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démon) feront ausi leur ouverture en la mesme manière quoy que plus
petite et aprouve ce que leviatam, behemot, beherie on promis de faire
avec leur compagnon pour signe de leur sortie sur ce registre en leglisse
de ste croix, faict 29 may 1629. » Asmodée.
L'écriture de ce document est féminine et assez jolie. Certains critiques se sont permis de rire en voyant cette pièce, sous prétexte qu'elle

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Fig. 139. -- AUTOGRAPHE SIGNE DU DEMON ASMODEE. Bibliothèque Nationale. Ms. Fonds français, n° 7618, f° 20, verso.
contenait des « fautes d'orthographe » et qu'un diable, prétendent-ils, ne
devrait pas en faire. Cette objection n'est pas sérieuse ; nous leur ferons
remarquer qu'au XVIIe siècle, il n'y avait pas d'orthographe ; ou du
moins, s'il y en avait une, les imprimeurs, les tabellions et M. de Vaugelas
étaient seuls à la respecter. Une personne de qualité se serait crue
déshonorée d'en observer les règles ; Louis XIV faisait des fautes ; Mme
de Maintenon faisait des fautes ; Mme de Sévigné, la Grande Mademoiselle,
Bossuet, Saint-Simon, le Cardinal de Richelieu, émaillaient leurs

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écrits de solécismes qu'un écolier primaire saurait aujourd'hui relever.
Le Dictionnaire de l'Académie, d'ailleurs, n'était pas encore publié.
Chacun se faisait son orthographe à soi ; par conséquent, pourquoi les
diables qui sont, on en conviendra, personnes de qualité également, auraient-ils
observé des règles grammaticales, ce qui les aurait immédiatement
placés au-dessous d'un simple écuyer sans particule ?
Mais ces expulsions étaient trop lentes ; le P. Lactance, qui avait succédé au P. Gault, comme exorciste, ne réussit, croyons-nous, à expulser
aucun démon dans l'espace de trois ou quatre ans : le plus gros
de l'ouvrage restait à faire, car aucun des nombreux démons qui possédaient
la mère prieure n'avait voulu sortir. Pour cette tâche surhumaine,
il fallait un plus rude compère, et c'est ainsi que le P. Surin, qui
venait d'être choisi à cet effet, entreprit de les déloger un à un, et y
réussit après une lutte opiniâtre et malgré les nombreux dangers que
lui firent courir ces puissants ennemis invisibles. « J'entrai donc, dit-il,
le jour de Saint Thomas l'apôtre, l'an 1634, dans l'exercice de ma charge ».
C'était le 7 Mars, et le résultat ne se fit pas attendre : le 23 Juin, un
autre diable était sorti, si l'on en croit le même manuscrit, n° 7618 de la
Bibliothèque Nationale, dont le f° 56, fort endommagé et qui semble
même porter des traces de brûlures provenant du feu de l'enfer, contient
l'attestation suivante :
« Au iour duy 23 iuin, y est-il dit, ie promes, moy ennemi iuré de la vierge, de faire en sortant de se corps pour marque de ma sortie un pertuis
en la main droites de la grosseur deu doy qui y parrestra 2 scemaine ».
Et ce démon anonyme a signé : « un nemi de la vierge ». Sept jours après, c'était au tour de Nephtali de signer le registre de sortie :
« ie promes moi neftali de faire en sortant de se corps pour signe véritable de ma sortie ie promois a mon gran regret de rompre la chére
catedrale du ministre de loudeun la ou il presche toust ses confuses (?)
lois eretiques et den portear ladit cheire en rompant le toit, faict par moi
neftali au jour du 30 iuin 1634. »
Un an après, en 1635, le R. R Surin écrivait au P. d'Attichy, jésuite
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de Rennes : « Je suis en perpétuelle conversation avec les diables ; depuis
trois mois et demi, je ne suis jamais sans avoir auprès de moi un diable
en exercice. Quand je veux parler on m'arrête la parole ; à la messe je
suis arrêté tout court ; à la table je ne puis porter les morceaux à ma
bouche, et je sens le diable aller et venir chez moi comme en sa maison. »
Les démons qui possédaient la mère prieure lui révélèrent qu'ils étaient des séraphins, des chérubins et des trônes déchus ; ils se nommaient
Léviathan, Balam, Isacaron et Béhémoth. Isacaron bataillait avec
elle, Balam la faisait rire aux éclats pendant les offices et les prières ;
Béhémoth, chose plus grave, lui inspirait des pensées peu convenables !
Un autre démon, nommé Zabulon, possédait la soeur Claire ; il avait
résisté aux exorcismes du prédécesseur du P. Surin, le P. Lactance,
auquel l'évêque de Poitiers avait confié cette tâche importante.
Le saint jésuite eut à subir de rudes assauts dans la campagne qu'il entreprit contre ses mystérieux adversaires ; plusieurs fois il fut possédé
lui-même. « Une fois, dit-il, les démons firent un charme horrible par
lequel, pendant huit jours, la mère prieure devint tout autre qu'elle
n'était ; son visage devint d'une rare beauté. » « Un autre jour, ajoute-
t-il, le démon, prenant ma figure, entra au parloir et, d'une voix
douce, semblable à la mienne, parla à la mère pour l'induire en erreur ».
Puis ce fut une suite interminable d'aventures, quelquefois grotesques,
quelquefois tragiques et inquiétantes. Les démons fustigeaient les religieuses,
les épouvantaient par des clameurs horribles ; tantôt ils leur
octroyaient le don des langues, et les plus illettrées prononçaient tout
à coup des discours latins.
« Un jour que je tenais Béhémoth à l'exercice, dit l'excellent Père, il entra tout à coup dans une rage extraordinaire, et la plus grande que
je lui aie jamais vue, en sorte que je crus qu'il allait sortir... Il m'avoua
qu'il gardait trois hosties que trois magiciens, deux à Loudun et un à
Paris, avaient gardées à la communion. Je conçus un grand désir d'avoir
ces hosties ; je commandai donc à Isacaron de s'en aller à Paris, ainsi
qu'à Balam. L'après dîner, Isacaron arriva dans une grande furie et il
fut aussitôt suivi de Balam qui parut sur le visage de la mère. Je lui
demandai s'il avait fait ce que je lui avais ordonné ; il me répondit

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qu'oui et qu'il avait apporté les hosties. » Plus tard, les démons prétendirent
« que la mère prieure était enceinte ; en effet, il y en avoit
toutes les apparences. Mais le jour de la Circoncision de l'an 1635, le
démon dit que la Sainte Vierge le contraignait de faire rejeter à la mère
toutes les humeurs qui causaient cette grossesse apparente ; elle les vomit
en effet durant l'exorcisme, pendant l'espace de deux heures, de quoi
plusieurs personnes de qualité furent témoins, entre autres, l'évêque
de Nîmes. »
Le premier démon que le R. P. Surin parvint à chasser du corps de la mère fut Léviathan. Il sortit en lui laissant sur le front une croix
rouge, suivant la promesse qu'il en avait faite à l'évêque de Poitiers.
Puis ce fut le tour de Balam. Isacaron sortit ensuite, en 1636, laissant
sur la main de la mère, à la vue de tout le monde, le saint nom Maria en
caractères romains. Ils étaient gravés profondément en la chair, avec le
nom de Saint Joseph, en caractères plus petits. Enfin, Béhémoth offrit une
résistance plus prolongée et ne quitta la patiente que le 15 Octobre 1637.
Désormais tout rentra dans l'ordre à Loudun, et le P. Surin et la mère
prieure allèrent ensemble faire un pèlerinage au tombeau de Saint François
de Sales, pour remercier le Seigneur de cette laborieuse délivrance.

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Fig. 140. -- SORCIERS DETERRANT LES MORTS DANS UN CIMETIERE. R. P. Guaccius, Compendium. Maleficarum, Milan, 1626.
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.XIII.
LA NECROMANCIE, OU EVOCATION DES MORTS
Nous avons vu, jusqu'ici, les opérations de sorcellerie limitées aux rapports de l'homme avec le Démon.
Mais, outre les sorciers qui se flattaient de faire apparaître le Diable, il y avait les sorciers nécromanciens, qui ne craignaient pas de troubler
le sommeil éternel des trépassés, de leur commander de se lever de leur
sépulcre pour venir révéler les secrets de l'avenir qu'ils n'avaient pas
manqué d'apprendre pendant leur séjour dans l'autre monde.
Ceux-là étaient plus terribles. Voir le Diable n'a rien de bien effrayant, et la curiosité, violemment piquée, n'éprouve aucune appréhension à
être satisfaite. Mais voir apparaître les morts porte en soi quelque chose
de sinistre ; ici, l'eau-forte est poussée au noir, sans mesure, et la mise
en scène, obligatoirement macabre, fait frissonner les plus hardis. Nous
allons donc descendre ici un peu plus bas dans l'abîme ténébreux que
l'intelligence humaine s'est complu à vouloir explorer pendant des
siècles, et dans lequel elle n'a pas encore renoncé à pénétrer.
La première et la plus illustre des sorcières, l'ancêtre, la mère, le modèle, le prototype, le parangon de toutes nos sorcières du Moyen-Age,
la vénérable pythonisse, la sorcière d'Endor, dont nous avons parlé au
chapitre précédent, était une nécromancienne. Sa spécialité était de faire
apparaître les morts, puisque, sans difficulté, elle oblige de sortir du
tombeau le prophète Samuel, qui, tout prophète qu'il est, ne peut se dérober
au pouvoir ténébreux de cette femme diabolique. Cette scène biblique,
bien qu'ayant profondément frappé l'imagination de nos pères, n'a
pas souvent tenté l'inspiration des artistes ; son horreur froide ne permettait
pas aux Breughel ou aux Callot d'exercer avec succès leur verve

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comique ; au XVIIIe siècle, elle ne suscite que quelques illustrations où le
tragique conventionnel et déclamatoire ne parvient pas à dissimuler
l'inexistence de la documentation.
Un dessinateur d'Augsbourg, Johann Heinrich Schönfeld, interprété l'évocation de Samuel dans l'estampe reproduite ci-contre
(Fig. 141), gravée par Gabriel Oehinger. Dans l'angle d'un monument
funéraire, une sorcière décharnée tient, dans sa main gauche, une torche
qui éclaire toute la scène d'une lueur sinistre et, dans l'autre, une branche
de verveine dont elle place la pointe sur différentes parties d'un cercle
sur lequel figurent des hiérogrammes trop sommairement indiqués pour
être lisibles, mais qu'on devine très proches parents de ceux des cercles
destinés à évoquer les démons. Un hibou, un crapaud et un serpent s'y
promènent en liberté auprès d'un crâne de bovidé. Saül, ployant sous le
poids de son harnachement militaire, se prosterne devant Samuel qui sort
lentement de son sépulcre, dont la pierre s'est levée par une force mystérieuse.
Des sorcières subalternes sont accourues, et regardent curieusement
la scène, à califourchon sur des sarcophages supérieurs, tandis que,
dans l'ombre du gouffre d'où surgit Samuel, on aperçoit la tête cornue
et ricanante du diable, pour bien marquer que, dans cette opération
comme dans les autres, l'aide puissante de cet auxiliaire infernal ne
manque pas d'être requise.
Au Moyen-Age, la nécromancie fut très assidûment pratiquée ; elle consistait, soit à faire apparaître les morts, soit, lorsqu'ils n'y voulaient
pas consentir, à les déterrer pour inspecter les cadavres en se livrant à
des opérations qui ne sont point nettement définies. On enseignait la
nécromancie en Espagne, à Séville, à Tolède, à Salamanque, dans de
profondes cavernes qu'Isabelle la Catholique fit murer. Les sorcières y
étaient même accusées de manger de la chair humaine ; le R. P. Guaccius
donne, dans son fameux Compendium Maleficarum, la figure ci-contre
(Fig. 140), où ces pratiques sont fort bien indiquées ; au premier plan,
nous voyons deux sorciers tirer, de la quiétude de sa fosse, un trépassé
revêtu de son linceul ; plus loin, quatre sorcières sont en train de dépecer
un autre cadavre sur une table, et de se livrer à quelqu'un de ces
horribles repas que nous avons déjà vus représentés dans les figures

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Fig. 141. - EVOCATION DU PROPHETE SAMUEL PAR LA PYTHONISSE D'ENDOR, par Johann Heinrich Schönfeld, XVIIe siècle. (collection de l'auteur).
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Fig. 142. -- Dr JOHN DEE ET EDWARD KELLY FAISANT APPA-
RAITRE UN MORT DANS UN CIMETIERE ANGLAIS. Mathieu Giraldo, Histoire pittoresque des sorciers,
Paris, 1846.
31, 45, 46 et 50 ; au fond, un
autre sorcier, de taille gigantesque,
coupe la corde d'un
pendu, à la fourche d'un
gibet, pour l'apporter au
macabre festin. C'est évidemment
à ces sinistres
assemblées qu'il faut rapporter
le fameux article, d'interprétation
difficile, de la
Loi Salique, titre XLVII,
art. III : Si stria hominem
comederit, et convicta fuerit,
VIII denariis, qui faciunt solidos
CC, culpabilis judicetur :
« Si une sorcière a « mangé
de l'homme », et qu'on
en puisse faire la preuve,
qu'elle soit condamnée à
payer huit (mille) deniers,
qui font deux cents sous
(d'or). » Ou encore cet article
de Reginon de Prum (De
ecclesiasticis disciplinis et
religione christiana), où il
est question des carmina diabolica, quae super mortuos nocturnis horis
ignobile vulgus cantare solet, ou « poèmes diaboliques, que le vulgaire
ignoble a coutume de chanter, pendant la nuit, sur les morts ».
La plus intéressante estampe relative à la nécromancie, que nous connaissions, est une gravure anglaise du XVIIIe siècle, par Ames, d'après
un dessin de Sibly, et portant comme légende : « Edward Kelly, a
magician in the art of invoking the spirit of a desceased person. Cette
gravure a été magistralement regravée par un artiste anonyme, et placée
en frontispice de l'Histoire curieuse et pittoresque des Sorciers, de

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Mathieu Giraldo, Paris, 1846 (Fig. 142). Elle n'est point une fantaisie,
mais repose sur un fonds de réalité historique. Les deux sorciers, qui
viennent de se livrer à l'évocation d'un mort avec tant de succès qu'ils
l'ont fait surgir de terre devant une tombe, le corps enveloppé d'un
suaire, la tête ceinte de bandelettes, sont, l'un, le célèbre Dr John Dee,
astrologue de la reine Elisabeth, alchimiste, mathématicien et géographe,
l'autre, Edward Kelly, bizarre personnage. qu'on a accusé de
fourberie, mais qui était certainement un médium, et qui paraît avoir
exercé sur John Dee une influence considérable. C'est Kelly qui,
tenant la baguette et le livre, est l'artisan effectif de l'évocation ; John
Dee, incontestablement plus savant que lui en toutes choses, mais moins
audacieux, et manquant d'esprit d'initiative, se contente de tenir la torche
qui les éclaire, et il semble horrifié du résultat obtenu, lequel n'a pas
l'air d'émouvoir beaucoup Kelly, qui reste très maître de lui. Le cercle
où ils ont pris place est très analogue à ceux que nous avons reproduits,
figures 73 à 79; on y lit très distinctement les mots. EO, Raphael, Rael,
Miraton, Tamiel, Rex, agrémentés de croix et d'ancres, ce qui indique
que l'évocation du défunt se pratiquait exactement comme celle du
Diable, en changeant seulement le nom donné à ce dernier en celui de
la personne décédée.
Il n'est pas aisé de déterminer à quelle époque de la vie de John Dee peut se placer cette évocation. Bien que ce savant, par une circonstance
rare au XVIe siècle, et même au siècle suivant, ait laissé un « diary » ou
journal intime de sa vie, en nombreux fragments, il ne semble pas qu'il
ait parlé de cette aventure. Il est certain qu'il se livra à l'évocation des
démons, dans les villes de Cracovie et de Prague, où il avait emmené
Edward Kelly, et il a donné un récit détaillé de ces opérations dans son
livre : A true and faithfull relation of what passed for many years between
Dr. John Dee and some spirits, paru en 1659, et dont nous avons traduit
d'importants fragments dans notre Anthologie de l'Occultisme ; mais il
n'y est pas question d'évocation des morts. D'autre part, le cimetière où
se passe la scène est indiscutablement anglais, avec son église bâtie à
la Tudor, couverte de lierre, et son décor romantique. Il faut donc
admettre que cette aventure macabre a eu lieu vers la fin de 1582, au

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Fig. 143. -- CLOCHETTE « NECROMANCIENNE »
DE GIRARDIUS. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit n° 3009
XVIIIe siècle.
début des relations de John Dee et
d'Edward Kelly, lorsque tous deux
étaient à Londres. A son retour de
Prague, en 1589, John Dee paraît ne
plus avoir jamais revu Kelly.
Une façon assez bizarre et peu commune d'évoquer les morts nous a
été laissée par un manuscrit de la
Bibliothèque de l'Arsenal de Paris, et
nous recommandons tout particulièrement
au lecteur une recette aussi précieuse.
Qu'il veuille bien ouvrir le
manuscrit n° 3009, intitulé Girardius
Parvi Lucii libellus de mirabilibus
naturae arcanis, Anno Domini 1730 ;
malgré son titre latin, cet ouvrage est
en français très clair, très correct, et
très lisiblement écrit ; il y trouvera,
pages 6 et suivantes, un joli chapitre
intitulé : Clochette magique et son
usage; autrement dit : Clochette nécromancienne
de Girardius. Muni de cet
instrument indispensable, notre lecteur pourra communiquer avec l'autre
monde plus aisément que ne le put faire le bon Dr John Dee.
Notre manuscrit nous montre l'aspect que doit avoir la « clochette nécromancienne » en question (Fig. 143). Sur la clochette se trouve, en
bas, le nom ineffable : Tetragrammaton ; au-dessus, les hiéroglyphes des
sept planètes ; puis le mot Adonaï, et enfin, sur l'anneau, Jesus. Autour,
dans un cercle, les noms des sept esprits des planètes au moyen desquels
se fait l'opération : Aratron, esprit de Saturne ; Bethor, de Jupiter ; Phaleg,
de Mars ; Och, du Soleil ; Hagith, de Vénus ; Ophiel, de Mercure,
et Phuel, de la Lune.
A la page suivante se trouve représenté l'opérateur, en costume de cérémonie (Fig. 144), tenant, de la main droite, un parchemin sur lequel

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sont les sept signes hiéroglyphiques des planètes, de la main gauche, la
clochette.
Celle-ci, toujours d'après le même document, doit être composée d'un alliage de plomb, d'étain, de fer, d'or, de cuivre, de vif-argent fixé et
d'argent ; ces métaux doivent être fondus ensemble, « le jour et à l'heure
de la naissance de la personne qui veut être caractérisée et simpatisée
avec la mistérieuse clochette ». Il faut écrire, « au-dessus de l'anse, le
nom ADONAI, et de l'autre côté de l'anse, écrivés JESUS, et sur l'épaisseur
ou cercle d'en bas, écrivez le nom de TETRAGRAMMATON et entre les deux
cercles y imprimez les sept planètes, et entre l'anse et le cercle d'en haut,
la date du jour de la naissance de la personne qui en doit faire usage ».
Ensuite, il faut « envelopper la clochette dans un morceau de taffetas verd et la conserver en cet estat jusqu'à .ce que la personne qui entreprend
le grand mistère aye la liberté
et la facilité requise de pouvoir mettre
la ditte clochette dans un cimetière au
milieu d'une fosse, et la laisserez en
test estat lespace de sept jours. Pendant
que la clochette a subsisté dans
le vêtement de la terre du cimetière,
l'émanation et la simpathie s'est joint
à l'impression du caractère nécessaire
dont elle a besoin, ne la quitte plus, et
la conduit à cet effet à la perpétuelle
qualité et vertu requise lorsque vous
la sonnerez à cet effet. »
Mais tous les procédés nécromantiques ci-dessus ont été, de nos jours,
plus ou moins abandonnés. Il n'est pas
à la portée de tout le monde d'aller
tracer des cercles magiques dans les
cimetières, ni même de pouvoir enfouir
une clochette dans une fosse. Ces
pratiques d'un autre âge, qui portent

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Fig. 144. -- USAGE DE LA CLOCHETTE « NECROMANCIENNE » DE GIRARDIUS. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit
n° 3009, XVIII siècle.
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en elles-mêmes quelque chose de barbare et d'effrayant, ont disparu
aussitôt qu'on a découvert, au milieu du e siècle, une méthode élégante,
aisée, pratique et confortable de communiquer avec les morts, la
vraie méthode qui convenait à nos moeurs et au raffinement de notre civilisation ;
et point n'est besoin maintenant d'aller dans les cimetières,
puisqu'on peut rester tranquillement chez soi, en famille, au coin du feu.
Le spiritisme a remplacé avantageusement chez nous l'art des sorcières nécromanciennes ; au trépied antique s'est substituée la table tournante ;
et cette nécromancie des salons est si connue et si couramment

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Fig. 145. A. PREMIER SPECIMEN, OBTENU EN 1856, D'UNE ECRI-
TURE DE L'AUTRE MONDE. B. DEUXIEME SPECIMEN DE L'ECRITURE DE L'AUTRE
MONDE. C. ECRITURE DE L'EMPEREUR AUGUSTE, OBTENUE PAR
EVOCATION NECROMANTIQUE. D. ECRITURE DE JULES CESAR, OBTENUE PAR EVOCA-
TION NECROMANTIQUE. L. de Guldenstubbé, Pneumatologie positive et
expérimentale, Paris, 1857.
pratiquée dans toutes les parties
du monde que nous en dirons fort
peu de chose.
Elle prit naissance dans la première moitié du XIXe siècle, et,
tout de suite, sa propagation fut
épidémique. On se plut à évoquer
les morts, à leur poser les questions
les plus bizarres, à les faire parler.
Et les morts parlèrent; ils répondirent
au moyen d'un alphabet
ingénieux et conventionnel, formé
de séries de coups mystérieusement
frappés sur la table tournante.
Mais on modifia bien vite ce système primitif, et c'est, croyons-
nous, le baron L. de Guldenstubbé,
qui imagina de faire écrire directement
les trépassés au moyen
d'un crayon posé sur une feuille
de papier, et qui se mettait en
mouvement de lui-même, mû par
une force invisible. Il a exposé les
résultats de sa méthode dans son

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livre aujourd'hui fort rare : Pneumatologie
positive et expérimentale
: la réalité des esprits et le
phénomène merveilleux de leur
écriture directe démontré ; Paris,
1857.
Il annonce ainsi lui-même cet événement extraordinaire, qui fera
certainement époque dans les
annales humaines :
« Une découverte merveilleuse vient d'être faite, le 13 Août 1856,
jour où les premières expériences
couronnées de succès ont eu lieu :
c'est celle de l'écriture directe
et surnaturelle des Esprits sans
aucun intermédiaire quelconque,
c'est-à-dire ni médium, ni objet
inanimé. Voici les noms de quelques
témoins oculaires, dont la
plupart ont assisté à plusieurs
expériences : M. Ravené, senior,

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Fig. 146. -- ECRITURE DU THEOLOGIEN PHILOSOPHE
PIERRE ABAILARD, OBTENUE PAR EVOCATION NECROMANTIQUE. L. de Guldenstubbé, Pneumatologie Positive et
expérimentale, Paris, 1857.
propriétaire d'une belle galerie de tableaux à Berlin ; M. le Prince
Léonide Galitzin, de Moscou ; M. le Prince S. Metschesk y ; M. le
Docteur Georgii, disciple de l'illustre Ling, actuellement à Londres ;
M. le Colonel Toutcheff ; M. le Docteur Bouvron, à Paris ; M. Kiorbé,
artiste distingué, à Paris, demeurant rue du Chemin de Versailles, 43
M. le Colonel de Kollmann, à Paris ; M. le baron de Voigts-Retz ; M. le
baron Borys d'Uexkull. La plupart de nos expériences ont eu lieu dans
la salle des Antiques du Louvre, dans la Cathédrale de St-Denis, et dans
différentes églises et cimetières de Paris, ainsi que dans le logement de
l'auteur, rue du Chemin de Versailles, 74, où le premier phénomène a
été constaté le 13 Août 1856. »
Ce premier phénomène fut provoqué par un esprit anonyme, et
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180

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Fig. 147. -- ECRITURE D'HELOISE OBTENUE PAR EVOCATION NECROMANTIQUE. L. de Guldenstubbé, Pneumatologie positive et
expérimentale, Paris, 1857.
donna, comme résultat, une
figure informe qui suffit cependant
à encourager l'auteur à
continuer ses expériences. Nous
la reproduisons ici (Fig 145) ; et
voici l'explication qu'en donne
M. de Guldenstubbé lui-même :
« Figure tracée le 13 Août
1856, jour à jamais mémorable,
où l'auteur a constaté, pour la
première fois, le phénomène
merveilleux de l'écriture directe
des Esprits. Cette figure
a été dessinée par un Esprit
dans le logement de l'auteur,
74, rue du Chemin de Versailles
aux Champs-Elysées, à trois
heures de l'après-midi. » M. de Guldenstubbé s'empressa de recommencer
le lendemain ; et voici ce qu'il obtint (Fig. 145) et qu'il définit
ainsi :
« Figure magique, tracée le 14 Août 1856, également dans le logement de l'auteur. Cette figure a opéré plusieurs guérisons merveilleuses
et instantanées. »
Mais l'intérêt n'était pas grand d'interroger ces morts anonymes, et l'auteur ne tarda point à évoquer des morts illustres qui répondirent
immédiatement à l'appel qui leur fut fait ; l'empereur Auguste, puis
Jules César, se levèrent de leur tombe pour venir signer leur nom, en
capitales lapidaires romaines, sur l'album du comte de Guldenstubbé !
« Ecriture en latin lapidaire obtenue, le 26 Août, en présence du comte d'Ourches, près de la statue d'Auguste, à l'angle de la croisée des
Empereurs romains, au Louvre » (Fig. 145).
« Ecriture en latin lapidaire, tracée le 28 Août, au Louvre, près de la statue de Jules César, en présence du comte d'Ourches » (Fig. 145).
Suivant toujours le cours des âges, et se rapprochant de notre époque,
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notre moderne nécromancien eut l'idée d'évoquer Abailard, qui, lui
aussi, répondit ponctuellement et traça une phrase théologique. M. de
Guldenstubbé apprécie ainsi ce morceau :
« Ecriture remarquable, signée par Abélard, obtenue par l'auteur sur la tombe de cet homme illustre au Père-Lachaise, sur la recommandation
(directement écrite) d'un esprit sympathique, le 20 Janvier 1857. »
(Fig. 146). Ce texte se lit ainsi : Omnes qui eidem Adamo participavimus
atque a serpente in fraudem inducti sumus, per peccatum mortui, ac per
coelestem Adamo (um) saluti restituti atque ad vitae lignum, unde exciderimus
Per ignominiae lignum reducti sumus ; ce qui signifie : « Nous
tous qui avons participé de ce même Adam, et avons été induits en
erreur par le serpent, sommes morts par le péché, et, par le céleste
Adam, nous sommes restitués au salut et ramenés à l'arbre de vie, d'où
nous avions été écartés, par l'arbre d'ignominie. »
Abailard a écrit en latin ; il n'en pouvait guère être autrement ; en mettant la seconde fois le mot
Adamo pour Adamum, qui est
évidemment exigé, il a fait une
faute de latin. Mais qui n'en
fait pas ? Un lapsus calami est
bien vite commis lorsqu'on a
perdu l'habitude d'écrire depuis
sept siècles. Nous pourrions
remarquer que l'écriture
est celle d'un écolier maladroit
du XIXe siècle, sauf pour la
signature qui atteste un vague
essai, d'ailleurs manqué, d'onciales.
Mais ne soyons pas trop
exigeant.
Pendant qu'il était sur le tombeau d'Abailard (tombeau
d'ailleurs factice, où le théologien
fameux n'a jamais reposé),

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Fig. 148. - En haut : SIGNATURE REELLE DE Mlle DE LA VALLIERE
(Soeur Louise de la Miséricorde), d'après une lettre autographe authentique. (Collection de l'auteur). En bas : LA MEME SIGNATURE DONNEE SUR EVOCATION NECROMANTIQUE. L. de Guldenstubbé, Pneumatologie positive et expérimentale, Paris, 1857.
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M. de Guldenstubbé ne pouvait manquer d'évoquer Héloïse, qui a
tracé ceci, de façon très barbouillée (Fig. 147) : « L'amour qui nous
réunit a fait tout notre bonheur. »
Ici nous ne pouvons nous empêcher d'être quelque peu étonné. Héloïse parlait et écrivait en latin aussi bien qu'Abailard. C'était sa
langue la plus familière. Lorsqu'il lui arrivait de s'exprimer en langue
vulgaire, ce qui était probablement rare, elle ne parlait pas le même langage
que Mlle de Scudéry, et elle aurait dû énoncer, du fond de son
XIIe siècle, la phrase ci-dessus, à peu près ainsi : « Amors ki nos leiet,
cil toz fist nostre leece. » Nous avons donc lieu de nous émerveiller en
constatant que, pour charmer les loisirs de l'éternité, l'abbesse d'Argenteuil
s'est tenue au courant de l'évolution de la langue française.
Si le lecteur veut avoir quelque idée de la valeur intrinsèque que peuvent présenter ces écritures de l'autre monde, nous allons lui fournir
un point de comparaison, l'abandonnant ensuite à ses propres conclusions.
Le baron de Guldenstubbé a réussi à évoquer l'esprit de Mlle de
La Vallière, devenue, en religion, Soeur Louise de la Miséricorde.
Voici, d'après un document original authentique, comment signait cette célèbre amante repentie de Louis XIV, lorsqu'elle était recluse dans
son couvent (Fig. 148). Les trois mots abrégés, au bas de : Sr Louise de
la Miséricorde : rse. car. ind., signifient : Religieuse Carmélite indigne.
C'est là l'écriture élégante et distinguée d'une grande dame du XVIIe siècle, demeurée fière et distante malgré l'humilité solennelle du cloître.
Or, comment signa-t-elle, évoquée, cent cinquante ans après sa mort, par M. de Guldenstubbé ? Voici ce que celui-ci met sous nos yeux :
« Ecriture de la Soeur Louise de la Miséricorde, tracée en présence
du Colonel de Kollmann, le 29 Décembre 1856, dans l'église du Val-de-
Grâce. »
Hélas ! trois fois hélas ! Vanitas vanitatum! Loin de faire des progrès intellectuels, comme soeur Héloïse, Françoise-Louise de la Beaume-Le
Blanc, duchesse de La Vallière, a perdu sa belle cursive, et, peut-être
troublée par la présence du Colonel, elle a tracé sur le papier ces trois
lignes maladroites (Fig. 148), que désavouerait même la soeur tourière
de son couvent !

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.XIV.
LES SORTILEGES
Les sorciers ne s'occupaient pas exclusivement d'aller au Sabbat, de faire paraître les démons ou d'évoquer les morts. Nous avons vu que
certains d'entre eux ne se livraient jamais à ces opérations ténébreuses.
Mais ils avaient une fonction non moins redoutable, celle de « jeter des
sorts ». On peut même dire que c'était là leur raison d'être, puisque c'est
aux sortilèges que les sorciers devaient, étymologiquement, leur nom.
Il faut distinguer deux espèces de sortilèges : les nuisibles et les
utiles. Ils permettent de se rendre compte de ce qu'était ce que nous
appellerons volontiers la « vie en partie double » du sorcier, personnage
tout-puissant dans les campagnes, haï et craint à cause du malheur qu'il
pouvait attirer sur une maison et sur une famille, et auquel on s'adressait
pourtant lorsqu'il s'agissait d'échapper à une infortune ou d'obtenir
un succès.
Le sorcier, consultant son intérêt, faisait ainsi argent de tout. Ses ressources étaient-elles épuisées, il jouait un mauvais tour à quelque fermier,
dont celui-ci ne pouvait se délivrer que moyennant finance. Par
contre, une maladie, un fléau quelconque s'abattait-il sur une population,
le sorcier s'offrait à en délivrer celle-ci, contre paiement d'une somme
raisonnable. Quelquefois même, un sorcier proposait à un maléficié de le
délivrer du sortilège dû à un autre sorcier, et c'était alors une lutte entre
ces deux personnages diaboliques, dont le pauvre ensorcelé faisait tous
les frais.
Les sorciers et sorcières savaient comment immobiliser les vaisseaux sur mer; ils arrêtaient les moulins à vent, faisaient tarir le lait des vaches,
empêchaient le blé de germer, rendaient noir le pain des boulangers,

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pict

Fig. 149. -- SORCIERE DECHAINANT UNE TEMPETE. Olaüs Magnus, Historia. de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555.
pict

Fig. 150. -- SORCIER VENDANT A DES NAVIGATEURS LES VENTS ENFERMES DANS LES TROIS NOEUDS D'UNE CORDE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555.
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faisaient geler le vin dans les tonneaux, semaient la discorde entre les
gens unis par les liens de l'affection, suscitaient des épidémies, appelaient
les tempêtes. Par contre, s'ils en étaient requis, ils éteignaient les
incendies, arrêtaient les saignements des plaies, faisaient sortir les balles
des blessures d'armes à feu, faisaient cesser les disettes, guérissaient les
maladies où les médecins s'affirmaient incompétents. Leur prestige était
donc considérable.
C'est chez les peuples du nord, et principalement en Scandinavie, pays essentiellement maritime, que les sorciers et sorcières exerçaient le
plus souvent leur pouvoir de déchaîner les tempêtes ou de calmer les
flots, suivant qu'ils étaient requis de faire l'un ou l'autre. Dans la gravure
du Sabbat de J. Ziarnko, donnée par de l'Ancre (Fig. 45), nous
avons vu des sorcières quitter le Sabbat sur leur manche à balai, et
« s'en aller, nous dit de l'Ancre, sur mer ou ailleurs, exciter des orages
et des tempêtes ».
La sorcière que nous présente Olaüs Magnus (Fig. 149), dans son Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555, provoque une tempête
épouvantable et fait sombrer un vaisseau en renversant son chaudron
dans la mer. Dans le même ouvrage, nous voyons deux navigateurs,
sur la proue d'une caravelle (Fig. 150), qui discutent avec un sorcier,
debout sur un rocher isolé dans la mer, et débattent à quel prix il leur
vendra la corde à trois noeuds qu'il tient dans sa main et qui renferme les
vents enchaînés. En défaisant le premier noeud, ils obtiendront un bon
petit vent d'ouest-sud-ouest ; en dénouant le second, ils le changeront
pour un vent du nord assez rude ; le troisième une fois délié, la plus
horrible tempête surviendra. Au fond, un marin, sur une barque qui s'enfonce
dans la mer, paraît attendre avec anxiété le résultat du marché.
Les deux sorcières de l'estampe ci-contre, d'Ulrich Molitor (Fig. 151), sont occupées à quelque maléfice dans lequel elles présentent un coq
au-dessus d'un chaudron embrasé, par le moyen de quoi elles font descendre
la pluie du ciel.
De semblables résultats s'obtiennent par des pratiques bizarres, en traçant certaines figures, en enfermant un crapaud ou une araignée
dans un pot, en lisant des formules consacrées. On trouve, dans le

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186

pict

Fig. 151. - SORCIERES FAISANT DESCENDRE LA PLUIE. Ulrich Molitor, De laniis et Phitonicis mulieribus,
Constance, 1480.
« Suite des sacrez pentacules exprimant dans
leurs propres figures, dans leurs couleurs et
caractères, lettres hébraïques ou chaldéennes et
leurs propres vertus pour la commodité et intelligence
du maître de l'art, comme je l'ay apris
et connu, Abraham Colorno. » Parmi ceux-ci,
remarquons celui (le la figure 154, qui permet
manuscrit n° 2348, de la
Bibliothèque de l'Arsenal,
intitulé : Livre de la Clavicule
de Salomon, roy des
Hébreux, traduit par
Abraham Colorno, une série
de trente pentacles environ,
à partir de la page
129, réunis sous ce titre :

pict
Fig. 152. -- LA MAIN DE GLOIRE.
Le Petit Albert, Cologne, 1722.

d'exciter le tremblement de terre, ce dont le livre donne l'explication
suivante fort simple : « puisque la vertu de chaque Ange suffit à faire
trembler tout l'Univers ». Au sommet de ce pentacle, figure le pentacule
par excellence que l'on appelle « Sceau de Salomon », et qui est formé
de deux triangles équilatéraux, l'un posé sur sa base, l'autre sur le
sommet d'un de ses angles. Tout autour du cercle, la phrase latine :
« Commota est et contremuit terra ; fundamenta montium conturbata

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187
sunt et commota sunt quoniam
iratus est, tirée du
psaume XVII, 8, qui signifie :
« La terre a été secouée et a
tremblé ; les fondements des
montagnes ont tremblé et
ont été secoués parce qu'il
est en colère. » Dans le cercle
et les triangles qui le divisent,
des assemblages de
lettres hébraïques et de
« caractères cabalistiques des
planètes » qui sont censés
correspondre à des puissances
invisibles, et dont la
lecture est plus que douteuse.
Néanmoins, ce pentacle,
tracé, bien entendu,
sur du parchemin vierge,
doit produire un effet infaillible.

pict

Fig. 154. PENTACLE POUR EXCITER LES TREMBLEMENTS
DE TERRE. La Clavicule de Salomon. Bibl. de l'Arsenal, Ms. n° 2348.

pict

Fig. 153. -- LA CHANDELLE MERVEILLEUSE. Le Petit Albert, Cologne, 1722.
Un sortilège extrêmement populaire dans les siècles précédents fut celui que l'on appelait la
« Main de Gloire ». On voit cette main figurer dans
presque toutes les scènes de sorcellerie dont nous
avons donné la reproduction, en général sur le
manteau de la cheminée par où s'envolent les sorcières
(Fig. 32, 33 et 134). On trouve une description
de ce maléfice, dont la préparation manque un peu
de gaîté, dans les Secrets merveilleux de la Magie
Naturelle et Cabalistique du Petit Albert, Cologne,

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188

« J'avoue », dit l'auteur de ce singulier petit livre, que je n'ai jamais éprouvé le secret de la Main de Gloire, mais j'ai assisté trois fois au
jugement définitif de certains scélérats qui confessèrent, à la torture,
s'être servi de la Main de Gloire dans les vols qu'ils avoient fait. L'usage
de la Main de Gloire est de stupéfier et rendre immobiles ceux à qui on
la présentait, en sorte qu'ils ne pouvaient non plus remuer que s'ils
étoient morts. On la prépare de la manière suivante : On prend la main
droite ou la gauche d'un pendu exposé sur un grand chemin ; on l'enveloppe
dans un morceau de drap mortuaire dans lequel on la presse bien,
puis on la met dans un vase de terre avec du Zimat, du salpêtre, du sel
et du poivre long, le tout bien pulvérisé ; on la laisse durant quinze
jours dans ce pot, puis l'ayant tiré, on l'expose au grand soleil de la
Canicule, jusqu'à ce qu'elle soit devenue bien sèche, et si le soleil ne
suffit pas, on la met dans un four qui soit chauffé avec de la fougère et
de la verveine ; puis l'on compose une espèce de chandelle avec de la
graisse de pendu, de la Cire vierge, du Sisame et de la Ponie, et l'on se
sert de cette main de gloire comme d'un chandelier pour tenir cette chandelle
allumée, et dans tous les lieux où l'on va avec ce funeste instrument,
ceux qui y sont demeurent immobiles. »
Cette préparation, assez macabre, est rendue plus difficile encore par l'incertitude du mot Zimat. Est-ce Zimar, qui, suivant David de Planis-
Campy, signifie le vert-de-gris, ou Zimax, qui, toujours selon le même
auteur, correspond au vitriol vert d'Arabie ? Quant au mot Ponie, nous
ignorons absolument ce qu'il peut bien vouloir dire ; cependant, en patois
bas-normand, ponie signifie du crottin de cheval et il est plus que probable
que cet ingrédient, très combustible une fois sec, était celui qu'employaient
les sorciers.
Mais le lecteur n'aura sans doute point envie de se servir de la Main de Gloire et désirera bien plutôt connaître le moyen de se préserver de
ses effets. Le Petit Albert nous le donne libéralement, et il est d'ailleurs
fort simple.
« La Main de Gloire, dit-il, deviendrait sans effet et les voleurs ne pourraient s'en servir si l'on frottoit le seuil de la porte de la maison ou
les autres endroits par où ils peuvent entrer, avec un onguent composé de

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pict

Fig. 155. - SORCIERE EXTRAYANT DU LAIT D'UN MANCHE DE HACHE. Dr. Johannes Geiler von Keisersperg, Die Emeis, Strasbourg, 1517.
fiel de chat noir, de graisse de poule blanche, et de sang de chouette, et
il faut que cette composition soit faite dans le tems de la Canicule. »
A côté de la Main de Gloire, on ne manque jamais de voir, sur la cheminée des sorciers, une bougie allumée. C'est la « Chandelle Magique »
dont le secret est attribué à Jérôme Cardan, et qui permet de trouver les
trésors enfouis dans la terre (Fig. 153). Le Petit Albert va nous donner
encore cette recette inestimable :
« Il faut avoir une grosse chandelle composée de suif humain, et qu'elle soit enclavée dans un morceau de coudrier fait en la manière qui
est représentée dans la figure. Et si la chandelle, étant allumée dans le
lieu souterrain, y fait beaucoup de bruit en pétillant avec éclat, c'est une
marque qu'il y a un trésor en ce lieu ; et plus on approchera du trésor,
plus la chandelle pétillera ; et enfin elle s'éteindra quand on sera tout à
fait proche ; il faut avoir d'autres chandelles dans des lanternes pour ne
pas demeurer sans lumière. Quand on a des raisons solides pour croire

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190

pict

Fig. 156. - SORTILEGE DE L'ARC. Ulrich Molitor, De laniis et phitonicis mulieribus,
Constance, 1489.
pict

Fig. 157. -- SORCIER TRAVERSANT LA MER AU MOYEN D'UN SORTILEGE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus Septentrionalibus,
Rome, 1555.
que ce sont des esprits des
hommes deffunts qui gardent
les trésors, il est bon
d'avoir des cierges bénits
au lieu de chandelles communes,
et les conjurer de
la part de Dieu de déclarer
si l'on peut faire quelque
chose pour les mettre en
lieu de bon repos. Et il ne
faudra pas manquer d'exécuter
ce qu'ils auront demandé.
»
Les sortilèges concernant le lait sont nombreux,
même encore dans les campagnes,
aujourd'hui.
Lorsqu'une sorcière voulait nuire à quelque
paysan, elle faisait tarir le
lait de ses vaches, et le
pauvre homme n'avait
d'autre ressource que de
retrouver la sorcière, et,
en y mettant le prix, de lui
demander de lever le maléfice.
Jean Bodin, dans sa
Démonomanie (V. 3), nous
apprend toutefois qu'on
pouvait punir la sorcière
de la manière suivante : si
l'on possédait du lait de la
vache tarie, on le mettait
à bouillir dans un pot en

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191
le frappant à coups de bâton ; le diable frappait en même temps la sorcière
de coups semblables, ce qui l'obligeait à revenir et à faire cesser le
sortilège. Quelquefois la sorcière faisait faire, aux vaches, du lait bleu,
et ce lait ensorcelé, par une ironie du sort, était toujours deux fois plus
abondant que le bon lait.
Par contre, lorsqu'il y avait disette de lait dans une ferme, une sorcière habile pouvait trouver moyen d'en extraire des objets les plus
hétéroclites ; le plus communément, elle en faisait couler d'un manche
de hache. La figure 155 qui fait partie d'un très bizarre ouvrage
allemand, Die Emeis, par le Dr. Johannes Geisler von Keisersperg,
Strasbourg, 1517, nous montre une vieille sorcière, certainement rompue
au métier, qui trait un manche de cognée dont elle a fiché le tranchant
dans un des pilastres de bois soutenant la maison rustique. Le lait
coule abondamment dans un baquet, et la joie émerveillée des deux
commères qui assistent à l'opération est manifeste. Sous le balcon, fume,
sur un feu flambant, l'inévitable chaudron de la sorcière, tandis que,
dans l'étable, une vache étique semble elle-même étonnée de voir le
succédané, l'ersatz inattendu qui remplace son lait absent. Cette petite
scène, présentée dans son décor de chaumières lézardées, surmontée de
la petite église traditionnelle de village, est une des plus caractéristiques
et des plus sincères que nous connaissions.
Voici un autre maléfice campagnard donné par Ulrich Molitor dans le livre que nous avons déjà cité : De Laniis et phitonicis mulieribus,
Constance, 1489 (Fig. 156) ; une sorcière, armée d'un arc, a rencontré un
paysan dans les champs et lui a lancé, sur le pied, une baguette de coudrier,
ensorcelée. Le paysan a été obligé d'enlever son soulier, sentant
son pied enfler démesurément. La sorcière, calme, les veux glauques,
attend sans doute, pour faire le sortilège de guérison, en sens inverse,
que le paysan se décide à ouvrir son escarcelle et délier les cordons de
sa bourse.
Certains sortilèges n'étaient profitables qu'aux sorciers eux-mêmes, et leur conféraient des avantages que le commun des mortels leur enviait.
Ceux qui, comme le fameux sorcier de la Baltique, Holler, pouvaient
traverser la mer en se tenant sur les flots, perchés sur un simple morceau

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de bois (Fig. 157), possédaient ainsi un hydro-glisseur par anticipation
qui ferait, encore aujourd'hui, le bonheur de bien des navigateurs.
Malheureusement, nous ne connaissons pas le secret de ce précieux
stratagème. Par contre, le manuscrit n° 2350 de la Bibliothèque de
l'Arsenal, intitulé Le Secret des Secrets, chapitre V, nous a laissé un
secret, plus précieux encore peut-être, celui de l'Invisibilité, par lequel
les sorciers pouvaient se tenir au milieu des assemblées ou entrer dans
les maisons à l'insu de ceux qui s'y trouvaient. Nul doute qu'il tentera
beaucoup de lecteurs. Le voici : il suffit de dire l'oraison suivante :
« Athal, Bathel, Nothe, Jhoram, Asey, Cleyungit, Gabellin, Semeney, Mencheno, Bal, Labenenten, Nero, Meclap, Helateroy, Palcin, Timgimiel,
Plegas, Peneme, Fruora, Hean, Ha, Ararna, Avira, Ayla, Seye,
Peremies, Seney, Levesso, Huay, Baruchalù, Acuth, Tural, Buchard,
Caratim, per misericordiam abibit ergo mortale perficiat qua hoc opus
ut invisibiliter ire possim. »
Puis, si on le juge à propos, on peut écrire ici certains caractères avec du sang de chauve-souris et faire une conjuration, nous dit le manuscrit ;
mais le tout est absolument facultatif ; ce qui importe, c'est de
continuer l'oraison suivante :
« O tu Pontation, Magister invisibilitatis cum Magistris tuis. Tenem, Musach, Motagren, Bries vel Brys, Domedis, Ugemal, Abdita, Patribisib,
Tangadentet, Ciclap, Clinet, Z, Succentat, Colleig, Bereith et Plintia,
Gastaril, Oletel, conjuro te Pontation, et ipsos Ministros invisibilitatis
per ilium qui contremere facit orbem per Coelum et terram, Cherubim
et Seraphim et per ilium qui generare fecit in virgine et Deus est
cum homine, ut hoc experimentum perfectae perficiam, est in quaecumquae
hora voluero, sim invisibilis : Iterum conjuro te et tuos Ministros,
pro Stabuches et Mechaerom, Esey, Enitgiga, Bellis, Semonei, ut Statim
venias cum dictis ministris tuis et perficias hoc opus sicut scitis, et
hoc experimentum me invisibilem faciat, ut nemo me videat, Amen. »
Et le manuscrit ajoute, avec raison : « Notez qu'il faut bien savoir les principes susdits ! » Il ne dit pas, mais cela va sans dire, que ces
prières ne sont efficaces que prononcées en latin. Une version en langue

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vulgaire n'aurait aucune influence sur les puissances occultes qui nous
entourent ; toutefois, comme certains lecteurs pourraient ne pas entendre
aisément le sens de cette belle conjuration, nous en donnons ici la
traduction :
« O toi, Pontation ! maître de l'invisibilité, avec tes maîtres Tenem, Musach, etc... (suivent les noms des maîtres), je te conjure, Pontation,
et ces mêmes maîtres de l'invisibilité, par celui qui fait trembler l'univers,
par le Ciel et la Terre, les Chérubins et les Séraphins; et par celui
qui a fait engendrer dans la Vierge, et qui est Dieu avec l'homme, que
j'accomplisse cet expériment de perfection, de telle sorte qu'à quelque
heure que je le voudrai, je puisse être invisible ; de nouveau, je te
conjure, ainsi que tes ministres, par Stabuches et Nechaerom, Esey,
Enitgiga, Bellis, Semonei, que tu viennes sur le champ avec tes dits
ministres, et que tu accomplisses cet oeuvre comme vous savez le faire,
et que cet expériment me fasse invisible, de telle sorte que personne ne
me voie, Amen ! »
Il est également très aisé, selon plusieurs grimoires, de se rendre invisible en portant sous son bras droit le coeur d'une chauve-souris,
celui d'une poule noire et celui d'une grenouille ; mais il est plus
élégant de porter au doigt l'anneau de Gygès, dont il suffit de tourner
la pierre à l'intérieur ou à l'extérieur de la main, pour se rendre, à
volonté, visible ou invisible. Cet anneau doit être de mercure fixé ; on
y enchâsse une petite pierre que l'on trouve dans le nid des huppes, et
l'on grave autour les paroles : « Jésus passant + par le milieu d'eux +
s'en allait. » On le met à son doigt, et si, se regardant dans le miroir, l'on
ne se voit point, c'est l'indication que l'on a réussi dans la fabrication
de l'anneau.
Nous avons dit précédemment que les sorciers pouvaient quelquefois détruire les sortilèges que d'autres sorciers avaient jetés, et se faire ainsi,
les uns les autres, une guerre impitoyable. Un sorcier puissant parvenait
même à annihiler complètement les pouvoirs d'un sorcier inférieur,
voire même à l'enchaîner par un contre-maléfice. Olaüs Magnus nous en
a cité un remarquable exemple dans son Historia de gentibus septentrionalibus,
Rome, 1555. Sur le lac appelé Veter, « chez les Ostrogoths »

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dit-il, se trouve une île très habitée, dans laquelle il existe deux églises
paroissiales. Au-dessous s'étend une caverne, dans laquelle se trouve un
certain sorcier, le Mage Gilbert, qui a été vaincu, dans les temps très
anciens, au moyen des arts magiques, par son propre maître Catillum,
qu'il avait osé insulter (Fig 158), et a été enchaîné par un bâton que lui
avait jeté celui-ci, sur lequel étaient gravés certains caractères gothiques
et runiques, de telle sorte que ses membres étaient maintenant immobiles.
» On voit, sur notre figure, ce sorcier qui, selon la légende, devait
demeurer enchaîné jusqu'à ce que le maléfice d'un autre sorcier vînt le
délivrer ; les caractères runiques gravés sur les deux planchettes qui
lui maintenaient les membres en guise de cangue, sont parfaitement
visibles. Cette caverne était, au XVIe siècle, l'objet d'une terreur
superstitieuse et nul n'osait s'y aventurer.

pict

Fig. 158. - LE SORCIER ENCHAINE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555.
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.XV.
LE PHILTRE D'AMOUR ET L'ENVOUTEMENT
Parmi les sortilèges, il en est deux de grande envergure, qui ont tenu une place considérable dans tout le Moyen-Age. Sortilège d'amour
et sortilège de mort, correspondant aux deux grandes préoccupations
des hommes, en ces époques de vie rudimentaire, le philtre et l'envoûtement
se sont présentés, à leur imagination, entourés d'un prestige indicible.
C'étaient les sacrements redoutables de l'Eglise diabolique, dont
chacun pouvait, à son insu, subir les effets, à tout instant de la vie.
Le philtre se trouve fréquemment dans la littérature médiévale, dans les chansons de geste comme dans les jeux et miracles. C'est un ressort
dramatique puissant, facile à mettre en jeu, et d'une très grande utilité
dans les situations difficiles. On appelle ainsi un breuvage, à base de
vin, auquel des herbes, ou autres drogues, savamment mêlées, donnent
la propriété d'inspirer à celui ou celle qui en boit, un amour irrésistible
pour une personne déterminée.
Dans le roman de Tristan et Iseult, c'est un philtre destiné au roi Marc, par la mère d'Iseult, que boivent ensemble Iseult et Tristan, et qui
leur inspire la passion qui leur sera fatale. C'est encore à un philtre qu'a
eu recours Richard Wagner, dans le Crépuscule des Dieux, pour détourner
Siegfried, de Brunnhilde, et lui inspirer de l'amour pour Gutrun,
bien que ce fait ne soit pas mentionné dans les Sagas scandinaves
connues sous le nom d'Eddas, d'où il a tiré les éléments de sa tragédie
musicale.
La composition de ces philtres variait à l'infini ; en voici une formule empruntée au Zekerboni, de Pierre Mora, manuscrit n° 2790 de
la Bibliothèque de l'Arsenal.

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« Pour se faire aimer, on prendra, par exemple, un coeur du colombe, un foye de passereau, la matrice d'une hirondelle, un rognon de lièvre ;
on les réduira en poudre impalpable, et la personne qui composera le
philtre ajoutera partie égale de son sang séché et pulvérisé de même ;
et si l'on fait avaler deux ou trois fois la dose d'une dragme de cette
poudre à la personne qu'on veut induire en amour, on verra un merveilleux
succès. » Une autre formule. très appréciée, consistait à mêler et
triturer de la racine d'emilae campanae, cueillie la veille de la Saint-Jean,
de la pomme d'or, de l'ambre gris, en ajoutant au mélange un morceau
de papier sur lequel était écrit le mot « sheva ».
Un superbe tableau d'un maître inconnu de l'école flamande, du milieu du XVe siècle, qui se trouvait dans la collection Fenwick, de Londres,
représente une jeune sorcière nue, préparant un philtre (Fig. 159)
au milieu d'un appartement d'un délicieux archaïsme. Sur un coeur
enfoui dans un coffre qu'elle a placé sur une escabelle, elle laisse tomber
une liqueur goutte à goutte, d'une sorte d'ampoule qu'elle tient dans
une de ses mains. Le résultat ne se fait pas attendre ; au fond, un jeune
homme, vêtu en chasseur, celui probablement qu'elle a voulu faire tomber
dans ses rêts, entr'ouvre la porte, incapable de résister à l'attirance
fatale, et marche d'un pas fantomatique, d'où la volonté personnelle est
visiblement exclue.
La scène est charmante, et il est probable que la sorcière agit pour son compte personnel. Mais souvent, ceux qui désiraient se servir d'un
philtre étaient inaptes à le composer eux-mêmes ; il fallait s'adresser aux
sorcières professionnelles, et, par un de ces contrastes fréquents dans le
domaine satanique, c'étaient les plus vieilles, les plus hideuses et les plus
repoussantes qui connaissaient les recettes de breuvages d'amour les plus
efficaces. Goya, ce maître ès choses de l'enfer, le savait bien, et c'est
pourquoi en une fresque réaliste, un peu moins agréable que le tableau
précédent, et qui se trouve au Musée du Prado, de Madrid (Fig. 160), il
nous a donné cette représentation d'une sorcière vraiment diabolique, à
la grimace sordide, et dont les yeux en vrille, perçants et cupides, ricanent ;
elle tourne, d'une cuiller à soupe, le breuvage répugnant d'un
philtre, tandis qu'un acolyte camard, à tête de mort, épelle les vocables

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pict

Fig. 159. - SORCIERE PREPARANT UN PHILTRE. Tableau d'un maître inconnu de l'école flamande ; milieu du XVe siècle.
(Collection Fenwick, de Londres).
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difficiles d'un grimoire, en faisant de la main gauche, par dérision, la
caricature d'un geste épiscopal.
Les sortilèges d'amour n'affectaient, d'ailleurs, pas toujours la forme d'un breuvage ; au XVIIe et au XVIIIe siècle, l'usage du philtre proprement
dit semble avoir été quelque peu abandonné, sans doute à cause de la
difficulté de le faire boire à la personne que l'on désirait attirer à soi, et
on le voit plutôt remplacé par des procédés plus aisés, et sans doute plus
efficaces. Un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, du XVIIIe siècle,
le n° 2344, intitulé : Opération des sept Esprits des Planètes, contient
une subdivision : Segrets de Magie pour se faire aimer. Ils sont au nombre
de cinquante environ, la plupart inconvenants ou fort peu appétissants.
Nous en citerons seulement trois, très faciles, et ne choquant point
notre délicatesse moderne.
« Pour l'amour, ou de fille ou de femme, il faut faire semblant, dit cet estimable auteur, de tirer son horoscope. Sçavoir, ou si elle sera
mariée et l'obliger de vous regarder en face, et même entre les deux yeux,
et quand vous serez tous deux en pareille posture, vous réciterez les
parolles : Kafé, Kasita non Kafela et publia filii omnibus suis. Ces
paroles dittes, vous pouvez commander à la personne et elle vous obéira
à tout ce que vous voudrez. »
La seconde recette n'est pas évidemment pratique en toute saison : « Pour l'amour : frotter ses mains avec du jus de verveine et toucher celui ou celle à qui on voudra donner de l'amour. »
Ce procédé vaudrait la peine d'être essayé, mais on n'a pas toujours, en vérité, du jus de verveine à portée de la main. Voici mieux et beaucoup
plus simple :
« Il faut dire, en lui touchant la main (à la fille) de la vostre, les paroles suivantes : Bestarberto corrumpit viscera ejus mulieris. »
Et c'est tout ! On aurait donc bien tort de chercher des complications de breuvages lorsqu'on peut recourir à un procédé aussi simple, et
nos lecteurs seraient impardonnables de ne point essayer d'en user.
Enfin, ceux ou celles qui ne peuvent même point toucher la main de la personne à laquelle ils s'intéressent, n'ont point été complètement abandonnés
par l'art magique ; le manuscrit n° 2348 de la Bibliothèque de

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Fig. 160. -- SORCIERE PREPARANT UN PHILTRE, par Goya. Musée du Prado à Madrid.
pict

Fig. 161. PENTACLE POUR L'AMOUR. Clavicule de Salomon. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit n 2348.
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l'Arsenal, Clavicules de Salomon, a pensé à eux, et leur a établi le pentacle
suivant, des plus efficaces (Fig. 161) qui, selon l'explication qui y est
adjointe, « force les esprits de Vénus à obéir et à forcer, dans un moment,
quelque femme que ce soit à venir ». Ce pentacle est un composé savant
de cercles, demi-cercles, croix et carré; autour du cercle, on lit la devise
latine : Hoc est enim os de ossibus meis et caro de carne mea, et erunt
duo in carne una, tirée des versets 23 et 24 du chapitre II de la Genèse,
et qui signifie : « Voici l'os de mes os, et la chair de ma chair, et ils
seront deux en une seule chair. » Puis, dans les ornements du pentacle,
se trouvent à peu près toutes lettres de l'alphabet hébreu.
Voici maintenant, parmi les maléfices, peut-être le plus terrible de tous, celui qui s'attaquait invisiblement à la vie humaine elle-même, et
qui causa la plus grande frayeur jusque dans les cours d'Europe, au XVIe
et au XVIIe siècle ; nous voulons parler du sortilège connu sous le nom
d'« envoûtement ».
Il consistait à former une figure de cire à l'image de la personne à laquelle on désirait donner la mort, et de porter, à cette figure, des blessures
telles qu'elles devaient se reproduire exactement à distance, par
transmission occulte, sur la personne vivante, qui mourait ainsi mystérieusement,
sans cause apparente. Parfois, c'était un coeur humain, que
l'on perçait de longues aiguilles, avec l'intention de percer effectivement
le coeur de l'ennemi dont on voulait se débarrasser.
Les documents iconographiques relatifs à ce genre de sortilège sont de la plus insigne rareté, et l'on n'en connaît, pour ainsi dire, point..
Néanmoins, dans le tableau de Frans Francken, dont nous avons déjà
donné la reproduction : Assemblée de Sorcières (Fig. 33), au milieu
de la composition, sur une table, nous voyons un crâne humain dans
lequel est fichée la lame d'un couteau, indication évidente d'un essai
d'envoûtement qui ne fait point partie de la scène, mais qui a dû être
commis précédemment. Cependant, ce n'est point généralement avec un
crâne, mais avec des figures de cire, que cette opération malfaisante était
tentée. Dans ce même tableau, en bas et un peu à droite de la partie
centrale, un objet énigmatique est gisant, crapaud par sa bouche atrocement
fendue, mandragore par sa menotte humaine au bout d'un bras

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élégamment arrondi, dans un geste d'orateur politique ; une fléchette
lui perce son ventre de baudruche, centré d'un nombril ; et il est bien
certain que c'était la découverte de figures de ce genre qui semait l'effroi
parmi le peuple, et, plus souvent encore, parmi les grands.
L'astrologue Ruggieri semble avoir mis l'envoûtement à la mode à la cour de France, au XVIe siècle. Dans un manuscrit de la Bibliothèque
Nationale, collection Dupuy, volume 590, page 24, se trouvent les copies
de deux lettres de Catherine de Médicis au procureur général du Parlement
de Paris, touchant « Cosme Ruggier florentin, accusé d'avoir faict
une image de cire contre le roi Charles IX, en 1574 ». La reine se plaint
en ces termes:
« Monsieur le Procureur, arsoir (sic, pour hier soir) Lon ma dist de vostre part que Cosme a fait une figure de cire à qui il a donné des coups
à la teste, et que c'est contre le Roy que la ditte figure a esté... Cosme
demanda si le Roi vomissait, et s'il saignoit encore, et s'il avoit douleur
de teste... »
Ruggieri fut arrêté le lendemain ; nous lisons au f° 26 du même manuscrit, dans un rapport adressé à M. de la Guele, conseiller du roi,
le 26 avril 1574 : « La Royne mère du Roy ma commandé vous escrire
que le petit cosme nigromancien que vous savez a esté prins prisonnier
et mis entre les mains du prévost de l'hostel ». Charles IX mourut un
mois plus tard, le 31 Mai, et il était atteint alors d'une consomption mystérieuse.
Del Rio a prétendu qu'il était envoûté par des sorciers protestants
qui faisaient fondre, chaque jour, des images de cire le représentant,
et, à chaque fois, la vie du roi s'éteignait de plus en plus.
La cour d'Angleterre se trouvait en proie aux mêmes difficultés. Vers 1560, le Private Council fit appeler en toute hâte, un matin, le Dr
John Dee. On avait trouvé, à Lincoln's Inn Fields, une image de cire de
la Reine Elisabeth, avec une grande épingle piquée dans la poitrine. Le
secrétaire d'État, Wilson, emmena l'astrologue à Richmond, où était la
Reine. Elle était assise dans la partie de son jardin privé, qui est en bas
de la rivière ; Dudley était à côté d'elle, insolent comme d'habitude ; les
Lords du Private Council étaient présents également. Il fallut que John
Dee leur exposât le mécanisme des envoûtements, et il eut beaucoup de

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peine à rassurer la Reine qui, fort superstitieuse, était toute bouleversée.
Parmi les plus anciens exemples d'envoûtement que l'on connaisse dans le domaine historique, il faut citer celui du roi d'Ecosse, Duff, au
Xe siècle ; celui de la reine Blanche de Navarre, par l'évêque de Troyes,
Guichard, en 1304, puis celui que Robert III d'Artois essaya pour faire
périr le roi de France, Philippe VI de Valois, en 1333. Robert avait été
accusé d'avoir présenté de faux titres et suborné des témoins pour
appuyer ses droits prétendus sur le comté d'Artois. Ayant refusé de comparaître
devant le roi pour répondre de ce délit, il fut condamné, par
arrêt du Parlement de Paris, au bannissement perpétuel et à la perte de
tous ses biens. Il se réfugia à Liége, à Namur, puis en Angleterre, et il
chercha à envoûter le roi, la reine Jeanne de Bourgogne, et leur fils Jean.
Un religieux nommé Sagebran, à qui il s'était confessé, en révéla le
secret au roi, dont l'indignation maladroite ne servit qu'à exciter davantage
la haine de Robert. Celui-ci engagea vivement le Roi d'Angleterre,
Edouard III, à prendre le titre de roi de France, et cet épisode d'occultisme
peu connu a été une des causes prochaines et déterminantes de
la guerre de Cent Ans.
La gravure que nous reproduisons ci-contre (Fig. 162), est extraite d'un recueil de Garnier, intitulé : Figures de l'Histoire de France, gravées
par Moreau le Jeune en 1788, et qu'on trouve rarement complet.
Elle représente Robert d'Artois en train de se livrer, avec trois acolytes,
à son opération ténébreuse. Cette gravure n'a pas de valeur historique,
car Moreau le Jeune ne possédait aucune science des moeurs, coutumes
et costumes du Moyen-Age, et ce n'est certainement point ainsi que l'on
envoûtait au XIVe siècle ; mais, par contre, dans son anachronisme, elle
nous indique parfaitement comment on envoûtait au XVIIIe, puisque l'artiste
a traité son sujet suivant les données que lui fournissait son
époque. A gauche de la scène, un des servants apporte un bassin de cire
chaude destinée à confectionner les figures. Robert d'Artois, l'envoûteur,
en prend une dans sa main, celle du roi en costume de cour, et s'apprête
à la piquer d'une aiguille qu'il tient dans son autre main, crispée.
Il profère, auparavant, les paroles d'une conjuration qu'il lit dans un
grimoire qu'un de ses aides tient grand ouvert devant lui. Deux autres

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figurines de cire sont jetées négligemment sur la table ; ce sont celles de
la reine et du prince. Un troisième acolyte, s'appuyant sur le fauteuil de
Robert, paraît épouvanté de l'action que commet celui-ci, et l'on devine
que c'est lui qui trahira, en haut lieu, le secret de l'opération.
On conserve encore aujourd'hui, au musée de Cambridge, des figures de cire, criblées d'épingles, et ayant servi, au XVIe et au XVIIe siècles, à
des envoûtements ; ce sont les seuls vestiges actuellement existants,
croyons-nous, de ce maléfice effrayant et macabre.

pict

Fig. 162. -- ROBERT III D'ARTOIS ESSAIE D'ENVOUTER LE ROI PHILIPPE VI DE VALOIS EN 1333. Garnier, Figures de l'Histoire de France, gravées var Moreau le Jeune, 1778.
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Fig. 163. -- PORTRAIT DE JEAN WIER, médecin du duc de Clèves, 1515-1588. Estampe du XVIe siècle.
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.XVI.
LES CHATIMENTS DES SORCIERS
Pendant tout le Moyen-Age, jusque vers la fin du XVIIe siècle, et plus tard encore, en Allemagne, en Italie, en Espagne, les sorciers furent
honnis, persécutés, traqués. On pensait que les pires châtiments leur
étaient réservés dans l'éternité, et l'on racontait que, souvent, on voyait
le Diable s'emparer d'une sorcière, lorsque le temps auquel elle s'était
promise à lui était révolu, et l'emporter dans l'enfer qu'elle avait incontestablement
mérité, comme celle-ci (Fig. 164), tirée de l'ouvrage d'Olaüs
Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555, que Lucifer
en personne, cornu et couronné, a saisie et prise en croupe sur son
cheval noir, et qui, irrémissiblement damnée, lance encore des malédictions
sur la ville qu'elle est obligée de quitter, et où une autre sorcière
s'occupe de conjurer un des derniers maléfices qu'elle a accomplis.
Mais comme les hommes, malgré la puissance de leur foi, n'avaient qu'une médiocre confiance dans l'efficacité des châtiments infligés par
les démons, comparés à ceux dont ils disposaient eux-mêmes, ils pensaient
qu'il était généralement plus sûr de devancer les supplices de
l'éternité par ceux, moins hypothétiques et plus concrets, de ce monde,
et ils traduisaient, devant les tribunaux, sorciers et sorcières, les jetaient
à la torture et les mettaient à mort à cause de la crainte du mal qu'ils
pouvaient exercer, et du scandale, préjudiciable à la religion, qu'ils causaient
autour d'eux, mais plus encore pour obéir au commandement
cruel, mais inexorable de l'Ecriture, qu'on lit dans l'Exode, XXII, 18 :
Maleficos non patieris vivere, « vous ne souffrirez pas que vivent les
sorciers ».

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