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Réfer. : AL0008
Auteur : Anonyme.
Titre : La Lumiere sortant par soi-mesme des Tenebres.
S/titre : Poëme sur la composition de la Pierre.

Editeur : André Cailleau. Paris. B. des Ph. Ch. Tome III.
Date éd. : 1741 .


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322 LA LUMIERE
pict

L A L U M I E R E SORTANT PAR SOI-MESME D E S T E N E B R E S.
P O E M E Sur la Composition de la Pierre des Philosophes, traduit de l'Italien, avec un Commentaire.
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C H A N T P R E M I E R.
I.
pict E Cahos ténébreux étant sorti
comme une Masse confuse du fonds du Néant, au premier son de la Parole toute-puissante; on eût dit que le désordre l'avait produit,
& que ce ne pouvait être l'Ouvrage
d'un Dieu, tant il était informe. Toutes

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SORTANT DES TENEBRES. 323
choses étaient en lui dans un profond
repos, & les Eléments y étaient confondus,
parce que l'Esprit Divin ne les avait
pas encore distingués.

II.
Qui pourrait maintenant raconter de quelle manière les Cieux, la Terre & la
Mer furent formés si légers en eux-mêmes,
& pourtant si vastes, eu égard à leur
étendue? Qui pourrait expliquer comment
le Soleil & la Lune reçurent là-haut le
mouvement & la lumière, & comment
tout ce que nous voyons ici-bas, eut la
Forme & l'Etre? Qui pourrait enfin comprendre
comment chaque chose reçut sa
propre dénomination, fut animée de son
propre esprit, &, au sortir de la Masse
impure & inordonnée du Cahos, fut réglée
par une loi, une quantité & une mesure.

III.
O vous du divin Hermès les Enfants, & les Imitateurs, à qui la Science de votre
Père a fait voir la Nature à découvert;
vous seuls, vous seuls savez comment
cette main immortelle forma la Terre &
les Cieux de cette Masse informe du Cahos;
car votre grand Oeuvre fait voir
clairement que de la même manière dont

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324 LA LUMIERE
est fait votre Elixir philosophique, Dieu
aussi a fait toutes choses.

IV.
Mais il n'appartient pas à ma faible plume de tracer un si grand tableau, n'étant
encore qu'un chétif Enfant de l'Art, sans
aucune expérience: Ce n'est pas que vos
doctes Ecrits ne m'aient fait apercevoir le
véritable but où il faut tendre; & que je
ne connaisse bien cet Illiaste, qui a en lui
tout ce qu'il nous faut, aussi bien que cet
admirable Composé, par lequel vous avez
su amener de puissance en acte la vertu
des Eléments.

V.
Ce n'est pas que je ne sache bien que votre Mercure secret, n'est autre chose
qu'un Esprit vivant, universel & inné, lequel
en forme de vapeur aérienne descend
sans cesse du Ciel en Terre pour remplir
son ventre poreux, qui naît ensuite parmi
les Soufres impurs, & en croissant passe
de la nature volatile à la fixe, se donnant
à soi-même la forme d'Humide radical.

VI.
Ce n'est pas que je ne sache bien encore, que si notre Vaisseau ovale n'est

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SORTANT DES TENEBRES. 325
scellé par l'Hiver, jamais il ne pourra
retenir la vapeur précieuse, & que notre
bel Enfant mourra dès sa naissance, s'il
n'est promptement secouru par une main
industrieuse & par des yeux de Lincée, car
autrement il ne pourra plus être nourri
de sa première humeur, à l'exemple, de
l'homme, qui après s'être nourri de sang
impur dans le ventre maternel, vit de lait
lorsqu'il est au monde.

VII.
Quoique je sache toutes ces choses; je n'ose pourtant pas encore en venir aux
preuves avec vous, les erreurs des autres
me rendant toujours incertain. Mais si
vous êtes plus touché de pitié que d'envie,
daignez ôter de mon esprit tous les
doutes qui l'embarrassent; & si je puis être
assez heureux pour expliquer distinctement
dans mes Ecrits tout ce qui regarde votre
Magistère, faites, je vous conjure, que
j'aie de vous pour réponse: Travaille
hardiment, car tu sais ce qu'il faut savoir.


pict
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326 LA LUMIERE
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CHANT DEUXIE'ME.
Que le Mercure & l'Or du vulgaire ne
sont pas l'Or & le Mercure des Philosophes, & que dans le Mercure des Philosophes, est tout ce que cherchent les Sages. Où l'on touche en passant la pratique de la première Opération que doit suivre l'Artiste expérimenté.
STROPHE I.
Q ue les Hommes, peu versés dans l'Ecole d'Hermès, se trompent, lorsqu'avec un esprit d'avarice, ils s'attachent
au son des mots. C'est ordinairement sur
la foi de ces noms vulgaires d'Argent vif
& d'Or qu'ils s'engagent au travail, &
qu'avec l'Or commun ils s'imaginent, par
un feu lent, fixer enfin cet Argent fugitif.

II.
Mais s'ils pouvaient ouvrir les yeux de leur esprit pour bien comprendre le sens
caché des Auteurs, ils verraient clairement
que l'Or & l'Argent vif du vulgaire
sont destitués de ce Feu universel, qui est
le véritable Agent, lequel Agent ou Esprit
abandonne les Métaux dès qu'ils se
trouvent dans des Fourneaux exposés à la
violence des flammes; & c'est ce qui fait

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SORTANT DES TENEBRES. 327
que le Métal hors de sa Mine se trouvant
privé de cet Esprit, n'est plus qu'un Corps
mort & immobile.

III.
C'est bien un autre Mercure, & un autre Or, dont a entendu parler Hermès;
un Mercure humide & chaud, & toujours
constant au feu. Un Or qui est tout feu &
tout vie. Une telle différence n'est-elle
pas capable de faire aisément distinguer
ceux-ci de ceux du vulgaire, qui sont des
Corps morts privés d'esprit, au lieu que
les nôtres sont des Esprits corporels toujours
vivants.

IV.
O grand Mercure des Philosophes! c'est en toi que s'unissent l'Or & l'Argent,
après qu'ils ont été tirés de puissance en
acte: Mercure tout Soleil & tout Lune;
triple Substance en une, & une Substance
en trois. O chose admirable! Le Mercure,
le Soufre & le Sel me font voir trois
Substances en une seule Substance.

V.
Mais où est donc ce Mercure aurifique, qui, étant résolu en Sel & en Soufre,
devient l'Humide radical des Métaux, &
leur Semence animée? Il est emprisonné

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328 LA LUMIERE
dans une prison si forte, que la Nature
même ne saurait l'en tirer, si l'Art industrieux
ne lui en facilite les moyens.

VI.
Mais que fait donc l'Art? Ministre ingénieux de la diligente Nature, il purifie
par une flamme vaporeuse les sentiers qui
conduisent à la prison. N'y ayant pas de
meilleurs guide ni de plus sûr moyen que
celui d'une chaleur douce & continuelle
pour aider la Nature, & lui donner lieu de
rompre les liens dont notre Mercure est
comme garrotté.

VII.
Oui, oui, c'est ce seul Mercure que vous devez chercher, ô Esprits indociles!
puisqu'en lui seul vous pouvez trouver
tout ce qui est nécessaire aux Sages.
C'est en lui que se trouvent en puissance
prochaine & la Lune & le Soleil, qui sans
Or & Argent du vulgaire, étant unis ensemble,
deviennent la véritable Semence
de l'Argent & de l'Or.

VIII.
Mais toute Semence est inutile si elle demeure entière, si elle ne pourrit, & ne
devient noire; car la Corruption précède
toujours la Génération. C'est ainsi que
procède
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SORTANT DES TENEBRES. 329
procède la Nature dans toutes ses Opérations;
& nous qui voulons l'imiter, nous
devons aussi noircir avant de blanchir, sans
quoi nous ne produirons que des Avortons.

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CHANT TROISIE'ME.
On conseille ici aux Alchimistes vulgaires
& ignorants de se désister de leurs Opérations sophistiques, parce qu'elles sont entièrement opposées à celles que la véritable Philosophie nous enseigne pour faire la Médecine universelle.
STROPHE I.
O Vous! qui pour faire de l'Or par le moyen de l'Art, êtes sans cesse parmi les flammes de vos charbons ardents;
qui tantôt congelez, & tantôt dissolvez
vos divers Mélanges en tant & tant de
manières, les dissolvant quelques-fois entièrement,
quelquefois les congelant seulement
en partie; d'où vient que comme
des Papillons enfumés, vous passez les
jours & les nuits à rôder autour de vos
Fourneaux.

II.
Cessez désormais de vous fatiguer en vain, de peur qu'une folle espérance ne
Tome III. E e
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330 LA LUMIERE
fasse aller toutes vos pensées en fumée. Vos
travaux n'opèrent que d'inutiles sueurs,
qui peignent sur votre front les heures
malheureuses que vous passez dans vos
salles retraites. A quoi bon ces flammes
violentes, puisque les Sages n'usent point
de charbons ardents, ni de bois enflammés
pour faire l'Oeuvre Hermétique?

III.
C'est avec le même Feu dont la Nature se sert sous terre, que l'Art doit travailler,
& c'est ainsi qu'il imitera la Nature.
Un Feu vaporeux, mais qui n'est pourtant
pas léger; un Feu qui nourrit & ne
dévore point; un Feu naturel, mais que
l'Art doit faire; sec mais qui fait pleuvoir;
humide, mais qui dessèche. Une
Eau qui éteint, une Eau qui lave les
Corps, mais qui ne mouille point les mains.

IV.
C'est avec un tel Feu que l'Art, qui veut imiter la Nature, doit travailler, &
que l'un doit suppléer au défaut de l'autre.
La Nature commence, l'Art achève,
& lui seul purifie ce que la Nature ne
pouvait purifier. L'Art a l'industrie en
partage, & la Nature la simplicité; de
sorte que & l'un n'aplanit le chemin, l'autre
s'arrête tout aussitôt.

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SORTANT DES TENEBRES. 331
V.
A quoi donc servent tant & tant de Substances différentes dans des Cornues,
dans des Alambics, si la Matière est unique
aussi bien que le Feu? Oui, la Matière
est unique, elle est par tout, & les
Pauvres peuvent l'avoir aussi bien que les
Riches. Elle est inconnue à tout le monde,
& tout le monde l'a devant les yeux;
elle est méprisée comme de la boue par le
Vulgaire ignorant, & se vend à vil prix;
mais elle est précieuse au Philosophe, qui
en connaît la valeur.

VI.
C'est cette Matière, si méprisée par les ignorants, que les Doctes cherchent avec,
soin, puisqu'en elle est tout ce qu'ils peuvent
désirer. En elle se trouvent conjoints
le Soleil & la Lune, non les vulgaires,
non ceux qui sont morts. En elle est renfermé
le Feu, d'où ces Métaux tirent leur
vie; c'est elle qui donne l'Eau ignée,
qui donne aussi la Terre fixe; c'est elle
enfin qui donne tout ce qui est nécessaire
à un Esprit éclairé.

VII.
Mais au lieu de considérer qu'un seul Composé suffit au Philosophe, vous vous
E e ij
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332 LA LUMIERE
amusez, Chimistes insensés, à mettre plusieurs
Matières ensemble; & au lieu que
le Philosophe fait cuire à une chaleur
douce & solaire, & dans un seul vaisseau,
une seule vapeur qui s'épaissit peu
à peu; vous mettez au feu mille ingrédients
différents; & au lieu que Dieu a fait
toutes choses de rien, vous au contraire,
vous réduisez toutes choses à rien.

VIII.
Ce n'est point avec les Gommes molles ni les durs Excréments, ce n'est point
avec le sang ou le sperme humain, ce
n'est point avec les Raisins verts, ni les
Quintessences herbales, avec les Eaux
fortes, les Sels corrosifs, ni avec le Vitriol
Romain, ce n'est pas non plus avec
le Talc aride, ni l'Antimoine impur, ni
avec le Soufre, ou le Mercure, ni enfin
avec les Métaux même du vulgaire
qu'un habile Artiste travaillera à notre
grand Oeuvre.

IX.
A quoi servent tous ces divers mélanges? puisque notre Science renferme tout
le Magistère dans une seule Racine, que je
vous ai déjà assez fait connaître, &
peut-être plus que je ne devais. Cette Racine
contient en elle deux Substances, qui

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SORTANT DES TENEBRES. 333
n'ont pourtant qu'une seule Essence; &
ces Substances, qui ne sont d'abord Or
& Argent qu'en puissance, deviennent enfin
Or & Argent en acte, pourvu que nous
sachions bien égaliser leurs poids.

X.
Oui, ces Substances se font Or & Argent actuellement, & par l'égalité de leurs
poids, le volatil est fixé en Soufre d'Or.
O Soufre lumineux! ô véritable Or animé!
j'adore en toi toutes les merveilles
& toutes les vertus du Soleil. Car ton Soufre
est un trésor, & le véritable fondement
de l'Art, qui mûrit en Elixir ce que
la Nature mène seulement à la perfection
de l'Or.

pict
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334 LA LUMIERE
pict

AVANT PROPOS.
I L y a très peu de Gens, qui entendant parler de la Pierre Philosophale, ne froncent le sourcil à ce nom, &, en secouant
la tête, ne rebutent ce Traité. En
bonne foi, n'est-ce pas une grande injustice
que de blâmer ainsi ce qu'on ne connaît
point? Avant que de donner son jugement,
il faudrait au moins savoir ce
que l'on condamne, & ce que c'est que
la Pierre Philosophale; mais ceux qui en
usent de la sorte, jugent de cette Science
par rapport aux Artistes vulgaires, qui,
au lieu de la Pierre qu'ils promettent de
faire, consument tout leur avoir, & celui
des autres; & voyant tant d'impostures,
tant de fausses Recettes, & tant de vaines
promesses des Charlatans, ils prennent
occasion de là d'attaquer la vérité de l'Art,
ne considérant pas que ceci n'est point
l'Ouvrage des Chimistes ordinaires, mais
des vrais Philosophes, & qu'il est aussi peu
facile à ces Philosophâtres de faire cette
Pierre, que de faire descendre la Lune en
Terre, ou de produire un nouveau Soleil.
Pour être Philosophe il faut savoir
parfaitement les fondements de toute la
Nature, car la Science de la Pierre Philosophale

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SORTANT DES TENEBRES. 335
surpasse de bien loin toutes les
autres Sciences, & tous les autres Arts,
quelque subtils qu'ils soient; y ayant toujours
cette différence entre les Ouvrages
de la Nature, & ceux de l'Art, que les
premiers sont les plus parfaits, les plus
achevés, & les plus sûrs; & si (suivant
l'Axiome d'Aristote) il n'y a rien dans
l'entendement qui n'ait été auparavant
dans le sens, il sera vrai de dire, que ce
que nous concevons, nous ne le concevons
qu'à l'occasion de ce que la Nature
fait tous les jours devant nos yeux; car tous
les Arts ont tiré leurs Principes, & leurs
premières Idées des Ouvrages naturels;
ce qui est si connu de tous ceux qui ont
quelque intelligence au-delà du commun,
qu'il serait inutile de vouloir le justifier.
Mais sans nous amuser à de vains discours,
il faut savoir en général que la Pierre des
Philosophes n'est autre chose que l'Humide
radical des Eléments, répandu à la vérité
en eux, mais réuni dans leur Pierre, &
dépouillé de toute souillure étrangère. Ainsi
il ne faut pas s'étonner si elle peut opérer
de si grandes choses, étant très constant
que la vie des Animaux, des Végétaux
& des Minéraux ne consiste que
dans leur Humide radical. Et de même
qu'un Homme, qui voudrait entretenir
une Lampe allumée, ne craindrait pas qu'elle

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336 LA LUMIERE
s'éteignît s'il avait de l'huile de réserve,
parce qu'il n'aurait qu'à y en remettre
à mesure qu'il s'en consumerait. Tout
de même lorsque notre Humide radical,
dans lequel le feu de la vie est renfermé,
vient à se consumer, la Nature a besoin
qu'on lui refournisse de nouvel Humide
par le moyen des aliments, sans
quoi cette lumière de la vie, libre de ses
liens, s'envolerait. Il arrive cependant
quelquefois que la Chaleur naturelle est si
débilitée en son Humide radical par quelque
accident, qu'elle n'a pas la force d'en
reprendre de nouveau dans la nutrition,
ce qui la rend languissante, & fait qu'enfin
elle abandonne son corps par la mort. Mais
si quelqu'un pouvait lui donner une Essence
dépouillée d'excréments, & parfaitement
purifiée par l'Art; alors sans doute
la Chaleur naturelle attirerait cette Essence
à soi, la convertirait en sa nature, &
redonnerait au corps sa première vigueur;
mais tous ces médicaments ne serviraient
de rien à un Homme mort, quelques balsamiques,
& quelques parfaits qu'ils pussent
être; car il n'y a que le Feu de Nature,
renfermé dans le corps? qui s'approprie
les médicaments, & se délivre par
leur moyen des mauvaises humeurs, qui
l'empêchent de faire avec liberté son office
vital dans son propre Humide radical. Il
faut
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SORTANT DES TENEBRES. 337
faut donc par la voie de la nutrition lui
fournir un aliment convenable & restaurant,
& alors ce Feu vital recouvrera ses
premières forces; au lieu que les autres
médicaments ne font qu'irriter la Nature,
bien loin de la rétablir. Que servirait-il à
un Soldat blessé à mort, & qui aurait perdu
tout son sang, qu'on voulût l'exciter au
combat par le son des Trompettes, & le
bruit des Tambours, & qu'on prétendît
l'encourager par là à soutenir les travaux
de Mars? de rien sans doute; cela lui nuirait
au contraire, & ne serait que lui imprimer
une terreur funeste. Il en est de même
d'une Nature débilitée & languissante
par la déperdition ou suffocation de son
Humide radical, & rien ne serait si dangereux
ni si inutile que de l'irriter par des
médicaments; mais si on pouvait augmenter
& fortifier l'Humide radical, alors la
Nature d'elle-même se débarrasserait de
ses excréments & de ses superfluités. Nous
pouvons dire la même chose à l'égard du
Végétable & du Minéral. On s'étonne donc
avec justice de l'entêtement de ceux qui
sont sans cesse occupés à des remèdes pour
la santé, & qui cependant ignorent entièrement
la source d'où découle & la santé
& la vie. Que ces gens-là ne s'ingèrent
plus de parler de Pierre Philosophale,
puisqu'ils se servent si mal de leur raison.
Tome III. F f *
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338 LA LUMIERE
Pour conclusion, je dis que celui à qui Dieu aura gratuitement accordé la possession
de cette Pierre, & donné l'esprit pour
s'en bien servir, non seulement jouira d'une
santé parfaite, mais pourra encore avec
l'aide de la Providence prolonger ses jours
au-delà du terme ordinaire, & avoir le
moyen de louer Dieu dans une longue &
douce vie.
C'est une loi inviolable de la Nature, que toutes les fois qu'un corps est attaqué
de maladie procédant de la contrariété
des qualités, il tombe en ruine, parce
qu'il n'est plus soutenu que par une nature
languissante, & que son esprit vital l'abandonne
pour retourner vers sa patrie;
quiconque aura tant soit peu flairé l'odeur
de la Philosophie, tombera d'accord
que la vie des Animaux, ou leur
esprit vital étant tout spirituel, & d'une
nature éthérée, comme sont toutes les
formes qui dérivent des influences célestes,
(je ne parle pas ici de l'Ame raisonnable
qui est la vraie forme de l'Homme)
n'a nulle liaison avec les corps terrestres,
que par des milieux qui participent
des deux natures. Si donc ces milieux ne
sont très constants, & très purs, il est sûr
que la vie se perdra bientôt, ne pouvant
recevoir d'eux aucune permanence. Or
dans la Substance des Mixtes, ce qu'il y

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SORTANT DES TENEBRES. 339
à de plus constant & de plus pur, c'est
leur Humide radical, lequel contient proprement
toute la nature du Mixte, comme
nous le ferons voir dans un Chapitre
exprès. C'est donc-là un véritable milieu,
& un sujet capable de contenir en son
centre la vie du corps, laquelle n'est autre
chose que le Chaud inné, le Feu de
nature & le vrai Soufre des Sages, que
les Philosophes savent amener de puissance
en acte dans leur Pierre. Ainsi celui
qui a la Pierre des Philosophes, a l'Humide
radical des choses, dans lequel le
Chaud inné, qui y était enfermé, a pris
la domination par le moyen d'un artifice
subtil mais naturel, & a déterminé sa propre
humidité, la transmuant par une douce
coction en Soufre igné. Toute la nature
du Mixte réside dans cet Humide
radical; ce qui fait que quand on a l'Humide
radical de quelque chose, on en a
toute l'essence, toute la puissance, &
toutes les vertus; mais il faut qu'il soit extrait
avec beaucoup d'industrie, par un
moyen naturel & philosophique, & non
pas selon l'Art spagirique des Chimistes
vulgaires, dont les Extraits sont mélangés,
pleins d'acrimonie, en sorte qu'il ne
s'y trouve plus rien de bon ou très peu.
Mais comme j'ai dit, il faut, avant toutes
choses, bien comprendre ce que c'est que
F f ij
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340 LA LUMIERE
cet Humide radical, duquel je me propose
de traiter dans les Chapitres suivants
assez au long pour en instruire quiconque
les voudra lire & relire avec application.
Qu'on juge donc de quel prix est la Pierre des Philosophes; & s'il est vrai
qu'on peut reprendre sa santé par le moyen
de la substance nourrissante des aliments, &
par la vertueuse essence de quelques bons
remèdes, nonobstant que ces aliments &
ces remèdes soient pris avec toute leur
écorce, & avec le mélange de leurs excréments,
quel effet ne doit-on pas attendre
de leur Humide radical, ou plutôt de
leur noyau & de leur centre dépouillé de
tout excrément, & pris dans un véhicule
convenable. Un pareil Remède n'agit pas
violemment, & n'irrite pas la Nature; au
contraire, il rétablit ses forces languissantes,
& lui communique, par les influences
bénignes & fécondes, une chaleur naturelle
en laquelle il abonde. C'est par là
qu'il opère dans les corps des Animaux
des cures admirables & incroyables, lorsqu'au
lieu d'employer la main du Médecin,
la Nature seule sert en même temps
de Médecin & de Remède.
Tous les médicaments ordinaires ne font, comme nous avons dit, qu'irriter la Nature,
& l'obliger de ramasser toutes ses
forces contr'eux; d'où il arrive qu'après

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SORTANT DES TENEBRES. 341
avoir pris quelque remède, on reste longtemps
languissant & abattu. La Nature
seule sait rejeter les excréments, & c'est
cette seule faculté qui est nécessaire en pareille
occasion. Car de donner des purgatifs
à un corps affaibli, ce n'est qu'aigrir
le mal, & augmenter les excréments,
au lieu de les diminuer; mais puisque c'est
le propre de la Nature, lorsqu'un Homme
est en santé, de rejeter d'elle-même
les humeurs superflues; pourquoi, quand
elle est languissante, ne pas tâcher de la fortifier,
& de lui communiquer une nouvelle
vigueur par le moyen de notre Médecine?
Que de cures admirables & d'effets surprenants
naîtraient de cette méthode.
Je ne nie pas qu'on donne quelquefois des Cardiaques, qui, avec la faculté de
purger, en ont encore d'autres très bonnes;
mais outre qu'on en use fort rarement,
ces Remèdes sont préparés si grossièrement,
& leur vertu est si faible, qu'ils
sont la plupart du temps fort inutiles; il
arrive même souvent, que celui qui les
prend est si mal, qu'il n'a pas la force, non
pas de sentir l'effet du Remède, mais de
sentir même le Remède. Je sais bien encore
qu'il y a certains Remèdes qui soulagent
la Nature sans l'irriter, & qui par
leur Vertu spécifique attirent & surmontent
la maladie & l'humeur, & il est vrai
F f iij
@

342 LA LUMIERE
qu'avec de tels Remèdes on serait quasi
sûr de guérir. Mais qui est-ce qui les connaît,
ou qui, les connaissant, les sait
bien préparer? La Science douteuse ne
produit que des effets douteux; & il n'y
a que la seule Médecine Philosophique
qui soit propre à toutes sortes de maladies;
non que par de différentes qualités
elle produise des effets différents, car sa
faculté est uniquement de fortifier la Nature,
laquelle par ce moyen est en état de
se délivrer de toutes sortes de maux,
quand on les supposerait infinis.
C'est sans doute de cette Médecine qu'il est dit dans l'Ecriture Sainte, que Dieu
a créé une Médecine de la Terre, que
l'Homme sage ne méprisera point. Elle
est dite de la Terre, parce que les Philosophes
la tirent de la Terre, & l'élèvent; à
une nature toute céleste. Qui connaît cette
Médecine, n'a pas besoin de Médecin,
à moins qu'il n'en use en plus grande quantité
que la Nature ne demande; car c'est
un Feu très pur, qui étant trop fort, dévorerait
une moindre flamme; & comme
un Homme, qui mangerait trop suffoquerait
sa chaleur naturelle par trop de substance,
de même les forces du corps ne
pourraient soutenir une trop grande abondance
de ce Remède, & la chaleur naturelle
serait trop dilatée. Les racines des

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SORTANT DES TENEBRES. 343
Arbres, & les semences des Végétaux se
nourrissent d'eau, & vivent d'eau; mais
s'il y en a en trop grande abondance, elles
se noient & meurent. En cela comme en
toutes choses il faut de la prudence.
Qu'on ne s'étonne donc plus si notre Pierre opère de grandes choses, lorsqu'elle
est administrée par les sages mains
du Philosophe, & si les maladies les plus
opiniâtres & les plus incurables sont guéries
comme par miracle, puisque la Nature
en est tellement fortifiée & renouvelée,
qu'il n'y a point de mauvaise qualité qu'elle
ne soit en état de surmonter. Apprenez que
c'est de la Nature seule que vous recevez
la guérison & la santé, pourvu que vous
sachiez l'aider, & comme vous ne craignez
point que votre Lampe s'éteigne
tandis que vous avez de l'huile pour y
mettre, ne craignez pas non plus que les
maladies vous assaillent, tandis que la Nature
aura en réserve un si grand trésor.
Cessez donc de vous fatiguer nuit & jour
dans la recherche de mille Remèdes inutiles,
& ne perdez pas votre temps dans de
vaines Sciences, ni dans des Opérations
fondées sur de beaux raisonnements, en
vous laissant entraîner par l'exemple, &
par les opinions du Vulgaire. Tâchez plutôt
de bien comprendre ce que c'est que
la Pierre des Philosophes, & alors vous
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344 LA LUMIERE
aurez le vrai fondement de la Santé, le
trésor des Richesses, & la connaissance
certaine de la Nature, avec la Sapience.
Mais il est temps de dire ici quelque chose de la vérité & de la possibilité de cet
Art à l'égard de la Teinture, par laquelle
les Philosophes assurent qu'on peut teindre
en Or les Métaux imparfaits, parce que
la connaissance de cette possibilité donnera
encore plus d'envie de s'attacher à
l'étude de cette Doctrine; & sans nous
arrêter à l'autorité des Philosophes, dont
on peut lire les Ecrits à ce sujet, nous ne
nous attacherons qu'aux raisons qui nous
ont persuadé, afin d'en mieux persuader
le Lecteur, & lui donner lieu de juger des
choses par lui-même, & non pas par autrui,
comme nous l'avons pratiqué, avant
que nous eussions la connaissance de la vérité.
Tous les Métaux ne sont autre chose qu'Argent vif coagulé, & fixé absolument
ou en partie, & comme il serait trop
long de rapporter ici l'autorité des Philosophes
pour prouver cette vérité, nous
les laisserons encore à part à cet égard, &
nous dirons seulement qu'il est constant,
par l'expérience, que la Matière des Métaux
est Argent vif, parce que dans leur
liquéfaction ils font connaître visiblement
les mêmes propriétés & la même nature

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SORTANT DES TENEBRES. 345
de l'Argent vif. Ils en ont le poids, la
mobilité, la splendeur, l'odeur, & la facile
liquéfaction; quoi qu'on jette dessus,
il surnage à la superficie; ils sont liquides
& ne mouillent point les mains; ils sont
mous, & quand ils sont liquéfiés, ils s'en
vont en fumée comme l'Argent vif en plus
ou moins de temps, selon qu'ils sont plus
ou moins décuits & fixés, à l'exception
toutefois de l'Or, qui, pour sa grande pureté
& fixité, ne s'envole point du feu,
mais y demeure constant dans la fusion.
Les Métaux démontrent toutes ces propriétés de l`Argent vif, non seulement dans
la liquéfaction, mais encore en ce qu'ils se
mêlent facilement avec l'Argent vif; ce
qui n'arrive à aucun autre corps sublunaire,
la principale propriété de l'Argent vif
étant de ne se mêler qu'avec ce qui est de
sa propre nature. Quand donc il se mêle
avec les Métaux, cela vient de la matière
de l'Argent vif, qui leur est commune,
& le Fer ne se mêle avec lui, &
avec les autres Métaux que difficilement,
parce qu'il a très peu d'Argent vif, dans
lequel réside la vertu métallique, avec
beaucoup de Soufre terrestre, & il faut
même quelque artifice pour lui donner la
splendeur mercurielle, la facile liquéfaction,
& les autres propriétés dont nous
avons parlé, lesquelles toutes conviennent

@

346 LA LUMIERE
plus ou moins à certains Métaux qu'à d'autres.
La ductilité, qui consiste dans l'union
mercurielle, & dans la conglutination
de l'Humide radical, est encore une
marque dans les Métaux que l'Argent vif
y abonde, & y est très fixe, ce qui fait
que l'Or est le plus ductile des Métaux.
Outre ce que nous venons de dire, pour justifier que les Métaux ne sont autre
chose qu'Argent vif, on le découvre
encore dans l'anatomie, & dans la décomposition
de ces mêmes Métaux, car il s'en
tire un Argent vif de même essence que
l'Argent vif vulgaire, & toute la substance
du Métal se réduit en lui, à proportion
que chaque Métal en participe; mais
du Fer beaucoup moins que des autres
Métaux, à cause de quoi il est le plus imparfait,
comme l'Or est le plus parfait en
ce qu'il est tout Argent vif. D'où l'on doit
conclure que si l'Or n'est le plus parfait
des Métaux, & n'est proprement tout Métal,
que parce qu'il est tout Argent vif
fixe, il n'y a point d'autre substance d'Argent
vif, soit pure ou impure, soit cuite
ou crue, cette différence ne changeant
rien à l'espèce, comme un Fruit est
toujours le même quant à l'espèce, soit
qu'il soit vert ou mûr, acerbe ou doux,
& qu'il diffère en degrés de maturité,
ou comme un Homme sain diffère d'un

@

SORTANT DES TENEBRES. 347
Homme malade, & un Enfant d'un Vieillard.
Cela posé, Que les Métaux ont pour Substance métallique le seul Argent vif,
leur transmutation ou plutôt leur maturation
en Or ne sera pas impossible, puisqu'il
ne faut pour cela que la seule décoction;
or cette décoction se fait par le moyen de
la Pierre Physique, qui étant un vrai Feu
métallique, achève dans un instant, par
la main du Philosophe, ce que la Nature
est mille ans à faire. A l'égard de cette
Pierre, elle est faite de la seule moyenne
& très pure Substance de l'Argent vif, &
si l'Argent vif vulgaire peut bien se mêler
avec les Métaux lorsqu'ils sont en fusion,
comme l'eau se mêle avec l'eau, que ne
peut-on pas dire de cette noble, très pure
& très pénétrante Médecine, qui est tirée
de lui, & amenée à une souveraine pureté,
égalité, & exaltation? Sans doute elle
pénétrera l'Argent vif dans ses moindres
parties; elle l'embrassera comme étant de
sa nature, & étant toute ignée, & rouge
au-dessus de la rougeur des Rubis, elle le
teindra en couleur citrine, qui est le résultat
de la suprême rougeur, mêlée & tempérée
avec la blancheur de l'Argent vif.
A l'égard de la fixité, nous disons que la
substance de l'Argent vif dans tous les
Métaux, l'Or excepté, est crue & pleine

@

348 LA LUMIERE
d'une humidité superflue, parce que c'est
en cela que l'Argent vif abonde; or le Sec
naturellement attire son propre Humide,
le dessèche peu à peu, & ainsi la Sécheresse
& l'Humidité se tempérant l'une par
l'autre, il se fait un Métal parfaitement
égalisé, qui est l'Or: Et comme il n'est ni
sec ni humide, mais participant également
de l'un & de l'autre, cette égalité fait que
la partie volatile ne surmonte point la partie
fixe, mais qu'au contraire elle résiste
au feu, y étant retenue par celle-ci; &
parce que dans l'ouvrage de la Nature le
Sec terrestre & l'Humide sont liés en homogénéité;
de là vient que dans la substance
de l'Argent vif, ou tout s'envole,
ou tout demeure fixe & constant dans le
feu, sans que rien de la partie humide
s'exhale, ce qui ne peut arriver à aucun
autre Corps, à cause du défaut de cette
parfaite mixtion.
Nous voyons donc maintenant comment notre Humidité desséchée, & rendue
souverainement pure, & pénétrante,
peut entrer dans la Substance de l'Argent
vif, renfermée dans les Métaux, la teindre
& la fixer, après en avoir séparé les
excréments dans l'examen, & qu'il n'y a
que cette seule Substance qui se puisse convertir
en Or, à l'exclusion des autres. Par
où se découvre l'erreur de ceux qui s'imaginent

@

SORTANT DES TENEBRES. 349
qu'un Corps imparfait, comme
le Cuivre, le Fer ou quelqu'autre semblable,
peut être tout converti en Or par
la Médecine, sans réparation de ses excréments
& de sa scorie; & qu'il n'y a que sa
seule Substance humide mercurielle qui
puisse être ainsi changée. Ceux donc qui
le prétendent, sont des Imposteurs; car
il ne se peut faire d'altération que dans
des Natures semblables; & quand on nous
raconte que des clous, ou autres morceaux
de Fer, trempés dans un certain
Menstrue, ont été transmués en Or, on
nous dit faux, car l'on ne connaît pas la
nature des Métaux; car quoi qu'une partie
paroisse Or, & que l'autre garde sa
première Forme métallique, il ne s'ensuit
pas pour cela qu'il y ait eu de transmutation;
mais c'est une imposture, & n'est
autre chose qu'une partie d'Or, collée
adroitement à une autre partie de Métal
imparfait, à la vérité avec tant de justesse:
qu'il semble effectivement que ce soit un clou
entier mais la fraude est facilement
découverte par un Esprit éclairé.
Ce furent les choses par lesquelles je demeurai persuadé de la vérité de la Science,
& je crois qu'elles suffiront à tout Homme
de bon entendement, pourvu qu'il les
rapporte toujours à la possibilité de la Nature.

@

350 LA LUMIERE
Cependant il peut consulter encore
les autres Auteurs; mais avant que d'entreprendre
l'Oeuvre qu'il lise & relise attentivement
ce qui suit.

pict
@

SORTANT DES TENEBRES. 351
pict

CHANT PREMIER.
I.
Le Cahos ténébreux étant sorti comme une
Masse confuse du fonds du Néant, au premier son de la Parole toute-puissante; on eût dit que le désordre l'avait produit, & que ce ne pouvait être l'Ouvrage d'un Dieu tant il était informe. Toutes choses étaient en lui dans un profond repos, & les Eléments y étaient confondus, parce que l'Esprit Divin ne les avait pas encore distingués.
------------------------------------------

CHAPITRE PREMIER.
pict 'Ouvrage de la Création
étant un ouvrage Divin, il est sans doute que pour le bien comprendre, il faudrait un esprit surnaturel, & que c'est se jeter dans
de grands embarras, que d'entreprendre
de parler de ce qui est si fort au-dessus
de nous, puisque toutes les hyperboles,

@

352 LA LUMIERE
& toutes les similitudes, prises des
choses visibles, ne sauraient nous fournir
d'idée, qui réponde, comme il faut,
à l'extension de ce Point invisible & infini.
Toutefois, si par les choses créées on
peut aller jusques au Créateur, & s'il est
de l'ordre de sa nature ineffable, de faire
connaître ses propriétés & son essence,
quoi que d'une manière imparfaite
à notre égard, par les choses qu'il produit
au-dehors, il ne fera pas hors de
propos de suivre notre Poète dans les instructions
qu'il donne sur ce sujet, & d'expliquer
un peu plus au long ce qu'il a si
doctement écrit en peu de mots de ce
merveilleux Ouvrage, afin que ce que
nous dirons puisse être de quelque utilité
à ceux qui professent l'Art Hermétique,
& serve en même temps à la louange de
ce grand Ouvrier, dont, (comme parle le
Prophète) les Cieux racontent la gloire,
& leur Etendue les oeuvres de ses mains.
Il est impossible à l'Homme d'élever un bâtiment, si auparavant il n'a posé ses fondements;
mais ce qui est défendu à la Créature
est permis au Créateur, parce qu'étant
lui-même la base de ses propres ouvrages,
il n'a pas besoin d'autre fondement.
Si on demande donc pourquoi la
Terre, pressée de tous côtés par l'Air,
demeure immobile, pourquoi les Cieux
&
@

SORTANT DES TENEBRES. 353
& la masse des Corps célestes se remuent
avec tant d'ordre, & que cependant nos
yeux ne discernent point la Cause & le
Principe de toutes ces choses; il suffit pour
toute réponse de dire que ce sont des
émanations du Centre, & que le Centre
en est la véritable base. O Mystère admirable,
révélé à peu de personnes! La base
de tout le Monde, c'est le Verbe incréé
de Dieu; & comme le propre du
Centre est de représenter un Point dans
lequel il ne peut y avoir ni dualité ni division
quelconque, qu'y a-t-il aussi de plus
indivisible, quelle plus grande unité que
le Verbe Divin. Le Point du Centre, non
moins indivisible qu'invisible, ne se peut
comprendre que par la Circonférence; de
même le Verbe de Dieu invisible n'est
compréhensible que par les Créatures.
Toutes les Lignes se tirent du Centre &
aboutissent au Centre; de même tout ce
qu'il y a de créé est sorti du Verbe de
Dieu, & retournera en lui après la révolution
circulaire des temps. Le Point du
Centre demeure immobile pendant que la
roue tourne; de même le Verbe de Dieu
demeure immuable pendant que toutes les
autres choses sont sujettes à des changements
& à des vicissitudes. Comme toutes
choses sont émanées du Centre par extension,
ainsi toutes choses retourneront au
Tome III. G g
@

354 LA LUMIERE
Centre par resserrement; l'un a été fait
par une bonté incréée, l'autre se fera par
une sagesse impénétrable.
Le Verbe ineffable de Dieu est donc, pour ainsi dire, le Centre du Monde, &
cette visible Circonférence est émanée de
lui, retenant en quelque façon la nature
de son Principe; car tout ce qui est créé
renferme en soi les Lois éternelles de son
Créateur, & il l'imite autant qu'il peut
dans toutes ses actions. La Terre est comme
le Point Central de toutes les choses
visibles: tous les fruits, & toutes les productions
de la Nature font aussi voir à l'oeil
qu'elles renferment dans leur Centre le
Point de leur Semence, qu'elles l'y conservent,
& que de lui émanent toutes
leurs vertus & leurs propriétés, comme
autant de Lignes qui se tirent du Centre,
ou comme autant de Rayons qui sortent
d'un Corps lumineux. L'Homme, ce petit
Monde, dont l'image a tant de rapport
avec celle du grand Monde, n'a-t-il
pas un Coeur, duquel, comme du Centre,
dérivent les Artères, qui sont les véritables
lignes des Esprits vitaux, & leurs
rayons étincelants? Où, je vous prie, est
le modèle & l'exemplaire de cette structure,
si ce n'est dans le grand Monde? où
est la Loi qui a prescrit une telle disposition,
si ce n'est l'impression Divine? En

@

SORTANT DES TENEBRES. 355
sorte que comme Dieu soutient tout par
sa présence, tout est gouverné aussi par
ses Lois éternelles. Posons donc pour
constant que de ce Point ont été tirées
cette infinité de Lignes que nous voyons.
Mais il y a une grande Question, qui n'est pas encore bien décidée, à savoir
comment & sous quelle forme était la Matière
des choses dans le Point de sa création.
Si nous considérons de près la Nature,
& la disposition des choses inférieures,
nous aurons lieu de croire que ce
n'était qu'une Vapeur aqueuse, ou une
ténébreuse Humidité; car si entre toutes
les Substances créées, la seule Humidité
se termine par un terme étranger, & si par
conséquent c'est un Sujet très capable de
recevoir toutes les Formes, elle seule aussi
a dû être le Sujet sur lequel a roulé tout
l'ouvrage de la Création. En effet, ce
Cahos ténébreux, comme l'a fort bien
remarqué notre Poète, étant informe, &
une masse confuse, propre à toutes les
Formes, & indifférente pour toutes (selon
qu'Aristote, & plusieurs savants Scolastiques
après lui, ont dit de leur Matière
première) devait nécessairement avoir
l'Essence d'une Vapeur Humide.
On remarque que dans toutes les productions qui se font au Monde inférieur,
les Spermes sont toujours revêtus d'une
C g ij
@

356 LA LUMIERE
humeur aqueuse, & que les Semences des
Végétaux, qui ont en elles une nature hermaphrodite,
étant jetées en terre pour y
être réincarnées, commencent par se mollifier,
& par être réduites en une certaine
humidité mucilagineuse. Il ne se fait
point de Génération en quelque Règne
que ce soit, (comme nous le ferons voir
dans un Chapitre exprès) qu'auparavant
les Spermes ne soient réduits en leur première
Matière, laquelle est un vrai Cahos,
non plus universel, mais particulier, &
spécifié.
La Nature a voulu que les Semences végétables fussent couvertes d'une dure
écorce pour les défendre de l'injure des
Eléments, & les conserver plus longtemps,
pour la commodité & l'usage du Genre
Humain; mais lorsque nous voulons les
multiplier par une nouvelle génération, il
faut nécessairement les réincruder, & les
réduire en quelque façon dans leur premier
Cahos. A l'égard des Semences des
Animaux, comme elles sont plus nobles,
plus remplies d'esprits de vie; elles n'auraient
pu se conserver hors de leurs corps,
à moins d'avoir une écorce plus dure que
le marbre, ce qui aurait répugné à la dignité
du Composé, & aurait été fort incommode
pour la génération. C'est pourquoi
la sage Nature n'a pas voulu séparer

@

SORTANT DES TENEBRES. 357
le Sperme du Corps, mais elle l'y a conservé
tout cru & aqueux; & ce Sperme,
comme on l'expliquera ailleurs, par l'excitation
d'un mouvement libidineux, est
jeté dans une matrice convenable, comme
dans sa terre pour y être réincrudé par
l'union du Sperme féminin, de nature plus
humide, & ensuite multiplié en vertu &
en quantité par le moyen de la nutrition.
Ce que nous avons dit des deux Règnes Animal & Végétable, se peut fort
bien appliquer au Règne Minéral; mais
comme nous en devons traiter dans un
Chapitre particulier, nous n'en dirons rien
ici; Il suffit que nous ayons fait voir, que
l'Humidité aqueuse ou la Vapeur ténébreuse
a été sans doute la Matière de cette
Masse informe, & de cet Embryon du
Monde, qui devait servir de base & de
fondement à toutes les Générations. Et
tout ce que nous avons avancé sur ce
Sujet se prouve par la Doctrine, Evangélique,
où il est dit du Verbe Divin,
que par lui toutes choses ont été faites;
& que sans lui rien de ce qui a été
fait, n'eût été fait; & lorsqu'il est ajouté
que ce Verbe était avec Dieu, cela veut
dire, qu'au commencement il y avait un
Centre ou un Point infini, premier Principe
incompréhensible, qui était ce Verbe
éternel, duquel Point toutes choses ont

@

358 LA LUMIERE
été tirées, & sans ce Point rien ne pouvait
être. Et à l'égard de cette Vapeur humide,
qui a servi à former le premier Cahos, &
qui a été tirée de ce Point, Moïse nous la
désigne assez, quand il dit que la Lumière
fut créée immédiatement, & que l'Esprit
du Seigneur se mouvait sur les Eaux; ne
faisant, comme on voit, mention que de
la Lumière pour la Forme, & de l'Eau
pour le Sujet cahotique, & informe avant
la manifestation de la Lumière, par la vertu
de l'Esprit Divin.
Au reste, quoi qu'il soit dit qu'au commencement Dieu créa le Ciel & la Terre,
il ne faut pourtant pas entendre que la distinction
du Ciel & de la Terre ait été faite,
avant que la Lumière fût séparée des
Ténèbres, n'étant pas de la dignité ni de
l'ordre des choses, que la création de la
Lumière fût postérieure à celle de la Terre,
& que les choses inférieures fussent
produites avant les supérieures. Car, si
selon l'opinion commune des Théologiens,
la troupe des Anges & des Esprits bienheureux
a été créée dans le point même
de la création, de la plus pure substance
de la Lumière, quelle apparence y aurait-
il que l'Elément de tous le plus grossier,
& la lie du Monde fût produit avant ces
Intelligences célestes? Outre cela, je demanderais,
si en ce temps-là le Ciel & la

@

SORTANT DES TENEBRES. 359
Terre étaient distingués comme nous les
voyons, ou s'ils étaient confus & pèle
mêle. Si c'est le premier, & qu'on entende
que la Terre occupait le centre du
Monde, & que les Cieux l'environnaient
sphériquement; comment se pouvait faire
le mouvement des Cieux sans la Lumière,
de laquelle dérive tout mouvement? Car
de dire qu'ils ne se mouvaient pas, ce serait
avouer que la Terre, par ce repos &
& cette privation de mouvement, aurait
été derechef comme engloutie dans son
premier Cahos sans aucune distinction,
puisqu'il n'appartenait qu'à la seule Lumière
de chasser les Ténèbres, & de les repousser
jusqu'au fonds des Eaux, comme
nous l'expliquerons dans la suite. Si aussi on
dit qu'ils n'étaient pas alors arrangés comme
ils sont à présent, donc ils étaient connus,
& nullement distingués en Ciel & en
Terre, & le Ciel n'aurait pu à juste titre
porter le nom de Firmament, ou d'Etendue,
qui sépare les Eaux d'avec les Eaux;
mais c'eût été un Cahos sans ordre, & une
masse confuse, ce que nous accordons.
Moïse fait donc ici une division générale
du Monde, désignant par le Ciel la partie
supérieure visible, & la partie inférieure
par la Terre, comme plus grossière & élémentaire;
après quoi il passe à la distinction
particulière, en nous apprenant que la Lumière

@

360 LA LUMIERE
fut tirée de ce Point central & éternel.
Or comme la Lumière était la véritable
Forme de cette première Vapeur humide,
il se fit aussi en même temps la production
de toutes les Formes en général.
Le Cahos n'avait donc au commencement que l'apparence d'une Eau nébuleuse,
& ce qui confirme cette vérité, c'est
qu'il est dit ensuite, que les Eaux, qui
étaient au-dessus de l'Etendue, furent divisées
des Eaux qui étaient au-dessous de
l'Etendue; par où il parait clairement,
qu'en haut & en bas, dessus & dessous
l'Etendue, il n'y avait autre chose qu'une
substance d'Eau, comme le Sujet le plus
propre à toutes les Formes, créé à cet
effet d'une façon merveilleuse.
Ce fondement ainsi posé, il faut maintenant poursuivre la description de cet
Ouvrage immortel. Or nous avons dit,
que du Centre étaient sorties ces Vapeurs
confuses & sans ordre qualifiées du nom
d'Abîme, sur lequel les Ténèbres étaient
épandues; & alors, comme l'enseigne notre
Poète, tous les Eléments confondus
& mêlés ensemble sans aucun ordre,
étaient dans un plein repos, & ce profond
silence était comme une image de la mort,
les Agents ne faisaient aucune action, les
Patients ne souffraient aucune altération,
nul mélange des uns avec les autres & par
conséquent
@

SORTANT DES TENEBRES. 361
conséquent nul passage de la Corruption à
la Génération; enfin il n'y avait aucune
marque de vie ni de fécondité.

==========================================

CHANT PREMIER.
STROPHE II.
Qui pourrait maintenant raconter de quelle
manière les Cieux, la Terre & la Mer furent formés si légers en eux-mêmes, & pourtant si vastes, eu égard à leur étendue? Qui pourrait expliquer comment le Soleil & la Lune reçurent là-haut le mouvement & la lumière, & comment tout ce que nous voyons ici-bas, est la Forme & l'Etre? Qui pourrait enfin comprendre comment chaque chose reçut sa propre dénomination, fut animée de son propre esprit, &, au sortir de la Masse impure & inordonnée du Cahos, fut réglée par une loi, une quantité & une mesure.
CHAPITRE II.

L A Lumière sortant comme un trait de cet éternel & immense trésor de Lumière, chassa dans un instant toutes les
Ténèbres par la splendeur radieuse, dissipa
l'horreur du Cahos, & introduisit la
forme universelle des choses, comme
Tome III. H h *
@

362 LA LUMIERE
peu auparavant, le Cahos en avait fourni
la Matière universelle. Aussitôt on vit
l'Esprit du Seigneur se mouvoir sur les
Eaux, ne demandant qu'à produire, &
tout prêt d'exécuter les ordres du Verbe
éternel. Déjà par la production de la Lumière,
le Firmament avait commencé d'être,
comme un milieu entre la supérieure
& la plus subtile partie des Eaux, & entre
l'inférieure & la plus grossière. Après
quoi, de la plus pure Lumière, enrichie de
l'Esprit Divin, fut créée la nature Angélique,
dont l'office perpétuel est d'être
portée sur les Eaux surcélestes dans le
Ciel empirée, toujours prête d'obéir aux
ordres de son Souverain.
Les Lois éternelles de Dieu ont passé de-là aux Créatures inférieures, & c'est
sur ce Divin Modèle que la Nature a formé
ses règles pour toutes les choses d'ici
bas; en sorte que chaque Créature est
comme le Singe de son Créateur, & représente
parfaitement bien l'ordre admirable
dont il s'est servi. Car, comme du
Centre du Verbe éternel les rayons de
Lumière s'épandirent au long & au large
dans l'immensité, de même chaque Corps
créé pousse sans cesse hors de lui ses propres
rayons, quoi qu'invisibles, qui se
multiplient à l'infini. Or ces Rayons ou Esprits,
qui émanent ainsi de tous les Corps,

@

SORTANT DES TENEBRES. 363
sont des particules, mais enveloppées, de
cette première Lumière parfaitement pure,
qui seule peut frapper & pénétrer le Verre,
& même le Diamant le plus dur, ce qui
est refusé à l'Air le plus subtil. C'est donc
une Loi de Dieu qui oblige chaque Créature,
autant que ses forces le lui peuvent
permettre, de suivre le premier ordre établi
dans le point de la Création. Ce que
nous justifierons encore plus clairement
dans un Traité que nous ferons exprès,
Dieu aidant, pour sa gloire & l'utilité des
Enfants de l'Art.
Déjà par la vertu de cet Esprit Divin, séparateur, les plus pures & plus subtiles
Vapeurs avaient été ramassées, & comme
elles participaient abondamment de la
Lumière diffuse, elles étaient par conséquent
un Sujet très propre à y fixer la Lumière.
Aussi vit-on d'abord le Firmament
orné de Corps lumineux; déjà des étincelles
de Lumière avaient brillé, & déjà
les Etoiles tremblantes avaient fait éclater
leurs rayons dans les Cieux, quand le Souverain
Créateur rassembla toute cette Lumière
dans le Corps du Soleil, qu'il fit
comme le Siège de sa Majesté, suivant ce
que dit le Prophète: Il a mis son Tabernacle
dans le Soleil.
Par l'irradiation continuelle de la Lumière le jour avait apparu; les Eléments
H h ij
@

364 LA LUMIERE
étaient émus; le Principe des Générations
était prochain, & n'attendait que le commandement
du Verbe éternel. Cependant,
quoi qu'il y eût naturellement de la sympathie
entre les Eaux inférieures & les supérieures,
il ne laissait pas pourtant d'y
avoir beaucoup de disproportion entr'elles,
& les Agents supérieurs auraient sans
doute agi avec trop de vitesse & de promptitude
sur les inférieurs; ce qui obligea le
savant Architecte de l'Univers d'unir ces
deux extrêmes par un milieu convenable,
afin que leur mutuelle action fût plus modérée.
Pour cet effet il créa la Lune, &
l'établit comme la Femelle du Soleil, afin
qu'ayant reçu en elle sa Lumière chaude
& féconde, elle l'attrempât par son humidité,
& versât par ce moyen des influences
plus propres & plus convenables aux
Natures inférieures. Il donna la domination
sur le jour à l'un, & à l'autre la domination
sur la nuit, la plaçant dans la plus basse
partie du Ciel, afin qu'elle fût plus en état
de recevoir les influences des Supérieurs,
& les communiquer aux Inférieurs. Il jugea
aussi à propos de la composer de la
moins pure partie des Eaux supérieures,
qu'il ramassa en un corps afin que sa Lumière
fût plus opaque, plus froide, & plus
humide; & de là vient que toutes les altérations
des Corps sublunaires sont attribuées
plutôt à la Lune qu'au Soleil, à cause de

@

SORTANT DES TENEBRES. 365
son affinité avec la Nature inférieure, &
que les milieux s'unissent bien plus aisément
aux extrêmes, que les extrêmes ne
s'unissent entr'eux. Mais il est temps de
poursuivre l'ordre de la Création.
Déjà par la Création du Firmament & des Corps lumineux s'était fait le mélange
des Eléments, & déjà les Eaux inférieures
commençaient à souffrir quelque altération,
quand, par l'action des Supérieurs,
& par la voie de la raréfaction, il s'éleva
comme du sein de ces Eaux, & se forma
de la plus pure de leurs parties l'Air
que nous respirons; & comme les Eaux
les plus grossières environnaient encore
toutes choses, Dieu, par sa parole, les
rassembla toutes, faisant apparoir le Sec
ou la Terre, qui fut comme l'excrément
& les fèces de ce premier Cahos.
Mais que dirons-nous du mouvement & de l'étendue des Cieux, de la stabilité
de la Terre, & de tout ce qui est contenu
en eux? & comment pourrons-nous atteindre
à ce qui est si fort au-dessus de notre
portée? Il semble qu'il ne doit appartenir
qu'aux célestes Habitants d'annoncer
de si grandes choses; cependant, puisque
nous faisons la principale partie de cette
Lumière très pure, ce serait un crime de
ne pas profiter des avantages que Dieu
nous a donnés, & notre âme toute céleste,
H h iij
@

366 LA LUMIERE
quoi qu'enfermée dans un Corps élémentaire,
serait indigne de son origine,
si elle ne publiait de toutes ses forces les
choses magnifiques du très-Haut; ce serait
même une espèce d'impiété, & en
quelque façon combattre l'harmonie admirable
des Ouvrages Divins, que de n'oser
nous élever jusqu'aux choses supérieures,
puisqu'elles sont d'un même ordre
avec nous. Il n'y a qu'un seul Auteur de
toutes choses, dans lequel il ne peut y
avoir de variété; qu'il ne reçoit aucune
exception, & il a toute la perfection qu'il
est possible d'imaginer. Ainsi il faut reconnaître
que tout est également l'ouvrage
de sa sagesse, & l'effet de sa bonté &
que l'intention du Créateur a été que les
choses créées, qui étaient incompréhensibles
en lui, fussent compréhensibles hors
de lui, afin que par elles nous pussions
parvenir à le connaître; & puisque le Ciel
l'Air & le Soleil même, sont aussi bien les
Créatures de ses mains que la moindre pierre
& le moindre grain de sable, il faut croire
qu'il n'est pas plus difficile de connaître
les uns, que de comprendre les autres.
Peut-être que quelque Esprit mal-fait, & qui fuit la Lumière pour suivre les Ténèbres,
s'imaginera que le Corps humain
est d'une structure moins noble, & moins
parfaite que les Cieux; mais il se tromperait

@

SORTANT DES TENEBRES. 367
fort, puisque les Cieux & le Monde
même n'ont été faits que pour lui. Ayons
donc bon courage, & ne craignons point
d'entreprendre de discourir des choses supérieures,
par rapport à ce que nous connaissons
des inférieures, puisqu'une petite
lumière en augmente une plus grande, &
qu'une étincelle allume quelquefois un
grand feu.
Mais avant que d'entrer dans la distinction des Cieux, il faut savoir ce qu'on
doit entendre par ce mot de Ciel, & consulter
sur cela l'Ecriture Sainte comme notre
unique règle, puisque l'ordre de la
Création y est fort fidèlement décrit dans
la Genèse, quoi qu'un peu obscurément?
& que Moïse n'en a rien dit que par inspiration
Divine, étant pourtant d'ailleurs
fort savant, & fort instruit dans la Science
de la Magie naturelle. On nous y apprend
donc que Dieu fit le Firmament
ou l'Etendue, afin de séparer les Eaux
d'avec les Eaux, & que Dieu appela
cette Etendue Ciel, par où l'on voit que
le mot de Ciel & celui de Firmament ne
sont qu'une seule & même chose; & que
lorsqu'il est dit qu'il y a eu deux sortes
d'Eaux, les unes au-dessus du Firmament,
& les autres au-dessous; c'est comme si on
disait qu'il y a eu des Eaux au-dessus du
Ciel, & des Eaux au-dessous du Ciel. Il
H h iiij
@

368 LA LUMIERE
est encore dit que les Eaux, qui étaient
au-dessous du Ciel, furent rassemblées en
un lieu, afin que le Sec, c'est-à-dire la
Terre, apparût, & que cet amas d'Eaux
fût appelé Mer, comme tout ce qui est
au-dessus de ces Eaux inférieures fût appelé
du seul nom de Ciel ou Firmament.
Au reste il ne faut pas croire que ces
Eaux inférieures puissent jamais outrepasser
le commandement Divin, qui porta
qu'elles seraient assemblées en un lieu.
C'est pourquoi, quand nous voyons que
ces Eaux ne peuvent s'élever au-dessus de
la Région des nues, c'est parce qu'immédiatement
au-delà est le Ciel ou le Firmament
séparateur des Eaux. Car quoique
le propre de l'Eau soit de se raréfier, &
que la raison naturelle nous dicte, que
plus elle monte, plus elle doit acquérir
de raréfaction, à cause de la grande capacité
du lieu; toutefois il arrive que ces
Eaux se resserrent au lieu de se dilater,
& qu'elles se condensent en cet endroit-
là, comme si elles y rencontraient un verre
ou un cristal solide; ce qui ne provient
nullement du froid, ou de quelque autre
Cause éloignée, mais de leur seule obéissance
aux ordres de Dieu, qui a voulu
qu'elles fussent distinctes & séparées des
Eaux supérieures par le Firmament. Nous
pouvons donc déterminer que le Ciel,

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SORTANT DES TENEBRES. 369
proprement parlant, contient tout cet espace,
qui est depuis le dessus des nues
jusqu'aux Eaux supérieures, appelées par
plusieurs le Ciel cristallin: & le Ciel ou Firmament
(pour parler selon l'écriture) est
le Séparateur des Eaux. A l'égard de la
division qu'on fait du Ciel en plusieurs
parties différentes, ce n'est qu'une façon
de parler.
Dieu plaça les Etoiles & les autres Luminaires dans le Ciel, chacun dans le lieu
qui convenait le plus à sa nature; le Firmament
n'étant de soi autre chose que la
division des Eaux, & une certaine étendue
dans laquelle là Lumière devait être
répandue pour éclairer & informer le monde.
Mais comme la Lumière est de nature
spirituelle, & par conséquent invisible, il
était nécessaire de la revêtir de quelque
Corps opaque, par le moyen duquel elle
pût être sensible aux autres Créatures, ce
qui obligea le souverain Créateur de former
des Luminaires de l'amas des Eaux
supérieures, dont il fit divers Corps suivant
la volonté, & leur départit la Lumière
nécessaire pour luire deçà & delà. Et
comme dans tous les Corps de cette basse
Région, les Eaux inférieures ont servi à
fournir la Matière dont il était besoin, on
doit dire aussi que tous les Corps célestes
n'ont été formés que de la seule Matière

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370 LA LUMIERE
des eaux supérieures; car en effet, à quoi
bon multiplier les Matières, puisque du
seul Cahos on pouvait faire toutes les diverses
distinctions qui ont été faites.
Dieu donc ayant ramassé quelques parties des Eaux supérieures, sous une forme
sphérique, la nature de l'Eau étant
toujours de se condenser en rond, il les
revêtît de lumière, & les plaça dans le
Firmament, afin (comme il est dit dans la
Genèse) que quelques-unes présidassent sur
le jour, & les autres sur la nuit & fussent
pour signes des temps & des saisons. Sur
quoi il est bon de remarquer en passant
combien c'est une chose ridicule, pour ne
pas dire impie, que d'ajouter foi aux discours
de ces Astrologues qui font leurs observations
sur ces Corps célestes, avec la
pensée de pénétrer dans les secrets de Dieu,
touchant les divers événements des Hommes,
leurs inclinations, leurs actions, & autres
accidents, qui ne peuvent être prévus
que par Dieu seul, lequel s'en est réservé
la connaissance, & duquel seul dépend tout
ce qui arrive au Monde. Mais laissons-les
flotter au gré de leurs erreurs, & contentons-nous
de pouvoir, par le moyen de
ces Corps célestes, faire des pronostics,
touchant les divers changements du temps
& des saisons, ce que pourra facilement
connaître un Homme un peu habile & expérimenté.

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SORTANT DES TENEBRES. 371
Tous les Corps lumineux occupèrent chacun leur place dans la vaste étendue
du Firmament, & y furent balancés par
leur propre poids & selon leur nature différente.
Et quoique ce soient des Corps
légers, puisqu'ils sont formés des Eaux
Supérieures; néanmoins, par rapport au Firmament,
& eu égard à leur masse, ils seraient
assez pesants pour craindre qu'ils ne
sortissent de cette même place, s'ils n'y
étaient arrêtés, & comme fixés par le
vouloir de Dieu, & par la direction de
quelque Intelligence assignée à chacun
d'eux, selon l'opinion de quelques Théologiens,
qui veulent que tous les Corps
des Créatures aient chacun une Intelligence
particulière qui préside sur eux.
Ayez à cela le mouvement rapide du
premier Mobile, qui, étant circulaire,
fait, que tout ce qui se meut par lui, demeure
dans sa propre Sphère & dans son
Ecliptique. L'expérience même nous faisant
voir que quelque masse que ce soit,
de Plomb ou de Marbre, dès qu'elle vient
à tourner sphériquement, perd son poids,
& vole, pour ainsi dire, en tournoyant
également autour du Centre; en sorte
qu'un fil très délié serait capable de l'y retenir
toujours dans une même distance.
Nous voyons encore qu'une roue, quelque
grande qu'elle soit, après le premier

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372 LA LUMIERE
mouvement qui lui est imprimé, se meut
par soi-même, & tourne avec facilité autour
de son Axe. Après cela il ne faut plus
s'étonner que les Corps des Luminaires,
quoique d'une grandeur prodigieuse, tournent
facilement chacun dans sa propre
Sphère, sans varier d'un seul point, comme
s'ils étaient cloués à un mur solide. Au
reste la cause d'un tel mouvement ne provient
que de cet Esprit vivant & lumineux,
dont ces Corps sont pleins; car cet Esprit
ne peut souffrir le repos, & c'est de lui
que dépendent toutes les actions, & toute
la force des Esprits vitaux, comme
nous le ferons voir quelque jour en traitant
de la structure admirable de l'Homme.
Le Ciel donc proprement est pris pour le Firmament, lequel de sa nature est unique,
& sans distinction. Mais comme nous
avons accoutumé d'appeler du nom de
Ciel tout ce que nous voyons au-dessus
de nous revêtu d'un habillement céleste,
soit le Lieu des Eaux supérieures, soit
l'Empirée, la dénomination se prenant ordinairement
de ce qui est le plus sensible
& le plus en vue; de même Moïse a employé
le mot de Terre pour désigner les
Eléments inférieurs, & celui de Ciel pour
signifier les supérieurs. En imitant Moïse,
nous appellerons donc tout ce qui est au-
dessus de nous Ciel, & tout ce qui est en

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SORTANT DES TENEBRES. 373
bas Terre; après quoi nous diviserons cette
Partie supérieure en trois Classes ou en
trois Cieux.
Le premier Ciel sera posé depuis cette Région Elémentaire, qui est immédiatement
au-dessus des nues, & où les Eaux
inférieures ont leur terme assigné par le
Créateur jusqu'aux Etoiles fixes; c'est-à-
dire, jusqu'au Lieu où sont les Planètes
errantes, ainsi dites à cause que dans leur
tour, elles n'observent aucun ordre entr'elles,
mais tournent différemment les
unes des autres pour mieux donner la
forme à l'Univers, & servir à marquer le
changement des temps & des saisons.
Le deuxième Ciel sera le Lieu même des Corps fixes, dans lequel les Etoiles
vont également, gardant toujours entre-
elles la même distance, & observant un
cours invariable, ce qui fait qu'on les appelle
fixes, comme si elles étaient effectivement
attachées à quelque Corps solide.
Ce premier & ce deuxième Ciel se joignent
successivement, & il n'y paraît aucune
distinction, n'étant qu'un même Firmament,
& la même Partie supérieure de
l'Univers, comme nous l'avons déjà dit.
Le troisième Ciel sera le Lieu même des Eaux surcélestes, distinctes des Eaux
inférieures par le Firmament séparateur, &
c'est là que sont les Cataractes des Cieux,

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374 LA LUMIERE
qui s'y conservent pour l'exécution des
secrets jugements de Dieu, & pour servir
d'instruments à sa vengeance, comme on
a vu autrefois, lorsque Dieu envoya le
Déluge pour la punition des Hommes.
C'est jusqu'à ce troisième Ciel, voisin de
l'Empirée, où réside la Majesté de Dieu
& l'Armée de ses saints Anges, & où l'Ecriture
nous apprend que Saint Paul a été
ravi, & elle ne nous marque point de bornes
plus éloignées que le troisième Ciel.
On pourrait demander si ces Eaux surcélestes mouillent, ou non; mais il n'y a
nulle difficulté à décider qu'elles ne mouillent
point, parce que ce sont des Eaux
raréfiées d'une raréfaction souverainement
parfaite, & que c'est proprement l'Esprit
des Eaux. Et s'il nous est permis d'argumenter
du moins au plus: Les Eaux inférieures,
quoique grossières & comme les
fèces des autres, ne mouillent point lorsqu'elles
sont raréfiées & répandues ça & là
dans les Airs, les Eaux supérieures doivent
encore moins mouiller, tant à cause
de leur nature plus subtile, que parce qu'elles
sont dans une bien plus vaste étendue.
D'où l'on peut apprendre que plus l'Eau
est raréfiée, plus elle approche de la nature
de cette première Eau très pure, placée
au-dessus du Firmament dans la Région
Ethérée. De cette raréfaction des

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