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Réfer. : AL0910A
Auteur : Crosset de la Haumerie.
Titre : Les Secrets les plus cachés de la Philosophie des Anciens.
S/titre : découverts et expliqués.

Editeur : D'Houry Fils. Paris.
Date éd. : 1722 .


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LES SECRETS
LES PLUS CACHES
DE LA PHILOSOPHIE
DES ANCIENS,
DECOUVERTS ET EXPLIQUES,
A la suite d'une HISTOIRE des plus curieuses.
Par M. CROSSET DE LA HAUMERIE.

pict
A PARIS, Chez D'HOURY fils, rue de la Harpe, devant la rue
S. Severin, au St Esprit. ------------------------- MDCCXXII. Avec Approbation & Privilege du Roy

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pict

P R E F A C E.
C OMME je n'ai eu d'autre motif que d'obliger le Public, en lui
faisant part des Curiosités
que contient ce petit Ouvrage;
je ne me suis pas attaché
trop scrupuleusement
à le remplir de ces beaux
termes dont la Langue
Française est ornée aujourd'hui,
ni à former ces brillantes
phrases, qui donnent
à la vérité plus de grâce à un
discours, mais qui n'augmentent
rien à l'essence du
a ij
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iv P R E'F A C E.
sujet que l'on traite. J'espère
cependant que quoiqu'il
ne s'y rencontre pas ce
pompeux arrangement de
mots, le Lecteur ne se repentira
pas d'avoir donné
quelques heures d'attention
à une Histoire qui renferme
tant & de si surprenantes
opérations, telles
que je suis certain qu'aucun
Philosophe ancien ni moderne
n'en a écrit de semblables,
& qui ne seraient
jamais venues à la connaissance
de personne, si je n'avais
pris le soin d'en faire un
recueil d'autant plus curieux,
qu'il est très-exact,
dans le temps même que ce

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P R E'F A C E. v
Philosophe les faisait, afin
de soulager ma mémoire, &
ne rien laisser échapper de
toutes les choses merveilleuses
que je rapporte, qu'il
a quasi toutes faites en ma
présence: la vérité y est toute
entière, sans y avoir rien
ajouté.
A l'égard des Traités qui suivent, je ne me serais pas
déterminé à les mettre sous
la presse, si quelques-uns de
mes amis ne s'étaient servi
de l'ascendant qu'ils ont sur
moi, pour m'y obliger. Je
souhaite que les Curieux &
les initiés dans les principes
y trouvent quelque chose
qui leur fasse plaisir; & que
a iij
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vj P R E'E F A C E.
ceux qui ne regardent la
lecture que comme un amusement,
ne s'imaginent
pas d'avoir perdu leur temps
que de l'avoir employé à les
lire. Quoiqu'il en soit, j'ose
me flatter que les uns & les
autres se sentiront excités à
s'approcher de la Nature plus
près qu'ils n'ont fait, se
voyant convaincus par des
raisonnements incontestables
que c'est par les méditations
que l'on fait sur ce
grand spectacle, qu'on acquiert
les vraies lumières,
& que lui seul en mérite une
perpétuelle avec d'autant
plus de raison, que nous ne
pouvons l'étudier sans en

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P R E'F A C E. vij
reconnaître l'Auteur: de
sorte que les réflexions que
cet étude occasionnera de
faire sur toutes ses admirables
productions, conduiront
insensiblement à donner
les louanges qui sont
dues à cet incomparable
Ouvrier; & après avoir
rendu ce qui est dû à cette
Intelligence par laquelle
cette grande machine est
muée & déterminée, on s'attachera
avec plaisir à en
considérer l'intérieur. C'est
l'unique vue que j'ai eue en
les donnant au Public.
J'ai divisé ce Livre en Traités, & je les ai mis dans
le même ordre que la Nature
a iiij
@

viij P R E'F A C E.
observe dans ses opérations
périodiques.
Je commence par faire connaître comment se produisent
les semences métalliques
dans les entrailles de
la terre; les moyens dont la
Nature se sert pour former
les métaux, & les différents
accidents qui les empêchent
de parvenir au point de perfection
où ils sont tous destinés.
Je donne ensuite une voie facile pour extraire les essences
des trois règnes, végétal,
animal & minéral,
dont on pourra se servir
dans les diverses maladies
dont on n'est que trop souvent

@

P R E'F A C E. ix
attaqué; se soulager &
même se procurer la santé,
ce que ceux même qui
n'ont jamais manipulé,
trouveront très-aisé par les
règles que j'enseigne.
Je montre le peu & même le mauvais effet que peuvent
produire les remèdes
qui ne sont pas entièrement
dégagés de leur terrestréité,
comme font ceux que l'on
vend assez ordinairement.
Ce n'est pas que j'ignore
qu'il y a plusieurs Artistes
fort habiles, & qui ne sont
que trop capables de leur
faire acquérir les qualités
qui leur sont nécessaires
pour agir efficacement

@

x P R E'E A C E.
mais le peu de profit qu'ils y
feraient les retient, & les
empêche de les pousser jusqu'au
degré où il faudrait
qu'ils fussent pour guérir
promptement les malades.
Je fais voir la nécessité indispensable qu'il y a de tirer
la véritable & pure essence
de l'or & de l'argent pour
en faire le grand oeuvre; &
je donne les moyens d'y
réussir en suivant les paroles
des anciens Philosophes.
Je fais connaître quelles sont les vraies matières
dont on se doit servir pour
travailler à cet oeuvre, qu'ils
ont tous appelé divin, par le
développement que je fais

@

P R E'F A C E. xj
des termes obscurs, énigmes
& paraboles dont les
Anciens onc usé pour ne pas
trop découvrir les arcanes
de cette Science: cela aidera
en même temps à faire revenir
des fausses préventions
où on se sera laissé aller en
lisant leurs écrits, par le
mauvais sens qu'on leur aura
donné, ou à se confirmer
dans les bonnes idées qu'on
s'en sera formé.
Je découvre ce qu'ils ont entendu par les différents
vaisseaux dont ils parlent.
J'explique ces divers feux qu'ils nomment naturels,
innaturels & contre nature,
dont ils ont fait tant & de si
longs chapitres.

@

xij P R E'F A C E.
Je prouve enfin qu'on ne doit point sortir du genre
métallique, & qu'il faut nécessairement
suivre la Nature
dans toutes les opérations
que l'on se propose;
qu'on ne peut faire telle
chose que ce soit, sans en
avoir une de son espèce;
que ceux qui parlent autrement
ou qui n'en veulent
pas convenir, sont des ignorants
ou des gens mal intentionnés;
que de rien on ne
produit rien, & qu'il faut
pour faire un sujet avoir
une matière. S'il nous est
indispensable d'avoir une
matière pour travailler,
nous avons besoin d'un objet

@

P R E'F A C E. xiij
pour méditer: c'est donc
un objet de méditation que
je présente aux Curieux, qui
les conduira plutôt dans la
véritable route, que l'attention
qu'ils donneront à ces
misérables Chymiastres, qui
n'ont nulle science que de
tromper tous ceux qui sont
assez simples pour s'y arrêter.
Nous mettons tous les
jours en pratique avec succès
un nombre de choses
qui n'avaient été qu'ébauchées
par nos Pères, & qui
n'étaient que des matières
imparfaites que nous perfectionnons.
Ceux qui liront
ces Traités, les pourront
regarder comme tels;

@

xiv P R E F A C E.
mais s'ils les lisent avec application,
ils pourront avec
les lumières qu'ils auront
d'ailleurs acquises par l'étude
& la lecture des anciens
& habiles Philosophes, parvenir
au but où plusieurs
tendent, & où peu atteignent:
Multi vocati, pauci
electi.

pict
@

xv
pict

A V I S.
A MI Lecteur, les Chapitres étant distingués dans cet Ouvrage, l'Auteur même dans sa Préface ayant
fait une espèce de récapitulation
de ce qu'ils contiennent en particulier;
je me suis crû dispensé
de mettre une Table à la tête de
ce Livre, qui n'aurait été, par les
raisons que je viens d'en donner,
d'aucune utilité. D'ailleurs,
plusieurs habiles gens à qui je
l'ai fait examiner avant que de
le faire imprimer, m'ont assuré
qu'il était trop savant & trop
curieux pour ne pas engager le

@

xvj A V I S.
Lecteur à le lire de suite, sans
aller chercher dans une Table
des Chapitres qui pourraient
plaire plus que d'autres, puisqu'ils
sont tous, selon leur sentiment,
d'une égale force; &
qu'il est si intéressant, qu'on ne
pourra commencer de le lire, sans
être puissamment excité d'en
voir la fin, n'étant point de la
nature de ceux qu'on ne fait que
parcourir & qu'on ne lit que
par pièces.

pict LES

@

pict

L E S S E C R E T S LES PLUS CACHES
D E
LA PHILOSOPHIE D E S A N C I E N S , DECOUVERTS ET EXPLIQUES,
A la suite d'une HISTOIRE des plus
curieuses.
pict UAND j'ai écrit les
Traités que l'on verra dans la suite de ce Livre, je n'avais nulle intention de les mettre au jour,
n'y ayant travaillé que pour ma
propre satisfaction; étant d'ailleurs
d'un génie à ne pouvoir
A
@

2 Secrets de la Philos. des Anciens,
demeurer oisif. Mais l'Histoire
par où je le commence, & que
j'ai crû ne devoir pas refuser aux
Curieux, m'a insensiblement engagé
à changer de sentiment;
de sorte qu'ayant évité avec soin
de publier aucun Ouvrage, encore
moins de Chimie que autre,
pour ne point passer pour souffleur
& chercheur de Pierre Philosophale,
qui sont les termes
dont se sert ordinairement le
vulgaire, par une bizarrerie que
je ne comprends pas moi-même;
je les mets à la suite d'une Histoire,
qui sans doute fera croire
à la plupart de ceux qui la liront,
& même aux amateurs de l'Art
chimique, que je suis privé du
bon sens: en effet les opérations
que je rapporte sont si extraordinaires,
que j'avoue de bonne
foi que si j'avais trouvé parmi le
nombre presqu'infini de Livres
que j'ai lus sur cette Science

@

découverts. 3
quelque chose de semblable, j'aurais
cru que l'Auteur aurait
voulu m'en imposer, & qu'il
n'aurait eu en écrivant que la
seule vanité d'écrire, comme
plusieurs ont. Mais enfin je ne
puis douter, puisque j ai vu de
mes propres yeux la plupart de
ces choses: elles paraîtront de
pures imaginations & des contes
faits à plaisir, on en croira ce
que l'on voudra, on en rira si l'on
veut; les choses n'en seront ni
moins effectives, ni moins véritables.
On pourra assez connaître par mes écrits que je me suis
beaucoup attaché à cette partie
de Philosophie que l'on appelle
Physique; mais j'ai toujours eu
préférablement une forte inclination,
pour la Chimie, persuadé
que j'étais que la pratique de
cet Art est seule propre à découvrir
les plus beaux Secrets de la
A ij
@

4 Secrets de la Philos. des Anciens,
Nature: & on ne peut disconvenir
qu'un Physicien qui l'ignore,
ne soit fort inférieur à un Philosophe
Chimiste. Je dis Chimiste,
pour le distinguer de ces souffleurs
ignorants, qui n'ont d'autre
science que celle de mentir
& de tromper ceux qui ont la facilité
de les écouter: c'est ce qui
a si fort décrié cet Art.
Etant un jour chez un de mes amis, j'y trouvai par hasard un
Etranger qu'on disait fort savant
dans la Chimie, & qui
étant soupçonné de posséder la
Pierre, avait déjà souffert diverses
persécutions, & était obligé
de prendre beaucoup de précaution
pour éviter les pièges
que plusieurs Particuliers avec
lesquels il avait été en relation,
lui tendaient: mais comme je
savais qu'il y avait tant de ces
trompeurs, malgré l'exacte recherche
qu'en avait fait faire le

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découverts. 5
sage Magistrat qui exerçait pour
lors, par le choix qu'en avait
fait le plus grand Roi du monde,
& l'estime de tous les honnêtes
gens, la Charge de Lieutenant
Général de Police, qu'on ne lui
a fait quitter depuis pour d'autant
mieux distinguer son rare
mérite, que pour le mettre à la
tête des Conseils de la Régence,
& le faire Garde des Sceaux de
France; comme je savais, dis-je,
qu'il y avait tant de ces trompeurs
qui se disent savants, &
qui affectent, comme faisait cet
Etranger, de certaines circonspections
pour mieux couvrir leur
ignorance, je voulus m'instruire
de plusieurs faits qu'on avançait
sur son sujet: les ayant trouvés
conformes à ce qu'on m'en
avait dit, je cherchai l'occasion
de faire connaissance avec lui;
cela ne me fut pas fort difficile,
puisque je le rencontrais souvent
A iij
@

6 Secrets de la Philos. des Anciens,
chez mon ami. Ce fut donc par
le moyen de cet ami que nous eûmes
quelques conversations ensemble.
Il trouva que je raisonnais
assez juste sur les principes
de cette Science; de sorte que
quelque temps après, lui ayant
donné à lire un cahier des Traités
qui sont à la suite de cette
Histoire, il me dit qu'apparemment
j'avais fait la bénite Pierre;
comme j'avais intention de
le faire parler, je lui répondis
que j'y avais travaillé plusieurs
fois, mais que le chagrin de n'y
avoir pas réussi, la dureté du
temps, & quelques affaires que
j'avais eues successivement, lesquelles
m'avaient entièrement
occupé, m'avaient dégoûté de la
poursuite d'une recherche qui,
à en juger par ce qui m'était déjà
arrivé, était au-dessus de ma
capacité, & qui peut être n'était
qu'une chimère qui avait passé

@

découverts. 7
dans l'esprit de quelques visionnaires,
qui ayant écrit sur de
simples conjectures appuyées de
raisons apparentes, avaient donné
occasion par leurs écrits de
faire perdre beaucoup de temps &
dépenser de gros biens à ceux qui
courent après ce fantôme, qui
promet tant de richesses & nous
flatte d'une si longue vie. Il me
semble (dit- il) par ce discours,
que loin de l'avoir faite, vous
doutez encore de la réalité de ce
divin Art. J'aurais assez de quoi
m'en convaincre, lui dis-je, suivant
les raisons qu'en apportent
tous les Philosophes; mais combien
de raisonnements paraissent
très-justes, & dont les conséquences
semblent ne pas permettre de
douter de la vérité, qui quand on
en vient à l'expérience, se trouvent
faux? Toutes les Sectes de
diverses Ecoles de Philosophie
ne sont elles pas fondées sur de
A iiij
@

8 Secrets de la Philos. des Anciens,
belles raisons spéculatives?
Néanmoins on n'est jamais assuré
de la vérité; on dispute tous
les jours pour la trouver, & chacun
fait ses efforts pour persuader
qu'elle est de son côté. Il y a
bien de la différence entre parler
& démontrer: Il faut donc,
répliqua cet Etranger, vous démontrer?
C'est pourquoi faites
en sorte d'avoir un creuset, du
vif-argent, & un peu de charbon
dans un fourneau ou dans
un bon réchaud. Le trouvant
dans une disposition telle que je
le souhaitais, je le conduisis dans
ma chambre, où il y avait encore
des restes de quelques opérations
qui y avaient été faites:
après lui avoir fait trouver tout
ce qu'il m'avait demandé, il me
fit peser une once de mercure;
mais s'en étant coulé dans la balance,
une demi once de plus, je
voulus la retirer: il me dit que

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découverts. 9
puisque cela était ainsi, je n'avais
qu'à verser jusqu'à deux onces;
mais malgré toute ma précaution,
il s'en trouva cinq
dragmes de plus que les deux
onces, & comme il vit que je
travaillais à les ôter, & que cela
employait du temps, il me dit de
laisser dans la balance ce qui y
était, parce que cela ne finirait
pas. Je mis donc, suivant son ordre,
le creuset avec cette quantité
de mercure, dans un vieux
fourneau qui s'était trouvé dans
cette chambre: ensuite il me
donna le poids d'un peu plus
que demi-grain de poudre rouge,
telle que les Philosophes
la décrivent, qu'il me fit envelopper
dans un morceau de
cire proportionné à la quantité
de poudre. Quand il jugea que
le mercure était chaud, il me fit
jeter cette petite boule dedans.
Enfin, après deux heures de bon

@

10 Secrets de la Philos. des Anciens,
feu, je retirai le creuset, dans lequel,
au lieu de vif-argent, il se
trouva la même quantité d'or,
ou à peu près, lequel soutenait
toutes les épreuves que l'on fait
à l'or le plus pur; & en calculant
le poids de la poudre & celui
du mercure, je jugeai qu'un
grain pesant de cette poudre
en devait transmuer environ
quatre mille en or. Je remarquai
aussi que dans cette fixation de
vif-argent, & dans toutes les
autres que nous avons faites depuis,
le mercure n'a jamais fait
ce bruit ou détonement que le
Gentilhomme Guyennois, je
veux dire Zachaire & quelques-
autres Philosophes ont dit qu'il
faisait en se fixant; mais qu'aussitôt
que la poudre s'est mêlée
avec lui, il demeure très paisiblement
dans le feu, & comme
dans son élément. Il faut observer
que la fixation qu'il a plusieurs

@

découverts. 11
fois faite en ma présence,
du mercure en argent, se faisait
en un quart-d'heure, & que la
poudre dont il se servait pour
cette fixation était blanche; mais
que pour celle de l'or, il fallait
au moins deux heures, & que le
feu fût très-fort ce qui n'était
pas nécessaire pour l'argent.
Je lui demandai la raison de
cette différence: Vous devez
comprendre, me dit il, que pour
forcer le mercure à mettre au-
dehors toute sa teinture, & pour
lui faire acquérir la fixité de l'or,
il faut nécessairement un feu &
plus grand & plus long; & au
contraire pour le fixer en argent,
il ne faut simplement que
l'épaissir: il n'est donc pas nécessaire
de lui donner un feu ni si
grand ni si violent; il faut seulement
l'échauffer un peu fort. En
effet, les fixations de mercure en
argent, comme je l'ai vu plusieurs

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12 Secrets de la Philos. des Anciens,
fois, se faisaient avec plus
de facilité & plus promptement
que la présure ne fait épaissir le
lait en un temps très-chaud. Je remarquai
enfin que l'argent qui
provenait de la fixation du mercure,
était plus pondéreux que
l'argent ordinaire, & que l'eau-
forte n'y faisait aucune impression,
ou du-moins fort peu; mais
elle n'y faisait rien du tout,
quand il y avait un peu plus de
poudre qu'il n'en était besoin.
C'était donc une vraie lune fixe,
& telle que je ne crois pas qu'on
en puisse faire autrement. Je
veux bien dire ceci, pour détromper
ceux qui se laissent aller
aux fausses recettes que ces misérables
souffleurs leur apportent
tous les jours pour les engager
dans de grosses dépenses, n'ayant
pour vue que de tirer, ou là
nourriture pendant les opérations
qu'ils font durer le plus

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découverts. 13
long temps qu'ils peuvent, auxquelles
ils font arriver quelque
accident sans qu'on s'en aperçoive,
afin de recommencer,
assurant que sans cet accident,
ils étaient sûrs de la réussite; &
pour y exciter d'avantage, ils jurent
& font des serments que
ceux desquels ils ont eu cette recette,
l'ont fait vingt fois devant
eux, qu'ils n'avaient autre bien
pour vivre, & toutes leurs familles.
Ils font un nombre infini
d'histoires sur leurs dépenses,
toutes aussi fausses les unes que
les autres & enfin tâchent de
persuader qu'ils l'ont fait aussi
eux mêmes plusieurs fois. Et
comme ils savent bien que l'on
connaît leur mauvais état, tant
par le grenier sans meubles où ils
sont logés, que par les guenilles
dont ils sont couverts, n'ayant
pas même la plupart de chemises;
ce que j'ai vu dans plusieurs

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14 Secrets de la Philos. des Anciens,
d'eux; car j'ai été attrapé comme
les autres: quoique cela ne
me sois pas arrivé tant de fois
qu'à de certaines personnes que
je connais, je n'ai pas laissé que
de l'être. Ils disent qu'ils ont été
volés: s'ils sortent de l'Hôpital,
comme j'en ai connu quantité
qui y avaient été enfermés quelques
années, ils disent qu'ils
viennent de la Bastille, qu'on
leur a ôté le peu de poudre qui
leur restait, ou qu'ils l'ont jetée
adroitement dans le temps qu'on
les a pris, qu'ils n'en sont sortis
que par les sollicitations d'un
gros Seigneur, qui leur a fait
promettre de lui donner leur secret,
ce qui les chagrine fort,
souhaitant qu'il n'y ait que vous
qui l'ayez & mille autres contes
aussi faux qu'ils font, si on est
assez simple pour leur prêter son
attention. Et outre la nourriture
que l'on ne peut éviter de leur

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découverts. 15
donner, puisqu'ils font entendre
qu'on ne doit que très-peu quitter
l'opération, à cause du feu
qui doit être gradué; ils augmentent
le prix des drogues qu'ils
vont acheter & quand ils s'aperçoivent
que l'on est un peu instruit
des prix, comme en ayant
déjà acheté, ils disent que celles
qu'ils ont achetées sont bien différentes
de celles dont vous vous
serviez, & qu'ils ne sont pas étonnés
si l'on manque souvent dans
de certaines opérations; que cela
ne provient que du ménage
que l'on fait sur l'achat de ces
drogues. Je me suis beaucoup
étendu sur ce sujet, y étant excité
par l'exemple d'un très grand
nombre de personnes que j'ai vu
réduites dans une extrême misère,
ayant été auparavant dans
l'opulence; & cela, pour s'être
laissé obséder par ces malheureux.
Revenons à notre Philosophe.

@

16 Secrets de la Philos. des Anciens,
On peut juger qu'après
cette première confidence, il me
fit espérer de plus belles choses,
& que je lui marquai toute l'estime
que je faisais de son rare savoir,
& combien son amitié me
serait précieuse. Il avait aussi de
son côté des raisons assez fortes
pour souhaiter la mienne: car
dans les divers accidents qui lui
étaient arrivés, il avait quasi
tout perdu; de sorte qu'il avait
besoin d'un ami fidèle, & d'un lieu
secret & sûr pour pouvoir faire
de nouvelle poudre, de laquelle
il n'avait sauvé qu'une très-petite
quantité, il lui était donc
nécessaire de rencontrer dans cet
ami une personne qui chérissant
cet Art, sût estimer ce qu'il savait
faire. Comme il crut avoir
trouvé en ma personne tout ce
qu'il cherchait, il se détermina
à faire une étroite liaison avec
moi; & pour me donner des marques
ques
@

découverts. 17
de sa confiance, il s'ouvrit
encore davantage, & prit plaisir
à me faire voir les prodiges de
son art, & à me faire connaître
qu'il possédait non seulement la
science de tous les Philosophes
qui en ont écrit, mais qu'il en
savait encore beaucoup plus
qu'eux: car dans le grand nombre
de Livres tant imprimés que
manuscrits que j'ai lus, je n'ai
rien trouvé de semblable, ni même
qui en approchât; de sorte
que l'on peut dire que c'est un
homme merveilleux & un phénix
dans le monde. J'oserais même
dire que c'est l'Elie Artiste
que Paracelse dit devoir venir
révéler les plus grands secrets de
cette Science occulte, si je ne
l'avais toujours trouvé trop réservé
à mon égard, n'ayant jamais
pu obtenir qu'il m'enseignât
à opérer quelqu'une des
merveilles dont il m'a fait seulement
B
@

18 Secrets de la Philos. des Anciens,
voir les effets. Je me flattais
qu'à force de le voir travailler,
j'en pourrais tirer quelque lumière;
les curieux , comme j'ai
toujours été, souhaitant ardemment
d'apprendre de nouvelles
choses, & encore des choses aussi
prodigieuses que celles que cet
habile homme faisait: mais dans
le temps qu'il paraissait un peu
disposé à satisfaire à mes désirs,
il m'arriva un accident des plus
terribles, qui me mit à l'extrémité,
& me retint environ six
mois au lit; & comme un malheur
ne va pas ordinairement
seul, celui ci fut suivi de plusieurs
autres des plus sensibles;
ce qui rompit tous nos projets,
& m'ôta l'espérance de voir des
choses encore beaucoup au dessus
de celles qu'il m'avait déjà
montrées, comme il me l'avait
promis , & telles que je les
ai toujours regardées comme

@

découverts. 19
surnaturelles. Vous jugerez aisément
de l'excès du chagrin
que cela me donna, qui joint
aux autres qui m'arrivaient
tous les jours, ne contribua pas
peu au retardement de ma guérison:
je vous avoue que cela
donna lieu a nombre de réflexions
que je fis sur l'incertitude
des choses du monde. Je croyais
déjà posséder toutes les merveilles
non seulement que je lui
avais vu faire, mais encore celles
que je lui entendais dire; me
flattant qu'en le pratiquant aussi
long temps que j'espérais faire, je
m'instruirais peu à peu dans les
diverses fois qu'il opérerait en
ma présence, sans même qu'il
s'en aperçut, de toutes les choses
qu'il faisait, ou du moins d'une
bonne partie; d'autant plus
que nos conversations n'étaient
que sur ses oeuvres. Mais les accidents
dont je viens de parler firent
B ii
@

20 Secrets de la Philos. des Anciens,
qu'il prit son parti, & qu'après
avoir demeuré encore quelque
temps à Paris, pendant lequel
il venait me voir assez fréquemment,
il partit sans me dire adieu,
& n'en ai eu depuis aucune nouvelle.
Il ne me reste plus que le plaisir de repasser souvent dans ma
mémoire les choses extraordinaires
que j'ai la plupart faites
de mes mains, celles qu'il a faites
lui-même, & celles qu'il m'avait
promis de faire, & que je ne rapporterai
que comme il me les a
dites. Je sais bien que si ce Livre
se trouve entre les mains de gens
qui ne sont point initiés dans cet
Art, ils le regarderont comme
un amas de contes ridicules. Je
suis persuadé aussi que ceux qui
ont le plus travaillé sur des matières
métalliques, auront peine
à me croire; puisque, comme je
l'ai déjà dit, la plupart de ces

@

découverts. 21
opérations ne se trouvent dans
aucun Auteur: c'est pourquoi
tous croiront que je les ai inventées,
& que ce ne sont que de petits
jeux d'esprit pour amuser le
Lecteur. J'avoue que j'ai crû
moi-même, lorsque ce Philosophe
me disait qu'on pouvait faire
quelqu'une des choses dont je
vais faire le récit, que c'était des
rêveries: ainsi j'excuse ceux qui
ne le croiront pas, puisque les
ayant faites & vu faire plusieurs
fois, il y a des moment où je croirais
encore m'être trompé moi-
même. Je pourrais nommer
d'autres personnes qui ont vu
une partie de ces choses aussi-
bien que moi, qui en ont été &
sont encore autant étonnés; mais
cela ne servirait à rien. Quoiqu'on
en croie, elles ne sont pas
moins véritables. Je les mettrai
comme je les ai vues, laissant la
liberté à un chacun d'en penser

@

22 Secrets de la Philos. des Anciens,
ce qu'il voudra, & aux plus habiles
d'en profiter, s'ils le peuvent.
Je dirai premièrement, pour faciliter aux Curieux la conquête
de la Toison d'or à laquelle ils
aspirent, que ce Philosophe me
disait que les seules matières essentielles
à cet Art, sont l'or,
l'argent & le vif-argent, étant
les uniques substances qui entrent
dans la composition de la
Pierre Philosophique, comme on
le verra plus clairement dans la
suite; en quoi il est d'accord avec
tous les vrais Philosophes.
Secondement, que tout ce dont on peut se servir pour rendre ces
matières propres à ce grand ouvrage,
en doit être séparé avec
soin; à moins que ces matières
ne soient la Pierre même, dont
on peut se servir pour abréger le
temps & la peine.
Troisièmement il convenait
@

découverts. 23
que la Pierre Philosophale n'est
que la quintessence séminale de
l'or & de l'argent qu'on tire de
l'or & de l'argent commun, les
dissolvant & réduisant en leur
première matière d'argent-vif,
par le moyen de l'argent-vif philosophique,
qui est l'argent-vif
commun préparé par un art admirable.
Quatrièmement il me répétait ce que tous les Philosophes
disent, que c'est une folie de chercher
cette essence séminale hors
du règne métallique, & même
de la chercher en d'autres métaux
que dans l'or & dans l'argent;
car ni le plomb, ni l'étain,
ni le cuivre, ni le fer ne possèdent
pas cette essence pure & fixe
que les Philosophes appellent
leur soufre: c'est pourquoi c'est en
vain qu'on veut trouver une
chose où elle n'est pas.
Cinquièmement, que ceux qui
@

24 Secrets de la Philos. des Anciens,
croient la pouvoir composer par
l'assemblage de certaines matières,
ou l'extraire de l'esprit universel
ou du sel central, ou de
tous les deux, ou de quelqu'autre
matière telle que ce soit, sont
encore plus fous, n'y ayant que
la nature seule qui puisse composer
les semences; & tout ce
que l'homme peut faire, c'est de
les prendre où elles sont.
Et enfin il ajoutait comme une remarque très-importante,
que celui qui veut tirer la semence
de l'or ou de l'argent; ou
d'autre métal tel que ce puisse
être, doit se proposer de la tirer
toute entière, & non pas une partie,
sans quoi il ne réussira pas
à la rendre végétable & multiplicative;
c'est-à-dire que ceux
qui prétendront tirer par quelque
menstrue ou par quelque liqueur
subtile, les teintures de
l'or & de l'argent pour en teindre
dre
@

découverts. 25
les autres métaux avec profit,
ou se trompent, ou veulent
tromper les autres; car les teintures
ne sont pas la véritable semence
de l'or, mais seulement
une partie de tout le corps extrêmement
subtilisé, & non pas
la véritable essence séminale, laquelle
ne se peut absolument extraire
que par la résolution totale
de tout le corps en sa première
matière d'argent vif. Et
c'est pour lors que par une longue
digestion & circulation, la
nature sépare l'essence subtile du
corps grossier, qui est la véritable
semence végétable, multiplicative,
teingente, de teinture
fixe, aurifique ou argentifique,
que les Philosophes Chimistes
appellent leur soufre ou leur arsenic.
Mais pour satisfaire à la promesse que j'ai faite de rapporter
ce que j'ai vu faire à ce Philosophe,
C
@

26 Secrets de la Philos. des Anciens,
qui instruira peut-être le
Lecteur plus que tous ces raisonnements;
je dirai qu'ayant résolu
de travailler dans cette chambre,
où j'ai dit qu'il avait fait
cette fixation de mercure, il
commença par apporter chez
moi un matin quatre livres de
mercure commun pour en faire
un mercure Philosophique. Il ne
me le dit pas, car il avait pour
maxime de ne jamais dire ce
qu'il voulait faire; mais l'effet
m'instruisit bien-tôt de son intention.
Il mit donc ces quatre
livres de mercure dans un creuset
tout neuf, & il y glissa un peu
de certain sel blanc & transparent;
& après l'avoir laissé environ
un quart d'heure sur un feu
plutôt faible que médiocre, il
retira le creuset, & versa doucement
les quatre livres de mercure
dans le même creuset où peu
de jours auparavant j'avais fait

@

découverts. 27
la projection avec lui, lequel,
disait-il en plaisantant, avait de
grandes vertus. Le mercure n'étant
plus dans le creuset où il
avait été sur le feu, il me le donna
à considérer pour voir ce que
je dirais. Je remarquai dans son
fond une assez grande quantité
de matière noire & fort ressemblante
à la suie de cheminée, laquelle
était entremêlée de particules
métalliques semblables au
plomb, à l'étain & au fer. Après
quelques moments de réflexion,
je lui dis que je croyais que c'était
une purification philosophique
de mercure: car je voyais
bien que ces saletés étaient sorties
de la substance interne du
vif-argent, & que si cela était
comme je le pensais, rien n'était
plus merveilleux. Il me dit que
j'avais accusé juste; & que bien
des gens, & particulièrement
certaines personnes qu'il me
C ij
@

28 Secrets de la Philos. des Anciens,
nomma, & qui passent pour de
très-habiles gens, n'en avaient
pas compris le mérite comme
moi; & qu'en effet c'était un
des plus beaux abrégés que les
Modernes eussent inventés pour
purifier le mercure, & de vulgaire
en très-peu de temps le rendre
philosophique, & propre
non seulement à la dissolution de
tous les métaux, mais encore à
beaucoup d'autres curiosités
métalliques. Pendant cette conversation,
les quatre livres de
mercure refroidissaient dans le
creuset, & à mesure je le voyais
épaissir: enfin il se coagula entièrement,
& devint une masse
dure, ou le paraissait être: mais
étant pressé par les doigts, il se
défaisait comme du beurre ou
comme une pâte métallique. Le
mercure en cet état mis sur le
feu, se liquéfiait comme la cire:
il soutenait un petit feu sans fumer

@

découverts. 29
& sans crier; mais si on l'avait
pressé à grand feu, il s'en
serait envolé: hors du feu, il
reprenait sa consistance, & paraissait
quasi aussi blanc que l'argent.
J'admirais avec raison comment ce Philosophe pouvait en
un quart-d'heure faire ce que
tant de Chimistes anciens &
modernes n'ont pu faire en
nombre d'années par une infinité
de sublimations, ablutions,
dissolutions, distillations, & autres
diverses manières qu'ils ont
inventées pour faire cette purification
philosophique de mercure
tant recherchée par les
Artistes; & je ne pouvais sortir
d'étonnement, de voir comment
le vif-argent rejetait toutes ses
ordures & particules hétérogènes
internes par un peu de poudre,
de la même manière qu'un
homme se purge & évacue toutes
C iij
@

30 Secrets de la Philos. des Anciens,
ses mauvaises humeurs par
l'émétique ou par quelqu'autre
médecine. Il me disait qu'il y
avait plusieurs autres manières
de faire cette purification de
mercure, les unes meilleures &
moins longues & pénibles que
les autres, y ayant plusieurs
moyens pour parvenir à une même
fin: mais, comme je l'ai déjà
dit, ceci était un abrégé qui se
faisait avec quelque chose qui
approchait de la nature de la véritable
Pierre Philosophique. Il
aimait mieux se servir de ce mercure
ainsi coagulé pour faire ses
projections, parce qu'il était déjà
purifié & à demi congelé, &
qu'il lui épargnait aussi un peu
de sa Pierre, de laquelle, comme
j'ai dit, il n'avait pas beaucoup.
Mais pour faire la résolution de l'or & de l'argent en mercure,
il ne se servait pas de cet argent-
vif coagulé, mais d'un autre

@

découverts. 31
tout-à-fait coulant & volatil;
car il disait qu'il était trop épais
& à demi fixe au feu, qu'ainsi il
n'était pas propre à la résolution.
Cependant il faisait un
mercure tout aussi coulant que
le mercure commun, lequel étant
mis à la plus grande ardeur du
feu, rougissait comme un métal
fondu: mais quelque feu qu'on
lui donnât, il ne s'en allait point;
au contraire il résistait constamment
aux flammes les plus vives.
La raison pour laquelle il lui fallait un mercure fluide & volatil
pour résoudre les métaux en
mercure coulant & volatil, est
évidente; & le bon sens fait assez
connaître que cet autre mercure
épaissi & à demi fixe ne pourrait
nullement résoudre en liqueur
coulante & volatile, un
corps qui par sa nature est très-
épais & très fixe.
Voilà ce que j'ai vu de plus C iij
@

32 Secrets de la Philos. des Anciens,
curieux sur le mercure vulgaire,
& les manières différentes dont
il usait pour le rendre pur &
subtil, & propre à la résolution
des corps.
Il ne mettait pas moins de soin à préparer l'or & l'argent vulgaires
pour les rendre philosophiques,
c'est-à-dire pour les rendre
propres à être facilement réduits
en mercure coulant; &
voici la manière dont il opérait:
Il faisait fondre l'or ou l'argent,
& étant en bonne fonte, il projetait
sur l'or un peu de poudre
rougeâtre, & sur l'argent une
poudre blanche: les métaux végétaient
au milieu du feu en forme
d'arbrisseaux, particulièrement
lorsqu'étant près de se
coaguler par la diminution du
feu, ils se congelaient peu à peu
ayant ôté le feu entièrement: ce
qu'il y mettait alors me paraissait
une substance mercurielle.

@

découverts. 33
Mais l'argent s'élevait bien plus
haut que l'or, lequel ne produisait
dans sa superficie qu'une manière
de mousse de couleur entre
le vert & le noir. Ces métaux
en cet état étaient cassants, mais
ils conservaient toujours leur
couleur d'or ou d'argent, suivant
ce qu'ils étaient.
Par ce moyen les métaux, de vulgaires étaient rendus Philosophiques,
& de morts qu'ils
étaient devenaient vifs, puisqu'ils
végétaient; & leurs corps
étant ainsi plus ouverts, donnaient
une entrée plus facile au
mercure Philosophique, pour les
réduire en sa propre nature de
mercure coulant & volatil.
Il appelait cela réincruder les corps, c'est à-dire les rétrograder
de leur extrême fixité.
Il jetait ces métaux ainsi préparés & réincrudés en grenaille
grossière, & les mettait ensuite

@

34 Secrets de la Philos. des Anciens,
dans son mercure Philosophique
fluide; & le tout étant mis à digérer
à la chaleur du sable et
trois ou quatre jours, il se réduisait
en argent-vif coulant avec
la même facilité qu'un gros morceau
de glace se dissout dans de
l'eau un peu tiède.
J'oubliais de faire observer qu'il faisait trois opérations différentes:
car il mettait la grenaille
d'or dissoudre seule, &
celle d'argent de même, & il
mettait encore l'une & l'autre
dissoudre ensemble. Ce qui me
surprenait davantage, c'est que
pour faire dissoudre la grenaille
d'argent, ou bien la grenaille
moitié or moitié argent, il ne
mettait que parties égales de
mercure, c'est-à-dire huit onces
de grenailles avec huit onces de
mercure; mais pour dissoudre
l'or seul, il mettait le double de
mercure.

@

découverts. 35
Les métaux étant dissous, il prenait ce mercure, & le mettait
dans une cornue pour le faire
distiller, & en une heure ou deux
passait ou distillait une livre ou
deux de ce triple mercure, sans
qu'il restât au fond de la cornue,
qu'une dragme ou deux au plus
de matière, qui était plutôt des
impuretés adhérentes, que quelque
chose de leur véritable substance.
Il a fait plusieurs fois en ma présence ce mélange de la grenaille
avec le mercure qu'il mettait
ensuite en distillation, laquelle
se faisait plus facilement
que celle du mercure vulgaire.
J'attribuais cela à ce que les
corps du Soleil & de la Lune
étant ouverts, leur chaleur intrinsèque
étant passée de la puissance
à l'acte, elle agissait aussi
sur le mercure commun auquel
elle se communiquait; & d'ailleurs

@

36 Secrets de la Philos. des Anciens,
le mercure que j'appelle
commun, n'était pas le mercure
ordinaire: je l'appelle commun
par rapport aux autres plus préparés;
car il était dépouillé d'une
partie de ses impuretés grossières,
ce qui le rendait beaucoup
plus léger, & par conséquent
plus volatil que le mercure commun
qui se vend chez les Apothicaires.
C'est de ce triple mercure,
c'est-à-dire de ce mercure
composé d'égales parties d'or &
d'argent, auquel il ajoutait le
même poids de mercure Philosophique,
qu'il composait sa
Pierre, de la manière que nous
dirons dans peu.
Mais je ne puis m'empêcher auparavant de remarquer qu'il
semble que cette manière d'opérer
est toute différente de celle
de la plupart, & pour mieux dire,
de tous les Philosophes, qui ont
écrit qu'il ne faut pas mêler l'or

@

découverts. 37
avec l'argent; mais qu'il faut le
mercure & l'or pour faire la
Pierre au rouge, & le mercure &
l'argent pour faire la Pierre au
blanc. Pour notre Philosophe, il
en usait tout autrement, car après
la réincrudation de ces deux
corps, comme j'ai dit ci-devant,
il les fondait ensemble; & les
ayant jetés en grenaille, il les
mettait en égale quantité de
mercure; & après leur dissolution,
les ayant distillés, il en résultait
son triple mercure dont il
se servait pour faire la Pierre
comme on le va voir.
Il mit ce mercure dans un petit matras de verre au feu de
lampe: il s'embarrassait peu que
le vaisseau fut trop grand ou
trop petit, & même il voulait
qu'il restât plutôt sept ou huit
parties de vide, que moins. Il
ne bouchait ses vaisseaux qu'avec
un bouchon de liège, sans autre

@

38 Secrets de la Philos. des Anciens,
façon; & dans toutes ses différentes
opérations, il avait une
facilité que je n'avais jamais vue
dans aucun Artiste: car il prenait
un creuset au milieu du feu le plus
ardent, sans précaution & sans
jamais le manquer: il maniait
tous les vaisseaux de quelques
matières qu'ils fussent, avec une
adresse incompréhensible. Enfin
rien ne l'embarrassait, de telle
manière qu'il travaillât. Il ne
s'attachait pas non plus trop
scrupuleusement aux degrés du
feu, pourvu qu'il fût lent & petit.
Ce fut le 25 Avril de l'année 1717, qu'il mit plusieurs vaisseaux
dans le four à lampe. Ces
vaisseaux, comme j'ai fait remarquer,
n'étaient bouchés que
de liège, même assez négligemment:
mais pour le four, il était
bien fermé, hors très peu de
jour pour empêcher que la lampe

@

découverts. 39
ne s'éteignît. La chaleur
était un peu forte au commencement;
& ce qui paraîtra surprenant,
puisque cela est contre
le sentiment de tous les Anciens,
est qu'il la diminua dans la
suite.
Après quinze jours ou trois semaines de ce premier feu qu'il
appelait digérant, on vit paraître
dans la superficie de ce mercure
quelques gouttes qui ressemblaient
à une huile très jaune,
& brillante comme les étoiles
en une belle nuit d'Eté: ces
gouttes parurent & disparurent
plusieurs fois.
Enfin le 28 Mai suivant, qui était le commencement de la
cinquième semaine, tout le mercure
se réduisit en forme d'huile
diaphane, jaune & éclatante
comme un soleil: elle devint si
transparente en peu de jours,
qu'on pouvait aisément voir le

@

40 Secrets de la Philos. des Anciens,
fond du vaisseau; & il paraissait,
comme il se voit, quelquefois au
fond de l'eau un autre soleil un
peu plus opaque: on ne peut pas
décrire la beauté & la splendeur
de cette liqueur de mercure solaire
& lunaire, car il en avait
mis, comme j'ai dit, de trois sortes
en digestion, c'est-à-dire,
d'or, d'argent & d'or & d'argent
ensemble. Je dirai seulement que
l'on y voyait l'éclat de ces deux
Luminaires dans toute leur force,
& qu'il faut l'avoir vu pour
le croire. Je ne sortais pas d'admiration,
d'autant plus qu'aucun
Philosophe n'a parlé de pareille
chose. Je n'ai vu que le seul
Philalèthe parmi le nombre de
Philosophes que j'ai lus, qui en
ait dit quelque chose, encore bien
légèrement, dans son Introitus
apertus, chap. 21 de la combustion
des fleurs. Au commencement
du véritable ouvrage Philosophique
losophique
@

découverts. 41
(dit-il) une certaine
rougeur qui paraît au-dedans
du vaisseau, est fort remarquable;
elle montre que le ciel & la
terre se sont parfaitement conjoints,
& qu'ils ont conçu le feu
de nature: c'est pourquoi vous
verrez toute la concavité du
vaisseau teinte de couleur d'or;
mais cette couleur ne durera
pas, & elle produira en peu de
jours la verdeur. En effet, tout
le vaisseau paraissait être un or
liquide diaphane, & luisant de
même que celui au blanc paraissait
en argent. Il est assurément
difficile de comprendre comment
des corps aussi compactes
inaltérables que sont l'or &
l'argent, & le mercure même,
peuvent devenir transparents en
si peu de temps, & encore par la
seule chaleur d'une simple lampe.
Il faut donc convenir que ce
miracle est causé par la vertu du
D
@

42 Secrets de la Philos. des Anciens,
feu interne que contiennent l'or
& l'argent, lequel étant délivré
de ses liens, & mis en liberté par
la dissolution en mercure, ces
trois feux avaient fermenté ensemble;
& se subtilisant & raréfiant
de plus en plus, produisaient
cette liqueur lumineuse & cette
huile incombustible.
Le 15 Juin, qui est environ trois semaines après, ou un peu
moins, cette huile d'or commença
à s'épaissir un peu, & perdre
quelque chose de la transparence:
elle devint d'un jaune
pâle, & commença à tirer sur la
couleur jaune verdâtre, & peu à
peu acquit la couleur de ce vert
que nous appelons tourville,
c'est-à-dire d'un vert clair: mais
cette verdeur se chargea peu à
peu; de sorte que vers le 30 du
même mois, elle commença à devenir
au milieu d'un vert foncé,
& semblable à la plus belle &

@

découverts. 43
plus éclatante émeraude.
Il est à remarquer que dans cet espace qui est de deux mois &
plus, le mercure ne fit jamais
aucun mouvement que celui de
changer de couleur, je veux dire
que rien ne sublima ni s'éleva en
haut; & que les vaisseaux étant
parfaitement clairs, on pouvait
voir fort aisément tout ce qui se
passait au-dedans.
Ce fut dans ce temps, ou peu après, qu'il m'arriva le malheur
dont j'ai parlé, & dans la suite
une aventure à notre Philosophe,
qui l'obligea, comme j'ai
dit, à partir de Paris sans me dire
adieu.
Quand il vit qu'il m'était arrivé un si fâcheux accident, il
éteignit la lampe & retira les
vaisseaux: il me promit cependant
qu'après ma guérison il
continuerait l'ouvrage; que les
matières ne s'altéreraient en
D ij
@

44 Secrets de la Philos. des Anciens,
nulle manière, qu'elles ne perdraient
rien de leur qualité;
qu'elles avaient déjà acquis en
degré de perfection, & qu'il n'avait
plus besoin que d'un peu de
temps pour les mettre dans le
dernier point d'état parfait. Il
tâcha de me consoler par ces
promesses, & de me tranquilliser
un peu l'esprit; mais si je n'avais
appelé à mon secours toute ma
raison, je n'aurais assurément pas
pu résister à deux si violents assauts.
Comme nous nous voyions tous les jours régulièrement,
pendant que nos matras étaient
en digestion, il satisfaisait agréablement
ma curiosité par de nouveaux
prodiges, & me disait
qu'avec le temps il m'en ferait encore
voir d'autres qui me surprendraient
toujours de plus en
plus. Il faut avouer que toutes
ces choses me firent sentir sa perte

@

découverts. 45
d'autant plus vivement, que
je m'étais flatté de pouvoir parvenir
à ce haut degré de Science,
où je crois que personne n'est encore
parvenu, que lui, en l'étudiant
de mon mieux, & en tâchant
de gagner entièrement sa
confiance par le long commerce
que je contais avoir avec lui.
Mais ayant fait réflexion qu'il
n'y a rien de certain dans ce
monde, & que tout n'est que fumée;
je pris le parti de me résigner
aux ordres immuables de
celui qui seul peut tout, & qui
détruit en un moment les projets
que les hommes ont été des temps
très-longs à former. Voilà comme
notre oeuvre fut interrompu;
& je n'espère pas qu'il se finisse
jamais, n'ayant pu entendre
parler de lui depuis qu'il est
sorti de Paris. Je vais continuer
à informer le Lecteur des autres
merveilles que j'ai vu faire à ce

@

46 Secrets de la Philos. des Anciens,
Philosophe, & de celles qu'il me
promettait faire voir, mais que
je déclare de bonne foi n'avoir
pas vues, & que je ne rapporte
que sur ce qu'il m'en a dit.
Je sais que plusieurs personnes qui ont eu sa connaissance aussi-
bien que moi, ont fait tout ce
qui leur était possible pour tirer
quelques lumières, ou plutôt
pour l'engager à faire des opérations
en leur présence, afin de
découvrir quelques uns de ses
Secrets: mais n'y ayant pu parvenir,
tel moyen qu'elles aient
employé à cet effet, étant homme
fort réservé & toujours en
garde contre tout le monde;
ils ont fait de puissants efforts
pour le décrier: & quelques-uns
que je veux bien épargner en ne
les nommant pas, n'ayant pu ou
n'ayant osé entreprendre de s'en
venger par eux-mêmes, occasionnèrent
le chagrin qui lui fut

@

découverts. 47
fait, & dont il s'est tiré par le
moyen d'une autre personne qui
avait plus de crédit qu'eux.
Si les mauvais discours faits par ceux dont je viens de parler,
allaient aux oreilles de quelques-
uns de ceux qui liront ce Livre,
si ce sont gens de bon sens & qui
aient pratiqué le monde, ils ne
leur feront nulles impressions;
persuadés que les gens de cette
sorte doivent être plus circonspects
que d'autres: que comme
l'homme est rempli d'amour propre,
& que c'est le seul intérêt
qui le guide, il élève ceux dont il
espère ou dont il reçoit actuellement
quelque bien; & décrie
ceux de qui il n'en a pu obtenir,
quoique souvent ces derniers
méritassent plutôt des louanges
que les autres. Je ne prétends
pas le dire sans défauts, n'y
ayant nul homme, suivant le
Psalmiste, qui n'en ait: il n'y a

@

48 Secrets de la Philos. des Anciens,
que le plus ou le moins. Bien loin
de cela, je veux bien convenir
avec ceux qui l'ont connu, qu'il
n'avait point du tout les manières
d'un homme de naissance,
quoiqu'il portât le nom d'une illustre
famille d'un des Cantons,
que je crois qu'il avait emprunté
pour se mieux déguiser; imitant
en cela les anciens Philosophes,
qui en usaient ainsi pour
éviter d'être connus. Il est encore
vrai qu'il préférait les gens
du plus bas état à beaucoup de
personnes distinguées, qui auraient
été ravies de posséder un
si savant homme; il fallait bien
qu'il eût des raisons pour cela:
peut être craignait-il que ces
personnes de plus haut état ne le
gênassent; & comme il n'était
pas d'humeur à déclarer ses Secrets,
& qu'il savait fort bien
que l'intérêt plutôt que l'amitié
le faisait rechercher par ceux-ci,
il
@

découverts. 49
il pouvait craindre d'être violenté,
comme il m'a dit qu'il lui
était arrivé nombre de fois; ou
qu'on ne lui jouât quelques mauvais
tours, comme nous voyons
dans plusieurs histoires être arrivés
à quelques-uns des Anciens.
Il n'avait point d'ailleurs
oublié le mauvais parti qu'on
lui avait fait à Mantoue, lorsqu'il
en voulut sortir pour venir
à Paris: ce qui lui était arrivé
quelques années après qu'il s'y
fut établi, était profondément
gravé dans son coeur. En fallait-
il davantage pour l'obliger d'en
user de la sorte? On l'accusait
encore d'un ménage sordide; &
on disait que s'il avait possédé
ce divin oeuvre, il n'aurait pas
eu ce défaut. A mon égard, je
n'ai eu nulle occasion de l'en accuser;
& puis la vérité est que je
ne m'attachais qu'à ce qui regardait
sa science, toutes ses autres
E
@

50 Secrets de la Philos. des Anciens,
qualités bonnes ou mauvaises
m'étant indifférentes. Le plus
grand mal qu'il a fait, & la seule
chose, selon moi, qui a pu donner
lieu aux plaintes que l'on a
faites contre lui; c'est que comme
ceux qui le cherchaient avec
empressement, ne lui donnaient
point de repos pour qu'il leur
donnât quelqu'un de ses Secrets,
ne pouvant s'en défaire autrement,
il leur promettait de leur
en donner dans de certains temps
qui n'arrivaient jamais. Quelques-uns
même, selon ce que
l'on m'a dit, lui faisaient des présents
à cette intention: il les recevait,
& il leur faisait les mêmes
promesses; mais il les a tous
traités de la même manière, ne
leur ayant rien enseigné ni aux
uns ni aux autres. C'est donc
seulement l'envie & le désespoir
de n'avoir pu rien obtenir de lui,
qui fait parler ces sortes de gens

@

découverts. 51
qui le déchirent cruellement.
Comme mon dessein, en écrivant cette histoire, n'a été que
de faire part aux Curieux des effets
surprenants de sa science; je
n'entreprends point de le défendre
contre ses envieux, ni de le
faire passer pour un homme parfait
quant aux moeurs: étant
très-persuadé que le plus parfait
de tous les hommes ne laisse pas
que d'avoir beaucoup de défauts.
Si les Philosophes ont regardé comme les uniques biens de la
vie les richesses & la santé, dont
l'un s'obtient par la composition
de la médecine universelle, &
l'autre par la transmutation des
bas métaux en or ou en argent;
j'oserais les accuser d'avoir eu
trop d'amour propre, ou d'avoir
été trop bornés: car il y en a,
selon moi, un autre qui n'est pas
moins grand, qui est celui de
pouvoir communiquer & faire
E ij
@

52 Secrets de la Philos. des Anciens,
part de ses biens à ses amis, &
soulager les pauvres dans leurs
besoins & maladies; ce qui ne
doit pas être une petite satisfaction
pour les personnes bien
nées. Pour ce qui est de la tranquillité
de l'esprit que la possession
de ces grands biens semble
devoir donner; je la regarde
comme une chose assez équivoque,
suivant ce que j'en ai lu
dans la vie de plusieurs Philosophes:
car toute leur vie n'était
qu'une étude continuelle à se
conduire de manière qu'on ne les
soupçonnât pas de posséder cette
science. Nous remarquons
même qu'ils n'habitaient, pour
ainsi dire, aucun lieu, n'osant
demeurer trop long-temps dans
un même endroit, de crainte
d'être découverts.
Pour notre Philosophe, il pensait tout autrement: car quoiqu'il
semble qu'ayant obtenu les

@

découverts. 53
deux grands points dont je viens
de parler, qui font les richesses
& la santé, on doit s'arrêter &
ne pas chercher davantage, il
paraissait cependant que c'était
ce dont il faisait le moins de cas:
car il disait qu'un Philosophe
qui ne savait faire que la Pierre,
n'était qu'un ignorant. Il
estimait donc plus, pour ainsi
dire, de certaines choses que je
crois devoir appeler des gentillesses
de l'Art. Il en faisait de diverses
sortes, & même en quelque
manière de nature différente,
les unes plus considérables
que les autres, la plupart utiles,
mais toutes très curieuses.
En voici une de celles qu'il appelait simples curiosités, qui n'ont
aucune utilités, & qu'il faisait
dans la projection; laquelle paraîtra
surprenante.
Il mettait dans un creuset une bonne quantité de mercure
E iij
@

54 Secrets de la Philos. des Anciens,
commun, comme une demie-livre:
quand le mercure était
chaud; il mettait une portion
convenable de ses deux poudres
transmutatives blanche & rouge,
c'est-à-dire qu'il mettait ces
deux différentes poudres en même
temps; & augmentant le feu
de plus en plus, autant de temps
qu'il le jugeait à propos, il retirait
le creuset du feu, & le
laissait refroidir, après quoi il en
tirait une manière d'oeuf dur, où
se trouvait une boulle d'or qui
semblait être un jaune au milieu
de l'argent qui formait le blanc,
& ce qui causait encore une autre
surprise, c'est qu'en donnant
un coup de marteau sur cet oeuf,
le jaune se détachait du blanc,
de manière que l'on avait l'or
pur d'une part, & l'argent pur
de l'autre, sans aucun mélange
de l'un avec l'autre.
Je croyais, avant que d'avoir
@

découverts. 55
vu cette opération, qu'il n'était
pas possible de la faire à moins
d'avoir fixé auparavant le mercure
en or; & qu'après l'avoir
laissé coaguler en diminuant le
feu, on mettait ensuite d'autre
mercure pour le fixer au blanc.
Mais non: tout se faisait dans le
même temps. Quoiqu'il prît beaucoup
de précaution, pour se cacher
quand il faisait cette opération,
qu'il a plusieurs fois faite
en ma présence, & qu'il fit son
possible pour que je ne visse pas
ce qu'il faisait, afin apparemment
de me rendre la chose plus
surprenante; je n'ai pas laissé
que de remarquer quasi toutes
les fois qu'il l'a faite, qu'il y
ajoutait une troisième poudre;
qui servait sans doute à faire cette
séparation, & à empêcher les
deux différentes matières de se
joindre. Ce qui me confirmait
encore cela, c'est qu'en faisant
E iiij
@

56 Secrets de la Philos. des Anciens,
fondre la terre d'une minière où
il y avait diverses métaux, &
même tous les métaux ensemble,
il y jetait une poudre qui me
paraissait la même qu'il mettait
quand il faisait son oeuf d'or &
d'argent, dont je viens de parler;
& on trouvait, après qu'on avait
retiré du feu le creuset, & laissé
refroidir; on trouvait, dis-je,
tous ces métaux séparés par couche,
l'or au fond comme le plus
pesant, l'argent au dessus, le cuivre
ensuite, après le plomb, l'étain
sur le plomb, & enfin, le fer, qui
se détachaient facilement les
uns des autres, & étaient tous
très épurés. Il n'y a point d'Orfèvre
ni d'Affineur qui ne voulût
posséder un tel secret.
Passons à quelque chose de plus curieux & de plus essentiel,
qui en faisant plaisir à la vue,
peut encore prouver que les métaux
ont en eux une véritable semence

@

découverts. 57
& un vrai esprit végétable,
aussi-bien que les plantes;
lequel agit de la même manière
quand il est mis en liberté, & qui
étant dégagé des liens de la corporéité
trop épaisse & trop dure,
peut agir & faire paraître sa
vertu. Le nom de minière que notre
Philosophe donnait à cette
chose, le fait assez connaître.
Il prenait une bouteille ronde de cristal le plus blanc que faire
se pouvait, de la hauteur d'un
pied ou environ, & large à proportion,
portant à peu près quatre
pouces de diamètre, & très-
forte. Comme il n'en trouvait
pas aisément chez les Faïenciers,
il prenait la peine d'aller
à la Manufacture de Chaillot
commander ces sortes de bouteilles,
qu'il nommait assez ordinairement
flacons, & plusieurs
autres vaisseaux de diverses manières,
dont il avait besoin.

@

58 Secrets de la Philos. des Anciens,
Dans le fond de cette bouteille ou flacon, il mettait une manière
de terre minérale qui approchait
beaucoup du lapis lazuli,
du soufre commun préparé,
& d'autre soufre mêlé de
mercure: il versait par-dessus
deux sortes de mercure, d'or &
d'argent, qui était le même triple
mercure dont il se servait
pour faire la Pierre, & un autre
mercure philosophique préparé
à cet effet. Quelque chose que
j'ai faite pour savoir si ce mercure
philosophique était le même
que celui dont il se servait
pour dissoudre les métaux, il ne
m'a pas été possible d'y réussir;
& quoique je lui aie demandé
plusieurs fois & de différentes
manières, il me répondait toujours
que non, & que celui qu'il
mettait dans ce flacon était animé,
de manière qu'il était spécifique
pour la végétation. Il jetait

@

découverts. 59
dessus du triple mercure environ
une once & demie ou deux
onces, car il ne pesait presque
jamais rien; & autant de son
mercure philosophique dont je
viens de parler. Il faisait fondre
au feu le soufre qu'il avait premièrement
mis dans la bouteille,
qui se mêlant avec les mercures,
composait une pâte noire: il
ajoutait peu à peu & de temps à
autre une petite portion de mercure
végétable, qui en tombant
sur cette pâte noire, paraissait
fermenter, s'enfler, & se durcir
comme fait la pâte ordinaire
chez les Boulangers, quand on y
a mis le levain; de manière que
insensiblement cela formait une
éminence qui ressemblait assez
à une colline, & il appelait ceci
le ferment végétatif: sur ce ferment
il versait dix ou douze livres
ou plus, suivant que le flacon
était plus ou moins grand,

@

60 Secrets de la Philos. des Anciens,
de mercure commun animé et un
peu de son mercure végétable
qu'il y mêlait. Il versait, comme
j'ai dit, ce mercure peu à peu
en divers jours; & ce qu'il faut
remarquer, est que le mercure
en tombant & coulant tant-soit-
peu de côté & d'autre; faisait le
même effet que l'eau qui en coulant
d'une gouttière dans les
grands froids, se glace en long
goulis*. Quand-il voyait sa bouteille
presque pleine de cette
pâte, il remplissait le vide d'un
certain menstrue fort clair qu'il
avait préparé auparavant, &
qu'il mêlait pour lors avec de
l'eau de-vie: il mettait ensuite
tout ce composé sur un fourneau
au feu de lampe, & au bout de
huit ou dix jours, tout ce mercure
qui avait jusque-là conservé,
ou pour mieux dire, repris sa
blancheur, prenait une couleur
d'or qui augmentait tous les

@

découverts. 61
jours de plus en plus en éclat, &
en huit ou dix mois de temps le
tout devenait or parfait. Lorsqu'il
était parfaitement mûr, les
parties les plus fixes se détachaient
du premier ferment: car
il faut remarquer que ce n'était
que le mercure commun qui se
changeait en or; & à mesure que
ces parties se détachaient, il retirait
adroitement cet or par le
goulot du flacon, avec des pincettes
faites exprès, afin de ne
point gâter le ferment. Quand il
avait retiré tout ce qui s'était
détaché, & qu'il ne se détachait
plus rien, il reversait sur le ferment
de nouveau mercure vulgaire
comme auparavant; & en
faisant les mêmes opérations
que ci-dessus, y ayant mis cette
fois autant de mercure que la
première fois, il retirait aussi la
même quantité d'or. Je lui en ai
vu composer plusieurs de cette

@

62 Secrets de la Philos. des Anciens,
sorte, de différentes grandeurs:
il en a même donné quelques-
unes à des Curieux de sa connaissance
qui les ont encore. Il m'a
assuré en avoir fait une en Suède
pour une grande Princesse qui
vit encore, qu'il a composée de
manière qu'elle en retire tous les
trois mois dix livres d'or; il n'y a
pas de revenu plus net que celui
là. Certainement il n'y a rien de
si beau ni de si brillant que cette
tige d'or, avec ses diverses figures
& feuillages éclatants; car il semblait
que la nature, pour relever
l'Art, se fût fait un plaisir de
former tant de différents accidents.
Il y avait à de certains endroits
de cette masse qui dans sa
maturité paraissait une montagne;
on y voyait, dis- je, des
espèces de bois où il semblait
qu'il y eut des sentiers: il y avait
quelquefois sur les bords de ces
bois des cavités entrecoupées

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découverts. 63
comme par des racines d'arbres,
semblables à celles que l'on voit
autour de certaines montagnes,
lesquelles ont été faites par des
ravines. On y voyait un nombre
presque infini de différentes tiges,
sur quelques-unes desquelles il y
avait des manières de fleurs & de
fruits, & d'autres des branches
seulement, & enfin d'autres rampaient.
Mais quoique celle de laquelle je viens de parler, fût très-
curieuse, il en fit une quelques
jours après beaucoup plus belle,
mais à la vérité moins utile. Elle
était d'une figure approchante
de l'autre, & composée des
mêmes matières. La différence
consistait seulement en ce que les
branches de celle-ci étaient partie
d'or, partie d'argent; de manière
que d'une tige d'or sortait
une branche d'argent très-pur
& très-blanc, & de cette branche

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