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Réfer. : AL0013 H
Auteur : Bernard Le Trévisan.
Titre : Le Livre de la Philosophie Naturelle des Métaux.
S/titre :

Editeur : André Cailleau. Paris. B. des Ph. Ch. Tome II.
Date éd. : 1740 .


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325
pict

L E L I V R E LE LA P H I L O S O P H I E N A T U R E L L E DES METAUX
D E M E S S I R E B E R N A R D, Comte de la Marche Trévisanne.
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P R E F A C E. (1)

pict N invoquant le Nom de
Dieu, sans lequel nulle aide est faite: car tout bien vient premier de lui, & vient à l'Ame de bonne volonté, & à l'Homme de mâle volonté & traître, jamais


(1) Le Trévisan ayant | qui aurait pu altérer sa écrit ce Livre en Français, | Doctrine. On sera moins
on n'a pas jugé à propos de | scrupuleux à l'égard des
corriger son Langage, de | autres Ouvrages, qu'il a peur de donner à ses expressions | écrit en Latin. naïves un Sens, |
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326 LE LIVRE DU TREVISAN,
n'y entrera Sapience, ni aide ne lui
sera faite.
Afin que tant d'Inquisiteurs de cette précieuse Science & vénérable Art, soient
réduits de ténèbres à lumière, & qu'ils
laissent tant de voies transverses, auxquelles
n'y a nul profit, par quelque manière
que ce soit, ni par labeur qu'on y puisse
mettre; moins par tant de dépense que
l'on y puisse faire, jamais on n'y trouve
profit, ni aucune apparence de vérité.
Donc, afin que ce digne Art ne soit tant
foulé par les Déceveurs & Sophistiques, &
que les Inquisiteurs goûtent des fruits de
cette Science, appareillés pour eux & ceux
qui sont ses Fils, & ensuivent le grand chemin
que Nature tient en toutes ses Créations,
Opérations & Compositions, & qu'ils puissent
être informés, tant en Spéculative,
qu'en Pratique, par raison nécessaire &
approuvée par vraie expérience que j'ai
touchée de mes mains & vue de mes yeux.
Car quatre fois j'ai composé la benoîte
Pierre, qui est vilipendée par les Ignorants,
*cuidant les uns être impossible, les autres
qu'elle soit tant difficile de faire, que jamais
nul n'y puisse parvenir; & plutôt se
*transversent ès voies obliques, & dépendent
leurs biens & ceux d'autrui par les
Recettes & Livres Sophistiques, comme
Géber, Archelaüs, Rasis, la Semite d'Albert

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DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 327
le Grand, la Tramite d'Aristote, le
Canon de Pandecta, la Lumière de Rasis,
l'Epître de Démophon, & la Somme grande
Testutale, & autres infinis Livres Erratiques,
& errants, faisant dépendre infinies
pécunes & biens, & à la fin jamais on ne
trouve rien en ces Livres. Et aussi tant
de Recettes Sophistiques & tant de Régimes
pénibles, frais & grands dépens que
les Déceveurs font, tant que partout la
benoîte Science est trouvée pour trousse.
Et les Ignorants en commun vulgaire disent
ainsi: Comme ils ont été trompés,
ils veulent tromper les autres, & c'est une
sotte raison: Car un Sage désire faire faits
& chose, qu'après il ait perpétuelle louange.
Comment donc voudraient-ils mettre
mensonges, lesquels ne pourraient être
par nulle raison naturelle? Mais les Ignorants,
s'ils n'entendent la première fois un
Livre, ils en disent mal, & ne le veulent
plus relire; pourquoi guères de gens n'y
viennent: Car mieux vaudrait la seule imagination
d'une bonne Intelligence de quelconque,
mais qu'il connût un peu les Principes
de la Nature Métallique, & plutôt
vendrait à la fin, que par tant de Livres
à les lire, sans y prendre goût pour les entendre.
Et pour ce, afin que je puisse faire un bon Traité & bref, & ensuivre la congrégation

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328 LE LIVRE DU TREVISAN,
des Sages, qui ont bien parlé en
cette Science; & aussi que par mon Livre
les Disciples puissent être bien informés,
tant en Théorique qu'en Pratique & en
Opération; je diviserai mon Livre en quatre
Parties.
En la première, je veux parler des Inventeurs de cette digne Science, & des
Sages qui l'ont eue, comment & selon que
je l'ai sue.
En la seconde Partie, je parlerai de moi- même, de mon temps, & comment, depuis
le commencement jusqu'à la fin, je
l'ai sue, & comment je fis du tout & partout,
sans aucune envie, les labeurs que
j'ai eu en la poursuivant.
En la troisième Partie, je veux parler des Principes & Racines des Métaux, &
mettre raisons évidentes & philosophales.
En la quatrième Partie de mon Livre, je veux parler de la Pratique, laquelle je
mettrai un peu Parabolique; mais non pas
tant, qu'en y mettant peine, tu ne l'entendes
bien.
Et par les autres Parties tu pourras être instruit merveilleusement: & si tu n'entends
l'Oeuvre par mon Livre, vraiment je
crois que jamais tu ne viendras à cet Art.
Mais ne pense pas l'entendre à la deuxième,
ni à la troisième fois, ni à la dixième
fois; mais toujours plus l'entendre en le
répétant:
@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 329
répétant: Et je ne dis rien en mon Livre,
que je ne prouve par raisons & expériences
évidentes; & aussi par l'autorité des Maîtres,
parlant en cet Art & Science très
raisonnablement & par grande raison.
Un Homme y devrait mettre peine & y travailler: Car par cet Art & Science
l'on peut éviter toute peine & maudite
pauvreté: Car pauvreté tue non seulement
le Corps, mais l'Esprit, & l'Ame, & la
vie, & toute force, sens & entendement.
Aussi cette Science guérit de toute maladie
quelle qu'elle soit, corporelle ou spirituelle,
ès Hommes subitement; de sorte
que la Nature ait sustentation. Comme
moi-même l'ai, en mon Dieu, expérimenté en
plusieurs Ladres, Caduques, Hydropiques,
Ethiques, Apoplectiques, Iliaques,
Démoniaques, Insensés, & Furibonds,
& autres quelconques maladies, qui seraient
longues à narrer, & pas ne le cuiderais,
si vu ne l'eusse & fait.
Aussi la devrait-on aimer: Car, par cet Art, on peut avoir tous les autres Arts
& Sciences. Il administre les nécessités
pour la vie: là ou autrement on y a grand
peine, & on n'y peut vaquer à l'esprit
étudiant. Item, Cet Art & Pierre, vraiment
composée, orne l'Ame de toutes vertus:
Et peut-on faire plusieurs aumônes, par
lesquelles on peut avoir sainteté & salut
Tome II. * E e
@

330 LE LIVRE DU TREVISAN,
de l'Ame, & faire les oeuvres de Miséricorde;
comme racheter les Captifs, subvenir
les Veuves & pauvres Orphelins, &
guérir les pauvres Malades. On y devrait
bien prendre peine: Car à étudier en Lois,
en Décret, en Théologie, en Médecine,
ou apprendre un Art Mécanique, un
Homme est bien six ou sept ans: Et en
cette précieuse Science, on n'y veut mettre
qu'un mois, ou cinq ou six. Hélas!
toutes les autres ne sont rien au regard
d'elle. Elle est tant aisée, que si je te le disais,
ou montrais l'Art par effet, à peine le
pourrais-tu croire ni entendre, tant est facile;
mais il y a un peu de peine pour entendre
nos mots, & d'en savoir la vraie
intention.

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P R E M I E R E P A R T I E.
Des Inventeurs, qui premiers trouvèrent
cet Art précieux.
L e premier Inventeur de cet Art (comme on lit ès Faits de mémoire, & aux Livres des Gestes anciennes, & au Livre
Impérial, & en l'exposition de Clavetus
sur la Table d'Emeraude, & ès autres Livres)
ce fut Hermès le Triple: Car il sut
toute triple Philosophie naturelle, savoir

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DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 331
Minérale, Végétale & Animale: Et
pour ce qu'il fut Inventeur de l'Art,
nous l'appelons Père, ainsi comme en tous
les Livres de la Tourbe, d'Hermès avant
Pythagores en est parlé, que quiconque
aura cette Science, il est appelé son Fils.
Cet Hermès-ci, fut celui-là de qui est écrit
en la Bible, qui après le Déluge entra en
la Vallée d'Ebron, & là trouva sept Tables
de Pierre de marbre, & en chacune
des sept Tables, était imprimé un des sept
Arts Libéraux en Principes; & furent insculpées
ces Tables avant le Déluge, par les
Sages qui étaient alors. Car ils savaient
que le Déluge vendrait sur toute la Terre,
& que tout y périrait: Et afin que les Arts
ne périssent, ils les inculpèrent en ces Pierres
marbrines. Ledit Hermès seulement
trouva lesdites Tables, lesquelles sont le
fondement de tous les Arts & Sciences. Et
cet Hermès-ci fut devant la loi ancienne.
Mais il y eut moult de Gens en ce temps-
là qui surent cette Science: Et dit Aros,
en son Livre, qu'il écrit au Roi de Meffohe,
Qu'au temps de la donation de la Loi ancienne
au Désert, auprès de la Montagne
Sinaï, cette Science fut donnée & révélée
à aucuns des Enfants d'Israël, à décorer
& parfaire l'oeuvre du Temple, & l'Arche
de l'ancien Testament; comme il est écrit
E e ij
@

332 LE LIVRE DU TREVISAN,
en Ezéchiel le Prophète, & en Daniel, &
au Livre de Joséphus.
Et ainsi l'Oeuvre a été donnée de Dieu à aucuns, comme j'ai dit. Les autres l'ont
trouvée comme par nature, sans Révélations
ni Livres quelconques, ni Expérience;
comme la Phitomée, Rébecca, Salomon,
Ambadagésir, & Philippe Macédonien.
Mais Hermès, après le Déluge, fut
le premier Inventeur & *Probateur de cette
Science de Philosophie, & trouva lesdites
Tables en la Vallée d'Ebron, là où Adam
fut mis, étant chassé du Paradis Terrestre.
Et après Hermès vint-elle par lui à d'autres
infinis. Et ledit Hermès en fit un Livre,
qui dit ainsi.
C'est vraie chose & sans mensonge, & très certaine, que le haut est de la nature
du bas, & le montant du descendant. Conjoins-les
par un chemin & par une disposition.
Le Soleil est le Père, & la Lune blanche
est la Mère, & le Feu est le Gouverneur.
Fais le gros subtil, fais le subtil épais,
ainsi tu auras la gloire de Dieu. Voici tout
ce que dit Hermès en ce Livre-là. Ce
Livre-là est bien bref; mais toutefois ce
sont grands mots, & toute l'Oeuvre y est
écrite.
Le Roi Calid l'a eue moyennant Bendégid le Ternaire, & son Fils, Aristote,

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DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 333
Platon, & Pythagores, qui est le
premier appelé Philosophe, qui fut
Disciple d'Hermès, & fit une Congrégation,
là où il y en a plusieurs qui l'appellent
Le droit Livre du Code de toute vérité.
Car la vérité y est sauve, aucune superfluité
ni diminution, combien qu'il soit
obscur aux Lisants. Alexandre l'a eue, qui
fut Roi de Macédoine & Disciple d'Aristote.
Item, Avicenne qui aussi bien en parle,
& Galien & Hypocrate. Et en Arabie
cette Science a été sue de plusieurs,
comme du Roi Haly, qui était souverain
Astrologue, & l'enseigna à Morien, &
Morien à Calib, Roi d'Arabie: Et Aros
l'a eue, & l'enseigna à Néphandin son Frère;
& Saturne à Luncabur & à son Extraction,
& à sa Soeur Madéra. Et infinis
Gens l'ont eue en Arabie. Plusieurs Gens
l'ont eue, & ont fait plusieurs Livres sous
paroles métaphoriques & sous figures,
en telle manière que leurs Livres ne
peuvent être entendus, fors que par les
Enfants de l'Art. Tellement que je dis bien,
Que les Disciples, par tels livres, sont
dévoyés plutôt qu'adressés à la droite
voie; & la cachent & mussent plus par
leurs Livres qu'ils ne la révèlent.
Aussi en France plusieurs l'ont eue, comme l'Escot, Docteur très subtil, Maître
Arnaud de Ville-Neuve, Raymond-

@

334 LE LIVRE DU TREVISAN,
Lulle, Maître Jean de Meung, l'Hortolan;
& le Véridique: Et une grande multitude
d'autres par tout l'ont sue. Mais voyant
par ces Livres tant de damnations & désespérances,
qui viennent aux Etudiants, ai
voulu labourer pour mieux à mon pouvoir
& petit engin les pourvoir, afin qu'eux
prient Dieu pour moi.

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D E U X I E M E P A R T I E,
Où je mettrai ma peine & dépense depuis
le commencement jusqu'à la fin, selon vérité.
L E premier Livre que je lus fut Rasis, là où j'employai quatre ans de mon temps, & me coûta bien huit cents écus
en l'éprouvant; & puis Géber, qui m'en
coûta bien deux mille & plus, & toujours
avais Gens qui *m'aflambaient pour me détruire.
Je vis le Livre d'Archélaus par trois
ans, là où je trouvai un Moine, où lui &
moi labourâmes par trois ans, & ès Livres
de Rupescissa, & au Livre de Sacrobosco
avec une Eau de vie rectifiée trente fois sur
la lie, tant qu'en mon Dieu nous la fîmes
si forte, que nous ne pouvions trouver
voirre (verre) qui la souffrît pour en besogner,
& y dépendîmes bien trois cents
écus.

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DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 335
Après que j'eus passé douze ou quinze ans ainsi, que j'eus tant dépendu, & rien
trouvé, & que j'eus expérimenté infinis
Recettes, & de toutes manières de Sels
en dissolvant & congelant, comme Sel
commun, Sel armoniac, de Pin, Sarrasin,
Sel métallique, en dissolvant & congelant,
& calcinant plus de cent fois par bien
deux ans: en Aluns de Roche, de Glace,
de Scaiole, de Plume; en toutes Marcassites,
en Sang, en Cheveux, en Urine, en
Fiente d'Homme, en Sperme, en Animaux,
& Végétaux, comme Herbes; &
après en Couperoses, en Atraments, en
Oeufs, en Séparation des Eléments, en
Athanor par Alambic & Pélican, par Circulation,
par Décoction, par Réverbération,
par Ascension & Descension, Fusion,
Ignition, Elémentation, Rectification,
Evaporation, Conjonction, Elévation,
Subtiliation, & par Commixtion, &
par infinis autres Régimes sophistiques: Et
y fus en toutes ces opérations bien douze
ans; tellement que j'avais bien trente-huit
ans, que j'étais après l'extraction du Mercure
des Herbes & des Animaux: tant que
j'y dépendis, tant par Trompeurs, que
par moi, pour les connaître, environ six
mille écus.
Après, toujours cherchant, je commençais à perdre courage, mais toujours je
priais Dieu qu'il me donnât grâce de parvenir

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336 LE LIVRE DU TREVISAN,
à cette Science. Il advint qu'il vînt
un Lai, Bailli de notre pays, qui voulût
faire la Pierre de Sel commun, & le dissolvait
à l'Air, puis le congelait au Soleil,
& faisait des autres choses beaucoup, qui
seraient longues à raconter, & en cela nous
persévérâmes un an & demi, & rien ne fîmes,
car nous ne besognions pas sur Matière
due. Et comme dit le vénérable Tourbe,
appelée le Code de toute vérité, On
ne peut trouver en la chose ce qui n'y est
pas. Mais, comme il est tout clair, au
Sel commun n'est pas la chose que nous
quérons, & nous vîmes bien par quinze
fois que nous recommencions, & n'y
voyons nulle altération de la nature, &
par ainsi nous laissâmes cet Ouvrage.
Et puis nous vîmes des autres, qui faisaient de très bonne Eau forte pour vouloir
dissoudre très bon Argent fin, & Cuivre
& autres Métaux, & dissolvaient en
un Vaisseau Argent fin, & Argent vif en
un autre, & tout avec une même Eau &
bien violente, & les y laissaient par douze
mois, & puis prenaient les deux Fioles,
& les mettaient en une; & alors ils disaient
que c'était mariage du Corps & de
l'Esprit. Puis mettaient dessus cendres
chaudes, & faisaient évaporer la tierce
partie de l'Eau forte; & ce qui nous restait,
nous le mettions en une Cucurbite
triangulaire
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DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 337
triangulaire bien étroite; & le Vaisseau,
nous le mettions au Soleil, & puis à l'Air,
tant qu'ils disaient se créer petits Lapils
cristallins, fondants comme cire, & congelés.
Et disaient que c'était Pierre au blanc,
& que celle du Soleil, ainsi faite, était
au rouge. Et nous en fîmes en cette manière
jusqu'à vingt-deux Fioles, toutes
à demi pleines; & ils nous en donnèrent
trois. Et nous *tretous attendîmes par cinq
ans que ces Pierres cristallines se créassent
aux fonds des Fioles; & à la fin ne trouvâmes
rien de notre intention, & ne le ferions
jamais: Car (comme dit la vénérable
Tourbe) Nous ne voulons rien étrange en
notre Pierre; mais d'elle-même se parfait-
elle, & parachève en son unique Matière
métallique. Tant que j'avais bien quarante-
six ans & plus.
En après nous, avec un Docteur Moine de Cisteaux, nommé Maître Geoffroi le
Leuvrier, voulûmes à son intention faire
la Pierre: Car nous savions bien que
toute autre chose que la seule Pierre était
fausse, & par ainsi nous ne cherchions que
la seule Pierre, & savions bien que c'était
la vérité. Et voici ce que nous fîmes.
Nous achetâmes des Oeufs de Geline deux
milliers, & nous les cuisîmes en eau, jusqu'à
ce qu'ils fussent bien durs; puis nous
séparâmes les coques à part, & les aubins
Tome II. * F f
@

338 LE LIVRE DU TREVISAN,
& les rouges à part, & calcinâmes les coques
jusqu'à ce qu'elles fussent blanches
comme neige; & les aubins & les rouges
nous les pourrîmes tout par eux en fiente
de Cheval; & puis les distillâmes trente
fois, & en tirâmes Eau blanche, & puis
Huile rouge à part, & finalement nous fîmes
choses qui seraient longues à dire, &
en la fin nous ne trouvâmes rien de ce que
nous demandions, & y persévérâmes deux
ans & demi, à tant que par désespérances
nous laissâmes tout; car aussi ne besognions-nous
pas de Matière due. Nous demeurâmes,
mon Compagnon & moi, & y
apprîmes à sublimer les Esprits, & à faire
l'Eau forte, dissoudre, distiller, & séparer
les Eléments, & à faire Fourneaux, & Feux
de maintes manières; & fûmes bien huit
ans en ces Opérations.
Enfin, après vînt un Théologien, grand Clerc, qui était Protonotaire de Bergues,
& avec lui nous voulûmes besogner, &
faire la Pierre, laquelle il voulait faire avec
seule Couperose. Et premier, nous distillâmes
de bon Vinaigre huit fois, puis nous
mettions la Couperose là-dedans, premièrement
calcinée par trois mois, puis en tirions
& y remettions le Vinaigre, & la Couperose
demeurait au fond, & puis remettions
le Vinaigre, puis tirions & remettions,
& le faisions ainsi chaque jour quinze

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 339
fois; tellement que j'en eus les fièvres quartes
par quatorze mois, & en cuidai mourir;
& laissâmes tout par un an, & ne trouvâmes
rien; car nous besognions sur Matière
étrange.
En après, vint un Homme, gentil Clerc, & nous dit que le Confesseur de
l'Empereur savait de certain la Pierre,
lequel on appelait Maître Henri. Et
alors nous allâmes devers lui, & dépendîmes
bien deux cents écus avant que d'avoir
eu la connaissance de lui: Et bref,
par grands moyens & grands Amis, nous
eûmes son accointance. Et voici comme
il faisait. Il mettait Argent fin avec Argent
vif, & puis il prenait du Soufre & de
l'Huile d'Olives, & fondait tout ensemble
sur le feu, & le Soufre se fondait avec
l'Huile, & puis le cuisait, tout à petit feu,
dans un Pélican, bien fort lutté de deux
doigts d'en haut, tout vêtu de Lut fort,
& avec un bâton incorporions le tout ensemble,
& notre Matière jamais ne se voulait
prendre, ni bien mêler. Et quand nous
eûmes bien mêlé tout par bien deux mois,
nous le mîmes dans une Fiole de verre lutée
de bonne argile, & puis le desséchâmes,
& le mîmes en cendres chaudes par
longtemps, & faisions feu tout à l'entour
de la Fiole, jusqu'auprès de la bouche,
& nous disions qu'en quinze jours ou trois
F f ij
@

340 LE LIVRE DU TREVISAN,
semaines, par la vertu du Corps & du Soufre,
ils se convertiraient en Argent. Et
après le temps de notre Décoction, il
mettait en la Fiole du Plomb, selon qu'il
lui semblait, & fondait tout à fort feu,
& puis le tirait & faisait affiner. Alors
nous devions trouver notre Argent multiplié
de la tierce partie. Et à celle Oeuvre
je mis pour ma part dix marcs d'Ar
gent; & les autres y en avaient mis trente-
deux marcs; de quoi nous cuidions avoir
bien cent trente marcs d'Argent ou plus,
& fîmes tout affiner, & des trente-deux
marcs, que les autres y avaient mis, n'en
trouvèrent que douze marcs; & moi de
mes dix marcs, je n'en eus que quatre. Et
ainsi, comme désespérés & dolents, laissâmes
tout. Et moi qui cuidait avoir tout le
Secret, je perdis en tout, pour avoir l'accointance
du dit Confesseur, tant en Argent
que j'y avais mis, qu'en autres choses,
bien quatre cents écus.
Et ainsi je délaissai tout, bien deux mois, que n'en voulais ouïr parler; car tous
mes Parents me blâmaient & tourmentaient
tant, que je ne pouvais boire ni manger,
& que je devins si maigre & si défiguré, que
tout le monde cuidait que je fusse empoisonné.
Et bref, je fus encore tant animé
& enflammé de besogner plus que devant
mille fois; car je doulais mon temps, qui

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 341
se passait, & j'avais plus de cinquante-
huit ans. Hélas! Je ne besognais pas en
droite Voie ni Matière. Car comme dit
Géber: De quelconques Corps imparfaits,
comme Plomb, Etain, Fer, Cuivre, à les
mêler avec les Corps parfaits simplement
par nature, ils ne s'en font pas plutôt
parfaits. Car les Corps parfaits par nature,
ont seulement simple forme parfaite pour
leur degré & nature, & Nature y a seulement
besogné quant au premier degré de
perfection: Et ainsi ils sont comme morts,
& ne peuvent rien bailler de leur perfection
aux Corps imparfaits, pour deux causes.
Premièrement, car ils demeurent eux-
mêmes imparfaits, partant qu'ils n'ont que
cette perfection qui leur est nécessaire &
requise. Secondement, parce qu'ils ne peuvent
mêler ensemble les Principes d'eux;
comme il est écrit au treizième Digeste de
Pandecta, & au Livre de Calib, & au
Livre de Géber, & en l'Oeuvre naturelle,
& en Maître Daalin, & en Arnaud de
Villeneuve; toutes ces raisons y sont clairement
mises. Mais comme il est écrit au
Miroüer d'Alchimie, & aussi en l'Adresse
des Errants, que composa Platon, & en
l'Epître d'Euvral, & aussi au grand Rosaire
désiré, & par Euclides en son bref
Traité, & aussi en tous les Livres véritables,
disant ainsi: Les Corps vulgaires, que
F f iij
@

342 LE LIVRE DU TREVISAN,
Nature seulement en la Minière a achevés,
ils sont morts, & ne peuvent parfaire les
Imparfaits; mais si par Art nous les prenions
& les parfissions sept ou dix ou douze
fois, d'autant teindraient-ils à l'infini; (1)
car alors sont-ils pénétrants, entrants, tingents,
& plus que parfaits & vifs au regard
des Vulgaires. Et par ce, dit Rasis
& Aristote, en sa Lumière des Lumières,
& Aulphanes en son Pandecte, & Daniel
au 5. Chap. de son Retraicte, Que notre
Or complet est plus que vif. Et que notre
Or n'est pas Or vulgaire; ni aussi notre Argent
blanc, (qui est toute une chose), n'est
pas Argent vulgaire, car ils sont vifs, &
les autres sont morts, & n'ont nulle force.
Et aussi comme on peut apercevoir au
Code doré de toute vérité, & en plusieurs
autres.
Et par ainsi nous en avons vu & connu plusieurs & infinis besognants en ces Amalgamations
& multiplications au blanc & au


(1) Le Soleil, la Lune | fants; de même nous réputons & le Mercure, dit Arnaud | morts l'Or, l'Argent de Villeneuve, sont Pierres | & le Mercure, tant qu'ils mortes sur la terre, qui | demeurent en leur nature.
ne font rien que par l'industrie | Mais, quand ils sont conjoints, de l'Homme; L'Auteur | & qu'ils produisent, de L'Harmonie Chimique, | alors ils sont dits
en interprétant le Sens de | vifs, parce qu'il n'y a que ces paroles, dit: Comme | les choses vives, qui engendrent nous appelons morts un | & qui produisent. Homme & une Femme, qui | n'engendrent point d'En- |
@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 343
rouge, avec toutes les Matières, que vous
sauriez imaginer, & toutes peines, continuations
& constances, que je crois qu'il
est possible; mais jamais nous ne trouvions
notre Or, ni notre Argent multiplié ni du
tiers, ni de moitié, ni de nulle partie. Et
si avons vu tant de Blanchissements & Rubifications,
de Recettes, de Sophistications,
par tant de Pays, tant en Rome, Navarre,
Espagne, Turquie, Grèce, Alexandrie,
Barbarie, Perse, Messine, en Rhodes,
en France, en Ecosse, en la Terre-Sainte,
& ses environs, en toute l'Italie, en
Allemagne & en Angleterre, & quasi *circuyant
tout le Monde. Mais jamais nous
ne trouvions que Gens besognant de choses
Sophistiques & Matières herbales, animales,
végétables & plantables, & Pierres
minérales, Sels, Aluns, & Eaux fortes,
Distillations & Séparations des Eléments,
& Sublimations, Calcinations, Congélations
d'Argent-vif par Herbes, Pierres,
Eaux, Huiles, Fumiers & Feu, &
Vaisseaux très étranges, & jamais nous ne
trouvions Labourant sur Matière due.
Nous en trouvions bien en ces Pays, qui savaient bien la Pierre; mais jamais
ne pouvions avoir leur accointance. Et
par ainsi je dépendis en ces choses, tant
cherchant, qu'allant, que pour éprouver,
que pour autre chose, bien treize mille
F f iiij
@

344 LE LIVRE DU TREVISAN,
écus, & vendis une Gardienne, qui me
valait bien huit mille florins d'Allemagne,
tant que tous mes parents me déboutaient,
& fus en moult grande pauvreté, & si
n'avais plus guère d'argent; aussi j'étais jà
vieux de soixante-deux ans & plus: Et
encore quelque misère que j'eusse, peine
& souffreté & vergogne, qu'il me fallait
laisser mon Pays; me confiant toujours en
la miséricorde de Dieu, qui jamais ne
défaut a ceux qui ont bonne volonté &
travaillent, je m'en allai en Rhodes, de
peur d'être connu, & là, toujours je cherchais
si je pouvais trouver nul qui me
pût conforter.
Et un jour trouvai un grand Clerc & Religieux, qu'on disait qui savait la
Pierre, & m'en allai à lui, & par grande
peine j'eus son accointance, & me coûta
beaucoup, & j'empruntai d'un Homme,
qui connaissait les miens, bien huit mille
florins. Et voici comme il besognait. Il
prenait Or fin très bien battu, & Argent
fin très bien battu, & les mettait ensemble
avec quatre parties de Mercure sublimé,
& tout mettait en fiente de Cheval par
bien onze mois, & puis distillait à très
fort feu, & venait une Eau, & au fond
demeurait une Terre, que nous calcinâmes
à grand feu, & la cuisions par elle en
son Vaisseau: Et l'Eau que nous en avions

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 345
distillée, nous la distillions encore par bien
six fois; & toutes Terres qui demeuraient
au fond, nous les assemblions avec la première,
& ainsi nous distillâmes tant qu'il
ne faisait plus de Terre. Et quand nous
eûmes assemblé toutes nos Terres en un
Vaisseau, & toutes nos Eaux en un Urinal,
nous remettions l'Eau petit à petit
sur la Terre; mais jamais pour peine que
nous y pussions mettre, la Terre ne voulait
prendre son Eau, mais toujours l'Eau
nageait par-dessus. Et l'y laissâmes bien
sept mois, que nous ne vîmes point de
Conjonction ni Altération quelconque. Et
puis nous fîmes plus grand feu, mais jamais
nulle Conjonction ne s'y faisait, &
par ainsi tout fut perdu. Et à cela j'y fus
bien trois ans, & y dépendis bien cinq cents
écus.
Celui avait de beaux Livres, c'est à savoir le Grand Rosaire, & alors quand
j'eus été comme désespéré, je m'en allais
lire & étudier Maître Arnaud de Villeneuve,
& le Livre des Paroles, que composa
Marie la Prophétesse, & autre plusieurs,
& je recardais & étudiais, & je vis clairement
que tout ce que j'avais fait ne valait
rien, & si étudiais bien par huit ans de long
en ces Livres, qui étaient bons & beaux,
& pleins de bonnes raisons philosophales,
évidentes & très bonnes; & connus clairement

@

346 LE LIVRE DU TREVISAN,
que toutes mes Oeuvres du temps
passé ne valaient rien, & je regardai le
Code de toute Vérité, qui dit tant bien:
Nature soi amende en sa nature, & Nature
s'éjouit de sa nature, & Nature surmonte
nature, & Nature contient Nature. Et le
dit Livre m'instruisit fort, & me délivra de
mes Sophistications & Ouvrages errants,
& étudiais avant que de besogner, & arguais,
& passais maintes nuits sans dormir.
Car je pensais en moi-même, que par
Homme je n'y pouvais parvenir; partant
que s'ils le savaient, jamais ne le voudraient
dire; & s'ils ne le savaient, de
quoi me servirait-il de les fréquenter, & tant
y dépendre, & mettre tant de temps & de
biens, & moi désespérer; & ainsi je regardai
là où plus les Livres s'accordaient; alors je
pensais que c'était là la vérité: Car ils ne peuvent
dire vérité qu'en une chose. Et par ainsi
je trouvai la vérité. Car où plus ils s'accordent,
cela était la vérité; combien que
l'un le nomme en une manière, & l'autre
en une autre; toutefois c'est tout une Substance
en leurs paroles. Mais je connus que
la fausseté était en diversités, & non point
en accordance; car si c'était vérité, ils n'y
mettraient qu'une Matière, quelques noms
& quelques figures qu'ils baillassent.
Par quoi, Fils, pour toi ai voulu prendre peine de faire ce Livre, lequel j'ai

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 347
composé, afin que tu ne désespères, &
que tu ne sois trompé comme moi. Car
le plus clair & bel exemple qui soit; c'est
parce qu'on voit à autrui advenir, se gouverner.
Et en mon Dieu, je crois que ceux
qui ont écrit paraboliquement & figurativement
leurs Livres, en parlant de Cheveux,
d'Urine, de Sang, de Sperme,
d'Herbes, de Végétables, d'Animaux, de
Plantes, & de Pierres & Minéraux, comme
sont Sels, Aluns, & Couperoses, Atraments,
Vitriols, Borax, & Magnésie, &
Pierres quelconques, & Eaux; Je crois,
dis-je, qu'onques il ne leur coûta guères,
ou qu'ils n'y ont pris guères de peine, ou
qu'ils sont trop cruels. Car, au nom de
Dieu, moi qui ai eu tant de peine & de labeur,
j'ai encore grand pitié, & grande
compassion des Survenants.
Qui donc, par amour fraternel, croire me voudra, qu'il me croie, car c'est son
profit, & à moi n'est que peine; & qui
ne me voudra croire se ne ressentira en ses
Opérations, & de lui-même se châtiera, si
par l'exemple d'autrui il ne veut se châtier.
Ne vous chaille de faux Alchimistes, ni
de ceux qui croient en eux. Car tout ce
que par aventure vous pourrez trouver en
vos Livres, c'est qu'ils vous dévoieront par
leurs affermes & faux sacrements, en disant,
quand ils ne savent plus que dire: Je l'ai fait,

@

348 LE LIVRE DU TREVISAN,
fait, il est ainsi. Et je dis que si tu ne
les fuis, jamais tu ne goûteras de bien.
Car ce que les Livres t'octroient d'un
côté, ils te l'ôtent de l'autre par leurs
affirmations & serments. Et en mon Dieu,
moi-même, quand j'ai eu cette Science,
avant que je l'eusse expérimentée, & mis
en oeuvre, je l'ai sue par Livres bien deux
ans avant que je la fisse. Mais comme je
vous dis, quand par aucune aventure, venaient
à moi ces Trompeurs, ces Larrons
pendables & détestables, par leurs grands
serments, ils me dévoyaient de la bonne
opinion, là où les Livres m'avaient mis,
& juraient d'aucunes fois d'aucunes choses
qui n'étaient pas vraies, de quoi je savais
bien le contraire: Car jà en mes folies
je l'avais éprouvé: Et par ainsi ne
pouvais-je jamais venir à affermer mon
opinion, jusqu'à ce que je les laissai du tout,
& m'adonnai à étudier toujours de plus en
plus sur cette matière: Car qui veut apprendre,
doit fréquenter les Sages, & non
les Trompeurs; & les Sages, par lesquels
on peut apprendre, sont les Livres: Posé
qu'ils le montrent en étranges noms & paroles
obscures: Car sachez que nul Livre
ne déclare en paroles vraies, sinon par
Paraboles, comme figure. Mais l'Homme
y doit aviser & réviser souvent le possible
de la Sentence, & regarder les Opérations
que Nature adresse en ses Ouvrages.

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 349
Par quoi je conclus & me croyez. Laissez Sophistications & tous ceux qui y
croient: Fuyez leurs Sublimations, Conjonctions,
Séparations, Congélations,
Préparations, Disjonctions, Connexions,
& autres Déceptions. Et se taisent ceux
qui afferment autre Teinture que la nôtre,
non vraie, ne portant quelque profit. Et
se taisent ceux qui vont disant & sermonnant
autre Soufre que le nôtre, qui est caché
dedans la Magnésie, & qui veulent
tirer autre Argent-vif que du Serviteur
rouge, & autre Eau que la nôtre, qui est
permanente, qui nullement ne se conjoint
qu'a sa nature, & ne mouille autre chose,
sinon chose qui soit la propre unité de sa
nature. Car il n'y a autre Vinaigre que le
nôtre, ni autre Régime que le nôtre, ni
autres Couleurs que les nôtres, ni autre
Sublimation que la nôtre, ni autre Solution
que la nôtre, ni autre Putréfaction que
la nôtre.
Laissez Aluns, Vitriols, Sels & tous Atraments, Borax, Eaux fortes quelconques,
Animaux, Bêtes & tout ce que
d'eux peut sortir; (Cheveux, Sang, Urines,
Spermes, Chairs, Oeufs) Pierres &
tous Minéraux. Laissez tous Métaux seulets:
Car combien que d'eux soit l'entrée,
& que notre Matière, par tous les dits des
Philosophes, doit être composée de Vif-

@

350 LE LIVRE DU TREVISAN,
argent; & Vif-Argent n'est en autres choses
qu'ès Métaux (comme il appert par
Gébert, par le Grand Rosaire, par le Code
de toute Vérité, par Platon, par Morien,
par Haly, par Calib, par Marie, par Avicenne,
par Constantin, par Alexandre,
par Bendegid, Efid, Serapion, par Maître
Arnaud de Villeneuve, par Sarne,
qui fit le Livre, qui est appelé Lilium,
par Daniel, par S. Thomas en Bréviloque,
par Albert en sa Tramite, par l'Abréviation
de l'Escot, en l'Epître de Sénecque,
qu'il écrit à Aros, Roi d'Arabie &
de Hémus, & par Euclides en son septantième
chapitre des Rétractations, & par
le Philosophe au troisième des Météores,
là où tout clair sans nulle Parabole est dit:
Que les Métaux ne sont autre chose qu'Argent-vif
congelé par manière de degré de
décoction; toutefois ne sont-ils pas notre
Pierre, tandis qu'ils demeurent en Forme
métallique: car il est impossible qu'une
Matière ait deux Formes. Comment
donc voulez-vous qu'ils soient la Pierre,
qui est une Forme digne moyenne entre
Métal & Mercure; si premier icelle Forme
ne lui est ôtée & corrompue? Et pour
ce, disent Aristote & Démocritus au Livre
de la Physique, au 3. Chapitre des Météores:
Fassent grande chère les Alchimistes;
car ils ne mueront jamais la Forme des

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 351
Métaux, s'il n'y a Réduction faite à leur
première Matière: Et ainsi le disent tous
les Livres parlant de Nature Métallique.
Mais pour avoir entendement que c'est- à-dire que les muer & réduire en leur premier
Etre, vous devez savoir que la
Matière est celle chose de quoi est faite
une Forme, ou quelque chose; comme
la première Matière de l'Homme est le
Sperme d'Homme & de Femme. Mais les
Ignorants cuident entendre ce mot, de Réduction
à la première Matière, ainsi, c'est
à savoir de la réduire, comme ils disent,
ès quatre Eléments. Car les quatre Eléments
sont la première Matière des choses
créées. Ils disent vrai que la première Matière
sont les quatre Eléments; mais c'est-
à-dire, ils sont la première Matière de la
première Matière; c'est à savoir les Eléments
tous quatre, ce sont les choses de
quoi sont faits le Soufre & le Vif-Argent,
lesquels sont la première Matière des Métaux.
Raison pourquoi? Car les quatre
Eléments sont aussi bons pour faire un Ane
& un Boeuf, comme pour faire les Métaux.
Car premier il faut que les Eléments
se fassent par nature Vif-argent & Soufre,
devant que les Eléments puissent être
dits la première Matière des Métaux. Comme,
par exemple, quand un Homme est
composé, il n'est pas composé des quatre

@

352 LE LIVRE DU TREVISAN,
Eléments, qui sont encore quatre Eléments;
mais déjà Nature les a transmués en la première
Matière de l'Homme. Aussi quand
Nature a transmué les quatre Eléments en
Mercure & Soufre; alors est la première
Matière des Métaux propres. Pourquoi?
Car fasse Nature après tout ce qu'elle
voudra sur cette Matière, c'est à savoir
Mercure & Soufre, ce sera toujours Forme
Métallique. Mais auparavant & durant
qu'ils étaient encore quatre Eléments,
& que ce n'était point encore Argent-vif
ni Soufre; Nature eût bien pu faire de
ces quatre Eléments un Boeuf, une Herbe,
ou un Homme, ou quelque autre chose.
Ainsi il appert clairement que les quatre
Eléments, qu'ils veulent dire, ne sont point
la première Matière des Métaux; mais
Soufre & Vif-argent sont appelés la propre
& vraie première Matière des Métaux.
Et si ce qu'ils disent était vrai, il s'ensuivrait
que les Hommes, les Métaux, les
Herbes, les Plantes, & Bêtes brutes, ce
serait toute une chose, & n'y aurait nulle
différence. Car si cela était vrai, les Métaux
ne seraient que les quatre Eléments:
& ainsi tout serait une chose, ce qui serait
concéder un grand inconvénient. Et par
ainsi, il appert clairement que les quatre
Eléments demeurant ainsi, ne sont point la
première Matière des Métaux.
Je
@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 353
Je le veux encore prouver ainsi: Car si ceci était vrai, que les quatre Eléments
fussent la première Matière des Métaux, il
s'ensuivrait que des Métaux se pourraient
faire les Hommes: car les Hommes ne sont
faits que des quatre Eléments. Et par ainsi,
il s'ensuivrait que d'une chose, se pourrait
faire chaque chose; & l'un semblable
n'engendrerait point son semblable, non
plus que le Métal; car tout ne serait que
les quatre Eléments. Et comme vous savez,
toutes choses se font des quatre Eléments.
Ainsi il ne faudrait point de Génération,
ni de Semence propre, & n'y aurait
nulle différence quand tout serait fait
des quatre Eléments, & tout serait une
Substance. Exemple. Le Sperme de l'Homme
à part, & celui de la Femme à part,
ce ne sont point la première Matière de
l'Enfant, parce que Nature en peut bien
faire autre chose, durant qu'ils sont ainsi à
part; comme les convertir en Matière vermineuse.
Mais quand une fois ils sont conjoints
& unis ensemble en leurs vertus, si
que l'un a en foi la vertu de l'autre, &
l'autre pareillement la sienne: Alors Nature
ne peut faire autre chose qu'icelle
Forme de l'Enfant: Car c'est la fin d'icelle
Matière, & n'a autre fin. Adonc cette spermatique
union s'appelle première Matière:
car après que cette Matière est faite, Nature,
Tome II. * G g
@

354 LE LIVRE DU TREVISAN,
besognant sur icelle, ne fait que la
Forme d'un Enfant: Et Nature ne peut
donner autre Forme à la Matière sur laquelle
elle besogne, que la chose à laquelle
icelle Matière est inclinée & disposée,
& est toute la fin: Et ainsi donc, cette
spermatique union faite, Nature besognant,
ne lui peut donner autre Forme
qu'Humaine, & cette Matière n'est disposée
& n'a puissance de recevoir autre Forme
que celle-là. Exemple gros pour les
Ignorants. Quand un Homme veut aller à
quelque chemin, & il est en un carrefour,
il n'est point encore au propre chemin du
lieu où il veut aller, plutôt qu'en un autre;
mais quand une fois il est au sentier qui s'adresse
au chemin, fasse après ce qu'il voudra,
continuant toujours le droit chemin,
il viendra là.
Ainsi il appert clairement que chacune chose a sa propre Voie, & sa propre Matière
de quoi elle se fait, & non pas que chacune
chose se fasse de chacune Matière.
Item. Si ceci était vrai, il ne faudrait jà ni Ciel, ni Clarté: Car les quatre Eléments
jamais ne muraient leur nature, & tout serait
toujours une chose, qui est une chose
erronée.
Item. Il appert clairement après, par expérience, que chacune chose a sa chose
semblable, de quoi elle se fait naturellement,

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 355
& ne s'en peut faire autre chose. Comme
pour faire un Cheval, il faut nature chevaline
muée en Sperme, unie de deux Matières
contraires; toutefois d'un Genre
chevalin. Et pour faire un Homme, Nature
ne prend point nature chevaline principalement:
Car chacune chose a sa principale
Semence, de quoi elle se fait & se
multiplie d'elle-même, & non pas autrement.
Item. Ceci appert: Car en la Création de l'Homme, Dieu fit l'Homme & puis
la Femme, & leur dit: Faites de vos Substances
semblables à vous. Puis dit des autres
qu'il avait faites: Apporte chacune son
fruit, & se multiplie, & fasse son semblable.
Car si d'une chose eut pu tout être
fait, Dieu n'eût pas tant fait de choses;
mais il en a fait de chacune sorte, afin que
chacun fît son semblable. Item. Dieu même
en la Bible ne dit-il pas à Nöé devant
le Déluge: Fais une Arche longue & large,
& y mets de chacun Animal une paire,
à savoir Mâle & Femelle; afin qu'après
notre ire passée, chacun multiple selon son
Genre, & non autrement. Ainsi donc, tu
vois clairement que chacune chose requiert
son semblable, pour être faite & engendrée:
Car ainsi a créé Dieu les Racines des
Créatures diverses, afin que chacune multipliât
sa Substance.
G g ij
@

356 LE LIVRE DU TREVISAN,
Or, je te veux prouver mon propos par les autorités des Philosophes: car l'Escot
dit clairement Qu'Argent-vif coagulé, &
Argent-vif sulfureux, ce sont la première
Matière des Métaux. Item. En la Tourbe,
un appelé Noscus, lequel fut Roi d'Albanie,
dit ainsi: Sachez que d'Homme ne vient
qu'Homme; de Volatil que Volatil ni de
Bête brute que Bête brute, & que Nature
ne s'amende qu'en sa Nature, & non point
en autre. Pareillement, dit Maître Jean
de Meun, en son Testament: Chacun Arbre
porte son fruit; un Poirier, des poires,
un Grenadier, des grenades; & ainsi le
Métal fait & multiplie le Métal, & non
autre chose.
Item. Géber dit en sa Somme, lequel Géber parle dûment en aucuns lieux; combien
que tout son Livre soit Sophistique
& Erronneux: Nous avons tout expérimenté,
& par raisons *spectables; mais nous n'avons
ni ne saurions trouver chose demeurante,
ni *stante, ni permanente, que la
seule Humidité visqueuse, laquelle est la Racine
de tous les Métaux: car toutes les autres
Humidités, par le feu légèrement s'en vont,
& s'évaporent, & se séparent l'un Elément
de l'autre; comme l'Eau par le feu, l'une
partie s'en ira en fumée, l'autre en Eau, &
l'autre en Terre demeurant au fond du Vaisseau.
Et ainsi se séparent les Eléments de

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 357
toutes choses: car ils ne sont pas bien unis en
homogénéisation, & quelque petit feu que
vous fassiez, quelque chose que vous y mettiez,
se consumera & se séparera de sa naturelle
Composition. Mais l'Humidité visqueuse,
c'est à savoir Mercure, jamais ne
s'y consume, ne se sépare de sa Terre, ni de
son autre Elément: car ou tout demeure, ou
tout s'en va, & chose quelle qu'elle soit ne
s'y diminue du poids. Et ainsi par ces mots
exprès conclut Géber, Que pour cette digne
Pierre, ne faut que cette seule Substance
de Mercure, par Art très bien mondifiée,
pénétrante, tingente, stante à la bataille
du feu, ne se permettant en parties diverses
séparer; mais toujours se tenant en sa seule
Essence de Mercuriosité. Adonc, dit-il,
c'est chose qui se conjoint au profond radical
des Métaux, & corrompt leur Forme
imparfaite, & leur introduit une autre Forme
selon la vertu de l'Elixir ou Médecine
tingente, selon sa couleur. Item. Aros, le
grand Roi, qui fut très grand Clerc, dit:
Notre Médecine est faite de deux choses,
étant d'une Essence, c'est à savoir de l'union
Mercuriale fixe & non-fixe, Spirituelle &
Corporelle, Froide & Humide, Chaude &
Sèche, & d'autre chose ne se peut faire.
Car l'Engin de l'Art n'introduit rien de
nouvel en Nature en sa Racine; mais l'Art
aidé par Nature dûment en l'enseignant:

@

358 LE LIVRE DU TREVISAN,
& Nature aidée par l'Art en lui parachevant
ses désirs profonds, en toute intention
de bon Ouvrier. Item, Morien dit: Mêlez
& jetez la Médecine dessus les Corps diminués
de perfection, & dit Que ce n'est autre
chose qu'Argent-vif, par Art exalté sur
l'Argent-vif imparfait. Et ainsi ils montrent
clairement que ce n'est autre chose
qu'Argent-vif. Item, Maître Arnaud de
Villeneuve dit: Toute ton intention soit à
digérer & cuire la Substance Mercurielle,
& selon sa dignité, elle dignifiera les Corps;
qui ne sont autre chose que Substance Mercurielle
décuite.
Il se pourrait prouver par infinies raisons que le Mercure double est la seule Matière
prochaine première des Métaux, non pas
les quatre Eléments. Et je l'ai voulu prouver,
pour faire taire une multitude d'Errants,
qui, pour confirmer leurs erreurs,
afferment les quatre Eléments être la première
Matière des Métaux.
Mais on pourrait aussi arguer & opposer contre moi toute ma réponse. Et bien,
diront-ils, nous réduisons les quatre Eléments
après par notre Art en Mercure &
en Soufre, qui sont la première Matière
des Métaux: Et par ainsi, ils auront mieux
valu d'être réduits à cette simplicité & subtilité
des quatre Eléments, que d'être seulement
réduits en leur première & prochaine

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 359
Matière; c'est à savoir en seule
Substance Mercurielle.
Or, je veux prouver que ceci est Erroné & faux, par plusieurs raisons évidentes,
afin que du tout je leur cloue la
bouche, & leur fasse faire fin à leur mauvaise
intention; & qu'on ne dise pas que je
corrige les autres de ma volonté, mais
par bonne raison.
Je te dis donc que si cela était vrai, il ne faudrait point qu'il y eût aucune Nature.
Pourquoi? Car l'Art ferait les Spermes
de toutes choses, & ferait Hommes
des Eléments seulement, sans autre Nature,
& sans altération. Il ferait les Principes
des Compositions; laquelle chose est contre
tout bon entendement: car Nature produit
& a produit la Matière, de quoi après
l'Art lui aide. Il s'ensuivrait donc qu'un
Médecin par son Art, ou par Herbes ferait
ressusciter un Mort; ou qu'un Homme,
qui serait mourant, il le guérirait. Ce qui
est contre le dire d'Avicenne & de Rasis,
là où ils disent ainsi: Médecine est seulement
aidante à Nature: car si Nature n'y
est, elle ne peut avoir effet. Aussi un Laxatif
mis en un Corps mort, ne lâche
point: car il n'est point adressé par Nature.
Et comme dit Hippocrate dans ses
Aphorismes: Art présuppose une chose par
seule Nature créée, & y fait lors aide, &

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360 LE LIVRE DU TREVISAN,
Art aide cette Nature, & Nature l'Art.
Ce qu'Hippocrate montre clairement; lequel
Hippocrate ès Principes Naturels fut
plus divin, qu'humain, & comme Ange
spirituel sans corps. Il appert donc qu'il
faut qu'Art, en besognant, ait une Matière,
laquelle ait déjà été par Nature,
& non pas par Art: Et si elle était par
Art, la Nature n'y serait requise, car ce
serait son ouvrage, & elle n'y mettrait
rien de nouveau. Ainsi appert-il clairement
que Nature d'elle-même fait les natures
spermatiques & les crée; puis l'Art,
besognant par-dessus, les conjoint en suivant
la fin & l'intention spermatique naturelle,
sur laquelle il besogne, & non
autrement.
Je le veux encore prouver par autre raison. Car quand ils seraient réduits, s'il
était possible, en quatre Eléments; ne faut-
il pas que ces quatre Eléments se réduisent
après encore une fois en Mercure & Soufre,
qui sont la première Matière des Métaux,
comme j'ai dit, & déjà prouvé?
Ainsi il te faudrait premièrement réduire
les Corps en Argent-vif & en Soufre, &
puis cet Argent-vif-ci & ce Soufre, en
quatre Eléments: puis encore ces quatre
Eléments, en Soufre & en Argent-vif; à
cette fin que tu en pusses faire nature métallique;
ce que serait grande folie de le
faire.
@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 361
faire. Car puisque tout n'est qu'une même
chose & une Substance, & qu'il n'acquiert
point une nouvelle Nature, ni Matière,
par cette réduction; mais qu'il n'y a toujours
seulement que ce qui y était de premier;
de quoi lui servent tant de réductions?
Car autant de Substance y avait-il
durant qu'ils étaient en forme de Sperme,
de Vif-argent & de Soufre, comme après
qu'il est réduit ès quatre Eléments, & n'acquiert
rien de nouveau, ni en vertu, ni en
poids, ni en quantité, ni en qualité. Raison,
car il n'y a nulle Matière nouvellement
conjointe qui la dignifiât, ni qu'entre
eux ils s'exaucent; mais toujours n'est-ce
qu'une seule Matière menée çà & là, sans
point d'addition; & par ainsi elle vaut autant
en forme de Sperme propre, comme
en forme des quatre Eléments.
Mais si tu opposais de notre Pierre, en disant qu'aussi bien elle n'acquiert rien. Je
te dis que si fait: car nous la réduisons,
afin qu'en icelle Réduction se fasse Conjonction
de nouvelle Matière d'une même
Racine; & sans cette Réduction ne se peut
faire: Mais il y a addition de Matière.
Ainsi de ces deux Matières l'une aide à
l'autre, pour faire une Matière plus digne
qu'elles n'étaient, quand elles étaient toutes
seules à part. Et ainsi il appert clairement
que notre Réduction est requise: car
Tome II. * H h
@

362 LE LIVRE DU TREVISAN,
par elle les Matières prennent nouvelle
forme & vertu, & s'y met Matière nouvelle:
Mais en telles Réductions, comme
ils disent, il ne s'y met point davantage
nulle Matière nouvelle, pour quelque
chose qu'ils fassent: car ce n'est autre chose
ce qu'ils font, que *circuir une Matière nue
de Forme, sans rien innover ni exalter, par
nulle acquisition de Matière ni de Forme.
Et par ainsi il appert clairement que leurs
Réductions ne sont que fantaisies folles &
erronées.
Item. Je le veux prouver par Maître Guillaume le Parisien, un très grand Clerc,
qui fut sage en cette Science, & en touche
bien à propos, & dit ainsi. En la création
de l'Enfant, il y a premièrement commixtion
de deux Spermes différents en qualité,
l'une froide & moite, & l'autre chaude
& sèche, dans le Vaisseau maternel; & la
chaleur de la Mère, digérant & mixtionnant
les vertus des deux Spermes, & augmentant
leur vertu par sanguine Humidité,
qui est de la Substance de quoi est le Sperme
féminin, l'augmentant en grossissant & activant
la vertu active du Sperme masculin,
& le nourrit jusqu'à ce que parfaitement soit
faite moyenne Substance, tenant de la nature
des deux totalement, sans diminution
ni superfluité. Et comme il dit expressément:
Nature crée les Spermes, & non pas

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 363
l'Art. Car l'Art ne saurait, mais après,
l'Art les met au ventre maternel. Et comme
il dit: Il y a bien Art aidant Nature à
les mêler, comme se tenir chaudement, guères
ne se mouvoir, manger choses bonnes &
de légère digestion. Mais Art ne fait qu'aider
Nature, en besognes jà faites par Nature
même. Et depuis il dit: Ainsi semblablement
en notre Art. Art ne saurait créer
les Spermes de lui seul. Mais quand Nature
les a créés, donc Art, avec la vertu
naturelle, qui est dedans les Matières Spermatiques
déjà créées, les conjoint comme Ministre
de Nature. Car il est clair qu'Art n'y
met rien de Forme, ni de Matière, ni de
vertu; mais seulement il aide de ce qui est,
& n'est pas fait. Et toutefois y est-il avec
Nature & l'aide.
Ainsi appert-il clairement par ce notable Personnage, qui est le Chef des Ecoles
de Paris, que Nature crée les Matières,
& non pas l'Art. Mais après, quand elles
sont créées, l'Art les fait être & conjoindre
avec la vertu naturelle, qui est la Cause
principale, & l'Art est la Cause seconde de
cette chose. Et ainsi notez bien qu'Art ne
fait rien sans Nature. Car assez pourra un
Homme semer & labourer la terre, avant
qu'il en recueille aucun bien; si premier
n'y a Matière que Nature ait créée; c'est
à savoir le Grain de Froment, & par
H h ij
@

364 LE LIVRE DU TREVISAN,
ainsi l'Art est aidé de Nature, & Nature
de l'Art. Et par ce il appert très clairement
qu'Art ne saurait créer les Spermes
ni les Matières des Métaux: Mais
Nature les crée, & puis l'Art administre:
Et par ce, peux-tu voir, que ni l'Homme
ni son Art, ne sauraient réduire les
quatre Eléments en Forme Spermatique
réductive, altérative ni attractive, à cette
fin tendante & disponente à recevoir action
ni Forme.
Et si tu m'argues que les Philosophes disent qu'en notre Oeuvre, il faut qu'il y
ait les quatre Eléments: Je te dis qu'ils entendent
que dans les deux Spermes sont les
quatre Qualités des quatre Eléments; c'est
à savoir, Chaud & Sec, qui sont Air &
Feu, en l'Argent-vif mûr, qui est le Sperme
masculin; & Froid & Humide en l'Argent-vif
cru & imparfait, quand à la fin,
qui sont Terre & Eau, dans le Sperme féminin.
Non pas qu'actuellement soient
quatre choses élémentales séparées, comme
sont les quatre Eléments que nous
voyons. Car ils ne seraient plus Matière
première des Métaux, ni aussi Art humain
ne les saurait altérer, pour en faire les
deux Spermes Métalliques, qui sont la première
Matière des Métaux. Comme dit ceci
expressément & tout clair Calib Philosophe,
qui fut Roi d'Albanie, en cette façon-ci:

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DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 365
Sachez qu'au commencement de
notre Oeuvre, nous n'avons à besogner que
de deux Matières seulement. On n'y voit
que deux, on n'y touche que deux, aussi n'entrent
que deux ni au commencement, ni
au milieu, ni à la fin. Mais en ces deux,
les quatre Qualités y sont virtuelles. Car au
majeur Sperme, comme au plus digne, les
deux plus dignes Eléments y sont en Qualité,
qui sont Feu & Air: & à l'autre Sperme,
qui est cru & imparfait en sa nature, sont
les deux autres Qualités, & les deux autres
Eléments imparfaits, & moins dignes, qui
sont Eau & Terre.
Ainsi par ce Calib-ci peux-tu voir clairement qu'en cet Art il n'y a que deux
Matières Spermatiques d'une même Racine,
Substance & Essence; c'est à savoir
de seule Substance Mercurielle visqueuse
& sèche, qui ne se joint à chose qui soit en
ce Monde, fors au Corps.
Item, Cela même dit tout clair Morien en son Livre, disant: Faites-le dur aquatique,
à cette fin que l'Eau se conjoigne à lui:
& scellez le Feu dedans l'Eau froide. C'est-
à-dire, conjoints le Sperme masculin, qui
n'est autre chose que Mercure cuit & mûr,
qui tient en lui en digestion l'Elément
du Feu; & le mêle dedans le Sperme féminin;
c'est-à-dire, l'Eau vive.
Et à ce propos dit Isudrius en la Tourbe: H h iij
@

366 LE LIVRE DU TREVISAN,
Mêles l'Eau avec le Feu, & donc est-ce
une Spermatique Union, & est en puissance
très prochaine de recevoir & venir à la perfection
de la Pierre très noble. Même dedans
le même Livre, qui est le Code de
toute vérité, dit un Philosophe nommé
Atefimalef. Mets l'Homme rouge avec sa
Femme blanche en une Chambre ronde,
*circuis de feu d'écorce, avec une chaleur
continuelle, & les y laisse tant que soit faite
Conjonction de l'Homme en Eau Philosophale,
mais non pas vulgaire; c'est-à-dire,
en Eau tenant tout ce qui est requis à sa perfection;
qui est alors la première Matière
de la Pierre, & non autrement. Car elle a en
soi la nature du fixe, qui la fixe, & la nature
spirituelle, & digne Substance de Pierre
très noble. Brièvement sachez que tous
les Philosophes, pour qui bien les entend,
sont tous concordants. Mais ceux qui sont
Ignorants, & ne sont point les Enfants de
la Science, les trouvent différents.
Maintenant je t'ai prouvé & parlé de la première Matière des Métaux, & j'ai dit
que c'est Mercure & Soufre: Mais afin que
nous procédions en notre Livre au profit
des Auditeurs, & qu'ils ne passent pas sans
savoir ce que c'est-à-dire Mercure & Soufre,
& quelle chose c'est; je le dirai en la subséquente
troisième Partie de mon Livre, &
comment en la Terre sont créés les Métaux,

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 367
& de leurs différences, par raisons
nécessaires & par autorités de mes Magistrats
les Philosophes, desquels je l'ai
appris & su par la volonté de DIEU mon
Créateur.

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T R O I S I E M E P A R T I E
Où il est traité des Principes & Racines des
Métaux, par raisons évidentes & philosophales.
P OUR avoir entendement de cette Matière, il faut premièrement savoir, Que Dieu fit au commencement une Matière
confuse & inordonnée sans nul ordre,
laquelle était pleine, par la volonté de
Dieu, de plusieurs Matières. Et d'icelle il
en tira les quatre Eléments, desquels il en
fit Bêtes & Créatures diverses, en les mêlant.
Et aucunes Créatures il a fait Intellectives,
les autres Sensitives, les autres
Végétatives, & les autres Minérales. Les
Intellectives & les Sensitives sont créées
des quatre Eléments; mais le Feu & l'Air
y ont plus de domination que les autres:
toutefois dans les Sensitives le Feu y est
abaissé, pour ce que l'Air est aussi bien
Seigneur en cette chose-là comme lui,
comme sont les Bêtes brutes, Chevaux,
H h iiij
@

368 LE LIVRE DU TREVISAN,
Anes, Oiseaux, & toutes Créatures Sensitives.
Les autres sont créées des quatre
Eléments, qui s'appellent Créatures Végétatives,
lesquelles croissent & s'alimentent,
& ont vie; mais elles n'ont point de
Sens, ni d'entendement, & celles-là sont
composées de l'Air & de l'Eau, qui y ont
domination; mais déjà l'Air y est abaissé
de sa dignité par l'Eau, & l'Eau par une
seule Substance terrestre vaporeuse. Et
ainsi sont après les Minéraux, lesquels sont
créés de Terre & d'Eau; mais la dignité
de l'Eau est plus terreuse qu'aquatique. Et
en ces Minéraux y a diverses Formes, &
jamais ne se peuvent multiplier, sinon par
Réduction à leur première Matière.
Les autres Créatures, devant dites, ont leurs Semences, en lesquelles est toute la vertu
multiplicative, & toute la perfection
finale de la Chose composée: mais la Matière
Métallique se fait de seul Mercure
froid & moite cru. Néanmoins, comme
j'ai dit, toutes Choses ont les quatre Eléments.
Aussi, dans le Mercure, qui est ès
veines de la Terre, y a les quatre Eléments;
c'est à savoir, Chaud & Humide,
Froid & Sec: Mais les deux ont domination,
c'est à savoir, Froid & Humide, &
le Chaud & le Sec sont sujets. Ainsi,
quand la chaleur du Mouvement Céleste
pénètre tout à l'entour de la Terre dedans

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 369
ses veines; la chaleur d'icelui Mouvement
Céleste, qui est dedans les dites veines de
la Terre, y est tant petite, qu'elle est imperceptible;
mais y est continuée. Car,
posé qu'il soit nuit, la chaleur naturelle ne
laisse pas d'y être: & icelle chaleur ne
vient pas du Soleil, mais vient de la Réflexion
de la Sphère du Feu, qui circuit
l'Air, & aussi du Mouvement continuel
des Corps Célestes, qui font chaleur continuelle
tant lente, qu'à peine se peut seulement
imaginer ni entendre. Et si le Soleil
était cause de la chaleur minérale, comme
disent Raymond Lulle & Aristote, encore
serait-ce toujours chaleur continuelle; car
la Terre est environnée par le Soleil jour
& nuit. Mais cette opinion, quoi que disent
Raymond Lulle & Aristote, est fausse
& erronée. Car le Soleil n'est ni chaud ni
froid; mais son mouvement est naturellement
chaud.
Adonc cette chaleur, menée par le Mouvement des Corps Célestes, va continuellement
ès veines de la Terre; non
pas qu'elle échauffe, comme cuident aucuns
Fous, qu'elle fasse, disent-ils, la
Mine chaude: Car si elle était chaude,
quelque petite chaleur active qu'il y eût,
elle ne mettrait point dix ans à cuire en
perfection de Soleil le Mercure, lequel y
est plus de six cents ans; ainsi comme il est

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370 LE LIVRE DU TREVISAN,
tout clair. Car la Terre est froide & sèche,
& les Minières sont au centre de la Terre. Il
faudrait donc, avant que la chaleur passât
aux Minières de la Terre, si qu'elles eussent
& sentissent réellement la chaleur du Soleil,
tant petite qu'elle fût; que nous qui
sommes à l'Air mourussions de chaleur que
nous aurions: pour ce qu'il faudrait qu'elle
fût fort véhémente, pour passer l'Eau & la
Terre, pour aller ès Lieux Minéraux: car
la froideur de l'Eau & l'épaisseur de la
Terre la tuerait si elle n'était forte. Et
par ainsi nulle Bête ni Créature ne vivrait
dessus la Terre, si ce qu'ils disent était
vrai.
Mais ceci se doit entendre naturellement, parce que lesdits Minéraux sont
composés des quatre Eléments, c'est à savoir
le Mercure. Quand les Eléments se
meuvent & échauffent le Mercure, cette
Motion fait la naturelle chaleur. Et ainsi
le Feu, qui est dedans le Mercure, & l'Air
se meuvent & s'élèvent petit à petit: Car
ils sont plus dignes Eléments que n'est l'Eau
& la Terre du Mercure: mais toutefois
l'Humidité & la Froideur dominent. Et pour
ce que la chaleur & sécheresse sont plus dignes
Eléments, ils veulent vaincre les autres;
c'est à savoir la Froideur & l'Humidité
qui dominent au Mercure: pour ce
que le naturel Mouvement & chaleur causée

@

DE LA PHILOS. NAT. DES METAUX. 371
des Mouvements des Corps Célestes,
meuvent aussi les Mouvements du Mercure;
c'est-à-dire, ses Qualités. Et par longtemps
premier la Sécheresse du Mercure
vainc un degré de son Humidité, & se fait
Plomb. Et puis après elle vainc encore un
autre degré, & se fait Etain. Et puis la chaleur
du Mercure commence à consommer
un peu de l'Humidité & de la Froideur,
& se fait Lune. Et puis la chaleur encore
plus domine, & se fait Airain. Et puis Fer,
& Soleil parfait. Et ainsi les deux Qualités,
devant dites, qui *soulaient être succombées
par Froideur & Moiteur, maintenant
consomment & succombent les autres, &
la Chaleur & Sécheresse dominent. Et ces
deux Qualités, qui au premier succombaient,
c'est à savoir Chaud & Sec, quand
ils commencent à soi réveiller, c'est le Soufre:
Et la Froideur & Humidité du même
Mercure, c'est Mercure. Ainsi le faut-il
entendre, c'est à savoir que le Soufre
n'est point une chose qui soit divisée du
Vif-Argent ni séparée; mais est seulement
cette Chaleur & Sécheresse, qui ne dominent
point à la Froideur & Humidité du
Mercure, lequel Soufre, après digéré,
domine les deux autres Qualités, c'est-
à-dire Froideur & Moiteur, & y imprime
ses vertus. Et par ces divers degrés
de Décoctions, se font les diversités des
Métaux.

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372 LE LIVRE DU TREVISAN,
Et à l'expérience, regarde le Plomb; il est volatil par un feu continué; car les
deux Qualités, c'est à savoir le Froid &
le Moite du Mercure, n'ont encore été
autres par le Chaud & le Sec: & le Chaud
& le Sec ne dominent en nulle manière.
Et s'ils dominaient, ils ne s'en iraient point
en aucune manière de dessus le feu le plus
fort du monde. Car le Mercure ne s'en
irait pour le feu; mais se réjouirait dedans
son semblable. Mais tous les autres Métaux
le fuient, excepté le Soleil; car encore
sont froids & moites, les unes plus que les
autres; selon qu'ils tiennent moins encore
de Froideur & d'Humidité. Adonc ils
fuient leurs Contraires, & ne les peuvent
souffrir, & s'envolent. Car chacune Chose
fuit son contraire, & se réjouit de son semblable.
Ainsi, il s'ensuit que le Soleil n'est
que pur Feu en Mercure. Car jamais, pour
gros feu qui soit, ne s'enfuit-il, où tous
les autres ne le peuvent souffrir, les uns
plus, les autres moins; selon qu'ils sont
plus éloignés, ou plus prochains de la complexion
du Feu.
Et ainsi peut-on entendre de la complexion des Métaux & des Minières. Car Soufre
n'est autre chose que pur Feu, c'est à
savoir Chaud & Sec, cachés au Mercure,
qui est par longtemps en la Minière,
excité par le naturel Mouvement des Corps

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