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Réfer. : AL2001
Auteur : Schwaeblé René.
Titre : Nicolas Flamel.
S/titre : .

Editeur : Librairie H. Daragon. Paris.
Date éd. : 1911 .


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DU MEME AUTEUR : -------
Les Détraquées de Paris, études documentaires sur les vi-
ces de Paris, (4° édition) ............................... 3 fr. 50 Chez Satan, roman de moeurs de satanistes contempo-
rains, (5° mille) ........................................ 3 fr. 50 Les Voluptés de la Morphine, roman de moeurs chirurgi-
cales, avec couverture de l'auteur, (13° mille) .......... 0 fr. 75 Cours pratique d'Astrologie, avec figures ................ 2 fr. » La Biologie minérale, avec hors-texte .................... 2 fr. » La Sorcellerie pratique, encyclopédie d'occultisme, (3° édi-
tion) .................................................... 3 fr. 50 Le Livre de la Veine ..................................... 2 fr. 50 Les Grimoires de Paracelse, Première traduction française
des principaux traités de PARACELSE. Relié ............... 5 fr. » Nicolas Flamel, histoire du célèbre alchimiste ........... 2 fr. »
Sous presse :
La Folie.

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N I C O L A S F L A M E L ------------------------------------------------------------







Flamel et Perrenelle.
Nicolas Flamel s'étant lui-même, dans le Psautier chimique, qualifié de « ruril de Pontoise », nous déclarons : Nicolas Flamel
naquit à Pontoise. Et nous nous étonnons de voir les historiens
se disputer là-dessus. Tant il est vrai que l'historien
dédaigne les documents faciles qui lui enlèvent sa raison d'être.
Nous ajouterons : « vers 1330 », nous avouant incapable de
fournir une date exacte. Ses parents, estimés gens de bien par
ses envieux eux-mêmes (Pourquoi Flamel dont nous rapportons
le propos dit-il de « ses envieux » et non de leurs envieux
?) lui donnèrent une modeste éducation comprenant
éléments de latin et éléments de français, suffisante à l'apprentissage
d'écrivain.
Le métier d'écrivain embrassait, outre la copie des actes courants, les inventaires, comptes et arrêts des dépenses des tuteurs
et mineurs, une grande partie des branches de notre librairie:
imprimerie (que la main remplaçait), édition, vente.
Métier fort recherché : jusqu'à l'époque de sa disparition, sous
François Ier, l'on comptait à Paris plus de six mille écrivains.
Ses parents morts, Nicolas Flamel put acheter une charge de
libraire juré au Charnier des Innocents, et, pratique, sérieux,
il trouva bientôt le bon parti en Perrenelle, belle et honnête
dame veuve déjà deux fois -- de Raoul Lethas et Jelian Ranigues,
-- et plus âgée que lui (vers 1355).
Le Charnier des innocents occupait l'emplacement du square actuel; tout un côté subsiste rue des Innocents dont les voûtes
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supportent de hautes maisons, ou, percées, sous le n° 11, servent
de communication. Autrefois, la galerie voûtée l'enfermait
entièrement, sombre, humide, pavée de tombeaux, tapissée de
monuments funèbres et d'épitaphes, bordée d'étroites boutiques
de modes, de lingerie, de mercerie, de bureaux d'écrivains
publics. La partie de la galerie occupant la rue de la Ferronnerie
(autrefois rue de la Charonnerie) portait en fresques la
fameuse danse macabre ou danse des morts. Au milieu, le cimetière,
avec ses tombes semées au hasard, et, la nuit, une grande
lumière pour faire respecter le séjour des morts.
Quelque temps après l'installation de Flamel au Charnier la corporation des Ecrivains émigra en masse vers l'Eglise
Saint-Jacques comme, il y a quelques années, la corporation
des bijoutiers quitta le Palais-Royal pour la rue Royale et la
rue de la Paix. Les individus du même métier s'établirent toujours
proches les uns des autres, pour se mieux surveiller, se
mieux espionner, mais non pour la commodité des clients qui
préféreraient, sans doute, trouver des représentants de chaque
corps dans leurs quartiers respectifs. Voyez, aujourd'hui, les
bondieuseries autour de Saint-Sulpice, les grainetiers au Châtelet,
les bouquinistes près de la place Saint-Michel ; autrefois,
les cloutiers et vendeurs de fil avaient envahi la rue de Marivaus,
et les armuriers les rues de la Vieille Monnoye et La
Haumerie. La rue de l'Eglise Saint-Jacques où s'installèrent les
écrivains devint la rue des Ecrivains.
Flamel suivit ses confrères, acheta deux échoppes adossées à l'Eglise, près du petit portail, et sur un terrain situé au coin
de la rue de Marivaus et de la rue des Ecrivains il fit bâtir une
maison (La rue de Marivaus s'appelle aujourd'hui rue Nicolas
Flamel) en face de celle de Jean Harengin, écrivain, laquelle
s'élevait à l'autre coin de la rue de Marivaus. Dans les échoppes,
longues de cinq pieds et larges de trois, d'un loyer total de
deux sols parisis pour fonds de terre au roi et de deux sols à
l'oeuvre de S. Jacques, s'exposaient les précieux manuscrits,
les enluminures compliquées qui devaient appâter le passant
qu'attendait Nicolas Flamel, cependant que ses élèves copiaient
longuement la Bible, des psautiers, des livres d'Heures,
des traités d'alchimie dans sa maison à l'enseigne de la
Fleur-de-Lys.
L'Eglise Saint-Jacques la Boucherie était loin d'être terminée quand Flamel la prit pour abri ; bien que déjà célèbre
en 1119 elle ne fut achevée que sous François Ier. (La Révolution
la démolit, n'en laissant que la tour -- la tour Saint-Jacques
-- dont les fondements furent jetés en 1508). Elle abritait,
ainsi que la plupart des autres églises, des échoppes, telles

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que nous en voyons actuellement encore collées à Saint-Roch,
Saint-Nicolas-du-Chardonnet, etc.
Flamel et sa femme s'entendaient fort bien, de goûts semblables, mangeant dans de la vaisselle de terre, bons chrétiens,
aidés de deux servantes, Marguerite La Quesnel et sa fille Colette.
L'on nous permettra, toutefois, de penser que l'excellent
couple n'était pas tout à fait aussi modeste qu'on s'est plu à le
représenter : je n'en veux pour témoins que leurs portraits et
statues qu'ils mirent un peu partout.
Braves gens en somme, ne portant assurément point les costumes alors à la mode! « Les uns, disent les Grandes Chroniques
de S. Denis, avaient robes si courtes qu'il ne leur venaient
que aux hanches, et quand ils se baissaient, ils montraient leurs
braies et ce qui était dedans à ceux qui étaient derrière eux ;
et étaient si étroites qui leur fallait aide à eux vêtir et au
dépouiller, et semblait que l'on les écorchait quand l'en les
dépouillait. Et les autres avaient robes froncées sur les reins
comme femmes, et avaient leurs chaperons détranchés menuement
tout en tour, et une chance d'un drap et l'autre d'autre;
et leur venaient leurs cornettes et leurs manches près de
terre, et semblaient mieux jongleurs que autres gens ». Les robes
des femmes couvertes de rosaces, de carrés, de fleurs, d'armoiries,
de perles, de verroteries, d'agrafes, fendues de l'épaule
à la hanche ne laissaient les flancs habillés que de lacets!
Ajoutez les grandes manches en ailes tailladées et découpées
en dents de scie, en feuilles de chêne, les crevés, les souliers
à la poulaine, le hennin ! Les femmes se rattrapent ! Après
Charles V le Sage comme après le 9 thermidor les Merveilleuses
! l'impudeur, l'excentricité.
L'excellente Perrenelle, au Charnier des Innocents et sur le Portail de Saint-Jacques, apparaît plus petite que son mari,
suffisamment élancée, de mise décente et modeste, le visage régulier,
quoique le menton légèrement saillant. Flamel, aux
mêmes endroits, en outre à Sainte-Geneviève-des-Ardents,
apparaît massif, les cheveux courts, le front large, les yeux
grands, enfoncés, le nez long et tombant, la bouche pincée, le
cou épais, les mains fines; il porte le grossier habit de pèlerin,
manteau long et retroussé sur l'épaule droite, le chaperon à
demi abattu autour du col, la cornette pendant très bas, une
ceinture avec l'écritoire, signe de sa profession. Ajoutons que
dans la vieillesse il laissa croître sa barbe.

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II Un beau livre.
Un jour de l'an 1357, Flamel acheta, pour la somme de deux florins, un livre doré, vieux, large, point de papier ou parchemin
comme les autres, mais, plutôt, de déliées écorces de tendres
arbrisseaux. La couverture était de cuivre, toute gravée
de lettres ou de figures étranges, lesquelles parurent à Flamel
(nous avions nos raisons pour dire qu'il n'avait reçu qu'une
modeste éducation !) des caractères de langue grecque ou d'autre
semblable langue ancienne : il savait seulement qu'elles
n'étaient point notes, ni lettres latines ou gauloises. Quant au
dedans, ses feuilles d'écorce étaient gravées, et d'une très
grande industrie, écrites avec une pointe de fer, en belles et
très nettes lettres latines colorées. Il était divisé en trois parties
de sept feuillets chacune, le septième ne portant jamais
d'écriture, mais bien, le premier, une Verge et des Serpents
s'engloutissant, le second, une Croix avec un Serpent crucifié,
et, le troisième, des déserts au milieu desquels coulaient plusieurs
belles fontaines dont sortaient des Serpents courant par-ci
et par-là.
Au premier des feuillets il y avait écrit en lettres grosses capitales dorées : « Abraham le Juif, prince, prêtre lévite,
astrologue, et philosophe, à la gent des Juifs par l'oeil de
Dieu, dispersée aux Gaules. Salut. D. I. » Après cela il était
rempli de grandes exécrations et malédictions (avec le mot
Maranatha souvent répété) contre toute personne qui le regarderait
s'il n'était Sacrificateur ou Scribe.
Ce livre était probablement l'oeuvre du rabbi Abraham sur lequel nous ne savons que le peu de chose qu'en a bien voulu
nous laisser Eliphas Lévi -- lequel... l'ignorait peut-être autant
que nous. Quant à Maranatha c'est-à-dire Anathème c'était la
formule classique que les alchimistes mettaient en tête de leurs
traités pour... attirer l'attention du lecteur ; « Cache ce livre
dans ton sein, dit Arnauld de Villeneuve, et ne le mets point
entre les mains des impies »; « Je te jure sur mon âme, s'écrie
Raymond Lulle, que si tu dévoiles ceci tu seras damné »;
« Maudit, déclare Bacon, soit celui qui posséderait à la fois ces
trois secrets. »
Au reste, Flamel étant Scribe -- sinon Sacrificateur -- pouvait poursuivre la lecture... Véritable trouvaille, et, certainement,

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celui qui avait vendu ce livre à notre homme ne connaissait
pas plus que lui sa valeur. L'ouvrage avait dû être dérobé
aux misérables Juifs, ou trouvé dans leur ancienne demeure.
L'auteur, au second feuillet, consolait sa nation, lui conseillant
de fuir les vices et surtout l'idolâtrie, d'attendre patiemment
la venue du Messie qui vaincra tous les rois de la terre, et règne
éternellement avec son peuple.
Il faut dire qu'à cette époque les rois malmenaient quelque peu les juifs, les chassant après les avoir dépouillés, leur permettant
de revenir moyennant de fortes sommes.
Abraham devait être savant et philanthrope : car au troisième feuillet et aux suivants, pour aider sa nation captive à payer
les tributs aux Empereurs romains, et pour faire autre chose
que je ne dirai pas (et pour cause !), il leur enseignait la transmutation
métallique en paroles communes, peignait les vaisseaux
sur le côté des pages, et avertissait des couleurs et de
tout le reste -- sauf du premier agent dont il ne disait mot ; il
le peignait seulement, comme il le disait, et le figurait par très
grand artifice aux quatrième et cinquième feuillets. Encore
qu'il fût bien intelligemment figuré et peint, aucun ne l'eut
compris sans être fort avancé en leur Cabale classique, et sans
avoir longuement étudié les livres.
Donc le quatrième et cinquième feuillets étaient sans écriture, tout remplis de belles figures enluminées : l'auteur y
avait, d'abord, peint un jeune homme avec des ailes au talon,
tenant une verge caducée entortillée de deux serpents, dont il
frappait une salade lui couvrant la tête (c'était, évidemment, le
dieu Mercure des Païens), et vers lequel descendait, volant à
ailes déployées, un grand vieillard, avec une horloge attachée
dans le dos, et tenant dans ses mains une longue faux dont il
semblait vouloir couper les pieds de l'autre.
A l'autre face du quatrième feuillet était peinte une belle fleur au sommet d'une haute montagne sur laquelle soufflait
rudement l'Aquilon ; la plante avait le pied bleu, les fleurs
blanches et rouges, les feuilles reluisantes comme l'or fin; autour
d'elle un Dragon et un Griffon Aquiloniens construisaient
leurs nids.
Au cinquième feuillet il y avait, dans un riche jardin, un beau rosier fleuri appuyé contre un chêne creux, et, à ses pieds,
une fontaine d'eau très blanche qui se précipitait dans un abîme
après être passée parmi de nombreux aveugles qui la cherchaient
sans l'apercevoir.
A l'autre revers du cinquième feuillet se trouvait un Roi avec un grand coutelas, en présence duquel des soldats tuaient
une collection de petits enfants, cependant que leurs mères

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pleuraient à ses pieds ; d'autres soldats recueillaient le sang
des victimes et le mettaient dans un vaisseau où baignaient le
Soleil et la Lune.


III L'explication du livre.
Les images de ce beau livre présentaient, assurément, une certaine obscurité.
Obscurité toutefois pas aussi sombre qu'on se l'imagine. A l'époque de Flamel la science n'avait pas encore trouvé cette
merveilleuse notation chimique qui sous couleur de simplifier
embrouille. Le terme « Tetrame thylméla phenylène diamine, »
par exemple, qui, paraît-il, fait immédiatement comprendre ce
qu'est la chose n'était pas créé ; en revanche on appelait un
acide « un lion dévorant ».
Essayons donc de saisir le sens des images du livre d'Abraham. Le jeune homme avec des ailes aux talons n'est autre, nous l'avons dit, que Mercure. Le Mercure en Alchimie possède collection
de sens : tantôt le mercure ordinaire, tantôt le Mercure
philosophique prêt à entrer dans l'athanor en cuisson avec le
Soufre et le Sel philosophiques, tantôt la matière première de
la Pierre c'est-à-dire celle dont on extrait le Mercure philosophique,
tantôt la Pierre elle-même, etc. Notre Mercure tient
une verge caducée entortillée de deux serpents : ces deux serpents
représentent l'un le Fixe, l'autre le Volatil (La Pierre
philosophale est faite de Fixe et de Volatil). Le vieillard qui
veut couper les pieds de Mercure enseigne qu'il faut volatiliser
le Fixe, et fixer le Volatil. Ce n'est peut-être pas très clair,
mais c'est très alchimique. Cela peut signifier, aussi, la purification
de l'argent par le plomb (Saturne correspond au
plomb) ; l'argent à la coupelle diminue de poids, il devient
fixe, inoxydable.
A l'autre face du quatrième feuillet nous retrouvons, sous la forme d'un Griffon et d'un Dragon, le Fixe et le Volatil en présence
cependant que la Pierre se confectionne parmi les vapeurs
de la cuisson.
Le cinquième feuillet apprend que nous sommes des aveugles, que nous cherchons le bonheur bien loin alors qu'il est à
côté de nous.
A l'autre revers de ce feuillet un Roi figure la Pierre philosophale.
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NICOLAS FLAMEL 7
Nous y voyons aussi que l'or et l'argent (le Soleil et
la Lune) sont formés d'autres matières.


IV Perplexité.
Si lumineuse que soit cette explication il faut reconnaître qu'elle ne donne pas la recette de la Pierre philosophale.
Mais il était sans aucun doute question d'elle dans le livre, et la possession de ce livre était une bonne fortune.
A cette époque on avait la manie de l'alchimie comme on a aujourd'hui celle du bridge, on s'arrachait les traités (1), on les
faisait copier, on chauffait l'athanor (notre fourneau à réverbère).
Point besoin d'être médecin ou savant; chacun s'y mettait,
le plus petit bourgeois chauffait jour et nuit son athanor,
brûlant, d'ailleurs, n'importe quoi, au hasard. C'était une épidémie
: les recettes pour la Pierre philosophale circulaient
comme actuellement les recettes pour les cors aux pieds --
aussi efficaces ! On cherchait la Pierre dans les sels communs,
sel ammoniac, sel de pin, sel sarrasin, sel métallique, alun de
roche, alun de glace, alun de plume, marcassite, lait des vierges,
matières herbales, animales, végétales, plantables, pierres
minérales, eaux-fortes, couperose, oeufs; par séparation des éléments
en athanor et par alambic et pélican, par circulation,
décoction, réverbération, ascension et descension, fusion, ignition,
rectification, évaporation, conjonction, élévation, subtilisation
et commixtion, sublimation, calcination, congélation
d'argent vif par herbes, pierres, huiles, fumiers, feu et vaisseaux,
etc, etc.
A la vérité, ces gens n'étaient pas des alchimistes, mais de vulgaires souffleurs, travaillant sans méthode. De nos jours
l'alchimiste serait le chimiste, le souffleur le garçon de laboratoire.
Bien entendu au Moyen-Age nombre de charlatans vivaient à débiter des recettes alchimiques. Ces recettes remplaçaient
les méthodes du Docteur Doyen pour le cancer et la grippe.
Doyen ou Paracelse...


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1. Les plus connus étaient ceux de Raymond Lulle, Jean de Meung, Jean de Rupescissa, Roger Bacon, Albert le Grand, Arnauld de Villeneuve, Geber, Avicenne, Morien, Synésius.

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Bref, cet excellent Nicolas Flamel, brave commerçant, ne connaissant rien de la chimie, se mit à chercher la Pierre philosophale.
Ayant chez lui ce beau livre il ne faisait, nuit et jour, qu'y étudier, entendant très bien (c'est Flamel qui l'assure) toutes
les opérations qu'il démontrait, mais ne sachant pas avec
quelle matière il fallait commencer, ce qui lui causait une
grande tristesse, le rendait solitaire et faisait soupirer à tout
moment. (Ce livre devait contenir de merveilleux secrets : il
avait été écrit par un juif, et les juifs à cette époque s'entendaient
merveilleusement avec Satan !)
Sa femme Perrenelle qu'il aimait autant que lui-même s'étonnait vivement de cette nouvelle attitude, le consolant de son
mieux, lui demandant à chaque instant si elle pouvait le délivrer
de sa fâcherie. Il est certain que cela doit être assez ennuyeux
pour une femme pas mal plus âgée que son mari de le
voir atteint de soucis qu'il ne daigne pas lui expliquer : sans
nul doute cette pauvre Perrenelle se figurait autre chose... Et
cela devait la vexer d'autant plus que c'était elle qui avait
apporté l'argent dans le ménage...
Mais Flamel aimait sa femme, et, ne voulant pas la chagriner ou ne pouvant tenir sa langue, il lui montra le beau livre.
Sur-le-champ Perrenelle d'en être aussi amoureuse que lui, de
prendre un extrême plaisir à contempler couverture et gravures,
tout en y entendant naturellement aussi peu que lui.
Toutefois, c'était une grande consolation pour Flamel que d'en parler sans cesse avec sa compagne et d'essayer des interprétations.
Ici qu'on nous permette une petite digression : le défenseur le plus zélé -- et le plus sincère -- de la cause de Flamel,
Albert Poisson, a écrit un livre appuyé sur toutes sortes de
documents pour prouver que notre alchimiste était l'homme le
plus désintéressé de la terre, et qu'il ne songeait dans sa recherche
de la Pierre Philosophale qui devait lui coûter tant
d'argent, tant de déboires, tant de temps qu'à alimenter de
bonnes et saintes oeuvres.
Or, la suite du récit montrera que Flamel, comme tous les souffleurs, risquait de singuliers ennuis -- qu'il n'ignorait
pas -- à ce genre de travaux : perquisitions, prison, confiscation
des biens, torture, bûcher. Déjà à cette époque le maniement
des métaux précieux était réglementé par des ordonnances
royales, et si les Pouvoirs fermaient les yeux sur les
opérations des souffleurs maladroits et inoffensifs ils ne manquaient
pas -- l'Histoire l'indique -- de s'emparer des imprudents

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NICOLAS FLAMEL 9
(pour les faire travailler à leur profit) qui avaient trouvé
ou étaient sur le point de trouver quelque chose.
Poisson dit : « Flamel n'a jamais désiré l'or pour lui-même, peu lui importait d'être riche ou pauvre, il donna tout aux pauvres
et aux églises, et quand il mourut il n'était guère plus riche
qu'avant d'avoir opéré la transmutation, du reste il ne fit
cette opération que trois fois dans sa vie ! Est-ce là le caractère
d'un homme avide d'or ! Flamel n'étudia l'alchimie que par curiosité,
par amour de la science et non dans un but de lucre;
ce qu'il voit à la fin de ses travaux c'est de pouvoir enfin lire
couramment son mystérieux livre d'Abraham Juif, de pouvoir
déchiffrer les hiéroglyphes dont le sens lui échappe, il n'a qu'un
désir, parfaire le grand oeuvre et contempler les merveilles de
la pierre des philosophes ! Voilà les seules raisons qui poussent
Flamel, les obstacles, les déceptions ne feront que l'irriter sans
le décourager ».
Notre scepticisme, nous l'avouons, nous pousse à croire que les bonnes oeuvres ne lui servaient que de couverture, et que
s'il ne fit la transmutation que trois fois, c'est qu'il ne put la
faire plus.
... Flamel eut l'idée de faire copier les figures des quatrième et cinquième feuillets -- soit qu'il gardât trop jalousement l'original,
soit qu'il ne voulût pas avouer qu'il le possédait -- et
de les montrer à plusieurs grands clercs. Ceux-ci n'y entendirent
pas plus que lui. Ce qui ne les empêcha pas de l'accabler
de conseils.
L'un, Maître Anseaulme, licencié en médecine, se flattant de se connaître à l'alchimie, assura que la première image représentait
le Temps qui dévore tout et qu'il fallait l'espace de six
ans (puisqu'il y avait six feuillets) pour parfaire la Pierre. Et
comme Flamel se préoccupait surtout du premier agent à employer,
Maître Anseaulme affirma que cette coction de six ans
était comme un second agent, que véritablement le premier
agent était peint dans le livre sous la forme de l'eau blanche
et pesante, que ce devait être le vif-argent. Et Maître Anseaulme
dont l'imagination ne tarissait pas, enseigna que l'on ne pouvait
couper les pieds à ce vif-argent, c'est-à-dire le fixer, lui
ôter sa volatilité, que par cette longue décoction dans un sang
très pur de jeunes enfants.
Flamel « marcha ». Pendant le long espace de vingt et un an il fit mille brouilleries -- non toutefois avec le sang, ce qui est
méchant et vilain. Cette réserve nous autorise à considérer Flamel
comme tout à fait naïf et illettré : « sang d'enfant » dans la
cabale juive, ainsi que dans certaine maçonnerie, « sang de chevreaux
» signifie tout simplement « graisses ». (Nous n'affirmons

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10 NICOLAS FLAMEL
pas, d'ailleurs, que la graisse contient le secret de la
Pierre philosophale).
A la longue Flamel découvrit que ce mot sang signifiait l'esprit minéral qui est dans les métaux -- nous dirions aujourd'hui
« l'alcaloïde ». Cela ne l'avança guère. En vain pour s'éclairer
il acheta d'autres traités, en vain il brûla dans son athanor tout
ce qu'on peut brûler, en vain il se lia avec d'autres souffleurs,
étudia le portail de Notre-Dame de Paris qui, chacun le sait,
donne la recette de la Pierre.


V Les pèlerinages.
Ayant perdu l'espérance de jamais comprendre de lui-même les figures, Flamel fit voeu à Dieu et à Monsieur Saint-Jacques
de Galice de se rendre en Espagne pour qu'ils missent sur son
chemin quelque sacerdote juif capable de lui en fournir l'interprétation.
(Les juifs étaient alors fort nombreux en Espagne, et
leur science était renommée).
Et, avec le consentement de Perrenelle, portant sur lui la copie des fameuses figures, ayant pris l'habit et le bourdon, il
partit pour Saint-Jacques-de-Compostelle en Galice (aujourd'hui
Santiago).
Ce dut être un long voyage... Les routes à cette époque étaient peu confortables... Il fallut traverser la Navarre, la Rioja, le
territoire de Burgos.
Enfin, Flamel arriva tant bien que mal à Montjoye, puis à Saint-Jacques où avec une grande dévotion il accomplit son
voeu.
Cela fait, revenant sur ses pas, dans Léon il rencontra un marchand de Boulogne qui le présenta à un vieux juif de nation,
mais devenu chrétien, demeurant audit Léon, du nom de Maître
Canches.
C'était un homme fort savant en sciences sublimes que Maître Canches.
Quand Flamel lui eut montré les figures il fut ravi d'étonnement et de joie, demandant incontinent s'il pouvait lui donner
des nouvelles du livre dont elles étaient tirées. L'autre lui répondit
qu'il lui en donnerait à condition qu'il lui fournît l'interprétation
des énigmes. Sur-le-champ Maître Canches de commencer
à les déchiffrer, transporté à l'idée de savoir ce qu'était

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NICOLAS FLAMEL 11
devenu le fameux livre d'Abraham que les siens, après de longues
recherches, croyaient entièrement perdu.
Lors, le cabaliste décida d'accompagner Flamel afin de contempler le précieux manuscrit. Nos pèlerins passèrent à Oviedo,
de là à Sanson où ils s'embarquèrent pour la France.
Jusque-là le voyage s'était bien passé, Maître Canches avait interprété la plupart des figures, trouvant -- à l'ébahissement
de Flamel -- de grands mystères jusque dans les points. Malheureusement
la traversée fut pénible. Le savant s'en ressentit,
tant qu'à Orléans il tomba extrêmement malade, affligé de grands
vomissements. Le pauvre se désespérait, craignant que son compagnon
l'abandonnât, le suppliant de demeurer près de lui,
l'appelant incessamment.
Maître Canches mourut sur la fin du septième jour de sa maladie, ce dont s'attrista fort Flamel qui le fit enterrer de son
mieux en l'église Sainte-Croix à Orléans. Que Dieu ait son âme !
car il mourut, paraît-il, en bon chrétien.
Flamel, seul, reprit la route de Paris, et retrouva sa Perrenelle en excellente santé, qui n'avait cessé d'invoquer Monsieur
Saint-Jean. On juge de la joie des époux.
Ils se remirent au travail, et bientôt connurent les premiers agents à employer. C'était le premier pas. Restait à trouver leur
préparation -- qui est une des choses les plus difficiles du
monde.
Enfin, au bout de trois nouvelles années de travail acharné, de tâtonnements, des prières chapelet en main, de lectures, de
réflexion, Flamel trouva ce qu'il désirait tant. La première fois
qu'il fit la projection ce fut sur du mercure dont il convertit une
demi-livre en argent meilleur que celui de la minière (c'est-à-
dire de l'argent à un nombre de carats supérieur à celui de
l'argent naturel) : cette merveilleuse opération s'effectua en présence
de Perrenelle, à midi, le lundi 17 janvier 1382 !.
Suivant toujours les indications du fameux livre, Flamel fit une autre projection à cinq heures du soir, le 25 avril de la
même année : cette fois ce fut en or meilleur que l'or ordinaire,
plus doux, plus maniable qu'il changea la même quantité de
mercure.
Il fit par trois fois la transmutation en présence de Perrenelle, qui, d'ailleurs, l'entendait maintenant aussi bien que lui, et qui,
sans aucun doute, l'eût parfaitement effectuée toute seule.
Cela lui avait coûté vingt-quatre années de travail.

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1. Le Lundi, selon Flamel. Le 17 janvier 1382, disent les sceptiques, était un Vendredi.

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12 NICOLAS FLAMEL
L'on conçoit aisément la joie de notre alchimiste. Quelque chose, cependant, l'empêchait de s'étaler pleinement : il redoutait
que Perrenelle ne pût retenir sa langue, qu'elle en lâchât
quelques paroles imprudentes. L'extrême bonheur ôte le sens --
comme l'extrême tristesse. Et nous avons dit qu'à cette époque
l'on pendait ou brûlait assez facilement les alchimistes... Dieu,
heureusement, dans sa bonté avait donné à Flamel une femme
non seulement chaste et sage, mais aussi discrète et secrète.
Il faut reconnaître que notre homme était singulièrement bien
partagé...
Cela nous donne de nouveau raison : Flamel ne méprisait pas l'or, mais il redoutait la prison ou la mort. La crainte est le commencement
de la sagesse.


VI La Prière de Flamel.
Donnons cette prière puisqu'elle réussit à Flamel. Elle se trouve en tête du Livre des figures. « Loué soit éternellement le Seigneur mon Dieu qui élève l'humble de la basse poudrière et fait réjouir le coeur de ceux
qui espèrent en lui, qui ouvre aux croyants avec grâce les sources
de sa bénignité et met sous leurs pieds les cercles mondains
de toutes les félicités terriennes. En lui soit toujours notre espérance,
en sa crainte notre félicité, en sa miséricorde la gloire
de la réparation de notre nature et en la prière notre sûreté
inébranlable. Et toi, ô Dieu tout-puissant, comme ta bénignité
a daigné ouvrir en la terre devant moi, ton indigne serf, tous
les trésors des richesses du monde, qu'il plaise à Ta grande
clémence, lorsque je ne serai plus au nombre des vivants, de
m'ouvrir encore les trésors des cieux, et me laisser contempler
ton divin visage, dont, la Majesté est un délice inénarrable, et
dont le ravissement n'est jamais monté en coeur d'homme vivant.
Je te le demande par le Seigneur Jésus-Christ ton fils
bien-aimé qui en l'unité du Saint-Esprit vit avec toi au siècle
des siècles. Ainsi soit-il ».

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NICOLAS FLAMEL 13

VII La fortune de Flamel.
Flamel était un monsieur pratique... Il épouse une femme deux fois veuve, plus âgée que lui. Celle- ci, méfiante, impose le régime dotal.
Le 7 Avril 1372 et le 10 Septembre 1386, Flamel obtient qu'elle mette ses biens en commun « Et outre ce, voulurent, ordonnèrent
et accordèrent les dits mariés, l'un à l'autre, que le
dit survivant dernier mourant puisse donner, aumôner et
distribuer, sain ou infirme, par son testament ou autrement en
son vivant comme il lui plaira, toute la partie et portion dudit
premier mourant, de tous les dits biens meubles et congués immeubles
à telles personnes, Religieux, Eglises, pauvres et misérables
personnes, conjointement ou en à part, ou convertir à
faire célébrer messes, ou autres aumônes pieuses comme bon
semblera audit survivant et en sa conscience seulement ».
Flamel pouvait, maintenant, dormir tranquille. La découverte de la Pierre philosophale accrut singulièrement cette tranquillité.
Mais il fallait, nous l'avons dit, une couverture. Aussi le couple se mit-il à donner ostensiblement aux bonnes oeuvres. Il fonda et fit vivre quatorze hôpitaux à Paris, bâtit
tout de neuf trois chapelles, décora de grands dons et bonnes
rentes sept églises avec plusieurs réparations en leurs cimetières
-- outre ce qu'il avait fait à Boulogne et qui n'est guère
moins.
Puis, Flamel résolut de faire peindre en la quatrième arche du cimetière des Innocents, entrant par la grande porte de la
rue Saint-Denis, et prenant à main droite, les plus essentielles
marques de l'Art, sous néanmoins des voiles et couvertures
hiéroglyphiques à l'imitation de celles du livre du juif Abraham.
Ces peintures représentaient deux choses à la fois : premièrement,
les mystères de notre résurrection future et indubitable,
au jour du Jugement et Avènement de Jésus ; deuxièmement,
les principales opérations du magistère hermétique.
Ces figures devaient servir comme de deux chemins pour mener à la vie céleste, le premier chemin plus ouvert, enseignant
les sacrés mystères de notre salut, l'autre enseignant à tout
homme se connaissant un peu à l'alchimie le moyen de parfaire
la Pierre. Cette Pierre, outre qu'elle change les métaux vils en

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14 NICOLAS FLAMEL
métaux précieux, change l'homme mauvais en bon, lui ôte la
racine de tout péché (qui est l'avarice), le faisant libéral, doux,
pie, religieux, et craignant Dieu quelque mauvais qu'il fut auparavant,
car dorénavant il demeure toujours ravi de la grande
grâce et miséricorde qu'il en a obtenue et de la profondeur de
ses oeuvres admirables.
Nous reparlerons de ces figures. Revenons aux libéralités de Flamel. Il avait fait élever une arcade sur la façade du Charnier des Saints Innocents qui approchait la rue de la Lingerie. Et sur
cette arcade il avait fait peindre un homme tout noir tenant un
rouleau avec ces mots écrits : « Je vois merveille dont moult
je m'ébahis ». Bien entendu le tout portait les initiales N. F.
En outre on y lisait des vers dont l'on n'a retrouvé que ceci :

Hélas mourir convient Sans remède homme et femme. ... nous en souvienne Hélas mourir convient Le corps... Demain peut-être damnés." A faute... Mourir convient Sans remède homme et femmes.
Flamel fit élever le petit portail de Saint-Jacques la Boucherie situé vis-à-vis de la rue de Marivaux, en face de sa propre
maison. Il s'y fit représenter avec Perrenelle. La Vierge est entre
eux, l'apôtre S. Jacques à côté de Flamel, et S. Jean-Baptiste
à côté de Perrenelle. D'un côté cette inscription : « Ave
Maria soit dit à l'entrée », de l'autre celle-ci : « La Vierge Marie
soit ici saluée. »
« Au jambage occidental du portail, dit l'abbé Villain dans son Essai d'une histoire de la paroisse Saint-Jacques de la Boucherie,
on voit un petit ange en sculpture qui tient en ses mains
un cercle de pierre, Flamel y avait fait enclaver un rond de
marbre noir, avec un filet d'or fin en forme de croix, que les
personnes pieuses baisaient en entrant dans l'église. Je tiens ce
petit fait d'un ecclésiastique mort fort âgé, né sur la paroisse
qui avait baisé cette croix étant tout jeune. »
Flamel fit aussi travailler aux églises Saint-Cosme et Saint- Martin-des-Champs, et, bien entendu, y fit encore ériger sa
statue.
Puis, il donna à S. Jacques la Boucherie un tableau de Notre-Seigneur pour mettre sur le grand autel les jours de fête, et
un diptyque représentant la Passion et la Résurrection. Il favorisa
particulièrement dans cette église la chapelle de Saint-

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NICOLAS FLAMEL 15
Clément, l'ornant de boiseries et sculptures, lui donnant un calice
avec la patène d'argent doré, et un vêtement de drap de
soie noire doublé d'azur avec, toujours, les initiales N. F.
... Ici, il nous faut laisser éclater les scènes de famille. Isabelle, la soeur de Perrenelle, vit d'un assez mauvais oeil -- on le comprend aisément -- le don mutuel qui mettait en commun
les biens des deux époux. Isabelle et ses fils représentèrent
à Perrenelle qu'elle était plus âgée que son mari, que si
elle mourait avant lui -- et c'était dans l'ordre des choses --
elle les laisserait dans la misère, que Flamel n'était qu'un intrigant,
et patati et patata. Bref, ils la décidèrent à faire un testament
les avantageant sérieusement.
L'alchimiste veillait. Ses beaux-parents tranquillisés, il s'empresse de faire faire à sa femme un autre testament par lequel
elle ne laisse plus à sa soeur Isabelle que 300 livres tournois
une fois payées.
Il était temps : Perrenelle mourut sept jours après, le 14 septembre 1397 !
Le veuf la fit enterrer au Cimetière des Innocents, il éleva sur sa tombe une pyramide avec ces vers :

Les pauvres âmes trépassées Qui de leurs hoirs sont oubliées Requièrent des passants par ci Qu'ils prient Dieu que merci Veuille avoir d'elles et leur fasse Pardon et à vous donne sa grâce, L'église et les lieux de céans Sont à Paris bien moult céans Car toute pauvre créature Y est reçue à sépulture Et qui bien y sera soit mis En Paradis, et ses amis. Qui céans vient dévotement Tous les lundis ou autrement Et de son pouvoir y fait dons Indulgence et pardon Ecrits céans en plusieurs tables Moult nécessaires et profitables.
Nul ne sait que tels pardons vaillent Qui durent quand d'autres bons faillent. De mon paradis pour mes bons amis Descendu jadis pour être en croix mis.
Donnons quelques extraits du testament de Perrenelle selon l'abbé Villain :
« ... Item elle voulut et ordonna son luminaire être fait le jour de son obsèque de trente-deux livres de cire. Item : elle voulut

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16 NICOLAS FLAMEL
et ordonna quatre livres seize sols parisis être donnés et convertis
au profit du dîner qui sera fait le jour de ses obsèques...
Item : elle voulut et ordonna le jour de son trépassement la somme
de huit livres tournois être donnée et aumônée pour Dieu à
plusieurs pauvres gens par les dits exécuteurs... Item voulut et
ordonna un voyage être fait une fois par un homme, pèlerin de
pied, à Nôtre-Dame de Boulogne-sur-le-Mer; auquel pèlerin
pour ce faire elle voulut quatre livres tournois être baillées et
payées par les dits exécuteurs, lequel pèlerin fera chanter et
dire en l'église Notre-Dame au dit lieu deux messes, c'est
à savoir l'une du Saint-Esprit, et l'autre de Notre-Dame, et offrira
un cierge de cire pesant douze livres et si payera pour chacune
messe deux sols parisis... Item. A Martin qui a accoutumé
de donner l'eau bénite en l'église Saint-Jacques cinq
sols tournois... A. Jehannette la Paquote une cote merveille de
marbre et un chaperon, qu'elle mettait chacun jour... Item.
Cinq siens coursés fourrés de blanc à cinq pauvres personnes...
Item à Jehannette Lalarge son meilleur chaperon... Item à
Jehannette la Flaminge, chandelière de cire, vendent à S. Jacques,
son autre chaperon de violet... A Mengin jeune clerc,
son valet, elle donne une livre, cinq sols tournois, et à Gautier
son autre varlet une livre tournois... »
A la mort de sa femme Flamel pleura abondamment. Qu'on nous permette de reproduire ici une phrase d'Albert Poisson déjà nommé : « Il est à croire que Flamel aurait suivi
de près Perenelle si de nombreuses affaires ne l'avaient empêché
de se livrer tout entier à son chagrin!!! » En bon français
cela veut dire que Flamel préférait l'argent à sa femme. Il voulait
bien pleurer celle-ci, mais il prétendait jouir -- et le plus
longtemps possible -- de la fortune qu'elle lui avait laissée !
Hélas! il n'en devait pas jouir tranquillement... Isabelle et les siens, en apprenant qu'ils étaient déshérités, s'emportèrent
fort. Ils commencèrent par faire saisir la succession par un
huissier du parlement. Flamel de riposter en portant l'affaire
devant le Parlement, le Châtelet, les Requêtes du Palais. Le
brave homme avait oublié la charité chrétienne et que ses beaux-
parents étaient pauvres. Albert Poisson s'écrie : « Dignes parents!
il y avait à peine huit jours que Perenelle était morte !
Si l'on juge de leur caractère par ce trait on comprend parfaitement
que Flamel, malgré la douceur de son caractère, ait été
entraîné à une série de procès ». Il est évident que les parents
de Perenelle entament un procès huit jours après sa mort; mais
il est évident aussi que Flamel lui fait changer son testament
huit jours avant sa mort. Lequel d'Isabelle ou de Flamel se
montre le plus âpre à la curée?

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NICOLAS FLAMEL 17

VIII Flamel et le Roi.
Ces procès terminés, Flamel cherche une autre occupation. Il travaille à son livre des figures hiéroglyphiques. Il le compose,
l'écrit, l'enlumine.
Hélas! Charles VI avait appris que notre homme savait faire de l'or. Le pauvre roi avait bien besoin d'or... Ses finances
baissaient lamentablement... En vain il augmentait les impôts.
Le roi dépêcha chez Flamel l'un de ses confidents, le sieur
Cramoisi, Maître des requêtes. Flamel préféra avouer. Il dit
qu'il savait faire de l'or. Et il remit à Cramoisi un matras plein
de poudre de projection.
L'histoire demeure muette sur les suites de cette visite. Apparemment le roi et Flamel s'étaient compris...
Et l'alchimiste recommence ses libéralités : il aide à la reconstruction du portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et il
y fait placer une statue le représentant vêtu d'une longue robe
à capuchon à côté des insignes de son art; au-dessous, ces
vers :

De Dieu notre Sauveur Et de sa digne croix, Sois mémoire au pécheur Chacun jour plusieurs fois.
Puis, il achète (en 1406), rue de Montmorency, un terrain vague dépendant des moines de Saint-Martin à la condition
qu'il n'y bâtira ni église ni chapelle, les moines, pratiques,
craignant la concurrence pour Saint-Martin-des-Champs (aujourd'hui
l'église Saint-Martin; à cette époque elle se trouvait
en pleins champs) ; Flamel s'engage, en outre, à faire au prieuré
une rente de 10 sols parisis.
Il éleva sur le terrain en question la maison dite, depuis, du Grand Pignon. Cette maison existe encore, elle est sise 51, rue
de Montmorency, le pignon a été remplacé par un troisième
étage, et si l'on n'y voit plus le portrait de Flamel qu'il avait fait
peindre on lit cette inscription : Nous hommes et femmes laboureurs
demeurant au porche de cette maison qui fut faite en l'an de
grâce mil quatre cent et sept sommes tenus chacun en droit soi dire
tous les jours une patenôtre et un ave maria, en priant Dieu que
sa grâce fasse pardon aux pauvres pécheurs trépassés. Amen. Etait-
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18 NICOLAS FLAMEL
ce l'unique loyer qu'ils avaient à payer à Flamel? Nous l'ignorons,
mais nous constatons qu'Albert Poisson qui a écrit :
« Cette maison existait encore en 1852... » aurait pu prendre
la peine de voir qu'elle existait encore quand il écrivait cela. Le
rez-de-chaussée est aujourd'hui occupé par un petit restaurant-
crémerie.
Flamel poursuit ses acquisitions. Il achète la maison qui fait le coin de la rue de Montmorency et de la rue Saint-Martin, à
l'enseigne de la Belle Image. Il achète la maison du Puits, sise
également rue de Montmorency.


IX
Explication des figures que Flamel fit peindre au Cimetière des Innocents.
Nous ne jurons pas que toutes les personnes qui liront cette explication connaîtront la recette de la Pierre philosophale...
Sur le côté de l'arche élevée par Flamel une écritoire enfermée dans une niche : l'Oeuf philosophique enfermé dans l'Athanor.
S. Paul vêtu d'une robe citrine brodée d'or, et, à ses pieds, Flamel, à genoux, vêtu d'une robe orangée, blanche et noire :
les couleurs que prend la matière philosophique en passant du
noir au blanc.
Au milieu de l'arche, sur champ vert, trois ressuscitants, une femme et deux hommes de couleur blanche ; deux anges au-
dessus; et, sur le tout, le Juge souverain vêtu d'une robe citrine
et blanche : le champ vert une des couleurs de l'Oeuvre, les
ressuscitants le Soufre, le Mercure et le Sel philosophiques, le
Seigneur la Pierre.
S. Pierre vêtu de rouge, Perenelle d'orangé : les dernières couleurs de l'Oeuvre.
Les deux Dragons le Fixe et le Volatil. L'homme et la femme vêtus d'orange sur champ d'azur : la conjonction des deux Principes.
... A ceux qui ne trouveront pas cette explication suffisamment lumineuse nous conseillons d'aller, munis de toutes sortes
traités d'alchimie, examiner attentivement Notre-Dame de
Paris : le portail Saint-Marcel donne la recette de la Pierre
philosophale -- aussi clairement que les figures de Flamel.

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NICOLAS FLAMEL 19

X La mort de Flamel.
En 1411 Flamel termine le Livre des figures hiéroglyphiques commencé en 1399.
Le 22 novembre 1416, il fait son testament. Il prépare sa propre pierre tumulaire.
Le 22 mars 1417 il meurt. Il avait quatre-vingts ans passés. On l'enterra dans l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, devant le Crucifix et Notre-Dame. Sur son caveau fut scellée la
pierre qu'il avait préparée, pierre sur laquelle est figuré le Sauveur
tenant la boule du Monde, entre S. Pierre et S. Paul, à
côté du Soleil et de la Lune, avec cette inscription : « Feu Nicolas
Flamel, jadis écrivain, a laissé par son testament, à l'oeuvre
de cette église certaines rentes et maisons qu'il a acquises
et achetées de son vivant, pour faire certain service divin et
distributions d'argent chacun an par aumône, touchant les
Quinze-Vingts, Hôtel-Dieu, et autres églises et hôpitaux de
Paris. Soit prié pour les Trépassés s. Au-dessous, il y avait
l'image d'un cadavre à demi-consommé et ces vers .

De terre suis venu et en terre retourne : L'âme rends à toi, I. V. H (1), qui les péchés pardonne.
En 1797, lors de la démolition de l'église Saint-Jacques, cette pierre disparut. Elle est aujourd'hui au musée de Cluny après
avoir servi à hacher les herbes chez un fruitier, et être passée
chez plusieurs marchands de curiosités (Voir la communication
de M. de Lavillegille à la Société des Antiquaires de France).
Le testament de Flamel qui est conservé à la Bibliothèque nationale et qui comprend quatre feuilles de parchemin commence
ainsi : « A tous ceux qui ces lettres verront, Tanneguy
du Chastel, chevalier, conseiller, chambellan du roi notre sire,
garde de la prévôté de Paris. Salut. Savoir faisons que par-
devant Hugues de la Barre et Jehan de la Noë, clercs notaires
du roi notre sire, de par lui établis en son Châtelet de Paris,
fut personnellement établi, Nicolas Flamel, écrivain, sain
de corps et pensée, bien parlant et de bon et vrai entendement,
si comme il disait et comme de prime face apparaît, attendant


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1. Ces lettres sont I. E. V. hébraïque.
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et sagement considérant qu'il n'est chose plus certaine
que la mort, ne chose moins certaine que l'heure d'icelle et
pour ce qu'en la fin de ses jours, il ne fut et soit trouvés importunités
sur ce, non voulant de ce siècle, trépasser en l'autre,
intestat, pensant aux choses célestes, et pendant que sens et
raison gouvernent sa pensée, désirant pourvoir au salut et remède
de son âme, fit, ordonna et avisa son testament ou ordonnance
de dernière volonté au nom de la glorieuse Trinité du
Père, du Fils et du Saint-Esprit... »
Par ce testament Flamel « laisse en aumône et pour prier Dieu pour lui à ses hôtes qui demeureront lors en ses maisons
outre la porte Saint-Martin et devant l'église Saint-Jacques à
chacun vingt sols parisis à leur rabattre sous leurs louages...
D'un drap brun, au prix de douze sols l'aulne, dont achèteront
300 aulnes les exécuteurs, cent ménages pauvres seront tenus
de faire chacun en droit soi, cotte, chaperon et chausses pour
les porter tant comme ils pourront durer sans les vendre ni
convertir ailleurs sur peine de restituer la valeur du drap...
Deux cents aulnes de drap bleu du prix de 24 sols parisis
l'aulne seront distribués à raison de quatre aulnes par tête à
seize religieux de différents ordres, à dix-sept pauvres prêtres
et le reste à de pauvres écoliers, maîtres ès arts et autres,
pris et choisis en collèges et en dehors...
Il lègue aux confréries dont il faisait partie, c'est-à-dire aux confréries de Sainte-Anne, Saint-Jacques, Saint-Christophe,
Sainte-Catherine-du-Val-des-Escholiers, Notre-Dame-de-Boulogne-sur-Mer,
Notre-Dame-la-Septembreche, Notre-Dame-de-
Mezoch, Saint-Michel-de-la-Chapelle-du-Palais et Saint-Jean-
l'Evangéliste, ainsi qu'à Saint-Jacques-de-la-Boucherie, Saint-
Jacques-du-Haut-Pas, Notre-Dame-de-Pontoise, Sainte-Geneviève,
Notre-Dame-d'Haubervilliers un calice de fin argent doré.
Il fait une rente à ses servantes, laisse la somme nécessaire pour dire des messes basses quotidiennes pour le repos de son
âme pendant sept ans, il remet la moitié de leurs dettes à certains
de ses débiteurs, etc., etc., décrétant que Saint-Jacques-
de-la-Boucherie héritera de ce qui restera.
... Tout cela représente une fort jolie fortune -- trois millions actuels environ. La personne qui possède actuellement trois
millions est évidemment à son aise ; mais elle ne jouit pas d'une
énorme influence, on ne la redoute guère. Tandis qu'à l'époque
de Flamel la personne qui possédait ces rentes devait être connue
et enviée à la façon d'un Rothschild ou d'un Rockefeller.
De telles fortunes étaient ignorées dans la bourgeoisie, elles
ne se rencontraient que dans la noblesse; au reste, elles avaient
tôt fait d'anoblir leurs possesseurs.

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NICOLAS FLAMEL 21
La conclusion est que Flamel était riche, très riche, mais qu'il s'efforçait de le faire oublier par de bonnes oeuvres.


XI Les Détracteurs de Flamel.
L'abbé Villain assure que Flamel n'a point trouvé le secret de la Pierre philosophale, et qu'il s'est tout bonnement enrichi
dans son commerce d'écrivain.
Dom Pernety, auteur de plusieurs traités d'alchimie, affirme que Flamel faisait bel et bien de l'or. Il écrit à l'un de ses correspondants
:
« Il a paru chez Desprez, imprimeur Libraire rue Saint-Jacques un gros volume in-12 sous ce titre Histoire critique de Nicolas
Flamel par l'abbé Villain.
« Après l'analyse que vous fîtes dans votre année littéraire au mois de novembre 1758 j'aurais cru que cet auteur se serait
condamné au silence. Mais vos remarques au sujet de la digression
sur Nic. Flamel, et l'envie de justifier une opinion
hasardée qu'il a pris le parti de ne pas abandonner, ne lui ont
pas permis de se taire. De plus, des personnes avantageusement
connues dans la République des Lettres et pour qui toute vérité
est précieuse, lui ont marqué un désir ardent de connaître à
fond un homme aussi renommé que Flamel. Il a été excité encore
par la communication d'un article qui le regarde, dans une
nouvelle édition que l'on prépare d'une description de Paris,
où l'on adopte et l'on donne comme vraisemblable votre opinion
qui est aussi la mienne ; tous ces motifs détaillés dans un
Avant-propos lui ont fait entreprendre une Histoire critique de
Flamel, et il se flatte d'avoir porté jusqu'à la démonstration
tout ce qu'il a annoncé.
« Un écrivain très versé dans cette matière va publier incessamment une réfutation du nouveau livre de M. l'abbé Villain,
parce que, dit-il, toute vérité lui est précieuse et qu'il ne peut
voir de sang-froid que M. l'abbé Villain se flatte d'avoir de
meilleurs yeux que tous les gens avantageusement connus dans
la République des lettres depuis près de trois siècles.
« Je laisse à cette personne le soin de désabuser M. l'abbé Villain et je me contente de lui proposer quelques problèmes à
résoudre et de lui présenter quelques réflexions que ses ouvrages
ont fait naître.

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22 NICOLAS FLAMEL
« Quand on avoue qu'on ignore absolument une science, doit- on s'ingérer d'en raisonner, de juger de ce qui peut y avoir
quelque rapport, et de contredire ceux qui sont unanimement
regardés comme maîtres en ce genre ? M. l'abbé Villain sait-il
ce que c'est qu'un philosophe hermétique, la conduite qu'il doit
tenir pour sa tranquillité, la manière dont il se comporte dans
la distribution de ses bienfaits, etc.?
« Ignore-t-il l'essence et le caractère distinctif des emblèmes, qui consistent à cacher sous l'apparence d'objets connus, des
choses qui ne sont aperçues que par des yeux plus clairvoyants
que ceux du commun?
« N'y a-t-il pas au moins de la témérité à traiter de fable pure ce que des Savants dans tous les genres, des gens très sensés,
ont cru pouvoir regarder comme des réalités ?
« Peut-on raisonnablement s'imaginer qu'un philosophe hermétique doive s'afficher tel? et M. l'abbé Villain a-t-il pensé
trouver Flamel philosophe dans les contrats de rentes, les quittances,
etc., de Flamel homme privé?
« Fallait-il employer plus de 400 pages pour nous accabler du détail minutieux de ces rentes, de ces quittances, etc., de Flamel
se conduisant comme bourgeois bon chrétien ? M. l'abbé
Villain pour se convaincre que Flamel mérite le nom de Philosophe
voudrait-il que dans les contrats qu'il a faits, dans les
quittances qu'il a reçues ou données, il eut signé, Nicolas Flamel,
Philosophe Hermétique ?
« A-t-il cru de bonne foi qu'en secouant la poussière dont il s'est couvert, en feuilletant les vieux parchemins des archives
de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, il persuaderait aux savants
qu'ils sont aveugles ; qu'ils doivent le prendre pour guide, que
Flamel n'a jamais su le secret de la science hermétique, ni
même travaillé à s'en instruire, ni écrit sur cette science, parce
qu'il n'a trouvé dans son coffre de six pieds de long, ni poudre
de projection, ni lingots d'or, ni les ouvrages manuscrits de
Flamel ? Pense-t-il que sur de telles preuves sa décision sera
sans appel; que Flamel sera dépouillé pour toujours du titre
de philosophe et dégradé de la classe des savants dans ce
genre?
« Il ne me reste que quelques réflexions à présenter à M. l'abbé Villain sur la manière dont il s'exprime au sujet du manuscrit
de Flamel que vous avez cité dans votre lettre du mois de novembre
1758. « On trouve, dit-il, ce langage presque paternel
» dans un autre traité de l'oeuvre hermétique, que dom Pernety,
» bénédictin, prétend avoir été écrit en 1414. Ce révérend
» père qui a fourni quelques mémoires littéraires à l'occasion
» de ce que j'ai dit de Flamel dans l'essai, assure avoir vu ce

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NICOLAS FLAMEL 23
» traité manuscrit, qui est, dit-il, de l'écriture du temps. Cela
» peut être. Il dit encore que le manuscrit est écrit de la propre
» main de Flamel, comme ajoute-t-il, le manuscrit le porte.
» Cela peut être encore. Un écrivain copiait alors des livres,
» c'était sa profession ; il pouvait y mettre son nom pour se
» faire connaître. Flamel, écrivain et libraire juré de l'Université
» peut par cette raison, avoir mis son nom au manuscrit
» qui est un psautier ; mais qu'il ait composé le traité allégorique
» que dom Pernety, dit être sur les marges, c'est ce me
» semble ce qu'on ne peut admettre. » Voici la preuve qu'en
apporte notre seyant critique : « Je trouve qu'en 1414 Flamel
» fit crier et surélever une maison rue du cimetière Saint-Nicolas...
» Il acheta encore plusieurs rentes qu'il serait trop long
» de détailler. La seule année 1414 nous fournit de sa part huit
» actes, reste de beaucoup d'autres qui ne sont point parvenus
» jusqu'à nous. » Donc il n'a pas composé ce traité. Autre
preuve, ce traité est allégorique, donc il n'est pas de Flamel.
Troisième preuve : « J'observerai encore que dans le peu que
» contient l'extrait donné par l'auteur de l'Année littéraire, on
» ne trouve pas à la vérité des preuves de fausseté aussi évidentes
» que dans l'explication des figures du charnier, mais il
» est aisé d'y remarquer que ces deux auteurs sont également
» peu au fait de la véritable histoire de Flamel. Ils rapportent
» sérieusement l'un et l'autre ces expressions de notre écrivain:
» Après la mort de ma fidèle compagne Perenelle, il me
» prend fantaisie et liesse, en me recordant d'icelle, écrire en
» grâce de toi. Il y avait au moins 47 ans que Perenelle était
» morte. Après une si longue viduité on ne s'exprime pas
» comme on fait parler ici notre écrivain. » Flamel n'avait pas
oublié une femme qu'il avait tendrement aimée, au souvenir
qu'il en avait, son coeur tressaillait encore du sentiment affectueux
qu'il avait pour elle. M. l'abbé Villain ne trouve pas les
mêmes dispositions dans le sien, donc Flamel n'est pas l'auteur
du manuscrit! Peut-on se refuser à la solidité de ces preuves?
et ne faudrait-il pas être de bien mauvaise humeur pour vouloir
enlever à notre historien critique la douce satisfaction de pouvoir
se flatter qu'il a poussé jusqu'à la démonstration tout ce
qu'il a avancé sur le compte de Flamel?
« Je ne démentirai pas M. l'abbé Villain quand il dit que j'assure avoir vu le Manuscrit, qu'il est de l'écriture du temps et
je ne veux pas lui chercher chicane sur ses deux façons de
s'exprimer : cela peut être. Tout me prouve qu'il n'y a pas entendu
malice. S'il se connaît aux écritures de ce temps-là, pourquoi
n'a-t-il pas fait la moindre démarche pour s'éclaircir du
fait? Il lui eut été si aisé de s'en convaincre ! Mais il avait apparemment

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24 NICOLAS FLAMEL
ses raisons. L'idée flatteuse d'un livre qu'on se propose
de mettre au jour est un attrait bien puissant. Un tel
éclaircissement l'aurait fait renoncer à son travail, et M. l'abbé
Villain voulait étaler aux yeux du public cette fine logique, ces
raisonnements conséquents dont nous venons de présenter une
esquisse.
« Le Manuscrit est écrit de la propre main de Flamel, comme le même manuscrit le porte. Cela peut être encore, ajoute
M. l'abbé Villain, vous serez surpris, Monsieur, de la vivacité
de son imagination, de la subtilité de son génie, de la solidité
de ses raisons dans la tournure de sa critique. « Un écrivain
copiait alors des livres, dit-il, c'était sa profession, il pouvait y
mettre son nom pour se faire connaître. M. l'abbé Villain pour
s'épargner un si pitoyable raisonnement n'avait qu'à faire la
plus petite attention à l'extrait du Manuscrit que vous avez inséré
dans vos Feuilles, le lecteur pourra en juger, le voici.
« Je, Nicolas Flamel, écrivain de Paris, cette présente année MCCCCXIIII, du règne de notre Prince bénin Charles VI,
lequel Dieu veuille bénir, et après la mort de ma fidèle compagne
Perrenelle, il me prend fantaisie et liesse, en me recordant
d'icelle, écrire en grâce de toi, cher neveu, toute la maîtrise
du secret de la poudre de projection ou teinture philosophale,
que Dieu a pris vouloir de départir à son moult chétif serviteur,
et que ai repéré et comme repéreras, en ouvrant comme
te dirai... Adonc ai écrit ce dit livre de ma propre main, et
que avais destiné à l'Eglise Saint-Jacques, étant de la dite
Paroisse. Mais après que j'eus recouvré le livre du Juif Abraham,
ne me prit plus vouloir de le vendre pour argent, et j'ai
icelui gardé moult avec cure, pour en lui écrire le secret d'Alchimie
en lettres et caractères fantaisies, dont te baille la clef,
et n'oublie mie d'avoir de moi souvenance quand serai dans
le suaire; et remémores donc que t'ai fait tels documents,
c'est-à-savoir afin que te fasse grand maître en Alchimie...
En avant de dire un mot sur la pratique d'ouvrer, j'ai vouloir
de te conduire par théorique à connaître ce qu'est à savoir,
science muante corps métalliques en perfection d'or et d'argent,
produisant santé aux corps humains, et muant viles pierres
et cailloux en fines, sincères et précieuses, etc. »
« A la fin du Manuscrit on lit ceci : « Adonc as le trésor de toute la félicité mondaine que moi, pauvre rural de Pontoise,
ai fait et maîtrisé par trois reprises à Paris en ma maison
rue des Escrivains, tout proche de la Chapelle Saint-Jacques la
Boucherie et que moi, Nicolas Flamel, te baille pour l'amour
qu'ai toi en l'honneur de Dieu... Avise donc cher neveu,
de faire comme ai fait; c'est-à-savoir de soulager les pauvres

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NICOLAS FLAMEL 25
nos frères en Dieu, à décorer le Temple de notre rédempteur,
faire issir des prisons mains captifs détenus pour argent et par
le bon et loyal usage qu'en feras, te conduiras au chemin de
gloire et de salut éternel, que je Nicolas Flamel, te souhaite
au nom du Père éternel, Fils Rédempteur et Saint-Esprit illuminateur,
sainte, sacrée et adorable Trinité et Unité, Amen. »
Je laisse au lecteur à juger si M. l'abbé Villain a eu raison de
ne regarder Flamel que comme copiste de ce manuscrit dans
lequel il parle toujours comme auteur.
« Quant à la glose de M. l'abbé Villain sur le présent que Flamel fait de ce Manuscrit à son neveu, elle ne mérite pas d'être
relevée. Il lui présente, dit notre historien, un ouvrage scellé
dont il garde la clef, etc. Cette fausseté se manifeste par l'extrait
ci-dessus. Et si ce traité est allégorique, il est dans le goût
de tous les autres composés sur cette science, sage précaution
de la part de leurs auteurs, pour voiler aux yeux du public et
des avares surtout un secret dont la publicité troublerait l'harmonie
de la société. Flamel avait levé ce voile de dessus les
yeux de son neveu, puisqu'il dit dans le même manuscrit : fais
et opère comme tu m'as vu faire.
« J'abandonne le reste de l'ouvrage de M. l'abbé Villain à la personne qui se propose de le relever méthodiquement et qui a
eu la patience de le lire en entier.
« J'ai l'honneur d'être. etc. Dom PERNETY.
...Nandé, lui, raconte que Flamel s'est enrichi aux dépens des juifs. C'est aussi l'opinion de La Croix du Maine qui dit :
« La source de sa richesse est telle, quand les juifs furent chassés,
lui qui avait leurs papiers, loin de réclamer à leurs créanciers
ou de les dénoncer au roi, partageait avec eux pour leur
donner acquit ». C'est également celle d'Hoeffer qui affirme :
« La véritable source des richesses de Flamel s'explique par
les rapports fréquents et intimes qu'entretenait cet archimiste
avec les juifs si persécutés au Moyen-Age et qui étaient tour à
tour exilés et rappelés selon le bon plaisir des rois. Dépositaire
de la fortune de ces malheureux dont la plupart mouraient
dans l'exil, l'écrivain de Saint-Jacques-la-Boucherie n'avait
pas besoin de souffler le feu du grand oeuvre pour s'enrichir.
L'histoire du livre d'or du juif Abraham pourrait bien n'être
autre chose qu'une allégorie par laquelle Nicolas Flamel rappelle
lui-même l'origine de sa fortune ».
Le grand chimiste Dumas dit dans ses Leçons sur la philosophie chimique : « On trouve ensuite Nicolas Flamel qui s'est
acquis une certaine célébrité. On prétend qu'il trouva la pierre

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26 NICOLAS FLAMEL
philosophale en s'aidant des recherches d'un juif dont il aurait
eu le bonheur de posséder les manuscrits. Plusieurs fois
il aurait mis en pratique ses procédés alchimiques, il aurait
acquis ainsi une fortune colossale qu'il aurait employée à bâtir
une quantité de maisons et même d'églises. Enfin on ne
sait trop pourquoi il aurait fait semblant de mourir ainsi que
sa femme et ils se seraient réfugiés en pays lointains, devenus
immortels et possesseurs d'inépuisables trésors. Un livre ex
professo a été consacré à l'examen de ces faits et l'on y voit que
Nicolas Flamel est mort dans un état de fortune très médiocre,
sans avoir jamais joui de l'éclat qui lui a été attribué. C'était
simplement un écrivain public assez vaniteux, qui prêtait à la
petite semaine, de manière que dans son quartier il avait des
intérêts sur un nombre infini de petites maisons, et d'après
l'histoire de sa vie on voit qu'il n'a jamais été chimiste ».


XII Flamel n'est pas mort.
Quelques-uns l'assurent... Possesseur de la pierre philosophale Flamel ne mourrait plus... Paul Lucas revenant d'Orient au commencement
du XVIIe siècle rapporte qu'il en a eu des nouvelles dans ses
voyages :
« A le voir, dit-il, on ne lui aurait pas donné plus de trente ans; mais à ses discours, il paraissait avoir déjà vécu plus
d'un siècle. On se le serait même encore plus persuadé par le
récit qu'il faisait de plusieurs longs voyages qu'il disait avoir
faits. Il me conta qu'ils étaient sept amis qui couraient ainsi le
monde, tous sept dans l'intention de devenir plus parfaits;
qu'en se quittant, ils se donnaient rendez-vous dans quelque
ville pour vingt ans après; et que les premiers arrivés ne manquaient
pas d'y attendre les autres. Cela me fit croire que cette
fois Brousse avait été choisi pour le rendez-vous de ces sept
savants. Ils y étaient déjà quatre, et si unis entre eux, qu'on
voyait bien que ce n'était pas le hasard, mais une longue connaissance
qui les y avait rassemblés. Dans un long entretien
avec un homme d'esprit, on a occasion de parler de plusieurs
curiosités; la religion et la nature furent tour à tour le sujet de
nos discours. Nous tombâmes enfin sur la chimie, l'alchimie
et la Cabale, et je lui dis que tout cela et surtout les idées sur

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NICOLAS FLAMEL 27
la pierre philosophale, passaient dans l'esprit de bien des gens
pour des sciences fort chimériques. Avec toutes ces belles maximes,
lui dis-je, le Sage meurt comme les autres hommes.
« Que m'importe donc d'avoir été sage ou fou toute ma vie, si la sagesse n'a aucun privilège au-dessus de la folie et que
l'un n'empêche pas de mourir plutôt que l'autre ? Ah, reprit-il,
je vois bien que vous n'avez connu aucun Philosophe, tel que
je vous le peins meurt à la vérité (car la mort est une chose attachée
à la nature et dont il n'est pas de l'ordre de s'exempter),
mais qu'il sait aller au terme, c'est-à-dire, jusqu'au temps
qui a été marqué par le créateur. L'on a observé que ce temps
est de mille ans et que c'est seulement jusque-là que vit le
Sage. Je lui parlai enfin, dit Lucas, du célèbre Flamel, et lui
dis que malgré la Pierre philosophale il était mort dans toutes
les formes. A ce propos il se mit à rire de ma simplicité et
comme j'avais déjà commencé presque à le croire sur tout le
reste, j'étais fort étonné de le voir douter de ce que je venais
d'avancer. S'étant bientôt aperçu de ma surprise, il me demanda
de nouveau, sur le même ton, si j'étais assez bon pour
croire que Flamel fut en effet mort? et sur ce que je tardais à
répondre : non, non, reprit-il, vous vous trompez, Flamel et
sa femme ne savent pas encore ce que c'est que la mort. Il n'y
a pas trois ans que je les ai laissés l'un et l'autre aux Indes, et
c'est un de mes plus fidèles amis. Il allait même me marquer
le temps où ils avaient fait connaissance, mais il se retint, en
me disant qu'il allait m'apprendre son histoire que sans doute
on ne savait pas dans mon pays. Nos sages, continua-t-il, quoique
rares dans le monde, se rencontrent également dans toutes
les Sectes et elles ont en cela peu de supériorité les unes sur
les autres. Du temps de Flamel en France, il y en avait un de
la religion juive, qui pendant les premiers temps de sa vie s'était
attaché à ne point perdre de vue les descendants de ses frères.
Et sachant que la plupart s'étaient réfugiés en France, le désir
de les voir, l'obligea à nous quitter pour en faire le voyage.
Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais
son envie extrême le fit partir, avec promesse cependant de
nous rejoindre le plutôt qu'il serait possible. Arrivé à Paris,
il trouva que les descendants de son père y étaient morts chez
les juifs en grande estime. Il vit entr'autres un rabbin de sa race
qui paraissait vouloir devenir savant, c'est-à-dire, qui cherchoit
la véritable philosophie et travaillait au grand oeuvre.
Notre ami ne dédaignant point de se faire connaître à ses petits
neveux, lia avec lui une amitié étroite et lui donna beaucoup
d'éclaircissement. Mais comme la matière est longue à faire,
il se contenta de mettre par écrit toute la Science de l'oeuvre,

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