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SORTANT DES TENEBRES. 375
Eaux, & de leur nature bien étudiée, le
Philosophe Hermétique tirera plus d'instruction
que de toute la Science d'Aristote
& de ses Sectateurs, quoique d'ailleurs
très subtile & très belle, considérée à
d'autres égards: C'est ce qu'insinue le
docte Sendivogius dans sa Nouvelle Lumière
, quand il dit qu'on doit bien observer
les merveilles de la Nature, & surtout
dans la raréfaction de l'Eau; mais
nous traiterons de ces choses plus amplement
dans leur lieu.
A l'égard de la Matière, dont le Firmament est composé on ignore si ce n'est
qu'un vide, ou si c'est quelque chose de
différent des Eaux qui l'environnent. Mais
en examinant de près la nature des choses,
peut-être, ne laisserons-nous pas de pénétrer
la vérité malgré l'éloignement qu'il y
a delà à nous. Nous disons donc que la
Substance des Eaux a servi de Matière
universelle, comme la Lumière a servi de
Forme universelle; & comme la Lumière
diffuse de tous côtés devait être principalement
resserrée dans le Firmament, &
y resplendir avec plus d'éclat, son domicile
devait aussi par conséquent avoir plus
d'affinité avec la Lumière que la Substance
matérielle n'en a, afin qu'elle eût lieu
de luire & de l'épandre plus librement;
or il n'y a que l'Air, & la nature de l'Air

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376 LA LUMIERE
qui soit voisine du Feu, ce que nous
voyons par l'exemple de notre feu ordinaire
qui vit d'air, comme étant très conforme
à sa nature, d'où nous concluons
que dans la Région Ethérée, où les Eléments
sont plus purs & dans une plus grande
vigueur, la Lumière tient lieu de Feu,
le Firmament d'Air, & les Eaux supérieures
d'Eau. A l'égard de la Terre, comme
elle n'est pas proprement un Elément,
mais l'écorce & la lie des Eléments, elle
n'a point de rang dans un lieu où il n'y
en a point pour des excréments; car la Lumière
étant là dans son propre & naturel
habitacle, elle n'a pas besoin d'enveloppe,
comme elle en a besoin ici-bas, ainsi que
nous l'allons faire voir.
Après avoir parlé du Ciel & des Corps célestes, il est temps de venir aux Eléments
inférieurs; & parce que nous avons
souvent fait mention des Eaux inférieures,
il faut présentement en dire quelque chose.
Les Eaux inférieures ayant été séparées,
& ramassées en un lieu par la vertu du
Verbe Divin, à quoi contribua beaucoup
l'action de la Lumière, qui, chassant les
Ténèbres, les obligea de se réfugier dans
le profond des Eaux, voilà aussitôt comme
un nouveau Cahos, qui se fit voir
dans la Nature inférieure, car tous les
Eléments y étaient confondus & sans ordre,
dre
@

SORTANT DES TENEBRES. 377
& il ne s'y faisait aucune action, Ce
qui obligea le Sage Créateur de départir
à cette Nature inférieure une Lumière qui
lui fût particulière; mais parce qu'il est de
la nature de la Lumière de vouloir toujours
s'élever en haut, il songea à lui donner
un Sujet qui fût propre à lui servir
de domicile & à le retenir, & pour cela
il choisit le Feu: Mais parce qu'il est très
pur & très sec de sa nature, fort sitibond,
& fort attractif de son humide naturel aérien,
qu'il aurait trop aisément absorbé
par l'action qui lui est naturelle, & se serait
si fort augmenté; qu'il aurait été capable
de consumer presque tout le Monde,
& de convertir en lui tout l'Air inférieur;
la Nature prudente, ou plutôt l'Auteur
même de la Nature, en établissant le
Feu pour servir de véhicule à la Lumière,
voulut en même temps lui assigner une
dure Prison, à savoir la Terre, & qu'il
y fût retenu sous ses enveloppes impures,
de peur qu'il n'échappât. Il fut donc garrotté,
pour ainsi dire par un double lien, à
savoir par la froideur de la Terre, & par
l'humidité de l'Eau crasse, afin qu'étant
soumis à ces qualités contraires & anti-péristatiques,
il demeurât arrêté pour la commodité
de la Nature inférieure. Voilà
comment le Feu fut fait le véhicule de la
Forme, c'est-à-dire de la Lumière; & son
Tome III, I ii
@

378 LA LUMIERE
Siège mis en la Terre, la lie des Eaux inférieures,
où il est détenu sous une dure
écorce.
Ce Feu agit sur la Matière qui lui est plus voisine, & plus propre à pâtir, à savoir
l'Eau, qu'il raréfie aussitôt & convertis
en la nature de l'Air, qui est au-dessous
des nues mêlé d'Eau, & attiré par la force
des Corps célestes. Mais si ce Feu trouve
renfermée au Centre de la Terre une
humidité aérienne, déjà produite par son
action, laquelle n'ait pu s'exhaler à cause
de la solidité des Lieux & l'opacité de
la Terre, & qu'il agisse de nouveau sur
elle, en joignant à cette humidité aérienne
les plus sèches & les plus subtiles parties
de la Terre, de là se fait le Soufre
bitumineux & terrestre, lequel est divers
selon la diversité des Lieux. Si aussi cet
Air trouve jour pour sortir, il émeut l'autre
Air & cause le vent. Et si ce même
Feu agit sur une humidité aqueuse, l'aérienne
s'étant exhalée, & qu'elle se joigne
aux plus pures, mais plus sèches parties de
la Terre, auxquelles elle se rende adhérente,
alors se fait le Sel commun, & delà
vient la cause de la salure de la Mer; car
la Mer étant trop profonde, & quasi au
Centre de la Terre, où le Feu central est
le plus vigoureux, ce Feu trouvant là un
grand amas d'Eaux, qui y sont en quelque

@

SORTANT DES TENEBRES. 379
sorte de repos, il agit continuellement
sur cette Matière humide, l'aérienne s'exhalant
toujours par les portes de l'Eau, &
delà se fait le Sel, comme de cette exhalaison
d'Air naissent les tempêtes, les tourbillons,
& les vents qui viennent de la
Mer. Mais nous traiterons quelque jour
plus amplement de ces choses, aussi bien
que du flux & reflux de la Mer. C'est assez
pour le présent de savoir quels effets produit
ordinairement cette exhalaison de
l'humidité aérienne, laquelle étant aussi
quelquefois retenue dans la Terre, en des
lieux très renfermés qui font obstacle à
son passage, y excite de grands tremblements
de Terre selon la quantité de la Matière
émue. De cette continuelle action
du Feu sur l'humidité aqueuse, l'union
des plus subtiles parties de la Terre, se
fait, comme nous avons dit, le Sel commun,
lequel par l'agitation de la Mer,
sort des cavernes de la Terre, & l'Eau
s'en imprégnant par un mouvement continuel,
devient salée. Mais ces Eaux salées,
venant à passer par les pores de la Terre
dans leur cours ordinaire, ce Feu n'a plus
d'action sur elles, d'autant que les Sources
des Fontaines ou des Rivières se trouvent
profondes; car la génération du Sel ne
se fait point sur la superficie de la Mer
mais dans la Terre. De là vient que si les
I iij
@

380 LA LUMIERE
Lieux où se fait le Sel sont enduits de
craie, ou s'ils ont les pores fort petits,
en sorte que l'Eau ne puisse les pénétrer
pour y servir à la génération du Sel, ou
que le Sel étant fait, elle ne puisse le puiser
ni s'en imprégner, alors il demeure
dispersé dans les entrailles de la Terre, &
l'Eau reste sur la superficie, douce comme
elle était auparavant; mais dans le
fonds de la Mer, où il y a une grande
quantité d'arène, il y a passage à l'Eau
pour entrer & se charger de la substance
du Sel, & ainsi devenir salée.
Voilà comment le Ciel, la Terre, & la Mer ont été produits de ce premier Cahos
informe, & comme le Monde s'est
trouvé formé de leurs divers arrangements,
avec règle, poids & mesure. Mais mon
dessein étant de traiter de cette grande
Matière dans un Livre exprès, nous y
renvoyons le Lecteur.

pict
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SORTANT DES TENEBRES. 381
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CHANT PREMIER.
STROPHE III.
O vous! du divin Hermès les Enfants &
les Imitateurs, à qui la Science de votre Père a fait voir la Nature à découvert; vous seuls, vous seuls savez comment cette main immortelle forma la Terre & les Cieux de cette Masse informe du Cahos; car votre grand Oeuvre fait voir clairement que de la même manière dont est fait votre Elixir philosophique, Dieu aussi a fait toutes choses.
CHAPITRE III.
L Es seuls Enfants de la Science Hermétique connaissent les véritables Fondements de toute la Nature, & eux seuls,
éclairés de cette belle Lumière, méritent
le nom de Physiciens. C'est à eux, ainsi
qu'à des Aigles, qu'il est permis de regarder
fixement le Soleil, source de toute
Lumière, à l'heure de sa naissance, &
qui peuvent de leurs mains toucher ce Fils
du Soleil, le tirer de ses ténèbres, le laver,
le nourrir & le mener à un âge de
maturité. Ce sont eux encore qui connaissent
& adorent Diane, la véritable Soeur,
& qui ayant eu Jupiter favorable dans leur

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382 LA LUMIERE
naissance, sont comme les Singes du Créateur
dans l'Ouvrage de leur Pierre; mais
s'ils l'imitent sagement, ils le bénissent &
le louent perpétuellement, lui rendant
des grâces infinies du grand bien qu'ils possèdent.
En effet, qui pourrait s'imaginer
que d'une petite Masse confuse, où
les yeux du Vulgaire ne voient que fèces,
& abomination, le sage Chimiste
en puisse tirer une Humidité ténébreuse
& mercurielle, contenant en soi
tout ce qui est nécessaire à l'Oeuvre,
suivant le dire commun. Que dans le
Mercure est tout ce que cherchent les Sages
; & que dans ce Réservoir des Eaux
supérieures & inférieures tous les Eléments
se trouvent renfermés, lesquels en doivent
être extraits par une seconde Séparation
Physique, parfaitement purifiés, &
conduits ensuite à l'acte de la Génération
par le moyen de la Corruption. Qui pourrait
croire que là se trouvât le Firmament,
diviseur des Eaux supérieures d'avec les
inférieures, & le domicile des Luminaires
auxquels il arrive quelquefois des éclipses?
Qui croirait enfin qu'au Centre de notre
Terre se trouvât un Feu, le vrai véhicule
de la Lumière, qui ne fût ni dévorant
ni consumant, mais au contraire qui est
nourrissant, naturel, & la source de la
vie, & de l'action duquel s'engendre au

@

SORTANT DES TENEBRES. 383
fonds de la Mer Philosophique le vrai
Sel de Nature, & qu'il se trouve en même
temps au sein de cette Terre vierge
le vrai Soufre, qui est le Mercure des
Sages, & la Pierre des Philosophes? O!
vous parfaitement heureux d'avoir pu conjoindre
les Eaux Supérieures avec les inférieures,
par le moyen du Firmament: O
vous encore plus habiles d'avoir su laver
la Terre avec le Feu, la brûler avec l'eau,
& ensuite la sublimer! Certainement toute
sorte de félicité & de gloire vous accompagnera
sur la Terre, & toute obscurité
s'enfuira de vous. Vous avez vu les
Eaux supérieures qui ne mouillent point;
vous avez manié la Lumière avec vos
propres mains; vous avez su comprimer
l'Air; vous avez su nourrir le
Feu, & sublimer la Terre en Mercure,
en Sel, & enfin en Soufre. Vous avez
connu le Centre; vous en avez su tirer
des rayons de Lumière, & par la Lumière,
vous avez su chasser les Ténèbres &
voir un nouveau Jour. Mercure vous est
né, la Lune a été entre vos mains, &
le Soleil a pris naissance chez vous; il y
est né une seconde fois, & a été exalté;
Vous avez admiré ce Soleil dans sa rougeur,
& la Lune dans sa blancheur, &
vous avez contemplé toutes les Etoiles
du Firmament au milieu des Ténèbres

@

384 LA LUMIERE
de la nuit; Ténèbres devant la Lumière;
Ténèbres après la Lumière, enfin la Lumière
mêlée avec les Ténèbres vous a apparu.
Que dirai-je davantage, vous avez
produit un Cahos, vous avez donné une
Forme à ce Cahos, que vous avez tirée
de lui-même, & ainsi vous avez eu la première
Matière, que vous avez informée
d'une Forme plus noble qu'elle n'avait
auparavant; vous l'avez ensuite corrompue,
& l'avez enfin élevée à une Forme
entièrement parfaite. Mais c'est trop parler
sur un Sujet où il est bon d'être plus réservé.

pict
@

SORTANT DES TENEBRES. 385
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CHANT PREMIER.
STROPHE IV.
Mais il n'appartient pas à ma faible plume
de tracer un si grand tableau, n'étant encore qu'un chétif Enfant de l'Art, sans aucune expérience; Ce n'est pas que vos doctes Ecrits ne m'aient fait apercevoir le véritable but où il faut tendre; & que je ne connaisse bien cet Illiaste, qui a en lui tout ce qu'il nous faut, aussi bien que cet admirable Composé, par lequel vous avez su amener de puissance en acte la vertu des Eléments.
CHAPITRE IV.
I Ci notre Poète s'excuse d'avoir osé se servir de la comparaison qu'il a mise en avant, & fait bien voir que c'est une qualité
attachée au vrai Philosophe que d'être
humble, & sans vanité; au contraire
des autres qui parlent hardiment de ce
qu'ils ne savent pas. Ils disent bien à la
vérité que le Mercure & le Soufre entrent
dans notre Composition; mais aveugles
qu'ils sont, ils ignorent quel est ce
Mercure, quel est ce Soufre & ne connaissent
ni ce qu'ils traitent, ni le but où
il faut tendre, & les voies qu'il faut tenir
Tome III. * K k
@

386 LA LUMIERE
leur sont incompréhensibles. Ils s'en tiennent
au Mercure vulgaire, assurant qu'il
n'y en a point d'autre, quoique le docte
Sendivogius affirme le contraire dans son
Dialogue, où il dit qu'il y a bien un autre
Mercure, & quoi qu'il soit dit encore
ailleurs que notre Mercure ne se trouve
point tel sur la Terre, mais qu'il est extrait
des Corps. Enfin quoique tous les Philosophes
unanimement condamnent le Mercure
vulgaire, & défendent de s'en servir,
ils s'obstinent à commenter à leur mode le
texte des Philosophes, & veulent absolument
qu'ils aient entendu que le Mercure,
dans la forme que nous le voyons,
n'est pas à la vérité le Mercure des Philosophes,
mais seulement lorsqu'il est travaillé
& purifié à leur fantaisie, & qu'il est
réduit sous une autre forme. Quelle folie,
grands Dieux! c'est à peu près comme
si quelque Auteur avait défendu qu'on se
servît du Soufre commun pour la confection
du Verre, & qu'un Homme s'obstinât
néanmoins de l'en vouloir tirer, par
la seule raison que la défense aurait regardé
le Soufre tel que nous l'avons, mais
non pas le Soufre travaillé & préparé; en
faisant en lui-même ce beau raisonnement,
que le Soufre a été au commencement
Terre, & que par conséquent il peut se
réduire en cendre, de laquelle se fera le

@

SORTANT DES TENEBRES. 387
Verre. Qui ne voit que ce serait aller directement
contre l'intention de celui qui
aurait fait la défense. Voilà comme font
ceux qui travaillent sur le Mercure vulgaire,
lequel par l'action de la Nature a passé
dans une Substance certaine, très inutile
à l'Art; & quoique le Mercure, l'Or, &
les autres Métaux, même tous les Corps
sublunaires contiennent en eux naturellement
le Mercure des Philosophes, c'est
pourtant une très grande folie de travailler
sur les uns & sur les autres, puisque
l'Art a besoin d'un Corps qui soit voisin
de la génération. Qu'ils sachent donc que
nous devons travailler sur un Corps créé
par la Nature, que comme une bonne & prévoyante
Mère elle présente à l'Art tout
préparé. Dans ce Corps, le Soufre & le
Mercure se trouvent mêlés, mais très faiblement
liés ensemble, en sorte que l'Artiste
n'a qu'à les délier, les purifier, & derechef
les réunir par un moyen admirable. Tout
cela se doit faire, non pas par caprice, &
par un travail ordinaire, mais avec beaucoup
de sagesse & d'industrie, & toujours
selon les voies & les règles de la Nature,
qui seule doit gouverner entièrement l'Ouvrage
Philosophique, & c'est par là seulement
qu'on peut parvenir au but qu'on
se propose.
Ce Corps est appelé par notre Poète, K k ij
@

388 LA LUMIERE
Illiaste, ou Hylé, & en effet c'est un véritable
Cahos, qui dans cette nouvelle
production contient en soi, quoique confusément,
tous les Eléments, lesquels l'Art
industrieux doit séparer, & purifier par le
ministère de la Nature, afin qu'étant derechef
conjoints, il en naisse le véritable
Cahos des Philosophes; c'est-à-dire, un
Ciel nouveau & une Terre nouvelle. De
cet Hylé ou Cahos le docte Pennot dit
admirablement bien dans ses Canons sur
l'Ouvrage Physique, que l'Essence, en
laquelle habite l'Esprit que nous cherchons,
est entée & gravée en lui, quoi
qu'avec des traits & des linéaments imparfaits.
La même chose est dite par Ripleus,
Anglais, au commencement de ses douze
Portes; & Aegidius de Vadis dans son dialogue
de la Nature, fait voir clairement,
& comme en lettres d'Or, qu'il est resté
dans ce Monde une portion de ce premier
Cahos, connue, mais méprisée d'un
chacun, & qui se vend publiquement. Je
pourrais alléguer une infinité d'Auteurs
qui parlent de ce Cahos ou Masse confuse;
mais ce qu'ils en disent ne peut être
entendu que des Enfants de l'Art. Ce sont
les Oracles du Sphinx, qui ne sont clairs
que pour ceux qui les comprennent, &
qui sous une même écorce cachent la vie
& la mort. Que celui donc qui entreprendra

@

SORTANT DES TENEBRES. 389
de manier nos Serpents hermétiques,
s'arme d'une Théorie solide & fondamentale,
s'il ne veut trouver sa perte où il
cherche sa sûreté & ses avantages.
Que ces malheureux Philosophâtres sont à plaindre, qui sur la simple lecture
de quelques Livres, osent mettre la main
à l'Oeuvre. Il ne s'agit pas de lire, mais
d'entendre ce qu'on lit; car s'il n'y avait
qu'à prendre au pied de la lettre ce que
disent les Philosophes, que de Savants,
que d'Hermès, que de Gébers il y aurait
au Monde! mais il n'y a eu, & n'y aura
qu'un Hermès & qu'un Géber. Qu'il suffise
donc aux plus Sages d'être réputés dignes
de leur succéder, qu'ils comptent qu'ils
ne sauront jamais rien faire, s'ils n'apprennent
auparavant comment il faut faire.
Notre Poète a parfaitement connu cette
vérité, Qu'il ne sert de rien de connaître
la Matière, de savoir les Opérations
vulgaires, & de comprendre même la
nature de l'Illiaste, si en même temps on
n'a une parfaite intelligence des Livres,
& une profonde théorie. Car enfin ceci
est l'Ouvrage des Philosophes & non des
Chimistes ordinaires; c'est une Oeuvre de
la Nature, & non une subtilité de l'Art.
Il faut donc commencer par bien apprendre
ce que c'est que la Nature, & c'est ce
que tu trouveras, mon cher Lecteur, écrit
K k iij
@

390 LA LUMIERE
en plusieurs lieux, mais c'est à toi de séparer
la rose des épines, & si ton jugement
ne te sert à cela, la quantité des Livres
& des Docteurs ne te servira de rien; ce
sera plutôt une confusion qu'une véritable
Science, & loin d'acquérir des Connaissances,
tu ne feras que perdre & ton temps
& ta peine.

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CHANT PREMIER.
STROPHE V.
Ce n'est pas que je ne sache bien que votre
Mercure secret, n'est autre chose qu'un Esprit vivant, universel & inné, lequel en forme de vapeur aérienne descend sans cesse du Ciel en Terre pour remplir son ventre poreux, qui naît ensuite parmi les Soufres impurs, &, en croissant passe de la nature volatile à la fixe, se donnant à soi-même la forme d'Humide radical.
CHAPITRE V.
I l est temps maintenant de mettre au jour, autant qu'il dépendra de nous, le fondement de toute la Doctrine, puisqu'il
ne servirait de rien de connaître le Sujet
de notre Science, si l'on ignorait ce qui
est renfermé en lui, & ce qui en doit être

@

SORTANT DES TENEBRES. 391
tiré; c'est dans ce dessein que notre Poète
continue d'expliquer la nature du Mercure
des Philosophes, mais pourtant sous
un voile qui cache la vérité aux yeux des
Ignorants, & la laisse apercevoir aux Sages
& aux Entendus.
Il établit un double mouvement au Mercure, un de Descension, & l'autre
d'Ascension: Et comme le premier sert à
l'information des Matières disposées, par
le moyen des rayons du Soleil & des autres
Astres, qui de leur nature se portent
vers les Corps inférieurs, & à réveiller
par l'action de son Esprit vital le feu de
Nature, qui est comme assoupi en elles,
aussi le mouvement d'ascension lui sert
naturellement à purifier les Corps des excréments
qu'ils ont contractés, & à exalter
les Eléments purs avec lesquels il s'unit,
& dont il fortifie la Nature; après
quoi il retourne vers sa Patrie, devenu
plus vicieux à la vérité, mais non pas plus
mûr ni plus parfait.
Tout de même qu'il y a dans le Mercure un mouvement double, aussi trouve-t-on
en lui une double nature, à savoir
une ignée & fixe, l'autre humide & volatile;
& c'est par là qu'il accorde les Discordants,
& qu'il concilie les Contraires.
Si nous regardons sa nature intrinsèque,
c'est le Coeur fixe de toutes choses, très
K k iiij
@

392 LA LUMIERE
pur, & très persévérant au feu, le vrai
Fils du Soleil, le Feu de la Nature, Feu
essentiel, le véhicule de la Lumière; en
un mot le véritable Soufre des Philosophes.
De lui procède la splendeur; de sa
Lumière la Vie, & de son mouvement
l'Esprit. A l'égard de sa nature extrinsèque,
c'est de tous les Esprits le plus spirituel;
de toutes les puretés la plus pure;
la Quintessence des Eléments; les Fondements
de toute la Nature, la première Matière
des choses; une Liqueur Elémentaire;
en un mot le véritable Mercure des
Philosophes.
Ce double mouvement, & cette double nature du Mercure, font qu'on le
considère sous deux différents regards; car
avant sa Congélation & dans la voie de
Descension, c'est la Vapeur aérienne &
très pure des Eléments de la Nature des
Eaux supérieures, portant naturellement
dans son sein l'Esprit de la Lumière, &
le vrai Feu de la Nature: Il est humide
& volatile, & c'est la plus noble portion
de ce premier Illiaste ou Cahos: C'est
l'eau permanente, tirée de cette première
Humidité, toujours la même, & toujours
incorruptible: C'est le Vent ou l'Air
des Cieux, qui porte en son ventre la fécondité
du Soleil, & qui de ses ailes couvre
la nudité du Feu. Mais après la Congélation,

@

SORTANT DES TENEBRES. 393
c'est l'Humide radical des choses,
qui sous de viles scories, ne laisse
pas de conserver la noblesse de sa première
origine, & sans que son lustre en soit
taché; c'est une Vierge très pure, qui n'a
point perdu sa virginité, quoi qu'on la
trouve au milieu des Places publiques,
elle est en tout Corps, & chaque Composé
la recèle en lui. Que serait-ce qu'un
Corps sans son Humide radical, & comment
une Substance pourrait-elle subsister
sans son propre Sujet? Comment les
Esprits pourraient-ils être retenus s'il n'y
avait pas un lieu propre à les retenir?
Comment enfin le Soufre de Nature pourrait-il
être renfermé, s'il n'avait pas sa
propre prison? Pour le mieux reconnaître,
examinons un peu de plus prés la nature
des choses.
Il y a trois Humidités en tout Composé, comme l'enseigne le docte Evaldus
Vogélius au Chapitre de l'Humidité radicale,
dont la première s'appelle Elémentaire,
laquelle, dans chaque Corps,
est opiniâtrement unie à la Terre, & cette
Terre & Eau, ainsi unies, sont appelées
le Vase des autres Eléments; cette humidité
n'abandonne jamais absolument le
Composé, au contraire elle demeure toujours
avec lui, même dans les Cendres,
dans le Sel, qui en est tiré; & ce qui

@

394 LA LUMIERE
est plus admirable, c'est qu'elle reste même
dans le Verre, à qui elle donne la fluidité:
Cette Humidité est le véritable &
très pur Elément de l'Eau, qui n'a reçu
aucune altération des autres Eléments, mais
qui est demeuré dans la seule & simple
nature d'Eau, hors l'union qu'il a contractée
avec la partie terrestre. La deuxième
Humidité est nommée Radicale,
de laquelle il a été dit quelque chose ci-
dessus, & dont nous parlerons encore
plus amplement ci-après: Dans cette Humidité
consiste particulièrement la force
du Corps; mais elle s'enflamme, & se sépare
aisément du Composé; il en reste
pourtant toujours quelque petite portion,
& même dans les cendres; mais elle se
dissipe entièrement dans la vitrification. La
troisième Humidité s'appelle Alimentaire,
& c'est proprement l'aliment qui survient
au Composé: Elle est de la nature de
l'Humidité radicale; mais c'est avant sa
Congélation, & lorsqu'elle n'a point encore
souffert d'altération considérable par
les Agents Spécifiques: Elle s'appelle de
divers noms, & souvent elle est prise chez
les Philosophes pour l'Humidité radicale,
à dessein d'embarrasser les Lecteurs:
Cette Humidité est volatile, & abandonne
presque la première le Corps. Au reste
la connaissance de ces trois Humidités est

@

SORTANT DES TENEBRES. 395
plus nécessaire pour ceux qui s'attachent
à notre Science, que celle de leur propre
Langue; car sans elle il est absolument
impossible de bien connaître le Mercure
des Philosophes.
Je dirai encore en peu de mots, touchant la première Humidité, que c'est l'Elément
grossier de l'Eau uni avec l'Elément
grossier de la Terre, & qu'ils sont
les Vases de la Nature, dans lesquels les
deux autres Eléments purs sont renfermés,
savoir le Feu dans la Terre, & l'Air dans
l'Eau; mais non pas pourtant immédiatement;
car le véritable Air est renfermé
dans un autre Corps plus pur, aussi bien
que le véritable Feu. Ces deux Eléments
sont encore nommés les Corps par les
Philosophes, parce qu'ils communiquent
la corporéité à toute la Nature, & que
leur substance sert comme d'habillement
pour couvrir la nudité des véritables Eléments;
mais le Corps de la Terre particulièrement
comprend & revêt toutes choses.
A l'égard de la seconde Humidité, c'est une Humidité aérienne, qui, avant sa
Congélation, étant la vapeur des Eléments,
de nature éthérée, conserve cette
même nature après la Congélation, ce
qui fait que dans chaque Composé, elle
prend la forme d'Huile, surtout dans les

@

396 LA LUMIERE
Végétaux, & dans les Animaux. A l'égard
des Minéraux, comme ils abondent
principalement en humidité aqueuse & en
terrestréité, toutes deux liées ensemble,
à cause de quoi leur Huile a reçu une altération
terrestre & grossière, il s'ensuit
que la nature de leur Huile, où domine
l'Humidité, est transmuée en une qualité
terrestre, où règne principalement la sécheresse,
& de là vient que leur Humide
radical, surtout des Métaux, résiste plus
opiniâtrement au feu que l'Humide des
autres Corps; toutefois cet Humide n'est
pas fixe en tous, parce que l'aqueux y
prévaut quelquefois au terrestre; mais si
une telle Humidité était resserrée & transmuée
par la Coction, alors l'Humide
radical deviendrait très constant & très
fixe au feu. L'Huile donc abonde en
Humidité aérienne, ce qui fait qu'elle
brille, & s'allume aisément, cette propriété
étant particulière à l'Humidité aérienne,
(au lieu que les autres Humidités
s'envolent sans s'enflammer) parce
que l'Air est de la nourriture du Feu, qui
vit de l'Air, s'en sustente, s'en réjouit
& se revêt de son corps; de sorte qu'on
peut dire que tout ce qui est de substance
huileuse dans les Corps, Contient en soi
cette Humidité radicale, laquelle dans les
Végétaux est sous une forme oléagineuse;

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SORTANT DES TENEBRES. 397
dans les Animaux sous une forme de graisse;
& dans les Minéraux sous une forme
de Soufre, comme nous avons dit; quoi
qu'il arrive pourtant quelquefois que cette
Substance varie, & pour le nom &
pour la forme: Mais, au fonds, c'est
cette seule Humidité aérienne & radicale,
renfermée dans leur intrinsèque,
qui est à considérer; car cette Humidité
étant détruite, le Composé tombe, &
n'est plus ce qu'il était; étant altérée,
tout le Corps est altéré; car c'est dans
cette seule Humidité que consiste le vrai
sujet de toutes les altérations, aussi bien
que le fondement des générations; mais
cette Humidité subsistant, subsiste en même
temps la vertu du Composé, lequel
est vigoureux ou languissant, selon l'abondance
ou le défaut de cette Humidité:
Enfin, la Nature se trouve renfermée
en elle, & s'y conserve: C'est le véritable
Sperme des choses, dans lequel réside
le Point séminal, comme nous l'expliquerons
ci-après.
Pour ce qui est de la troisième Humidité, c'est proprement le Mercure végétable
étant encore dans la voie de Descension,
lorsque par les Rayons planétaires,
il descend pour faire végéter la Nature,
& multiplier la Semence dans les
Corps; mais parce que c'est une vapeur

@

398 LA LUMIERE
très subtile, & très spirituelle, comme
l'insinue fort doctement notre Auteur,
elle a besoin, pour pénétrer les Corps inférieurs
& se mêler avec eux, de revêtir la
forme d'Eau, par le moyen de laquelle
elle empêche que les Corps ne soient brûlés:
Elle sert entièrement à la production
des choses dans l'acte de la génération,
car c'est le véritable Dissolvant de la Nature,
pénétrant les Corps par sa spiritualité
innée, & réveillant le Feu interne
lorsqu'il est assoupi; causant aussi par son
Humidité la corruption & la noirceur, &
à cause de l'acidité qu'il a contractée dans
un Corps tout-à-fait minéral. Il est très
acide, & très aigu, & c'est le véritable
Auteur de toutes les motions. Il est quelquefois
comparé au Menstruë, & il a une
telle & si grande vertu, qu'on ne saurait
l'exprimer, quoi qu'à le considérer en lui-
même, & grossièrement, il soit très imparfait,
très crû & même très vil; mais
c'en est assez.
Les Philosophes ont quatre sortes de Mercure, dont les noms confondent tellement
les Lecteurs, qu'il est quasi impossible
d'en pénétrer le véritable sens. Le
principal & le plus noble est le Mercure
des Corps, car c'est le plus virtuel & le
plus actif de tous, & c'est aussi à son acquisition
que tend toute la Chimie, puisque

@

SORTANT DES TENEBRES. 399
c'est la véritable Semence, tant recherchée,
de laquelle se fait la Teinture
& la Pierre des Philosophes. C'est ce Mercure,
qui a mû les Philosophes à tant
écrire; c'est lui qui est véritablement la
Pierre; & qui ne le connaît pas, se rompt
inutilement la tête à la chercher. Le second
est le Mercure de Nature, dont l'acquisition
demande un Esprit très subtil,
& très docte: C'est le véritable Bain des
Sages, le Vase des Philosophes, l'Eau
véritablement Philosophique, le Sperme
des Métaux, & le fondement de toute la
nature: Enfin, c'est la même chose que
l'Humide radical, dont nous avons parlé
ci-devant. Le troisième est appelé le Mercure
des Philosophes, parce qu'il n'y a
que les seuls Philosophes qui le puisent
avoir; il ne se vend point; il n'est point
connu, & ne se trouve que dans les seuls
magasins des Philosophes, & dans leurs
Minières. C'est proprement la Sphère de
Saturne, la véritable Diane, & le vrai Sel
des Métaux, dont l'acquisition est au-dessus
des forces humaines; sa nature est très
puissante, & c'est par lui que commence
l'Ouvrage Philosophique, c'est-à-dire,
après son acquisition. O que d'Enigmes
ont pris de lui leur origine! que de Paraboles
faites pour lui! que de Traités
composés sur lui! Il est caché sous tant

@

400 LA LUMIERE
de voiles, qu'il semble que toute l'adresse
des Philosophes a été mise en Oeuvre pour
le bien envelopper. Le quatrième est le
Mercure commun, non celui du Vulgaire,
qui est nommé de la sorte seulement
par ressemblance, mais le nôtre, qui est
le véritable Air des Philosophes; la vraie
moyenne Substance de l'Eau, & le vrai
Feu secret: Il est appelé commun, parce
qu'il est commun à toutes les Minières;
que c'est par lui que les Corps des Minéraux
sont augmentés, & que c'est en lui
que consiste la Substance métallique.
Si tu connais bien ces quatre Mercure, mon cher Lecteur, te voilà déjà à
l'entrée, & le Sanctuaire de la Nature t'est
ouvert; car tu as déjà en eux trois Eléments
parfaits, à savoir l'Air, l'Eau, & le
Feu: A l'égard de la Terre pure, tu ne
peux l'avoir que par la Calcination Philosophique;
& alors seulement la vertu de
la Pierre sera entière, quand tout sera
changé en Terre. Mais voilà suffisamment
parlé de la nature de Mercure, & si notre
Auteur, dans un autre genre d'écrire, en
a traité doctement & magnifiquement,
nous croyons avoir dit en peu de mots
tout ce qui s'en pouvait dire, & aussi
clairement qu'une telle Science le peut
permettre. Tu verras encore dans la suite
de plus grandes choses; en sorte qu'il ne
te
@

SORTANT DES TENEBRES. 401
te restera que de mettre la main à l'Oeuvre;
mais avant que de commencer,
prends garde à bien entendre ce que tu
liras.

==========================================

CHANT PREMIER.
STROPHE VI.
Ce n'est pas que je sache bien encore que
si notre Vaisseau ovale n'est scellé par l'Hiver, jamais il ne pourra retenir la vapeur précieuse, & que notre bel Enfant mourra dès sa naissance, s'il n'est promptement secouru par une main industrieuse & par des yeux de Lincée, car autrement il ne pourra plus être nourri de sa première humeur, à l'exemple de l'Homme, qui après s'être nourri de sang impur dans le ventre maternel, vit de lait lorsqu'il est au monde.
CHAPITRE VI.
T Ous les Auteurs disent beaucoup de choses du Sceau d'Hermès, & assurent tous que sans lui le Magistère serait
détruit, puisque par son moyen seul les
Esprits sont conservés & le Vaisseau bien
muni. Mais je n'ai pu encore comprendre
ce que veut dire notre Poète par le mot
d'Hiver qu'il emploie, de sorte que je
Tome III. *
@

402 LA LUMIERE
croirais aisément que c'est une faute d'écriture,
& qu'il devrait y avoir sigillarsi
di verro au lieu di verno, la ressemblance
des mots ayant pu tromper le Copiste.
Cependant je n'ignore pas ce que Sendivogius
entr'autres enseigne, à savoir
que l'hiver est cause de putréfaction,
parce que les pores des Arbres & des Plantes
sont bouchés par le froid, ce qui fait
que les Esprits s'y conservent mieux, &
ont leurs actions plus vigoureuses. Mais
je ne vois pas comment ce raisonnement
pourrait être appliqué à notre Oeuvre,
où une chaleur continuelle doit environner
la Matière, & l'échauffer jusques à la
fin, tous les Auteurs convenant que si
elle vient à cesser un moment, la Composition
tombe & l'Ouvrage est détruit.
Ils apportent pour exemple l'Oeuf mis
sous la poule pour la production du Poulet,
qui devient inutile dès qu'il est refroidi.
C'est ce qui a mis mon esprit en suspens
sur l'intention de notre Auteur. Pour
toi, mon cher Lecteur, sans t'arrêter à
tout cela, lorsque tu voudras en temps
dû mettre ton Oeuvre dans ton Vaisseau,
prends seulement bien garde qu'il soit scellé
exactement, afin que la vertu y soit retenue
dans toute sa force, & que les Eaux
salutaires & précieuses ne puissent en sortir,
car c'est là où est tout le péril: Rapporte

@

SORTANT DES TENEBRES. 403
surtout ton Ouvrage à celui de la
Nature; qu'elle te serve de Maîtresse &
de Guide, & observe soigneusement comment
elle opère en pareil cas; ayant toujours
dans ton esprit la manière dont elle
se sert pour mettre son ouvrage dans son
vase, & l'y sceller exactement, car la connaissance
de l'un donne celle de l'autre.
Si tu veux chasser le froid de la maison,
allumes y du feu; mais si tu veux retenir
l'esprit, qui ne demande qu'à retourner
vers sa Patrie, empêche l'Ennemi d'approcher
des murailles, de peur qu'il ne
tombe entre ses mains, & alors il demeurera
à la maison; sois donc prudent &
avisé.
Nous avons nécessairement besoin d'une Sage-femme lors de la naissance de
l'Enfant; mais, si elle le reçoit sans précaution;
on doit appréhender qu'il ne lui
échappe: Ou, si l'ayant reçu devant le
temps, elle le serre trop avec ses linges,
il courra risque d'être suffoqué: Et enfin
si elle n'a bien soin d'en séparer l'arrière-
faix & les autres superfluités, il est à craindre,
ou qu'il n'en meure, ou qu'il n'en
soit perpétuellement infecté. On ne saurait
donc trop, en pareille occasion, recommander
la prudence & la vigilance;
car chaque chose a son heure déterminée
pour la naissance, aussi bien que son Automne
L l ij
@

404 LA LUMIERE
pour la maturité. Les fruits cueillis
avant le temps, ne viennent jamais à
une parfaite maturité; s'ils mûrissent aussi
plus qu'il ne faut, ils pourrissent aisément.
Ainsi rien n'est si nécessaire que de connaître
ce terme moyen & précis de la
parfaite maturité; car que servirait-il de
cultiver un fruit, de l'arroser, & le faire
mûrir, s'il n'était pas cueilli dans le temps
convenable; ce serait une peine entièrement
perdue.
Le temps de la naissance n'est point déterminé par les Philosophes, qui varient
fort entre eux sur cela; mais il suffit d'avertir
le Lecteur que tout fruit se doit
cueillir en sa saison, & que la Nature qui
se plaît dans ses propres Nombres, est
satisfaite du Nombre mystérieux de Sept,
surtout dans les choses qui dépendent
du Globe Lunaire, la Lune nous faisant
voir sensiblement une quantité infinie d'altérations
& de vicissitudes dans ce Nombre
Septenaire. C'est par ce Nombre magique
que la Nature, & tout ce qui en dépend,
est secrètement gouverné. Mais ce
Mystère naturel est caché aux Esprits grossiers,
qui ne peuvent rien voir que par les
yeux du corps, qui se contentent de cela
& ne cherchent rien davantage.
Ce Nombre Septenaire est un des grands Secrets des Philosophes, & quiconque

@

SORTANT DES TENEBRES. 405
saura par lui comprendre l'ordre de l'Univers,
saura un Mystère, qui, bien loin
de devoir être révélé, doit au contraire
être enseveli dans un profond silence; mais
quelque jour, Dieu aidant, nous traiterons
plus à fonds de ces grandes choses.
Que dirons-nous présentement de la Nutrition, ou de la secrète Multiplication,
dont le Mystère repose parmi les plus
grands Secrets des Philosophes. Car que
servirait-il de cueillir la Moisson, si étant
cueillie, on ne la conservait avec soin
pour l'employer à l'usage de la Multiplication.
Nous disons donc qu'il y a de trois
sortes d'Augmentations; une, qui se fait
par la voie de la Nutrition; l'autre par
l'addition d'une nouvelle Matière, & la
troisième par dilatation ou raréfaction;
mais cette dernière n'est pas proprement
une Augmentation, c'est une Circulation
d'une même Matière, & l'atténuation de
ses parties. Des deux autres, la seconde,
qui est celle qui se fait par addition, regarde
plutôt l'Art que la Nature, laquelle
n'a point de mouvement local, ni de parties
qui y soient propres; mais elle use
seulement d'attraction, & c'est là proprement
l'Augmentation qui se fait par la voie
de la Nutrition.
Pour comprendre fondamentalement ce que c'est que la Nutrition, il est nécessaire

@

406 LA LUMIERE
de savoir que le Sec attire naturellement
son Humide, & que plus l'Humide
est spiritueux, plus il est facilement attiré:
Or le Feu de Nature, qui réside dans
l'Humidité radicale, comme nous le ferons
voir ci-après, étant très sec, & le
plus actif des Eléments, il attire à soi celui
d'entr'eux qui est le plus raréfié, & le plus
spiritualisé, à savoir l'Air. De là vient que
l'Air étant ôté, le Feu s'éteint, parce
qu'il est nourri, quoique d'une manière
insensible, de la moyenne Substance du
Feu. Cette moyenne Substance aérienne
est revêtue d'un Corps aqueux, & elle est
dépouillée de cette écorce extérieure par
le moyen de la corruption, s'insinuant
dans le profond de l'Humide radical, qui
est de même nature qu'elle, mais plus congelé;
& ensuite, par une nouvelle génération,
au moyen du feu digérant, elle se
transforme en ce même Humide radical,
d'où il arrive une continuelle corruption,
& une continuelle génération. Il est vrai
que la nutrition & la réparation de ce qui
a été détruit, ne se fait pas toujours, parce
que le feu qui doit faire en même temps
une double action, à savoir de consumer
ce qui a été digéré, & de rétablir par une
nouvelle nutrition ce qui a été consumé,
se trouve quelquefois affaibli, ou bien est
empêché par quelque accident de faire son

@

SORTANT DES TENEBRES. 407
attraction, & c'est alors que le Corps
meurt par la dissipation de son Humide
radical, consumé par son propre feu. Afin
donc que la nutrition se fasse comme il
faut, il ne suffit pas qu'il y ait un feu agissant,
& une consummation de l'Humide radical
(laquelle pourtant est nécessaire, car
si rien ne se consumait, la Nature serait
toujours contente, le Composé serait
immortel, & dans les Animaux il n'y aurait
jamais de faim, ni de désir de nouvel
aliment.) Il ne suffit pas non plus qu'il
y ait un nouvel aliment tout prêt; mais il
faut encore que l'action du Feu interne
soit égale, & même supérieure à la résistance
qui se fait de la part du Nourrissant;
autrement l'effort de l'Attirant serait vain
dès qu'il ne pourrait convertir l'Attiré en
sa nature. Nous en avons l'exemple dans
l'Homme, dont la chaleur naturelle dévore
perpétuellement son propre Humide
radical, ce qui cause la faim, & le désir
d'une nouvelle matière semblable: Quoi
qu'il ait pris son aliment, & que ce mouvement
de désir ait cessé, il ne laisse pas
d'être encore nécessaire, pour que cet aliment
soit converti en nourriture, de lui
ôter tous ses empêchements, de le dépouiller
de son écorce extérieure, de l'atténuer
par la formation du Chyle, & de le faire
passer, pour ainsi dire, en la nature de son
premier Cahos; & alors l'aliment, ainsi

@

408 LA LUMIERE
raréfié, est aisément attiré par la chaleur naturelle
pour suppléer au défaut de l'Humide
radical consumé, lequel pourtant ne
se répare jamais absolument, à cause des
excréments que laissent les aliments, qui
vont toujours en s'augmentant & aussi à
cause que le Feu agissant s'affaiblit par une
action trop continuée, suivant cet Axiome,
que tout Agent, à force d'agir, pâtit,
& en pâtissant s'affaiblit. Voilà comme
se fait la nutrition de l'Homme, &
par conséquent son augmentation, à savoir
par l'assimilation des aliments; d'où il
s'ensuit que dans l'Oeuvre Physique, cet
Agent naturel, ou Feu de Nature, consume
continuellement par son action son
propre humide radical, & qu'ainsi il est
nécessaire de lui donner un nouvel aliment
à la place de celui qui a été consumé:
Mais parce qu'au commencement sa
vertu est faible, il ne faut lui donner d'abord
qu'un peu d'aliment, qui soit fort
léger jusqu'à ce que ce feu s'étant fortifié,
on puisse lui donner des mets plus solides.
Notre Auteur nous enseigne donc
par là de fortifier l'Enfant après sa première
nourriture par de nouveaux aliments,
à l'exemple de l'Embryon humain, qui
dans le ventre de la Femme, est sustenté
d'un menstrue faible, mais à qui on donne
après qu'il est né, une plus forte nourriture,
à savoir du lait. CHANT
@

SORTANT DES TENEBRES. 409
==========================================

CHANT PREMIER.
STROPHE VII.
Quoique je sache toutes ces choses, je n'ose
pourtant pas encore en venir aux preuves avec vous, les erreurs des autres me rendant toujours incertain. Mais si vous êtes plus touché de pitié que d'envie, daignez ôter de mon esprit tous les doutes qui l'embarrassent; & si je puis être assez heureux pour expliquer distinctement dans mes Ecrits tout ce qui regarde votre Magistère, faites, je vous conjure, que j'aie de vous pour réponse: Travaille hardiment, car tu sais ce qu'il faut savoir.
CHAPITRE VII.
A Près que notre Auteur nous a fait comme toucher au doigt notre divine Science, il s'excuse de n'en pas dire
davantage, sur ce qu'il lui reste à lui-
même beaucoup de choses à apprendre;
& il confesse qu'il aurait dû faire voir
plus de doctrine, ayant à parler à des Gens
savants: Il craint même qu'il ne manque
quelque chose à son Ouvrage, & que
l'ordre n'y soit pas bien gardé. Apprenez
de là, Vendeurs de fumée, combien il est
Tome III. M m *
@

410 LA LUMIERE
difficile de faire notre Oeuvre, puisqu'il
ne s'agit pas de faire des Opérations vulgaires,
qui, bien que parfaites dans leur
genre, sont inutiles à notre dessein, &
méprisées de tous les Philosophes. Il n'y
a, comme nous avons dit, qu'une Opération
dans notre Magistère: Tous les
Philosophes nous l'enseignent, en nous
avertissant d'abandonner toutes ces Opérations
Sophistiques, & de nous tenir à la
Nature, chez laquelle seule on trouve la
vérité.
C'est dans la Sublimation Philosophique que sont renfermées toutes les autres
Opérations, & en elle seule consiste tout
ce que l'Artiste peut faire de mieux & de
plus subtil. Si donc quelqu'un sait bien
faire cette Sublimation, il peut se vanter
d'avoir connu un des plus grands Secrets,
& des plus grands Mystères des Philosophes.
Mais afin que tu puisses toi-même
la comprendre clairement, vois comment
Géber définit la Sublimation: C'est, dit-
il, l'Elévation par le feu d'une Chose sèche
avec adhérence au Vaisseau. Pour donc
faire une bonne Sublimation, il y a trois
choses que tu dois connaître, le Feu, la
Chose sèche, & le Vase. Si tu les connais,
tu es heureux, & tu n'as qu'à faire
en sorte que la Chose sèche adhère au
Vaisseau; car si elle n'y adhérait pas, elle

@

SORTANT DES TENEBRES. 411
ne vaudrait rien; mais pour qu'elle y adhère,
il faut qu'elle soit de même nature
que le Vaisseau, & c'est leur nature qui
fait leur ressemblance; car la Sécheresse est
de la nature du Feu, lequel est de toutes
les choses la plus sèche: C'est par elle
qu'il dissipe & consume toute humidité,
comme c'est par elle aussi qu'il abonde en
pureté; mais elle s'augmente de beaucoup
dans notre Sublimation; & c'est toute autre
chose que quand il était renfermé dans
les fèces: Il faut avoir soin aussi que le
Vaisseau soit très pur & de la nature du
Feu. Or, entre toutes les Matières, le
seul Verre & l'Or sont les plus constants
au feu, s'y plaisent, & s'y purifient davantage;
mais parce que l'Or ne se peut
avoir qu'à grand prix, & que de plus il
se fond aisément, les Pauvres n'auraient
pas le moyen d'entreprendre l'Ouvrage
Philosophique, & il n'y aurait que les
Riches & les Grands de ce Monde; Ce
qui dérogerait à la Providence & à la bonté
du Créateur, qui a voulu que ce Secret
fût indifféremment pour tous ceux qui le
craindraient. Il faut donc s'en tenir à un
Vaisseau de verre, ou de la nature du verre,
très pur, & tiré des cendres avec adresse
& subtilité d'esprit. Mais, que les
Disciples de l'Art prennent bien garde ici
à ne pas se tromper, & à bien connaître
M m ij
@

412 LA LUMIERE
ce que c'est que le Verre Philosophique,
en s'attachant au sens & non pas au son des
mots; c'est l'avis que je leur donne par un
esprit de piété & de charité. Dans ce Vaisseau
de verre bien connu, s'accomplit la
Sublimation, lorsque la Nature sèche s'élève
par le moyen du Feu & adhère au
Vaisseau à cause de sa pureté & de leur
même nature. Au reste, s'il y a beaucoup
à suer dans la recherche du Vaisseau, il
n'y a pas moins de peine dans la construction
du Feu. Mais comme nous en
parlerons dans un Chapitre particulier,
nous croyons qu'il suffit pour le présent
de ce que nous avons dit: Que ceci serve
seulement de leçon aux Chimistes ignorants,
qui croient qu'on doit entendre ces
choses à la lettre, & qui, sans étude précédente,
s'imaginent faire l'Oeuvre par
leurs Sublimations vulgaires. Ils lisent continuellement
Géber, mais sans l'entendre, &
le succès, ne répondant pas à leur attente,
ils sont les premiers à aboyer contre
les vrais Philosophes: Et parce qu'ils ont
pris un seul Auteur pour leur Guide, ils
ne daigneraient pas en regarder d'autres,
ne sachant pas qu'un Livre en ouvre un
autre, & que ce qui se trouve en abrégé
dans l'un, se trouve étendu dans l'autre:
Qu'ils lisent donc les Livres des Philosophes,
& surtout de ceux qui, moins

@

SORTANT DES TENEBRES. 413
envieux que les autres, ont transmis à
leurs Successeurs la Connaissance de la
Nature. Entre tous ces Traités, ceux qui
se trouvent insérés dans le Musaeum Hermeticum
tiennent, à mon sens, le premier
rang, & surtout le Traité, qui a pour titre
Via veritatis, quoi qu'il y ait aussi bien
que dans les autres un Serpent caché, qui
d'abord ne laisse pas de piquer ceux qui
ne prennent pas garde. Mais que dirons-
nous de tant de Volumes, plus dangereux
que la peste, dont les Auteurs, quoi que
très doctes en leur genre, sont pourtant
si remplis d'envie, que Dieu sans doute
les punira d'avoir été la cause de tant de
malheurs, & les mesurera à la même mesure
dont ils ont mesuré les autres? Car
enfin, si l'amour du Prochain est aussi bien
que celui de Dieu, le Sommaire de la
Loi Sainte & des Commandements Divins,
que devient cette Loi, & où sera l'observation
de ces Commandements, si l'envie
règne si fort parmi les Hommes? A quoi
servent tant de Traités pleins d'impostures,
tant de fausses Recettes, & tant d'Ecrits
suggérés par le Démon, sinon pour perdre
les Gens trop crédules? Et quel avantage
a un Philosophe de suer sur de pareils
Ouvrages, qui causent tant de maux?
N'est-ce pas assez de ces Rejetons pestilentiels,
& de ces Semences maudites,
M m iij
@

414 LA LUMIERE
incapables de rien produire de bon, sans
que l'Envie, à l'exemple de Satan, vienne
remplir nos Champs d'ivraie? C'est
cette rage envieuse, source de tant de
malheurs dont le souffle fatal renverse les
Maisons, & dont les brouillards infects
gâtent la Moisson & détruisent l'espérance
des Pauvres. Ce sont vos langues envenimées,
dont les pointes réduisent en cendre
la substance des Malheureux, & ce
sont ces noires vapeurs, que vous répandez
dans vos Ecrits, qui jettent l'horreur
& les ténèbres dans l'esprit de ceux qui
vous lisent. Si vous ne voulez pas qu'on
profite de la lecture de vos Livres, pourquoi
attirer les Gens par de belles promesses,
& que ne gardez-vous plutôt un silence,
dont Dieu & les Hommes vous
sauraient plus de gré que de parler avec
envie? On voit beaucoup d'Auteurs, qui,
en accusant les autres d'avoir été envieux,
& d'avoir caché malicieusement la vérité,
répandent dans leurs discours encore plus
d'obscurité que les premiers, ce qui fait
que les pauvres Etudiants ne recueillent de
toute leur doctrine que beaucoup de confusion;
car si l'un rejette une chose, l'autre
l'élève jusqu'au Ciel; l'un commande
ce que l'autre défend, & de cette manière
ils confondent tellement l'esprit du Lecteur,
que plus il étudie, plus il a sujet

@

SORTANT DES TENEBRES. 415
de se défier de la vérité de l'Art.
Il n'y en a quasi point, parmi ceux qui écrivent, qui ne promettent de parler
fidèlement & sincèrement; & cependant
leurs discours sont si pleins d'ambiguïté,
qu'à grand peine peuvent-ils être entendus
par les plus Doctes: Et quoi qu'ils s'excusent
sur ce qu'ils n'ont pas la liberté d'en
dire davantage, & qu'on a mis, pour ainsi
dire, un cachet sur leurs lèvres, on ne
laisse pourtant pas de démêler leur envie,
quelque soin qu'ils prennent de la cacher.
Il vaut bien mieux se taire, lorsqu'on se
croit obligé de garder le secret, que de
substituer un mensonge à sa place, à dessein
de jeter les Gens dans l'erreur: Enfin
les Philosophes parlent entr'eux si obscurément,
qu'à peine y trouve-t-on un
seul mot exempt de Sophisme. Qu'ils cachent
la Pratique tant qu'ils voudront, à
la bonne heure; mais, au moins, qu'ils
enseignent fidèlement la Théorie & les
Fondements de la Science, car sans Fondements
il ne peut y avoir d'Edifice. Est-
ce que l'Art ne serait pas assez caché aux
Ignorants, si les Philosophes se contentaient
d'être réservés ou sur la Matière,
ou sur le Vaisseau, ou sur le Feu! A peine
avec cela, y en aurait-il de mille un qui
pût approcher de cette Table sacrée; mais
il ne suffit pas à ces Messieurs de cacher
M m iiij
@

416 LA LUMIERE
toutes ces choses, il faut encore qu'ils
mettent en leur place des visions & des
fantaisies, par où, bien loin de rendre un
Lecteur plus savant, ils ne font que montrer
leur malice & leur envie. Que ces Envieux
n'imitent-ils Hermès, dont ils se disent
les Enfants; car quoique dans sa Table
d'Emeraude il ait été un peu réservé,
il n'a pas laissé pourtant de faire sentir l'odeur
de cette divine Science, de laquelle
il a parlé très doctement; mais ceux qui
sont venus après lui, au lieu d'éclaircir
ses paroles, y ont jeté de plus grandes
ténèbres, & ont porté la chose à un tel
excès d'obscurité, qu'il n'y a point d'Esprit,
quelque subtil & éclairé qu'il soit,
qui puisse la pénétrer, à moins que d'être
secouru de la Lumière d'en haut, à laquelle
rien ne peut résister.
Il se trouve des Gens, qui, lisant certains Auteurs, lesquels ont d'abord un
air de sincérité & de charité, tiennent
qu'il faut rejeter pour l'Oeuvre toutes
sortes de Minéraux, & s'attacher, par
leur conseil, aux Métaux: Mais lisant ensuite
que les Métaux du Vulgaire sont
morts, parce qu'ils ont souffert le feu de
fusion, ils recourent à ceux qui sont encore
dans les Mines & se mettent à travailler
sur eux, & ne trouvant rien dans la
suite de l'Ouvrage, qui les contente,

@

SORTANT DES TENEBRES. 417
après avoir fait divers Essais, tantôt sur
un Métal, & tantôt sur un autre, rebutés
de leurs Expériences, ils reprennent les
Livres, & trouvant que tous les Métaux
imparfaits, sans exception, sont condamnés,
touchés par la raison & par l'autorité,
ils en reviennent aux Métaux parfaits,
à savoir à l'Or & à l'Argent; mais après
y avoir pendant quelque temps perdu leur
peine, & consumé leur Bien, ils se ravisent
tout d'un coup, en considérant que
ces Métaux sont d'une très forte composition,
& se mettent en tête qu'il faut les
réincruder, comme ils disent, par un Dissolvant
naturel, qu'ils croient mal-à-propos
être le Mercure vulgaire; mais quoiqu'ils
fassent avec de telles Matières, ils
ne trouvent que du dommage & de la
honte, parce qu'ils ignorent les véritables
Principes de la Nature, sur lesquels on
doit asseoir son fondement, & ne savent
ni ce que l'Or vulgaire contient, ni ce
qu'il peut donner; car s'ils connaissaient
bien cela, ils verraient que notre Corps,
le véritable Or des Sages, possède suffisamment
tout ce qui est nécessaire à l'Art.
Ceux qui travaillent, comme nous venons
de dire, se voyant enfin trompés dans
leurs espérances, viennent à mépriser toutes
sortes de Corps, & à blasphémer contre
la Nature, ne comprenant pas que chaque

@

418 LA LUMIERE
Corps, selon son Espèce, contient
en soi sa propre Semence, laquelle ne se
trouve point dans des choses diverses.
Après donc avoir vainement travaillé tantôt
sur une chose, & tantôt sur une autre,
ils recourent encore une fois aux Livres,
où trouvant que les Auteurs condamnent
toutes sortes de Végétaux, d'Animaux,
de Minéraux, & de Métaux mêmes, par
un raffinement ridicule, ils sortent hors de
la Nature, & portent leur recherche, ou
plutôt leur folie, tantôt jusques dans le
Ciel, & tantôt jusqu'au Centre de la Terre,
essayant par de pénibles travaux, d'extraire
un Sel vierge de la Terre, ou un Lait
volatil de l'Air, de la Rosée, ou de la
Pluie; mais lorsqu'ils croient avoir fait une
Pierre très fixe, & le vrai Soufre des Philosophes,
il se trouve qu'ils n'ont autre
chose qu'une Pierre aérienne & le Soufre
des Sots.
Les erreurs infinies de ceux qui travaillent, ne viennent que de ce que les Philosophes
trompent de dessein formé (par) ceux
qui les lisent, s'imaginant que par ce
moyen, ils les détourneront du travail;
mais ils se trompent eux-mêmes; car chacun
aime tellement son erreur, qu'il se remet
à travailler de nouveau avec plus de
chaleur & de confiance qu'il n'a fait. La
cause de tant de malheurs est donc la seule

@

SORTANT DES TENEBRES. 419
envie des Auteurs; ce qui fait que notre
Poète, épouvanté de tant de sortes d'erreurs
où tombent ceux qui s'attachent à
cette Science, doute de lui-même, & de
son propre Ouvrage, implorant avec humilité
l'indulgence des Philosophes, & sur
tout de ceux, qui, n'étant point infectés
du venin de l'Envie, en exercent tous les
devoirs, & sont revêtus d'une charité vraiment
Philosophique. C'est de ceux-là dont
on ne saurait trop, ni trop bien parler,
car ce sont les Oracles de la Nature, qui
n'annoncent que de bonnes choses: Ce
sont des Astres radieux, dont la Lumière
éclate pleinement aux yeux de ceux qui
les consultent. Mais revenant à la modestie
de notre Poète, qui lui fait dire qu'il ne
sait pas l'Oeuvre, & lui fait demander
l'indulgence des Philosophes, il y a beaucoup
d'apparence qu'il n'en use de la sorte
que par prudence, & qu'il aime mieux
passer pour Disciple que pour Maître.
Néanmoins, pour le satisfaire, & ceux
aussi qui seront dans les mêmes doutes
que lui, nous voulons bien les assurer
qu'ils peuvent entreprendre l'Oeuvre hardiment,
quand ils sauront par théorie,
comment, par le moyen d'un Esprit crû,
on peut extraire un Esprit mûr du Corps
dissout, & derechef l'unir avec l'Huile vitale pour opérer les miracles d'une seule

@

420 LA LUMIERE
Chose, ou pour parler plus clairement,
quand ils sauront avec leur Menstrue végétable,
uni au minéral, dissoudre un troisième
Menstrue essentiel, pour ensuite,
avec ces divers Menstrues, laver la Terre,
& l'ayant lavée, l'exalter en nature céleste,
afin d'en composer leur Foudre sulfureux,
lequel, dans un clin d'oeil, pénètre les
Corps, & détruit leurs excréments. Voilà
tout ce qu'il nous est permis de leur dire,
encore d'un style figuré, parce que cela
regarde la Pratique, de laquelle peut-être
quelque jour nous traiterons plus clairement:
Soyez-en donc contents, vous, qui
aimez la Science, & qui recherchez la vérité.

Fin du premier Chant.
pict
@

SORTANT DES TENEBRES. 421
pict

CHANT DEUXIEME.
STROPHE I.
Que les Hommes, peu versés dans l'Ecole
d'Hermès, se trompent, lorsqu'avec un esprit d'avarice, ils s'attachent au son des mots. C'est ordinairement sur la foi de ces noms vulgaires d'Argent vif & d'Or qu'ils s'engagent au travail, & qu'avec l'Or commun ils s'imaginent par un feu lent fixer enfin cet Argent fugitif.
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CHAPITRE PREMIER.
pict Ous avons déjà touché les
erreurs de ceux qui travaillent avec l'Or & l'Argent vif, s'imaginant de pouvoir en tirer quelque profit; & nous avons fait voir
qu'ils ignorent entièrement les Principes
de la Nature; ce qui fait qu'au lieu de
trouver la Pierre, au milieu des Ténèbres
qui les environnent, ils heurtent lourdement

@

422 LA LUMIERE
contre les plus grosses Pierres qui
se trouvent en leur chemin. Leur opinion
roule uniquement sur ce que l'Or est le
plus noble de tous les Corps, & qu'il
contient en lui la Semence aurifique, laquelle
ils prétendent, disent-ils, multiplier
avec son Semblable, & dans cette vue
ces pauvres Idiots se proposent de le faire
végéter. Cette erreur est fortifiée chez
eux par les discours captieux de certains
Philosophes, qui enseignent que dans l'Or
sont les Semences de l'Or, & qu'il est le
véritable Principe d'aurification, comme
le Feu l'est d'ignition. Doctrine, dont sans
doute on peut tirer beaucoup de fruit,
pourvu qu'elle soit prise dans son véritable
sens, mais qui étant mal entendue, perd
les Ignorants. Notre Poète fait fort bien
connaître la cause d'une telle erreur, quand
il reprend ceux qui n'approchent de cet
Art divin que dans un esprit d'avarice,
& dont le coeur, ne désirant que de l'Or,
fait qu'ils ne sont jamais contents, s'ils n'ont
de l'Or dans leurs mains: Son éclat éblouit
leurs esprits aussi bien que leurs yeux, &
sa solidité ébranle la faiblesse de leur cerveau:
Sa beauté attache leur désir, & sa
vertu occupe tous leurs Sens; mais sa forte
Composition ne produit que leur confusion,
& sa noblesse fait voir la petitesse de
leurs conceptions.

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SORTANT DES TENEBRES. 423
Il est sans doute que dans l'Or est contenue la Semence aurifique, & même
plus parfaitement qu'en aucun autre
Corps; mais cela ne nous oblige pas nécessairement
à nous servir d'Or vulgaire;
car cette Semence se trouve de même dans
chacun des autres Métaux, puisque ce n'est
autre chose que ce Grain fixe, que la Nature
a introduit dans la première Congélation
du Mercure, comme l'enseignent
parfaitement Flamel & les autres; & en
cela, il n'y a point de contradiction, puisque
tous les Métaux ont une même origine
& une Matière commune, comme
nous le ferons voir ci-après: D'où il s'ensuit,
que quoi que cette Semence soit plus
parfaite dans l'Or, toutefois elle se peut
extraire bien plus aisément d'un autre
Corps que de l'Or même, & la raison en
est que les autres Corps sont plus ouverts,
c'est-à-dire moins digérés, & leur humidité
moins terminée, la Nature n'ayant
accoutumé d'introduire la Forme de l'Or
qu'après la dernière cuisson. Les autres
Métaux donc n'ayant pu encore recevoir
cette Forme à cause du manque de cuisson,
se trouvent plus ouverts, non-seulement
par l'humidité de leur Substance,
qui n'est pas assez digérée, mais encore
à cause du mélange & de l'adhérence
des excréments, qui empêchent la compacité

@

424 LA LUMIERE
& la parfaite union; ce qui fait que
le Fer, quoi que plus cuit que l'Argent
(comme entr'autres l'enseignent doctement
Bernard Trévisan) n'est pas néanmoins
si parfait, ni si uni dans sa Substance
mercurielle, à cause de la quantité des
fèces, qui ont empêché la cuisson, & par
conséquent l'union: Mais pour ce qui est
de l'Or, il a reçu la dernière cuisson, &
la Nature a exercé sur lui son action dans
toute son étendue, & y a imprimé toutes
ses vertus; en forte qu'il serait très long,
très difficile, & presque impossible de
travailler sur lui à moins que d'avoir cette
Eau éthérée, le Ciel des Philosophes,
& leur vrai Dissolvant. Quiconque l'a,
peut se vanter d'avoir la parfaite connaissance
de la Pierre, & d'avoir atteint,
comme on dit, les bornes Atlantiques.
L'Or vulgaire ressemble à un fruit, qui,
parvenu à une parfaite maturité, a été séparé
de l'Arbre, & quoi qu'il y ait en lui
une Semence très parfaite, & très digeste,
néanmoins, si quelqu'un, pour le
multiplier, le mettait en terre, il faudrait
beaucoup de temps, de peine, & de soins
pour le conduire jusqu'à la végétation:
Mais, si au lieu de cela, on prenait une
greffe, ou une racine du même Arbre, &
qu'on la mît en terre, on la verrait en
peu de temps & sans peine végéter & rapporter
porter
@

SORTANT DES TENEBRES. 425
beaucoup de fruit. Il en est de même
de l'Or; c'est le fruit de la Terre minérale
& de l'Arbre solaire; mais un fruit
d'une très solide mixtion, & le Composé
le plus achevé de la Nature, lequel, à
cause de cette égalité d'Eléments, qui se
trouve en lui, souffre très difficilement la
corruption & l'altération de ses qualités,
pour passer à une nouvelle génération.
C'est donc une entreprise fort difficile &
presque impossible, de prétendre le mettre
en Terre pour le réincruder & le conduire
à la végétation; mais, si au lieu de
cela, on prend sa racine ou sa greffe, on
aura bien plus aisément ce qu'on souhaite,
& la végétation en arrivera bien plutôt.
Concluons donc, Que quoique l'Or
contienne en soi sa propre Semence, c'est
en vain qu'on travaille sur lui, puisqu'on
peut la trouver plus aisément ailleurs. Mais
que dirons-nous de l'Argent vif vulgaire,
que les Ignorants prennent pour leur Dissolvant
& pour la Terre Philosophique,
dans laquelle l'Or doit être semé pour s'y
multiplier: Certes, c'est une erreur pire que
la première; & quoique d'abord il semble,
à cause de son affinité avec l'Or,
qu'il doit avoir la faculté de se dissoudre;
toutefois il est aisé de s'en désabuser dès
qu'on examine un peu les Principes de noTome
III. N n
@

426 LA LUMIERE
tre Art: Car nous accordons bien qu'il
n'y a point de Corps qui ait tant de ressemblance
& d'affinité avec la nature de l'Or
que lui, en sorte qu'il est vrai de dire que
l'Or n'est autre chose qu'un Argent vif
congelé, & cuit par la vertu de son propre
Soufre, à cause de quoi il a acquis
l'extension sous le marteau, la constance
au feu, & la couleur citrine; mais cela ne
fait pas que l'Argent vif ait la puissance
de le dissoudre, ni qu'il la puisse jamais
acquérir, d'autant plus qu'il a passé dans
une autre Substance, & qu'il a perdu sa
première pureté & simplicité, étant devenu
un Corps métallique très abondant en
humidité superflue, & chargée d'une lividité
terrestre, qui le rendent incapable
de cette action.
Ce serait une grande bêtise de s'imaginer qu'en mettant de la Semence d'un
Homme avec du sang d'un autre Homme,
on pourrait faire une nouvelle génération,
sur ce fondement que la Semence
n'est autre chose que la très pure partie
du sang, lequel a reçu une grande digestion,
& que le sang est seulement plus
humide & plus cru; mais si au lieu de cela
le Sperme était jeté dans la matrice d'une
Femme, où il se trouve un sang menstruel
fort cru, lequel, par la vertu du Sel
de la matrice, a acquis une certaine acuité

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