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Des Fourneaux Philosophiques. 3

aussi servir pour distiller avec des cucurbites
de terre, de verre & autres matières, & à digérer
dans des matras, fioles, & autres Vaisseaux
circulatoires, qui se mettent au bain marie,
comme aussi pour cuire & faire bouillir dans
des cuves de bois la bière, l'hydromel & autres
boissons artificielles. Dont on pourra voir
la figure & la forme dans le dessein qui est à
l'entrée de ce livre.

Des instruments & Vaisseaux de bois desquels on se servira en la place de ceux de cuivre &.
E T premièrement de ces Vaisseaux desquels on se servira en la place des vessies & *réfrigères de cuivre, dans lesquels on pourra distiller
toutes sortes d'esprits ardents, comme
de Vin, bière, lie, bras, de grain, de la farine,
des racines, herbes, fleurs, semences, & autres
choses Végétables, comme aussi pour en
distiller & faire des huiles.
Il faut faire faire un tonneau de bon bois de chêne, pareil à un autre tonneau à Vin
ou à bière, de grosseur convenable, à ce que
le petit instrument puisse faire bouillir ce qui
sera dedans; car il faut que le tonneau & l'instrument
de fer ou de cuivre soient proportionnés
l'un à l'autre; car si le tonneau était
trop grand pour la boule on demeurerait trop
longtemps devant que de pouvoir faire bouillir
la matière enclose dedans, ce qui ennuierait.
b ij
##Note :*réfrigères: condensateur.
#

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4 La troisième Partie.
On se peut bien servir d'une grosse boule à
un petit tonneau, mais non pas d'un grand
tonneau avec une petite boule: Car tant plus
le tonneau est petit & la boule grosse, tant plutôt
aussi se fera l'ouvrage entrepris.
Or à cause que cette invention sert à épargner les vaisseaux qui coûtent beaucoup &
beaucoup d'autres frais qui les suivent, il ne
serait pas à propos de faire la boule trop grosse,
car il y faudrait aussi un grand fourneau, &
ne se pourrait pas transporter facilement d'un
lieu en un autre comme quand elle sera proportionnée
au vaisseau en sorte qu'elle suffise
pour les faire bouillir & échauffer selon le besoin.
C'est pourquoi ami Lecteur je veux apprendre
la grosseur proportionnée de la boule
& du tonneau qui doivent être ensemble, afin que
chacun puise bien distiller & se servir adroitement
de ces instruments; il faut l'entendre &
le pratiquer comme nous dirons ci-dessous.
Une boule de la grosseur ordinaire de la tête d'un homme, qui tiendra environ trois ou
quatre quartes, à raison de quatre livres pesant
pour la quarte, peut très bien servir à un tonneau
de 30. 40. 50. 60. voire jusques à un tonneau
de 100. quartes, pour le faire bouillir, mais plus il
approche de 30. quartes, & tant plutôt bouillira-
t-il, & plus il s'en éloignera tant plus de temps
& de feu faudra-t'il pour le faire bouillir. C'est
pourquoi je ne suis pas d'avis qu'on se serve
d'une petite boule pour un si grand vaisseau,
parce que cela consumerait trop de temps,
& serait trop ennuyeux. Et n'est pas besoin

@

Des Fourneaux Philosophiques. 5

prendre garde de si près, il suffit qu'on puisse
faire autant avec un petit instrument de
peu de frais qu'avec tant d'autres instruments
& vaisseaux de cuivre & d'autres
métaux différents, qui sont nécessaire dans
un laboratoire, & qu'un artiste aura en tous
lieux plus facilement un tonneau de bois &
à moins de frais qu'une vessie de cuivre un
bain marie, ou quelque grande chaudière, qui
sont vaisseaux qui coûtent beaucoup, & qui ne
se trouvent pas par tout: car cette invention
n'épargne pas seulement les dépens, mais elle
épargnent aussi la place du laboratoire, parce
qu'il n'est pas nécessaire d'y bâtir tant de fourneaux:
car quand on s'est servi du tonneau,
ou du Bain marie ou de quelqu'autre vaisseau
de bois, on peut le mettre hors du laboratoire
jusqu'à la première nécessité, ce qui ne se peut
faire des autres vaisseaux métalliques emmurés
dans des Fourneaux stables & fixes. Cette
invention sert aussi es lieux où on ne trouve pas
d'ouvriers qui puissent faire des vaisseaux de
métal, & y a très peu d'endroits où l'on ne
trouve quelqu'un qui puisse faire un tonneau
ou autre vaisseau de bois: elle est aussi utile à
ceux qui veulent travailler quelque chose de
secret: car on peut mettre le fourneau avec la
boule dans une chambre à part, & le tonneau ou
bain marie, ou la cuve à brasser dans une autre,
soit pour digérer, distiller, ou faire quelque autre
opération: & de cette façon celui qui gouverne
le feu ne voit pas seulement ce qu'on fait:
en sorte qu'on peut faire gouverner le Feu par
b iij
@

6 La troisième Partie.
un garçon ou par une servante, sans crainte
qu'ils puissent rompre pas un vaisseau, où il y
aurait quelque matière précieuse, & qu'aussi on
ne craindrait pas qu'elle fût dérobée; C'est
pourquoi un tel petit instrument & les vaisseaux
de bois sont plus propres que les vaisseaux
de cuivre. Il y a pourtant ceci à dire encore,
savoir que cette façon de distiller est
plus longue que celle qui se fait avec les vaisseaux
de cuivre accoutumés, & par conséquent
demande aussi plus de Feu. Je conseille
donc à ceux qui auront des moyens suffisants
pour fournir aux frais, & qui auront assez de
place en leur laboratoire pour contenir les fourneaux,
je leur conseille dis-je de travailler avec
les vaisseaux de métal, pour raccourcir le travail
& épargner le Feu: mais que ceux qui n'auront
pas le moyen de faire les frais, ou qui
sont en lieu où les ouvriers leur manquent ceux
là se pourront servir de cet instrument & de ces
vaisseaux de bois: car ils trouveront que s'il
coûte un peu plus de Feu, ils auront aussi
beaucoup épargné pour la fabrique des vaisseaux
métalliques, & de leurs fourneaux, si bien
que qui pèserait les deux façons, en une balance,
on trouverait qu'il n'y a pas beaucoup
de différence de l'un à l'autre. Que ceux néanmoins
qui ne pourront pas comprendre ceci,
se tiennent à la façon de distiller ordinaire,
cela leur sera libre: Je ne doute pas pourtant
qu'ils n'y en ait beaucoup de ceux qui
savent & connaissent la différence du travail
chimique, qui se serviront de mon invention

@

Des Fourneaux Philosophiques. 7

& la préféreront à l'autre commune
façon de faire, j'ai plutôt inventé ceci
pour les pauvres artistes, distillateurs d'eau de
vie & pour les Pères de famille lesquels pour
la plupart opéreraient volontiers en Chimie,
distilleraient ou feraient autres choses, qu'ils
ne peuvent faire, manque de pouvoir avoir
les vaisseaux nécessaires à cause de leur cherté
y en ayant beaucoup qui auront plutôt le
moyen d'acheter trois ou quatre livres de cuivre,
que d'avoir des vaisseaux qui en pèsent
soixante, quatre-vingt, ou cent livres, & qui
feront plutôt faire un tonneau ou autre vaisseau
de bois, qu'ils ne bâtiront un Fourneau,
y en ayant d'autres qui n'ont point de lieu
pour les placer, quoi qu'ils aient le moyen de
faire les autres frais: c'est pourquoi chacun
pourra choisir la méthode qui lui sera la plus
commode, car j'ai écrit & enseigné ceci plutôt
en faveur des pauvres que des riches, néanmoins
qu'un riche artiste n'ait pas de honte
de se servir de cette façon de faire, encore qu'il
ait le moyen de faire les frais, & du lieu suffisant
pour placer les Fourneaux, car il est libre à
chacun de faire ce qui lui plaît & qu'il trouve
commode pour parvenir à la fin qu'il s'est proposé.
S'il y en a pourtant qui aiment mieux la
parade, que la simplicité, que ceux-là ne cherchent
pas ici dedans d'aide ni de quoi contenter
leur humeur altière. Pour ce qui est de
moi, je me contente de ceci d'autant que je
l'ai déclaré pour le bien de mon prochain, soit
qu'on le trouve bon ou mauvais, si est-ce que

@

8 La troisième Partie.
je l'ai fait de bon coeur; étant assuré qu'il s'en
peut tirer plus de bien que de mal: d'autant
que celui qui fera bien faire l'instrument de fer
ou de cuivre & les vaisseaux de bois & qui s'en
saura bien servir, trouvera que cette invention
est très bonne.

S'ensuit le reste de ce qui est affaire pour le Vaisseau à distiller.
Q Uand le tonneau est achevé, il le faut poser sur un pied fait exprès pour cela, puis forer un trou en bas juste au-dessus du
fond de grosseur convenable pour y bien accommoder
le canal de la boule dont a été
dit ci-dessus, qui doit être enveloppé de quelque
linge afin qu'il bouche mieux le trou &
que rien n'en puisse sortir. Vis à vis de l'autre côté
du tonneau il faut forer un autre trou pour
y mettre un robin de cuivre, ou de bois, afin
de pouvoir vider ce qui reste après la distillation.
Et faut faire un autre trou au fond
de dessus le tonneau qui ait environ un bon
empan de diamètre, par lequel on puisse verser
ce qui est à distiller; & juste au-dessous de
ce fonds de dessus, il faut encore percer un
autre trou, d'environ trois ou quatre travers
de doigt de diamètre, auquel il faut clouer un
canal de cuivre de la longueur d'un pied de
Roi ou environ, au bout duquel il faut approprier
un tonneau dans lequel il y ait un serpent
pareil en tout aux autres ordinaires, avec quoi

@

Des Fourneaux Philosophiques. 9

on distille l'eau de vie afin que le canal du serpent
qui sort de ce second tonneau reçoive
juste le canal qui sort du premier, & faut que
ce second tonneau soit plain d'eau pour rafraîchir
& condenser les vapeurs. Voilà sommairement
la forme du tonneau à distiller avec
son instrument & son fourneau, duquel
on se peut servir en la place des vaisseaux de
cuivre pour distiller les esprits ardents & les
huiles.
On pourrait ici m'objecter & dire qu'un tonneau de cette sorte, retiendra dans la distillation
beaucoup d'esprits & d'huile, & qu'il
s'en évaporera beaucoup à cause de la porosité
du bois, ce que ne fait pas le métal qui est plus
compact. A quoi je réponds qu'un esprit ne
cherche pas à s'en aller à travers le bois, pendant
qu'il trouve quelqu'autre passage. Or parce qu'ici
les esprits ont du lieu & de l'espace assez
pour passer par le canal, il ne faut s'en mettre en
peine si l'esprit trouvera ce passage, ni croire
qu'ayant à passer par ailleurs, il passe au travers
d'un bois bon, & bien ferré: il ne demeure
aussi aucune partie de l'huile: car puis que la
chaleur de l'eau bouillante peut séparer des
Semences, aromates, & autres choses la même
chaleur aura aussi la force de la faire passer dans
le canal, & étant refroidi & condensé, il se trouvera
dans le récipient. Ainsi rien ne se perd non
plus que si la distillation avait été faite dans un
Vaisseau de cuivre. On peut aussi rectifier, dans ce
Vaisseau de bois, les esprits après leur première
distillation, tout de même que dans le métal.

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10 La troisième Partie.
Comment on pourra accommoder un Vaisseau de bois, pour s'en servir de Bain aqueux en lieu des Vaisseaux de plomb ou cuivre, tant pour y mettre des Vaisseaux de verre à digérer que pour distiller.
I L faut faire faire un cuveau de bois de la hauteur de deux ou trois empans, qui soit quelque peu plus étroit en haut qu'en bas avec
un rebord, sur lequel il faut faire couper
des trous, selon la grosseur ou petitesse des cucurbites
qu'on y veut mettre à distiller, ou selon
la grosseur des matras qu'on y veut mettre
à digérer, comme on a accoutumé de faire
au Bain marie ordinaire; ce Vaisseau peut être
grand ou petit selon le besoin qu'on en a,
la figure en est au commencement du Livre. Il
faut placer le cuveau sur un pied de hauteur
convenable & propre pour ceux qui s'en veulent
servir, & suffisamment afin de placer à
côté le Fourneau avec le petit instrument de
cuivre pour en faire entrer le canal dedans le
cuveau par un trou qu'on y aura percé en bas
comme il a été dit de l`autre tonneau. Que
si néanmoins on avait trop hâte, & qu'on
ne voulut pas frayer ce qu'un Vaisseau neuf
pourrait coûter, (quoi qu'il ne soit pas
cher) il ne faudra que faire couper en deux

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Des Fourneaux Philosophiques. 11

un tonneau vide de vin ou de bière, puis y
percer un trou au bas, & l'accommoder comme
nous avons dit, & appliquer dessus un
couvercle de bois, ainsi on n'aura un Bain à peu
de frais, & en peu de temps, enfin chacun en
pourra faire accommoder à sa fantaisie, cela
dépend de la pensée & de l'intention de
chacun.

La façon de faire un vaisseau de bois, dans lequel on pourra faire brasser & cuire de la bière, de l'Hydromel, du Vinaigre & d'autre boisson, aussi bien ou mieux que dans Ile Vaisseaux & Chaudières de Cuivre, de Fer, de Plomb ou d'Etain.
I L Faut faire faire une cuve de bois, qui soit un peu plus haute que large, & aussi un peu plus étroite en haut qu'en bas, & de la
grandeur, qu'on croira en avoir besoin. On
peut aussi se servir d'un poinçon coupé en
deux, y faire un trou en bas pour y approprier
le col de l'instrument de cuivre, & faut que
cette cuve soit posée sur un soubassement de
hauteur proportionnée au Fourneau qui contient
la boule, la cuve doit seulement être
couverte avec des planches proches les unes

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12 La troisième Partie.
des autres: on peut en cette façon faire toutes
ébullitions & évaporations là-dedans proprement,
comme dans les Vaisseaux de métal.

La façon de faire & accommoder un bain d'une chaleur continuelle & égale, si longtemps qu'on voudra, soit que lesdits bains se fassent d'eau commune, ou d'eaux minéralisées, très propres à se baigner dedans pour la santé.
I L faut faire faire une cuve de bois longuette, afin qu'une personne étant assise dedans s'y puisse bien étendre, & mettre sur un soubassement
de hauteur, pour le Fourneau, ainsi
qu'il a été dit ci-devant, & faut qu'il y ait
un couvercle dessus, & qu'il soit troué pour
passer la tête du malade dehors, comme le
tout se peut voir dans la figure qui est au commencement
de ce livre, ou bien mettre seulement
si on veut, des bâtons en travers pour
appuyer des couvertures & linceuls, pour conserver
la chaleur, principalement lors que le
bain n'est fait que d'eaux douces & communes,
où l'on peut encore y faire accommoder
un couvercle convexe qui soit bien juste pour
y tenir la tête dedans ou dehors, lors qu'on
s'en voudra servir d'étuve sèche ou vaporeuse

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Des Fourneaux Philosophiques. 13

pour y faire suer les malades, comme le fait
voir la figure.

Comment on se servira des Vaisseaux susdits soit pour distiller, cuire ou baigner. Et premièrement l'usage du Vaisseau à distiller.
Q Uand on veut distiller dans le Vaisseau marqué, I. Les esprits ardents des choses Végétables, comme du Vin, Hydromel,
Bière, ou Lie des bras, du Grain, de la Farine
& des Fruits, comme des Pommes, Poires,
Cerises, Figues, Prunes, &c. des Fleurs, Semences,
Herbes, Racines, &c. Il faut au préalable
préparer & rendre ces choses propres
pour être distillées, afin qu'elles puissent donner
leurs esprits en la distillation. C'est pourquoi
je dirai quelque chose de la préparation
de chaque sorte, afin qu'on puisse y procéder
comme il faut, car si on ne savait pas la façon
d'accommoder toutes ces sortes de choses
chacun en son particulier selon sa classe, on
retirerait peu de profit & de satisfaction de
sa peine & de son travail, & premièrement.

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14 La troisième Partie.
La préparation de toutes sortes de Lies, soit de Vin, Bière, Hydromel, ou autres sortes de breuvages.
L A lie ou le sédiment du Vin ou de la Bière, de l'Hydromel, ou de quelqu'autre boisson n'a point besoin d'autre préparation
avant que de la distiller: mais on la peut distiller
ainsi qu'elle se trouve dans le tonneau;
si ce n'était qu'elle fût privée de toute humidité
& qu'elle fut trop épaisse, alors il y
faudrait ajouter de l'eau commune, & les
bien agiter ensemble, afin d'en mieux désunir
les parties, & qu'elle ne s'attache pas au
fond du Vaisseau faute d'humidité suffisante,
& ainsi elle se brûlerait & ferait avoir
mauvaise odeur à l'esprit qui en sortirait: mais
les fleurs, les herbes, les racines, semences,
& toutes les sortes de fruits, ne peuvent être
distillés sans une préparation précédente, si on
en veut tirer les esprits ardents; mais il les
faut rendre propres à cet effet, ce qui se
pratique ainsi.

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Des Fourneaux Philosophiques. 15

Comment il faut préparer toutes sortes de grains, comme seigle, orge, avoine, blé, &c. afin d'en pouvoir tirer l'esprit ardent par la distillation.
I L faut premièrement réduire le grain en bras (qui est l'humecter le faire germer & sécher) comme quand on veut faire de la
bière, or à cause que cette façon de faire le
bras, ou grain germé, est presque connue à
tous, il n'est pas nécessaire d'en écrire beaucoup:
Car c'est une chose commune en
tous les pays froids où il ne croit point de vin,
que la plus grande partie des bourgeois, &
paysans ont une Brasserie chez eux, & font
de la bière pour leur provision, si-bien que
ce n'est pas un secret de faire des bras; néanmoins
il faut observer qu'il y a une grande
différence entre les faiseurs de bras ignorants
& savants, car tous ceux qui boivent
bien le Vin, ne savent pas labourer la Vigne;
& la plupart du monde s'imagine, qu'il suffit
de faire comme on a vu faire aux autres
& qu'ils ne peuvent que bien faire, pourvu
qu'ils suivent leurs anciens prédécesseurs, sans
vouloir rien apprendre de mieux. C'est pourquoi
il est nécessaire d'apprendre la différence
qu'il y a à faire les bras. Il faut que je confesse

@

16 La troisième Partie.
que je n'ai jamais été faiseur de bras,
brasseur de bière, ni distillateur d'eau de
vie, que je ne le suis point encore, si est-ce
que s'il y avait une bonne gageure à gagner,
que je ne craindrais point d'être surmonté
du meilleur Brasseur, ni du plus adroit faiseur
d'eau de vie. Car je me suis étonné plusieurs
fois, & m'en étonne encore présentement
de voir la bassesse & stupidité des hommes
dans leurs besognes, & particulièrement
de ce qu'ils ne méditent & ne pensent aucunement
à ce qui leur passe journellement
par les mains, & quoi qu'ils vécussent cent
ans, si est-ce qu'ils ne chercheraient pas les
moyens de perfectionner leur besogne, ni
quelque secret pour améliorer & faire plus adroitement
leur métier, au contraire, ils se
contentent simplement de ce qu'ils ont su
d'abord en leur jeunesse, ou de ce qu'ils ont
vu faire à leurs prédécesseurs. O quelle sorte
de bassesse règne à présent! car personne
ne sait bien, ni ne tend à inventer quelque
chose de mieux, & encore moins à perfectionner
ce qui est déjà trouvé & inventé.
Mais pour ce qui est de faire mal & de tromper
il n'y a personne qui n'y pense jour & nuit, &
qui ne veuille devenir Maître, personne ne
songe plus qu'à se faire riche, soit par moyens
légitimes ou illégitimes, avec honneur, ou
sans honneur, il n'est que d'en avoir, n'importe
de quel côté il vienne; & ces gens-là
ne songent, & ne méditent pas que les biens
mal acquis ne prennent pas racine, & que la
troisième
@

Des Fourneaux Philosophiques. 17

troisième génération n'en sortira pas, quoi
qu'elle vienne à l'hériter, & encore ce qui
est de pis, qu'après tout cela il y a encore la
damnation éternelle, qui les attend pour dernière
récompense: & je vous prie considérez
ce que nous ferions à présent, si nos Ancêtres
& anciens Maîtres en avaient ainsi usé,
& qu'ils n'eussent pas pris la peine de nous
laisser par écrit leurs belles & savantes inventions,
que saurions-nous? ou que pourrions-nous
faire? puis qu'à présent on en est
venu là que toutes les bonnes choses s'avilissent,
& que les mauvaises s'augmentent journellement.

De la différence de faire les Bras.
I L n'y a que la diverse préparation des bras, qui cause qu'on en puisse faire une bonne bière, ou de bon goût, ou de la mauvaise,
comme aussi une bonne, ou mauvaise eau de
vie; car si on les fait simplement à la façon
commune, ils gardent encore leur goût, &
ainsi il est impossible, qu'on en puisse tirer un
esprit bien agréable, ni aussi une bonne bière,
& néanmoins voilà où peu de gens prennent
garde. Car tel goût qu'aura le grain après sa
préparation, tel l'aura l'esprit tout pareil après
la distillation: & la seule cause pourquoi on
n'en tire pas un esprit agréable, vient de la
faute, ou du brasseur, ou du faiseur d'eau de
vie, & non pas du grain: parce que si on y
procède comme il faut, & selon l'art, soit à les
3 Part. b
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18 La troisième Partie.
bien fermenter, distiller & rectifier, le grain
ne manquera pas de donner un esprit très
agréable, qui ne cédera que fort peu, ou point
du tout en force; vertu, odeur, & goût, à celui
qui se tire de la lie du Vin; & ne faut pas
croire ni conclure que cela ne se puisse faire,
parce que tous n'en ont pas la connaissance
ni l'adresse & la pratique. Et ne dis pas que
ce soit par le moyen commun que j'enseigne
ici qu'on le puisse rendre tel qu'il soit semblable
en goût, odeur, subtilité & vertu à l'esprit
de Vin, car il y faut procéder encore beaucoup
plus subtilement, & plus ingénieusement.
Or il faut savoir qu'on peut tirer un esprit ardent de toutes choses végétables: mais il
y a pourtant une certaine différence d'odeur,
& de goût, qui ne procède pas de la faute de
l'esprit, mais qui vient de l'herbe, de la semence,
du grain, ou d'autres choses, desquelles on
peut tirer cet esprit ardent, qui a partagé avec
le corps dont il a été tiré, son goût, odeur,
& sa vertu, en sorte qu'il a deux natures en
soi: mais s'il est bien rectifié & privé de tout
flegme, il sera pareil en vertu & efficace à l'esprit
de vin: de quelque simple qu'on le puisse
avoir tiré, encore que cela soit connu de
très peu de personnes, & encore moins cru.
Je ne nie pas pourtant qu'un simple ne puisse
donner un esprit plus ou moins agréable, que
l'autre, quand il est fait selon la méthode commune,
car tant plus un vin est agréable à l'odeur
& au goût, tant plus aussi est excellent

@

Des Fourneaux Philosophiques. 19

l'esprit qui s'en tire, mêmes il se tire un meilleur
esprit & plus agréable du vin clair, que de
sa propre lie, quoi que tous deux soient dans
un même tonneau; la cause de cette différence
n'est autre, sinon que le vin clair n'a aucune
hétérogénéité en soi, ce qui fait qu'il donne
un esprit plus délicat: mais au contraire, la
lie a grande quantité d'impuretés & de corps
étranges mêlés parmi, qui y demeurent, en
cueillant les raisins, & en pressant le vin
qui font que l'esprit acquiert quelque odeur
& goût étrange, quoi que de soi-même il
soit toujours bon & égal. Si bien qu'on peut
toujours raisonnablement faire plus de cas
d'un esprit tiré d'un vin pur & clair, parce
qu'il est simple, que de celui qui est tiré de la
lie, de laquelle il est avili accidentellement. Il
en faut entendre de même des esprits ardents
de tous les autres Végétaux: j'ai voulu y mettre
ceci en passant, parce que plusieurs se persuadent
ne pouvoir aussi bien faire leurs opérations
avec l'esprit de grain, qu'avec l'esprit
de vin: & néanmoins j'ai toujours fait toutes
mes opérations, soit en l'extraction & digestion
des métaux, minéraux, ou végétaux,
sans y avoir trouvé aucune différence. Voilà
ce qui est de ma pensée, & de mon expérience,
que ceux qui ne le voudront pas croire, ou qui
ne le pourront comprendre, s'arrêtent à la
leur. Ce n'est pas mon dessein de disputer davantage
de cela avec eux. Si je ne faisais tort à
personne; & qu'il fût bien nécessaire, je pourrais
ici enseigner en peu de mots, le moyen de
b ij
@

20 La troisième Partie.
tirer un esprit ardent de toutes sortes de
grains, aussi bon & aussi agréable que celui
qui se tire de la lie de vin, sans en faire de bras,
ni les moudre, & sans aucune autre préparation
précédente, & sans frais, avec grand profit
& utilité, mais je n'en dirai rien à présent,
& le laisserai pour une autre fois. Car ce Livre
n'est que pour montrer une façon particulière
de distiller, & non pas pour manifester
tous les secrets de l'art. Ceci néanmoins est
digne d'être su, à savoir que lors qu'on
veut tirer un esprit ardent agréable du grain
ou du miel, qui soit égal à l'esprit de vin, qu'il
faut premièrement faire les bras du grain, d'une
façon particulière, & aussi ôter le goût
désagréable du miel, auparavant que de les
avoir rendus propres à être distillés par la
fermentation. Que si cela n'a pas été fait, il
est impossible d'en pouvoir tirer un esprit pareil
à celui du vin, mais on en tire seulement
un esprit désagréable, comme on le tire ordinairement
des bras communs, c'est pourquoi
il est très constant qu'on peut améliorer les
choses par une bonne façon d'agir, au lieu
qu'on les rend pires par un moyen contraire,
& par l'inhabilité; ceci n'ayant été dit que
pour y faire mieux penser.

La façon de mettre les bras en fermentation.
I L faut prendre autant de bras moulus grossièrement, que vous avez dessein d'en distiller,
@

Des Fourneaux Philosophiques. 21

& mettre cela dans un tonneau assis sur
un fond, & ouvert par le haut, puis il faut
verser dessus autant d'eau froide qu'il est nécessaire
pour bien mêler, & délayer la farine
en bouillie, sans qu'il en reste aucun grumeau,
alors il y faut mêler autant d'eau chaude,
que le tout devienne tiède, & soit bien
clair, après quoi il faut y ajouter une quantité
suffisante de jets de bière nouvelle, ou de
levain, & couvrir le tonneau ensuite avec
quelque couverture, & le laisser ainsi chaudement,
& on verra que cela s'élèvera en peu
de temps, & montera; c'est pourquoi il ne
faut pas que le tonneau soit tout plein: & le
faut laisser agir, jusqu'à ce que cela s'abaisse
de soi-même, & ne monte plus du tout, &
lors il sera prêt & propre pour être distillé.
Ce qui arrive ordinairement environ le troisième
jour.

La façon de mettre le miel en fermentation.
I L ne faut point d'adresse particulière pour mettre le miel en fermentation, il ne faut que le mêler avec 6. 7. 8. ou 10. fois autant
d'eau chaude, puis y ajouter les jets, ou levain,
pour le faire fermenter, & quand il est
abaissé & qu'il ne s'élève plus, il est propre
à distiller pour en tirer l'esprit N. B. Mais il
faut remarquer que si la liqueur du miel est
trop épaisse & grasse, qu'il est bien deux, & trois
semaines, voire jusqu'à un mois, avant qu'être
b iij
@

22 La troisième Partie.
propre à être distillé; c'est pourquoi il faut
observer d'y mettre beaucoup d'eau, afin que
la fermentation s'achève plutôt, & quoi
qu'il donne beaucoup d'esprit, je ne conseille
pas néanmoins à ceux qui n'ont pas le secret
d'ôter le goût désagréable du miel, de s'y
amuser, parce qu'ils n'en profiteraient pas
beaucoup.

De la préparation des fruits, semences, fleurs, herbes, racines, & autres choses végétables pour en tirer l'esprit ardent.
I L faut *écacher dans un tonneau les fruits & baies, avec un pilon de bois, puis y mêler de l'eau chaude suffisamment, & y ajouter
des jets, ou du levain, comme il a été dit
ci-dessus des autres choses: puis les laisser
chaudement en fermentation, jusqu'à ce qu'ils
soient bien rassis, & lors ils sont propres à distiller.
Les fruits & baies sont les pommes,
poires, figues, cerises, prunes, mûres, mûres
sauvages, framboises, baies de genévrier, grains
de sureau, & d'hièble, & autres fruits semblables.
Pour les semences il les faut moudre, les
herbes, fleurs, & racines, il les faut découper
bien menu, puis procéder comme il a été dit
ci-dessus.

##Note :*écacher: Ecraser en applatissant.
#

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Des Fourneaux Philosophiques. 23

Avertissement.
I L est nécessaire de bien prendre garde, que quand on a préparé quelque chose des susdites, pour les distiller, si la chose qui a été
mise en fermentation, s'est bien élevée, & si
l'opération a été bien faite; car il peut arriver
qu'on y aura manqué, ou par négligence,
ou par ignorance. Comme si on y avait mis
l'eau trop chaude ou trop froide, ou bien qu'on
n'eût pas bien couvert le tonneau, & que
l'air froid y fût entré, qui ait empêché la fermentation,
laquelle néanmoins est le seul
moyen pour délier l'esprit ardent des corps
des Végétaux, & sans laquelle on n'en peut
rien tirer. Il y a aussi quelquefois d'autres
empêchements, comme si on commence à distiller
trop tôt, ou trop tard. Car si on veut
distiller avant que la fermentation soit achevée,
on tirera peu d'esprit, & ainsi on donne le
meilleur aux pourceaux, auxquels on la fait
manger, lors que c'est du grain qu'on tire l'esprit;
néanmoins on ne perd pas tout, puis
que les pourceaux s'en engraissent: mais c'est
manque de connaissance & d'exercice aux distillateurs;
car si c'est autre chose que du grain,
on le jette, & ainsi le meilleur est perdu. De
même aussi si on laisse là trop longtemps ce
qu'on aura fermenté, & qu'il s'aigrisse (ce qui
arrive fort souvent) comme quand on laisse
la fermentation des herbes, fleurs, semences,
ou Fruits, trois semaines, ou un mois sans la
distiller, qui est une grande ignorance, la plupart
b iiij
@

24 La troisième Partie.
de l'esprit se change, & devient aigre quoi
que tout ne serait pas perdu, si ces artistes inexperts,
savaient le moyen de clarifier le reste
& de l'achever d'aigrir, puis que le vinaigre
des plantes & autres choses semblables n'est
pas à rejeter. Et par ce manquement on jette
pour l'ordinaire la meilleure partie, ou on la
laisse perdre par négligence: Ce qui est encore
plus à regretter, lors que cela arrive en la
distillation des choses chères, comme les semences
de grand prix, & les aromates, comme
cannelle, girofles, & aussi les plantes rares. C'est
pourquoi j'ai voulu donner cet avertissement,
afin qu'on y pense plus exactement, &
que si on ne s'y veut pas peiner qu'on aille
seulement à l'école chez les simples Paysans,
& on y apprendra comme il faut distiller les
esprits, car ces bonnes gens n'attendent pas
que leurs fermentations de grain, ou d'autre
chose, soient aigres ou moisies pour les distiller;
mais ils les prennent en leur vrai temps,
qui est pour l'ordinaire le troisième ou quatrième
jour, à savoir aussi tôt qu'elles s'abaissent
& n'agissent plus. Mais on pourrait
m'objecter & dire, que mêlant des jets de
bière, ou de levain pour faciliter & avancer
la fermentation des plantes, & d'autres choses,
que l'esprit de ces matières se mêlera parmi
l'autre, & qu'ainsi on n'aura pas le vrai &
pur esprit des plantes &c. Mais que ces gens
sachent qu'on ne met pas tant de jets ou de
levain que cela puisse nuire à l'esprit, car on ne
mêle ordinairement que quelques cuillerées

@

Des Fourneaux Philosophiques. 25

de ferment ou de jets parmi un tonneau de
liqueur fermentable; or cette petite quantité
ne peut avoir en soi que quelques gouttes
d'esprit, qui assurément ne peuvent être perceptibles
parmi plusieurs pintes d'esprit qui se
tirent du tout qui a été fermenté, ce qui n'y
peut nuire. J'en ai vu qui pensant savoir
plus que les autres, & ne voulant pas mêler
du levain ou des jets pour faire leurs Esprits, y
mêlaient du sucre ou du miel, prétendant
par là avoir un esprit plus pur: mais ils se sont
bien trompés: car une cuillerée de sucre ou
de miel a plus d'esprit en soi étant fermenté,
que quinze ou vingt cuillerées de levain ou
de jets; ce que l'expérience leur a fais voir,
d'autant que leurs matières sont demeurées
trois ou quatre semaines entières sans action,
ni élévation, & ainsi ou elles se sont aigries,
moisies ou du tout corrompues & empuanties;
ces gens-là devaient savoir, que le sucre ni
le miel ne se fermentent pas d'eux-mêmes,
comment donc feraient-ils fermenter les autres
corps? qu'ils prennent un levain propre
& convenable, & ils ne manqueront plus.
Il faut néanmoins que je confesse, que quelques
fruits portent leur propre ferment naturel,
& n'ont pas besoin de l'artificiel, comme
les raisins, pommes, poires, figues, cerises, fraises,
& tous autres qui ont un suc doux, gras, &
visqueux: mais il en est tout autrement des
choses maigres, comme semences, herbes,
fleurs, ainsi que l'expérience le fera voir. C'est
pourquoi il n'est pas seulement bon, mais aussi

@

26 La troisième Partie.
très nécessaire, d'aider à la fermentation des
herbes, fleurs, & racines, par le moyen du levain,
ou des jets de bière, afin de les ouvrir,
& les faire plutôt lever, & que leur esprit ne
se perde point par la longueur du temps, ou
qu'elles ne se corrompent. J'ai voulu mettre
tout ceci en faveur de ceux qui aiment & cherchent
les bons remèdes, je crois qu'ils le recevront
de bon coeur, d'autant que ces sortes
d'esprits ardents ne sont pas seulement bons &
utiles appliqués extérieurement, & pris intérieurement
en plusieurs maladies froides,
comme leur usage le fera connaître, principalement
ceux qui se tirent des plantes cordiales,
& qui ont la vertu céphalique: Mais ils sont
aussi excellents en plusieurs grandes & importantes
maladies, pris ainsi tous seuls, ou bien
mêlant & conjoignant leurs propres huiles
distillées avec, assurant que ceux qui s'en serviront
en verront des effets très particuliers,
avec profit pour les malades & grand honneur
pour eux.
Voilà ce que j'ai cru devoir dire pour la préparation des choses végétables, desquelles
on peut tirer un esprit ardent. Il faut faire suivre
la façon de distiller.

La façon de distiller en général.
Q Uand on veut distiller, il faut auparavant bien remuer la matière fermentée, afin que ce qui est épais en bas, se mêle avec le
clair qui est au dessus, puis en puiser avec un

@

Des Fourneaux Philosophiques. 27

seau, & emplir le tonneau dans lequel on distillera,
auquel il faut avoir joint l'instrument
de cuivre, approprié dans son petit fourneau,
& faut aussi bien joindre le canal qui sort du
tonneau avec l'autre qui est au tonneau qui
sert de *réfrigératoire, & faut luter les jointures,
avec de la vessie mouillée, ou seulement avec
du papier & de la colle, afin que les esprits ne
puissent s'évaporer: & faut mettre un petit panier
au devant du trou de l'instrument de cuivre,
afin qu'il n'y puisse rien entrer de grossier,
mais que le plus clair se coule à travers du
panier, & ainsi entre tout clair dans ledit instrument;
faut aussi bien refermer le trou d'en
haut du tonneau avec son morceau de bois approprié
à cet effet, entortillé de linge mouillé.
Après donc que tout cela est bien exactement
observé, il faut mettre le feu dans le petit
fourneau sous la boule de cuivre, & le continuer
tant qu'il fasse bouillir ce qui est dans le
tonneau par la communication de la chaleur;
lors les esprits s'élèvent & passent par le canal,
puis ils se refroidissent dans le canal de l'autre
tonneau qui sert de *réfrigère, & étant condensés
couleront dans le récipient, qui est apposé
pour le recevoir: & faut continuer ainsi, jusqu'à
ce que ce qui distillera n'ait plus de goût
de l'eau de vie, ce qu'on pourra connaître à
goûter à diverses fois ce qui en sort. Et quand
on a reconnu qu'il n'en sort plus rien de spiritueux,
il faut laisser éteindre le feu du petit
fourneau, & ensuite vider le tonneau des herbes,
ou de l'autre matière qui y sera restée, par

##Note :*réfrigératoire, réfrigère: condensateur.
#

@

28 La troisième Partie.
le trou destiné à cela; pour s'en servir aux
usages à quoi elles peuvent être appropriées,
ou bien la donner au bétail à manger, si on ne
sait pas s'en servir à de meilleurs & plus profitables
emplois. On peut rectifier l'esprit qui
sera monté dans le même vaisseau, parce qu'il
est faible, & l'exalter à tel degré de perfection
qu'on voudra, & faut remarquer qu'il reste
pour l'ordinaire une huile légère & subtile au
dessus du flegme insipide, qui n'est point montée
avec l'esprit, comme la première fois, à
cause que la chaleur de la rectification est plus
modérée. Cette huile a aussi des vertus très
particulières, & principalement si on la clarifie
& rectifie avec l'esprit de sel au Bain Marie.
On tire ordinairement de toutes plantes,
fleurs, semences, ou fruits, une telle huile,
des uns plus, des autres moins, selon que ces
simples sont de nature plus ou moins chaude.
Et particulièrement la lie du vin donne une
assez bonne quantité de cette huile, qui n'est
point à rejeter en médecine car c'est une
vraie huile de vin; mais elle n'a point son
goût agréable, qu'après la rectification, c'est
un très bon & précieux cordial, qui n'a point
encore été remarqué jusques ici, ou de fort
peu de personnes. Voilà donc comment il faut
distiller généralement toutes sortes d'esprits
ardents dans nos vaisseaux de bois, suit maintenant.

@

Des Fourneaux Philosophiques. 29

Comment il faut faire les huiles, ou essences distillées, des aromates, semences, fleurs, herbes, racines, bois, & autres choses semblables.
I L faut premièrement moudre les semences, hacher & couper menu les fleurs, herbes ou racines, râper ou tourner les bois, puis les
mettre dans une quantité suffisante d'eau, en
sorte que la matière nage dedans, & s'y puisse
bien macérer: afin aussi qu'il y demeure encore
de l'humidité suffisamment. Après la distillation
achevée, & que manque d'eau elle ne se
brûle, & qu'ainsi on ne tire une huile mauvaise
& empyreumatique, au lieu d'une huile
agréable, & bien odorante; il ne faut pas aussi
y mettre trop d'eau: mais il faut seulement
qu'il y en ait assez pour les empêcher de brûler.
On peut distiller les herbes, fleurs, semences,
fruits & racines récentes & vertes, sans macération
précédente: mais il faut les macérer
quelques jours quand elles sont sèches & faut
que l'eau que l'on met sur les espèces sèches,
soit bien salée, afin qu'elles s'amollissent mieux
& que l'eau les pénètre mieux. Elles donnent
aussi mieux & plus facilement leur huile en la
distillation. Pour les espèces vertes & récentes,
il n'est pas nécessaire d'y en mettre, quoi
que néanmoins elle n'y nuirait point, au contraire,
l'eau s'en échaufferait mieux, & ainsi

@

30 La troisième Partie.
l'huile s'en tirerait plus facilement, si on y
mêle du tartre ou de l'alun, cela fait aussi
fort bien, & avancer beaucoup quand on s'en
sait bien servir. Après que les espèces sèches
sont suffisamment imbues, macérées & pénétrées
de cette eau salée, il faut les mettre avec
un entonnoir dans le tonneau & distiller, &
mettre du feu sous le globe de cuivre, & en
tirer l'huile, comme il a été dit ci-dessus en
parlant des esprits ardents, l'huile monte avec
l'eau, & bien qu'il en monte beaucoup davantage
avec le sel, qu'autrement avec l'eau simple,
si est-ce qu'il y en demeure encore beaucoup,
qui n'a pu être déliée de son corps par
cette façon, quoi que toujours jusques ici l'on
ait fait les huiles des aromates de cette manière;
c'est pourquoi le meilleur moyen de faire
ces huiles des choses chères, c'est celui que
j'ai enseigné dans la première Partie, à savoir
avec l'esprit de sel, néanmoins chacun pourra
choisir la méthode qui lui agréera le plus, &
travailler comme bon lui semblera. Or quand
la distillation est achevée, & qu'il ne monte
plus d'huile (ce qui se remarque en changeant
de récipient) il faut laisser éteindre le feu,
puis tirer hors du vaisseau la matière, soit bois,
herbe, fleur, ou semence, & étant encore chaude
la mettre en fermentation avec du levain,
ou des jets, mais elle ne donnera pas tant d'esprit
à beaucoup près, que si on n'en avait pas
tiré l'huile, car chaque esprit ardent a beaucoup
d'huile avec soi, de la nature & essence
de laquelle nous traiterons plus amplement

@

Des Fourneaux Philosophiques. 31

une autre fois. Il faut savoir que lors qu'on
veut tiret l'esprit d'un végétable, après en
avoir tiré l'huile, il ne faut pas qu'il y ait eu
du sel mêlé avec, parce qu'il empêche la fermentation,
sans laquelle on ne peut faire aucun
esprit ardent. Il faut mettre le récipient où
est l'eau & l'huile en un lieu un peu chaud, &
l'y laisser reposer, jusqu'à ce que toute l'huile
soit montée en haut ou rassise au fond (car il
y a quelques huiles qui vont en bas) puis les
séparer par le verre séparatoire, de la forme
que nous l'enseignerons en la cinquième Partie,
puis les garder à leurs usages: on trouvera
aussi en la cinquième Partie le moyen de garder
ces huiles longtemps sans s'épaissir, claires
& belles; & dans la première Partie le moyen
de les remettre en leur premier état par la
rectification. C'est pourquoi je n'en dirai pas
davantage.

Le moyen de coaguler les huiles distillées
en baumes.
C 'Est une chose connue il y a longtemps, que de mettre les huiles en baumes, & même est passée en coutume, de sorte que
chacun a tâché d'y mieux réussir que son
compagnon: mais on n'a encore rien fait qui
vaille jusqu'ici, car ce qu'on a fait n'est qu'une
vraie onguenterie & vilenie: d'autant que
ces baumes n'ont pu servir dans le corps humain,
& n'ont été propres qu'à l'odorat pour

@

32 La troisième Partie.
fortifier le coeur ou le cerveau. Il y a diverses
sortes de ces huiles épaisses & endurcies, que
l'on porte sur soi dans des petites boëttes
tournées d'étain, d'argent, ou ivoire, car quelques-uns
ont seulement fondu ces huiles avec
de la graisse d'agneau, & de cela en ont fait
un onguent, qu'ils ont coloré de diverses couleurs,
comme le baume des herbes vertes, de
marjolaine, lavande, rue, romarin, sauge, &
autres semblables; ils l'ont coloré avec du
vert-de-gris, qui est un vrai poison au coeur, &
& au cerveau, en sorte que le bien qui se pouvait
tirer de l'huile était ôté par le vert-de-gris.
Les baumes de bois de roses, & de cannelle, reçoivent
leur couleur du cinabre, qui est un mercure
venimeux. D'autres qui y ont mieux pensé,
ont coloré leurs baumes avec des couleurs
extraites des plantes, ces baumes de vrai ont
été meilleurs, & de meilleur usage: néanmoins
ils ne se conservaient pas longtemps,
mais devenaient gluants & rances. Ce qui a
fait que d'autres ont pris la cire blanche pour
faire le corps de leurs baumes, ce qui les a conservés
plus longtemps, & ne devenant pas
si tôt rances, néanmoins ils se gâtaient aussi
avec le temps, & quand on les voulait mettre
sur la main, ils ne pénétraient plus, mais se grumelaient
à cause de la cire; à la fin ils ont cru
avoir mieux rencontré, & ont fait le corps de
leurs baumes avec de l'huile de noix, muscade
pressée, privée de son odeur & de sa couleur,
avec de l'esprit de vin, & ont appelé ce corps
blanc, la mère des baumes. Les Apothicaires
ont
@

Des Fourneaux Philosophiques. 33

ont tenu cette façon de faire secrète très
longtemps, à la fin elle est devenue commune,
& les baumes se trouvent à présent faits
de cette façon presqu'en toutes les boutiques:
ce dernier est de vrai le meilleur de tous, si est-
ce qu'il n'est pas encore perdurable, parce qu'il
n'y a point de sel, & ainsi il est devenu à la fin
de mauvaise & désagréable odeur. Je ne les
méprise pas pourtant, car s'ils avaient su
mieux faire, ils l'auraient fait, nul ne peut donner
plus qu'il ne possède, ni faire plus qu'il ne
peut, cela est défendu à tous les hommes. C'est
pourquoi je ne condamne ni ceux qui les ont
faits avec la graisse d'agneau, ou avec la cire,
ni ceux qui ont employé le corps de l'huile
muscade. Au contraire, je les loue, puis qu'ils
ont donné ce qu'ils avaient, mais à cause que
ces sortes de baumes sont inutiles dans le
corps humain, & qu'ils deviennent gras &
rances pour l'application extérieure, il faut
faire autrement, & après avoir bien mûrement
pensé, j'ai trouvé qu'il fallait coaguler
les huiles, avec leurs propres sels fixes, & ainsi
non seulement ils ne deviendront pas rances,
ni gras & gluants; mais on pourra aussi les dissoudre,
& mêler avec le vin, la bière, l'eau, &
autres liqueurs, pour être pris dans le corps,
mais ils sont aussi excellents pour l'usage extérieur,
soit pour l'odorat, ou autrement; car
ces baumes ne font pas seulement sentir bon,
quand on en a frotté la peau, mais la nettoient
aussi, & la rendent belle, vive & blanche, à
cause que les sels fixes qui y sont mêlés, tiennent
3. Part. c
@

34 La troisième Partie.
de la nature du sel de tartre. C'est pourquoi
on peut mêler ce baume dans de l'eau
chaude bien nette, & en laver les cheveux, la
tête, & le visage, il ne les nettoiera pas seulement,
mais fortifiera aussi le cerveau par son
odeur, ce qu'on ne peut faire avec un baume
huileux. Cela fait voir, que cette façon de les
faire est la meilleure de toutes les autres, &
qu'elle les surpasse de beaucoup. Je laisse
pourtant à choisir la manière qui agréera le
plus, d'autant que je sais bien que toutes les
choses nouvelles ne sont pas si facilement reçues,
principalement quand elles semblent
un peu étranges, & qu'elles ne peuvent être
si tôt comprises, je ne doute pourtant pas que
le temps, qui change tout, ne confirme ce que
j'en ai dit.

La façon de faire les Baumes.
I L faut prendre le reste de la distillation qui est demeuré dans le tonneau, après la distillation de l'esprit ardent, & le presser dans un
sec de toile de chanvre, pour en ôter toute
l'eau, laquelle peut être réduite en très bon
vinaigre, si on sait lui donner l'acide, principalement
quand on a distillé les roses, il s'en
peut faire un bon & agréable vinaigre, duquel
on se peut très bien servir en la cuisine & en
la médecine. Otez ce qui sera resté dans le
sac, & le mettez dans un pot de terre non
vernissé qu'il faut mettre calciner jusques à
la blancheur dans un four à potier: puis versez

@

Des Fourneaux Philosophiques. 35

dessus le flegme qu'on a séparé de l'esprit
ardent en le rectifiant, puis filtrez & évaporez
jusqu'à pellicule dans un pot de terre vernissée,
& continuez ainsi, jusques à ce qu'on en
ait séparé tout le sel: Ensuite il faut faire rougir
ce sel tout doucement dans un creuset, &
sur tout empêcher qu'il ne se fonde point, ainsi
il deviendra tout blanc, & aura le goût de
sel de tartre sur la langue, & faut verser sur ce
sel son propre esprit ardent, & le retirer au
bain, puis à toutes les fois il faut faire rougir
le sel au creuset, sans fusion; de cette sorte
l'esprit ardent deviendra si fort par le moyen
de son propre sel fixe, que si on le verse sur sa
propre huile, il se mêle aussi tôt avec, inséparablement,
sans qu'on y puisse connaître
aucune différence, & demeure clair comme
auparavant, quand cela est fait, il faut faire
rougir encore une fois le sel fixe dans le creuset,
& verser avec autant de son propre flegme,
qu'il en faut pour le dissoudre & pour le
coaguler avec son huile, il faut mettre ce mélange
de sel de flegme, d'esprit ardent & d'huile,
dans un matras à long col, qu'il faut boucher
bien exactement, & le mettre digérer au
bain, puis augmenter le feu, & les faire bouillir
ensemble, prenant sur tout garde que le
vaisseau soit bien bouché, afin que l'esprit ardent
ne s'évapore pas, dans peu d'heures
toutes les matières se mêleront & s'uniront
ensemble, & deviendront une substance blanche
comme lait. Quand cela est ainsi, il faut
quitter le feu, & laisser refroidir le vaisseau,
c ij
@

36 La troisième Partie.
car lors l'esprit, le sel & l'huile sont joints ensemble,
en sorte qu'on n'en peut reconnaître
aucun de séparé, il faut verser ce baume dans
une fiole d'embouchure large, qui est toujours
comme un onguent blanc comme neige,
qui se dissout dans les eaux, & autres ligueurs,
& qui s'étend en oignant comme un onguent,
qui sent très bon, & duquel on se peut servir
dans le corps fort convenablement, comme
aussi en frotter les parties extérieures, tant
pour les faire sentir bon, que pour blanchir
& adoucir la peau, ce qui est un baume très
précieux pour les Dames & pour les grands
Seigneurs; ainsi les trois principes du végétable
sont joints ensemble, après avoir été auparavant
séparés d'un seul & même corps,
bien purifiés, & remis ensemble par l'adresse
de l'art, pour composer ce baume parfait.
N. B. Que si on veut donner une couleur au
baume, on n'aura qu'à extraire la couleur
qu'on lui veut donner, avec l'esprit ardent
de quelque végétable, & ensuite les faire
coaguler ensemble. De cette façon on peut
faire les baumes odorants & solubles de toutes
les fleurs, herbes, semences, & autres végétables
semblables, qui ont en eux l'esprit ardent,
l'huile & le sel, sans y ajouter rien d'hétérogène,
lesquels, comme je me le persuade,
ne sont pas à rejeter. Mais à cause que nous
avons ici enseigné de faire un excellent baume
& bien odorant des roses, & que néanmoins
les roses donnent très peu d'huile,
sans laquelle pourtant on ne peut faire le baume;

@

Des Fourneaux Philosophiques. 37

il faut savoir que de vrai les feuilles de
roses donnent très peu ou point du tout d'huile;
mais que pour avoir cette huile en plus
grande quantité, il ne faut pas seulement employer
les feuilles, il faut aussi y laisser le bouton
où les feuilles sont attachées; car ce qu'il
y a de jaune en ce bouton contient l'huile, &
non pas les feuilles, c'est pourquoi il ne les
faut pas jeter, quand on veut en tirer l'huile,
ceci soit dit de ma préparation des baumes
desquels je fais grand cas, pourvu qu'ils
soient bien préparés, & ne méprise pourtant
pas les autres, parce qu'il n'y a point de sel.
Que si quelqu'autre a quelque chose de meilleur,
qu'il le produise, & ne murmure point,
avant qu'il ait acquis la connaissance du travail,
& des mystères de la Nature.
Il suffit d'avoir enseigné par un seul exemple la méthode de faire tous les baumes des végétaux,
par le mélange de leur esprit ardent, tiré
par le moyen des vaisseaux de bois, comme
aussi leur huile, en y ajoutant leur propre
sel. J'aurais bien pu dire quelque chose des
vertus & propriétés tant de l'esprit ardent,
que des huiles distillées qui sentent bon; mais
parce qu'il y en a beaucoup d'autres qui en ont
traité fort amplement, j'ai cru inutile de m'étendre
là dessus, & me suis seulement contenté
d'un exemple de chacun, pour dresser
l'artiste curieux en la préparation de tous les
autres. C'est pourquoi on y aura recours,
quand on en aura besoin.
c iij
@

38 La troisième Partie.
L'usage du second vaisseau de bois, duquel on se peut servir au lieu de ceux de cuivre, d'étain, ou de plomb, tant pour y mettre des cucurbites, & distiller, que pour digérer, extraire, & fixer.
Q Uand donc le vaisseau est préparé & accommodé, comme nous l'avons dit ci-devant, il n'y a plus rien à faire, sinon d'y approprier
le petit fourneau avec l'instrument, & échauffer
l'eau avec icelui, autant qu'on le jugera
nécessaire à son opération, régissant le
feu par degrés; Ainsi on pourra faire en ce
vaisseau tout ce qui se peut faire dans tout autre
bain marie, & n'y a point d'autre différence,
sinon qu'il est de bois, & les autres de métal,
c'est pourquoi il n'est pas nécessaire d'enseigner
plus au long ce qu'on y peut faire, puis
qu'il n y a rien de plus commun que la façon
de distiller par le bain aqueux, nous finirons
donc ici l'usage du petit instrument, de son
fourneau, & des vaisseaux de bois. J'ai cru
pourtant qu'il était nécessaire d'apprendre le
moyen de faire dans ce vaisseau quelques extraits
inconnus & très utiles en Médecine,
qui produiront de très bons & salubres effets
en plusieurs maladies, pourvu qu'ils soient
bien préparés. Et premièrement,

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Des Fourneaux Philosophiques. 39

Un extrait vomitif.
P Rends deux onces de tartre purifié, une once de fleurs d'antimoine, six onces de sucre candi blanc, & deux livres d'eau de pluie
bien pure & claire, mets tout cela dans un matras
bien fort, & le mets digérer au bain, & l'y
laisse bouillir quelque temps comme 10. ou 12.
heures, puis laisse refroidir le bain, & en retire
le matras, puis verse ce qui est dedans dans
un entonnoir garni d'un papier à filtrer, & fais
couler la liqueur, qui sera un peu rougeâtre,
& n'aura point d'autre goût que comme une
eau sucrée, mêlée d'un peu d'acidité, il faut
jeter ce qui reste dedans le papier, comme
inutile, puis verser la liqueur dans une petite
cucurbite de verre, fais évaporer l'humidité à
la lente chaleur du bain, il te restera au fonds
du vaisseau un sirop épais comme miel &
brun, mets-le dans un matras à long col, &
verse dessus une livre du meilleur esprit de vin,
mets le matras au bain, & l'y tiens à extraire
12. ou 15. heures durant, à une chaleur moyenne,
il se fait derechef une séparation; Car l'esprit
de vin se charge du meilleur de l'extrait,
& il tombe au fonds encore beaucoup de fèces,
qu'il faut séparer par une filtration à travers
un double papier gris, après que le tout
aura été auparavant refroidi; ce qui en sort
est une teinture belle, claire, & rouge, qu'il
faut verser dans une petite cucurbite de verre,
& en retirer presque tout l'esprit à très lente
c iiij
@

40 La troisième Partie.
chaleur du bain. Et on trouvera au fonds du
vaisseau un sirop agréable, doux & délicieux, il
faut le mettre dans un pot de verre, & le garder
comme le plus excellent vomitif qui se
trouve, qui est un trésor précieux dans les
grandes maladies, où tous les autres remèdes
purgatifs ne peuvent rien produire. Car ce remède
opère doucement, jusque-là qu'on le
peut donner très sûrement aux enfants d'un
an & demi, sans danger ni appréhension, &
aussi aux personnes les plus âgées, il tire toutes
les sérosités malignes du sang & des jointures,
outre les obstructions du foie & de la
rate, du poumon & des reins, & ainsi guérit
plusieurs maladies très dangereuses & difficiles
à guérir. Bref, je ne connais aucun remède égal
à celui-ci entre les vomitifs, d'autant
qu'il produit ses effets sans aucun dommage,
ni aucun risque, agréablement, vite, & très
sûrement. La dose est depuis 1. 2. 3. 4. jusqu'à
20. ou 30. gouttes dans du vin, ou de la bière,
ou bien tout seul, plus ou moins selon l'âge
de la personne & la maladie. Il commence son
opération dans un quart-d'heure, & a achevé en
une heure ou deux, quelquefois il ne fait point
vomir du tout, mais purge seulement par bas,
à quoi on peut aussi aider si on veut, donnant
au malade un lavement d'eau salée, dedans lequel
il y ait deux ou trois cuillerées d'huile
d'olive, puis aussitôt après lui faisant prendre
le remède; ainsi le clystère ouvre le chemin
par bas au remède, qui n'opère jamais que
très peu par haut. Quand on y procède en

@

Des Fourneaux Philosophiques. 41

cette façon; on peut aussi faire tenir au malade
une croûte de pain rôtie toute chaude devant
le nez & la bouche. Cela empêche aussi
le vomissement. Ce serait pourtant le meilleur
de la laisser faire le cours de la Nature, dans
la liberté de faire agir le remède par où il lui
plaira; parce que le vomissement fait quelquefois
mieux que les selles. Néanmoins ces
observations sont bonnes pour ceux qui ne
peuvent souffrir les efforts des vomitifs, quand
on se veut purger avec l'essence d'antimoine,
que je tiens pour le plus agréable, le plus sûr,
& le meilleur purgatif, que j'aie jamais connu,
parce qu'il recherche toutes les choses qui
nuisent au corps, mieux que pas un autre purgatif,
le nettoie, & le délivre de beaucoup
de maladies cachées, ce qui est impossible à
tout autre remède purgatif de la famille des
végétaux: Car l'antimoine a cette prérogative
par dessus tous les autres purgatifs, qu'encore
qu'on n'en ait pris qu'en très petite dose, il ne
laisse aucune mauvaise qualité au corps; car
quoi qu'il ne fasse ni vomir, ni aller à la selle,
si est-ce qu'il fait toujours son effet, soit par
les urines, ou par les sueurs, de sorte que l'usage
d'un antimoine bien préparé, ne va jamais
sans profit. Au contraire des autres purgatifs
végétables, qui impriment toujours & laissent
au corps quelque mauvais levain, qui ne manque
pas sa mauvaise action avec le temps; mais
l'antimoine au lieu de faire du mal change le
mal en bien, & le pis en mieux, d'où on peut
reconnaître la différence d'un remède minéral

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42 La troisième Partie.
bien préparé, & celui d'un végétable purgatif:
car on peut donner ceux-là aux malades
en très petite dose & sans dégoût ni aversion,
au lieu qu'on ne peut donner ceux-ci, que
par chopines & avec mauvais goût & grand
désagrément: étant assuré, que les peines
que ces grands gobelets pleins de médecines
amères & de mauvaise odeur, causent à l'estomac,
nuisent beaucoup plus au malade qu'ils
ne lui peuvent apporter de soulagement, et il
serait à souhaiter, que le temps approchât,
voire fût déjà venu, qu'on bannisse du commerce
de la médecine, toute cette vilaine cuisine
d'herbages & d'électuaires, & qu'on mit
en leur place, les extraits agréables des végétaux,
& les bonnes essences des animaux.

Un extrait purgatif.
P Rends une livre de racines d'ellébore noir, cueillies en leur vraie saison & séchées à l'air, jalap, & méchoacan de chacun iiij. cannelle, semence
d'anis & de fenouil de chacun . j. safran,
j. mets toutes ces choses en poudre, & les mets dans une cucurbite de verre bien haute,
verse dessus de l'esprit de vin bien déflegmé,
& la couvre d'un alambic aveugle, puis la
mets digérer à la lente chaleur du bain, jusqu'à
ce que l'esprit se soit chargé d'une belle couleur
rouge, retire ton esprit, & en remets de
l'autre qu'il faut digérer jusqu'à extraction de
couleur, puis l'ôter & en remettre, & continuer
ainsi, jusqu'à ce que l'esprit ne se colore

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Des Fourneaux Philosophiques. 43

plus du tout. Ce qui arrive ordinairement en
la troisième ou quatrième digestion. Il faut
après cela filtrer toutes les teintures, & en retirer
l'esprit à la très lente chaleur du bain, jusqu'à
la consistance d'un trop mielleux, épais,
noir, brun, qu'il faut tirer tout chaud de la cucurbite,
le verser dans un pot de verre, & le
garder & ses usages, l'esprit de vin qui en a été
retiré peut servir encore à de pareilles extractions.
On peut donner de cet extrait & depuis
3. 6. 9. 12. grains jusqu'à 31. selon l'âge de la
personne & l'exigence de la maladie; on le
peut donner dans des confitures, il n'a aucun
dégoût, purge très doucement, & n'y a aucun
danger à craindre, pourvu que la dose
ne soit pas trop grande. Que si on veut avoir
cet extrait en forme de pilules, il faut y mêler
chaudement . j. d'aloès transparent, & . j.
de scammonée bien choisie, & réduire le tout
en une masse, qui purgera très bien toutes les
sérosités superflues du corps; néanmoins il
n'approche que de bien loin de la vertu de l'extrait
tiré de l'antimoine. J'ai voulu mettre ceci
en faveur de ceux qui appréhendent les vomissements,
ne connaissant point de meilleur
extrait, qui se puisse tirer des végétaux purgatifs.

Un extrait sudorifique.
P Rends bois de sassafras, salsepareille de chacun . vj. gingembre, galanga, zédoaire, de chacun . iij. poivre long, cardamome, cubèbes,

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44 La troisième Partie.
de chacun . j. cannelle, fleurs de muscade,
de . j. safran, noix muscade, & girofles de
chacun j. Il faut râper le bois, & mettre les aromates en poudre, & procéder ensuite, mettant
de l'esprit de vin déflegmé dessus, comme
nous avons dit ci-devant en la façon de faire
l'extrait purgatif; réduisant ainsi le tout en un
sirop mielleux, épais, en retirant l'esprit de vin
de dessus. Il faut bien conserver cet extrait à
ses usages, car il est excellent en la peste, dans
les fièvres, scorbut, lèpre, vérole, & autres maladies
provenant de l'impureté du sang, auxquelles
la sueur est nécessaire. La dose est depuis
. i. jusques à j. dans des véhicules convenables. Il provoque puissamment la sueur,
chasse du coeur les vapeurs venimeuses & corrompues,
rectifie & purifie le sang à merveille.
Ce sudorifique végétable produit suffisamment
ses effets, encore n'est-il pas comparable
aux esprits subtils des minéraux, desquels
nous avons traité dans la seconde Partie. Les
sudorifiques des animaux sont aussi semblablement
beaucoup de bien d'une façon toute particulière,
comme la chair des vipères, le sel fixe
des araignées, & celui des crapauds; mais chacun
de ces remèdes veut être employé à part,
& seul, voulant être maître, & ne pouvant
souffrir de compagnon. Les remèdes sudorifiques
minéraux, ne s'accordent pas bien aussi
avec les végétaux, ni avec les animaux, comme
le bézoard minéral, l'antimoine diaphorétique,
l'or & le mercure diaphorétique: mais
chacun veut & doit être employé en particulier,

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Des Fourneaux Philosophiques. 45

pour ne point confondre l'opération intérieure
de l'archée.

Un extrait diurétique.
P Rends des semences de saxifrage, carvi, fenouil, persil, d'ortie, de chacun . iij. racines de réglisse, de bardane, de chacune . j.
poudre de cloportes .P/. il faut mettre en poudre
les semences & racines, & mettre le tout
dans une cucurbite haute, mais au lieu d'esprit
de vin, il y faut verser de l'esprit ardent des
baies de genièvre, & achever l'extrait selon
l'art, puis l'extrait étant achevé, il y faut ajouter
ce qui suit, savoir des sels de succin, de
suie de cheminée, & d'urine de chacun . j. du
nitre dépuré . j. il faut pulvériser les sels, puis
les bien mêler avec l'extrait, & le garder au
besoin. La dose est depuis . j. jusqu'à ij. dans de l'eau de fenouil, de persil, ou quelque
autre eau semblable. Cet extrait chasse l'urine,
ouvre les uretères, mondifie & nettoie les
reins & la vessie de toute mucosité & glaires,
desquels le tartre nuisible & douloureux est
coagulé & engendré, mais il s'en faut servir en
temps convenable & propre; sinon on se peut
aussi servir d'esprit de sel, dans lequel on aura
dissous des cailloux ou du cristal, qui n'est pas
un mauvais remède. Les sels essentiels des
plantes néphrétiques y sont aussi très convenables,
savoir ceux qui se tirent du suc des dites
plantes par expression, dépuration & cristallisation,
& non pas par calcination. La préparation

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46 La troisième Partie.
de ces sels ne doit point être mise en
cet endroit, mais nous l'enseignerons ci-après
en son lieu.

Un extrait somnifère.
P Rends de l'opium bien choisi . iiij. esprit de sel ij du tartre purifié . j. mets ces trois ingrédients digérer dans un matras à la
lente chaleur du bain, jour & nuit, afin que
l'esprit de sel & le tartre pénètrent bien l'opium,
qui par ce moyen est très bien ouvert,
& rendu propre à être extrait, après cela il
faut verser dessus demie-livre du plus excellent
esprit de vin, & le mettre extraire à très petite
chaleur au bain, puis séparer cet esprit teint,
& y en verser de l'autre, & continuer ainsi d'ôter
& remettre jusqu'à ce que l'esprit de vin
ne se colore plus, puis il faut joindre toutes ces
teintures ensemble après les avoir filtrées, & y
ajouter ij. de très bon safran, & j. d'huile
de girofle, puis retirer l'esprit au bain dans
une cucurbite de verre, jusqu'à la consistance
d'extrait, & ainsi on trouvera au fonds du
vaisseau un extrait noir & épais, qu'il faut mettre
dans un pot de verre, & le garder à ses usages.
La dose est depuis 1. grain jusques à 5. ou
6. grains aux personnes âgées: mais aux enfants
il ne leur en faut donner que la sixième
ou la huitième partie d'un grain; on le peut
donner très sûrement dans toutes les maladies
chaudes, sans aucune appréhension. Il
cause un sommeil doux & agréable; il apaise

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Des Fourneaux Philosophiques. 47

les douleurs intérieures & extérieures, & fait
aussi suer puissamment. Ce remède est particulièrement
excellent aux maladies des enfants
nouveaux-nés qui ont quelque espèce d'épilepsie,
comme quand on leur voit des convulsions;
car aussitôt qu'on leur remarque cela,
il ne faut que leur en donner la huitième
partie d'un grain dissous dans du vin, ou dans
du lait de la mère, aussitôt ils commencent
à dormir & reposer doucement, & suent quant
& quant: ce qui purge leurs corps de beaucoup
de malignité, & par ce moyen ils se remettent
& fortifient, pour ensuite pouvoir
boire & manger, & de là en avant on ne leur
voit plus arriver ces accidents. Que si néanmoins
le même mal leur revenait quelque
temps après, il leur faut répéter la même dose,
ainsi on fortifiera leur faiblesse, & on les remettra
en train de les élever sans peine & sans
maladie, autrement ils seraient morts. C'est un
remède souvent expérimenté, & duquel je me
suis servi (avec la grâce de Dieu) & en ai
sauvé plusieurs. Les esprits volatils de vitriol,
d'alun, d'antimoine & des autres minéraux,
sont aussi de très bons remèdes somnifères;
auxquels il faut joindre le soufre narcotique
du vitriol qui s'est précipité de l'esprit volatil.
Je ne connais point de remèdes narcotiques
ou somnifères qui selon mon jugement & mon
expérience, puissent aller du pair avec les précédents.
Nous avons traité de ces derniers
dans la seconde Partie.

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