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Réfer. : PH2300
Auteur : Monfaucon de Villars.
Titre : Le Comte de Gabalis.
S/titre : ou Entretiens sur les sciences secrètes.

Editeur : La Connaissance. Paris.
Date éd. : 1921 .


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Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les Sciences secrètes
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Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les Sciences secrètes PRECEDE DE: Magie et Dilettantisme " Le Roman de Montfaucon de Villars " ET L'Histoire de " la Rôtisserie de la Reine Pédauque" PAR RENE-LOUIS DOYON & L'Esotérisme de Gabalis PAR PAUL MARTEAU
" Quod tanto impedio absconditur, etiam solummodo demonstrare, destruere est. » (Tert.)

PARIS " Les Documents Esotériques " LA CONNAISSANCE " 9, GALERIE DE LA MADELEINE, 9 MCMXXI
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Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les Sciences secrètes est de l'abbé Montfaucon de Villars
qui le publia pour la première fois à Paris en 1670;
il fait l'objet de cette édition et ouvre la collection
des Documents ésotériques qui paraîtront à la maison
d'édition à l'enseigne « La Connaissance » et
sous la devise: On se lasse de tout, excepté de connaître,
Paris, 9, galerie de la Madeleine. Le texte et
l'orthographe sont conformes à ceux de l'originale;
la ponctuation seule a été légèrement modifiée dans
les deux points, point-et-virgule et virgules pour
permettre au lecteur de suivre sans peine le sens. On
n'a point ajouté non plus de guillemets aux réparties
suffisamment indiquées par les incidentes toujours
entre parenthèses. René-Louis Doyon a traité la
partie historique et littéraire; Paul Marteau la
portée ésotérique; Dumoulin a imprimé le texte:
50 exemplaires sur vergé de Hollande van Gelder
Zonen filigrané; 450 exemplaires sur vergé de pur
fil Lafuma. Exemplaire justifié.

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Le lecteur voudra bien consulter cette rectification d'erreurs typographiques qu'il aurait eu le bon esprit
de ne pas imputer aux commentateurs de Gabalis.

Dans les préfaces:
P. IX (11e ligne), au lieu de subtilité, on doit lire: « il faut une patiente ductilité ».
P. XIV (21e ligne), lire: « le merveilleux du poème ». P. XVIII (16e ligne). L'ouvrage de Mad. de Lafayette est Madame (et non Mademoiselle) de Montpensier; l'héroïne se
marie au commencement de l'ouvrage et change... d'état civil.
P. XIX (à l'alinéa): « Cette critique ne contraria point le succès de... ni l'échec... ».
P.. XXXV (22e ligne), c'est La Mothe Le Vayer qu'il faut lire.
P. XXXVI (6e ligne): ... ses lecteurs d'ordinaire ». P. XXXVII (29e ligne), le texte doit être: « M. d'Astarac apporte à son pseudo-disciple ».
P. XLI (21e ligne), voici ce qui devait être sur un manuscrit mal déchiffré: « on regrettera que celui-ci ne soit devenu, par
France, qu'un gracieux bavard, et non:ne soit devenu un Gascon ».

Dans le manuscrit « Liber aureus », Salamandre est féminin.
P. LXII: Le périodique anglais se nomme The Evidence for Fairies et non Evdence.

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MAGIE ET DILETTANTISME --------
LE ROMAN DE MONTFAUCON DE VILLARS ET L'HISTOIRE DE " LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE "
I
Montfaucon de Villars, petit-fils de Montfaucon de Roquetaillade Conillac, parent de Dom Bernard de
Montfaucon qui laissa dans les travaux d'histoire religieuse
un nom plus révéré, était du diocèse d'Alet qu'administrait
alors l'énergique et janséniste M. Pavillon;
peut-être reçut-il de lui l'enseignement théologique et le
sacerdoce puisqu'il fut prêtre; le renom de sainteté de
l'évêque dut inspirer à sa mère, une Montgaillard, la
piété de placer ce fils destiné à l'autel sous le patronyme
de M. Pavillon: Nicolas; il eut au moins un frère,
Gabriel; et sa famille compte aujourd'hui encore des
descendants convaincus plus que par tradition que
l'abbé fut un « mauvais garnement ». C'est ce qu'on
pourra déduire des éléments épars et ténus avec lesquels
on peut bâtir sa biographie; s'ils laissent des doutes sur

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VI MAGIE ET DILETTANTISME
sa morale, ils permettent de saluer une très curieuse
intelligence et un littérateur capable de porter un nom
et des oeuvres à la postérité.
Il vint de bonne heure à Toulouse et, déjà remuant et aventurier, à la fin de 1660, - il avait 22 ans, - à
Paris. Soit dans les hasards d'hôtellerie, soit parce qu'il
en connaissait ou en était, un groupe de gazetiers et
nouvellistes à la main: « distribuant des nouvelles et
libelles contre le Roi et l'Etat » est envoyé à la Bastille les
premiers jours de 1661; les premières lettres de cachet
sont signées Fouquet; Colbert qui ouvrait son règne visa
les dernières; les principaux impliqués dans cette rafle
sont les nommés Jean Gizilard, capitaine; son frère, domestique
colporteur des libelles; Marcelin de Lage, clerc au
Palais; Jean de Bonnestat, médecin à la Faculté; trois
détenus, un clerc tonsuré, un clerc de finances, un perruquier
et Pierre de Villars, prêtre; Montfaucon pouvait
n'avoir aucun papier et ne s'être fait connaître qu'avec
ce prénom. Le procès est inscrit à l'extraordinaire par le
prévôt de Paris; M. d'Aubray, lieutenant civil, présida
la commission; un accusé Paul Spirq joue dans l'affaire
un rôle équivoque; lors d'un premier interrogatoire
(19 janvier 1661), ordre d'assigner Pierre de Villars
est donné pour l'ouïr conjointement, après une première
confrontation, avec ce Spirq ou Spiq qui paraît étranger;
Villars se souviendra de ce trait. Malheureusement les
pièces de ce dossier manquent et toute la procédure est
en déficit; les procès-verbaux, en établissant l'identité
exacte de ce Villars, auraient cité son premier factum.
On sait les condamnations desquelles on déduit que les

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MAGIE ET DILETTANTISME VII
crimes et les accusés n'étaient point d'importance; un
bannissement perpétuel, une fustigation avec amende
honorable et défense de récidiver sont les plus sévères.
Pour Pierre de Villars, il se tira d'affaire sans frais;
le 2 septembre de la même année, un rapport le signalait
à Colbert comme un « gazetier qui ne trouve personne
qui veuille bien répondre de lui ». Il était prêtre, bon
drille, causeur intelligent, provincial, plus maladroit
que subversif, son élargissement fut assez rapide et après
ce premier contact avec la justice, il regagna Toulouse.
Dans le domaine des conjectures qui le font embastiller,
son état sacerdotal est la première assise; le prénom de
Pierre, après celui de Nicolas, n'est pas une objection,
puisqu'on le trouvera sous celui d'Henry; il devait avoir
recours à de petits jeux faciles d'identité confuse.
En 1662, il s'attire à Toulouse une vilaine affaire. Avec son frère, sa soeur (?) et un valet, ils tuent Paul
de Ferrovil, sieur de Montgaillard, probablement de la
famille maternelle; accusés par le fils de la victime,
Pierre de Ferrovil, les Villars sont condamnés par défaut
le 12 août 1662 au supplice de la roue. Le Parlement
de Toulouse n'entendait guère la clémence en matière
de droit pénal; son renom de cruauté sévère qu'aucune
révision de sentence ne pouvait adoucir est parfaitement
établi. Montfaucon de Villars avait recueilli les récits
horrifiants de supplices toulousains, notamment celui
de l'infortuné Vanini (1619). Il esquive la sentence,
regagne Paris et commence à s'y occuper de sa situation,
désireux de briller par l'éloquence et le savoir. Toutefois
il tient à sa vengeance ou à sa haine contre les Ferrovil

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VIII MAGIE ET DILETTANTISME
de Montgaillard, car non content d'avoir tué le père,
lui et ses co-intéressés poursuivent le fils de telle sorte que
le Parlement de Toulouse en date du 20 juin 1668 décrète
la prise de corps de ces justiciables et leur exécution.
L'abbé avec ses comparses aux termes du jugement, amusante
pièce de littérature judiciaire (1), « aurait mis le
feu à tous les membres du château (de Montgaillard)
qui se seraient entièrement consummés avec ce qui
était dedans »; et ce qui est beaucoup plus grave, des
deux femmes gardiennes du château, l'une aurait été
blessée à mort. Cette accusation, le témoignage de la
domestique sortie indemne de l'attentat sont unilatéraux;
peut-on admettre sans réserve le bien-fondé de ces plaintes
et ratifier une sentence qu'un homme de condition pouvait
acquérir à bon prix? Pierre de Ferrovil, seul accusateur et
rédacteur du récit consigné au procès, obtient aisément
la condamnation, pour meurtre et incendie, de Gabriel,
Louis, Henry Pierre et Anne de Montfaucon qui devront
être rompus vifs et mourir sur la roue « pour servir
d'exemple et donner de la terreur aux méchants ».
Les Villars étant insaisissables, ils sont exécutés figurativement.
Leur confraternité est suspecte; étaient-ils
frère et soeur? Y en avait-il quatre ou trois? Y avait-il
affaire d'intérêt ou de cotillon? Le jugement a un corps
d'accusation succinct. Il réserve à l'abbé le triste privilège
d'être le principal accusé; dans la mention de la grosse,
on lit: « Arrêt par lequel Henry de Montfaucon,
qui se fait appeler abbé de Villars et qui passe pour


I. Annexe I.
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MAGIE ET DILETTANTISME IX
l'auteur du « COMTE DE GABALIS » et de LA « DELICATESSE
»... a été condamné avec ses complices pour
crimes d'assassin, meurtre et incendie. » Ces chefs de
condamnation sont pesants. Peut-être furent-ils ajoutés
beaucoup plus tard en raison de la célébrité de l'écrivain
ou pour aggraver sa carence morale. Il est curieux qu'en
1668 on lui attribue, trois ans avant leur publication,
des ouvrages tapageurs. Les biographies de Montfaucon
de Villars tiennent toutes en quelques lignes assez contradictoires
et pour éclairer ces silences, il faut une patiente
subtilité.
Il ne se présenta point, cette fois encore, devant ses juges pour confondre son accusateur et ne s'embarrassa
nullement de son exécution figurative. Il est à Paris,
dont la sénéchaussée n'a pas de rapport avec la justice
de Toulouse; il fréquente; il s'instruit et séduit; il a des
relations et du succès. Son intelligence est vive; il a de
la philosophie et du bon sens; il est subtil quand il veut,
galant plus qu'il ne convient, éloquent et ironiste; il a le
mot cinglant, la tournure plaisante; il sait, après avoir
écouté, placer le mot qui débonde le rire et nuit au sérieux
d'une docte sentence; il a plus de verve que Saint-Evremond
et moins d'amertume; il a plus de légèretés que les
comiques du temps; il étonne par la délicatesse de son
écriture et la vivacité de sa phrase, à une époque où
Bossuet enseigne en périodes somptueux; il est gaillard
dans ses propos, dubitatif dans ses avis, rationnel dans
ses raisonnements, adroit et malhabile tour à tour dans
sa « petite politique »; parfois même il pousse la raillerie
jusqu'au scandale pour ce siècle qui vit les Précieuses

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X MAGIE ET DILETTANTISME
et s'enorgueillit d'abord de leur urbanité. En un mot,
c'était un véritable Gascon, supérieur au Provençal
par le sérieux de ses connaissances, de son art, et l'acuité
de son jugement. Il devance Voltaire, Diderot et les
ironistes du XVIIIe siècle auquel Gérard de Nerval et
d'autres le rattachent tant l'erreur est facile, de ce siècle
que, par une prétérition hardie, Villemain eut le bon
esprit d'appeler « Le Grand Siècle ».
A cette époque de pleine maturité du XVIIe siècle, les intelligences sorties des épreuves religieuses du XVIe,
sont sollicitées par trois grandes écoles philosophiques:
l'épicurisme de Gassend, le scepticisme de Le Vayer et
le cartésianisme; le Catholicisme qui tient à distance la
Réforme commence à lutter âprement contre le Jansénisme;
l'occultisme de son côté, héritier des secrets mystérieux,
bénéficiaires des superstitions médiévales qu'il
épure et toujours prêt à saluer les découvertes des sciences
dont beaucoup de ses adeptes sont des familiers, groupait
dans ses différentes ramifications, les cabalistes, les
Rose-Croix venus d'Angleterre après les Stuarts, les
thérapeutes, alchimistes, médicastres, voire même les
empiristes et les sorciers. Si le triste XVIe siècle, avec ses
guerres sanglantes, avait appauvri la religion, délivré le
rationalisme et développé le crédit de ressources occultes,
l'orthodoxie sévissait cruellement contre les médecines
spirituelles et les pratiques ésotériques; à Rome, moins
qu'ailleurs, on trouvait peu d'hérétiques et pour cause; on
y brûla cependant Giordano Bruno, le théoricien avant
la lettre du « Doute » selon Descartes; Montfaucon de
Villars va sourire des théories de la cause immanente,

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MAGIE ET DILETTANTISME XI
du monde infini et de la monade, mais aussi humer désagréablement
son bûcher éteint. Gaufridi est brûlé en 1610,
Urbain Grandier en 1634, Boullé en 1647 et l'autorité
ne frappe point tant en eux de vrais sorciers que la magie
cachée; on a toujours peur du diable et des pouvoirs de
l'Inconnu; en Savoie on brûle, « pas toujours sans
raison », écrit M. Le Camus à M. de Valence; en Provence,
on brûle; sous Philippe V, on brûlera 1.600 personnes.
L'occultisme a des motifs de rester secret; il est,
mais on ne l'atteint pas; il fait ses adeptes dans l'ombre;
il a ses philosophes prosélytes, soit, mais peu révélateurs
de leurs théories et dédaigneux des succès publics; sa science
n'a pas à progresser, elle a comme assises de vieux secrets
transmis par une littérature emblématique et des révélations;
la spéculation métaphysique a peu de part à
l'évolution de l'arcane.
Montfaucon de Villars a jeté un regard sur ces sciences secrètes et sa compréhension a été immédiate, complète,
étonnante. « Le Comte de Gabalis » ou « Entretiens
sur les sciences secrètes », suivi longtemps après de
« Nouveaux entretiens » sont, les premiers, un compendium
exact, savant, sûr de sciences spagyriques, les
seconds, une réfutation habile du « Je pense, donc je
suis » par l'absurde qui pourrait bien passer pour une
doctrine d'un scepticisme rationnel, et le premier constat
du désaccord qui est entre la physique de Descartes et sa
philosophie. Le privilège fut accordé à son livre publié
sans nom d'auteur, à Claude Barbin le 8 septembre 1670;
il pouvait passer inaperçu si l'époque n'avait eu son
attention tendue vers les sciences secrètes; les abominables

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XII MAGIE ET DILETTANTISME
procès des Ursulines ont bien discrédité le démon et ses
suppôts selon les conceptions catholiques; toutefois le
dégoût n'a pas atteint le mystère; Colbert élargit des
suspects de sorcellerie en 1672; la Voisin paiera par le feu
ses pratiques peu philosophiques en 1679, trois ans après
la Brinvilliers qui tenait d'elle par son amant des poisons
sûrs. Ces feux n'atteignent plus le sage cabaliste discret,
le théosophe naissant, le Rose-Croix bientôt public,
avant-courrier de l'illuminisme qui va triompher avant
et pendant la Révolution avec Cagliostro, Martines
de Pasquali, J.-B. Willermoz, Joseph de Maistre, un
moment, Saint-Martin, etc...
L'occultisme existe à l'état de science, de philosophie, d'art de privilégiés omniscients ou plutôt rapportant
tout leur savoir leurs secrets. Montfaucon de Villars
les a certainement connus; il n'a pas acquis son étonnante
terminologie dans les livres. Les « Entretiens » qu'il a
édulcorés d'ironie féroce et de mise en scène comique sont
bien le résultat d'un enseignement ou reçu ou écouté.
On peut supposer aussi que c'est dans la société mondaine
et littéraire qu'il a trouvé un illuminé; toutefois la littérature
de l'époque n'a pas de témoignage et son cas reste
isolé même dans son oeuvre. Son supposé apôtre: M. Le
Comte de Gabalis, est un étranger, son Jean le Brun
aussi; l'un vient d'Allemagne, l'autre vient d'Irlande;
eut-il des rapports épistolaires avec un cabaliste, et des
philosophes étrangers? Pourquoi non? Stanislas de
Guaita n'avance peut-être pas gratuitement que Villars
avait été Rose-Croix. Au cours de ses aventures, ce
dénonciateur Spiq, discret et effacé, les hasards des rencontres,

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MAGIE ET DILETTANTISME XIII
la curiosité ont servi son admirable facilité à
saisir les catégories philosophiques; l'étrangeté de ses
allures a pu faire croire, en effet, à son initiation aux
doctrines ésotériques, mais à le lire, on doute du sérieux
de son adhésion. Montfaucon a le jugement simple, réaliste,
rude même, porté comme naturellement à se gausser
des travers, à chicaner les excès et à décrire les complications,
les originalités et les ridicules avec vivacité; il
nous avoue ne pas aimer les réformateurs; le rire devait
être chez lui un besoin, et aucun travers susceptible de
tenter sa verve ne pouvait laisser endormir l'arme redoutable
de son sarcasme; il a mêlé à l'enseignement de
Gabalis des traits cruels, une ironie impitoyable, qui,
celle-là, n'est inspirée ni de pudeur, ni de piété; elle a
pour ressort une explosion de bon sens à qui l'argument
droit et froid est insuffisant; il le corse du rire.
Le Comte de Gabalis vient enseigner l'abbé sur l'existence d'êtres intermédiaires qui, unis aux hommes, acquièrent
l'immortalité; le dialogue est épicé des meilleurs
condiments philosophiques et relevé de mises en scènes
esquissées cocasses; le sérieux de la discussion théologique
ne diminue pas la portée des coups dont les cabalistes,
les docteurs en Sorbonne, les superstitieux devaient pâtir,
comme Gabalis lui-même; l'abbé a une dialectique serrée,
une écriture légère et savoureuse, un art si subtil d'amalgamer
le sérieux et le plaisant qu'on ne sait auquel accorder
le premier pas.
Le succès de ses « Entretiens » fut prodigieux. On se demanda ce qu'ils pouvaient contenir; les uns tinrent
l'ouvrage pour hermétique; s'il se revêtait d'ironie,

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XIV MAGIE ET DILETTANTISME
c'était pour éviter à son auteur les rigueurs de l'Official
et les fureurs de la Sorbonne; Platon n'était-il pas un
Socrate qui redoutait le poison des juges? D'autres y
virent une bonne charge de pontifes étrangers et de
docteurs assommants; les lettrés en firent leur régal,
les sceptiques leurs délices. Le succès toucha au scandale;
on interdit l'abbé de prédication. Il fallut réimprimer
sous le manteau avec une étiquette hollandaise, puis on
le démarqua, on en adultéra le premier texte; un célestin
publia comme faisant suite: « Génies assistans et Gnomes
irréconciliables », et dès les secondes éditions, on lui
prêta des discours nouveaux en entier, faciles à discriminer
d'ailleurs. Le renom de l'ouvrage fut de longue
durée. Pope (1688-1744) s'en inspira dans son poème
héroï-comique: The rap of the lock (1712) « La
boucle de cheveux ravie (Marmontel traduit enlevée).
La dédicace galante explique à une dame l'intervention,
le Deus ex machina, dont le poète faisait usage:
« La machine est un terme inventé par les savants pour exprimer l'action des divinités, des anges ou des
démons, c'est ce qui constitue le merveilleux du poème.
La machine que j'ai employée vous paraîtra nouvelle
et un peu étrange, l'ayant empruntée au système des
cabalistes. Il faut que vous fassiez connaissance avec
eux. Celui qui vous le fera mieux connaître sera un
auteur François dans son livre intitulé: « Le Comte
de Gabalis », qui par son titre et sa construction ressemble
tellement à une historiette, que je connais
quelques femmes qui, sans y entendre finesse, l'ont
lu comme un roman ordinaire. Or ce Comte de Gabalis

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MAGIE ET DILETTANTISME XV
vous apprendra que les quatre éléments sont peuplés
d'esprits... Ce système des esprits est exposé dans
mon premier chant. Tout ce qui est contenu dans les
autres chants est également fabuleux, à l'exception de
l'enlèvement de votre charmante boucle de cheveux
qui est une aventure un peu plus réelle... »
Dans la « Bibliothèque des théâtres », catalogue analytique et bibliographique annoté par Maupoint (1733),
on signale au répertoire des anonymes: « Le Comte de
Gabalis, pièce en un acte de ***, non imprimée. Le
livre singulier de Monfaucon de Villars a servi, etc... »,
Nous n'avons nulle part pu retrouver ce manuscrit
très curieux à lire certainement, non plus que les indications
concernant les représentations.
Le nom de Gabalis se répandit; on parla communément de Salamandres, Sylphes, Gnomes et Gnomides;
on en retrouvera le contre-coup même chez les étymologistes.
Nous ignorons quel il fut chez les cabalistes devenus
plus circonspects. La nouvelle sans action, le roman
sans amplification était trouvé; littérateurs et occultistes
lettrés, superstitieux et croyants s'étonnaient chacun
pour ses concepts; Montfaucon de Villars pouvait bien
avoir déchaîné une petite bataille du Cid; l'ironie avait
son premier maître; Voltaire affilera le poignard, il
restera à débattre si Anatole France ne l'a pas émoussé.
Au XVIIIe siècle circulait un manuscrit attribué au Comte Gabalis (sic), manuel divinatoire pour l'utilisation
de pentacles et sorts égyptiens. C'était un (1)


I. Consulter sa description Annexe II.
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XVI MAGIE ET DILETTANTISME
« Liber aureus, cabalisticus, astronomicus, chiromanticus,
onomanticus, fatidicus. » Le copiste annonce
gravement que c'est l'oeuvre ultime du fameux comte
dont il trace un arbre généalogique fantaisiste: Gabalis
descend par les mâles de Zoroastre, roi des Bactriens,
et par les femmes, d'Atlas, roi de Mauritanie, lequel
avait parmi ses ancêtres Jupiter lui-même; Gabalis
avait des rapports avec les demi-dieux et il fut transporté
dans la grotte de Typhon aux sources du Nil par
une Sylphe éprise de lui. Là, une Salamandre âgée de
9.715 ans annonce qu'elle doit mourir cinq ans après
et donne à Gabalis les secrets révélés dans le factum
pour connaître l'avenir par des conjonctions cabalistiques;
des portraits en taille-douce extraits de livres contemporains
et surchargés de peinture veulent représenter
Atlas, Zoroastre et Gabalis; ce document peut être fixé
à 1715 ou 1720, en interprétant l'âge de la Salamandre.
Le retentissement se prolongea jusqu'au XVIIIe siècle
avec Cazotte qui donna une forme romanesque et sérieuse
à la littérature ésotérique. Montfaucon de Villars et
son oeuvre ne seraient restés connus que des familiers
des sciences hermétiques, si Anatole France, qui utilisa
bien des détours des XVIIe et XVIIIe siècles, n'avait pris
aux « Entretiens » l'idée d'un roman dans lequel la
cabale n'est qu'un lointain prétexte et l'histoire de Montfaucon
de Villars une action; ainsi est née « La Rôtisserie
de la Reine Pédauque ». Il faut donc enregistrer
le succès retentissant du Comte de Gabalis et la périlleuse
gloire qui en rejaillit sur son auteur.

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MAGIE ET DILETTANTISME XVII
II
Il était du coup lancé; si l'officialité avait interdit l'accès de la chaire à l'abbé, les salons et les éditeurs
l'accueillaient. Il se rendit compte du danger que sa
sécurité courait avec une littérature pareille, dans ces
temps d'incertitudes religieuses et d'inquiétudes philosophiques,
moins de cent ans avant les convulsionnaires
de Saint-Médard; aussi aborda-t-il les sujets à la portée
de son milieu, romans, dialogues philosophiques, critique:
tous ces genres lui valurent des succès différents et marqués.
Montfaucon aimait le sexe. Déjà dans Gabalis, il préférait aux unions mirobolantes des nymphes et aux
voluptés philosophiques des conjonctions plus tangibles
et des plaisirs moins imaginaires. Son premier roman
est significatif: « Anne de Bretagne ou l'Amour sans
faiblesse », histoire prétendue extraite des mémoires
de Guillaume de Jaligni, secrétaire de Pierre II duc de
Bourbon, et d'André de la Vigne, secrétaire d'Anne de
Bretagne, honorables confidents qui remplissent mal
leur emploi, posthumement! Montfaucon se montre
agréable commentateur de la passion et juge averti des
moeurs; son héroïne veut « éprouver la différence des
plaisirs que donne la raison et de ceux que donne
l'amour, ou, pour mieux dire (c'est lui qui parle), elle
éprouva que s'il est glorieux d'avoir un amour sans
faiblesse il est bien doux de le satisfaire ». Le romancier
disserte sur l'influence des femmes dans la vie des héros;
quoique le tour sente une urbanité encore affectée, on y
b
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XVIII MAGIE ET DILETTANTISME
relève des vues ingénieuses; pour Villars, si l'on doit
au sexe bien des maux politiques, les grands hommes
ont acquis leur vertu par l'Amour: « Veut-on savoir si
un règne est illustre, il faut se demander quelles
femmes il y a eu en ce temps-là. S'il s'y est trouvé des
héroïnes, il est sûr qu'il y aura eu des héros et s'il
n'y a eu que ces beautés molles qui estiment leur
mérite par leurs appas et qui n'ont rien de divin que
les yeux, on n'y verra que princes fainéants ou du
moins d'une vertu médiocre. » Est-ce assez audacieux
deux ans après la mort de Madame, quand le roi passe
de femme en femme et essaie de subordonner l'intérêt
de son coeur à celui de l'Etat? N'y aurait-il pas eu
une nouvelle lettre de cachet pour l'abbé s'il n'avait
savamment édulcoré ses vérités dans un apologue galant
et lourd qui devance Mlle de Montpensier écrite par
une âme sans faiblesse celle-là, Mme de Lafayette, telle
que la montre dans un travail intelligent André Beaunier.
L'histoire d'Henriette d'Angleterre était à l'ordre
du jour et devait encore passer dans l'actualité par le
« Tite et Bérénice » de Corneille et « Bérénice » de
Racine.
Montfaucon assiste à celle-là, pleure à celle-ci et la raille. Racine passe le premier à l'Hôtel de Bourgogne
avec la Champmeslé. Notre abbé, devenu critique, va
l'étriller avec brutalité soit, mais non sans esprit. « Mesdemoiselles
les Règles » enseignées par Corneille, comme
il s'exprime, sont bousculées dans Bérénice; il s'étonne
d'assister à un drame sans action, sans protase! qu'il
appelle un madrigal testamentaire et où l'on pleure

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MAGIE ET DILETTANTISME XIX
comme des ignorants; cette passion délicate et salonnière
de Racine le choque parce que les fortes passions de Corneille
lui ont dépravé le goût et l'ont fait à des caractères
vertueux. Titus a des « Hélas de poche »; il
envoie à Bérénice une lettre que Montfaucon appelle un
poulet funèbre; nous avons là un « ajustement d'élégies
et de madrigaux »; enfin, conclut-il, cet Empereur
« n'est pas un Romain, mais un amant fidèle qui filait
le parfait amour à la Céladon ». Montfaucon ne fut
guère plus indulgent pour Corneille de qui il attendait
mieux; les rivales Domitie et Bérénice sont deux harengères;
les longs discours de Corneille manquent de bonne
manière et de science du monde; la pièce s'essouffle pour
donner de grandes actions, Tite est un fanfaron; il sait
que Domitie le fera cocu; foin du célibat, il est bon
pour le pape!
Cette critique ne contraria point ni le succès mondain et sentimental de « Bérénice » ni l'échec de « Tite »;
mais elle fit du bruit. Mme de Sévigné la signale, des
Rochers, à sa fille (16 sept. 1671). « Je voulus hier
prendre une petite dose de Morale; je m'en trouvai
assez bien; mais je me trouve encore mieux d'une
petite critique contre la Bérénice de Racine, qui me
parut fort plaisante et fort spirituelle. C'est de l'auteur
des SYLPHES, des GNOMES et des SALAMANDRES (1);
il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien du


1. Elle n'a pas lu Gabalis, et ne nomme pas Villars; on donnera plus loin une raison vraisemblable de cette
discrétion.

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XX MAGIE ET DILETTANTISME
tout et même sont d'un homme qui ne sait pas le
monde; cela donne de la peine; mais comme ce ne
sont que des mots en passant, il ne faut point s'en
offenser, regarder tout le reste et le tour qu'il donne
à sa critique: je vous assure que cela est joli. Je crus
que cette bagatelle vous aurait divertie et je vous
souhaitai dans votre petit cabinet auprès de moi... »
La belle marquise tourne court aussitôt au profit de ses lamentations maternelles et de ses préoccupations quotidiennes.
Racine releva la critique, et ce cygne savait être lion et même tigre quand il défendait ses oeuvres; on lit dans
sa préface de Bérénice une justification de son choix,
de sa méthode corroborée, constate-t-il, par la faveur
publique, une réfutation de la critique et une bien violente
attaque contre l'abbé: « homme qui ne pense à
rien, qui ne sait pas même construire ce qu'il pense.
Toutes ces critiques, insinue Racine, sont le partage de
quatre ou cinq petits auteurs infortunés qui n'ont
jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du
public. Ils attendent toujours l'occasion de quelque
ouvrage qui réussisse pour l'attaquer par jalousie, car
sur quel fondement seraient-ils jaloux? mais dans
l'espérance qu'on se donnera la peine de leur répondre
et qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres
ouvrages les auraient laissés toute leur vie... » La
vanité blessée, même d'un grand écrivain, le rend injuste,
maussade et méprisant; Racine, dans ses emportements
contre ses maîtres et contre Montfaucon, n'a pas le don
de la mesure et d'une correction irréprochable; il était

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MAGIE ET DILETTANTISME XXI
un peu grec. Il faut relever que ses adversaires littéraires
le jugent autant pour un manque de fermeté dans ses
caractères que par leur propre tempérament; Corneille,
quoique construisant dans le possible, convient mieux
aux énergiques. Montfaucon jugeait amollissant Racine;
il n'eut que cette occasion d'en parler, et cette attaque
comme ses aveux glissés dans ses romans le montre ennemi
des pleurs, des sensibleries et des passions molles; il se
révèle dans toute son oeuvre comme un fervent de la vie
et de ses réalités.
Le Géomyler est une autre... gasconnade. Villars usa d'un autre artifice littéraire pour discourir d'amour.
Ce roman écrit pour une dame est présenté comme la
traduction d'un roman castillan, lui-même transcrit
de l'arabe; cette Arabie est d'opérette, mais le bon sens
de Montfaucon s'y montre clairement; il appelle les
liaisons amoureuses des héros des privautés épisodiques.
L'intention du romancier est d'être vrai par réaction
contre les romans dont les héros sont chastes. Cyrus
et Clélie menaçaient de faire école; les Précieuses ont
renchéri sur le tendre; l'urbanité, la Réforme et le Jansénisme
les conduisent des bagatelles à la chasteté; ce
genre romanesque est le mauvais goût du jour. L'abbé
constate: que la censure tient toutes les bonnes plumes
en échec. (Il entend par censure, la mauvaise critique,
celle qui garantit et protège les faveurs; aussi ses principes
littéraires valent l'histoire qu'il développe à loisir.)
« Un héros de roman, remarque-t-il, ne doit jamais se
marier par force... Vous avez eu de la peine à comprendre
que Théagène et Chariclée, d'amoureuse et

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XXII MAGIE ET DILETTANTISME
romanesque mémoire, soient allés seuls quémandant
par le monde et se soient mainte fois embrassés étroitement
dans des grottes, baisés et caressés avec emportement
sans conclure pourtant l'aventure... C'est
l'essence du roman d'étaler de ces sagesses singulières... »
Voilà qui pose une théorie claire des opérations amoureuses. Racine reçoit là un coup indirect, lui qui savait
par coeur les Amours de Théagène et avait remis à la
mode le roman de Théodore. Villars veut montrer des
héros naturels. Cette profession réaliste qui scandalisa
fort les coteries et le rendit encore plus suspect à l'église
parisienne, le rapproche et l'apparente avec Molière.
Un trait lui vaut beaucoup d'honneur: dans une lettre
attribuée à un anonyme et qui répond à la sienne parue
à la suite de Gabalis, Montfaucon de Villars (ou son
correspondant hypothétique), justifiant sa charge des
mythomanes, écrit: « Il manquait à Molière une comédie
de Cabalistes et je souhaite que votre ami l'auteur
se soit aussi bien connu en caractères; il pourra
beaucoup contribuer à abréger le catalogue des
fous. » Directe ou indirecte, cette belle louange de
Molière, écrite peu après Tartuffe (1669), précise la
Pensée énergique de notre abbé, et son goût pour la littérature
de caractère.
En vrai Gascon, il usa de quelque diplomatie. L'édition janséniste des Pensées paraît en 1670; il en bâtit une
critique brève, hâtive, avisée, malheureusement préoccupée
de seuls arguments théologiques et abandonnant
dans un souci de controverse tout le lyrisme pascalien.

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MAGIE ET DILETTANTISME XXIII
L'abbé tisse un dialogue entre Paschase, Aliton et Ménippe
et le premier interlocuteur expose le plan de la théodicée
et le but qu'elle se propose: toucher, convaincre, convertir
avec des arguments émotifs tirés même des « Pensées ».
Or Aliton refrène le prosélytisme de Pascal, car lui
dit-il: « il ne faudrait pas vouloir gagner les hommes
par l'esprit, mais il faudrait les prendre par le coeur
et le sens commun, s'emparer adroitement de ces
deux parties de notre âme par où nous aimons toujours
à être vaincus ». Il démontre à Pascal tout le danger
des preuves scientifiques; l'ironiste est dur à vaincre,
l'anatomie du ciron lui semble plaisante et il demande si
Pascal croit ainsi l'effrayer. Le mot est joli et adroit.
Montfaucon de Villars mangeait et buvait avec capacité;
il n'avait pas d'entérite et ne pratiquait point
l'austérité. Pour lui, Pascal a de l'esprit jusqu'au prodige:
« mais il fait toujours une manière de défi à notre
esprit de trouver de quoi se défendre ». Il suppute avec
Pascal « la conséquence de son mépris des raisons
métaphysiques et les suites de cet aveu si surprenant
que vous ne vous sentiriez pas assez fort pour trouver
dans la nature de quoi convaincre les athées... Voulez-
vous fonder une secte contre le raisonnement en
faveur de l'instinct naturel, renverser les bancs de
Sorbonne et démolir les Universités? » L'abbé plaisante;
nul esprit sérieux ne se plaindrait de renverser
un enseignement doctoral, des étroitesses d'école qui ont
une vertu rétrograde et une force passive dans tous les
temps. Pour Montfaucon, les preuves de saint Thomas et
de saint Bonaventure suffisent. La Providence a charge

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XXIV MAGIE ET DILETTANTISME
de satisfaire les mystères du coeur. « Il suffit, conclut-il,
de chercher Dieu de tout son esprit. » Quant au problème
du pari, le jeu de croix et pile, il les juge une idée
basse et puérile, et pour peu, il traiterait Pascal de
casuiste; c'est un comble!
Sainte-Beuve, généralement exact, commet à l'égard de Villars une erreur onomastique; il le confond
avec Henry de Villars, archevêque de Valence, et lui
consacre une brève mention: « Cette critique assez fine
et assez justement touchée est faite au point de vue
chrétien et au sens des Jésuites... Mais cette flèche
légère venant d'un homme léger fut peu remarquée
et ne porta point. » Le dialogue et son auteur valaient
mieux; mais il s'était affiché ennemi des singuliers et de
Port-Royal, par réaction contre le rigorisme et aussi par
habileté, il fit cause commune avec les Jésuites « Les
Entretiens d'Ariste et d'Eugène » du P. Bouhours
dépassèrent l'usage et l'étymologie des mots. Il y eut des
Polémiques, et Montfaucon prit part à l'une, à son désavantage
avec l'avocat janséniste Barbier d'Aucour,
à une autre avec Ménage qui infligea une leçon méritée
au père jésuite. Barbier d'Aucour académicien disserta
contre le P. Bouhours. Dans les « Sentimens de Cléante
sur les Entretiens d'Ariste et d'Eugène », il y malmenait
le grammairien pour ses emprunts non cités et ses démarcations
à peine contrefaites. Montfaucon de Villars
eut tôt fait de prendre sa défense dans ses dialogues
« De la Délicatesse ». Malgré la promesse du titre, il
s'abandonna à sa verve sans songer que les Jansénistes
n'aimaient pas le rire et auraient le tour amer quand ils

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MAGIE ET DILETTANTISME XXV
se défendraient. On y relèvera cependant des traits bien
piquants; son début dut ébahir: « En est-il des auteurs
comme des femmes galantes? » Et Paschase de répondre:
« On trouverait peut-être plutôt une femme
qui n'eut fait qu'une galanterie qu'un auteur qui
n'eut fait qu'un livre. » Ce n'est qu'une amorce et Villars
se retrouve en de tels propos: « Il ne faut écrire que
pour la postérité surtout en ce siècle. Il est si délicat
qu'il est impossible de faire un livre qui lui plaira.
Les romans ne sont pas du goût du siècle; c'est que
comme on les a faits, les romans ne prennent pas le
tour du coeur, ils inventent une manière d'amour que
la seule imagination autorise; ceux qui n'aiment pas
pour se marier n'y trouvent pas leur compte. Le
mariage est un ouvrage de la raison toute seule;
le coeur n'a guère eu de part à cette invention... » Voilà
des opinions hardies et frustres qui durent étonner plus
d'un, même ceux qu'elles voulaient défendre. Plus loin,
Montfaucon, discourant sur le roman, genre littéraire
pour quoi il a du goût, avoue qu'il est difficile d'écrire
un roman licencieux qui réussisse. « La Princesse de
Montpensier » est à son sens un petit chef-d'oeuvre;
plus loin, il esquisse l'économie du succès des livres; elle
est tout entière, selon lui, dans « l'adresse avec laquelle
nous savons mettre le coeur de notre côté ». Enfin, il
en vient à défendre le P. Bouhours en avançant qu' « un
jésuite a autant de louange à bien discourir de la mer,
des devises, du bel esprit, qu'un capucin à bien parler de
la pénitence ». Et maintenant qu'il a en main son arme:
l'ironie, il frappera à coups plus ou moins justes sur

@

XXVI MAGIE ET DILETTANTISME
Barbier d'Aucour, parfois avec un esprit et un art qui
montrent la finesse de son raisonnement et la délicatesse
de sa langue. Qu'on en juge.
Pourquoi n'est-il pas permis de railler les Allemands de leur passion déréglée pour le vin et d'en
détourner les François qui pourraient y avoir quelque
pente, en disant que l'ivrognerie hébète et ôte l'esprit?
Cléante ne boit point d'eau sans doute, car il prend
le parti du bel esprit des Allemands et dit qu'ils ont
trouvé l'artillerie, l'imprimerie et le compas de
proportion... Quoi qu'il ne s'en suive pas de là qu'on
soit bel esprit, il faut contenter Cléanthe et lui dire
qu'apparemment le moine qui inventa l'artillerie
ne s'enivrait pas; que celui qui apporta l'imprimerie
de la Chine avait désaccoutumé le vin dans son voyage
et que celui qui a trouvé le compas de proportion ne
buvait peut-être que de la bière. De sorte qu'à cette
question d'Eugène, il faut distinguer, un Allemand
peut-il être un bel esprit? S'il est ivrogne, non;
s'il ne l'est pas, à la bonne heure en faveur du bon
voisin Cléanthe, à condition toutes fois que l'Allemand
mettra de l'eau dans son vin... »
Ces galéjades trop nombreuses chez l'abbé furent sévèrement relevées. M. de la Monnoye, tout en reconnaissant
le talent de Villars, lui reproche de s'être « cru
nécessaire au P. Bouhours et (n'avoir) pas jugé à
propos de suivre ce père dans l'indifférence où il s'est
mis pour souffrir généreusement les reproches des
critiques »... et Montfaucon de Villars qui félicita le
père jésuite d'avoir montré aux gens de coeur comment

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MAGIE ET DILETTANTISME XXVII
ils doivent parler, sans libertinage des femmes et de la
galanterie: en gens du monde, en gens de cour et non
pas en jésuites », reçoit ainsi sa récompense: « Voilà ce
que M. l'abbé semble avoir dit de plus régulier dans
son livre, et tout ce qu'il a avancé sur les autres points
pour faire mine de repousser les accusations du critique,
ne paraît guère moins cavalièrement débité.
Il pouvait ne point se donner tant de peine ou faire
quelque chose de meilleur... » Ces reproches ne sont
pas tous immérités; Barbier d'Aucour y revient dans
sa 4e édition.
Quant à la placidité du P. Bouhours, elle est contestable. Ce bourgeois de Paris fut très sensible à la défense
de Villars et lui en écrivit une lettre reconnaissante
dont Ménage a reçu l'original des mains du destinataire.
Le père jésuite montra une spécifique petitesse
d'esprit dans une chicane de mots. Ménage qui publiait
ses Observations sur La Langue française était en
relations avec le P. Bouhours qui souhaita son amitié et
échangeait avec lui des remarques. Or le doux (?)
P. Bouhours se retourna avec violence contre Ménage
à l'occasion du mot Salemandre, Salamandre ou Salmandre
(1); Ménage le trouve employé sous ces diverses
formes dans Rabelais, Belleau, Ronsard, l'abbé de Villars
et... le P. Bouhours. Trouver du talent à Rabelais, aux
yeux du P. Bouhours, c'est un crime; aussi vitupéra-t-il
contre Ménage à qui il reproche en tant que grammairien
(!) d'avoir lu Coquillard le poète rémois et Rabelais,


1. Annexe III.
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XXVIII MAGIE ET DILETTANTISME
avant saint Augustin et saint Thomas! Ménage chatouilleux
et fort de son droit s'en tire avec honneur et
discrétion; il confond gentiment le P. Bouhours qui n'alla
pas plus loin. « Le P. Bouhours, écrit-il, se peut-il
plaindre de moi de l'avoir mis dans la compagnie
d'un homme de qualité, d'un homme d'esprit, d'un
homme de savoir (Montfaucon de Villars), mais d'un
homme qui était particulièrement de ses amis (à cause
de la lettre). Pour ce qui est de Rabelais, non seulement
je ne crois pas avoir offensé le P. Bouhours,
mais je crois au contraire lui avoir fait honneur en le
mettant à côté d'un si grand personnage. Le P. Bouhours
aurait-il la vanité de croire d'être si fort au-
dessus de Rabelais (Et après un éloge très vif de l'épopée
rabelaisienne, Ménage avance avec finesse; ) Il est vrai
que Rabelais est fort décrié parmi nous pour les moeurs
à cause des railleries qu'il a faites de la religion et des
religieux. Mais il n'est pas ici question de moeurs,
il est question du mot Salamandre. » C'est parfait,
Ménage ne connaissait pas encore les éditions expurgées
des bons pères où La Fontaine, Racine et Corneille
subissent l'outrage de mortels ciseaux... purificateurs.
De ces polémiques, de ces publications à succès, on déduit la notoriété de Montfaucon de Villars; il a des
fréquentations, il est publié; il est lu; au moment où
Rancé opère sa conversion et réforme les Cisterciens, il
publie ses « Réflexions sur les Constitutions de la
Trappe ». Ce petit opuscule n'est pas sûrement de lui;
on verra où conduirait la paternité de cet ouvrage. Il a
de l'activité et l'évolution des idées inquiète les siennes.

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MAGIE ET DILETTANTISME XXIX
Il prépare même une suite de Gabalis qui met à mal
avec un art dialectique merveilleux la philosophie
cartésienne; c'est au moins là son chef-d'oeuvre d'ironie
et son exposition la plus avisée.
Son argumentation mêle au comique une finesse inattendue; Descartes n'aurait-il pas écrit une philosophie
nettement mal équilibrée, en inharmonie avec ses recherches
et travaux scientifiques, que pour détourner la curiosité
indiscrète des Sorbonnes et les fureurs redoutables
de l'orthodoxie? Descartes, par une argumentation dont
se nourrirent aussitôt les curieux facilement apaisés,
protégeait de cette manière ses postulats scientifiques
qui contenaient un autre credo. Montfaucon de Villars
a-t-il compris cette double apparence du génie cartésien
et a-t-il voulu montrer l'artifice du cogito ergo sum?
Cela paraît à la vigueur de son dialogue et à l'audace de
ses arguments; il veut bien au demeurant qu'on s'en
rapporte pour les mystères à une foi révélée échappant à
notre critique; mais il resterait à savoir s'il ne jette pas
ainsi sur ce qui est au-dessus du raisonnement le ridicule
dont il couvre les travers philosophiques. Ces pages sont
certainement ses meilleures; elles ne parurent qu'une
trentaine d'années après sa mort; on ne sait par le soin
de qui elles furent éditées.
Vers la fin de 1673, il part pour Lyon en société soit de parents (peut-être les adversaires communs des Ferrovil
de Montgaillard), soit de compagnons mystérieux envoyés
par un hasard prévu. Au cours de son voyage, il
est assassiné. Les notes du temps sont contradictoires; pour
les uns, des scélérats l'égorgèrent; selon d'autres, il

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XXX MAGIE ET DILETTANTISME
reçut un coup de pistolet ou de poignard; la route de
Lyon est la seule indication topographique précise. Ce
meurtre fit peu de bruit. Mme de Sévigné, qui suivit cette
route en sens inverse presque à la même époque, n'a pas
pour lui une ligne de babillage ému; elle s'abstient de le
nommer par son nom, à cause, sans doute, du maréchal
de Villars chez qui elle fréquente. Le mystère qui enveloppa
cette mort fut exploité. Les rieurs se servirent des
propos mêmes de Villars invoquant l'âme de Gabalis et
interprétant sa prétendue mort, non par l'apoplexie
mais par l'assassinat sur ordre: « Un ange exécuteur
n'a jamais manqué de tordre promptement le cou
à tous ceux qui ont indiscrètement révélé les mystères
philosophiques. » Stanislas de Guaita annotait ainsi
son exemplaire de Gabalis: « L'abbé de Villars, ayant
profané et tourné en ridicule les arcanes de la Rose-
Croix, à laquelle il était initié, fut condamné par un
tribunal Vehmique et exécuté en plein jour sur la
route de Lyon. » Aucun document officiel et contrôlable
émané des Loges ne peut contribuer à élucider le problème.
Les haines confessionnelles, il est vrai, ont déchaîné
tant de crimes que Villars a bien pu payer de la vie ses
sarcasmes savoureux et ses portraitures. Pouvait-il
écrire un traité d'hermétisme purement didactique?
Réfuter doctoralement la Cabale, c'était montrer aussi
une certaine initiation, et si, dans un pareil travail, il
ne l'eût pas vigoureusement attaquée, on aurait pu le
taxer de complaisance suspecte; d'autre part, les enseignements
ésotériques ont en eux leur justification; Montfaucon
de Villars l'a fort bien compris en choisissant cette

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MAGIE ET DILETTANTISME XXXI
épigraphe de Tertullien: « Montrer seulement ce qu'on
cache avec tant de soin, c'est tenter de le détruire. »
Ce cumul de sérieux et de comique s'applique aussi à sa
mort. Est-elle un accident ou un meurtre? Ni le ministère
de la Justice, ni les Archives Nationales, ni les documents
de Lyon n'ont même un procès-verbal de constatation.
Anatole France a-t-il trouvé dans un mémoire peu
connu un renseignement plus précis? C'est possible;
toutefois, ayant travesti Villars en Jérôme-Coignard-
Silène, il a entouré sa mort d'un ornement littéraire en
la situant dans les vignes fleuries de la Bourgogne.
Une hypothèse séduisante prend place ici. Le Dictionnaire de Moreri attribue à notre abbé une plaquette:
« Réflexions sur la vie de la Trappe. » Or le titre de
l'ouvrage est: Réflexions sur les constitutions de
l'abbaye de la Trappe. Barbier, en signalant l'édition
d'Avignon de 1679 constate qu'elle est la réédition d'un
tirage de Barbin portant dans le privilège comme auteur
L'abbé de Lignage, pseudonyme de Montfaucon de
Villars; ce volume contient 49 réflexions ou articles,
pour vanter la vie cénobitique et exciter à l'exemple
de l'Abbé (Rancé sans doute); il se termine par une
lettre signée F. Armand de la Trappe, dans laquelle
l'auteur confesse qu'il a connu et le monde et le péché,
qu'il s'est retiré pour se soumettre à l'autorité de l'Eglise
et à sa discipline philosophique et -- sa prudence pusillanime
est patente -- pour ne point se mêler aux tristes
discussions religieuses; l'écriture est froide, quelconque;
il faut retenir que cette lettre est datée du 30 novembre
1678. Montfaucon de Villars aurait-il répandu le

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XXXII MAGIE ET DILETTANTISME
bruit de son assassinat, et, sans crier au miracle, choisi
le tombeau de la Trappe sans révéler son nom?
Une commotion intellectuelle, pareille à tant de conversions tapageuses de ce temps, l'aurait conduit là. Sa vie
deviendrait ainsi plus que romanesque; malgré la séduction
de cette conjecture, il faut résolument y renoncer.
On sait que Montfaucon ne s'est pas abstenu de prendre
part à la lutte contre les Jansénistes et quand son coeur
est déchiré, il rit! Cette retraite subite serait une dernière
farce; les Cisterciens eussent-ils été si discrets!
On peut supposer plus simplement que l'assassinat incombe aux compagnons qui brûlèrent et frappèrent avec
l'abbé: qui s'est servi du fer, périra par le fer. Peut-être
aussi fut-il tué par les détrousseurs de grand chemin?
Un témoignage précis abolirait toutes les hypothèses;
il fait défaut. En fermant sa tombe inconnue, il faut
plaindre cet homme d'esprit et de qualité, ce philosophe
tué à 35 ans, sur une route, sans témoin, sans ami, à
l'aube d'une carrière littéraire déjà bien remplie, dépassant
le grand siècle qu'on clôt avec le tombeau de Louis XIV.
Son oeuvre vaut mieux qu'une mention bibliographique,
sa vie plus qu'une affabulation désavantageuse; Montfaucon
de Villars se place à côté des abbés audacieux et
savants de cette époque; il fait penser à celui qui écrivit
Manon Lescaut et finit aussi d'une manière tragique.
Il convient aussi de le défendre. Lenglet du Fresnoy, dans son extraordinaire catalogue des savants, Bayle
dans son Dictionnaire, l'accusent un peu légèrement
d'avoir plagié un imposteur: le cavalier Joseph-François
Borri, milanais (Burrhus), auteur de lettres de chimie,

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MAGIE ET DILETTANTISME XXIII
de philosophie et de mystagogie, publiées à Genève et à
Cologne en 1680. Le très savant abbé et l'encyclopédiste
sont le jouet d'une supercherie facile à ce médicastre
pervers qui data ses deux premières lettres de Copenhague,
1666; elles sont mot pour mot la traduction
des deux premiers entretiens de Gabalis. Or, Borri, échappé
à l'Inquisition romaine, séjourna à la Haye en 1663;
Balthasar de Monconys le connut par un de ses clients
miraculés (?); il connut là des indélicatesses et alla
habiter Copenhague; il y publia, en 1699, un art de
guérir les yeux; pourquoi n'aurait-il pas donné jour
alors à ses lettres de chimie, de cabale et de philosophie?
On sait qu'il partageait avec Descartes une même opinion
touchant l'âme des bêtes. Il lassa aussi les Danois et se
mit en tête d'aller en Turquie; il est arrêté à Vienne
en fin de 1671, ramené à Rome en 1672, condamné à
rétracter. La justice papale fut clémente; elle le fit prisonnier
à vie, et après avoir guéri quelques célébrités,
il vécut paisiblement à Saint-Ange où il mourut en 1679.
Cet aventurier curieux professait qu'on pouvait être bon
philosophe sans être bon chrétien; il avait beaucoup de
sciences et lut certainement Gabalis; il n'était pas à un
expédient près, et sut utiliser un volume paru sans nom d'auteur.
La Chiave del Gabinetto ne parut qu'en 1681;
comment l'abbé de Villars en aurait-il connu la substance,
et pourquoi n'aurait-il pris la matière que de
deux entretiens sur quatre, tous d'une égale verdeur? Si ces
confrontations de tendances et de faits n'ont pu convaincre
Bayle, une inscription significative de l'édition Marteau
de Cologne l'aurait éclairé. Borri y est appelé par son
c
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XXXIV MAGIE ET DILETTANTISME
biographe ce qu'il se devait dire lui-même: « Il Cristo
falso, l'Alchimiste truffiere, il coglionatore de curiosi. »
On ne peut pas être plus franc. Montfaucon de Villars
ne poussa point l'ironie jusqu'à l'indécence, la malice
jusqu'à la déshonnêteté; Borri lui prit ses plus belles
pages, celles où l'harmonie des mots comme la science
mystérieuse qu'ils contiennent sont d'un grand écrivain
français; tels les oracles de Gabalis et l'oraison des Salamandres.
Montfaucon de Villars a transcrit là des secrets
que les oracles sibyllins hébraïques, seule littérature du
genre parvenue jusqu'à nous, ne contiennent point. Il a
su, et il a bien écrit; c'est un mérite suffisant pour arrêter
l'attention, intriguer nos esprits, charmer notre amour
de l'idiome français et redresser une biographie déformée
fantaisistement quoique avec art, par Anatole France,
dans la Rôtisserie.
Dessiner sa vie et l'éclairer, c'est ce que j'ai tenté en m'imposant la discipline de limiter les plaisirs de la
recherche et les joies d'interroger et susciter des hommes
qui ont animé une grande époque. Il me reste peu à faire
pour présenter une peinture plus complète.

III
Il y a deux imaginations, celle qui crée avec rien ou des matériaux épars et celle qui assimile en construisant.
Les savants, les philosophes, les grands écrivains: Rabelais,
Balzac, Stendhal, Flaubert, sont doués du don de
création. Anatole France est le plus heureux assimilateur

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MAGIE ET DILETTANTISME XXXV
du temps. Un romancier a le droit incontesté de
prendre dans la vie et les moeurs le sujet de ses enquêtes,
la matière de ses développements; l'artiste, le littérateur
empruntent à des livres la substance de leurs travaux,
l'imagination fait le reste. L'érudition nuit beaucoup plus à
l'invention qu'a l'art; un fait divers a pu inspirer un
chef-d'oeuvre; le savoir limite toujours l'intuition et les
recherches du coeur. Qui ne préférerait une histoire vécue,
même imparfaitement écrite, à une oeuvre d'assimilation?
Anatole France est trop facilement classé parmi les anthologistes; ne l'a-t-on pas défini, même sans lire Ernest
La Jeunesse: Pages choisies des meilleurs auteurs
français? Parce qu'il a pris et transcrit de Vasari toute
la vie du joyeux Buffalmacco (Puits de Sainte-Claire),
à Phlégon le sujet des Noces Corinthiennes, aux légendes,
à la Vie d'Antoine et d'Hilarion l'hagiographie confuse
de Thaïs (Thaïsie ou Païsie) et de Sérapion (Paphnus),
parce qu'il a emprunté le Saint homme Abraham au
théâtre de Hroswitha, enfin parce qu'il a lu de rares
mémoires et des livres peu communs, on lui refuserait le
don d'originalité! Bergeret sortant de la Mothe-Le-
Vager!
C'est l'évidence même qu'il ait peu tiré de lui-même et admirablement utilisé, ce qui ne le prive point des dons
de conteur agréable. Tout un public goûte l'harmonie
de son écriture et prend ses paradoxes légers pour une
philosophie de mérite; cela lui suffit. L'analyste peut
juger avec plus de sérieux et se permettre d'étudier le
mécanisme des adaptations romanesques de France.
N'a-t-il pas lui-même ouvert la voie à un pareil travail

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XXXVI MAGIE ET DILETTANTISME
en en résumant une méthode, attribuée à M. Goubin-
Anatole France-Jacques Thibault, en une vingtaine de
pages annexées à l'Histoire Comique? Cette franchise
artistement négligée délimite le scepticisme du romancier
et autorise la liberté qu'on va prendre; ses lecteurs,
ordinaire, s'en rapportent à ses dires et prennent en
toute confiance ses fictions pour des références et celles-ci
pour des fictions agréables sans le souci d'éclairer ni les
unes ni les autres.
Si l'on permet cette expression pour La Rôtisserie de la Reine Pédauque, Montfaucon de Villars « a fourni
l'étoffe, Anatole France a tissé la broderie »; l'étoffe, tant
par sa matière philosophique que par son art hermétique,
est d'une substance plus riche et d'un fonds plus sûr que
l'ornement. D'aucuns même, tout en tenant la Rôtisserie
pour une oeuvre délicieuse, regretteront qu'Anatole France
ait dilué, amenuisé, défiguré les Entretiens et ridiculisé
loisir Montfaucon en le muant en un ivrogne lettré mais
familier du coq-à-l'âne, plus savant en citations approximatives
qu'en théories savantes, et doué d'une ironie
qui, pour paraître fine en soi, perd de cette apparente
légèreté à la comparer au modèle.
Le roman de Montfaucon de Villars devient dans la Rôtisserie l'histoire apprêtée de Jérôme Coignard;
Gabalis, c'est M. d'Astarac, gascon; Rueil est voisin de
la Croix-des-Sablons; le Labyrinthe peut bien être l'Ile
aux Cygnes; un assassinat envoie dans un autre monde
Jérôme Coignard disserter sur les Salamandres et Villars
discuter sur l'hermétisme. Notre abbé essuie des sermons
de Gabalis; d'Astarac est un entêté prosélyte.

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MAGIE ET DILETTANTISME XXXVII
Le comte, au grand effroi de l'abbé, prêche le renoncement
au commerce charnel avec les femmes ainsi: « Renoncez
aux inutiles et fades plaisirs qu'on peut trouver avec
les femmes; la plus belle d'entre elles est horrible
auprès de la moindre sylphide; aucun dégoût ne suit
jamais nos sages embrassements... que vous êtes à
plaindre de ne pouvoir goûter les voluptés philosophiques.
» Anatole France, qui confond les sexes dans
les êtres intermédiaires, réduit ainsi la comparaison:
« Les Salamandres sont telles qu'auprès d'elles la
plus jolie personne de la cour ou de la ville n'est
qu'une répugnante guenon. » Villars n'alourdit point
son parallèle pour nous faire sourire.
La terminologie Salamandre comme toute cette synthèse occulte des esprits élémentaires, a un peu échappé
à France. Villars parle du Salamandre, et de la Sylphe.
Benvenuto Cellini avait popularisé les fils du feu en
souvenir de la crainte mystérieuse de son père; le Salamandre
est surtout un mâle qui copule avec des filles
d'Eve et la femme de Noé; Anatole France ne sait que
la Salamandre; M. d'Astarac veut joindre Tournebroche
à l'une d'elles; la nuance est importante; Villars
sait la philosophie et la Cabale; Anatole France a cueilli
au hasard des légendes premières qu'il veut rendre plaisantes.
Gabalis indique le secret pour fabriquer cabalistiquement
une Sylphe: concentrer le feu du monde
par des miroirs concaves dans un globe de verre,....
fermer un verre plein d'eau conglobé d'eau ou de terre...
M. d'Astarac apporte aussi à son pseudo-discepte un
« globe plein de poudre solaire »; le modèle et son ombre

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XXXVIII MAGIE ET DILETTANTISME
pratiquent tous d'eux l'invocation fatidique d'Agla.
Gabalis, relevant l'erreur des Juifs alexandrins, parle des gnomes désireux de devenir immortels (eux qui)
« avaient voulu gagner les bonnes grâces de nos filles
et leur avaient apporté des pierreries dont ils sont les
gardiens naturels; et ces auteurs ont cru, poursuit-il,
s'appuyant sur le Livre d'Enoch mal entendu, que
c'étaient les pièges que les Anges amoureux avaient
tendus à la chasteté de nos femmes ». M. d'Astarac
reprend à son compte ses traits; son Mosaïde traduit le
livre d'Enoch « que les chrétiens ont rejeté faute de le
comprendre »; quant à ces Anges suborneurs, Coignard
en répète lourdement l'histoire. « Je soupçonne,
dit-il, que ces anges étaient non point des sylphes
mais des marchands phéniciens... (parce qu'ils)
apprirent aux femmes l'usage des bracelets et des
colliers... »
M. d'Astarac rentre tout à coup dans la rôtisserie; Gabalis est si subrepticement chez l'abbé que Villars
le prend pour une sylphe; le père Ménétrier offre à
d'Astarac une place à table: « Je n'en ai nul besoin,
dit ce commensal au bon appétit, et il m'est facile de
passer un an, sans prendre aucune nourriture hors
un certain élixir dont la composition n'est connue
que des philosophes. » Le second Entretien se termine
par une scène plaisante; Gabalis s'excuse d'avoir par ses
discours retardé le dîner de l'abbé; celui-ci certifie qu'à
l'entendre parler, il ne pense point à d'autre nourriture:
« C'est pour vous que vous parlez, lui dit-il... Pour
moi, reprend le philosophe, il paraît bien que vous ne

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MAGIE ET DILETTANTISME XXXIX
savez guère ce que c'est que Philosophie. Les Sages
ne mangent que pour le plaisir et jamais pour la nécessité...
Et tandis qu'Anatole France cite avec Villars
le seul Cardan comme familier d'une nourriture sublimée,
Gabalis prend l'exemple du « presque adorable Paracelse
qui avant que d'être parvenu à la Monarchie de la
Sagesse, essaya de vivre plusieurs années en ne prenant
qu'un demi-scrupule de Quinte-Essence solaire. »
Il est évident que pour la nuance et la délicatesse, Montfaucon, là encore, n'est pas égalé. Enfin sans parler
de l'atmosphère colorée dont France a pris au moins la
teinte avec bien d'autres traits, on peut relever un petit
parallèle.
Alors que Gabalis, au corps défendant de l'abbé, lui propose la chaste union avec une nymphe et la lui rend
redoutable par la jalousie de ce peuple aérien, Anatole
France reprend le même motif en proposant à Jacques
Tournebroche dans les mêmes termes la conjonction avec
une Salamandre.

Montfaucon de Villars écrit: Anatole France transcrit:
... La jalousie de ceux-ci ... Les Salamandres ne se est cruelle, comme le divin laissent pas trahir impuné- Paracelse nous l'a fait voir ment... Le divin Paracelse en dans une aventure qu'il raconte rapporte un exemple qui suf- et qui a été vue de toute la fira... Il y avait dans la ville ville de Stauffenberg. Un phi- allemande de Staufen un phi- losophe, avec qui une nymphe losophe spagyrique qui avait était entrée en commerce comme vous, commerce avec d'immortalité, fut assez mal- une Salamandre. Il fut assez honnête homme pour aimer dépravé pour la tromper igno- une femme; comme il venait minieusement avec une femme,
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