et de mères portant
des enseignes chargées de fruits et de feuilles, emblème
des forêts fils ou farfelus. Six centaures, dont quatre jeunes
couronnés de chapeaux de laurier (vainqueurs), jouant de la
trompette (ménestrels), portent autant de mères ménestrelles
et sont suivis d'une paire de vieux centaures portant des
vases de métal (fèvres), ainsi que des mères ménestrelles; les
six centaures traînent un char (car), sur lequel on voit Europe
assise sur un taureau, une couronne de laurier (chapel,
vainqueur) à la main.
En grimoire, un char surmonté de n'importe quoi est un secret (chef car). Europe assise sur un taureau (Europe sis
taureau) fait harpe cithare.
Le secret qui se révèle dans cette épreuve est celui de la harpe et de la cithare, ou la notation de la musique. Les centaures
sont admis en qualité d'enfants de choeur.
Voici maintenant l'explication de la charade :
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