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Réfer. : AL0800B
Auteur : Geber.
Titre : La Somme de la perfection.
S/titre : ou l'abrégé du magistère
parfait. Second Livre
Editeur : André Cailleau. Paris. B. d. Ph. C. T-I.
Date éd. : 1741 .


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250 LA SOMME DE GEBER.
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S E C O N D L I V R E D E L A S O M M E DE LA PERFECTION D E G E B E R
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P R E F A C E.
Division de ce second Livre, en trois parties.
pict Près avoir traité des Principes
du Magistère dans le Livre précédent, il ne nous reste plus qu'à faire voir, comme nous l'avons promis, en quoi consiste
l'accomplissement de notre Art, par un
Discours qui l'explique clairement. Or la
connaissance de la perfection consiste en
trois choses. Car nous devons premièrement
examiner les choses, par le moyen

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LA SOMME DE GEBER. 251
desquelles nous pouvons découvrir plus
facilement en quoi consiste la perfection
de notre Oeuvre. En second lieu, nous avons
à examiner quelle est la Médecine
qui doit nécessairement donner la perfection,
& rechercher en quoi on la peut
mieux trouver, & d'où on la peut plus
prochainement tirer, afin de parfaire les
Imparfaits de quelque manière que ce soit.
Enfin nous devons considérer les Artifices,
par le moyen desquels nous puissions
connaître si la perfection est véritable
& accomplie. Quand nous aurons
suffisamment traité de ces trois choses,
nous aurons donné une idée & une entière
connaissance de la perfection, autant
qu'il est nécessaire pour notre Art.

pict
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252 LA SOMME DE GEBER.
pict

P R E M I E R E P A R T I E
DU SECOND LIVRE.
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C H A P I T R E I.
De la Connaissance des choses, par lesquelles
on peut découvrir la possibilité de la perfection, & la Manière de la faire.
O N ne saurait connaître comment se fait la transmutation des Corps imparfaits & de l'Argent-vif, si auparavant
l'on n'a une véritable connaissance de leur
Nature, & si l'on ne sait quelles en sont
les Racines & les Principes. Je donnerai
donc premièrement la connaissance des
Principes des Corps ou Métaux, en déclarant
ce qu'ils sont par leurs propres Causes,
& ce qu'ils ont en eux de bon & de
mauvais. Ensuite je ferai voir quelles sont
les Natures & les Essences de tous ces
Corps, avec toutes leurs propriétés, & je
dirai les causes de leur imperfection, &
celles de leur perfection; ce que je prouverai
par des expériences manifestes.

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LA SOMME DE GEBER. 253

C H A P I T R E II.
De la nature du Soufre & de l'Arsenic.

I L est nécessaire avant toutes choses, de connaître la nature des Esprits, c'est- à-dire du Soufre, de l'Arsenic & de l'Argent-vif,
parce que ce sont les Principes
des Corps. J'ai dit ci-devant que le Soufre
& l'Arsenic étaient une graisse de la terre.
Ce qui est si vrai que cela se voit évidemment
par la facilité que le Soufre & l'Arsenic
ont à s'enflammer & à se fondre au feu,
n'y ayant que les huiles & les graisses, &
ce qui est de leur nature, qui s'enflamme
& qui se fonde facilement par la chaleur.
Ce qui nous fait voir que le Soufre, &
l'Arsenic qui lui ressemble, ont en eux-
mêmes deux causes de corruption ou d'imperfection,
qui sont l'une une Substance
inflammable, & l'autre des Fèces, ou impuretés
terrestres. Et par ainsi il n'y a que
leur moyenne Substance, laquelle tient le
milieu entre l'inflammable & l'impur, qui
puisse servir à donner la perfection. Or la
raison pour laquelle la Substance inflammable
& les Fèces impures de ces deux
Esprits, causent la corruption & l'imperfection,
c'est premièrement à l'égard des
Fèces terrestres & grossières, qu'elles empêchent

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254 LA SOMME DE GEBER.
la fusion & la pénétration. Et
pour ce qui est de la Substance inflammable,
c'est qu'elle ne peut soutenir le feu, ni
par conséquent donner la fixité; & que
c'est elle qui étant jointe avec les Corps,
leur donne la noirceur de quelque espèce
qu'elle soit. Il n'y a donc que la moyenne
Substance de ces deux Esprits, qui puisse
être cause de la perfection, parce qu'elle
n'est pas si terrestre, qu'elle ne puisse entrer
facilement, ce qui vient de ce qu'elle
est bien fondante, & que ses parties subtiles
ne sont pas si volatiles, qu'elles ne demeurent
assez de temps dans le feu pour faire
leur action sur les Corps & les changer.
Cette moyenne Substance ne peut néanmoins
communiquer la perfection aux Métaux
imparfaits ni au Vif-argent, si auparavant
elle n'est rendue fixe. Car n'étant
pas fixe d'elle-même, quoiqu'elle ne s'enfuie
pas d'abord du feu, & qu'elle y demeure
assez pour faire impression sur les
Corps; le changement pourtant qu'elle
fait sur ces Corps, n'est pas stable, ne demeurant
pas toujours, & n'étant pas à toute
épreuve.
Il s'ensuit de ce que nous venons de dire, que l'Artiste doit nécessairement séparer
la moyenne Substance du Soufre &
de l'Arsenic pour s'en servir en notre Art.
Ce que quelques-uns ont cru impossible,

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LA SOMME DE GEBER. 255
à cause que cette moyenne Substance est
fortement mêlée & unie d'une union naturelle
avec les autres parties de ces deux
Esprits. Mais ces gens-là disent manifestement
le contraire de ce qu'ils peuvent
faire. Car s'ils calcinent le Soufre, je ne
dis pas fortement, mais jusqu'à ce qu'il ne
se puisse plus fondre ni s'enflammer, il est
certain que cette Calcination ne se pourra
faire, sans qu'il y ait séparation de ses parties.
Parce que le Soufre demeurant dans
sa Composition naturelle, & dans sa simple
Substance; [c'est-à-dire tel qu'il a été
produit par la nature,] il doit nécessairement
s'enflammer & brûler. Et par conséquent
ne brûlant plus, il faut que par la
séparation que l'artifice a fait des différentes
Substances qui sont en lui, sa partie inflammable
ait été détachée & séparée de
celle qui ne l'est pas. C'est pourquoi, s'il se
peut faire qu'en calcinant le Soufre, on
puisse venir jusqu'à lui ôter tout ce qu'il a
d'inflammable, [comme on le peut,] l'expérience
doit convaincre ces gens-là, que
l'on peut absolument séparer les différentes
parties du Soufre les unes des autres.
Mais parce qu'ils n'ont pas eu assez d'adresse
pour faire cette séparation, ils sont persuadés
qu'elle n'est pas possible.
Ce que nous avons dit jusques ici dans ce Chapitre, fait voir que le Soufre n'est

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256 LA SOMME DE GEBER.
point la véritable Matière, dont l'on doive
se servir dans notre Art; & qu'il n'y a
en lui, tout au plus, qu'une de ses parties
qui puisse y être utile. Et j'ai enseigné par
quel artifice on peut faire la séparation de
cette partie d'avec les autres.
Pour ce qui est de l'Arsenic, parce que dans la Racine & le Principe de sa Composition,
il y a eu plusieurs de ses parties
inflammables qui ont été dissipées par l'action
de la Nature, qui en a fait le mélange,
il n'est pas si difficile de faire la séparation
de ses parties, que de celle du Soufre.
Mais l'Arsenic ne peut qu'être Teinture
pour le blanc, comme le Soufre pour
le rouge. C'est pourquoi il faut s'appliquer,
surtout à faire adroitement la séparation
des parties du Soufre, comme devant être
d'une plus grande utilité.

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C H A P I T R E III.
De la Nature du Mercure ou Argent-vif.

L 'Argent-vif a tout de même des superfluités qu'il faut lui ôter. Car il a deux causes d'imperfection: l'une est une Substance
terrestre, impure, & l'autre une humidité
ou aquosité superflue & volatile, laquelle
s'évapore au feu, mais sans s'enflammer.
Quelques-uns ont cru pourtant,
que
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LA SOMME DE GEBER. 257
que l'Argent-vif n'avait point de terrestréité
superflue & impure: Mais ils n'ont
pas raison, l'expérience faisant voir qu'il a
beaucoup de lividité ou de noirceur, &
que sa blancheur n'est pas assez pure, ni
bien nette, [ce qui ne peut provenir que
d'une terre impure.] Outre qu'il ne faut
pas être grand Artiste pour tirer de lui une
terre noire & semblable à de la lie. Car
pour le faire, il n'y a qu'à le laver de la
manière que je dirai ensuite.
Mais comme on peut perfectionner l'Argent-vif en deux manières, l'une en faisant
une Médecine de lui, & l'autre en lui
donnant la perfection par le moyen d'une
Médecine; il faut aussi le préparer, & le
purifier de deux façons différentes. La première,
qui est celle dont nous parlons, se
fait par la Sublimation, afin d'en faire une
Médecine. L'autre manière dont nous parlerons
ensuite, se fait par la Lotion [c'est-
à-dire en le lavant] & celle-là c'est pour
le coaguler. Ainsi pour du Mercure en
pouvoir faire l'Elixir, ou la Médecine
qui donne la perfection, on doit premièrement
le bien purifier par la Sublimation de
toutes ses fèces & impuretés grossières,
afin que venant à en faire la projection sur
les Corps imparfaits, il ne leur communique
pas une couleur plombée & livide. Et
il faut encore lui ôter son aquosité volatile,
Tome I. Y
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258 LA SOMME DE GEBER.
de crainte que la Médecine que l'on
en ferait ne s'évaporât & ne s'en allât
toute en fumée dans la projection. De sorte
qu'il ne faut conserver que sa moyenne
Substance, pour en faire la Médecine;
parce qu'il n'y a en lui que cette moyenne
Substance toute seule, qui ait cette
propriété de ne se point brûler ni se consumer
au feu, & qui empêche les Corps
auxquels elle s'unit, d'être ni brûlés ni
consumés: Et qu'outre cela elle demeure
& persévère dans le feu, sans s'évaporer;
& qu'enfin elle donne la fixité à ce qui est
volatil.
J'ai déjà fait voir ailleurs, dans les Discours que j'en ai fait, que l'Argent-vif était
ce qui donnait la perfection. Et cela
même se vérifie par expérience. Car nous
voyons que l'Argent-vif s'attache plus fortement,
& qu'il s'unit plus parfaitement,
premièrement à d'autre Argent-vif, puis
à l'Or, & après l'Or à l'Argent. Ce qui
fait voir évidemment, que l'Or & l'Argent,
qui sont les deux Métaux parfaits,
participent plus de la nature de l'Argent-
vif, que les autres Corps Métalliques;
que nous jugeons par-là, n'avoir pas tant
de conformité avec lui, & que nous trouvons
véritablement être moins participant
de sa nature D'ailleurs, on voit que tout
ce qui demeure plus longtemps au feu, &

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LA SOMME DE GEBER. 259
ce qui lui résiste mieux sans se brûler, a le
plus d'Argent-vif. Et par ainsi l'Argent-
vif est ce qui donne la perfection, & ce
qui empêche les Corps Métalliques de
brûler, & de se consumer dans le feu, qui
est le dernier degré, & la plus grande marque
de perfection.
On se sert du second degré ou moyen de purifier l'Argent-vif, pour lui donner
la Coagulation. Pour le faire, il n'y a seulement
qu'à le laver tout un jour, afin de
lui ôter par ce moyen ce qu'il a de terrestre
& d'impur. Cela se fait ainsi. On prend
un plat de terre, dans lequel on met l'Argent-vif
que l'on veut purifier. On verse
par-dessus de bon vinaigre, ou quelque
autre liqueur semblable, tant que l'Argent-
vif en soit tout couvert. On met ensuite
le plat sur un feu fort doux, où on le tient
sans qu'il bouille. Il faut remuer incessamment
l'Argent-vif avec le doigt, sur le
fond du plat, afin qu'il se mette en fort menues
parties, comme si c'était une Poudre
Blanche très subtile, continuant à remuer
toujours, jusqu'à ce que tout le vinaigre
soit évaporé, & que l'Argent-vif se
réunisse, & reprenne sa première forme.
Après quoi, on le lave avec de l'eau, &
l'on jette tout ce qui en sort de crasse noire,
qui demeure attachée au plat. On réitère
cette Opération, jusqu'à ce que l'on
Y ij
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260 LA SOMME DE GEBER.
voie que l'Argent-vif ait entièrement perdu
sa couleur livide & noirâtre, que ses
terrestréités lui causent, & qu'il devienne
d'un beau bleu clair, mêlé d'une couleur
azurée, comme est celle des Cieux. Car
lors on peut dire qu'il a été parfaitement
bien lavé. L'Argent-vif étant en cet état,
il faut faire la projection dessus de la Médecine,
qui a la vertu de le coaguler, & il
se coagulera en Poudre, laquelle transmuera
les Corps imparfaits en Soleil & en
Lune, selon que la Médecine qui le coagulera,
& de laquelle nous parlerons ci-
après, aura été préparée.
On doit inférer de ce que je viens de dire, que l'Argent-vif, prit tel qu'il est au
sortir de la Mine, n'a pas la vertu de perfectionner
les Corps ou Métaux imparfaits:
mais que ce qui peut donner cette perfection,
c'est une chose qui est tirée & faite
de lui par notre artifice. On peut dire la
même chose du Soufre & de l'Arsenic,
qui est semblable au Soufre Il ne faut
donc pas s'imaginer que naturellement
nous puissions faire ce que fait la Nature en
la production de ces choses, mais nous
l'imitons seulement par notre artifice naturel,
par le moyen duquel nous les élevons
à pouvoir donner la perfection aux Corps
imparfaits.

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LA SOMME DE GEBER. 261
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C H A P I T R E IV.
De la Nature de la Marcassite, de la Magnésie
& de la Tutie.
I L nous reste à parler encore en particulier des autres Esprits, c'est-à-dire de la Marcassite, de la Magnésie & de la
Tutie, qui font une forte impression sur
les Corps. Il faut donc dire quelle est
leur Nature, la considérant par ses Causes,
& par les expériences que l'on en a.
La Marcassite est composée de deux Substances, dont l'une est un Argent-vif mortifié,
& qui approche de la fixité: Et l'autre
est un Soufre adustible [c'est-à-dire
qui s'enflamme & se brûle.] Et certes l'expérience
fait voir manifestement que la
Marcassite a un Soufre en elle. Car lorsqu'on
vient à la sublimer, il en sort & il
s'en élève visiblement une Substance sulfureuse
qui se brûle. Et sans la sublimer,
on peut encore remarquer par un autre
moyen, que la Marcassite a du Soufre. Car
si on la met au feu pour la faire rougir,
elle ne rougit point qu'auparavant elle ne
se soit enflammée par l'adustion de son
Soufre. D'ailleurs, il paraît manifestement
qu'elle a aussi de l'Argent-vif; parce
qu'elle donne au Cuivre la blancheur

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262 LA SOMME DE GEBER.
du véritable Argent, comme fait l'Argent-
vif lui-même. Outre que lorsqu'on la sublime,
on voit qu'elle prend la couleur
du bleu céleste; & elle a évidemment une
lueur métallique. Ce qui fait voir à ceux
qui font ces Opérations sur elle, qu'elle
a en soi & en sa Racine les deux Substances
de Soufre & d'Argent-vif.
Il est aisé de prouver par les mêmes expériences, que la Magnésie est composée
d'un Soufre plus mat & plus trouble,
d'un Argent-vif plus terrestre & plus crasseux;
& que son Soufre est plus fixe &
moins inflammable, que celui de la Marcassite;
& qu'ainsi elle a plus qu'elle de conformité
avec la nature de Mars.
Pour la Tutie, ce n'est qu'une fumée des Corps blancs. Ce qui se connaît par
une expérience évidente. Car premièrement
si l'on fait projection des deux fumées
qui sortent des Corps de Jupiter &
de Vénus, & qui s'attachent conjointement
aux murailles des fournaises des Fondeurs,
& de ceux qui travaillent sur ces
deux Métaux; le mélange de ces deux fumées
fait la même impression & le même effet
que la Tutie. Secondement, parce que
cette fumée des Métaux, ni la Tutie non
plus, ne se remettent point en Corps, si l'une
& l'autre n'est mêlée avec quelque Métal.
Or, comme la Tutie est la fumée des

@

LA SOMME DE GEBER. 263
Corps blancs, elle ne donne point aux
Corps blancs la Teinture orangée, mais
seulement aux Corps ou Métaux rouges;
parce que l'orangé n'est autre chose qu'un
mélange proportionné du rouge & du
blanc. Au reste la Tutie, subtile comme
elle est, pénètre profondément dans les
Corps, & par ainsi elle les altère & les change
mieux que ne fait le Métal d'où elle est
sortie. Et ce changement souffre mieux l'examen,
pourvu qu'on le fasse avec tant
soit peu d'artifice, de la manière que je l'ai
déjà dit.
Et partant, tous les Corps qui reçoivent quelque altération, ils la reçoivent
nécessairement par le moyen & par la vertu
de l'Argent-vif, ou du Soufre, ou des choses
semblables, parce qu'il n'y a que cela
seul qui se communique, & qui s'unisse
naturellement aux Corps ou Métaux, à
cause de la grande conformité qui est entre
eux.

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C H A P I T R E V.
De la Nature du Soleil.
I L faut maintenant parler à fond des Corps Métalliques, & découvrir leur Essence cachée, en reprenant le Discours
que nous en avons fait dans le Livre précédent,

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264 LA SOMME DE GEBER.
auquel nous ajouterons beaucoup
de choses nécessaires. Nous parlerons donc
premièrement du Soleil, puis de la Lune,
& ensuite des autres Corps Métalliques,
& nous en dirons tout ce qui sera nécessaire
pour en donner la connaissance. Et en
tout cela nous n'avancerons rien, que
nous ne prouvions par les expériences que
l'on en peut faire.
Le Soleil est formé d'un Argent-vif très subtil, & de peu de Soufre fort pur,
fixe & clair, qui a une rougeur nette, qui
est altéré & changé en sa nature, & qui
fixe & teint cet Argent-vif. Et comme ce
Soufre n'est pas également coloré, & qu'il
y en a qui est plus teint l'un que l'autre,
de-là vient qu'il y a aussi de l'Or qui est
nécessairement plus jaune, & d'autre qui
l'est moins.
Or il est évident que l'Or est formé de la plus subtile Substance de l'Argent-vif,
parce que l'Argent-vif, qui ne s'attache
uniquement qu'à ce qui est de sa même
nature, & qui ne reçoit point tout ce qui
n'en est pas, s'attache facilement & s'unit
fortement à l'Or, de sorte qu'il semble
l'embrasser. Il ne faut point d'autre preuve
pour montrer que cette Substance de
l'Argent-vif, de laquelle l'Or est formé,
est claire & nette, que la splendeur & l'éclat
qu'à l'Or, qui brille aussi bien la nuit
qu'en
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LA SOMME DE GEBER. 265
qu'en plein jour. Ce même Argent-vif
doit aussi nécessairement être fixe, & sans
nul mélange de Soufre impur & combustible;
parce que l'Or ne diminue & ne s'enflamme
point dans le feu, quoiqu'on l'y
fasse rougir & qu'on l'y fonde. Son Soufre
est tingent [C'est-à-dire qu'il teint l'Argent-
vif] parce que le Soufre minéral étant mêlé
avec l'Argent-vif vulgaire, & étant sublimé
avec lui, lui communique une couleur
rouge qui est ce qu'on appelle le Cinabre
artificiel, & que ce même Soufre
étant amalgamé avec les Corps Métalliques,
& sublimé avec eux à fort feu, en
sorte que ce que les Métaux ont de plus
subtil, soit élevé & sublimé avec lui, cette
Sublimation devient très jaune. Ce n'est
donc que la pure Substance du Soufre qui
fait une couleur nette & pure dans les Métaux.
Et c'est par conséquent le Soufre
impur qui leur donne une couleur impure
& imparfaite. Il n'y a qu'à considérer l'Or,
pour être persuadé qu'il est jaune, & celui
qui en douterait serait aveugle.
La Matière de l'Essence de l'Or, n'est donc autre que la Substance très
subtile & pure de l'Argent-vif, laquelle a
été fixée par le mélange & par l'union de
la Matière très subtile & fixe du Soufre
incombustible, qui a une Teinture rouge
& claire. Mais il y a pourtant plus d'Argent-vif
Tome I. * Z
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266 LA SOMME DE GEBER.
que de Soufre dans la composition
de l'Or. Ce qui se connaît par la facilité
qu'à l'Argent-vif de s'attacher à l'Or,
ce que ne fait pas le Soufre. Ainsi, si l'on
veut faire quelque altération & quelque
changement dans les Métaux imparfaits,
on doit se proposer l'Or pour modèle de
ce que l'on doit faire, & tâcher de réduire
toujours ces Métaux à la même égalité
qu'est celle de l'Or. Nous en avons ci-devant
enseigné le moyen.
Au reste, parce que les parties, dont l'Or a été premièrement formé, étaient
subtiles & fixes, elles se sont aussi beaucoup
resserrées & condensées, & c'est ce
qui rend l'Or si pesant. D'ailleurs, comme
la Nature a mis longtemps à le cuire &
à le digérer, par une chaleur fort tempérée,
ses parties [les plus crues & volatiles]
se sont exhalées lentement & peu à
peu; & par ainsi il a été épaissi parfaitement
& comme il le faut, dans le dernier
mélange qui s'est fait de ses Principes: &
c'est ce qui fait qu'il ne se fond qu'après
avoir rougi.
Il se voit, de ce que nous venons de dire, que la perfection des Métaux dépend
de trois choses. Premièrement, de la
grande quantité de leur Argent-vif. Secondement
de l'uniformité & égalité de leurs
Substances, qui se fait par un mélange

@

LA SOMME DE GEBER. 267
égal & bien proportionné de leurs Principes.
Et en troisième lieu, de ce qu'ils s'endurcissent
& s'épaississent par une longue &
modérée digestion. Et par ainsi l'impureté
& l'imperfection des Métaux, proviendra
du trop de Soufre, de la diversité de Substance,
& d'une digestion précipitée, qui
les endurcit, & les épaissit trop soudainement.
Ainsi, si le Soufre, qui vient à se mêler avec l'Argent-vif, pèche en quantité & en
qualité, il s'en formera nécessairement divers
Métaux imparfaits, selon la différente
proportion de ce Soufre, & selon qu'il
sera bon ou mauvais. Car le Soufre [qui
entre dans la composition des Métaux] est
ou fixe, & n'est pas tout combustible, ou
il l'est entièrement. Ou ce Soufre est volatil:
& il l'est, ou en tant que Soufre, ou
non pas comme Soufre. Ou bien il est en
partie volatil, & en partie fixe. De plus, ce
Soufre, ou n'est Soufre qu'en partie, ou
en partie il ne l'est pas. Et ce qui est Soufre,
est ou tout pur, ou tout impur. Ou
il y en a seulement la moitié d'impur, ou il
n'y en a que fort peu. Le Soufre est encore
ou en grande quantité, & ainsi il domine
l'Argent-vif. Ou il y en a peu, & l'Argent-vif
a le dessus. Ou ces deux Principes
sont si bien proportionnés, qu'il n'y
en a pas plus de l'un que de l'autre. Enfin,
Z ij
@

268 LA SOMME DE GEBER.
ou ce Soufre est blanc, ou il est rouge,
ou il tient le milieu entre ces deux couleurs.
Et c'est ce différent mélange de ces
deux Principes, qui produit nécessairement
dans la Nature différents Corps Métalliques,
& d'autres semblables Corps,
tels que sont les Métallions. Nous allons
examiner cette différence des Métaux, &
nous en rapporterons les Causes & les propriétés,
que nous prouverons par des expériences
sensibles.

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C H A P I T R E VI.
De la Nature de la Lune.
N Ous avons dit dans le Chapitre précédent que l'Or se forme lorsqu'un Soufre pur, fixe, rouge & clair, se mêle
de telle sorte avec un Argent-vif pur &
net, que non seulement le Soufre ne domine
pas, mais que l'Argent-vif y soit en
plus grande quantité. Que si un Soufre
net, fixe, blanc, d'une blancheur pure &
claire, vient à se mêler avec un Argent-
vif pur, fixe & clair, & que le Soufre ne
domine pas, mais qu'il y ait tant soit peu
plus d'Argent-vif, il s'en formera de l'Argent,
qui est un Métal parfait, mais pourtant
moins pur & plus grossier que n'est
l'Or. Car ses parties ne sont pas si serrées

@

LA SOMME DE GEBER. 269
que celles de l'Or; & par conséquent il
n'est pas si pesant que l'Or. L'Argent n'est
pas encore si fixe que l'Or, comme il paraît
en ce qu'il diminue dans le feu: Ce qui
est une marque que son Soufre n'est pas
tout à fait fixe ni incombustible, puisqu'il
s'enflamme un peu, lorsqu'on fait rougir
ce Métal dans le feu. Or quand je dis que
le Soufre de l'Argent n'est pas fixe, cela
se doit entendre par rapport à celui de l'Or,
n'étant pas impossible que le même Soufre
soit fixe, si on le compare avec un autre
qui l'est moins, & qu'il ne soit pas fixe,
si on le considère par rapport à un autre
qui l'est plus. C'est en ce sens, qu'à l'égard
de l'Or le Soufre de la Lune n'est pas
fixe, mais combustible; & qu'en faisant
comparaison de l'Argent avec les Métaux
qui sont imparfaits, son Soufre est fixe &
incombustible.

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C H A P I T R E VII.
De la Nature de Mars, où il est traité des
Effets du Soufre & du Mercure, & des Causes de la corruption & de la perfection des Métaux.
S I un Soufre fixe & terrestre, se trouve mêlé avec un Argent-vif qui soit pareillement fixe & terrestre, & si tous deux
Z iij
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270 LA SOMME DE GEBER.
ont une blancheur impure & livide, ou
noirâtre; & si dans la composition il y a
beaucoup plus de ce Soufre fixe que d'Argent-vif,
de ce mélange il s'en fait du fer.
Et parce que l'excès du Soufre fixe dans
la composition des Métaux, en empêche
la fusion, il s'ensuit de-là que le Soufre
fixe ne se fond pas si promptement que
fait l'Argent-vif; au lieu que celui qui n'est
pas fixe se fond plus tôt. Ce qui nous fait
connaître manifestement pourquoi quelques
Métaux se fondent facilement, &
promptement, & d'où vient qu'il y en a
d'autres qui sont fort longs & fort difficiles
à fondre. Car ceux qui ont le plus de Soufre
fixe, se fondent plus lentement: & ceux
qui ont le plus de Soufre adustible, se fondent
plus tôt. Ce qu'il est bien aisé de faire
voir. Car pour preuve que le Soufre fixe
des Métaux, est ce qui fait qu'ils sont plus
difficiles à fondre; c'est que le Soufre lui-
même ne peut jamais devenir fixe, s'il n'est
calciné, & quand il est calciné il n'est plus
fusible. Et par conséquent c'est le Soufre fixe
des Métaux qui en empêche la fusion.
Or je sais par expérience que le Soufre ne
peut être fixe: s'il n'est calciné. Parce
qu'ayant essayé de le fixer sans l'avoir calciné,
j'ai trouvé qu'il était toujours volatil,
& qu'il s'enfuyait, jusqu'à ce qu'il fût changé
en une terre semblable à de la chaux.

@

LA SOMME DE GEBER. 271
Mais il n'en est pas ainsi de l'Argent-vif, qui peut être rendu fixe, & en le changeant
en terre, & sans qu'il soit besoin de l'y changer.
On le fixe & on le change bientôt en
terre, si on se hâte de faire sa fixation, en
le sublimant avec précipitation. Et on le
fixe tout de même par une Sublimation
lente & réitérée, sans qu'il soit changé en
terre, puisqu'il se fond alors de même
qu'un Métal. Et cela, je le sais pour l'avoir
fixé de ces deux manières; l'une hâtée
& précipitée, jusqu'à ce que son humidité
fût consumée, & l'autre lente, en le sublimant
plusieurs fois doucement & peu à peu.
Je l'ai vu & je l'ai trouvé, dis-je, par expérience,
comme je le dis.
Or la raison pour laquelle cela se fait ainsi, c'est que la Substance de l'Argent-vif est
visqueuse & serrée. On voit qu'elle est visqueuse
par la séparation qui s'en fait en
très menues parties, lorsqu'on l'imbibe &
qu'on l'amalgame avec d'autres choses.
Car sa viscosité paraît lors évidemment;
parce [qu'encore qu'il soit séparé en une
infinité de parties fort menues,] il s'attache
néanmoins, & il s'unit fortement à ce
avec quoi on le mêle. Il n'y a personne qui
ne voie tout de même que sa Substance
est solide & fort serrée. Car il ne faut que
le considérer & le soupeser, & l'on trouvera
qu'il est si pesant, lorsqu'il est tout pur,
Z iiij
@

272 LA SOMME DE GEBER.
qu'il pèse plus que l'Or même. D'ailleurs
sa composition est très forte, comme nous
l'avons déjà dit ci-devant, à cause de la
mixtion très exacte de ses deux Principes.
Et partant, l'Argent-vif peut être fixé,
sans que son humidité soit consumée, &
sans qu'il soit changé en terre. Car ses parties
étant bien unies ensemble, & sa composition
étant par conséquent très forte, ses
parties venant à être encore plus resserrées
par l'action du feu, cela fait qu'il résiste au
feu, qui ne saurait plus le détruire en cet
état, & la flamme même; pour grande &
violente qu'elle soit; n'a plus de prise sur
lui, & elle ne saurait ni le pénétrer, ni
le résoudre en fumée; parce qu'il est trop
serré pour pouvoir être raréfié, & que
d'ailleurs il ne peut point être brûlé, n'ayant
point de Soufre inflammable, qui est ce qui
rend les Corps adustibles, ou capables d'être
brûlés & consumés par le feu.
Nous avons découvert par-là deux Secrets admirables. L'un, pourquoi le feu
détruit les Métaux. Et de cela nous trouvons
trois causes. La première est un Soufre
adustible, qui est renfermé dans le profond
de leur Substance, lequel venant à
se brûler, diminue cette Substance en la résolvant
en fumée; jusqu'à ce qu'il l'ait entièrement
consumée, quelque quantité que
les Métaux aient d'Argent-vif bien fixe &

@

LA SOMME DE GEBER. 273
bien fusible. La seconde cause est extérieure,
& c'est la violence du feu de flamme,
qu'on augmente & qu'on entretient
toujours très forte, & qui touchant continuellement
les Métaux, les fond, les pénètre
& les résout en fumée, quelque fixes
qu'ils soient. La dernière cause, c'est la
Calcination des Métaux, qui les raréfie,
en éloignant leurs parties les unes des autres.
Car cet éloignement fait jour à la
flamme, qui les pénètre par ce moyen, &
qui les réduit en fumée, quelque parfaits
qu'ils puissent être. Que si ces trois causes
de la destruction des Métaux, concourent
& se trouvent ensemble, il est certain qu'ils
seront aisément détruits. Mais s'il en manque
quelqu'une, ils seront plus difficiles à
détruire à proportion que ces causes seront
moindres.
L'autre Secret que nous avons trouvé, c'est que nous avons connu par là, que la
bonté & la perfection des Métaux, consiste
dans leur Argent-vif. Car rien de tout ce
qui cause la destruction & l'anéantissement
des Métaux, ne pouvant diviser l'Argent-
vif en ses Principes: mais ou toute sa Substance
s'en allant de dessus le feu, ou y
demeurant toute entière, sans que rien s'en
perde; il faut nécessairement que la cause
de la perfection des Métaux, soit dans
l'Argent-vif. Louons donc & bénissons

@

274 LA SOMME DE GEBER.
Dieu qui a créé cet Argent-vif, & qui lui
a donné une Substance & des propriétés,
qui ne se rencontrent en nulle autre chose
de la Nature. De sorte que nous pouvons
trouver en cette Substance d'Argent-vif la
perfection, par un certain artifice, qui se
trouve en lui par une puissance prochaine.
Car c'est l'Argent-vif qui surmonte le feu,
& que le feu ne saurait vaincre: au contraire,
il se repose & il se plaît à demeurer
dans le feu.

----------------------------------------

C H A P I T R E VIII.
De la Nature de Vénus ou du Cuivre.
R Eprenons maintenant notre Discours. Quand le Soufre est impur, grossier, rouge, livide, que sa plus grande
partie est fixe, & la moindre non fixe, &
qu'il se mêle avec un Argent-vif grossier
& impur; de telle sorte qu'il n'y ait guère
plus ni guère moins de l'un que de
l'autre: de ce mélange il s'en forme du
Cuivre. Et il est aisé de juger que pour
faire ce Métal, ces deux Principes doivent
être mêlés de cette manière, si l'on
considère les effets qu'ils produisent naturellement
en lui. Car lorsqu'on le fait rougir
au feu, on en voit sortir une flamme,
comme est celle que fait le Soufre; ce

@

LA SOMME DE GEBER. 275
qui est une marque qu'il a un Soufre qui
n'est pas fixe. Outre que ce Métal diminue
dans le feu, par l'évaporation qui se
fait de ce mauvais Soufre. On connaît
néanmoins qu'il a beaucoup de Soufre fixe,
parce qu'en le faisant souvent rougir au
feu, & en le brûlant, après cela il ne se
fond pas si facilement, & il en devient plus
dur; ce qui ne peut provenir que de ce
qu'il a beaucoup de Soufre fixe. D'ailleurs,
il paraît par la couleur de ce Métal, que
son Soufre est rouge, livide, impur, &
qu'il est mêlé avec un Argent-vif impur &
plein de crasse. Ainsi on n'a pas besoin
d'autre preuve pour le vérifier.
De là on peut faire une expérience qui nous découvrira un Secret. Car puisque
tout ce qui est changé en Terre par l'action
de la chaleur se dissout facilement,
& se réduit en Eau, & que cela se fait, à
cause que le Feu rend plus subtiles les parties
sur quoi il agit, il s'ensuit de-là, que
quelque subtile que soit naturellement une
chose, elle le devient encore davantage,
si elle est réduite en cette nature de Terre,
[par la Calcination;] & qu'elle se dissout
mieux. Et partant les choses se dissolvent
mieux, à proportion qu'elles sont plus subtiles
& plus calcinées. Ce qui fait voir
quelle est la cause de la corruption & de
l'impureté de Mars & de Vénus, & qu'elle

@

276 LA SOMME DE GEBER.
ne provient que de la quantité qu'ils
ont de Soufre fixe, & non fixe, ou adustible
: Vénus en ayant plus d'adustible que
Mars, & Mars plus de fixe que Vénus.
Quand donc le Soufre fixe de ces deux
Métaux est devenu encore plus fixe, par
la chaleur du feu, ses parties deviennent
plus subtiles, & ce qui est disposé en lui à
se dissoudre, se dissout; comme il se voit
lorsqu'on expose ces deux Métaux sur la
vapeur du vinaigre. Car cette vapeur fait
sortir sur leur superficie, comme une fleur,
l'aluminosité [c'est-à-dire les parties alumineuses]
de leur Soufre, par le moyen de
la chaleur qui vient de cette vapeur, & qui
subtilise les parties superficielles, & les plus
proches de ces Métaux. Et si vous faites
bouillir ces deux Corps dans quelque Eau
pontique ou salée, vous trouverez qu'il
s'en dissoudra beaucoup par cette ébullition.
Et si l'on va dans les Mines de ces
deux Métaux, on verra distiller & s'attacher
à eux l'aluminosité, qui s'en dissout;
laquelle se change & se résout en eau, à
cause de sa ponticité ou salure, & de la facilité
qu'elle a à se dissoudre. Car il n'y a
rien de pontique ou salé, & qui se dissolve
facilement que l'Alun, & ce qui tient
de sa nature.
Pour ce qui est de ce que ces deux Métaux noircissent au feu, cela vient d'un

@

LA SOMME DE GEBER. 277
Soufre qui n'est pas fixe, & qui est adustible
qu'ils ont renfermé en eux. Et quoique
Vénus ait beaucoup de ce Soufre, &
que Mars en ait peu; néanmoins, comme
ce qu'il en a est presque fixe, c'est ce qui est
cause qu'on ne peut pas ôter à Mars cette
noirceur.
Nous avons fait voir ci-dessus que le Soufre qui n'est pas fixe est ce qui fait,
& ce qui facilite la fusion des Métaux; &
qu'au contraire le Soufre fixe n'a nulle fusion,
& qu'il l'empêche. Mais il n'en est pas
ainsi de l'Argent-vif fixe. Car quelque fixité
qu'il ait, il ne s'enfuit pas pour cela,
qu'il ne fasse point de fusion, ni qu'il l'empêche
de se faire. Je puis porter témoignage
de cette vérité. Car par quelque
moyen que j'aie pu imaginer de faire la
fusion, je n'ai jamais pu tenir le Soufre en
fusion après l'avoir fixé. Au lieu qu'ayant
fixé de l'Argent-vif, après l'avoir sublimé
plusieurs fois avec du Soufre fixe; ce Soufre
a été par ce moyen rendu bien fusible.
Ce qui fait voir évidemment que plus les Corps ou Métaux ont d'Argent-vif,
plus ils sont parfaits; & que ceux qui en
ont le moins, ont aussi moins de perfection.
C'est pourquoi je t'avertis, que [pour
faire le Magistère] tu dois faire en sorte
en toutes tes Opérations, que dans la Composition,
il y ait toujours plus d'Argent-

@

278 LA SOMME DE GEBER.
vif que du Soufre. Et que si tu peux faire
l'Oeuvre de l'Argent-vif tout seul, tu auras
trouvé la perfection qui est la plus précieuse,
& qui surpasse de beaucoup tout
ce que la Nature peut faire de plus parfait.
Car par elle tu pourras purifier les Corps
imparfaits, jusques dans leur profondeur,
& dans leur intérieur, ce que la Nature ne
saurait faire. Or on doit juger que les
Corps qui ont le plus d'Argent-vif, sont
les plus parfaits, parce qu'ils reçoivent
plus facilement l'Argent-vif que les autres,
& qu'ils s'y attachent mieux. Car nous
voyons que les Corps parfaits reçoivent
amiablement l'Argent-vif, comme étant de
leur même nature.
On voit par les choses que nous avons dites ci-devant, que dans les Corps ou
Métaux, il y a de deux sortes de Soufre.
L'un qui est caché dans la profondeur de
l'Argent-vif, & qui y est dès le commencement
de sa conformation, & l'autre qui
survient à l'Argent-vif, après qu'il est déjà
fait. On ne peut lui ôter ce dernier qu'avec
bien de la peine: mais il est impossible de
lui ôter le premier, par le moyen du feu,
de quelque artifice qu'on se serve, & quelque
opération qu'on fasse pour cela, à cause
que ce Soufre est intimement uni à lui,
& qu'il est né avec lui. L'expérience confirme
ce que nous venons de dire. Car

@

LA SOMME DE GEBER. 279
nous voyons que le feu détruit le Soufre
adustible des Métaux: mais il ne saurait
leur ôter leur Soufre fixe. Ainsi, quand
nous disons qu'on peut purifier les Métaux
en les calcinant, & en leur faisant reprendre
Corps, cela se doit entendre, qu'on
peut les dépouiller de leur Substance terrestre,
laquelle n'est pas unie intimement
à eux, ni dans le profond de leur nature.
Car de prétendre par le moyen du feu,
séparer les choses qui sont intimement unies;
cela ne se peut, si ce n'est par le
moyen de la Médecine de l'Argent-vif,
qui couvrirait & tempérerait cette Terre
ou ce Soufre, ou qui la séparerait du
Composé. Car on sépare en deux manières
la Substance terrestre ou sulfureuse,
qui est intimement unie à la nature du
Corps ou du Métal. Premièrement par la
Sublimation qu'on en fait avec la Tutie &
la Marcassite, lesquelles élèvent la Substance
de l'Argent-vif, & laissent le Soufre en
bas. Ce qu'elles font par la ressemblance
qu'elles ont, tant avec l'Argent-vif qu'avec
le Soufre, n'étant que deux fumées
qui sont composées d'Argent-vif & de Soufre;
mais qui ont beaucoup plus du premier
que du dernier. Et cela se voit par
expérience: parce que si vous les mêlez par
une forte & prompte fusion avec les Corps,
les Esprits qu'elles contiennent, enlèveront

@

280 LA SOMME DE GEBER.
les Corps avec eux, & les réduiront en
fumée. Et par ainsi ces deux Esprits séparent
des Corps cette terre sulfureuse. Secondement,
on peut séparer cette Substance
terrestre, qui est dans le Métal, en le
lavant & l'amalgamant avec l'Argent-vif,
comme nous l'avons dit ci-devant. Et la
raison en est, parce que l'Argent-vif ne
s'attache & ne retient que ce qui est de sa
nature, & laisse tout ce qui n'en est pas.

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C H A P I T R E IX.
De la Nature de Jupiter ou de l'Etain.

R Evenons à la composition des Métaux. Si le soufre, qui en est l'un des Principes, a un peu de fixité; s'il a une
blancheur impure, & s'il en a moins que
d'Argent-vif, si l'Argent-vif est impur,
en partie fixe & en partie volatil, & s'il
n'a qu'une blancheur impure & imparfaite;
de ce mélange, il se fera de l'Etain.
Les Opérations que l'on fait sur ce Métal pour le préparer [c'est-à-dire pour lui
ôter ses impuretés] font voir qu'il est composé
de la sorte. Car en le calcinant, on
sent la mauvaise odeur du Soufre qui en
sort; ce qui marque qu'il a un Soufre non
fixe ou adustible. Que si en s'exhalant,
ce Soufre ne fait pas une flamme bleue,
comme
@

LA SOMME DE GEBER. 281
comme est celle que fait le Soufre vulgaire,
lorsqu'il se brûle, il ne s'ensuit pas
pour cela qu'il soit fixe, parce que cela ne
vient nullement de sa fixité, mais de ce
que dans la composition de ce Métal, il
y a beaucoup plus d'Argent-vif, lequel
par son humidité empêche ce Soufre de
brûler si visiblement, qu'il puisse faire une
flamme.
Au reste, il y a deux sortes de Soufres, & deux différents Argents-vifs dans l'Etain.
L'un de ces Soufres est combustible,
puisque lorsqu'on le calcine, il rend la
même odeur que le Soufre vulgaire. L'autre
Soufre, qui est plus fixe, & qui pour
cette raison n'a point de mauvaise odeur,
comme le premier, se voit dans la chaux
de ce Métal, laquelle demeure dans le feu,
sans se brûler ni se consumer.
On remarque tout de même deux Argents-vifs, dans l'Etain: l'un qui n'est
pas fixe, & qui lui donne le cric, & l'autre
fixe, qui ne lui en donne point. L'expérience
nous fait voir le premier. Car
avant que l'Etain soit calciné, il a le cric,
& après avoir été calciné trois fois, il ne
l'a plus. Ce qui vient de ce que son Argent-vif
volatil, qui faisait le cric, s'est
exhalé dans la Calcination. Or il est certain
que c'est l'Argent-vif volatil de l'Etain
qui lui donne le cric. Car si on lave
Tome I. A a
@

282 LA SOMME DE GEBER.
du Plomb avec de l'Argent-vif, & qu'après
l'avoir lavé, on le fasse fondre à un
feu, qui ne soit pas plus fort, qu'il doit
l'être pour fondre le Plomb, il demeurera
une partie d'Argent-vif avec le Plomb,
qui lui donnera le cric, & le changera en
Etain. Cela se voit tout de même dans la
transmutation qui se fait de l'Etain en
Plomb. Car si on calcine plusieurs fois
l'Etain avec le Plomb, & si on lui donne
un feu propre à lui faire reprendre
Corps, il se convertira en Plomb. Et cette
transmutation se fera plus facilement, si
lorsque l'Etain est en fusion on lui ôte les
pellicules, qui se forment au-dessus, &
si on les calcine à fort feu. Mais vous serez
encore assurés que ces différentes Substances
se rencontrent dans l'Etain, si
vous pouvez trouver l'invention de le
conserver dans des vaisseaux propres pour
cela, & de faire la séparation de ces Substances,
par le moyen d'un certain degré
de feu, comme je l'ai fait, après l'avoir
découvert avec beaucoup de peine & de
travail. Ce qui m'a fait connaître que
j'avais eu raison de croire, que ce Métal
était composé de toutes ces différentes
Substances.
Que si vous me demandez ce qu'il reste de l'Etain, après qu'on l'a dépouillé de
ces deux Substances, qui ne sont pas fixes,

@

LA SOMME DE GEBER. 283
c'est-à-dire après qu'on lui a ôté
son Soufre combustible & son Mercure
volatil, je vais vous le dire, afin de vous
faire connaître parfaitement la composition
de ce Métal. Sachez donc qu'après
cela il reste un Corps livide & pesant
comme le Plomb, mais qui est plus blanc.
Ainsi c'est un Plomb très pur, dans la
composition duquel les deux Principes,
l'Argent-vif, & le Soufre, sont également
fixes, quoi qu'ils ne soient pas tous
deux égaux en quantité; parce qu'il y a plus
d'Argent-vif dans cette composition, comme
on le peut connaître par la facilité qu'a
l'Argent-vif à y entrer, tout tel qu'il est
en sa nature. Ce qui ne se ferait pas si facilement,
si l'Argent-vif n'y était pas en
plus grande quantité. C'est pour cette raison
que l'Argent-vif ne s'attache à Mars,
que par un très grand artifice; ni à Venus
non plus, à cause du peu d'Argent-vif
qu'ont ces deux Métaux dans leur composition.
Néanmoins Vénus, ayant plus
d'Argent-vif que Mars, comme il se voit,
en ce qu'elle est aisée à fondre; au lieu
que Mars ne se fond qu'avec une extrême
difficulté; l'Argent-vif, par conséquent ne
doit s'attacher que très difficilement à
Mars, & plus facilement à Vénus.
Or quand j'ai dit que dans ce Corps, que j'ai appelé Plomb très pur, les deux
A a ij
@

284 LA SOMME DE GEBER.
Substances qui en font la composition,
étaient fixes, j'ai voulu dire que leur fixation,
s'approchait d'une forte fixation,
& non pas qu'elles demeurassent toujours
fixes à toute épreuve. Et pour preuve de
cela, si l'on calcine ce Plomb très pur,
& qu'on en tienne la Calcination, ou la
chaux, dans un feu violent, ce feu ne
séparera point ces deux Principes l'un d'avec
l'autre; mais la Substance de ce Corps
montera, & se sublimera toute entière,
quoique néanmoins plus purifiée qu'elle
n'était.
Au reste, la Substance du Soufre adustible est plus aisée à séparer dans l'Etain,
que dans le Plomb: comme il se voit en
ce que Jupiter s'endurcit, qu'il se calcine,
& que son éclat s'augmente facilement.
Ce qui nous a fait connaître que son Soufre
adustible & son Mercure volatil (qui
sont les deux choses qui le corrompent &
qui l'infectent) ne sont pas de sa première
composition, ni exactement unies avec
ses Principes, mais qu'elles surviennent
après qu'il est déjà formé. Et c'est pour
cela qu'on les en peut facilement séparer,
& que les divers changements qu'on donne
à ce Métal, c'est-à-dire sa Mondification,
son Endurcissement & sa Fixation,
se font plus promptement que dans le
Plomb. Et il est aisé de deviner pourquoi

@

LA SOMME DE GEBER. 285
cela se fait, si l'on considère tout ce que
j'ai dit ci-devant, & la remarque particulière
que j'ai faite. Car après l'avoir calciné
& remis en Corps, lui ayant donné un
feu fort & violent, j'ai vu, par les vapeurs
qui s'élèvent dans sa Sublimation, qu'il
devenait orangé, ce qui est une propriété
du Soufre qui est fixe, & qui souffre la
calcination. Tellement que de cette expérience,
laquelle j'ai trouvée fort assurée,
& qui m'a confirmé dans mon opinion,
j'ai jugé que ce Métal avait beaucoup
de Soufre fixe dans sa composition. C'est
pourquoi j'exhorte tous ceux qui auront
envie de connaître la vérité en notre
Science, de travailler soigneusement pour
découvrir, & pour être convaincus de
tout ce que je viens d'avancer; & de ne
cesser leur recherche & leur étude, jusqu'à
ce qu'ils aient acquis la connaissance
des Principes des Corps & des propriétés
des Esprits, & qu'ils en aient une certitude
entière, sans se contenter de simples
conjectures. Je leur en donne la facilité
par la manière dont je l'ai enseignée dans
ce Livre, l'ayant dit suffisamment, & autant
qu'il est nécessaire pour notre Art.

pict
@

286 LA SOMME DE GEBER.
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C H A P I T R E X.
De la Nature de Saturne, ou du Plomb.

I L ne nous reste plus à faire que la description de Saturne. Ce Métal n'est en rien différent de Jupiter, si ce n'est
que sa Substance est plus impure, à cause
qu'il est composé d'un Argent-vif & d'un
Soufre plus grossier, & que son Soufre
combustible est plus fortement attaché à la
Substance de l'Argent-vif, qu'il ne l'est
dans Jupiter. Et enfin qu'il y a plus de
Soufre fixe dans sa composition. Nous en
allons rapporter les causes, & les prouver
par des expériences convaincantes.
Premièrement, il n'y a qu'à considérer ces deux Métaux pour juger que Saturne
a plus de terrestréité, & de fèces, que
Jupiter. Cela paraît encore en ce que la
première fois Saturne se calcine plus facilement
que Jupiter. Ce qui est une marque
qu'il a beaucoup plus de terrestréité.
Car l'expérience nous fait voir que les
Corps qui ont le plus de terrestréité se calcinent
plus facilement; & que ceux qui
en ont le moins, sont plus difficiles à calciner
parfaitement le Soleil. Enfin, il se
vérifie que Saturne a plus de terrestréité
& de fèces, que Jupiter, en ce que sa

@

LA SOMME DE GEBER. 287
noirceur & son impureté ne se purifient
ni ne s'en vont point en le calcinant, & en
le remettant plusieurs fois en corps: comme
l'on voit que cela se fait dans Jupiter. Ce
qui est une preuve que Saturne a beaucoup
plus d'impureté dans les Principes
de sa composition.
En second lieu, il est aisé de juger que tout ce que Saturne a de Soufre combustible
est plus fortement uni à la Substance
de son Argent-vif, qu'il ne l'est
dans Jupiter. Parce que par l'évaporation
il ne saurait se séparer si peu de ce mauvais
Soufre, (pourvu que la quantité en
soit un peu considérable) qu'il ne paraisse
d'une couleur orangée & fort teinte: outre
que ce qui demeure même de ce Soufre
au fond du Vaisseau, est de même
couleur. Ainsi il faut nécessairement de
trois choses l'une, ou que Saturne n'ait
point de Soufre qui soit combustible; ou
qu'il en ait bien peu; ou enfin que ce
qu'il en a soit fortement uni avec le Soufre
fixe, dans sa première composition.
Or on ne peut pas douter, que non seulement
il a un mauvais Soufre, & qu'il
n'en a pas peu, mais même qu'il en a beaucoup,
puisqu'il a l'odeur de ce Soufre;
qu'il conserve longtemps cette odeur, &
qu'il est bien difficile de la lui faire perdre.
Ce qui nous a fait connaître évidemment

@

288 LA SOMME DE GEBER.
que son Soufre combustible, est assurément
uni très exactement avec son Soufre
incombustible, lequel approche fort de la
nature du Soufre fixe: en sorte que ces
deux Soufres étant mêlés & unis avec son
Argent-vif, ils ne font tous ensemble qu'une
seule Substance homogène, c'est-à-dire
qui est tout de même nature. Et de là
vient que quand la nature du Soufre combustible
de ce Métal, vient à s'élever,
elle monte nécessairement avec le Soufre
incombustible, n'y ayant que lui qui puisse
faire la couleur orangée.
Nous avons dit en troisième lieu, qu'il y a plus de Soufre incombustible dans Saturne
que dans Jupiter. Ce qui est si vrai,
que dans la préparation que l'on donne à
la Chaux de ces deux Métaux [en les tenant
l'une & l'autre quelque temps dans le
feu] on voit que celle de Saturne devient
toute orangée; au lieu que celle de Jupiter
ne fait que blanchir. Ce qui nous a
fait connaître la cause pour laquelle Jupiter
s'endurcit plus tôt par la Calcination,
& pourquoi il ne perd pas si aisément la
facilité qu'il a à se fondre, que fait Saturne.
Car cela vient de ce que Saturne a plus de
Soufre & d'Argent-vif fixes, qui est ce
qui fait la dureté des métaux.
Or il y a deux choses qui font, & qui donnent la fusion: l'Argent-vif & le Soufre
fre
@

LA SOMME DE GEBER. 289
adustible. L'une desquelles, qui est
l'Argent-vif, est suffisante pour donner
une fusion parfaite, à quelque degré de
feu que ce puisse être; soit qu'il faille que
les Métaux rougissent auparavant que de
se fondre; soit qu'ils puissent être fondus
sans cela. C'est pourquoi comme dans
Jupiter il y a beaucoup d'Argent-vif, qui
n'est pas fixe, il a aussi une grande facilité
à se fondre fort promptement, & il
est difficile de la lui ôter.
La mollesse des Métaux vient tout de même de deux causes, qui sont un Argent-vif,
qui n'est pas fixe, & un Soufre
combustible. Et par ce qu'on ôte plus facilement
le Soufre combustible à Jupiter
qu'à Saturne, l'une des causes qui le rendent
mou, lui étant ôtée par la Calcination,
il faut nécessairement qu'il s'endurcisse;
au lieu que les deux choses qui font
la mollesse, étant fortement unies dans la
composition de Saturne, [& par conséquent,
ni l'une ni l'autre ne lui pouvant
être ôtée qu'avec difficulté,] cela est cause
qu'il ne peut pas s'endurcir si aisément.
Il y a néanmoins cette différence entre la
mollesse qui vient de l'Argent-vif, & celle
que fait le Soufre combustible, que celle-ci
est cassante & ployante; au lieu que
celle que fait l'Argent-vif s'étend & s'allonge
beaucoup. Et cela se voit manifestement
Tome I. * B b
@

290 LA SOMME DE GEBER.
par l'expérience. Car il est certain
que les Corps ou Métaux, qui ont quantité
d'Argent-vif, ont une grande extension;
& qu'au contraire ceux qui ont
peu d'Argent-vif ne peuvent guères être
étendus. C'est ce qui fait que Jupiter s'étend
plus facilement & plus délicatement
que Saturne; Saturne plus que Vénus;
celle-ci plus que Mars; la Lune plus que
Jupiter, & le Soleil beaucoup plus que la
Lune.
C'est donc l'Argent-vif & le Soufre fixes qui donnent la dureté aux Métaux: Et
ce qui fait leur mollesse, ce sont les deux
causes opposées à celle-là; c'est-à-dire
l'Argent-vif volatil, & le Soufre combustible.
Et c'est le Soufre qui n'est pas
fixe, & l'Argent-vif, quel qu'il soit, fixe
ou volatil, qui leur donnent la fusion.
Mais le Soufre qui n'est pas fixe donne nécessairement
la fusion au Métal sans qu'il
rougisse, comme on le voit par l'Arsenic,
[qui est un Soufre combustible] & qui
étant projeté sur les Métaux difficiles à
fondre, leur donne la fusion, sans qu'il soit
nécessaire qu'ils rougissent auparavant.
L'Argent-vif, qui n'est pas fixe, rend tout
de même les Métaux aisés à fondre. Mais
l'Argent-vif fixe, ne donne la fusion au
Métal qu'après que ce Métal s'est enflammé
& qu'il a rougi. Et partant, c'est le

@

LA SOMME DE GEBER. 291
Soufre fixe qui retarde & qui empêche
la fusion de quelque Métal que ce soit.
Ce qui nous découvre un grand Secret. Car puisque l'on trouve par l'expérience
que les Métaux qui ont le plus
d'Argent-vif sont les plus parfaits: il
s'ensuit nécessairement que les Métaux imparfaits,
qui ont le plus d'Argent-vif, s'approchent
aussi le plus de la perfection, & de
la nature des parfaits. Et par conséquent plus
les Métaux auront de Soufre, plus ils seront
impurs & imparfaits. D'où l'on doit inférer
qu'entre les imparfaits, Jupiter est
celui qui s'approche le plus des Corps
parfaits, puisqu'il a le plus d'Argent-vif,
qui est ce qui fait la perfection, & que par
cette même raison Saturne en est moins
proche; Vénus moins que Saturne, &
Mars moins que pas un. Cela s'entend,
si l'on considère ces Métaux à l'égard de
ce qui fait la perfection. Car ce serait toute
autre chose, si on les considérait par
rapport à la Médecine, qui les parfait,
qui supplée à ce qui leur manque, qui les
pénétrant jusque dans l'intérieur, raréfie
leur épaisseur, & qui pallie & qui couvre
leur noirceur & leur impureté, par
un éclat & un brillant qu'elle leur communique:
Parce qu'à cet égard Vénus est
plus capable de recevoir la perfection par
le moyen de cette Médecine; Mars la
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292 LA SOMME DE GEBER.
peut moins recevoir qu'elle; Jupiter
moins que Mars; & Saturne a le moins de
tous de disposition à la recevoir.
Cette diversité des Métaux & les Opérations que l'on a fait sur eux, nous ont
appris que pour leur donner la perfection,
il fallait les préparer différemment, & qu'ils
avaient besoin de différentes Médecines
pour cela. Car on a vu que les Métaux
durs, & qui rougissent au feu, avaient
besoin d'une Médecine qui put les ramollir,
& raréfier leur Substance intérieure
trop serrée, & la rendre uniforme & toute
égale partout: Et qu'au contraire aux
Métaux mous, & qui ne rougissent point
au feu, il fallait une Médecine qui les endurcît,
les resserrât & qui épaissit leur
Substance interne & cachée. Nous allons
voir quelles sont ces Médecines, nous
dirons quels sont leurs effets, & ce qui a
été cause qu'on les a inventées, ce qu'elles
laissent d'imparfait dans les Métaux,
& ce à quoi elles peuvent donner la perfection.

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LA SOMME DE GEBER. 293
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S E C O N D E P A R T I E DU SECOND LIVRE
D E S M E D E C I N E S en général, & de la nécessité d'une Médecine universelle, qui donne la perfection à tous les Métaux imparfaits, & d'où elle se peut mieux prendre, & plus prochainement.
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C H A P I T R E XI.
Qu'il doit nécessairement y avoir deux sortes
de Médecines, tant pour chaque Corps imparfait que pour l'Argent-vif, l'une au Blanc, l'autre au Rouge; mais qu'il n'y en a qu'une seule très parfaite, qui rend toutes les autres inutiles.
N Ous avons dit ci-devant. Que les Esprits avaient plus de conformité avec les Corps, que quoi que ce soit. Et
la raison que nous en avons apportée, c'est
qu'ils s'unissent mieux & plus amiablement
à eux, que nulle autre chose qui soit dans
la Nature. Ce qui m'a donné la première
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294 LA SOMME DE GEBER.
notion que les Esprits devaient être la
véritable Médecine pour altérer & changer
les Corps. Et c'est cela même qui fut
cause que j'employai toute mon industrie
pour trouver l'artifice de transmuer véritablement,
par le moyen des Esprits, chaque
Corps imparfait, en Lune & en Soleil
véritables & parfaits. Je crus donc,
qu'il fallait faire nécessairement différentes
Médecines de ces Esprits, selon la diversité
des choses qui devaient être transmuées.
Car y ayant de deux sortes de
ces choses-là, l'Argent-vit, qui est un
Esprit, & qui doit être coagulé & fixé
parfaitement, & les Corps qui n'ont pas
la perfection, c'est-à-dire les Métaux imparfaits;
& ces Métaux n'étant pas d'ailleurs
tous semblables, puisque les uns sont
durs & rougissent au feu, tels que sont
Mars & Vénus, & les autres sont mous,
qui ne rougissent point, comme sont Jupiter
& Saturne: il faut nécessairement que
la Médecine, qui doit donner la perfection
à tant de choses différentes, soit aussi différente
elle-même. Ainsi il faut une Médecine
particulière pour fixer & parfaire l'Argent-vif,
laquelle soit différente de celle, qui
doit donner la perfection aux Métaux imparfaits.
Et à l'égard de Vénus & de Mars,
qui rougissent au feu, il faut une autre
Médecine particulière pour eux, & qui

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LA SOMME DE GEBER. 295
soit différente de celle de Jupiter & de
Saturne, qui sont mous, & qui ne rougissent
point; parce que la nature de ces
Métaux étant visiblement différente, il est
certain que pour les rendre parfaits, il
leur faut des Médecines de différentes sortes.
D'ailleurs, quoique Mars & Vénus
aient cela de commun entr'eux, que tous
deux sont durs, ils ont néanmoins chacun
des propriétés particulières, qui les font
différer. Car Mars n'est pas fusible, & Vénus
l'est. Mars est entièrement livide,
plein de crasses & d'impuretés; & Vénus
non. Mars a une blancheur obscure, &
Vénus une rougeur impure & une verdeur.
En quoi l'on voit une grande différence.
De sorte que ces deux Métaux étant différents
en tant de choses, il faut de nécessité
que la Médecine, qui doit leur donner
la perfection, soit pareillement différente.
Il en est de même de Jupiter & de
Saturne. Car quoi que tous deux conviennent
en ce qu'ils sont mous, ils ne le
sont pas nécessairement de la même manière;
& ils diffèrent encore en plusieurs autres
choses. Par exemple, Jupiter est net, &
Saturne ne l'est pas: ainsi la Médecine qui
doit les perfectionner, ne doit pas être la
même. De plus, l'Argent-vif & les Métaux
imparfaits, qui peuvent être changés,
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296 LA SOMME DE GEBER.
sont transmués en Lune ou en Soleil:
ainsi il faut nécessairement qu'il y ait
une Médecine rouge, qui les transmue en
Soleil, & une blanche qui les change en
Lune. De manière qu'y ayant deux Médecines,
l'une Solaire & l'autre Lunaire,
pour chacun des quatre Métaux imparfaits,
il y aura par conséquent huit sortes
de Médecines pour la transmutation de
ces Métaux. Et parce que l'Argent-vif
peut être changé tout de même en Soleil
& en Lune, il y aura donc encore deux
Médecines particulières pour lui. Et ainsi
ce seront en tout dix Médecines nécessaires
pour donner la perfection, tant à
l'Argent-vif qu'aux Métaux imparfaits; ce
que j'ai trouvé avec beaucoup de peine &
de travail.
Mais après avoir longtemps travaillé, & après une étude opiniâtre & une longue
& profonde méditation, & de grandes
dépenses, j'ai enfin trouvé une seule Médecine
qui nous exempte de travailler à
toutes celles dont nous venons de parler.
Car elle ramollit le Métal qui est dur, &
endurcit celui qui est mou; elle fixe ce
qu'ils ont de volatil, elle purifie ce qu'ils
ont d'impur & leur donne enfin une
Teinture & un éclat qu'on ne saurait exprimer;
cette Teinture étant plus belle,

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LA SOMME DE GEBER. 297
& cet éclat plus brillant que ni la Teinture
ni l'éclat que la Nature donne aux deux
Métaux parfaits.
Nous traiterons par ordre & en particulier de ces Médecines; nous en dirons la
composition & les causes, & nous n'avancerons
rien que nous ne prouvions par expérience.
Pour cet effet, nous parlerons
premièrement des dix Médecines particulières,
& nous dirons en premier lieu
qu'elles sont celles des Métaux imparfaits;
ensuite celle de l'Argent-vif, & nous finirons
par la Médecine Universelle du
Magistère, qui donne généralement la
perfection à tous. Mais parce que les Métaux
imparfaits ont besoin d'être préparés
auparavant que de recevoir la perfection,
pour ne pas donner sujet à personne de se
plaindre, que par envie nous ayons celé
ou retranché quelque chose de notre
Science, nous commencerons par dire la
préparation qu'il faut donner aux Métaux
imparfaits, pour les disposer à recevoir
la perfection, soit au Blanc, soit au Rouge:
après quoi nous traiterons de toutes
les Médecines, & nous en dirons tout ce
qu'il sera nécessaire d'en savoir.

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298 LA SOMME DE GEBER.
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C H A P I T R E XII.
Qu'il faut donner une préparation particulière
à chaque Métal imparfait.
I L est aisé de connaître, par les choses que nous avons dites ci-devant, ce que c'est que la Nature, en travaillant à
la production des Métaux, laisse de superflu
ou de défectueux en chacun de ceux
qui sont imparfaits. Car nous avons découvert
la plus grande partie de leur nature,
& ce que nous en avons dit suffirait
pour les faire assez connaître. Mais parce
que nous n'avons pas donné une idée de
ces Métaux entière & accomplie, nous
achèverons de mettre ici ce que nous avons
omis, lorsque nous en avons traité
dans le Livre précédent.
Comme il y a donc deux sortes de Corps imparfaits qui peuvent être changés, deux
mous, Jupiter & Saturne, qui ne rougissent
point au feu, deux autres durs, Mars
& Vénus, qui ne sont point fusibles, ou
qui ne le sont au moins qu'après avoir
rougi, il est certain que la Nature nous
apprend par la différence qu'elle a mise entre
eux, que nous devons aussi les préparer
différemment: Or les deux premiers Corps
imparfaits, que nous avons dit être de

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LA SOMME DE GEBER. 299
même nature, je veux dire le Plomb noir
que dans notre Art on appelle Saturne,
& le Plomb blanc qui a le cric, & que
nous nommons ordinairement Jupiter sont
néanmoins bien différents, tant dans leur
essence profonde & cachée, que dans leur
apparence & leur extérieur. Car Saturne est
manifestement livide, pesant, noir, sans cric
& sans aucun son: au lieu que Jupiter est
blanc, quoiqu'un peu noirâtre, qu'il a le cric,
& qu'il a un petit son clair, comme nous l'avons
fait voir ci-devant, par les expériences
que nous en avons rapportées, & par
la déclaration de, leurs propres causes: Et
ce sont là autant de différences, par lesquelles
un Artiste judicieux peut considérer
les préparations qu'on leur doit donner,
& dans l'ordre qu'on les leur doit
donner, selon que ces différences sont ou
moindres ou plus grandes.
Nous traiterons de toutes ces préparations de suite. Nous commencerons par
celle des Métaux mous, & nous dirons
premièrement celles de Saturne; puis nous
viendrons à Jupiter, qui a une autre sorte
de mollesse que Saturne; nous continuerons
par les autres Métaux, & nous finirons
par les préparations que l'on doit donner à
l'Argent-vif pour le coaguler. Mais il faut
remarquer auparavant que dans la préparation
des Corps ou Métaux imparfaits,

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300 LA SOMME DE GEBER.
il n'y a rien de superflu à leur ôter de leur
intérieur, mais de leur extérieur seulement.

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C H A P I T R E XIII.
Que la Médecine doit ajouter ce qui est de
défectueux dans les Métaux imparfaits; & que la préparation, qu'on leur donne, pour recevoir cette Médecine, doit ôter ce qu'ils ont de superflu.
O N donne diverses préparations à Saturne, & à Jupiter aussi, selon qu'ils sont dans un degré ou plus proche ou
plus éloigné de la perfection. Or il y a
deux choses qui causent leur imperfection.
L'une qui leur est naturelle, étant profondément
enracinée en eux, & unie essentiellement
aux Principes de leur composition;
& c'est la terrestréité de leur Soufre,
& l'impureté de leur Argent-vif. L'autre
survient à cette première mixtion, ou à
ce premier mélange de leurs Principes, &
ce n'est autre chose qu'un Soufre combustible
& impur, & un Argent-vif sale &
plein d'ordure, qui sont des choses du
premier genre, [c'est-à-dire de la nature
des Esprits,] qui corrompent la Substance
de Saturne & de Jupiter. Pour la première,
il est impossible de la leur pouvoir

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