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Réfer. : AL0013B
Auteur : Morien.
Titre : Entretien du Roi Calid et du Philosophe Morien .
S/titre : sur le Magistère d'Hermès.

Editeur : André Cailleau. Paris. B. des Ph. Ch. Tome II.
Date éd. : 1740 .


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56 Entretien du Roi Calid,
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E N T R E T I E N
DU ROI C A L I D,

E T DU PHILOSOPHE MORIEN
sur le magistère d'Hermès, Rapporté par Galip, Esclave de ce Roi. ------------------------------------------

PREMIERE PARTIE.
L E Roi Calid ayant reconnu & fait approcher l'Homme de Dieu, (1) que nous lui avions amené des Déserts de la Judée, où


(1) C'est de Morien dont | qu'il est souvent répété; il est parlé ici sous la dénomination | dans ce Discours, & qu'il d'Homme de Dieu. | est l'un des Personnages du Quoique quelques-uns regardent | Dialogue qui suit. Morien ce Traité comme | était de Rome, où ayant un Livre fait à plaisir, néanmoins | vu quelques Ouvrages on ne peut raisonnablement | d'Adfar sur le Magistère dire qu'il ne soit | d'Hermès, il passa en Egypte pas de Morien, puisque son | où il fut visiter ce Philosophe nom est dans tous les Exemplaires, | dans la Ville d'Alexandrie. dit M. Salomon. | Adfar ayant
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et du Philosophe Morien 57
par son ordre nous étions allés le chercher,
il le fit seoir auprès de lui, & il lui parla
ainsi.
Vénérable Vieillard, je vous prie de me dire comment vous avez nom, & qu'elle
est votre profession; car je ne vous le demandai
point la première fois que vous vîntes
ici, parce que je me méfiais de vous,
ne vous croyant pas tel que vous êtes.
A quoi Morien répondit: Je m'appelle Morien; je fais profession du Christianisme,
& mon habit & ma manière de vivre font
assez voir que je suis Ermite.
Combien y a-t-il, dit le Roi, que vous êtes Ermite?
Je le suis, répondit Morien, depuis quatre ans après la mort du Roi Hercules.
Le Roi fut fort satisfait de la prudence, de l'humilité, de la douceur & de la modestie
de cet Homme. Car ce n'était pas un grand
parleur, ni un suffisant; mais une personne
humble, sage & affable, comme un Homme
de sa profession devait l'être.
Le Roi lui dit donc. O Morien, ne feriez-vous

conçu de l'affection pour | communiquer sa science à Morien, lui enseigna la | ce Prince, qui était Mahométan, Science secrète; après quoi | Ce que Morien accepta, celui-ci se retira dans des | dans le dessein, à ce Montagnes, aux environs | qu'on croit, de lui faire embrasser de Jérusalem, poursuivre | la Religion Chrétienne, dans la solitude, d'où Galip, | ou au moins pour Officier du Roi Calid. | l'engager à protéger les le ramena en Egypte pour | Chrétiens dans ses Etats.
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58 Entretien du Roi Calid,
pas mieux d'être dans quelque
Monastère avec les Religieux qui y vivent
en Communauté, à louer & à prier Dieu
avec eux dans l'Eglise, que de vivre tout
seul dans les Déserts & dans la Solitude?
O Roi, répondit Morien, tout le bien que j'ai me vient de Dieu, & j'attends de
lui seul celui que j'espère à l'avenir; qu'il
fasse de moi ce qu'il lui plaira. Je ne doute
point que je ne fusse beaucoup plus en repos
dans un Monastère, que dans la Solitude
& parmi les Rochers, où je n'ai que
de la peine; mais personne ne recueille, s'il
se sème, & on ne peut recueillir que ce que
l'on aura semé. C'est pourquoi j'espère que
Dieu, par sa bonté infinie, ne me délaissera
pas dans cette vie mondaine. Car la porte
pour aller au véritable repos est fort étroite,
& personne n'y saurait entrer que par
l'affliction & par les mortifications.
Tout ce que vous dites est assurément très vrai, dit alors le Roi; mais parce que
c'est un Chrétien qui le dit, cela nous paraît
faux.
Or ce qui obligeait le Roi à parler ainsi, c'est que pour lors il était Païen, & qu'il adorait
encore les Idoles.
Morien lui répondit. Si ce que je dis est véritable, comme vous l'avouez, il faut
que vous demeuriez d'accord, que mes
paroles ne peuvent provenir que d'un Esprit

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et du Philosophe Morien 59
véritable. Car les choses vraies viennent
de ce qui est vrai; comme les fausses
ne procèdent que de ce qui est faux; les
éternelles de ce qui est éternel; les passagères,
de ce qui est passager; les bonnes, de
ce qui est bon; & les mauvaises, de ce qui
est mauvais.
Le Roi prenant lors la parole dit. O Morien, on m'avait déjà dit beaucoup de choses
avantageuses de votre personne, de votre
fermeté, & de votre foi. Je vois présentement
que tout ce qu'on m'en a dit est
véritable, & je vous avoue que j'en suis
ravi, & que je vous regarde avec admiration.
Aussi est-ce ce qui m'a tant fait souhaiter
le bien de vous revoir, & de conférer
avec vous. Car outre le sujet, dont
nous avons à nous entretenir, je désire que
vous m'instruisiez, & que vous m'appreniez
d'autres choses.
Morien lui répliqua. O Roi, je prie Dieu, qui est tout puissant, qu'il vous retire
de l'erreur où vous êtes, & qu'il vous
fasse connaître la vérité. Pour ce qui est
de moi, je n'ai rien qui doive vous donner
de l'admiration. Je suis un des Enfants d'Adam,
comme le sont tous les autres Hommes.
Nous sommes tous venus d'une même
origine, & nous n'aurons tous qu'un
même terme; quoi que nous y devions arriver
par des voies différentes. La longueur

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60 Entretien du Roi Calid,
des années change l'Homme, parce
qu'il est sujet au temps, & elle le confond.(1)
Pour ce qui est de moi, je ne suis pas si
changé, que plusieurs, qui sont venus après
moi, ne le doivent être davantage quand ils
seront à mon âge. Après le dernier changement
vient la mort, qui n'épargne personne,
que l'on croit être la plus grande de toutes
les peines. Car, & devant que l'Ame se
joigne au Corps, & après leur dissolution
ou séparation, elle a à souffrir une peine plus
cruelle, que n'est quelque mort que ce
soit. Mais je prie le Créateur tout-puissant
qu'il soit toujours à notre secours.
Il semble par les choses que vous venez de dire, dit alors le Roi, que vous vous
imaginez que je veuille me moquer de
vous. Et si vous aviez cette opinion de
moi, tout vieillard & tout sage que vous
soyez, vous mériteriez plutôt que l'on
se moquât de vous, que non pas que l'on
vous louât.
Après cela le Roi m'appela & me dit: Galip, mon fidèle Serviteur, va chercher
une maison pour cet Homme, qui soit telle


(1) Il n'est pas surprenant | ait paru moins changé à qu'un Philosophe tel qu'était | son âge, qu'un autre, qui Morien, quoi que vivant | n'avait pas cette admirable pauvrement dans un | Médecine, ne l'eût été, encore Désert, ait conservé sa santé | qu'il ne fût pas si & prolongé sa vie par | vieux. M. Salomon. l'usage de l'Elixir; & qu'il |
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et du Philosophe Morien 61
dedans & dehors, qui soit bien meublée &
proche de mon Palais. Trouve-lui aussi quelqu'un
de sa Religion qui soit savant, âgé,
& honnête Homme, afin qu'il se console
dans sa conversation, & qu'il n'ait pas sujet
de s'ennuyer. Car il me paraît effrayé,
& il semble qu'il n'ait pas tout à fait confiance
en moi. Je fis ce que le Roi m'avait
ordonné. Le Roi visitait Morien tous les
jours, & il demeurait quelques heures à s'entretenir
avec lui, afin de le rassurer; & pour
cet effet, il ne lui parlait point du tout de
son Magistère. Mais étant enfin devenus
fort familier l'un avec l'autre, & ayant fait
grande amitié ensemble, Morien le découvrit
au Roi, & se confia à lui. Le Roi lui
faisait des questions sur les Lois des Romains,
& si elles avaient été changées selon la diversité
des temps. Il lui demandait comment les
premiers Rois, & les Consuls s'étaient comportés
dans leurs Gouvernements; & il l'interrogeait
aussi sur l'Histoire de Grecs. Morien
lui répondait fort civilement à toutes ses
demandes. Ce qui fit que le Roi prit Morien
en grande affection, qu'il n'avait jamais
tant considéré ni aimé personne que lui. Un
jour donc qu'ils s'entretenaient, selon leur coutume,
le Roi commença de lui parler ainsi.
Très sage Vieillard, il y a longtemps que je cherche le Magistère d'Hermès.
Je l'ai demandé à plusieurs, mais je n'ai

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62 Entretien du Roi Calid,
encore trouvé personne qui ait pu m'en
dire la vérité. C'est ce qui fit qu'après que
vous fûtes parti de ce Pays à mon insu,
& que j'eus lu ces paroles, que vous aviez
écrites autour du Vaisseau où était le Magistère,
que vous aviez fait, Ceux qui ont
en eux-mêmes tout ce qu'il leur faut, n'ont
nullement besoin du secours de qui que ce
soit. Et après avoir connu ce que ces paroles
voulaient dire, je fis mourir tous
ceux que j'avais tenus plusieurs années auprès
de moi, pour travailler à cette Oeuvre,
parce qu'ils s'étaient vantés faussement
de la savoir faire. Dites-moi donc,
je vous prie, ce que c'est véritablement
que ce Magistère, & qu'elle est sa Substance
& sa Composition, afin que je reçoive
de vous la satisfaction que je cherche
depuis si longtemps. Et si vous le faites,
je vous déclare que je serai entièrement à
vous avec tout ce que je possède; jusque-
là même, que je vous promets de m'en
aller avec vous dans votre Pays, si vous
le souhaitez. N'ayez donc plus, s'il vous
plaît, de mauvais soupçon de moi, comme
il semble que vous en ayez eu autrefois,
& n'appréhendez point que je vous fasse
aucune violence ni aucun déplaisir.
O bon & sage Roi, dit Morien, je prie Dieu qu'il vous fasse la grâce de vous reconnaître.
Je vois bien maintenant que ce

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et du Philosophe Morien 63
qui vous a obligé de m'envoyer chercher,
ça été parce que vous aviez grand besoin
de moi. Pour moi j'ai été bien aise de vous
venir trouver, tant pour vous enseigner
le Magistère, que pour vous faire voir
manifestement combien la puissance de
Dieu est admirable. Au reste je n'appréhende
rien, & je n'ai nulle méfiance de
vous; parce que dès que quelqu'un craint,
c'est une marque qu'il n'est pas bien assuré
de la vérité. D'ailleurs un Homme sage
ne doit rien craindre, parce que s'il craignait,
il pourrait bientôt désespérer de
réussir, & par ainsi il serait dans le doute
& dans l'incertitude; & par conséquent il
ne ferait jamais rien. Et comme vous me
témoignez beaucoup d'affection, & que
je vois que vous êtes ferme en vos résolutions,
& sévère, mais pourtant bon & patient,
je ne veux pas vous cacher plus
longtemps la connaissance du Magistère.
Vous voilà donc arrivé sans peine, & plus
aisément que personne, à ce que vous aviez
tant souhaité; le nom de Dieu en soit béni
à jamais.
Je vois maintenant, dit le Roi, que celui à qui Dieu ne donne pas la patience,
s'égare facilement pour vouloir se trop hâter;
qu'il tombe dans une horrible confusion,
& que la précipitation ne vient que
du Diable. Et quoi que je sois petit-fils de

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64 Entretien du Roi Calid,
Machoya, & fils de Gésid, qui ont été
Rois, je vois bien que toutes les grandeurs
de la terre ne servent de rien pour cette
Oeuvre, & qu'il n'y a de force ni de puissance
pour y parvenir, que celle qui vient
de Dieu très haut & très puissant.
Morien répondit. O bon Roi; je prie Dieu qu'il vous convertisse, & qu'il vous
rende meilleur. Appliquez-vous maintenant
à considérer & à examiner ce Magistère,
& soyez sûr que vous le saurez,
& le comprendrez facilement. Mais souvenez-vous
bien surtout, de bien étudier
le commencement & la fin. Car par ce
moyen, avec l'aide de Dieu, vous découvrirez
plus facilement tout ce qui est nécessaire
pour le faire. Or je vous avertis
que ce Magistère, que vous avez tant cherché,
ne se découvre ni par violence, ni
par menaces; que ce n'est point en se fâchant
que l'on en vient à bout; & qu'il
n'y a que ceux qui sont patients & humbles,
& qui aiment Dieu sincèrement & parfaitement,
qui puissent prétendre de l'acquérir.
Car Dieu ne révèle cette divine &
pure Science qu'à ses fidèles Serviteurs,
& qu'à ceux à qui de toute éternité il a résolu,
par sa divine providence, de découvrir
un si grand Mystère. Ainsi ceux, à qui
il fait une grâce si singulière, doivent bien
considérer à qui ils peuvent confier un si
grand
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et du Philosophe Morien 65
grand Secret, avant que de le dire, & de
se découvrir; parce qu'on ne le doit considérer
que comme un Don de Dieu, qu'il
fait comme il lui plaît, & à qui il lui plaît
de ceux qu'il choisit parmi ses fidèles Serviteurs.
Et ils doivent continuellement s'abaisser
& s'humilier devant Dieu; reconnaître
avec une entière soumission, qu'ils
ne tiennent un si grand bien que de lui seul,
& n'en user que selon les ordres de sa sainte
volonté.
Je sais, dit alors Calid, & je connais bien que rien d'excellent & de parfait ne
se peut faire sans l'aide & sans la révélation
de Dieu; car il est infiniment élevé
au-dessus de toutes les Créatures, & les
Décrets de sa sainte volonté sont immuables.
Le Roi se tournant lors vers moi, me dit, Galip, mon fidèle Serviteur, assis-
toi, & écris fidèlement tout ce que tu nous
entendras dire. Et Morien prenant la parole,
dit.
Le Seigneur tout puissant & Créateur de toutes choses a créé les Rois avec une
puissance absolue sur leurs Sujets; mais il
n'est pas en leur pouvoir de changer l'ordre
qu'il a établi dans le Monde. Je veux
dire, qu'ils ne peuvent point faire que les
choses qu'il a mises les premières, deviennent
les dernières; ni que ce qu'il a mis le
Tome II. * F
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66 Entretien du Roi Calid,
dernier soit le premier; & il leur est tout-
à-fait impossible de rien savoir, s'il ne leur
révèle, & de rien découvrir, s'il ne le leur
permet, & qu'il ne l'ait auparavant résolu:
Comme ils ne sauraient non plus garder
ni conserver ce qu'il leur aura donné, si ce
n'est par la force & par la vertu extraordinaire
qu'il leur envoie d'en haut. Et ce
qui fait paraître Dieu encore plus admirable,
ils ne sauraient, avec toute leur
puissance, retenir leur âme, ni conserver
leur vie, que jusqu'au terme que Dieu leur
a limité. (1) Et c'est Dieu tout seul qui
choisit, parmi ses Serviteurs, ceux qu'il
lui plaît, & qu'il destine à chercher cette
Science divine, qui est inconnue & cachée
aux Hommes, & pour la garder & la tenir


(1) Ceci pourrait avoir | n'en a point; & en détruisant quelque rapport aux Métaux | & jetant dans la corruption, parfaits, surtout lorsqu'ils | ce qui est le plus sont élevés à une | parfait: comme fait un Philosophe, plus haute perfection par | qui élève les Métaux l'Art, qui aide la Nature: | imparfaits à la perfection mais j'ai mieux aimé l'attribuer | de l'Or, & qui réduit aux Rois, & il y a | l'Or dans la putréfaction, plus d'apparence que cela | & en quelque façon suit ainsi, parce que Morien | dans l'anéantissement, par parlait à un Roi, auquel | sa dissolution; au moins il voulait faire voir, | apparemment, parce qu'effectivement que leur autorité n'allait | l'Or en cet état pas jusqu'à pouvoir changer | est plus précieux, que le l'ordre que Dieu à établi | plus fin Or qui soit au monde, dans le monde, en mettant | comme dit Philalèthe, devant ce qui est après: | qui l'appelle alors le Plomb il veut dire en élevant | des Philosophes. M. Salomon. à la perfection, ce qui |
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et du Philosophe Morien 67
secrète dans leurs coeurs, lorsqu'ils l'auront
une fois découverte. Aussi est-ce une
Science admirable, laquelle détache & retire
celui qui la possède de la misère de ce
Monde, & qui le conduit & l'élève à la
connaissance des Biens de la vie éternelle.
C'est pourquoi les anciens Philosophes en
étaient si jaloux, qu'en mourant, ils se
laissaient cette Philosophie les uns aux autres,
par tradition, comme un héritage qui
n'appartenait qu'à eux seuls. Ensuite un
temps fut que cette Science était presque
anéantie, étant méprisée de tout le monde.
Et quoi que parmi tout ce mépris que l'on
en faisait, il y eut plusieurs Livres des anciens
Philosophes, qui avaient été conservés,
dans lesquels cette Science se trouvait
toute entière, & sans nul mensonge:
Et quoi qu'il y en eût plusieurs qui s'appliquassent
à l'étudier, personne néanmoins
ne pouvait réussir à faire le Magistère, à
cause de la pluralité des noms tout différents,
que de tout temps les anciens Sages,
ont donné aux choses qui appartiennent à
ce Magistère, & qu'il faut nécessairement
connaître pour le pouvoir faire. Pour
moi, j'en ai connu parfaitement la vérité;
ainsi que vous en avez vu l'expérience,
Mais quoi que les Philosophes, nos Prédécesseurs,
aient donné plusieurs & différents
noms à leur Magistère, & quoi qu'ils
F ij
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68 Entretien du Roi Calid,
y aient entremêlé des Sophistications, afin
de rendre la chose plus obscure, & sa connaissance
plus difficile; il est certain néanmoins
que tout ce qu'ils en ont dit, est d'ailleurs
très véritable; comme plusieurs, qui
ont fait le Magistère, l'ont vu par leur propre
expérience. Et l'on a toujours cru qu'ils
n'ont affecté cette obscurité & ce déguisement,
que pour ôter la connaissance de
leur Science aux Fous, & aux Insensés,
qui en abuseraient; & afin qu'il n'y eût
que ceux qui seront jugés dignes de posséder
un si riche trésor; qui pussent entendre
leurs paroles. Que celui donc qui
trouvera les Livres des véritables Philosophes,
les étudie soigneusement, jusqu'à
ce qu'il les entende de la véritable manière,
de laquelle ils doivent être entendus. Car
toutes ces difficultés ne doivent détourner
personne de la recherche de ce Magistère;
& un Homme ne doit point pour cela désespérer
d'y parvenir, pourvu qu'il ait une
ferme espérance & une entière confiance
en Dieu: Qu'il le prie continuellement de
lui donner l'intelligence de ce Secret, &
de lui faire la grâce de faire & d'accomplir
une Oeuvre si divine & si admirable: Qu'il
lui demande instamment sa lumière pour connaître
cette admirable perfection, & pour
l'éclairer & le conduire dans la droite &
véritable voie, sans qu'il s'en écarte jamais,

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et du Philosophe Morien 69
jusqu'à ce qu'il soit heureusement parvenus
à la fin de l'Oeuvre.
O Morien, dit alors le Roi, c'en est assez, s'il vous plaît, touchant la conduite
qu'il faut tenir avant que de commencer
cette Ouvrage. J'entends fort bien ce que
vous en venez de dire, & je vous promets
que je l'observerai fort exactement,
si vous voulez bien m'enseigner le Magistère.
Expliquez-le-moi donc, je vous prie,
fort clairement, & faites-moi entendre ce
qu'il y a si longtemps que je souhaite de
savoir, afin que je ne sois point obligé à
en faire une longue recherche, ni une étude
pénible, qui pourrait me décourager & me
détourner du bon chemin. Ainsi entrons je
vous prie en matière, par le commencement
de la chose, & continuons de suite,
sans rien confondre & sans renverser l'ordre
qu'il faut observer.
A cela Morien répondit. Je vous déclarerai la chose de suite & d'ordre; commencez
à me demander ce qu'il vous plaira.

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70 Entretien du Roi Calid,
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SECONDE ET PRINCIPALE partie de l'Entretien du Roi Calid & du Philosophe Morien, sur le Magistère d'Hermès.
C ALID. Avant toutes choses, je vous prie de me dire ce que c'est que la principale Substance & Matière du Magistère,
& qu'elle elle est, & s'il est composé de
plusieurs Substances, ou s'il n'est fait que
d'une seule Matière.
MORIEN. Quand on ne peut pas faire connaître par son effet une chose de laquelle
on doute, pour la prouver, on se
sert du témoignage de plusieurs personnes,
qui certifient qu'elle est véritable. Néanmoins
je ne vous alléguerai point ici l'autorité
des Anciens sur ce que vous me demandez,
qu'auparavant je ne vous aie déclaré
ce que plusieurs fois j'ai connu par
mon expérience touchant la principale
Substance & Matière de Magistère. Et si
vous considérez bien ce que je vous dirai
de moi-même, & les autorités des anciens
Philosophes que je rapporterai, vous connaîtrez
évidemment que nous parlons tous
unanimement d'une même chose; & que
tout ce que nous en disons est véritable,

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et du Philosophe Morien 71
Pour satisfaire donc à votre demande, sachez
qu'il n'y a qu'une seule première &
principale Substance, qui est la Matière du
Magistère; que de cette Matière se fait
Un que cet est Un fait avec elle, & que
l'on n'y ajoute ni n'en ôte quoi que ce soit.
Voilà la réponse à ce que vous m'avez demandé.
Je vais maintenant vous alléguer
le témoignage des anciens Philosophes,
pour vous faire voir que nous sommes tous
d'accord. Hercules qui était Roi, Sage
& Philosophe, étant interrogé par quelques-uns
de ses Disciples, il leur dit: Notre
Magistère vient premièrement d'une
Racine, laquelle s'étend & se partage ensuite
en plusieurs choses, & puis elle retourne
encore en une seule chose. Et je
vous avertis qu'il sera nécessaire qu'elle reçoive
l'air. Le Philosophe Arsicanus, dit:
Les quatre Eléments, c'est-à-dire, la Chaleur,
le Froid, l'Humidité & la Sécheresse,
viennent d'une seule source, &
quelques-uns d'entre eux sont faits des autres,
qui sont les mêmes. Car de ces quatre,
les uns sont comme les Racines des
autres, & les autres sont comme composés
de ces Racines. Ceux qui sont les Racines,
ce sont l'Eau & le Feu; & ceux qui
en sont composés, c'est la Terre & l'Air,
Le même Arsicanus dit à Marie: Notre
Eau a domination sur notre Terre, & elle

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72 Entretien du Roi Calid,
grande, lumineuse & pure; car la Terre
est créée des parties, & avec les parties
de l'Eau les plus grossières, & les plus
épaisses. Hermès dit pareillement: La Terre
est la Mère des autres Eléments; ils viennent
tous de la Terre, & ils y retournent.
Il dit encore: Comme toutes choses viennent
d'un, ainsi mon Magistère est fait d'une
Substance & d'une Matière. Et de même
que dans le corps de l'Homme sont contenus
les quatre Eléments, Dieu les a aussi
créés différents & séparés; & il les a créés,
unis & ramassés en un, étant répandus par
tout le Corps; parce qu'un même Corps
les contient tous, comme s'ils étaient submergés
en lui ; & il les retient tous en une
seule chose. Et si pourtant chacun d'eux
fait une opération particulière, & toute
différente de celles de chacun des autres.
Et quoi qu'ils soient tous dans un même
Corps, cela n'empêche pas que chacun
d'eux n'ait sa couleur particulière, & chacun
sa domination séparée. Il en est par
conséquent tout de même de notre Magistère,
parce que les Couleurs, qui dépendent
chacune d'un Elément, paraissent successivement,
& l'une après l'autre. Les
Philosophes ont dit beaucoup d'autres
choses semblables de ce Magistère, comme
nous verrons ci-après
CALID. Comment, & par quel moyen se
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et du Philosophe Morien 73
se peut-il faire, qu'il n'y ait qu'une Racine,
qu'une Substance, & qu'une Matière de
ce Magistère, puisque dans les Ecrits des
Philosophes on trouve plusieurs noms de
cette Racine, & qui sont même tous différents?
MORIEN. Il est vrai qu'il y a plusieurs noms de cette Racine; mais si vous considérez
bien ce que je viens de dire, & dans
l'ordre que je l'ai dit, vous trouverez qu'il
n'y a effectivement qu'une Racine, qu'une
Substance & qu'une Matière du Magistère.
Et afin de vous le faire mieux comprendre,
je vais encore vous rapporter & vous expliquer
quelques autres autorités des anciens
Philosophes sur ce sujet.
CALID. Achevez de m'expliquer le Magistère de cet Oeuvre.
MORIEN. Hercules dit à quelques- uns de ses Disciples: Le noyau de la Datte
est produit & nourri de la Palme, & la
Palme de son noyau. Et de la Racine de
la Palme, proviennent plusieurs petits Surgeons,
qui multiplient & produisent plusieurs
autres Palmiers autour d'elle. Et
Hermès dit: Regarde le rouge accompli,
& le rouge diminué de sa rougeur, & toute
la rougeur; considère aussi l'orangé parfait,
& l'orangé diminué de sa couleur
orangée, & toute la couleur orangée. Et
regardez encore le noir achevé, & le noir
Tome II. * G
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74 Entretien du Roi Calid,
diminué de sa noirceur, & toute la noirceur.
Tout de même l'Epi vient d'un grain,
& il sort plusieurs branches d'un Arbre,
quoi que l'Arbre ne vienne que de son germe.
Un autre Sage, qui avait renoncé au
monde pour l'amour de Dieu, nous en
rapporte un exemple semblable. Car il dit:
La semence est la première formation de
l'Homme; & d'un grain de blé il en vient
cent, & d'un petit germe se fait un grand
Arbre, & d'un Homme est tirée une Femme,
qui lui est semblable; & de cet Homme
& de cette Femme, il naît souvent
plusieurs Fils & Filles, qui ont le teint, les
traits & le visage tout différents. Le même
Sage dit encore: Voyez un Tailleur;
d'un même drap il fait une chemisette, &
toute autre sorte d'habillements, dont chaque
partie à un nom particulier & différent
de celui des autres. Et néanmoins à
considérer ces parties naturellement, c'est-
à-dire selon leur matière, on trouvera
qu'elles sont toutes faites d'une même
étoffe, & que c'est un même drap, qui est
la principale matière, de laquelle tout l'habit
est fait. Parce qu'encore que le corps,
les manches, & les basques aient des
noms différents, en tant que parties de l'habit,
le drap est pourtant leur principale
matière. Car on peut défaire l'habit, &
en séparer les parties en ôtant le fil dont

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et du Philosophe Morien 75
elles sont cousues & attachées ensemble,
sans que le drap cesse d'être le même, &
sans qu'il ait besoin d'un autre différent
drap pour cela. Ainsi notre Magistère est
une chose qui subsiste d'elle-même, sans
avoir besoin de nulle autre chose. Or ce
Magistère est caché dans les Livres des
Philosophes, & tous ceux qui en ont parlé,
lui ont donné mille noms différents. Il est
même scellé, & il n'est ouvert qu'aux Sages.
Car les Sages le cherchent avec empressement;
ils le trouvent après l'avoir
bien cherché, & dès qu'ils l'ont une fois
trouvé, ils l'aiment & l'honorent: mais les
Fous s'en moquent, & ils ne l'estiment
que fort peu, ou pour dire la vérité, ils ne
l'estiment rien du tout, parce qu'ils ne savent
pas ce que c'est.
Voici quelques-uns de ces noms, que dans leurs Ecrits les Sages ont donné à leur
Magistère. Ils l'ont appelé Semence, laquelle,
lorsqu'elle se change, se fait sang
dans la Matrice, & enfin elle se caille &
devient comme un morceau de chair composée.
Et il se fait de cette manière jusqu'à
ce que la Créature reçoive une autre Forme,
c'est à savoir celle de l'Homme,
qui succède à cette première Forme de
chair, & lors il faut nécessairement qu'il
s'en fasse un Homme. Un autre de ces
noms, est qu'il ressemble à la Palme par
G ij
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76 Entretien du Roi Calid,
la couleur de ses fruits, & par celle qu'ont
les semences, avant que d'arriver à leur
perfection. Les Philosophes comparent
encore leur Magistère à un Grenadier, à
du Blé, à du Lait, & ils lui donnent plusieurs
autres noms, de tous lesquels il n'y
a qu'une Racine ou fondement ; mais selon
les différents effets, les diverses couleurs,
& les natures différentes de ce Magistère,
on lui donne plusieurs noms différents;
ainsi que le dit le Philosophe Hérisartes.
Et je puis assurer avec vérité que
rien n'a tant trompé, ni fait faillir ceux qui
ont voulu faire le Magistère, que la différence
& la pluralité des noms qu'on lui
a donnés. Mais quand on aura une fois
reconnu que tous ces noms, qu'on lui a
imposés, ne sont pris que de la diversité
des couleurs, qui paraissent en la conjonction
des deux Matières qui viennent d'une
même Racine, on ne s'égarera pas facilement
dans la voie qu'il faut tenir pour
faire le Magistère.
CALID. A propos de couleurs, vous me faites souvenir, que vous disiez tantôt
qu'elles se changeaient les unes en les autres.
Je voudrais bien savoir si cela se fait
par une seule Opération ou Disposition; ou
si c'est par deux ou par plusieurs Opérations,
qu'elles se changent ainsi?
MORIEN. C'est par une seule Opération
@

et du Philosophe Morien 77
que la Matière se change ainsi, mais
plus cette Matière reçoit de nouvelles couleurs,
par la chaleur du feu, & plus on
lui donne de noms différents. De-là vient
que le Philosophe Datin dit à Eutichez:
Je te ferai voir que les Philosophes n'ont
eu autre dessein, en multipliant les Dispositions
ou Opérations de notre Magistère,
que d'instruire & d'éclaircir davantage les
Sages; & par cela même d'aveugler entièrement
les Fous. Car comme le Magistère
a un nom, qui lui est propre, il a aussi
une Disposition, ou Opération, qui lui est
toute particulière; & pour le faire, il n'y
a tout de même qu'une seule & unique
voie, qui est toute droite. C'est pourquoi
encore que les Sages aient donné divers
noms au Magistère, & qu'ils en aient parlé
diversement, comme si c'étaient plusieurs
choses toutes différentes, ils n'ont néanmoins
entendu ni voulu parler que d'une
seule chose, & d'une seule Disposition ou
Opération. Que cela vous suffise donc, ô
bon Roi, & ne veuillez plus, je vous prie,
m'interroger sur ce sujet. Car les Sages,
nos Prédécesseurs, ont parlé de plusieurs
Opérations, de plusieurs poids, & de plusieurs
couleurs: ce qui fait qu'ils ont rempli
leurs Ecrits d'Allégories, à l'égard du
Vulgaire seulement: & si pourtant ils n'ont
jamais menti; mais ils ont parlé comme ils
G iij
@

78 Entretien du Roi Calid,
ont trouvé à propos de le devoir faire, &
comme ils l'entendaient effectivement entre
eux; afin de cacher leur Secret, & de le
rendre inintelligible aux autres.
CALID. En voilà assez touchant la Nature & la Substance du Magistère. Je
vous prie de m'expliquer maintenant sa
couleur, & de m'en parler clairement, sans
embarrasser votre discours d'Allégories, ni
de Similitudes.
MORIEN. Les Sages avaient toujours accoutumé de faire leur Azot ou
Alun, de lui & avec lui; mais ils le faisaient
avant que de teindre aucune chose
par son moyen. Bon Roi, c'est vous en
dire assez en peu de mots. Que si vous
souhaitez que nous reprenions les autorités
des Anciens, pour vous en donner
un exemple, écoutez ce que dit le Philosophe
Datin: Notre Laiton, quoiqu'il soit
premièrement rouge, est néanmoins inutile,
s'il demeure en cet état; mais si de
rouge qu'il est, il est changé en blanc, il
vaudra beaucoup. C'est pourquoi le même
Datin dit à Eutichez: O Eutichez, tiens
ceci pour tout assuré, & ajoutes-y une ferme
croyance. Car les Sages en ont parlé
ainsi: Nous avons déjà ôté la noirceur &
fait paraître la blancheur avec le Sel Nitre
(ou Sel de Nature) & l'Almizadir, c'est-
à-dire le Sel Ammoniac, qui est froid &

@

et du Philosophe Morien 79
sec, & nous avons fixé la blancheur. C'est
pourquoi nous lui donnons le nom de Boreza,
qui veut dire en Arabe Tincar. Hermès
confirme cette autorité du Philosophe
Datin, en disant: La noirceur est ce qui
paraît d'abord ; puis avec le Sel Nitre suit
la blancheur; au commencement il fut
rouge, puis à la fin il fut blanc. Ainsi sa
noirceur lui est entièrement ôtée; & enfin
il est changé en un rouge brillant. Et Marie
dit: Lorsque le Laiton est brûlé avec
le Soufre, & qu'une mollesse est répandue
sur lui, étant dissous, en sorte que son ardeur
soit ôtée, alors toute son obscurité &
sa noirceur est chassée de lui; & ainsi il est
changé en Or très pur. Le même Philosophe
Datin dit encore; Si le Laiton est brûlé
avec le Soufre, & qu'une mollesse se répande
souvent par-dessus; lors, avec l'aide
de Dieu, sa nature se changera en mieux,
deviendra plus parfaite qu'elle n'était.
Un autre Philosophe dit: Lorsque le pur
Laiton est cuit durant un si longtemps,
qu'il vienne à être luisant comme sont les
yeux de poisson, on doit espérer qu'en
cet état, il sera utile; & sachez qu'alors
il retournera à sa nature première. Un autre
dit pareillement: Plus une chose est lavée,
plus elle paraîtra claire; c'est-à-dire
meilleure. Et si le Laiton n'est point lavé,
il ne paraîtra point clair ni transparent, &
G iiij
@

80 Entretien du Roi Calid,
il ne reprendra point sa couleur. Marie dit
aussi: Rien ne peut ôter au Laiton son
obscurité ou sa couleur: mais l'Azot est
comme sa première couverture. Cela s'entend
quand sa cuisson se fait; car pour lors
l'Azot colore le Laiton & le rend blanc. (1)
Mais le Laiton reprend sa domination sur
l'Azot en le changeant en vin, c'est-à-dire,
en le rendant rouge comme du vin. Un
autre Philosophe dit tout de même: Que
l'Azot ne peut ôter substantiellement la
couleur au Laiton, ni le changer, si ce
n'est seulement en apparence; mais que le
Laiton ôte à l'Azot sa blancheur substantielle,
parce qu'il a une force merveilleuse,
qui paraît par-dessus toutes les couleurs.
Car quand les couleurs sont lavées, & que
l'on ôte la noirceur & l'ordure, en sorte
que le blanc paraisse, après cela le Laiton
a domination sur l'Azot, (2) & il rend l'Azot
rouge. Le Philosophe Datin dit aussi:
Que toutes choses ne procèdent que de
lui, que tout est avec lui, & que toute
Teinture vient de son semblable. Le Philosophe


(1) L'Azot, qui est pris | de l'Or. M. Salomon. en cet endroit pour le second | (2) L'Azot a domination Mercure des Philosophes, | sur le Laiton, lorsque est ce qui se forme le | la Composition est Eau, premier de la dissolution du | & second Mercure des Philosophes, corps de l'Or, & ainsi, c'est | par la dissolution sa première couverture, je | de l'Or, que le premier veux dire, ce qui fait qu'il | Mercure a faite. M. Salomon. perd la figure & la couleur |
@

et du Philosophe Morien 81
Adarmath dit tout de même: Les
anciens Sages n'ont donné tant de différents
noms à ces choses, & ne se sont servis
de tant de Similitudes, pour les expliquer,
que pour vous faire connaître que
la fin de cette chose rend témoignage de
son commencement, & son commencement
de sa fin, (1) se faisant ainsi connaître mutuellement
l'un l'autre ; & afin que vous
sachiez aussi que tout cela n'est qu'une
seule chose, laquelle a pourtant un Père
& une Mère, & son Père & sa Mère la
nourrissent, & lui donnent à manger. Et
néanmoins ce n'est pas une chose qui puisse
être nullement différente de son Père & de
sa Mère. Eutichez dit aussi: Comment se
peut-il faire que l'Espèce soit teinte de son
Genre? Le Philosophe Datin dit tout de
même: D'où est ce qui est sorti de lui, & ce
qui retournera en lui?
CALID. En voilà assez touchant la nature de la Pierre & sa couleur. Disons
maintenant quelque chose de sa Composition
naturelle; de ce qu'elle paraît à l'attouchement;


(1) Il veut dire qu'il y a | l'Oeuvre, doit nécessairement une grande ressemblance | avoir bien commencé. entre la première & la seconde | Le commencement, Opération, comme | c'est-à-dire, la Composition il le dit plus clairement ensuite. | du premier Mercure, Qui a bien commencé, | étant ce qu'il y a de plus finira bien, pour peu | difficile à connaître & à qu'il sache le Régime du | faire. M. Salomon. feu. Comme celui qui fait |
@

82 Entretien du Roi Calid,
de son poids, & de son
goût.
MORIEN. Cette Pierre est molle à l'attouchement; & elle est plus molle que
n'est son Corps. Mais elle est fort pesante,
& elle est très douce au goût, & sa nature
est aérienne.
CALID. Qu'elle est son odeur devant qu'elle soit faite, & après qu'elle est
faite?
MORIEN. Avant qu'elle soit faite, elle a une odeur forte, & elle sent mauvais;
mais après qu'elle est faite, elle a
bonne odeur. Ce qui a fait dire au Sage:
Cette Eau ôte l'odeur du Corps mort, &
qui est déjà privé de son Ame; car le
Corps en cet état sent fort mauvais, ayant
une odeur telle qu'est celle des tombeaux.
C'est pourquoi le Sage dit: Celui qui aura
blanchi l'Ame, qui l'aura fait monter une
seconde fois, qui aura bien conservé le
Corps, & en aura ôté toute l'obscurité, &
qui l'aura dépouillé de sa mauvaise odeur,
il pourra faire entrer cette Ame dans le
Corps; & lorsque ces deux parties viendront
à s'unir ensemble, il paraîtra beaucoup
de merveilles. C'est pourquoi lorsque
les Philosophes s'assemblèrent devant
Marie, quelques-uns d'eux lui dirent: Vous
êtes bienheureuse, Marie, parce que le divin
Secret caché, & qui est toujours honoré,

@

et du Philosophe Morien 83
vous a été révélé. (1)
CALID. Expliquez-moi, je vous prie, comment se fait le changement des Natures;
je veux dire comment ce qui est en
bas monte en haut, & comment ce qui est
en haut descend en bas; de quelle manière
l'un s'unit tellement à l'autre, qu'ils se mêlent
ensemble, & ne sont plus qu'une même
chose. Dites-moi aussi qui est la cause de
ce mélange; comment cette Eau bénie
vient laver, arroser & nettoyer le Corps
de la mauvaise odeur. Car c'est là l'odeur
que l'on dit ressembler à celle des tombeaux,
où l'on ensevelit les Morts?
MORIEN. C'est cela même dont le Philosophe Azimaban eut raison de dire,
quand Oziambe lui demanda, comment
cette chose-la se pouvait appeler naturellement:
Que son nom naturel était Animal;
& que quand elle avait ce nom, elle
sentait bon, & qu'il ne demeurait ni obscurité
ni mauvaise odeur en elle.
CALID. C'est assez parlé de ce qui concerne en général la recherche du Magistère;


(1) Ceci n'a nulle liaison | toujours honoré, lui avait avec ce qui précède Ainsi | été révélé; & cela à cause il faut qu'il manque quelque | que lorsque l'Ame & le chose en cet endroit. | Corps viendront à s'unir, N'y ayant nulle raison de | on verra beaucoup de merveilles dire à Marie qu'elle était | dans le Vaisseau. M. bienheureuse, parce que | Salomon. le divin Secret caché & |
@

84 Entretien du Roi Calid,
maintenant je vous demande, si
c'est une chose qui soit à vil prix, ou si
elle est chère, & je vous prie de m'en dire
la vérité.
MORIEN. Considérez ce qu'a dit le Sage: Que le Magistère a accoutumé de
se faire d'une seule chose. Mettez donc
cela fortement dans votre esprit, & pensez-y,
& l'examinez si bien, que vous ne
souffriez plus aucune contradiction là-dessus.
Sachez donc que le Soufre Zarnet, c'est-
à-dire l'Orpiment, est bientôt brûlé; &
qu'en brûlant il est bientôt consumé; mais
que l'Azot résiste plus longtemps à la combustion;
car toutes les autres Espèces ou
Matières étant mises dans le feu, en sont
bientôt consumées. Comment pourrez-
vous donc attendre rien de bon d'une chose,
qui est incontinent consumée par l'ardeur
du feu, & qu'il brûle & réduit en
charbon? Je vous avertis encore que nulle
autre Pierre, ni nul autre Germe n'est
propre pour ce Magistère. Mais considérez
si vous pourrez donner un bon régime
à une chose pure & très nette: car sans cela
votre Opération ne produirait rien. Or les
Sages ont ordonné & ont dit, que si vous
trouvez dans le fumier ce que vous cherchez,
vous l'y devez prendre; & que si
vous ne l'y trouvez pas, vous n'avez que
faire de mettre la main à la bourse, parce

@

et du Philosophe Morien 85
que tout ce qui coûte cher est trompeur,
& inutile à cet ouvrage. Mais gardez-vous
bien de faire nulle dépense en ce Magistère,
(1) parce que quand il sera parachevé,
vous n'aurez plus de dépense à faire. C'est
pourquoi le Philosophe Datin dit: Je te
recommande de ne faire nulle dépense dans
le poids des Espèces, ou Matières, & principalement
dans le Magistère de l'Or. Le
même Philosophe dit: Celui, qui pour faire
le Magistère, cherchera quelque autre
chose que cette Pierre, sera comme un
Homme qui voudrait monter à une échelle
sans échelons, ce que ne pouvant faire, il
tombe la tête la première en bas.
CALID. Ce que vous dites là, est- ce une chose rare, où s'il s'en trouve beaucoup?
MORIEN. Il est de ceci ce que dit Le Sage; c'est à savoir, pour le Riche &
pour le Pauvre, pour le Prodigue & pour
l'Avare, pour Celui qui marche & pour
Celui qui est assis. Car c'est une chose que
l'on jette dans les rues, & l'on marche dessus


(1) Il semble qu'il devrait | penser, & surtout dans le y avoir, Garder-vous | Magistère de l'Or. Ce qui ne bien d'épargner la dépense à | peut pourtant se faire sans cause qu'il y a ensuite; Parce | qu'il en coûte plus que ces que quand il sera parachevé, | deux Philosophes ne le font vous n'aurez plus | entendre. Consultez ladessus de dépense à faire. Cependant | Philalèthe, Chap. le Philosophe Datin | XVII. M. Salomon. dit plus bas de ne rien dé- |
@

86 Entretien du Roi Calid,
dans les fumiers où elle est. Ce qui a
été cause que plusieurs ont fouillé dans les
fumiers croyant l'y trouver, & ils ont été
trompés. Mais les Sages ont connu ce que
c'était, & ils ont souvent éprouvé & recommandé
cette chose unique, qui contient
en soi les quatre Eléments, & qui a
domination sur eux.
CALID. En quel Lieu & en quelle Minière doit-on chercher cette chose pour la
trouver?
Ici Morien se tût, & baissant la tête, il songea longtemps ce qu'il devait répondre au
Roi. Enfin se redressant, il dit.
O Roi, je vous confesse la vérité, que Dieu, par son bon plaisir, a créé cette
chose plus remarquable en vous, & qu'en
quelque Lieu que vous soyez, elle est en
vous, & n'en saurait être séparée, &
que tout ce que Dieu a créé ne saurait
subsister sans elle, de sorte que si on la sépare
de quelque Créature, elle meurt tout
aussitôt. (1)
CALID. Je n'entends point ce que vous

(1) La grande Oeuvre | pes, & sans la composition étant faite, comme le font | de ces Eléments, personne tous les autres Mixtes, des | ne peut vivre sans la Matière quatre Eléments, la Terre, | de la Pierre, qui est l'Eau, l'Air, & le Feu; & | la chose dont parle Morien. des trois Principes, le Sel, | Voyez la Note dans le Mercure, & le Soufre, | les sept Chapitres, sur ce & rien ne pouvant subsister | passage, l'Oeuvre est en vous. sans l'union de ces Princi- | M. Salomon. Tome I. p. 19.
@

et du Philosophe Morien 87
venez de me dire, si vous ne me l'expliquez.
MORIEN répondit. Les Disciples d'Hercules lui dirent: Notre bon Maître, les
Sages, nos Prédécesseurs, ont composé
des Livres sur ce Magistère, qu'ils ont laissés
à leurs Enfants, & à leurs Disciples;
nous vous prions donc de ne nous en point
celer l'explication, mais de vouloir, s'il
vous plaît, sans différer plus longtemps,
nous déclarer ce que les Anciens ont laissé
un peu obscur dans leurs Ecrits. Et il leur
dit: O Enfants de la Sagesse! sachez que
Dieu, le Créateur très haut & béni, a créé
le Monde des quatre Eléments, qui sont
tous dissemblables entre eux, & qu'il a mis
l'Homme entre ces Eléments, comme en
étant le plus grand ornement.
CALID. Je vous prie, expliquez-moi encore ce que vous dites là.
MORIEN. Qu'est-il besoin de tant de discours, ô Roi, c'est de vous que se tire
cette chose; c'est vous qui en êtes la Mine;
car elle se trouve chez vous, & pour
vous avouer sincèrement la vérité, on la
prend & on la reçoit de vous. Et quand
vous l'aurez éprouvé, l'amour que vous
avez pour elle s'augmentera en vous. Soyez
sûr que ce que je vous dis là est vrai &
indubitable.
CALID. N'avez-vous jamais connu quelque autre Pierre, qui soit semblable à

@

88 Entretien du Roi Calid,
celle dont nous parlons, & qui ait la vertu
& la puissance de faire comme elle la chose
dont il est question, c'est-à-dire, le Magistère
& la transmutation des Métaux imparfaits,
en Argent & en Or?
MORIEN. Non, je n'en connais nulle semblable à celle-ci, ni qui fasse le même
effet qu'elle. Car elle contient en soi les
quatre Eléments, & elle ressemble au Monde,
& à la composition du Monde, & dans
le Monde il ne se trouve nulle autre Pierre,
qui soit semblable à celle-ci; je veux dire,
qui ait la même Composition & la même
Nature qu'elle. Celui qui cherchera donc
une autre Pierre, dans ce Magistère, il sera
trompé dans son Opération. Il y a encore
quelque chose qu'il faut que vous sachiez:
C'est le commencement de ce Magistère;
car je vous tirerai de toute erreur. Prenez
donc garde de ne pas laisser cette Racine,
& que vous ne cherchiez quelque jour ces
changements, parce que vous ne pourriez
trouver le bien ni le fruit que vous chercheriez.
Je vous avertis encore d'observer
entièrement tout ce qui a été dit ci-
devant.
CALID. O Morien, dites-moi maintenant la qualité de cette Opération ou
Disposition, car après ce que vous venez
de m'apprendre, j'espère que Dieu nous
aidera.
MORIEN
@

et du Philosophe Morien 89
MORIEN. Je vous la dirai comme les Anciens & moi l'avons reçue; car vous
avez raison de me faire cette demande.
Donc pour bien comprendre cette Opération
& la bien faire, il est nécessaire que
dans son Régime, vous en observiez régulièrement
toutes les parties, qui sont
les Dispositions ou Opérations pour l'accomplir,
selon l'ordre dans lequel elles sont
rangées, & comme elles s'entre-suivent naturellement,
sans en omettre aucune. La
première de ces parties c'est l'Accouplement.
La seconde la Conception. La troisième
la Grossesse. La quatrième l'Enfantement,
ou Accouchement. La cinquième
la Nourriture. S'il n'y a donc point d'Accouchement,
il n'y aura point de Conception;
& n'y ayant point de Conception,
il n'y aura point de Grossesse; & n'y ayant
point de Grossesse, il n'y aura point d'Accouchement.
D'autant que l'ordre de cette
Opération ressemble à la production de
l'Homme. Car le Créateur tout-puissant,
très haut & très grand, de qui le Nom soit
béni éternellement, a créé l'Homme, non
pas de parties ou pièces rapportées, comme
est une maison, laquelle est faite de
pièces assemblées, parce que l'Homme
n'est pas fait de pièces artificielles, ni qui
aient subsisté d'elles-mêmes auparavant;
au lieu qu'une maison est bâtie de ces sortes
Tome II. * H
@

90 Entretien du Roi Calid,
de pièces, les fondements, les murailles,
& le toit, qui en font les parties, étant
des choses assemblées par artifice. Mais
l'Homme n'est pas composé de la sorte,
parce que c'est une Créature; c'est-à-dire,
qu'il a en lui une Ame, qui est créée immédiatement
de Dieu. Et lorsque son Essence
se change en sa première conformation, il
passe toujours dans ce changement à un
Etre plus parfait. De sorte que l'Homme
se parfait toujours dans sa production. En
quoi il est bien différent des choses artificielles;
car lorsqu'il se forme, il croît &
augmente de jour en jour, & de mois en
mois, jusqu'à ce que le Créateur très
haut achève de parfaire sa Créature dans
un temps préfix, & dans des jours déterminés.
Et quoi que les quatre Eléments fussent
aussi bien dans la Matière séminale,
dont l'Homme est formé, comme ils sont
dans l'Homme même; néanmoins Dieu le
Créateur a prescrit un terme, & il a limité
un temps, dans lequel il doit être parfait.
Et ce temps étant fini, l'Homme est entièrement
formé. Car telle est la Force & la
Sagesse du Très-haut. Mais vous devez
savoir sur toutes choses, ô bon Roi, que
ce Magistère est le Secret des Secrets de
Dieu très grand, & que c'est lui qui a confié
& recommande ce Secret à ces Prophètes,
desquels il a mis les âmes en son Paradis.

@

et du Philosophe Morien 91
Que si les Sages, qui sont venus après
eux, n'eussent compris ce qu'ils avaient
dit de la grandeur du Vaisseau dans lequel
se fait le Magistère, ils n'auraient jamais
pu faire l'Oeuvre. (1) N'oubliez donc rien
de tout ce que je viens de vous dire. Je vous
ai fait voir ci-dessus, qu'il n'y a pas beaucoup
de différence entre la manière de
faire ce Magistère, & celle avec laquelle
l'Homme est produit. Et je dis maintenant
qu'en ce Magistère rien n'est animé,
rien ne naît, & rien ne croît, qu'après la
putréfaction, & après avoir souffert de l'altération
& du changement. Et c'est ce qui
a fait dire à un Sage: Que toute la force
du Magistère n'est qu'après la pourriture.
S'il n'est pourri, il ne se pourra liquéfier
ni dissoudre: & s'il n'est dissous, il retournera
dans le néant.
CALID. Que deviendra cela après la putréfaction?
MORIEN. Après la putréfaction, la

(1) Il y a dans l'Original | connaît la qualité de ce de la qualité du Vaisseau; au | Vaisseau, que sans cela, il lieu de quoi j'ai mis de la | est impossible de faire quantité. Parce que c'est | l'oeuvre. Ce qui se rapporte la quantité, ou grandeur, | à ce que Marie dit du tant du Fourneau que de | Vaisseau d'Hermès, qu'il l'Oeuf, que les Philosophes | n'y a que Dieu qui le révèle, ont déterminée. Si | étant une chose divine, ce n'est que Morien parlât | que tous les Philosophes ici du Vaisseau du premier | ont cachée. M. Sa- Mercure, & qu'il voulut | lomon. dire qu'il est nécessaire de | H ij
@

92 Entretien du Roi Calid,
chose deviendra en tel état, que Dieu
tout-puissant, & le Créateur très haut, en
fera la Composition que l'on recherche.
Sachez donc que ce Magistère a besoin
d'être créé & fait deux fois: Et que ce
sont deux Actions & deux Opérations tellement
liées l'une avec l'autre, que quand
l'une d'elles est achevée, l'autre commence;
& que lorsque cette dernière est faite,
tout le Magistère est fait & accompli.
CALID. Comment se peut-il faire que ce Magistère doive être fait & créé deux
fois; puisque vous avez dit auparavant,
que pour le faire il n'y a qu'une Matière,
& qu'une seule voie toute droite?
MORIEN. Ce que j'ai dit est vrai. Car tout le Magistère est fait d'une chose, &
il n'y a qu'une voie & qu'une manière de
le faire: parce que l'une de ces Opérations
est tout à fait semblable à l'autre.
CALID. Quelle est donc cette Opération, par laquelle vous avez dit ci-devant,
que tout le Magistère peut être parfait?
MORIEN. O Roi, je prie Dieu qu'il veuille vous éclairer. Ce que vous me
demandez, est une Opération qui ne se
fait point avec les mains. Et plusieurs Sages
se sont plaints de qu'elle était fort difficile,
& ils ont assuré que si quelqu'un,
par sa science & par son travail, peut découvrir

@

et du Philosophe Morien 93
le moyen de la faire, il saura
tout ce qui est nécessaire pour l'accomplissement
de l'Oeuvre, & qu'il lui sera facile
de l'achever: Et au contraire, que celui
qui ne la pourra trouver, ni par sa science,
ni par son travail, ignorera entièrement
tout le Magistère.
CALID. Quelle est donc cette admirable Opération?
MORIEN. Si vous considérez & examinez sérieusement ce que les Sages en ont
dit, vous pourrez aisément la connaître.
Car voici comment ils en ont parlé. Cette
Opération est un changement des Natures,
& un mélange, ou mixtion admirable de
ces mêmes Natures; c'est-à-dire, du Chaud
& de l'Humide, avec le Froid & le Sec, qui
se fait par une Disposition ou Opération
fort subtile.
CALID. Puisque cette Opération ne se fait point par la main des Hommes, dites-moi
donc avec quoi elle se peut faire?
MORIEN. Cette Opération ou Disposition se fait de la manière que le Sage
l'a dit. C'est à savoir, Que l'Azot & le
Feu lavent & purifient le Laiton, & lui
ôtent entièrement son obscurité. Car le Sage
en parle ainsi: Si vous savez bien régler &
proportionner le Feu, avec l'aide de Dieu,
l'Azot & le Feu vous suffiront en cette
Opération. Et de là vient qu'Elbo, surnommé

@

94 Entretien du Roi Calid,
le Meurtrier, dit: Blanchissez le
Laiton, & rompez vos Livres, de crainte
que vos coeurs ne soient déchirés.
CALID. Cette Opération, ou Disposition, est-elle devant ou après la putréfaction?
MORIEN. Elle précède la putréfaction; mais il n'y a point d'autre Opération
avant elle.
CALID. Qu'est-ce donc? MORIEN. Toute notre Opération n'est autre chose, & ne consiste qu'à tirer
l'Eau de la Terre, & à remettre ensuite
cette Eau sur la Terre, jusqu'à ce que cette
Terre pourrisse. Car cette Terre se pourrit
avec l'Eau & s'y nettoie. Et après qu'elle
est nettoyée, le Régime de tout le Magistère
sera entièrement achevé, avec l'aide
de Dieu. Car c'est là l'Opération des Sages,
laquelle est la troisième partie de tout
le Magistère. Je vous avertis encore que
si vous ne nettoyez parfaitement bien le
Corps impur: si vous ne le desséchez: si
vous ne le rendez bien blanc: si vous ne
l'animez, en y faisant entrer l'Ame: &
vous ne lui ôtez toute sa mauvaise odeur,
de sorte qu'après avoir été nettoyé, la
Teinture ne tombe sur lui, & ne le pénètre,
vous n'avez rien fait du tout dans le
Magistère, n'en ayant pas bien Observé le
Régime. Sachez de plus que l'Ame entre

@

et du Philosophe Morien 95
bientôt dans son Corps, quoi qu'elle ne
s'unisse pourtant en nulle manière avec un
corps étranger.
CALID. Dieu le Créateur soit toujours à notre secours; mais vous, ô Philosophe
enseignez-moi, je vous prie, la seconde
Opération, & dites-moi si elle commence
où finit la première?
MORIEN. Oui, cela se fait comme vous l'avez dit. Car quand vous aurez nettoyé
le Corps impur, de la manière qu'il a
déjà été dit, mettez ensuite avec lui la quatrième
partie de Ferment, à proportion de
ce qu'il est. Or le Ferment de l'Or, c'est
l'Or, comme le Pain est le Ferment du Pain.
Après quoi mettez le cuire au Soleil, jusqu'à
ce que ces deux choses soient si bien
unies, qu'elles ne soient plus qu'un même
Corps: Puis, avec la bénédiction de Dieu,
vous commencerez à le laver. Pour le blanchir,
vous prendrez une partie de la chose
qui fait mourir, que vous cuirez durant
trois jours, & prenez garde de n'oublier,
ni de rien retrancher à ces jours-là. Et il
faut que le feu brûle & échauffe continuellement
& également, de sorte qu'il n'augmente
ni ne diminue; mais qu'il soit doux
& toujours égal, pendant tout son temps:
autrement il en arriverait un grand dommage.
Après dix-sept nuits, visitez le
Vaisseau, dans lequel vous faites cuire

@

96 Entretien du Roi Calid,
cette Composition. Otez-en l'Eau, que
vous trouverez dedans; mettez-y en d'autre,
& faites la même chose trois fois. Mais
il faut que le Vaisseau soit toujours dans le
Fourneau, sans en bouger, jusqu'à ce que
le temps de la fermentation de l'Or soit accompli,
& jusqu'à ce qu'il soit poussé
à la huitième partie de sa Teinture. Et
après vingt nuits, quand on l'aura tiré &
bien desséché, cela s'appelle en langue
Arabe vexir. Ensuite prenez votre Corps,
que vous avez lavé & préparé, & le mettez
adroitement sur un Fourneau, afin que
là il soit tous les jours arrosé dans son Vaisseau,
avec la quatrième partie de la chose
mortifère, ou qui tue, que vous aurez lors
toute prête, prenant bien garde que la flamme
du feu ne touche votre Vaisseau; car
tout serait perdu. Tout cela étant fait, posez
avec adresse votre Vaisseau dans un
grand Fourneau, & faites du feu sur l'ouverture,
qui brûle continuellement & également
durant deux jours, sans l'augmenter
ni le diminuer: après quoi, il faudra l'ôter
du Fourneau, avec tout ce qui est dedans;
parce qu'avec l'aide de Dieu, l'Opération
est faite pour la seconde fois.
CALID. Nous ferons tout comme vous le dites, que le nom du Seigneur soit
béni.
MORIEN. O bon Roi, vous devez encore
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et du Philosophe Morien 97
encore savoir, que toute la perfection de
ce Magistère consiste à prendre les Corps,
qui sont conjoints & qui sont semblables.
Car ces Corps, par un artifice naturel, sont
joints & unis substantiellement l'un avec
l'autre, & ils s'accordent, se dissolvent,
& se reçoivent l'un l'autre, en s'amendant
& se perfectionnant mutuellement; de
sorte que toute la violence du feu ne sert
qu'à les rendre plus beaux & plus parfaits.
Ainsi après que celui qui s'applique à rechercher
la Sagesse, connaîtra parfaitement
comment il faut prendre ces Corps,
les dissoudre, les bien préparer, les mêler
& les cuire, il doit savoir ensuite le Régime
du feu, & les degrés de chaleur, qu'il
leur faut donner; de quelle manière son
Fourneau doit être fait ; comment il doit
allumer son feu; c'est-à-dire, en quel lieu
du Fourneau il le doit faire; combien de
jours ce feu doit durer, & la dose ou le
poids de ces Corps (c'est-à-dire, combien
il en faut mettre de chacun) parce que s'il
y procède avec prudence & raison, il
viendra à bout de son dessein, avec l'assistance
de Dieu. Mais qu'il se donne bien
de garde de se hâter, & qu'il agisse avec
prévoyance & raison; & surtout qu'il ait
une ferme espérance. Or c'est le Sang; qui
unit principalement & fortement les Corps,
parce qu'il les vivifie, qu'il les conjoint,
Tome II. I
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98 Entretien du Roi Calid,
& qu'il les réduit en un seul & même Corps.
C'est pourquoi, durant fort longtemps on
doit faire & entretenir un feu fort doux,
qui soit toujours égal en toute sa durée:
parce que le feu, qui par sa chaleur pénètre
d'abord le Corps, l'a bientôt consumé.
Mais si l'on ajoute des fèces de verre, elles
empêcheront les Corps, qui seront changés
en Terre, d'être brûlés. Car lorsque
les Corps ne sont plus unis à leurs Ames, le
feu les a bientôt brûlés. Mais les fèces de
verre sont très propres à tous les Corps;
parce qu'elles les vivifient, les accommodent;
& en faisant passer quelque chose de
quelques-uns de ces Corps dans les autres,
elles les empêchent d'être brûlés, & de
ressentir trop l'effet de la chaleur. (1) Or


(1) Ce que Morien appelle | fait les mêmes effets dans Eudica, & que l'Interprète | l'Oeuvre que ce qu'il vient a expliqué les fèces | d'appeler Sang, ayant dit, de verre, est une chose, | que ce qui unit principalement dont nul autre Philosophe | & fortement ces Corps c'est le n'a parlé, au moins que je | Sang, parce qu'il les vivifie & sache. Ainsi il faut que ce | les conjoint, n'en faisant qu'un soit un terme du nombre | seul Corps. D'où il est évident de ceux que les Auteurs de | qu'il veut parler du la Science ont déguisés. Il | premier Mercure des Philosophes, n'est pas difficile néanmoins | qui dissout l'Or, d'en découvrir la | qui le vivifie, & qui le garantit signification, par les vertus | de la combustion. qu'il attribue à cette | Car comme il est dit dans Eudica. Car puisqu'elle vivifie | le grand Rosaire, l'Eau les Corps, qu'elle les | empêche le Terre d'être brûlée, unit, & qu'elle les garantit | la Terre lie & arrête l'Eau, de la combustion, elle | l'empêchant de fuir; & après
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