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Réfer. : AL1907
Auteur : Roger Bernard.
Titre : Paris et l'Alchimie.
S/titre : .

Editeur : Umbra Solis. Xxxxx.
Date éd. : 1981 .


**** A T T E N T I O N ****

Ce document étant sujet à droits d'auteur, n'est composé que du début, et des tables éven-
tuelles. Reportez-vous aux références ci-dessus
pour vous le procurer.

**** A T T E N T I O N ****



PARIS ET L'ALCHIMIE propose à la fois
une étude, une série de récits et une longue
promenade guidée dans Paris.

La première partie est la présentation d'un
mythe, c'est un voyage dans l'intemporel.

En second lieu, les récits de la vie des
grands alchimistes qui ont oeuvré à Paris
déroulent le fil de leur temps. Obscurs ou
illustres, anciens ou modernes, clairs ou
mystérieux, Thomas d'Aquin et Flamel,
Beausoleil et le très étrange comte de
Saint-Germain...

La troisième partie, c'est la plongée dans le
labyrinthe de Paris. Visite guidée, apprentissages
d'un regard neuf, enquêtes patientes,
navigations mystérieuses... Comme
il vous plaira.

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A la mémoire du docteur Henri Hunwald
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Paris et l'alchimie
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(C) 1981, Editions Williams-ALTA.
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Bernard Roger

Paris et l'alchimie


UMBRA SOLIS
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Introduction

Du 17e au 22e verset, le chapitre IV de la Genèse semble porter le souvenir d'événements qui ont marqué l'origine des temps historiques, tout au long de cette période « néolithique »
au cours de laquelle, en Occident, se développaient parallèlement l'agriculture, la
sédentarisation de l'habitat et les techniques métallurgiques : le premier fils d'Adam, le
laboureur Caïn, bâtit la première ville, à laquelle il donne le nom de son fils Hénoch,
dont le descendant Toubal-Caïn, le forgeron, est présenté comme le père de tous les artisans
du bronze et du fer. En quelques lignes sont ainsi résumés plusieurs siècles de l'histoire
de l'humanité, au cours desquels se cristallisaient des mythes, tandis que les hommes
établissaient entre eux et avec la nature des réseaux de relations, qui jusqu'à nos jours
ont constitué les infrastructures de leurs croyances, de leur connaissance de l'univers et
de leurs rapports sociaux.
On sait depuis les recherches de J.-P. Rossignol, au siècle dernier, que les techniques métallurgiques étaient à leur origine inséparables de recherches théurgiques, d'ordre
sacerdotal. Dans ses Aspects de l'alchimie traditionnelle, René Alleau a montré qu'elles étaient
liées à l'initiation à des mystères et qu'elles avaient vraisemblablement constitué les bases
antiques de l'alchimie opérative. S'il en est ainsi, il est permis d'admettre qu'au cours d'une
même période dont il est impossible d'évaluer la durée se soient développées côte à côte
la culture des champs et les agglomérations humaines où se faisaient les échanges de
denrées, tandis que se trouvaient établis les fondements du Grand Oeuvre auquel la tradition
a conservé le nom d'agriculture céleste.
Comment, dans ces conditions, être surpris de retrouver, dans les légendes relatives aux origines et au développement d'une grande ville, des thèmes appartenant de toute
évidence au répertoire de l'enseignement alchimique ? Dans ce domaine, il est vrai, Paris
se présente comme un modèle de premier ordre.
Comme toutes les grandes villes, Paris est avant tout un labyrinthe, attirant le voyageur vers un centre où l'on devine la présence intense de clefs dont certaines rencontres semblent
constituer les ombres portées sur la vie quotidienne. Ne saurait-on retrouver, parmi ces
clefs invisibles, quelques-unes de celles qui donnent accès à l'« Entrée ouverte au Palais
fermé du Roi » dont parlait Philalèthe ?

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S'il est vrai que parfois les murs ont des oreilles, il est beaucoup plus certain qu'ils ont des lèvres, parlant pour qui sait les entendre, mieux que les textes, cette fameuse langue
des oiseaux que ne saurait méconnaître celui qui veut utilement cheminer dans les sentiers
d'Hermès. Langue bouleversante, où subit plus d'une éclipse le principe d'identité sur lequel
repose notre trop orgueilleuse logique. Les anciens l'appelaient aussi langue de nature parce
que c'est celle que parlent tous les êtres vivants : aussi éloignée du discours philosophique
que du langage scientifique de nos contemporains, elle semble beaucoup plus proche de
la musique, où une même note peut prendre des valeurs très différentes selon l'instrument
qui la produit, l'accord, la mélodie ou le rythme.
Les Adeptes ont toujours utilisé cette langue universelle dans la rédaction de leurs ouvrages. On ne saurait douter qu'elle était employée également dans les messages qu'ils ont su
disperser sur les monuments des villes, dans les légendes et parfois même aussi dans ce
que nous appelons l'Histoire. Peut-être en retrouverons-nous les traces au cours d'une
promenade dans les rues de Paris. Elle porte avec elle, toujours vivants, les éléments
essentiels de l'enseignement oral de l'alchimie qui, pour ne pas être une « science exacte »
au sens actuel du terme, n'en est pas moins une science réelle : tous ceux qui l'ont pratiquée
confirment que sa technique opératoire a pour but de contribuer, en prenant pour base
le support concret de matières minérales et métalliques, à la conception et à la naissance
d'un corps nouveau que, sans l'intervention de l'« art » qui vient l'aider, la nature seule
est incapable d'engendrer. Corps pondérable mais gorgé d'énergie, connu sous le nom de
pierre philosophale et parfois qualifié miracle du monde, en raison de vertus qui ont été, au
cours de l'Histoire, l'objet de trop de témoignages pour qu'on soit autorisé à les classer
sans examen dans le tiroir des chimères.
Envisager les rapports de Paris et de l'alchimie, c'est peut être à la fois redécouvrir à la « ville-lumière » des facettes qui depuis ses origines scintillent dans une ombre discrète,
et chercher un trajet dans le parc plein de broussailles de la belle au bois dormant.

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En automne, quand le matin est ensoleillé, quittez l'endroit où vous êtes. Remontez à
pied les quais de la Seine, du pont de la Concorde au pont de la Tournelle. Vous n'oublierez
jamais la couleur bleue de l'air autour de l'île de la Cité, un brouillard léger qui appartient
autant à la terre qu'au ciel : doucement il unit l'un à l'autre dans d'incertaines limites,
comme si la terre descendait du ciel, ou comme si le ciel s'élevait de la terre.
De vos yeux vous verrez ce fameux « air de Paris » que certains ont tant aimé respirer
- celui-là dont Marcel Duchamp a empli une ampoule de cinquante centimètres cubes
pour l'emmener aux Etats-Unis, en cadeau précieux pour ses amis.
L'« air de Paris » : image aux multiples résonances, autant pour ceux qui le connaissent
que pour ceux qui l'imaginent. Evocation d'une atmosphère étonnamment vibrante, d'un
lieu inspiré, riche en fulgurances, où plus qu'ailleurs se produisent les rencontres, où
les échanges éclatent en rayons qui se projettent sur le reste du globe : « La fonction de
Paris, écrivait Victor Hugo en 1867, c'est la dispersion de l'idée. Secouer sur le monde
l'inépuisable poignée de vérités, c'est là son devoir, et il le remplit. Faire son devoir est
un droit. Paris est un semeur. Où sème-t-il ? Dans les ténèbres. Que sème-t-il ? Des
étincelles. Tout ce qui, dans les intelligences éparses sur la terre, prend feu çà et là et
pétille est le fait de Paris. Le magnifique incendie du progrès, c'est Paris qui l'attise.
Il y travaille sans relâche. »
Dans le domaine des faits comme dans celui des idées, Paris a toujours été pour le monde
un centre de mutations.
Paris n'est pas vraiment une ville française : c'est avant tout le lieu des rendez-vous fortuits
de toutes les nations, où le plus parisien peut avec indifférence être breton, tchèque ou
cubain ; avant tout, un lieu de croisement, inscrit depuis fort longtemps dans la


Evolution de Paris selon les plans
publiés dans le Traité de la police de
Nicolas de Lamare (1705) : sur la rive
gauche de la Seine, le « Temple d'Isis
ou de Cérès », et au sud, sur ce qui
deviendra le cardo puis la rue saint-
Jacques, le « Temple de Mercure »
(Lutèce ou le premier plan de la ville de
Paris).

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topographie, par la rencontre de deux voies très anciennes : dans la direction est-ouest,
la voie fluviale de la Seine et de la Marne ; dans la direction nord-sud, une voie terrestre
naturelle descendant du plateau de « France » au nord, passant entre les hauteurs de
Montmartre et de Belleville, vers un plateau rattaché au sud à la « montagne »
Sainte-Geneviève, chemin jalonné par une série de buttes qui rendaient la marche plus
facile dans ces lieux alors marécageux : les hauteurs des actuelles églises Saint-Martin
et Saint-Merry, et de Saint-Jacques de la Boucherie.
C'est au centre de ce grand X que naquit Lutèce dans ce qui est devenu l'île de la Cité.
Faut-il voir, pour la future « Ville-Lumière », le signe d'une singulière prédestination,
dans la présence de ce croisement auquel, dans un contexte plus général, Fulcanelli a
consacré dix pages de ses « Demeures philosophales » ? « Le X grec et le X français
représentent l'écriture de la lumière par la lumière même, la trace de son passage, la
manifestation de son mouvement, l'affirmation de sa réalité. C'est sa véritable
signature. »... « Tous les corps de la nature, tous les êtres, soit dans leur structure, soit
dans leur aspect, obéissent à cette loi fondamentale du rayonnement, tous sont soumis
à cette mesure. »
Cette loi de l'organisation de la matière minérale, végétale et animale, pourquoi serait-il
interdit de la découvrir également dans le domaine de la géographie humaine ? Tout
se passe comme si le croisement des voies de communication sur le territoire des Parisii
avait signé le lieu où devait se développer la grande ville, qui est toujours restée un
carrefour d'où sont partis au cours de l'histoire de si nombreux messages.
Si la transmission des messages est proprement l'affaire de Mercure ou d'Hermès (1), il
convient de se rappeler que chez les Anciens, à Athènes comme à Rome, le « messager
des dieux » avait parmi ses multiples fonctions celle de garder les carrefours : on
rencontrait fréquemment son image à la croisée des chemins, dans les forêts et les
campagnes. Il en fut de même pour Hécate, la sombre déesse dont le pouvoir s'étendait,
comme celui d'Hermès, dans le ciel, où elle était figurée par la lune, sur la terre et dans
les enfers.
Il se trouve que l'origine et le destin de Paris, carrefour du monde, paraissent étroitement
liés, que l'on veuille écouter les légendes ou entendre l'histoire, aux puissances naturelles
évoquées par ces divinités auxquelles chaque peuple a donné des noms qui lui étaient propres.


1. Hermès, proche du grec hermèneus: celui
qui fait comprendre, celui qui traduit, est
entre autres choses l'interprète, le traducteur,
le truchement, dans tous les sens du terme
et dans tous les domaines.

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Mercure et Paris




A u livre VI de ses Commentaires sur la guerre des Gaules, César donne quelques indications sur les cultes
pratiqués dans le pays qu'il est alors en train de conquérir :
« Le dieu qu'ils honorent le plus est Mercure. Ses statues sont
les plus nombreuses. Ils le regardent comme l'inventeur de
tous les arts, comme le guide des voyageurs sur les routes,
comme le plus capable de faire gagner de l'argent et prospérer
le commerce. »
Il est bien certain que c'est avant tout pour des raisons politiques que César a donné des noms latins aux dieux de
ses adversaires. Cette première annexion verbale devait
précéder le stade de l'assimilation ultérieure, comme le
voulait le processus habituel de la conquête romaine : ne pas
détruire, mais assimiler la culture des peuples soumis, comme
une nourriture, faisant ainsi disparaître leurs caractères
propres sous la bannière de la métropole.
Cet immense rideau tiré sur l'histoire de la Gaule pré-romaine ne doit pas nous faire oublier que sous le nom
latin de Mercure ont dû se cacher une ou plusieurs figures
gauloises, dont les attributs et les fonctions répondaient en
partie à ceux du dieu romain.
Le problème du « Mercure gaulois » a été longtemps débattu, sans qu'une solution satisfaisante ait encore été
proposée, pour la bonne raison que le rapprochement ne peut
jamais être qu'approximatif entre des dieux appartenant au
génie de peuples différents. J. de Vries a évoqué Lug (1), souvent
représenté à l'époque gallo-romaine sous les traits de Mercure,
Teutatès dont les caractères belliqueux le rapprochent autant
de Mars, auquel on le trouve associé sur quelques inscriptions
votives dans les pays celtes. Il semble que le « dieu
tricéphale », dont une représentation, découverte à Paris, se
trouve actuellement au musée Carnavalet, ait aussi correspondu
à ce rôle dans la mesure où il évoque le triple pouvoir
d'Hermès, qui s'étendait dans le ciel, sur la terre et dans
l'empire des morts dont il était le guide.
Aux temps gallo-romains, il est très vraisemblable que deux temples de Mercure, au moins, aient existé tout près

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de Lutèce, sur le territoire des Parisii : l'un au sud, sur la rive
gauche de la Seine, sur l'actuelle montagne Sainte-Geneviève
; l'autre au nord, sur la rive droite, sur la colline appelée
depuis Montmartre. Leur existence au IIIe siècle de notre ère
est évoquée dans les récits légendaires de la vie de saint
Denis : le premier évêque de Paris aurait dit sa première
messe non loin du temple de la rive gauche et terminé son
existence en martyr aux pieds de celui de la rive droite qui,
selon certains, aurait donné à la célèbre butte le nom que
d'autres attribuent à Mars, auquel un temple était consacré (2)
dans le proche voisinage.
Lutèce était donc gardée, au nord et au sud, par deux temples de Mercure construits sur les deux « montagnes » ;
le premier dominait la route qui va vers la Belgique, le second
celle qui vient des régions méditerranéennes.
Lieu de rencontre des voyageurs, carrefour d'idées, messagère pour le monde occidental, Paris possède les
attributs du dieu antique qui a marqué son sol, le protecteur
des voyageurs, le gardien des carrefours et le messager sans
repos des immortels, des vivants et des morts : le caractère
mercuriel de la ville ne paraît pas douteux. Le fait est confirmé
par son thème zodiacal, dressé au XVIIe siècle par Nicolas
Bourdin et orienté par le colonel Caslant et Eudes Picard :
« Paris est placé sous la domination de Mercure à un triple
point de vue. L'ascendant et le milieu du ciel ont pour signes
la Vierge et les Gémeaux, domiciles de Mercure. Le 15e de
la Vierge, point horoscope, est exactement le lieu d'exaltation
de Mercure. » Eudes Picard ajoute que « cette signature n'est
pas unique. L'intervention de Vénus, maîtresse du décan,
ajoute aux dons naturels la grâce, le goût, le souci de plaire.
Vénus dans la Vierge se dépouille de son sensualisme. Elle
devient stérile au sens physiologique du mot et fait tourner
au profit des idées ses attributions fécondes. Elle serait donc
elle-même une vierge tutélaire et inspirée. Et voici que la
noble figure de sainte Geneviève se dresse à l'orient de la
ville qu'elle patronne... Paris, comme Athènes, est donc
protégée par une Vierge (3) ».
Si le thème astrologique de Paris nous montre la ville sous la double domination de Mercure et de Vénus, il convient
de noter que dans les représentations gallo-romaines Mercure
est fréquemment accompagné d'une déesse dans laquelle les
spécialistes ont reconnu parfois Maia, Diane ou Minerve, plus
souvent Rosmerta (4) : proprement gauloise, son principal
attribut, la corne d'abondance, a fait à juste titre considérer


1. J. de Vries : « La Religion des Celtes ». Paris, Payot, 1963, pp. 58-63.
2. Le nom de Montmartre viendrait selon les premiers de mons Mercurii, selon les seconds
de mons Martis. D'autres trouvent son origine dans le souvenir du martyre de saint
Denis : mons martyrum.
3. Etudes Picard : « Le Thème zodiacal de Paris », in « L'Année occultiste et psychique ». Paris,
1908.
4. Cf. J. de Vries, op. cit., pp. 52 et 126.

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Rosmerta comme une déesse bienfaisante, qui apportait avec
elle richesse et fécondité. Mais son association avec Mercure
porteur du caducée a certainement un sens plus précis dans
un domaine concret dont l'alchimie seule détient les clefs.
Avant d'essayer de distinguer quelques aspects des contours mouvants de cette forteresse, dans l'histoire et dans
l'espace actuel, constatons d'abord qu'un couple divin veille
sur Paris, dont le personnage masculin est celui que
l'antiquité considérait comme le « messager des dieux ». Une
tradition parisienne très ancienne dévoile en partie l'identité
de sa parèdre, cette « vierge » dont parle l'astrologue ; elle
nous apprend qu'il s'agit en réalité de ce même personnage
qui, dans la Grèce ancienne, gardait lui aussi les carrefours,
la redoutable Hécate. Elle nous est rapportée par différents
auteurs.

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Isis et Paris




L a première trace que nous possédions de cette tradition vient du lieu même autour duquel tourne la légende,
transmise par un moine qui vivait à l'abbaye de Saint-
Germain-des-Prés à la fin du IXe siècle et au début du Xe :
Abbon. Au début d'un poème sur le siège de Paris par les
Normands, il lance une apostrophe à la ville, comme on avait
coutume de faire à l'adresse des héros dans les poèmes
épiques : « Lutèce, ainsi te nommait-on autrefois ; mais à
présent ton nom vient de la ville d'Isia, sise au centre du
vaste pays des Grecs, brillante par son port magnifique entre
tous, de cette Isia que hante l'avide Argien, tout assoiffé de
trésors. Un nom bâtard, composé par une sorte de métaplasme
pour toi, sa rivale, dépeint bien ton aspect, ô Lutèce.
Ce nom nouveau que le monde te donne, c'est Paris,
c'est-à-dire pareille à Isia ; avec raison, car elle t'est
semblable (1). »
L'identification de cette Isia a été discutée. G. Lafaye (2) y a vu une allusion au territoire d'Issy sur lequel s'élevait
l'abbaye, tandis que Henry Waquet (3) propose Hysiai, ville
d'Argolide proche d'Argos. Mais c'est plusieurs siècles après
Abbon que l'étymologie qu'il avait proposée sera développée
et révélera sa valeur ésotérique.
L'auteur anonyme d'une note tracée au verso du dernier feuillet du Manuscrit de la continuation d'Aimon, écrit à
Saint-Germain-des-Prés au XIIe siècle, donne une première
approche. Ecrite au XIIIe ou au XIVe, cette note est en deux
parties. La première traite de la composition d'une encre
végétale, la seconde atteste l'existence d'une légende selon
laquelle Isis aurait été adorée à Lutèce et y aurait eu un
temple.
Gilles Corrozet est le premier à avoir apporté quelques détails sur cette question. S'étant proposé de faire une sorte
de « guide » à l'intention des voyageurs et des Parisiens
eux-mêmes, il publie en 1532 son premier livre : « La fleur
des antiquités, singularitez et excellences de la noble et
triumphante ville et cité de Paris, capitale du royaume de
France ». Il y est question d'Isis : « L'autre opinion comment
la ville de Paris fut nommée. Aucun disent que près d'icelle

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ou lieu qu'on dit saint Germain des Prés était un temple
dédié à une idole de la déesse Isis laquelle selon Jehan le
Maire fut reine D'Egypte, et femme du grand Osiris
surnommé Jupiter le juste, et dit que la statue d'icelle est vue
audit lieu de saint Germain des Prés, laquelle chose est
vraie, car plusieurs de notre temps l'ont vue, et était la
statue fort grande, laquelle vulgairement était appelée
l'idole de saint Germain et depuis peu de temps elle a été
ôtée et mussée. Et disent iceux que à cause que ladite cité
était si prochaine dudit temple qu'elle fut nommée Paris,
quasi juxta ysis (qui est a dire jouxte et près de la déesse Isis).
Les autres ont dit que ladite déesse était vénérée à Melun
qui à cette cause était nommée Yseos, et pour ce que ladite
cité de Paris est quasi semblable à celle de la cité de Melun,
tant a l'assiette de la cité entre les deux eaux comme de la
ville, qu'elle fut à cette cause appelée Paris, quasi par isis,
c'est-a-dire pareille à celle D'Yseos, qui depuis fut Melun
appelée, quasi mille et un, pour ce qu'il y avait déjà mille et
un an qu'elle avait été premièrement fondée quant le nom
lui fut donné. »
Voilà comment Isis entra dans l'histoire écrite de Paris, portée sans doute par une longue tradition orale.
En 1612, l'abbé du Breul reprenait ce thème à son tour et le développait dans son Théâtre des Antiquités de la ville de
Paris : « Au lieu où le roi Childebert fit construire l'église Saint
Vincent, à présent dite de Saint Germain, et à laquelle il
donna son fief d'Issy, la commune opinion est, qu'il y avait
le Temple d'Isis, femme de Osiris, autrement dit Jupiter le
Juste, et que d'icelle le village d'Issy a pris son nom. Où se
voit encore un ancien édifice et des murailles, que l'on dit
rester du château de Childebert. Et au même village est la
fontaine et chapelle de Saint Vincent, auquel il y avait une
spéciale dévotion, comme fait foi son privilège ci-dessus
mentionné. De l'Eglise fondée par Childebert il n'en reste
rien, si ce n'est le gros clocher qui fait apparence d'une grande
antiquité... La statue ou Idole d'Isis, qui avait toujours été
gardée, non pour l'adorer mais pour remarque d'antiquité du
lieu, fut érigée et posée contre le mur Septentrional de la
nef d'icelle Eglise, et y a demeuré jusques en 1514, que
Messire Guillaume Briçonnet, Evêque de Meaux et Abbé
du dit Monastère la fit ôter, sur la remontrance que lui fit
le Secretain Frère Jean, surnommé le Sage : assurant qu'il
avait trouvé une femme à genoux devant icelle Idole, tenant
une touffée de chandelles allumées, et déplorant quelque
perte qui lui était advenue. Et interrogée qu'elle faisait là,
répondit que des Ecoliers lui avaient donné ce conseil et
dit : Allez à l'idole de saint Germain, et vous trouverez ce qu'avez
perdu... En place de ladite Idole ledit sieur Briçonnet y fit
sceller une grande Croix que l'on y voit encore. »
Le texte de Gilles Corrozet et celui de l'abbé du Breul posent trois affirmations :

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-- l'existence d'un culte à Isis près de Lutèce, avant la
christianisation ;
-- la présence d'un temple à Isis à l'emplacement de
l'actuelle église de Saint-Germain-des-Prés qui lui aurait
succédé, et qui aurait conservé jusqu'en 1514 une statuette
de la déesse ;
-- l'attribution à Isis de l'étymologie des noms d'Issy et de
Paris.
Est-il vraisemblable qu'Isis, d'origine égyptienne, ait pu recevoir un culte en Gaule, sur les bords de la Seine ? La
question, débattue depuis le XVIe siècle, l'est toujours. On
trouve dans Tacite une allusion à ce culte chez les Suèves,
peuple germanique. On ne saurait être surpris que les Gaulois
l'aient reçu de la Grèce quand on sait, par le témoignage de
César, que s'ils n'avaient pas d'écriture ils utilisaient, pour
la rédaction des comptes publics et privés, les lettres
grecques : pourquoi n'auraient-ils pas eu, avec le monde
hellénique, d'autres points communs que l'alphabet ?

D'autre part, on ne saurait nier l'authenticité de toutes les inscriptions d'époque gallo-romaine relevées du XVIe au XVIIIe
siècle dans les pays germaniques, en Flandre, à Soissons, à
Nîmes, où figure le nom d'Isis, comme celle qui fut
découverte en 1882 dans la nef de l'église Sainte-Ursule de
Cologne : sur le socle cubique d'une statue de femme assise,
dont la tête est brisée, on lit très nettement Isidi invicte,
« A l'invincible Isis ». On peut la voir de nos jours au
Römisch-Germanicher Museum de Cologne.
à Paris même, une curieuse découverte fut faite en 1675 dans le jardin de Saint-Eustache, au cours de travaux
entrepris par l'abbé Berrier. Ayant mis au jour, écrit Sauval (4),
« les fondements des murailles d'une enceinte de Paris, qui
probablement avait déjà servi à quelqu'édifice plus ancien,
et plus considérable, comme serait un temple ou un palais »,
il trouva une tête de femme en bronze, coiffée d'une tour.
En 1683, le chanoine de Sainte-Geneviève, Claude du
Molinet, en publiait le dessin et l'identifiait comme étant
« celle que les Grecs ont appelée Io et les Egyptiens Isis...,
que les Romains ont honorée sous le nom de Cybèle, savoir
la Terre ou la Nature même que les Egyptiens ont mariée
avec Osiris qui était le Soleil, pour la rendre féconde et la
mère de toutes les productions qui se forment dans son
sein (5) ».


1. Poème d'Abbon de Saint-Germain-des-Prés sur le siège de Paris par les Normands.
Traduction de Henry Waquet. Paris, 1942.
2. G. Lafaye : « Les Divinités alexandrines chez les Parisii », in Recueil des mémoires publiés
par la Société des antiquaires de France. Paris, 1904.
3. H. Waquet : « Abbon de Saint-Germain-des-Prés et la ville d'Is », in Bulletin philologique
et historique. 1951-1952.
4. Henry Sauval : Histoires et recherches des antiquités de la ville de Paris, p. 56.
5. Claude du Molinet : Nouvelles recherches d'une des plus singulières et des plus curieuses
antiquités de la ville de Paris, dans Recherches curieuses d'Antiquités de Jacob Spon.

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Telle est la féminité majestueuse que nous voyons se profiler à l'origine de la formation de Paris. A Saint-Germain-
des-Prés elle avait un autre visage : « ... une grande Femme
haute, maigre, échevelée : et qui avait la moitié du corps
couverte d'un réseau, étendu par-dessus. D'où souventes fois
j'ai pris sujet de me rendre en mémoire, ce qu'écrit
Plutarque au traité d'Isis et Osiris : qu'en la ville Egyptienne
de Sais, l'image de Pallas, laquelle ils estimaient être cette
même Déesse, avait une telle inscription : Je suis Tout ce qui
a été, qui est, et qui sera jamais : et n'y a encore eu homme
mortel, qui m'ait découverte de mon voile. » Cette description
donnée en 1628 par Sébastien Rouillard (1), qui la tenait d'un
vieux religieux de l'abbaye, complète celle de Corrozet : « Elle
était maigre, haute, noire pour son antiquité, nue sinon avec
quelque figure de linge entassé autour de ses membres. »
Les descriptions de cette statue de femme très primitive, grande et maigre, sans grâce, noire et nue sauf pour une partie
du corps couverte d'un réseau, c'est-à-dire d'un filet, annoncent
une représentation parmi les plus anciennes de la Vierge Noire,
la première peut-être de celles qu'on a pu recenser dans Paris
qui en a possédé au moins cinq, dont trois existent encore
de nos jours : Notre-Dame dessous Terre, placée dans les caves
de l'Observatoire de Paris lors de la première observation
thermométrique qui y fut faite en 1671 ; Notre-Dame de la
Paix, au couvent de Picpus, reproduction de la « Vierge des
Joyeuse » détruite en 1793 ; dans la maison des religieuses
de Saint-Thomas-de-Villeneuve, à Neuilly, est conservée la
Vierge Noire (peut-être est-ce seulement une copie) qui se
trouvait à Saint-Etienne-des-Grès, au sommet de la montagne
Sainte-Geneviève, et a été recueillie par cette communauté
lors du percement de la rue Soufflot.
Paris est sans doute le lieu d'Europe où l'on a pu observer la plus grande concentration de Vierges Noires, ces images
de la toute-puissance féminine d'où les mondes prennent
naissance, nuit au sein de laquelle est caché le jour qui doit
naître, ténèbres dans lesquelles repose toute lumière avant
sa manifestation. Aussi l'a-t-on figurée sous les traits de la
redoutable Hécate, Reine de la Nuit, qui dans le ciel reflète
les rayons des étoiles les plus lointaines, sur la terre garde
les carrefours, à la jonction des différentes voies où peut
s'engager le voyageur, et dans le royaume souterrain où
retourne inéluctablement tout ce qui a vécu, veille auprès
des plus fabuleux trésors.
Au second verset de la Genèse : « la terre était déserte et vide ; et les ténèbres couvraient l'abîme, et le vent de Dieu
battait la surface des eaux », répond le début de la Théogonie
d'Hésiode : « D'Abîme naquirent l'Erèbe et la Nuit. Et de Nuit,
à son tour, Ether et Lumière du Jour. » De l'autre côté de
l'Atlantique, les Indiens Tsimshian rendaient le même
témoignage : « C'était au début, avant la création des êtres
doués de vie qui se trouvent dans notre monde. Il y avait


Cybèle, la « mère des dieux ». Bronze
antique découvert à Saint-Eustache
en 1675. Les ondulations de la
chevelure contrastent avec la rigueur
du dessin des pierres de la tour.
L'édifice paraît triompher des flots.

***

seulement le chef dans le ciel, où ne brillait nulle lumière.
Seuls le vide et l'obscurité... » Il va sans dire que les Gaulois,
dont le calendrier était lunaire, qui ne comptaient pas les
jours, mais les nuits, partageaient ce sentiment répandu chez
tous les peuples, quant à la priorité des ténèbres sur la
lumière.
Si la matière première de tout ce qui existe est dite noire parce que comme dans le noir toutes les couleurs y sont
cachées, elle est aussi reconnue vierge parce que non soumise
au joug de la détermination formelle, et pourtant « sur le
point d'enfanter » puisqu'elle contient toutes les promesses.
C'est le Rien dans lequel gît Tout. Sans « grâce » parce qu'elle
n'a pas de forme, elle est pourtant riche de toutes les beautés.
Ainsi se présentait l'« Idole » de Saint-Germain-des-Prés, noire
et peu attirante, couverte d'un misérable « réseau ».
On comprend que cette primitive « matrice » ait reçu de
ceux qui lui ont rendu hommage une multitude de noms
et d'attributs : chacun correspondait à l'un des aspects sous
lequel elle était considérée (2) : Istar, Astarté, Aphrodite, Vénus,
Déméter, la Mère des dieux, Cérès, Hécate, Diane, la Grande
Mère, Gê ou la Terre, Isis, et de nos jours la « Vierge Marie »
dont la tradition nous dit qu'elle enfanta à minuit dans une
grotte. Il paraît hors de doute que la Rosmerta gauloise en soit,
elle aussi, une image. Son nom pourrait avoir été fortement
influencé par le grec rôsis : force, et meter : mère. Il s'agirait
alors de cette puissante mère antique, la « Grande Déesse » dont
les premières représentations anthropomorphes nous viennent
de l'âge néolithique, bien avant toute figuration d'un
dieu mâle.
Il suffit d'ouvrir n'importe quel ouvrage classique d'alchimie pour s'assurer que les maîtres en cet art ont toujours
présenté le Grand Oeuvre comme une réplique exacte, à
l'échelle de l'expérience humaine, de la création du monde.
Aussi ont-ils trouvé qu'il existait sur terre une matière
particulière, un certain minéral qui joue dans l'élaboration
du petit monde alchimique le rôle du « chaos » dans la
cosmogonie universelle. Dans le Mystère des cathédrales,
Fulcanelli enseigne que les Vierges Noires « figurent, dans la
symbolique hermétique, la terre primitive, celle que l'artiste
doit choisir pour sujet de son grand ouvrage. C'est la matière
première à l'état de minerai, telle qu'elle sort des gîtes
métallifères, profondément enfouie sous la masse rocheuse
(3) ». Ce mystérieux « sujet » est la « mère » du Grand
Oeuvre, un « chaos » dans lequel est contenu en puissance
tout ce qui est nécessaire à sa réalisation. Aussi en porte-t-il


1. Sébastien Rouillard : Histoire de la ville de Melun. Paris, 1628.
2. Il convient de noter que les principes ou les forces auxquels les peuples ont rendu
hommage sont partout les mêmes, mais que les dieux sont différents en fonction des
lieux où ils sont honorés, et suivant les lois qui révèlent la nature du lien que les hommes
ont contracté avec eux.
3. Fulcanelli : « Le Mystère des cathédrales ». 2e éd. Paris, 1957, p. 50

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le nom, ainsi qu'une foule d'autres qui voilent sa véritable
identité dont la découverte fait l'objet de la première quête
du chercheur. C'est la « vierge » et la « mère des métaux »
que les textes décrivent comme un corps noir, cassant, friable,
d'aspect peu attirant, un individu déshérité de la grande
famille des minéraux. Elle est pourtant à l'origine de la
« fontaine de jouvence » dont l'eau dispense aux êtres des trois
règnes « vie, force et santé ».
Dans la nef de Saint-Germain-des-Prés, non loin de l'« idole », il y avait un puits dont l'eau semble avoir possédé
des propriétés analogues. On en trouve la première mention
au Xe siècle, dans le poème d'Abbon qui indique sa situation
et ses vertus : « Du côté des pieds du Saint se trouve un puits,
tel que quiconque boit de son eau, s'il a confiance en son
efficacité, souffrît-il de la fièvre, y trouve un remède sur-le-
champ. » Ce puits, écrit l'abbé du Breul sept siècles plus tard,
« est en la chapelle de St.-Germain, qui est au derrière du
grand Autel, en l'enclos du Choeur de ladite Eglise
maintenant dite Saint-Germain des Prés, et à même
intention jusqu'à aujourd'hui plusieurs fébricitants en boivent
de l'eau, de laquelle on baille aussi à boire aux enfants qui
deviennent éthiques. Et afin que selon le désir des malades
l'effet de leur espérance s'ensuive, le secretain y trempe la
clef de St. Germain, et dit certaines oraisons à ceste fin. »
Le puits de Saint-Germain-des-Prés est maintenant muré
et son eau ne dispense plus à personne ses vertus thérapeutiques.
Elle reste cependant associée au souvenir de l'humble
figure de pierre noircie, qui fut peut-être à l'origine une petite
fée sylvestre près de sa source, avant de devenir la vénérable
Isis. Cette Isis à qui une tradition, trop tenace pour ne pas
être prise en considération, attribue le nom du territoire dont
elle était la protectrice, est celui de la grande ville qui l'a
aujourd'hui complètement recouvert.
Cette tradition, à laquelle on semble s'être particulièrement intéressé à partir de la Renaissance, établit une
frappante analogie entre la fondation de Paris et le fondement
du Grand Oeuvre : ainsi la racine du Parisis serait Isis, comme
celle de la « pierre des philosophes » est cette terre primitive
figurée sous l'aspect de la Vierge Noire. Tout se passe comme
si une volonté s'était manifestée de suggérer quelque
parallélisme entre l'élaboration de cette matière lumineuse
qu'on appelle pierre philosophale et le développement de la
Ville-Lumière dès ses origines.
D'autres légendes le confirment. Elles sont rapportées par Gilles Corrozet.

***

Héraclès à Paris




L es Troyens, fuyant leur ville détruite par les Grecs, se seraient divisés en deux groupes ; l'un, dirigé par
Turcus, serait passé en Scythie et devenu les Turcs ; l'autre
serait entré en Hongrie, sous la conduite de Francion fils
d'Hector, avant de parvenir plus tard en Gaule, sur les bords
de la Seine, et de se fixer sur une île qui lui parut convenable
à son établissement : « Et pour ce qu'ils le virent gras,
abondant, délectable, plantureux et bien assis pour y habiter.
Semblablement que l'île était assise en très bel et doux air.
Ils y fondèrent et édifièrent une cité, laquelle ils appelèrent
Luthesse, a luto, c'est-à-dire boue ou graisse de terre, pour ce que
ladite île était remplie de toute fertilité (1). »
Une autre légende fait intervenir Héraclès : « Baptiste Mantuan en un livre qu'il a fait des gestes de Monseigneur
Saint Denis, dit que quand Hercules passa et se transporta
au pays D'Espagne aux jardins des dames Hespérides filles
de Atlas auxquels jardins étaient et croissaient les arbres et
pommiers tous chargés et semés de belles pommes d'or,
lesquels étaient gardés par un cruel Dragon que icelui
Hercules vainquit et occis. Celui Hercules passa par le
royaume de Gaule, et arriva en une Ile assise en bel air
sur la rivière de Seine, où est de présent la Cité de Paris.
Auquel lieu il prit si grand plaisir et délectation pour
l'aménité, sérénité, et fruition de ladite île, que il
commença à édifier et bâtir plusieurs maisons et habitations.
Puis voulant passer outre pour parfaire ses entreprises et
conquêtes, laissa en ladite Ile une bande et compagnie de
ses gens d'armes et vassaux qui Parisiens étaient nommés
selon le nom de leur pays, qui est en Grèce du côté de Asie
Parasia nommée. »
Etonnant trajet en vérité, qui passe par le nord de la Gaule, sur la Seine, pour aller de Grèce au sud de l'Espagne, mais
qui à vrai dire n'est pas tellement invraisemblable, le jardin
des Hespérides étant un lieu mythique situé, comme son nom
l'indique, à l'endroit où le soleil se couche (2). Hercule ou
Héraclès, « celui qui doit sa gloire à Héra (3), est le prototype
du héros grec. Dans l'histoire mythique, il représente

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généralement la personnification du peuple hellénique : on
peut, sans trop risquer de se tromper, penser que là où
Hercule a laissé un souvenir, là sont passés des Grecs. Et la
légende d'Héraclès s'arrêtant sur une île de la Seine pour y
fonder Paris semble appartenir à une tradition qui voudrait
faire remonter l'origine de la ville à une colonie grecque.
Mais le plus remarquable est qu'Héraclès, ou ces Grecs, voyageaient alors dans un but bien défini : cueillir les
pommes d'or du jardin des Hespérides. On sait qu'il s'agit
là du onzième des douze travaux commandés au héros par
Eurysthée, lui-même inspiré par Héra. Dans les textes
classiques d'alchimie, voyager vers le jardin des Hespérides
est synonyme de travailler au Grand Oeuvre, et la cueillette
des fruits illustre l'heureux aboutissement des travaux :
« fruits dont la maturité tardive ne réjouit le sage qu'en sa
vieillesse, et qu'il ne cueille guère qu'au soir de la vie, au
couchant (Hesperis) d'une laborieuse et pénible carrière (4) ».
Dom Pernety résume aussi l'opinion des Philosophes sur le
jardin lui-même : « Ce jardin, selon l'explication des Philosophes
Spagyriques, est le symbole de l'Alchimie, par les
opérations de laquelle on fait germer, croître, fleurir et
fructifier cet arbre solaire, dont le fruit surpasse l'or commun
en beauté et bonté, puisqu'il convertit les autres métaux en
sa propre nature (5). »
Héraclès figure, parmi les personnages du drame alchimique, le « bon artiste » toujours prêt à faire face aux épreuves
que lui impose en permanence Héra ou la « nature
métallique ». Selon la légende la plus répandue, Héraclès est
fils de Zeus, immortel, et d'Alcmène, femme mortelle, épouse
du roi de Thèbes. Il est un de ceux que les hommes ont
appelés « héros » ou « demi-dieux » parce qu'ils leur paraissaient
se placer entre l'état humain et l'état divin, participant
à la fois de la nature de l'un et de l'autre, de l'humilité
humaine (6) et de la luminosité divine : l'énoncé de cette double
qualité laisse à penser que si les héros étaient effectivement
supérieurs aux hommes par leurs capacités, ils l'étaient
potentiellement aux dieux eux-mêmes dans la mesure où ils
n'étaient pas fixés dans l'état divin : leur nature imparfaite
portait en elle le gage de la virtualité d'une plus que perfection
dont ils détenaient la clef.
Le terme grec herôs, très proche de airô : « élever, exalter » mais aussi « détruire, mettre hors de soi », désigne celui qui
s'élève : il semble s'être formé autour d'une racine indo-
européenne, er, dont René Alleau signale la présence dans
la formation de vocables contenant l'idée « d'une lumière qui
commence, d'un lever lumineux, d'une origine », d'un orient.
Héra est celle par qui le héros s'élève grâce aux épreuves
qu'elle lui fait subir : derrière son clair visage d'éther
lumineux se cache la féminité délicieuse et redoutable, la
noire Rhéa, celle qui s'écoule sans cesse, le flux mystérieux
du devenir qui dissout en un instant l'orgueilleuse certitude

***

du tout devenu. Grâce aux épreuves imposées par Héra,
Héraclès se voit à tout moment remis en cause : si le sort
commun des hommes est d'être « ceux qui deviennent », le
héros, sans repos, se trouve, lui, contraint à « devenir celui
qui est ». De l'état larvaire où l'humanité se débat dans son
cocon inconfortable, il en est qui, ainsi, sont sortis un jour,
voyant se déployer sur leurs épaules les ailes transparentes
de l'homme vrai.
La tradition rapportée par Baptiste Mantuan semble vouloir faire entendre que Paris fut fondé par quelques-uns
de ces « hommes vrais », par ces « héros » sur la voie de
l'Adeptat, qui trouvèrent peut-être en ces lieux des conditions
favorables aux travaux du Grand Oeuvre : « l'aménité, sérénité
et fruition de ladite île », « assise en bel air sur la rivière
de Seine ». Celle qui attribue à la ville une origine
« troyenne » (8) apporte une autre précision, par la traduction
qu'elle donne du nom de Lutèce : « a luto, c'est-à-dire boue
ou graisse de terre ». La « graisse de la terre » ou « nostoc » est
l'un des noms de la matière de l'Oeuvre considérée comme
« aimant » de l'« esprit universel ».
Tout se passe comme si, à partir d'une époque impossible à déterminer, on avait voulu insister sur l'importance de Paris
comme centre initiatique, où l'on aurait enseigné la philosophie
hermétique, et sur le fait que l'origine de la ville et sa
destinée auraient été étroitement liées à l'activité de ce centre.
La présence des temples de Mercure, qui est certaine, et celle, réelle ou mythique, de celui d'Isis-Aphrodite mettent
la Ville-Lumière sous le signe de l'Hermaphrodite (9), personnage
androgyne sous l'image duquel les alchimistes ont coutume
de désigner le « Mercure Philosophique », but du « second
Oeuvre », matière de nature double, à la fois « mâle » et
« femelle », considérée comme un oeuf dans lequel se trouve
tout ce qui est nécessaire à la « coction » du troisième Oeuvre.
La « coction philosophique » étant souvent comparée dans
les textes classiques à une traversée maritime, ce « mercure »
a reçu le nom de vaisseau du Grand Oeuvre. Voilà qui nous
conduit à un autre témoignage de la vocation hermétique
de Paris. Celui-ci n'est plus dans la légende, il se trouve exposé
de nos jours aux yeux de tous, sur les monuments publics
et les affiches municipales : c'est le vaisseau des armes de Paris.


1. Gilles Corrozet : La Fleur des Antiquitez de Paris. 1532, p. 13
2. Du grec héspéra : le soir, la région du couchant.
3. Formé de Héra et kléos: la gloire.
4. Fulcanelli. Les Demeures philosophales. 2e éd. Paris, 1960. T.I., p. 110.
5. Dom Pernety : Dictionnaire mytho-hermétique.
6. Les mots humanité et humilité ont la même origine qu'humus: la terre, dont est
constitué le corps de tout être vivant, et au sein de laquelle la nature le rappelle pour
ses perpétuelles métamorphoses. Mais « l'artiste » est le jardinier de cette terre, comme
celle qui constitue la matière première du Grand Oeuvre.
7. René Alleau : Aspects de l'alchimie traditionnelle. Paris, 1953, p. 52.
8. La guerre de Troie est considérée par les classiques de l'alchimie comme une
représentation dramatique des travaux du Grand Oeuvre. Voir Pernety : Fables égyptiennes
et grecques dévoilées.
9. Né des amours d'Hermès et d'Aphrodite.

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La Nef
des armes de Paris




L e 27 février 1699, les commissaires généraux du conseil de Paris définissaient les armes de la ville : « de
gueules au navire équipé d'argent, voguant sur des ondes de
même, au chef cousu d'azur semé de fleurs de lis d'or ».
Durant la révolution de 1789, elles étaient supprimées, puis
rétablies le 17 mai 1809 par décret impérial. Sous l'influence
de Petit Radel, elles recevaient le 25 avril 1810 une nouvelle
définition : « de gueules au vaisseau antique, la proue chargée
d'une figure d'Isis, assise, d'argent, soutenu d'une mer de
même et adextré d'une étoile d'argent, au chef cousu des
bonnes villes de l'Empire ».
Le blason impérial de Paris eut une vie courte puisque le 26 septembre 1814 Louis XVIII le supprimait. Le
10 décembre 1817 les armes de l'Ancien Régime étaient
officiellement rétablies, mais l'écu était « surmonté d'une
couronne murale de quatre tours d'argent accompagnée de
deux tiges de lis, aussi d'argent, formant support ». Par décret
du 24 novembre 1853, inspiré par le baron Haussmann, ces
armes prenaient l'aspect qu'elles ont encore aujourd'hui : la
couronne murale est de « quatre tours d'or », tandis que « la
devise, dont le corps est un ruban déroulé, porte en âme
fluctuat nec mergitur ».
Telle est, abrégée, l'histoire du blason parisien. Celle du vaisseau qui en constitue le sujet principal est beaucoup
moins claire, et le problème de ses origines a excité la
curiosité des érudits autant que celui du nom de Paris.
Plusieurs hypothèses ont été avancées, plus différentes dans
leur forme que dans le fond, comme nous allons voir.
Pour Gilles Corrozet, Philippe Auguste « créa les échevins de la ville, donnant à icelle les armoiries qu'elle porte
aujourd'hui, c'est de gueule à un navire d'argent, le chef
d'azur semé de fleurs de lys d'or : donnant à entendre que
Paris est la Dame de toutes les autres villes de France, dont
le Roi est le seul gouverneur et patron, qu'elle est la nef
d'abondance et affluence de tous biens, et tout ainsi que le

pict
***

navire représente une république bien administrée, ainsi les
autres villes se règlent selon le gouvernement et police
d'icelle (1). » Il est vrai qu'aucun document ne soutient la thèse
de Corrozet. On connaît seulement de cette époque un sceau
appendu à un acte du XIIIe siècle qui représente une barque
de marchand de rivière, mais ne porte pas trace de fleur de
lis.
André Favyn, qui, dans son Théâtre d'honneur et de chevalerie, écrit en 1620, donne la date de la fondation de Paris
avec une surprenante précision (« l'an du monde 2981, 1325
ans après le déluge, 199 avant la fondation de Rome »), voit
dans la forme de l'île de la Cité l'image d'un navire voguant
vers l'occident. Selon lui, le site aurait ainsi déterminé le
meuble du blason.
Pour d'autres, la nef descendrait du « vaisseau d'Isis ». Ainsi Court de Gébelin pense que Paris étant « sur un fleuve
et adonné à la navigation, elle prit pour symbole un vaisseau,
et pour déesse tutélaire Isis, déesse de la navigation. Et ce
vaisseau devint également le nom de la ville : il s'appelait
Baris et avec la forte prononciation du nord des Gaules :
Paris (2) ». Court de Gébelin reprenait sous une forme légèrement
différente l'opinion de Tristan de Saint-Amand pour
qui, selon Tacite, Isis était représentée chez les Suèves par
un vaisseau.
A. de Coëtlogon (3), enfin, partage la certitude de Le Roy, selon lequel la nef parisienne serait en filiation directe avec
celle que l'on voit sur différents sceaux de la corporation des
« marchands de l'eau » de Paris. Le plus ancien connu date
du début du XIIIe siècle ; il est apposé au bas d'un accord sur
la vente du sel entre les marchands de Paris et ceux de Rouen.
On y voit un bateau antique, au mât tenu par trois cordages.
Au pourtour du sceau on lit : Sigillum Mercatorum aquae
Parisius, « Sceau des marchands de l'eau de Paris ». On
retrouve un vaisseau semblable sur les jetons de l'échevinage


pict

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Alain de Lisle




I l fut physicien, philosophe, théologien, historien, naturaliste, et poète : c'est, dit-on, l'étendue de ses connaissances
dans tous les domaines qui lui valut au Moyen à ge le surnom de « Docteur universel ». Certains biographes le
disent natif d'Allemagne, d'autres d'Ecosse, d'Espagne, de
Sicile. Lui-même déclare dans son Anticlaudianus qu'il naquit
à Lille, en Flandre, l'an 1114. Lenglet Dufresnoy (1) le fait naître
en 1182 et mourir cent seize ans plus tard, en 1298, suivant
en cela Trithème et quelques autres. Il semble plus
raisonnable de s'en remettre au témoignage d'Alberic de Trois
Fontaines, qui écrit dans le courant du XIIIe siècle que « chez
les cisterciens mourut en cette année (1202) maître Alain de
l'Isle, docteur bien connu et auteur de cet Anticlaudianus... »
Ebrard de Béthune, vers la même époque, le cite
parmi les poètes dont on lisait les livres dans les écoles ; Othon
de Saint-Blaise le place dans les rangs des plus éminents
docteurs de la fin du XIIe siècle. La concordance de ces
témoignages nous porte à accorder crédit à ceux qui situent
la vie d'Alain entre 1114 et 1202, faisant de lui l'un des
témoins du début de la construction de Notre-Dame, et le
contemporain de la naissance de l'« art gothique » en
Ile-de-France.
Pas plus qu'ils sont d'accord sur la date ni sur le lieu de sa naissance, les auteurs ne le sont sur les circonstances
de la vie d'Alain de Lisle. Certains situent une période de
son existence à l'abbaye de Clairvaux, en compagnie de saint
Bernard, après quoi il aurait été nommé évêque d'Auxerre.
D'autres disent évêque de Cantorbéry. Henri de Gand,
dans son catalogue des auteurs ecclésiastiques composé au
XIIIe siècle, déclare qu'Alain fut à la tête des écoles de Paris :
Parisis ecclesiasticae scholae praefui, sans préciser à quelle
époque. C'est sans doute à l'issue de cette période qu'il faut
situer une anecdote, on devrait peut-être dire une fable, qui
aurait déterminé la conduite future du « Docteur universel ».
Au temps, rapporte Du Boulai (2), où il enseignait à Paris,
Alain de Lisle s'était engagé à expliquer en public les mystères
de la Trinité. La veille du jour où il devait prêcher, se
promenant au bord de la rivière, il aperçut un enfant qui

***

s'amusait à remplir d'eau un trou qu'il avait fait dans le sable.
« Que prétendez-vous faire, mon enfant ? lui dit le docteur
-- Je veux que toute la rivière entre dans ce trou, et je ne
discontinuerai pas, jusqu'à ce que j'en sois venu à bout. --
C'est un enfantillage ce que vous faites, la chose est
impossible. Et quand croyez-vous que vous aurez fini ? --
Monsieur, j'aurai plus tôt réussi que vous dans le dessein que
vous avez en tête. -- Et quel est ce dessein ? -- Vous voulez,
dit l'enfant, pour faire parade de votre science, expliquer le
mystère de la Trinité : cela est plus impossible que ce que
j'ai entrepris. » On dit que ce discours de l'enfant déconcerta
le docteur qui, pourtant, le lendemain monta en chaire, mais
il se contenta de se montrer et de dire à son auditoire : « Qu'il
vous suffise d'avoir vu Alain », puis il disparut aussitôt,
laissant derrière lui un grand étonnement.
On dit qu'après cet éclat, digne de l'enseignement d'un maître Zen, Alain de Lisle se retira à Cîteaux où, pour éviter
d'être reconnu, il se fit admettre parmi les frères convers.
Il fut chargé de la garde des troupeaux. On l'y enterra dans
l'église, devant l'autel de la Vierge. Sur son tombeau on lisait
cette inscription :

Alanum brevis hora brevi tumulo sepelivit, Qui duo, qui septem, qui totum scibile scivit ; Scire suum moriens dare vel retinere nequivit.
L'heure brève a enseveli en ce court tombeau Alain, Qui sut les deux, les sept (3), qui sut tout ce qui peut être su ; Son savoir, en mourant, il ne put le donner ni le garder.
On estime généralement que c'est dans sa retraite monacale qu'Alain de Lisle se livra avec succès aux travaux
du Grand Oeuvre. L'anecdote rapportée par Du Boulai, et
présentée par dom Brial comme une « fable absurde »,
pourrait alors avoir une signification bien précise : la
rencontre avec l'enfant jouant au bord de la rivière, et la
leçon d'humilité qu'en tire le « Docteur universel », aurait de
fortes chances de représenter un moment crucial de
l'évolution mentale du « fils de science ». Il aurait reçu
l'illumination en même temps que la connaissance de
l'« agent secret » qui lui ouvrait le domaine sacré de l'alchimie
proprement dite, appelée déjà pour cette raison dans les
temples de l'Egypte ancienne l'« Art Sacerdotal », c'est-à-dire
propre à ceux qui ont reçu le don sacré ou « don de Dieu ».
Retrouvant, grâce à sa rencontre ou à sa vision au bord de
la rivière, la simplicité de l'enfance, le savant Alain allait
pouvoir désormais « brûler ses livres et blanchir Latone »,
comme engage à le faire un aphorisme célèbre tous ceux qui
veulent entrer dans la voie opérative.
Parmi ses nombreux ouvrages de théologie, de morale,

1. Lenglet Dufresnoy : Histoire de la philosophie hermétique.
2. Du Boulai : Historia Universitatis Parisiensis. Parisiis 1665-1673. T. II, p. 436.
3. « Les deux, les sept » : sans doute les deux Testaments et les sept arts libéraux. Ou
les « deux matières » et les « sept métaux »?

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d'histoire, de philosophie, un seul nous est parvenu qui traite
d'alchimie ; il a été imprimé dans le tome III du Teatrum
Chemicum, en 1613, sous le titre : Dicta Alani de lapide
philosophico, è Germanico idiomata latine reddita per Justum à
Balbian, Alostanum. Dans ces « aphorismes sur la pierre
philosophale », l'auteur compare la génération des minéraux
à celle des végétaux, conformément à la doctrine alchimique
qui enseigne que les minéraux sont des êtres vivants comme
ceux des autres règnes de la nature. Suivant la tradition de
la « voie longue », que les auteurs ont aussi appelée « voie
humide », il décrit l'opération de la « solution des philosophes
», obtenue par la conjonction de l'or ou de l'argent avec
leur mercure : « Pour cela, il faut d'abord chauffer légèrement
la solution des philosophes, puis la placer dans un vase bien
clos et scellé, enfin l'exposer pendant quarante jours à une
chaleur modérée, jusqu'à ce que qu'il se forme à la surface
une matière noire qui est la tête de corbeau des philosophes
et le mercure des sages. « Mercure des sages » qui était, quoi
qu'en dise Ferdinand Hoefer, tout autre chose que « du
mercure très divisé ou du sulfure noir de mercure (1) ».
Il est toujours permis de contester la paternité d'un texte, surtout quand il vient d'une époque aussi éloignée que le
XIIe siècle. On n'a pas manqué de le faire pour les Dicta Alini,
se fondant sur le fait qu'ils ont été traduits de l'allemand.
Pourtant la qualité de philosophe hermétique du « Docteur
universel » semble faire peu de doute, en raison de certaines
résonances qui émanent de l'un de ses ouvrages les plus
importants ; elles naissent de la façon dont il y présente les
images propres à la scolastique, même si jamais dans la lettre
il n'est ouvertement question d'alchimie. Il s'agit de l'Anticlaudianus,
sive de officie viri boni et perfecti, portant aussi le
titre d'« Encyclopédie » (2) parce que, traitant des connaissances
nécessaires à la formation de l'homme vertueux, il décrit en
détail les procédés des arts et des sciences et leurs avantages.
Ce long poème est une suite d'allégories où la Nature, impuissante à elle seule à produire un homme accompli,
réunit l'assemblée des Vertus pour délibérer des méthodes
à suivre pour parvenir au but. La Prudence se rendra au ciel
pour prier Dieu d'envoyer sur terre une âme pure capable
d'animer un individu parfaitement heureux. Sur les instances
de la Concorde, la Prudence fait donc construire un char par
les sept arts libéraux, ses enfants : la Grammaire façonne le
timon que la Rhétorique orne d'or et de pierreries, la Logique,
l'essieu, l'Arithmétique, la Musique, la Géométrie et l'Astronomie
fabriquent les quatre roues. Toutes ces pièces sont assemblées
par la Concorde qui donne le char à conduire à la Raison,
laquelle y attelle cinq chevaux : la Vue, l'Ouïe, l'Odorat, le
et le Tact. La Prudence y prend place aussitôt et, traversant
les sphères des sept planètes, arrive dans le firmament où
les chevaux, c'est-à-dire les cinq sens, ne lui sont plus d'aucun
secours. La Théologie alors lui sert de guide et la mène jusqu'au

***

ciel empyrée dont l'éclat provoque son évanouissement : la
Foi lui vient en secours en lui présentant un miroir dans
lequel elle peut considérer tout ce qui se passe dans le ciel.
Et c'est désormais avec ce seul secours, sous la conduite de
la Foi seule, qu'elle parvient aux pieds de l'Éternel qui, sur
sa demande, crée une âme comme elle le souhaitait, à
laquelle la Nature pourra former un corps doué de toutes les
qualités qui constituent l'homme parfait.
Le miroir présenté par la Foi à la Prudence, dans le ciel empyrée, c'est-à-dire au royaume du feu, ressemble trop pour
qu'on n'y songe immédiatement à celui dont le Cosmopolite
signale la présence au royaume du Soufre : « Quiconque regarde
en ce miroir, il peut voir et apprendre les trois parties de
la sapience de tout le monde : et, de cette manière, il
deviendra très savant en ces trois règnes, comme ont été
Aristote, Avicenne et plusieurs autres, lesquels, aussi bien
que leurs prédécesseurs, ont vu dans ce miroir comment le
monde a été créé. Par ce moyen, ils ont appris les influences
des corps célestes sur les inférieurs, et de quelle façon la
Nature compose les choses par le poids du Feu ; ils ont appris
encore le mouvement du Soleil et de la Lune ; mais
principalement ce mouvement universel par lequel sa mère
est gouvernée (3). » La mère du Soufre, c'est ici la Nature. Ce
miroir, dans lequel on voit le monde des causes, aussi bien chez
Alain que chez l'Adepte du XVIIe siècle, appartient très
vraisemblablement, malgré la distance temporelle, à une
même tradition.
Quant aux « Arts libéraux », ils étaient traditionnellement associés aux sept métaux planétaires, comme en fait foi un
traité en vers attribué à Basile Valentin, Du Magistère des sept
planètes, de leur essence, propriétés, vertus, cours et mystères cachés.
A la Grammaire correspondait le Soleil ; à la Rhétorique,
Jupiter ; à la Logique, à laquelle on préférait généralement
la Dialectique, la Lune ; à l'Arithmétique, Mercure ; à la
Musique, Vénus ; à la Géométrie, Mars, et à l'Astronomie,
Saturne. Ainsi est composé le char de la Prudence, comme
le chariot de la Grande Ourse, de sept étoiles. De la même
façon progresse le Sel de Sagesse, au cours des sept régimes
de la coction philosophique, dans le « vaisseau » où il monte
de la « terre » au « ciel » et redescend du « ciel » en « terre ».
Il convient aussi de noter que la force motrice du char est
composée des cinq sens, ce qui indique assez la nature
concrète, expérimentale et sensible de l'opération décrite tout
au long du poème.
Devant de telles coïncidences, il est difficile de ne pas admettre que l'auteur de l'Anticlaudianus, qu'il fût ou non le
Goût même que celui des Dicta, le « Docteur universel » de la rive
gauche de la Seine, ait été, sinon un Adepte, tout au moins
un savant « disciple d'Hermès » (4).

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Albert le Grand




C'est encore à l'Université et dans son quartier que nous trouvons la trace du passage d'un personnage qui
compte parmi les plus importants de l'histoire des sciences,
et dont le nom est associé à la quête de l'alchimie opérative.
Dans la famille des comtes de Bollstaedt, à Lawingen, dans
le duché de Neubourg, sur le Danube, naissait en 1193 Albert.
Entré dans l'ordre de saint-Dominique à vingt-neuf ans, il
y obtint le rang de magister et enseigna la philosophie dans
différentes maisons de l'ordre, à Cologne, Ratisbonne,
Strasbourg, Hidschein, puis Paris où il arriva en 1245 en
compagnie de son disciple Thomas d'Aquin. Il y resta trois
ans. Tous deux logeaient selon toute vraisemblance dans le
couvent dominicain démoli en 1790, qui couvrait approximativement
l'espace compris entre les actuelles rues saint-
Jacques, Soufflot, Cujas et le boulevard saint-Michel. Albert
avait alors cinquante-deux ans.
Il est courant de dire que ses cours eurent un tel succès que, la salle étant trop petite pour contenir tous ses auditeurs,
il fut contraint de les donner en plein air, sur une place qui
aurait reçu le nom de Maubert, abréviation de Magnus ou
Magister : Ma, et de la syllabe terminale d'Albert. Il est vrai
qu'enseigner sur une place publique n'était pas chose rare
au Moyen à ge, et Albert fut loin d'être le seul à avoir réuni ses étudiants sur celle qui avait peut-être été baptisé plus d'un
demi-siècle plus tôt, en souvenir de Jean Albert, abbé de
sainte-Geneviève. Quoi qu'il en soit, le nom du second Albert
a depuis longtemps éclipsé celui du premier, et en 1844 une
petite rue fort ancienne, aboutissant sur la place, de « rue
Perdue » est devenue « rue de Maître-Albert ».
En 1248 Albert part pour Cologne. En 1254 il est élu à Worms principal de l'ordre. Appelé à Rome, en 1255, toujours
en compagnie de Thomas d'Aquin, il y soutient la cause des
ordres mendiants attaqués par l'Université de Paris. En 1259
il est nommé évêque de Ratisbonne. Mais, davantage attiré
par la vie calme et studieuse du cloître que par le
gouvernement des hommes, il se retire en 1262 dans le
couvent de Cologne où il avait déjà passé plusieurs années.

***

Il y restera jusqu'à sa mort, en 1280. Il avait quatre-vingt-sept
ans.
On a attribué à Albert le Grand des inventions singulières. Tout d'abord, celle d'un automate qui ouvrait la porte de sa
cellule au visiteur qui venait y frapper, et prononçait même
à son intention quelques mots d'accueil. Puis il aurait détenu
le secret de changer les saisons à son gré : l'anecdote se situe
à Cologne, après le séjour à Paris, en 1248. Alors que
Guillaume, comte de Hollande, rendait visite au couvent
dominicain de la ville, Albert ordonna que la table pour le
souper fût dressée dans les jardins. Or on était en hiver et
la saison était particulièrement rude. Peu avant qu'on se mît
à table, la neige disparut subitement et l'atmosphère s'emplit
de la douceur du printemps : des fleurs surgirent des
parterres, et dans les arbres couverts de bourgeons les oiseaux
se mirent à chanter. Les convives, surpris de cette métamorphose,
ne le furent pas moins lorsque après le repas revint
la sévérité de l'hiver (5).
Nous sommes ici en pleins contes des Mille et Une Nuits. Mais, s'il est vrai que les deux anecdotes relèvent vraisemblablement
du domaine de l'imagination poétique, elles n'en
rendent pas moins compte d'un fait important concernant
la personnalité profonde d'Albert le Grand, comme seule la
poésie est capable de faire : derrière le « docteur » de
l'Université devait se faire sentir une présence plus mystérieuse,
qui justifiait les récits fabuleux dont on orna sa vie.
Et si on nous le montre dirigeant à son gré les éléments pour
faire apparaître le printemps en hiver dans le petit monde
du jardin du cloître, ne serait-ce pas pour faire entendre qu'il
fut le maître des éléments dans un autre « petit monde », celui
du Grand Oeuvre alchimique par exemple ? « Microcosme »
à l'élaboration duquel il apporta selon toute vraisemblance,
dans la retraite de la maison dominicaine de Cologne, un
zèle efficace.
Albert le Grand fut l'auteur d'un très grand nombre d'ouvrages traitant de la théologie, de la philosophie, de la
spagyrie et de l'alchimie. La plupart ont été réunis par le
dominicain Pierre Jammi et publiés à Lyon en 1651 sous le
titre Beati Alberti Magni Episcopi Ratibonnensis, Opera Omnia.
Ils forment un ensemble de vingt-et-un volumes in-folio. Une
telle profusion a fait douter parfois qu'ils fussent tous du
même auteur. Ce doute est peut-être fondé, mais il existe un
certain parti pris qui incline à déclarer apocryphes des livres
traitant des sciences de la nature plus facilement que d'autres.


1. Ferdinand Hoefer : Histoire de la chimie. Paris, 1866. T. I, p. 370.
2. V. Alani Opera, publiées par les soins de D. Charles de Visch, Anvers, 1654, pp 322-420.
3. Cosmopolite, ou Nouvelle lumière chimique. Traité du soufre. Rééd. Paris, Retz, 1976,
p. 203.
4. L'Adepte est celui qui a atteint son but (adeptus: ayant atteint, ayant acquis) par
l'acquisition de la « pierre philosophale après avoir été « disciple d'Hermès » grâce
à l'initiation qui l'a mis sur la voie.
5. Cette anecdote est rapportée dans l'Historia universitatis Parisiensis. T. III, p. 213.

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pict

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Ces ouvrages occupent d'ailleurs une place capitale dans
l'histoire des sciences, comme l'a montré F. A. Pouchet (1).
Essayons d'entrevoir celle que tient Albert le Grand dans le
domaine particulier de l'alchimie.
Dès le début de son traité De Alchimia, réédité dans le tome II du Theatrum Chemicum (2), il exprime clairement que ce n'est
pas par la lecture des livres qu'on peut parvenir à la science,
mais par le travail pratique au laboratoire et par l'expérience.
« Je les ai trouvés, dit-il des livres qu'il a lus, vides de tout
profit et éloignés de tout avantage. » Faisant part de ses
recherches, de ses espoirs et de ses doutes, il cite les exemples
malheureux de ceux qu'il a connus, de toutes conditions, qui
avaient perdu dans cette quête leur temps et leur fortune :
« Néanmoins ces exemples ne m'ont pas découragé. Je
travaillais sans relâche, je voyageais de pays en pays, en me
demandant : si la chose est, comment est-elle ? Et si elle n'est
pas, comment n'est-elle pas ? Enfin j'ai persévéré jusqu'à
ce que je sois arrivé à découvrir que la transmutation des
métaux en Lune et Soleil est possible. »
Il passe ensuite en revue les qualités que, selon lui, doit avoir un alchimiste, les conditions dans lesquelles il doit vivre
et travailler et la nature des rapports qu'il lui convient d'avoir
avec ses semblables. Les qualités, ce sont la discrétion, le
silence, la patience et la persévérance ; il faut aussi une
fortune suffisante pour pouvoir acheter le matériel nécessaire
aux travaux. Un bon artiste doit vivre et travailler à la
campagne, dans une maison isolée, loin des hommes ; deux
ou trois pièces y seront réservées aux opérations de l'oeuvre,
opérations qui doivent être exécutées « canoniquement »,
selon les règles de l'Art, dans des vaisseaux de verre ou de
terre vernissée. A ces conditions de milieu s'ajoutent des
conditions temporelles d'une importance primordiale : le
travail ne peut être accompli à n'importe quelle époque de
l'année ni à n'importe quelle heure de la journée, il faut
choisir avec soin le temps et les heures convenables.
Pour ce qui est de ses relations avec ses congénères, l'auteur conseille fortement d'éviter tout rapport avec les grands de
ce monde : « Car si tu as le malheur de t'introduire auprès
d'eux, ils ne cesseront pas de te demander : Eh bien, Maître,
comment va l'Oeuvre ? Quand verrons-nous quelque chose
de bon ? Et dans leur impatience d'en attendre la fin, ils
t'appelleront filou, vaurien, etc., et te causeront toutes sortes
de désagréments. Et si tu n'arrives pas à bonne fin, tu
ressentiras tout l'effet de leur colère. Si tu y arrives, au
contraire, ils te garderont chez eux, dans une captivité
perpétuelle, dans l'intention de te faire travailler à leur
profit. »
La sagesse de cette recommandation émanant d'un artiste du XIIIe siècle n'a pas toujours été suffisamment comprise par
ceux des siècles suivants, quelle que fût leur valeur. L'Adepte
Sethon en fit la malheureuse expérience en 1603 lorsqu'il


Albert Le Grand, tel que l'a imaginé,
au XVIIe siècle, l'illustrateur de
l'Histoire des plus illustres et savants
hommes de leurs siècles, de Thevet.

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