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Réfer. : RO0700
Auteur : France Anatole.
Titre : La rôtisserie de la Reine Pédauque.
S/titre : .

Editeur : Calmann Lévy. Paris.
Date éd. : 1964 .
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LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE
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ANATOLE FRANCE de l'Académie française



La rôtisserie de la Reine Pédauque





CALMANN-LEVY
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Imprimé en France
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Le manuscrit original, d'une belle écriture du XVIIIe siècle, porte en sous-titre : Vie et opinions de M. l'abbé Jérôme Coignard. (NOTE DE L'EDITEUR.)
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J 'AI dessein de rapporter les rencontres singulières
de ma vie. Il y en a de belles et d'étranges. En les remémorant, je doute moi-même si je n'ai pas
rêvé. J'ai connu un cabbaliste gascon dont je ne
puis dire qu'il était sage, car il périt malheureusement,
mais qui me tint, une nuit, dans l'île aux
Cygnes, des discours sublimes que j'ai eu le bonheur
de retenir et le soin de mettre par écrit. Ces discours
avaient trait à la magie et aux sciences occultes,
dont on est aujourd'hui fort entêté. On ne parle que
de Rose-Croix (1). Au reste, je ne me flatte pas de
tirer grand honneur de ces révélations. Les uns diront


1. Ceci fut écrit dans la seconde moitié du XIIIE. siècle. (NOTE DE L'EDITEUR.)

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8 LA ROTISSERIE
que j'ai tout inventé et que ce n'est pas la vraie
doctrine; les autres que je n'ai dit que ce que tout
le monde savait. J'avoue que je ne suis pas très instruit
dans la cabbale, mon maître ayant péri au
début de mon initiation. Mais le peu que j'ai appris
de son art me fait véhémentement soupçonner que
tout en est illusion, abus et vanité. Il suffit, d'ailleurs,
que la magie soit contraire à la religion pour
que je la repousse de toutes mes forces. Néanmoins,
je crois devoir m'expliquer sur un point de cette
fausse science, pour qu'on ne m'y juge pas plus
ignorant encore que je ne le suis. Je sais que les
cabbalistes pensent généralement que les Sylphes,
les Salamandres, les Elfes, les Gnomes et les Gnomides
naissent avec une âme périssable comme leur
corps et qu'ils acquièrent l'immortalité par leur
commerce avec les mages (1). Mon cabbaliste enseignait,
au contraire, que la vie éternelle n'est le partage
d'aucune créature, soit terrestre, soit aérienne.
J'ai suivi son sentiment sans prétendre m'en faire
juge.
Il avait coutume de dire que les Elfes tuent ceux qui révèlent leurs mystères et il attribuait à la vengeance
de ces esprits la mort de M. l'abbé Coignard,
qui fut assassiné sur la route de Lyon. Mais je sais
bien que cette mort, à jamais déplorable, eut une


1. Cette opinion est soutenue notamment dans un petit livre de l'abbé Montfaucon de Villars : Le comte de Gabalis ou Entretiens
sur les sciences secrètes et mystérieuses suivant les principes des
anciens mages ou sages cabbalistes. Il y en a plusieurs éditions. Je
me contenterai de signaler celle d'Amsterdam (chez Jacques Le
Jeune, 1700, in-18, figures). Elle contient une seconde partie,
qui n'est pas dans l'édition originale. (NOTE DE L'EDITEUR.)

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cause plus naturelle. Je parlerai librement des Génies
de l'air et du feu. Il faut savoir courir quelques
risques dans la vie, et celui des Elfes est extrêmement
petit.
J'ai recueilli avec zèle les propos de mon bon maître, M. l'abbé Jérôme Coignard, qui périt comme
je viens de le dire. C'était un homme plein de science
et de piété. S'il avait eu l'âme moins inquiète, il
aurait égalé en vertu M. l'abbé Rollin, qu'il surpassait
de beaucoup par l'étendue du savoir et la profondeur
de l'intelligence. Il eut du moins, dans les
agitations d'une vie troublée, l'avantage sur M. Rollin
de ne point tomber dans le jansénisme. Car la
solidité de son esprit ne se laissait point ébranler par
la violence des doctrines téméraires, et je puis attester
devant Dieu la pureté de sa foi. Il avait une
grande connaissance du monde, acquise dans la fréquentation
de toutes sortes de compagnies. Cette
expérience l'aurait beaucoup servi dans les histoires
romaines qu'il eût sans doute composées, à l'exemple
de M. Rollin, si le loisir et le temps ne lui eussent
fait défaut, et si sa vie eût été mieux assortie à son
génie. Ce que je rapporterai d'un si excellent homme
fera l'ornement de ces mémoires. Et comme Aulu-
Gelle, qui conféra les plus beaux endroits des philosophes
en ses Nuits attiques, comme Apulée, qui mit
dans sa Métamorphose les meilleures fables des Grecs,
je me donne un travail d'abeille et je veux recueillir
un miel exquis. Je ne saurais néanmoins me flatter
au point de me croire l'émule de ces deux grands
auteurs, puisque c'est uniquement dans les propres
souvenirs de ma vie et non dans d'abondantes lectures,

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10 LA ROTISSERIE
que je puise toutes mes richesses. Ce que je
fournis de mon propre fonds c'est la bonne foi. Si
jamais quelque curieux lit mes mémoires, il reconnaîtra
qu'une âme candide pouvait seule s'exprimer
dans un langage si simple et si uni. J'ai toujours
passé pour très naïf dans les compagnies où j'ai vécu.
Cet écrit ne peut que continuer cette opinion après
ma mort.

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J 'Ai nom Elme-Laurent-Jacques Ménétrier. Mon
père, Léonard Ménétrier, était rôtisseur rue Saint-Jacques à l'enseigne de la Reine Pédauque, qui,
comme on sait, avait les pieds palmés à la façon des
oies et des canards.
Son auvent s'élevait vis-à-vis de Saint-Benoît-le- Bétourné, entre Mme Gilles, mercière aux Trois-
Pucelles, et M. Blaizot, libraire à l'Image Sainte-Catherine,
non loin du Petit-Bacchus, dont la grille, ornée de
pampres, faisait le coin de la rue des Cordiers. Il
m'aimait beaucoup et quand, après souper, j'étais
couché dans mon petit lit, il me prenait la main,
soulevait l'un après l'autre mes doigts, en commençant
par le pouce, et disait :
-- Celui-là l'a tué, celui-là l'a plumé, celui-là l'a fricassé, celui-là l'a mangé. Et le petit Riquiqui, qui
n'a rien du tout.

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» Sauce, sauce, sauce, ajoutait-il en me chatouillant, avec le bout de mon petit doigt, le creux de la
main.
Et il riait très fort. Je riais aussi en m'endormant, et ma mère affirmait que le sourire restait encore sur
mes lèvres le lendemain matin.
Mon père était bon rôtisseur et craignait Dieu. C'est pourquoi il portait, aux jours de fête, la bannière
des rôtisseurs, sur laquelle un beau saint Laurent
était brodé avec son gril et une palme d'or. Il
avait coutume de me dire :
-- Jacquot, ta mère est une sainte et digne femme. C'est un propos qu'il se plaisait à répéter. Et il est vrai que ma mère allait tous les dimanches à
l'église avec un livre imprimé en grosses lettres. Car
elle savait mal lire le petit caractère qui, disait-elle,
lui tirait les yeux hors de la tête. Mon père passait,
chaque soir, une heure ou deux au cabaret du Petit-
Bacchus, que fréquentaient Jeannette la vielleuse et
Catherine la dentellière. Et, chaque fois qu'il en revenait
un peu plus tard que de coutume, il disait d'une
voix attendrie en mettant son bonnet de coton :
-- Barbe, dormez en paix. Je le disais tantôt encore au coutelier boiteux : Vous êtes une sainte
et digne femme.
J'avais six ans, quand, un jour, rajustant son tablier, ce qui était en lui signe de résolution, il me
parla de la sorte :
-- Miraut, notre bon chien, a tourné ma broche pendant quatorze ans. Je n'ai pas de reproche à lui
faire. C'est un bon serviteur qui ne m'a jamais volé
le moindre morceau de dinde ni d'oie. Il se contentait

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DE LA REINE PEDAUQUE 13
pour prix de sa peine de lécher la rôtissoire. Mais il se
fait vieux. Sa patte devient raide, il n'y voit goutte
et ne vaut plus rien pour tourner la manivelle. Jacquot,
c'est à toi, mon fils, de prendre sa place. Avec
de la réflexion et quelque usage, tu y réussiras sans
faute aussi bien que lui.
Miraut écoutait ces paroles et secouait la queue en signe d'approbation. Mon père poursuivit :
-- Donc, assis sur cet escabeau, tu tourneras la broche. Cependant, afin de te former l'esprit, tu
repasseras ta Croix de Dieu, et quand, par la suite,
tu sauras lire toutes les lettres moulées, tu apprendras
par coeur quelque livre de grammaire ou de
morale ou encore les belles maximes de l'Ancien et
Nouveau Testament. Car la connaissance de Dieu
et la distinction du bien et du mal sont nécessaires
même dans un état mécanique, de petit renom
sans doute, mais honnête comme est le mien, qui
fut celui de mon père et qui sera le tien, s'il plaît
à Dieu.
A compter de ce jour, assis du matin au soir, au coin de la cheminée, je tournai la broche, ma Croix
de Dieu ouverte sur mes genoux. Un bon capucin,
qui venait, avec son sac, quêter chez mon père, m'aidait
à épeler. Il le faisait d'autant plus volontiers
que mon père, qui estimait le savoir, lui payait ses
leçons d'un beau morceau de dinde et d'un grand
verre de vin, tant qu'enfin le petit frère, voyant que
je formais assez bien les syllabes et les mots, m'apporta
une belle Vie de sainte Marguerite, où il m'enseigna à
lire couramment.
Un jour, ayant posé, comme de coutume, sa
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14 LA ROTISSERIE
besace sur le comptoir, il vint s'asseoir près de moi,
et, chauffant ses pieds nus dans la cendre du foyer,
il me fit dire pour la centième fois :

Pucelle sage, nette et fine, Aide des femmes en gésine, Ayez pitié de nous.
A ce moment, un homme d'une taille épaisse et pourtant assez noble, vêtu de l'habit ecclésiastique,
entra dans la rôtisserie et cria d'une voix ample :
-- Holà! l'hôte, servez-moi un bon morceau. Il paraissait, sous ses cheveux gris, dans le plein de l'âge et de la force. Sa bouche était riante et
ses yeux vifs. Ses joues un peu lourdes et ses trois
mentons descendaient majestueusement sur un rabat,
devenu par sympathie aussi gras que le cou qui s'y
répandait.
Mon père, courtois par profession, tira son bonnet et dit en s'inclinant :
-- Si Votre Révérence veut se chauffer un moment à mon feu, je lui servirai ce qu'elle désire.
Sans se faire prier davantage, l'abbé prit place devant la cheminée à côté du capucin.
Entendant le bon frère qui lisait :
Pucelle sage, nette et fine, Aide des femmes en gésine...,
il frappa dans ses mains et dit :
-- Oh! l'oiseau rare! l'homme unique! Un capucin qui sait lire! Eh! petit frère, comment vous nommez-vous?

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DE LA REINE PEDAUQUE 15
-- Frère Ange, capucin indigne, répondit mon maître.
Ma mère, qui de la chambre haute entendit des voix, descendit dans la boutique, attirée par la curiosité.
L'abbé la salua avec une politesse déjà familière et lui dit :
-- Voilà qui est admirable, madame, frère Ange est capucin et il sait lire!
-- Il sait même lire toutes les écritures, répondit ma mère.
Et, s'approchant du frère, elle reconnut l'oraison de sainte Marguerite à l'image qui représentait la
vierge martyre, un goupillon à la main.
-- Cette prière, ajouta-t-elle, est difficile à lire, parce que les mots en sont tout petits et à peine
séparés. Par bonheur, il suffit, dans les douleurs, de
se l'appliquer comme un emplâtre à l'endroit où
l'on ressent le plus de mal, et elle opère de la sorte
aussi bien et mieux même que si on la récitait. J'en
ai fait l'épreuve, monsieur, lors de la naissance de
mon fils Jacquot, ici présent.
-- N'en doutez point, ma bonne dame, répondit frère Ange : l'oraison de sainte Marguerite est souveraine
pour ce que vous dites, à la condition expresse
de faire l'aumône aux capucins.
Sur ces mots, frère Ange vida le gobelet que ma mère lui avait rempli jusqu'au bord, jeta sa besace
sur son épaule et s'en alla du côté du Petit-Bacchus.
Mon père servit un quartier de volaille à l'abbé, qui, tirant de sa poche un morceau de pain, un flacon
de vin et un couteau dont le manche de cuivre

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16 LA ROTISSERIE
représentait le feu roi en empereur romain sur une
colonne antique, commença de souper.
Mais, à peine avait-il mis le premier morceau dans sa bouche, qu'il se tourna vers mon père, et lui
demanda du sel, surpris qu'on ne lui eût point
d'abord présenté la salière.
-- Ainsi, dit-il, en usaient les anciens. Ils offraient le sel en signe d'hospitalité. Ils plaçaient aussi des
salières dans les temples, sur la nappe des dieux.
Mon père lui présenta du sel gris dans le sabot
qui était accroché à la cheminée. L'abbé en prit à
sa convenance et dit :
-- Les anciens considéraient le sel comme l'assaisonnement nécessaire de tous les repas et ils le tenaient
en telle estime qu'ils appelaient sel, par métaphore,
les traits d'esprit qui donnent de la saveur au discours.
-- Ah! dit mon père, en quelque estime que vos anciens l'aient tenu, la gabelle aujourd'hui le met
encore à plus haut prix.
Ma mère, qui écoutait en tricotant un bas de laine, fut contente de placer son mot.
-- Il faut croire, dit-elle, que le sel est une bonne chose, puisque le prêtre en met un grain sur la langue
des enfants qu'on tient sur les fonts du baptême.
Quand mon Jacquot sentit ce sel sur sa langue, il
fit la grimace, car, tout petit qu'il était, il avait déjà
de l'esprit. Je parle, monsieur l'abbé, de mon fils
Jacques, ici présent.
L'abbé me regarda et dit -- C'est maintenant un grand garçon. La modestie est peinte sur son visage, et il lit attentivement
la Vie de sainte Marguerite.

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- Oh! reprit ma mère, il lit aussi l'oraison pour
les engelures et la prière de saint Hubert, que frère
Ange lui a données, et l'histoire de celui qui a
été dévoré, au faubourg Saint-Marcel, par plusieurs
diables, pour avoir blasphémé le saint nom de
Dieu.
Mon père me regarda avec admiration, puis il coula dans l'oreille de l'abbé que j'apprenais tout
ce que je voulais, par une facilité native et naturelle.
-- Ainsi donc, répliqua l'abbé, le faut-il former aux bonnes lettres, qui sont l'honneur de l'homme,
la consolation de la vie et le remède à tous les maux,
même à ceux de l'amour, ainsi que l'affirme le poète
Théocrite.
-- Tout rôtisseur que je suis, répondit mon père, j'estime le savoir et je veux bien croire qu'il est,
comme dit Votre Grâce, un remède à l'amour. Mais
je ne crois pas qu'il soit un remède à la faim.
-- Il n'y est peut-être pas un onguent souverain, répondit l'abbé; mais il y porte quelque soulagement
à la manière d'un baume très doux, quoique imparfait.
Comme il parlait ainsi, Catherine la dentellière parut au seuil, le bonnet sur l'oreille et son fichu très
chiffonné. A sa vue, ma mère fronça le sourcil et
laissa tomber trois mailles de son tricot.
-- Monsieur Ménétrier, dit Catherine à mon père, venez dire un mot aux sergents du guet. Si vous ne
le faites, ils conduiront sans faute frère Ange en prison.
Le bon frère est entré tantôt au Petit-Bacchus,
où il a bu deux ou trois pots qu'il n'a point payés,
de peur, disait-il, de manquer à la règle de saint

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18 LA ROTISSERIE
François. Mais le pis de l'affaire est que, me voyant
sous la tonnelle en compagnie, il s'approcha de moi
pour m'apprendre certaine oraison nouvelle. Je lui
dis que ce n'était pas le moment, et, comme il devenait
pressant, le coutelier boiteux, qui se trouvait
tout à côté de moi, le tira très fort par la barbe.
Alors, frère Ange se jeta sur le coutelier, qui roula
à terre, emportant la table et les brocs. Le cabaretier
accourut au bruit et, voyant la table culbutée,
le vin répandu et frère Ange, un pied sur la tête du
coutelier, brandissant un escabeau dont il frappait
tous ceux qui l'approchaient, ce méchant hôte jura
comme un diable et s'en fut appeler la garde. Monsieur
Ménétrier, venez sans tarder, venez tirer le
petit frère de la main des sergents. C'est un saint
homme et il est excusable dans cette affaire.
Mon père était enclin à faire plaisir à Catherine. Mais cette fois les paroles de la dentellière n'eurent
point l'effet qu'elle en attendait. Il répondit net qu'il
ne trouvait pas d'excuse à ce capucin et qu'il lui
souhaitait une bonne pénitence au pain et à l'eau,
au plus noir cul de basse-fosse du couvent dont il
était l'opprobre et la honte.
Il s'échauffait en parlant : -- Un ivrogne et un débauché à qui je donne tous les jours du bon vin et de bons morceaux et qui
s'en va au cabaret lutiner des guilledines assez abandonnées
pour préférer la société d'un coutelier ambulant
et d'un capucin à celle des honnêtes marchands
jurés du quartier! Fi! fi!
Il s'arrêta court à cet endroit de ses invectives et regarda à la dérobée ma mère qui, debout et droite

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DE LA REINE PEDAUQUE 19
contre l'escalier, poussait à petits coups secs l'aiguille
à tricoter.
Catherine, surprise par ce mauvais accueil, dit sèchement :
-- Ainsi, vous ne voulez pas dire une bonne parole au cabaretier et aux sergents ?
-- Je leur dirai, si vous voulez, qu'ils emmènent le coutelier avec le capucin.
-- Mais, fit-elle en riant, le coutelier est votre ami.
-- Moins mon ami que le vôtre, dit mon père irrité. Un gueux qui tire la bricole et va clochant!
-- Oh! pour cela, s'écria-t-elle, c'est bien vrai qu'il cloche. Il cloche, il cloche, il cloche!
Et elle sortit de la rôtisserie, en éclatant de rire.
Mon père, se tournant alors vers l'abbé, qui grattait
un os avec son couteau :
-- C'est comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Grâce : chaque leçon de lecture et d'écriture que ce
capucin donne à mon enfant, je la paie d'un gobelet
de vin et d'un fin morceau, lièvre, lapin, oie,
voire géline ou chapon. C'est un ivrogne et un
débauché!
-- N'en doutez point, répondit l'abbé. -- Mais, s'il ose jamais mettre le pied sur mon seuil, je le chasserai à grands coups de balai.
-- Ce sera bien fait, dit l'abbé. Ce capucin est un âne, et il enseignait à votre fils bien moins à
parler qu'à braire. Vous ferez sagement de jeter au
feu cette Vie de sainte Marguerite, cette prière pour les
engelures et cette histoire de loup-garou, dont le

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20 LA ROTISSERIE
frocard empoisonnait l'esprit de votre fils. Au prix
où frère Ange donnait ses leçons, je donnerai les
miennes; j'enseignerai à cet enfant le latin et le grec,
et même le français, que Voiture et Balzac ont porté
à sa perfection. Ainsi, par une fortune doublement
singulière et favorable, ce Jacquot Tournebroche
deviendra savant et je mangerai tous les jours.
-- Topez là! dit mon père. Barbe, apportez deux gobelets. Il n'y a point d'affaire conclue quand les
parties n'ont pas trinqué en signe d'accord. Nous
boirons ici. Je ne veux de ma vie remettre le pied.
au Petit-Bacchus, tant ce coutelier et ce moine m'inspirent
d'éloignement.
L'abbé se leva, et, les mains posées sur le dossier de sa chaise, dit d'un ton lent et grave :
-- Avant tout, je remercie Dieu, créateur et conservateur de toutes choses, de m'avoir conduit dans
cette maison nourricière. C'est lui seul qui nous gouverne,
et nous devons reconnaître sa providence dans
les affaires humaines, encore qu'il soit téméraire et
parfois incongru de l'y suivre de trop près. Car, étant
universelle, elle se trouve dans toutes sortes de rencontres,
sublimes assurément pour la conduite que
Dieu y tient, mais obscènes ou ridicules pour la part
que les hommes y prennent, et qui est le seul endroit
par où elles nous apparaissent. Aussi, ne faut-il pas
crier, à la façon des capucins et des bonnes femmes,
qu'on voit Dieu à tous les chats qu'on fouette. Louons
le Seigneur; prions-le de m'éclairer dans les enseignements
que je donnerai à cet enfant, et, pour le
reste, remettons-nous-en à sa sainte volonté, sans
chercher à la comprendre par le menu.

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DE LA REINE PEDAUQUE 21
Puis, soulevant son gobelet, il but un grand coup de vin.
-- Ce vin, dit-il, porte dans l'économie du corps humain une chaleur douce et salutaire. C'est une
liqueur digne d'être chantée à Téos et au Temple,
par les princes des poètes bachiques, Anacréon et
Chaulieu. J'en veux frotter les lèvres de mon jeune
disciple.
Il me mit le gobelet sous le menton et s'écria : -- Abeilles de l'Académie, venez, venez vous poser en harmonieux essaims sur la bouche, désormais
sacrée aux Muses, de Jacobus Tournebroche.
-- Oh! monsieur l'abbé, dit ma mère, il est vrai que le vin attire les abeilles, surtout quand il est
doux. Mais il ne faut pas souhaiter que ces méchantes
mouches se posent sur les lèvres de mon Jacquot, car
leur piqûre est cruelle. Un jour que je mordais dans
une pêche, je fus piquée à la langue par une abeille
et je souffris les tourments de l'enfer. Je ne fus soulagée
que par un peu de terre, mêlée de salive, que
frère Ange me mit dans la bouche, en récitant l'oraison
de saint Côme.
L'abbé lui fit entendre qu'il parlait d'abeilles au sens allégorique. Et mon père dit sur un ton de
reproche :
-- Barbe, vous êtes une sainte et digne femme, mais j'ai maintes fois remarqué que vous aviez un
fâcheux penchant à vous jeter étourdiment dans les
entretiens sérieux comme un chien dans un jeu de
quilles.
-- Il se peut, répondit ma mère. Mais si vous aviez mieux suivi mes conseils, Léonard, vous vous

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22 LA ROTISSERIE
en seriez bien trouvé. Je puis ne pas connaître toutes
les espèces d'abeilles, mais je m'entends au gouvernement
de la maison et aux convenances que doit
garder dans ses moeurs un homme d'âge, père de
famille et porte-bannière de sa confrérie.
Mon père se gratta l'oreille et versa du vin à l'abbé, qui dit en soupirant :
-- Certes, le savoir n'est pas de nos jours honoré dans le royaume de France comme il l'était chez le
peuple romain, pourtant dégénéré de sa vertu première,
au temps où la rhétorique porta Eugène à
l'Empire. Il n'est pas rare de voir en notre siècle un
habile homme dans un grenier sans feu ni chandelle.
Exemplum ut talpa. J'en suis un exemple.
Il nous fit alors un récit de sa vie, que je rapporterai tel qu'il sortit de sa bouche, à cela près qu'il
s'y trouvait des endroits que la faiblesse de mon âge
m'empêcha de bien entendre, et, par suite, de garder
dans ma mémoire. J'ai cru pouvoir les rétablir
d'après les confidences qu'il me fit plus tard quand
il m'accorda l'honneur de son amitié.

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-- T EL que vous me voyez, dit-il, ou, pour mieux
dire, tout autre que vous ne me voyez, jeune, svelte, l'oeil vif et les cheveux noirs, j'ai enseigné
les arts libéraux au collège de Beauvais, sous Messieurs
Dugué, Guérin, Coffin et Baffier. J'avais reçu
les ordres et je pensais me faire un grand renom dans
les lettres. Mais une femme renversa mes espérances.
Elle se nommait Nicole Pigoreau et tenait une boutique
de librairie à la Bible d'or, sur la place, devant
le collège. J'y fréquentais, feuilletant sans cesse les
livres qu'elle recevait de Hollande, et aussi ces éditions
bipontiques, illustrées de notes, gloses et commentaires
très savants. J'étais aimable, Mme Pigoreau
s'en aperçut pour mon malheur. Elle avait été jolie
et savait plaire encore. Ses yeux parlaient. Un jour,
les Cicéron et les Tite-Live, les Platon et les Aristote,

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24 LA ROTISSERIE
Thucydide, Polybe et Varron, Epictète, Sénèque,
Boèce et Cassiodore, Homère, Eschyle, Sophocle,
Euripide, Plaute et Térence, Diodore de Sicile et
Denis d'Halicarnasse, saint Jean Chrysostome et saint
Basile, saint Jérôme et saint Augustin, Erasme, Saumaise,
Turnèbe et Scaliger, saint Thomas d'Aquin,
saint Bonaventure, Bossuet traînant Ferri à sa suite,
Lenain, Godefroy, Mézeray, Mainbourg, Fabricius,
le père Lelong et le père Pitou, tous les poètes, tous
les orateurs, tous les historiens, tous les pères, tous
les docteurs, tous les théologiens, tous les humanistes,
tous les compilateurs, assemblés du haut en bas des
murs, furent témoins de nos baisers.
» - Je n'ai pu vous résister, me dit-elle, n'en prenez pas une mauvaise opinion de moi.
» Elle m'exprimait son amour avec des transports inconcevables. Une fois, elle me fit essayer un rabat
et des manchettes de dentelle, et trouvant qu'ils
m'allaient à ravir, elle me pressa de les garder. Je
n'en voulus rien faire. Mais comme elle s'irritait de
mes refus, où elle voyait une offense à l'amour, je
consentis à prendre ce qu'elle m'offrait, de peur de
la fâcher.
» Ma bonne fortune dura jusqu'au temps où je fus remplacé par un officier. J'en conçus un violent
dépit, et dans l'ardeur de me venger, je fis savoir
aux régents du collège que je n'allais plus à la Bible
d'Or, de peur d'y voir des spectacles propres à offenser
la modestie d'un jeune ecclésiastique. A vrai
dire, je n'eus pas à me féliciter de cet artifice. Car
Mme Pigoreau, apprenant comme j'en usais à son
égard, publia que je lui avais volé des manchettes

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DE LA REINE PEDAUQUE 25
et un rabat de dentelle. Ses fausses plaintes allèrent
aux oreilles des régents qui firent fouiller mon coffre
et y trouvèrent la parure, qui était d'un assez grand
prix. Ils me chassèrent, et c'est ainsi que j'éprouvai,
à l'exemple d'Hippolyte et de Bellérophon, la ruse
et la méchanceté des femmes. Me trouvant dans la
rue avec mes hardes et mes cahiers d'éloquence,
j'étais en grand risque d'y mourir de faim, lorsque,
laissant le petit collet, je me recommandai à un seigneur
huguenot qui me prit pour secrétaire et me
dicta des libelles sur la religion.
-- Ah! pour cela! s'écria mon père, c'était mal à vous, monsieur l'abbé. Un honnête homme ne doit
pas prêter la main à ces abominations. Et, pour ma
part, bien qu'ignorant et de condition mécanique,
je ne puis sentir la vache à Colas.
-- Vous avez raison, mon hôte, reprit l'abbé. Cet endroit est le plus mauvais de ma vie. C'est celui
qui me donne le plus de repentir. Mais mon homme
était calviniste. Il ne m'employait qu'à écrire contre
les luthériens et les sociniens, qu'il ne pouvait souffrir,
et je vous assure qu'il m'obligea à traiter ces
hérétiques plus durement qu'on ne le fit jamais en
Sorbonne.
-- Amen, dit mon père. Les agneaux paissent en paix, tandis que les loups se dévorent entre eux.
L'abbé poursuivit son récit : -- Au reste, dit-il, je ne demeurai pas longtemps chez ce seigneur, qui faisait plus de cas des lettres
d'Ulric de Hutten que des harangues de Démosthène
et chez qui on ne buvait que de l'eau. Je fis ensuite
divers métiers dont aucun ne me réussit. Je fus successivement

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26 LA ROTISSERIE
colporteur, comédien, moine, laquais.
Puis, reprenant le petit collet, je devins secrétaire
de l'évêque de Séez et je rédigeai le catalogue des
manuscrits précieux renfermés dans sa bibliothèque.
Ce catalogue forme deux volumes in-folio, qu'il plaça
dans sa galerie, reliés en maroquin rouge, à ses
armes, et dorés sur tranches. J'ose dire que c'est un
bon ouvrage.
» Il n'aurait tenu qu'à moi de vieillir dans l'étude et la paix auprès de monseigneur. Mais j'aimais la
chambrière de Madame la baillive. Ne m'en blâmez
pas avec trop de sévérité. Brune, grasse, vive, fraîche,
saint Pacôme lui-même l'eût aimée. Un jour, elle
prit le coche pour aller chercher fortune à Paris. Je
l'y suivis. Mais je n'y fis point mes affaires aussi bien
qu'elle fit les siennes. J'entrai, sur sa recommandation,
au service de Mme de Saint-Ernest, danseuse
de l'Opéra, qui, connaissant mes talents, me chargea
d'écrire, sous sa dictée, un libelle contre Mlle Davilliers,
de qui elle avait à se plaindre. Je fus un assez
bon secrétaire, et méritai bien les cinquante écus qui
m'avaient été promis. Le livre fut imprimé à Amsterdam,
chez Marc-Michel Rey, avec un frontispice
allégorique, et Mlle Davilliers reçut le premier exemplaire
au moment où elle entrait en scène pour chanter
le grand air d'Armide. La colère rendit sa voix
rauque et tremblante. Elle chanta faux et fut sifflée.
Son rôle fini, elle courut avec sa poudre et ses paniers
chez l'intendant des menus, qui n'avait rien à lui
refuser. Elle se jeta tout en larmes à ses pieds et cria
vengeance. On sut bientôt que le coup partait de
Mme de Saint-Ernest.

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DE LA REINE PEDAUQUE 27
» Interrogée, pressée, menacée, elle me dénonça et je fus mis à la Bastille, où je restai quatre ans.
J'y trouvai quelque consolation à lire Boèce et Cassiodore.
» Depuis j'ai tenu une échoppe d'écrivain public au cimetière des Saints-Innocents et prêté aux servantes
amoureuses une plume, qui devait plutôt
peindre les hommes illustres de Rome et commenter
les écrits des Pères. Je gagne deux liards par lettre
d'amour et c'est un métier dont je meurs plutôt que
je n'en vis. Mais je n'oublie pas qu'Epictète fut
esclave et Pyrrhon jardinier.
» Tantôt j'ai reçu, par grand hasard, un écu pour une lettre anonyme. Je n'avais pas mangé depuis
deux jours. Aussi me suis-je mis tout de suite en quête
d'un traiteur. J'ai vu, de la rue, votre enseigne enluminée
et le feu de votre cheminée, qui faisait flamber
joyeusement les vitres. J'ai senti sur votre seuil une
odeur délicieuse. Je suis entré. Mon cher hôte, vous
connaissez maintenant ma vie.
-- Je vois qu'elle est d'un brave homme, dit mon père, et, hors la vache à Colas, il n'y a trop rien à
y reprendre. Votre main! Nous sommes amis. Comment
vous appelez-vous ?
-- Jérôme Coignard, docteur en théologie, licencié ès arts.

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C E qu'il y a de merveilleux dans les affaires
humaines, c'est l'enchaînement des effets et des causes. M. Jérôme Coignard avait bien raison de le
dire : à considérer cette suite bizarre de coups et
de contre-coups où s'entre-choquent nos destinées,
on est obligé de reconnaître que Dieu, dans sa perfection,
ne manque ni d'esprit, ni de fantaisie, ni de
force comique; qu'il excelle au contraire dans l'imbroglio
comme en tout le reste, et qu'après avoir
inspiré Moïse, David et les prophètes, s'il daignait
inspirer M. Le Sage et les' poètes de la foire, il leur
dicterait les pièces les Ois divertissantes, pour Arlequin.
C'est ainsi que je\ devins latiniste parce que
frère Ange fut pris par les sergents et mis en chartre
ecclésiastique, pour avoir assommé un coutelier sous
la tonnelle du Petit-Bacchus. M. Jérôme Coignard

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DE LA REINE PEDAUQUE 29
accomplit sa promesse. Il me donna ses leçons, et,
me trouvant docile et intelligent, il prit plaisir à
m'enseigner les lettres anciennes. En peu d'années
il fit de moi un assez bon latiniste.
J'ai gardé à sa mémoire une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie. On concevra toute l'obligation
que je lui ai, quand j'aurai dit qu'il ne négligea
rien pour former mon coeur et mon âme en
même temps que mon esprit. Il me récitait les
Maximes d'Epictète, les Homélies de saint Basile et
les Consolations de Boèce. Il m'exposait, par de beaux
extraits, la philosophie des stoïciens; mais il ne la
faisait paraître dans sa sublimité que pour l'abattre
de plus haut devant la philosophie chrétienne. Il
était subtil théologien et bon catholique. Sa foi
demeurait entière sur les débris de ses plus chères
illusions et de ses plus légitimes espérances. Ses faiblesses,
ses erreurs, ses fautes, qu'il n'essayait ni de
dissimuler ni de colorer, n'avaient point ébranlé sa
confiance en la bonté divine. Et, pour le bien connaître,
il faut savoir qu'il gardait le soin de son salut
éternel dans les occasions où il devait, en apparence,
s'en soucier le moins. Il m'inculqua les principes
d'une piété éclairée. Il s'efforçait aussi de m'attacher
à la vertu et de me la rendre, pour ainsi dire, domestique
et familière par des exemples tirés de la vie
de Zénon.
Pour m'instruire des dangers du vice, il puisait ses arguments dans une source plus voisine, me
confiant que, pour avoir trop aimé le vin et les
femmes, il avait perdu l'honneur de monter dans une
chaire de collège, en robe longue et en bonnet carré.

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30 LA ROTISSERIE
A ces rares mérites il joignait la constance et l'assiduité, et il donnait ses leçons avec une exactitude
qu'on n'eût pas attendue d'un homme livré
comme lui à tous les caprices d'une vie errante et
sans cesse emporté dans les agitations d'une fortune
moins doctorale que picaresque. Ce zèle était l'effet
de sa bonté et aussi du goût qu'il avait pour cette
bonne rue Saint-Jacques, où il trouvait à satisfaire
tout ensemble les appétits de son corps et ceux de
son esprit. Après m'avoir donné quelque profitable
leçon en prenant un repas succulent, il faisait un
tour au Petit-Bacchus et à l'Image Sainte-Catherine, trouvant
réunis ainsi dans un petit espace de terre, qui
était son paradis, du vin frais et des livres.
Il était devenu l'hôte assidu de M. Blaizot, le libraire, qui lui faisait bon accueil, bien qu'il feuilletât
tous les livres sans faire emplette d'aucun. Et
c'était un merveilleux spectacle de voir mon bon
maître, au fond de la boutique, le nez enfoui dans
quelque petit livre fraîchement venu de Hollande et
relevant la tête pour disserter selon l'occurrence, avec
la même science abondante et riante, soit des plans
de monarchie universelle attribués au feu roi, soit
des aventures galantes d'un financier et d'une fille
de théâtre. M. Blaizot ne se lassait pas de l'écouter.
Ce M. Blaizot était un petit vieillard sec et propre,
en habit et culotte puce et bas de laine gris. Je l'admirais
beaucoup et je n'imaginais rien de plus beau
au monde que de vendre comme lui des livres, à
l'Image Sainte-Catherine.
Un souvenir contribuait à revêtir pour moi la boutique de M. Blaizot d'un charme mystérieux.

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DE LA REINE PEDAUQUE 31
C'est là qu'un jour, étant très jeune, j'avais vu pour
la première fois une femme nue. Je la vois encore.
C'était l' Eve d'une Bible en estampes. Elle avait un
gros ventre et les jambes un peu courtes, et elle s'entretenait
avec le serpent dans un paysage hollandais.
Le possesseur de cette estampe m'inspira dès lors une
considération qui se soutint par la suite, quand je
pris, grâce à M. Coignard, le goût des livres.
A seize ans, je savais assez de latin et un peu de grec. Mon bon maître dit à mon père :
-- Ne pensez-vous point, mon hôte, qu'il est indécent de laisser un jeune cicéronien en habit de marmiton?
-- Je n'y avais pas songé, répondit mon père. -- Il est vrai, dit ma mère, qu'il conviendrait de donner à notre fils une veste de basin. Il est agréable
de sa personne, de bonnes manières et bien instruit.
Il fera honneur à ses habits.
Mon père demeura pensif un moment, puis il demanda s'il serait bien séant à un rôtisseur de porter
une veste de basin. Mais l'abbé Coignard lui
représenta que, nourrisson des Muses, je ne deviendrais
jamais rôtisseur, et que les temps étaient proches
où je porterais le petit collet.
Mon père soupira en songeant que je ne serais point, après lui, porte-bannière de la confrérie des
rôtisseurs parisiens. Et ma mère devint toute ruisselante
de joie et d'orgueil à l'idée que son fils serait d'église.
Le premier effet de ma veste de basin fut de me donner de l'assurance et de m'encourager à prendre
des femmes une idée plus complète que celle que
m'avait donnée jadis l'Eve de M. Blaizot. Je songeais
raisonnablement pour cela à Jeannette la vielleuse

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32 LA ROTISSERIE
et à Catherine la dentellière, que je voyais passer
vingt fois le jour devant la rôtisserie, montrant quand
il pleuvait une fine cheville et un petit pied dont la
pointe sautillait d'un pavé à l'autre. Jeannette était
moins jolie que Catherine. Elle était aussi moins
jeune et moins brave en ses habits. Elle venait de
Savoie et se coiffait en marmotte, avec un mouchoir
à carreaux qui lui cachait les cheveux. Mais elle
avait le mérite de ne point faire de façons et d'entendre
ce qu'on voulait d'elle avant qu'on eût parlé.
Ce caractère était extrêmement convenable à ma
timidité. Un soir, sous le porche de Saint-Benoît-le-
Bétourné, qui est garni de bancs de pierre, elle
m'apprit ce que je ne savais pas encore et qu'elle
savait depuis longtemps. Mais je ne lui en fus pas
aussi reconnaissant que j'aurais dû, et je ne songeais
qu'à porter à d'autres plus jolies la science
qu'elle m'avait inculquée. Je dois dire, pour excuser
mon ingratitude, que Jeannette la vielleuse n'attachait
pas à ses leçons plus de prix que je n'y donnais
moi-même, et qu'elle les prodiguait à tous les polissons
du quartier.
Catherine était plus réservée dans ses façons; elle me faisait grand'peur et je n'osais pas lui dire combien
je la trouvais jolie. Ce qui redoublait mon embarras,
c'est qu'elle se moquait sans cesse de moi et ne perdait
pas une occasion de me taquiner. Elle me plaisantait
de ce que je n'avais pas de poil au menton.
Cela me faisait rougir et j'aurais voulu être sous
terre. J'affectais en la voyant un air sombre et chagrin.
Je feignais de la mépriser. Mais elle était bien
trop jolie pour que ce mépris fût véritable.

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C ETTE nuit-là, nuit de l'Epiphanie et dix-neuvième
anniversaire de ma naissance, tandis que le ciel versait avec la neige fondue une froide humeur
dont on était pénétré jusqu'aux os et qu'un vent glacial
faisait grincer l'enseigne de la Reine Pédauque,
un feu clair, parfumé de graisse d'oie, brillait dans
la rôtisserie et la soupière fumait sur la nappe blanche,
autour de laquelle M. Jérôme Coignard, mon père
et moi, étions assis. Ma mère, selon sa coutume, se
tenait debout derrière le maître du logis, prête à le
servir. Il avait déjà rempli l'écuelle de l'abbé, quand,
la porte s'étant ouverte, nous vîmes frère Ange très
pâle, le nez rouge et la barbe ruisselante. Mon père
en leva de surprise sa cuiller à pot jusqu'aux poutres
enfumées du plancher.
La surprise de mon père s'expliquait aisément.
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34 LA ROTISSERIE
Frère Ange, qui, une première fois, avait disparu
pendant six mois après l'assommade du coutelier
boiteux, était demeuré cette fois deux ans entiers
sans donner de ses nouvelles. Il s'en était allé au
printemps avec un âne chargé de reliques, et le pis
est qu'il avait emmené Catherine habillée en béguine.
On ne savait ce qu'ils étaient devenus, mais il y avait
vent au Petit-Bacchus que le petit frère et la petite
soeur avaient eu des démêlés avec l'official entre
Tours et Orléans. Sans compter qu'un vicaire de
Saint-Benoît criait comme un diable que ce pendard
de capucin lui avait volé son âne.
-- Quoi, s'écria mon père, ce coquin n'est pas dans un cul de basse-fosse ? Il n'y a plus de justice
dans le royaume.
Mais frère Ange disait le Benedicite et faisait le signe de la croix sur la soupière.
-- Holà! reprit mon père, trêve de grimaces, beau moine! Et confessez que vous passâtes en prison
d'église à tout le moins une des deux années durant
lesquelles on ne vit point dans la paroisse votre face
de Belzébuth. La rue Saint-Jacques en était plus
honnête, et le quartier plus respectable. Ardez le
bel Olibrius qui mène aux champs l'âne d'autrui et
la fille à tout le monde.
-- Peut-être, répondit frère Ange, les yeux baissés et les mains dans ses manches, peut-être, maître
Léonard, voulez-vous parler de Catherine, que j'eus
le bonheur de convertir et de tourner à une meilleure
vie, tant et si bien qu'elle souhaita ardemment de me
suivre avec les reliques que je portais et de faire avec
moi de beaux pèlerinages, notamment à la Vierge

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DE LA REINE PEDAUQUE 35
noire de Chartres ? J'y consentis à la condition qu'elle
prît un habit ecclésiastique. Ce qu'elle fit sans murmurer.
-- Taisez-vous! répondit mon père, vous êtes un débauché. Vous n'avez point le respect de votre
habit. Retournez d'où vous venez et allez voir, s'il
vous plaît, dans la rue si la reine Pédauque a des
engelures.
Mais ma mère fit signe au frère de s'asseoir sous le manteau de la cheminée, ce qu'il fit tout doucement.
-- Il faut beaucoup pardonner aux capucins, dit l'abbé, car ils pèchent sans malice.
Mon père pria M. Coignard de ne plus parler de cette engeance, dont le seul nom lui échauffait les
oreilles.
-- Maître Léonard, dit l'abbé, la philosophie induit l'âme à la clémence. Pour ma part, j'absous
volontiers les fripons, les coquins et tous les misérables.
Et même je ne garde pas rancune aux gens
de bien, quoiqu'il y ait beaucoup d'insolence dans
leur cas. Et si, comme moi, maître Léonard, vous
aviez fréquenté les personnes respectables, vous sauriez
qu'elles ne valent pas mieux que les autres et
qu'elles sont d'un commerce souvent moins agréable.
Je me suis assis à la troisième table de M. l'évêque
de Séez, et deux serviteurs, vêtus de noir, s'y tenaient
à mon côté : la Contrainte et l'Ennui.
-- Il faut convenir, dit ma mère, que les valets de monseigneur portaient des noms fâcheux. Que ne
les nommait-il Champagne, l'Olive ou Frontin, selon
l'usage!

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36 LA ROTISSERIE
L'abbé reprit : - Il est vrai que certaines personnes s'arrangent aisément des incommodités qu'on éprouve à vivre
parmi les grands. Il y avait à la deuxième table
de M. l'évêque de Séez un chanoine fort poli, qui
demeura jusqu'à son dernier moment sur le pied
cérémonieux. Apprenant qu'il était au plus mal,
monseigneur l'alla voir dans sa chambre et le trouva
à toute extrémité : « Hélas! dit le chanoine, je
demande pardon à Votre Grandeur d'être obligé de
mourir devant Elle. - Faites, faites! ne vous gênez
point », répondit monseigneur avec bonté.
A ce moment, ma mère apporta le rôti et le posa, sur la table avec un geste empreint de gravité domestique
dont mon père fut ému, car il s'écria brusquement
et la bouche pleine :
-- Barbe, vous êtes une sainte et digne femme. -- Madame, dit mon bon maître, est en effet comparable aux femmes fortes de l'Ecriture. C'est
une épouse selon Dieu.
-- Dieu merci! dit ma mère, je n'ai jamais trahi la fidélité que j'ai jurée à Léonard Ménétrier, mon
mari, et je compte bien, maintenant que le plus difficile
est fait, n'y point manquer jusqu'à l'heure de
la mort. Je voudrais qu'il me gardât sa foi comme
je lui garde la mienne.
-- Madame, j'avais vu, du premier coup d'oeil, que vous étiez une honnête femme, repartit l'abbé,
car j'ai ressenti près de vous une quiétude qui tenait
plus du ciel que de la terre.
Ma mère, qui était simple, mais point sotte, entendit fort bien ce qu'il voulait dire et lui répliqua que,

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DE LA REINE PEDAUQUE 37
s'il l'avait connue vingt ans en çà, il l'aurait trouvée
tout autre qu'elle n'était devenue dans cette
rôtisserie, où sa bonne mine s'en était allée au feu
des broches et à la fumée des écuelles. Et, comme
elle était piquée, elle conta que le boulanger d'Auneau
la trouvait assez à son goût pour lui offrir des
gâteaux chaque fois qu'elle passait devant son four.
Elle ajouta vivement qu'au reste, il n'est fille ou
femme si laide qui ne puisse mal faire quand l'envie
lui en prend.
-- Cette bonne femme a raison, dit mon père. Je me rappelle qu'étant apprenti dans la rôtisserie de
l'Oie Royale, proche la porte Saint-Denis, mon patron,
qui était en ce temps-là porte-bannière de la confrérie,
comme je le suis aujourd'hui, me dit : « Je ne
serai jamais cocu, ma femme est trop laide. » Cette
parole me donna l'idée de faire ce qu'il croyait
impossible. J'y réussis, dès le premier essai, un matin
qu'il était à la Vallée. Il disait vrai : sa femme était
bien laide; mais elle avait de l'esprit et elle était
reconnaissante.
A cette anecdote, ma mère se fâcha tout de bon, disant que ce n'étaient point là des propos qu'un
père de famille dût tenir à sa femme et à son fils,
s'il voulait garder leur estime.
M. Jérôme Coignard, la voyant toute rouge de colère, détourna la conversation avec une adroite
bonté. Interpellant de façon soudaine le frère Ange
qui, les mains dans ses manches, se tenait humblement
au coin du feu :
-- Petit frère, lui dit-il, quelles reliques portiez- vous sur l'âne du second vicaire, en compagnie de

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38 LA ROTISSERIE
soeur Catherine? N'était-ce point votre culotte que
vous donniez à baiser aux dévotes, sur l'exemple
d'un certain cordelier dont Henry Estienne a conté
1'aventure ?
-- Ah! monsieur l'abbé, répondit frère Ange de l'air d'un martyr qui souffre pour la vérité, ce n'était
point ma culotte, mais un pied de saint Eustache.
-- Je l'eusse juré, si ce n'était péché, s'écria l'abbé en agitant un pilon de volaille. Ces capucins vous
dénichent des saints que les bons auteurs, qui ont
traité de l'histoire ecclésiastique, ignorent. Ni Tillemont,
ni Fleury ne parlent de ce saint Eustache, à
qui l'on eut bien tort de dédier une église de Paris,
quand il est tant de saints reconnus par les écrivains
dignes de foi, qui attendent encore un tel honneur.
La vie de cet Eustache est un tissu de fables ridicules.
Il en est de même de celle de sainte Catherine,
qui n'a jamais existé que dans l'imagination de
quelque méchant moine byzantin. Je ne la veux pourtant
pas trop attaquer parce qu'elle est la patronne
des écrivains et qu'elle sert d'enseigne à la boutique
du bon M. Blaizot, qui est le lieu le plus délectable
du monde.
-- J'avais aussi, reprit tranquillement le petit frère, une côte de sainte Marie l'Egyptienne.
-- Ah! ah! pour celle-là, s'écria l'abbé en jetant son os par la chambre, je la tiens pour très sainte,
car elle donna dans sa vie un bel exemple d'humilité.
« Vous savez, madame, ajouta-t-il en tirant ma mère par la manche, que sainte Marie l'Egyptienne,
se rendant en pèlerinage au tombeau de Notre Seigneur,

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DE LA REINE PEDAUQUE 39
fut arrêtée par une rivière profonde, et que,
n'ayant pas un denier pour passer le bac, elle offrit
son corps en paiement aux bateliers. Qu'en dites-
vous, ma bonne dame ? »
Ma mère demanda d'abord si l'histoire était bien vraie. Quand on lui donna l'assurance qu'elle était
imprimée dans les livres et peinte sur une fenêtre de
l'église de la Jussienne, elle la tint pour véritable.
-- Je pense, dit-elle, qu'il faut être aussi sainte qu'elle pour en faire autant sans pécher. Aussi ne
m'y risquerais-je point.
-- Pour moi, dit l'abbé, d'accord avec les docteurs les plus subtils, j'approuve la conduite de cette sainte.
Elle est une leçon aux honnêtes femmes, qui s'obstinent
avec trop de superbe dans leur altière vertu.
Il y a quelque sensualité, si l'on y songe, à donner
trop de prix à la chair et à garder avec un soin
excessif ce qu'on doit mépriser. On voit des matrones
qui croient avoir en elles un trésor à garder et qui
exagèrent visiblement l'intérêt que portent à leur
personne Dieu et les anges. Elles se croient une façon
de Saint Sacrement naturel. Sainte Marie l'Egyptienne
en jugeait mieux. Bien que jolie et faite à
ravir, elle estima qu'il y aurait trop de superbe à
s'arrêter dans son saint pèlerinage pour une chose
indifférente en soi et qui n'est qu'un endroit à mortifier,
loin d'être un joyau précieux. Elle le mortifia,
madame, et elle entra de la sorte, par une admirable
humilité, dans la voie de la pénitence où elle
accomplit des travaux merveilleux.
-- Monsieur l'abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes trop savant pour moi.

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40 LA ROTISSERIE
-- Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la chapelle de mon couvent, et tout
son corps est couvert, par la grâce de Dieu, de poils
longs et épais. On en a tiré des portraits dont je
vous apporterai un tout bénit, ma bonne dame.
Ma mère attendrie lui passa la soupière sur le dos du maître. Et le bon frère, assis dans la cendre, se
trempa la barbe en silence dans le bouillon aromatique.
-- C'est le moment, dit mon père, de déboucher une de ces bouteilles, que je tiens en réserve pour
les grandes fêtes, qui sont la Noël, les Rois et la
Saint-Laurent. Rien n'est plus agréable que de boire
du bon vin, quand on est tranquille chez soi, et à
l'abri des importuns.
A peine avait-il prononcé ces paroles, que la porte s'ouvrit et qu'un grand homme noir aborda la rôtisserie,
dans une rafale de neige et de vent.
Une Salamandre! une Salamandre! s'écriait-il. Et, sans prendre garde à personne, il se pencha
sur le foyer dont il fouilla les tisons du bout de sa
canne, au grand dommage de frère Ange, qui, avalant
des cendres et des charbons avec son potage,
toussait à rendre l'âme. Et l'homme noir remuait
encore le feu, en criant : « Une Salamandre!... Je
vois une Salamandre », tandis que la flamme agitée
faisait trembler au plafond son ombre en forme de
grand oiseau de proie.
Mon père était surpris et même choqué des façons de ce visiteur. Mais il savait se contraindre. Il se
leva donc, sa serviette sous le bras, et, s'étant approché
de la cheminée, il se courba vers l'âtre, les deux
poings sur les cuisses.

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DE LA REINE PEDAUQUE 41
Quand il eut suffisamment considéré son foyer bouleversé et frère Ange couvert de cendres :
-- Que Votre Seigneurie m'excuse, dit-il, je ne vois ici qu'un méchant moine et point de Salamandre.
» Au demeurant, j'en ai peu de regret, ajouta mon père. Car, à ce que j'ai ouï dire, c'est une vilaine
bête, velue et cornue, avec de grandes griffes.
-- Quelle erreur! répondit l'homme noir, les Salamandres ressemblent à des femmes, ou, pour mieux
dire, à des Nymphes, et elles sont parfaitement belles.
Mais je suis bien simple de vous demander si vous
apercevez celle-ci. Il faut être philosophe pour voir
une Salamandre, et je ne pense pas qu'il y ait des
philosophes dans cette cuisine.
-- Vous pourriez vous tromper, monsieur, dit l'abbé Coignard. Je suis docteur en théologie, maître ès arts;
j'ai assez étudié les moralistes grecs et latins, dont
les maximes ont fortifié mon âme dans les vicissitudes
de ma vie, et j'ai particulièrement appliqué
Boèce, comme un topique, aux maux de l'existence.
Et voici près de moi Jacobus Tournebroche, mon
élève, qui sait par coeur les sentences de Publius
Syrus.
L'inconnu tourna vers l'abbé des yeux jaunes, qui brillaient étrangement sur un nez en bec d'aigle, et
s'excusa, avec plus de politesse que sa mine farouche
n'en annonçait, de n'avoir pas tout de suite reconnu
une personne de mérite.
-- Il est extrêmement probable, ajouta-t-il, que cette Salamandre est venue pour vous ou pour votre
élève. Je l'ai vue très distinctement de la rue en passant

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42 LA ROTISSERIE
devant cette rôtisserie. Elle serait plus apparente
si le feu était plus vif. C'est pourquoi il faut
tisonner vivement dès qu'on croit qu'une Salamandre
est dans la cheminée.
Au premier mouvement que l'inconnu fit pour remuer de nouveau les cendres, frère Ange, inquiet,
couvrit la soupière d'un pan de sa robe et ferma les yeux.
-- Monsieur, poursuivit l'homme à la Salamandre, souffrez que votre jeune élève approche du foyer et
dise s'il ne voit pas quelque ressemblance d'une
femme au-dessus des flammes.
En ce moment, la fumée qui montait sous la hotte de la cheminée se recourbait avec une grâce particulière
et formait les rondeurs qui pouvaient simuler
des reins bien cambrés, à la condition qu'on y
eût l'esprit extrêmement tendu. Je ne mentis donc
pas tout à fait en disant que, peut-être, je voyais
quelque chose.
A peine avais-je fait cette réponse que l'inconnu, levant son bras démesuré, me frappa du poing
l'épaule si rudement que je pensai en avoir la clavicule
brisée.
-- Mon enfant, me dit-il aussitôt, d'une voix très douce, en me regardant d'un air de bienveillance,
j'ai dû faire sur vous cette forte impression, afin
que vous n'oubliiez jamais que vous avez vu une
Salamandre. C'est signe que vous êtes destiné à
devenir un savant et, peut-être, un mage. Aussi bien
votre figure me faisait-elle augurer favorablement de
votre intelligence.
-- Monsieur, dit ma mère, il apprend tout ce qu'il veut, et il sera abbé s'il plaît à Dieu.

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DE LA REINE PEDAUQUE 43
M. Jérôme Coignard ajouta que j'avais tiré quelque profit de ses leçons, et mon père demanda à l'étranger
si Sa Seigneurie ne voulait pas manger un morceau.
-- Je n'en ai nul besoin, dit l'homme, et il m'est facile de passer un an et plus sans prendre aucune
nourriture, hors un certain élixir dont la composition
n'est connue que des philosophes. Cette faculté
ne m'est point particulière; elle est commune à tous
les sages, et l'on sait que l'illustre Cardan s'abstint
de tout aliment pendant plusieurs années, sans être
incommodé. Au contraire, son esprit acquit pendant
ce temps une vivacité singulière. Toutefois, ajouta
le philosophe, je mangerai de ce que vous m'offrirez,
à seule fin de vous complaire.
Et il s'assit sans façon à notre table. Dans le même moment, frère Ange poussa sans bruit un escabeau
entre ma chaise et celle de mon maître et s'y
coula à point pour recevoir sa part du pâté de perdreaux
que ma mère venait de servir.
Le philosophe ayant rejeté son manteau sur le dossier de sa chaise, nous vîmes qu'il avait des boutons
de diamant à son habit. Il demeurait songeur.
L'ombre de son nez descendait sur sa bouche, et ses
joues creuses rentraient dans ses mâchoires. Son
humeur sombre gagnait la compagnie. Mon bon
maître lui-même buvait en silence. On n'entendait
plus que le bruit que faisait le petit frère en mâchant
son pâté.
Tout à coup, le philosophe dit : -- Plus j'y songe et plus je me persuade que cette Salamandre est venue pour ce jeune garçon.

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44 LA ROTISSERIE
Et il me désigna de la pointe de son couteau. -- Monsieur, lui dis-je, si les Salamandres sont vraiment telles que vous le dites, c'est bien de l'honneur
que celle-ci me fait, et je lui ai beaucoup
d'obligation. Mais, à vrai dire, je l'ai plutôt devinée
que vue, et cette première rencontre a éveillé
ma curiosité sans la satisfaire.
Faute de parler à son aise, mon bon maître étouffait. -- Monsieur, dit-il tout à coup au philosophe, avec un grand éclat, j'ai cinquante et un ans, je
suis licencié ès arts et docteur en théologie; j'ai lu
tous les auteurs grecs et latins qui n'ont point péri
par l'injure du temps ou la malice de l'homme, et
je n'y ai point vu de Salamandre, d'où je conclus
raisonnablement qu'il n'en existe point.
-- Pardonnez-moi, dit frère Ange, à demi étouffé de perdreau et d'épouvante. Pardonnez-moi. Il existe
malheureusement des Salamandres, et un père jésuite
dont j'ai oublié le nom a traité de leurs apparitions.
J'ai vu moi-même, en un lieu nommé Saint-Claude,
chez des villageois, une Salamandre dans une cheminée,
tout contre la marmite. Elle avait une tête
de chat, un corps de crapaud et une queue de poisson.
J'ai jeté une potée d'eau bénite sur cette bête
et aussitôt elle s'est évanouie dans les airs avec un
bruit épouvantable comme de friture et au milieu
d'une fumée très âcre, dont j'eus, peu s'en faut, les
yeux brûlés. Et ce que je dis est si véritable que
pendant huit jours, pour le moins, ma barbe en sentit
le roussi, ce qui prouve mieux que tout le reste
la nature maligne de cette bête.

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DE LA REINE PEDAUQUE 45
-- Vous vous moquez de nous, petit frère, dit l'abbé, votre crapaud à la tête de chat n'est pas plus
véritable que la Nymphe de monsieur que voici. Et,
de plus, c'est une invention dégoûtante.
Le philosophe se mit à rire. -- Le frère Ange, dit-il, n'a pu voir la Salamandre des sages. Quand les Nymphes du feu rencontrent
des capucins, elles leur tournent le dos.
-- Oh! oh! dit mon père en riant très fort, un dos de Nymphe, c'est encore trop bon pour un
capucin.
Et, comme il était de bonne humeur, il envoya une grosse tranche de pâté au petit frère.
Ma mère posa le rôti au milieu de la table et elle en prit avantage pour demander si les Salamandres
étaient bonnes chrétiennes, ce dont elle doutait,
n'ayant jamais ouï dire que les habitants du feu
louassent le Seigneur.
-- Madame, répondit l'abbé, plusieurs théologiens de la Compagnie de Jésus ont reconnu l'existence
d'un peuple d'incubes et de succubes, qui ne sont
point proprement des démons, puisqu'ils ne se laissent
pas mettre en déroute par une aspersion d'eau bénite,
et qui n'appartiennent pas à l'Eglise triomphante,
car des esprits glorieux n'eussent point, comme il
s'est vu à Pérouse, tenté de séduire la femme d'un
boulanger. Mais, si vous voulez mon avis, ce sont
là plutôt les sales imaginations d'un cafard que les
vues d'un docteur. Il faut haïr ces diableries ridicules
et déplorer que les fils de l'Eglise, nés dans la
lumière, se fassent du monde et de Dieu une idée
moins sublime que celle qu'en formèrent un Platon

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46 LA ROTISSERIE
ou un Cicéron, dans les ténèbres du paganisme. Dieu,
j'ose le dire, est moins absent du Songe de Scipion
que de ces noirs traités de démonologie dont les
auteurs se disent chrétiens et catholiques.
-- Monsieur l'abbé, prenez-y garde, dit le philosophe. Votre Cicéron parlait avec abondance et facilité,
mais c'était un esprit banal, et il n'était pas
beaucoup avancé dans les sciences sacrées. Avez-vous
jamais ouï parler d'Hermès Trismégiste et de la
Table d'Emeraude ?
-- Monsieur, dit l'abbé, j'ai trouvé un très vieux manuscrit de la Table d'Emeraude dans la bibliothèque
de M. l'évêque de Séez, et je l'aurais déchiffré
un jour ou l'autre sans la chambrière de Madame
la baillive qui s'en fut à Paris chercher fortune et me
fit monter dans le coche avec elle. Il n'y eut point
là de sorcellerie, monsieur le philosophe, et je n'obéis
qu'à des charmes naturels :

Non facit hoc verbis; facie tenerisque lacertis Devovet et flavis nostra puella comis.
-- C'est une nouvelle preuve, dit le philosophe, que les femmes sont grandes ennemies de la science.
Aussi le sage doit-il se garder de tous rapports avec
elles.
-- Même en légitime mariage ? demanda mon père.
-- Surtout en légitime mariage, répondit le philosophe. -- Hélas! demanda encore mon père, que reste- t-il donc à vos pauvres sages, quand ils sont d'humeur
à rire un peu ?

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DE LA REINE PEDAUQUE 47
Le philosophe dit : -- Il leur reste les Salamandres. A ces mots, frère Ange leva de dessus son assiette un nez épouvanté.
-- Ne parlez pas ainsi, mon bon monsieur, murmura-t-il; au nom de tous les saints de mon ordre,
ne parlez pas ainsi! Et ne perdez point de vue que
la Salamandre n'est autre que le diable, qui revêt,
comme on sait, les formes les plus diverses, tantôt
agréables, quand il parvient à déguiser sa laideur
naturelle, tantôt hideuses, s'il laisse voir sa vraie
constitution.
-- Prenez garde à votre tour, frère Ange, répondit le philosophe; et puisque vous craignez le diable,
ne le fâchez pas trop et ne l'excitez pas contre vous
par des propos inconsidérés. Vous savez que le vieil
Adversaire, que le grand Contradicteur garde, dans
le monde spirituel, une telle puissance, que Dieu
même compte avec lui. Je dirais plus : Dieu, qui le
craignait, en a fait son homme d'affaires. Méfiez-
vous, petit frère; ils s'entendent.
En écoutant ce discours, le pauvre capucin crut ouïr et voir le diable en personne, à qui l'inconnu
ressemblait précisément par ses yeux de feu, son nez
crochu, son teint noir et toute sa longue et maigre
personne. Son âme, déjà étonnée, acheva de s'abîmer
dans une sainte terreur. Sentant sur lui la griffe
du Malin, il se mit à trembler de tous ses membres,
coula dans sa poche ce qu'il put ramasser de bons
morceaux, se leva tout doucement et gagna la porte
à reculons, en marmonnant des exorcismes.
Le philosophe n'y prit pas garde. Il tira de sa
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48 LA ROTISSERIE
veste un petit livre couvert de parchemin racorni,
qu'il tendit tout ouvert à mon bon maître et à moi.
C'était un vieux texte grec, plein d'abréviations et
de ligatures, et qui me fit tout d'abord l'effet d'un
grimoire. Mais M. l'abbé Coignard ayant chaussé
ses besicles et placé le livre à la bonne distance,
commença de lire aisément ces caractères, plus semblables
à des pelotons de fil à demi dévidés par un
chat, qu'aux simples et tranquilles lettres de mon
saint Jean Chrysostome où j'apprenais la langue de
Platon et de l'Evangile. Quand il eut terminé sa
lecture :
-- Monsieur, dit-il, cet endroit s'entend de cette sorte : « Ceux qui sont instruits parmi les Egyptiens apprennent
avant tout les lettres appelées épistolographiques, en
second lieu l'hiératique, dont se servent les hiérogrammates,
et enfin l'hiéroglyphique. »
Puis, tirant ses besicles et les secouant d'un air de triomphe :
-- Ah! ah! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, on ne me prend pas sans vert. Ceci est tiré du cinquième
livres des Stromates, dont l'auteur, Clément d'Alexandrie,
n'est point inscrit au martyrologe, pour diverses
raisons que Sa Sainteté Benoît XI a savamment
déduites, et dont la principale est que ce Père errait
souvent en matière de foi. Cette exclusion doit lui
être médiocrement sensible, si l'on considère quel
éloignement philosophique, durant sa vie, lui inspirait
le martyre. Il y préférait l'exil et avait soin
d'épargner un crime à ses persécuteurs, car c'était
un fort honnête homme. Il écrivait avec élégance;
son génie était vif; ses moeurs étaient pures, et même

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DE LA REINE PEDAUQUE 49
austères. Il avait un goût excessif pour les allégories
et pour la laitue.
Le philosophe étendit le bras, qui, s'allongeant d'une manière prodigieuse, autant du moins qu'il
me parut, traversa toute la table pour reprendre le
livre des mains de mon savant maître.
-- Il suffit, dit-il en remettant les Stromates dans sa poche. Je vois, monsieur l'abbé, que vous entendez
le grec. Vous avez assez bien rendu ce passage,
du moins quant au sens vulgaire et littéral. Je veux
faire votre fortune et celle de votre élève. Je vous
emploierai tous deux à traduire, dans ma maison,
des textes grecs que j'ai reçus d'Egypte.
Et se tournant vers mon père : -- Je pense, monsieur le rôtisseur, que vous consentirez à me donner votre fils pour que j'en fasse un
savant et un homme de bien. S'il en coûte trop à
votre amour paternel de me l'abandonner tout à fait,
j'entretiendrai de mes deniers un marmiton pour le
remplacer dans votre rôtisserie.
-- Puisque Votre Seigneurie l'entend ainsi, répondit mon père, je ne l'empêcherai point de faire du
bien à mon fils.
-- A condition, dit ma mère, que ce ne soit point aux dépens de son âme. Il faut me jurer, monsieur,
que vous êtes bon chrétien.
-- Barbe, lui dit mon père, vous êtes une sainte et digne femme, mais vous m'obligez à faire des
excuses à ce seigneur sur votre impolitesse, qui provient
moins, à la vérité, de votre naturel qui est bon
que de votre éducation négligée.
-- Laissez parler cette bonne femme, dit le philosophe,
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50 LA ROTISSERIE
et qu'elle se tranquillise, je suis un homme
très religieux.
-- Voilà qui est bon! dit ma mère. Il faut adorer le saint nom de Dieu.
-- J'adore tous ses noms, ma bonne dame, car il en a plusieurs. Il se nomme Adonaï, Tetragrammaton,
Jéhovah, Theos, Athanatos, Ischyros. Et il a
beaucoup d'autres noms encore.
-- Je n'en savais rien, dit ma mère. Mais ce que vous en dites, monsieur, ne me surprend pas; car
j'ai remarqué que les personnes de condition portaient
beaucoup plus de noms que les gens du commun.
Je suis native d'Auneau, proche la ville de
Chartres, et j'étais bien petite quand le seigneur du
village vint à trépasser de ce monde à l'autre; or je
me souviens très bien que, lorsque le héraut cria le
décès du défunt seigneur, il lui donna autant de
noms, peu s'en faut, qu'il s'en trouve dans les litanies
des saints. Je crois volontiers que Dieu a plus
de noms que le seigneur d'Auneau, puisqu'il est
d'une condition encore plus haute. Les gens instruits
sont bien heureux de les savoir tous. Et, si vous avancez
mon fils Jacques dans cette connaissance, je vous
en aurai, monsieur, beaucoup d'obligation.
-- C'est donc une affaire entendue, dit le philosophe. Et vous, monsieur l'abbé, il ne vous déplaira
pas sans doute de traduire du grec; moyennant
salaire, s'entend.
Mon bon maître qui rassemblait depuis quelques moments les rares esprits de sa cervelle qui n'étaient
point déjà mêlés désespérément aux fumées des vins,
remplit son gobelet, se leva et dit :

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DE LA REINE PEDAUQUE 51
-- Monsieur le philosophe, j'accepte de grand coeur vos offres généreuses. Vous êtes un mortel
magnifique; je m'honore, monsieur, d'être à vous.
Il y a deux meubles que je tiens en haute estime,
c'est le lit et la table. La table qui, tour à tour chargée
de doctes livres et de mets succulents, sert de
support à la nourriture du corps et à celle de l'esprit;
le lit, propice au doux repos comme au cruel
amour. C'est assurément un homme divin qui donna
aux fils de Deucalion le lit et la table. Si je trouve
chez vous, monsieur, ces deux meubles précieux, je
poursuivrai votre nom, comme celui de mon bienfaiteur,
d'une louange immortelle et je vous célébrerai
dans des vers grecs et latins de mètres divers.
Il dit, et but un grand coup de vin. -- Voilà donc qui est bien, reprit le philosophe. Je vous attends tous deux demain matin chez moi.
Vous suivrez la route de Saint-Germain jusqu'à la
croix des Sablons. Du pied de cette croix vous
compterez cent pas en allant vers l'Occident et vous
trouverez une petite porte verte dans un mur de jardin.
Vous soulèverez le marteau qui est formé d'une
figure voilée tenant un doigt sur la bouche. Au vieillard
qui vous ouvrira cette porte vous demanderez
M. d'Astarac.
-- Mon fils, me dit mon bon maître, en me tirant par la manche, rangez tout cela dans votre mémoire,
mettez-y croix, marteau et le reste, afin que nous
puissions trouver demain cette porte fortunée. Et
Nous, monsieur le Mécène...
Mais le philosophe était déjà parti sans que personne l'eût vu sortir.

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L E lendemain, nous cheminions de bonne heure,
mon maître et moi, sur la route de Saint-Germain. La neige qui couvrait la terre, sous la lumière
rousse du ciel, rendait l'air muet et sourd. La route
était déserte. Nous marchions dans de larges sillons
de roues, entre des murs de potagers, des palissades
chancelantes et des maisons basses dont les fenêtres
nous regardaient d'un oeil louche. Puis, ayant laissé
derrière nous deux ou trois masures de terre et de
paille à demi écroulées, nous vîmes, au milieu d'une
plaine désolée, la croix des Sablons. A cinquante pas
au delà commençait un parc très vaste, clos par un
mur en ruines. Ce mur était percé d'une petite
porte verte dont le marteau représentait une figure
horrible, un doigt sur la bouche. Nous la reconnûmes
facilement pour celle que le philosophe nous avait
décrite et nous soulevâmes le marteau.

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DE LA REINE PEDAUQUE 53
Après un assez long temps, un vieux valet vint nous ouvrir, et nous fit signe de le suivre à travers
un parc abandonné. Des statues de Nymphes, qui
avaient vu la jeunesse du feu roi, cachaient sous le
lierre leur tristesse et leurs blessures. Au bout de l'allée,
dont les fondrières étaient recouvertes de neige,
s'élevait un château de pierre et de brique, aussi
morose que celui de Madrid, son voisin, et qui,
coiffé tout de travers d'un haut toit d'ardoises, semblait
le château de la Belle au bois dormant.
Tandis que nous suivions les pas du valet silencieux,
l'abbé me dit à l'oreille :
-- Je vous confesse, mon fils, que le logis ne rit point aux yeux. Il témoigne de la rudesse dans
laquelle les moeurs des Français étaient encore endurcies
au temps du roi Henri IV, et il porte l'âme à
la tristesse et même à la mélancolie, par l'état d'abandon
où il a été laissé malheureusement. Qu'il nous
serait plus doux de gravir les coteaux enchanteurs
de Tusculum, avec l'espoir d'entendre Cicéron discourir
de la vertu sous les pins et les térébinthes de
sa villa, chère aux philosophes. Et n'avez-vous point
observé, mon fils, qu'il ne se rencontre sur cette
route ni cabaret, ni hôtellerie d'aucune sorte, et
qu'il faudra passer le pont et monter la côte jusqu'au
rond-point des Bergères pour boire du vin frais ? Il se
trouve en effet à cet endroit une auberge du Cheval-
Rouge où il me souvient qu'un jour Madame de Saint-
Ernest m'emmena dîner avec son singe et son amant.
Vous ne pouvez concevoir, Tournebroche, à quel
point la chère y est fine. Le Cheval-Rouge est autant
renommé pour les dîners du matin qu'on y fait, que

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54 LA ROTISSERIE
pour l'abondance des chevaux et des voitures de
poste qu'on y loue. Je m'en suis assuré par moi-
même, en poursuivant dans l'écurie une certaine servante
qui me semblait jolie. Mais elle ne l'était point;
on l'eût mieux jugée en la disant laide. Je la colorais
du feu de mes désirs, mon fils. Telle est la condition
des hommes livrés à eux-mêmes : ils errent
pitoyablement. Nous sommes abusés par de vaines
images; nous poursuivons des songes et nous embrassons
des ombres; en Dieu seul est la vérité et la stabilité.
Cependant nous montâmes, à la suite du vieux valet, les degrés disjoints du perron.
-- Hélas! me dit l'abbé dans le creux de l'oreille, je commence à regretter la rôtisserie de monsieur
votre père, où nous mangions de bons morceaux en
expliquant Quintilien.
Après avoir gravi le premier étage d'un large escalier de pierre, nous fûmes introduits dans un salon,
où M. d'Astarac était occupé à écrire près d'un
grand feu, au milieu de cercueils égyptiens, de forme
humaine, qui dressaient contre les murs leur gaine
peinte de figures sacrées et leur face d'or, aux longs
yeux luisants.
M. d'Astarac nous invita poliment à nous asseoir et dit :
-- Messieurs, je vous attendais. Et puisque vous voulez bien tous deux m'accorder la faveur d'être à
moi, je vous prie de considérer cette maison comme
vôtre. Vous y serez occupés à traduire des textes
grecs que j'ai rapportés d'Egypte. Je ne doute point
que vous ne mettiez tout votre zèle à accomplir ce

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DE LA REINE PEDAUQUE 55
travail quand vous saurez qu'il se rapporte à l'oeuvre
que j'ai entreprise et qui est de retrouver la science
perdue, par laquelle l'homme sera rétabli dans sa
première puissance sur les éléments. Bien que je
n'aie pas dessein aujourd'hui de soulever à vos yeux
les voiles de la nature et de vous montrer Isis dans
son éblouissante nudité, je vous confierai l'objet de
mes études, sans craindre que vous en trahissiez le
mystère, car je m'assure en votre probité, et, aussi,
dans ce pouvoir que j'ai de deviner et de prévenir
tout ce qu'on pourrait tenter contre moi, et de disposer,
pour ma vengeance, de forces secrètes et terribles.
A défaut d'une fidélité dont je ne doute point,
ma puissance, messieurs, m'assure de votre silence,
et je ne risque rien à me découvrir à vous. Sachez
donc que l'homme sortit des mains de Jéhovah avec
la science parfaite, qu'il a perdue depuis. Il était
très puissant et très sage à sa naissance. C'est ce qu'on
voit dans les livres de Moïse. Mais encore faut-il les
comprendre. Tout d'abord, il est clair que Jéhovah
n'est pas Dieu, mais qu'il est un grand Démon, puisqu'il
a créé ce monde. L'idée d'un Dieu à la fois
parfait et créateur n'est qu'une rêverie gothique,
d'une barbarie digne d'un Welche ou d'un Saxon.
On n'admet point, si peu qu'on ait l'esprit poli, qu'un
être parfait ajoute quoi que ce soit à sa perfection,
fût-ce une noisette. Cela tombe sous le sens. Dieu
n'a point d'entendement. Car, étant infini, que pourrait-il
bien entendre ? Il ne crée point, car il ignore
le temps et l'espace, conditions nécessaires à toute
construction. Moïse était trop bon philosophe pour
enseigner que le monde a été créé par Dieu. Il tenait

4
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56 LA ROTISSERIE
Jéhovah pour ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire pour
un puissant Démon, et, s'il faut le nommer, pour le
Démiurge.
» Or donc, quand Jéhovah créa l'homme, il lui donna la connaissance du monde visible et du monde
invisible. La chute d'Adam et d'Eve, que je vous
expliquerai un autre jour, ne détruisit pas tout à fait
cette connaissance chez le premier homme et chez la
première femme, dont les enseignements passèrent
à leurs enfants. Ces enseignements, d'où dépend la
domination de la nature, ont été consignés dans le
livre d'Enoch. Les prêtres égyptiens en avaient gardé
la tradition, qu'ils fixèrent en signes mystérieux, sur
les murs des temples et dans les cercueils des morts.
Moïse, élevé dans les sanctuaires de Memphis, fut
un de leurs initiés. Ses livres, au nombre de cinq
et même de six, renferment, comme autant d'arches
précieuses, les trésors de la science' divine. On y
découvre les plus beaux secrets, si toutefois, après les
avoir purgés des interpolations qui les déshonorent,
on dédaigne le sens littéral et grossier pour ne s'attacher
qu'au sens plus subtil, que j'ai pénétré en grande
partie, ainsi qu'il vous apparaîtra plus tard. Cependant,
les vérités gardées, comme des vierges, dans
les temples de l'Egypte, passèrent aux sages d'Alexandrie,
qui les enrichirent encore et les couronnèrent
de tout l'or pur légué à la Grèce par Pythagore et
ses disciples, avec qui les puissances de l'air conversaient
familièrement. Il convient donc, messieurs,
d'explorer les livres des Hébreux, les hiéroglyphes
des Egyptiens et les traités de ces Grecs qu'on nomme
gnostiques, précisément parce qu'ils eurent la connaissance.

@

DE LA REINE PEDAUQUE 57
Je me suis réservé, comme il était juste,
la part la plus ardue de ce vaste travail. Je m'applique
à déchiffrer ces hiéroglyphes, que les Egyptiens inscrivaient
dans les temples des dieux et sur les tombeaux
des prêtres. Ayant rapporté d'Egypte beaucoup
de ces inscriptions, j'en pénètre le sens au moyen
de la clé que j'ai su découvrir chez Clément d'Alexandrie.
» Le rabbin Mosaïde, qui vit retiré chez moi, travaille à rétablir le sens véritable du Pentateuque.
C'est un vieillard très savant en magie, qui vécut
enfermé pendant dix-sept années dans les cryptes de
la grande Pyramide, où il lut les livres de Toth.
Quant à vous, messieurs, je compte employer votre
science à lire les manuscrits alexandrins que j'ai
moi-même recueillis en grand nombre. Vous y trouverez,
sans faute, des secrets merveilleux, et je
ne doute point qu'à l'aide de ces trois sources de
lumières, l'égyptienne, l'hébraïque et la grecque, je
ne parvienne bientôt à acquérir les moyens qui me
manquent encore de commander absolument à la
nature tant visible qu'invisible. Croyez bien que je
saurai reconnaître vos services en vous faisant participer
de quelque manière à ma puissance.
» Je ne vous parle pas d'un moyen plus vulgaire de les reconnaître. Au point où j'en suis de mes travaux
philosophiques, l'argent n'est pour moi qu'une
bagatelle.
Quand M. d'Astarac en fut à cet endroit de son discours, mon bon maître l'interrompit :
-- Monsieur, dit-il, je ne vous cèlerai point que cet argent, qui vous semble une bagatelle, est pour

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58 LA ROTISSERIE
moi un cuisant souci, car j'ai éprouvé qu'il était
malaisé d'en gagner en demeurant honnête homme,
ou même différemment. Je vous serai donc reconnaissant
des assurances que vous voudrez bien me donner
à ce sujet.
M. d'Astarac, d'un geste qui semblait écarter quelque objet invisible, rassura M. Jérôme Coignard.
Pour moi, curieux de tout ce que je voyais, je ne
souhaitais que d'entrer dans ma nouvelle vie.
A l'appel du maître, le vieux serviteur qui nous avait ouvert la porte parut dans le cabinet.
-- Messieurs, reprit notre hôte, je vous donne votre liberté jusqu'au dîner de midi. Je vous serais
fort obligé cependant de monter dans les chambres
que je vous ai fait préparer et de me dire s'il n'y
manque rien. Criton vous conduira.
Après s'être assuré que nous le suivions, le silencieux Criton sortit et commença de monter l'escalier.
Il le gravit jusqu'aux combles. Puis, ayant fait
quelques pas dans un long couloir, il nous désigna
deux chambres très propres où brillait un bon feu.
Je n'aurais jamais cru qu'un château aussi délabré
au dehors, et qui ne laissait voir sur sa façade que
des murs lézardés et des fenêtres borgnes, fût aussi
habitable dans quelques-unes de ses parties. Mon
premier soin fut de me reconnaître. Nos chambres
donnaient sur les champs, et la vue, répandue sur
les pentes marécageuses de la Seine, s'étendait jusqu'au
Calvaire du mont Valérien. En donnant un
regard à nos meubles, je vis, étendu sur le lit, un
habit gris, une culotte assortie, un chapeau et une
épée. Sur le tapis, des souliers à boucles se tenaient

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DE LA REINE PEDAUQUE 59
gentiment accouplés, les talons réunis et les pointes
séparées, comme s'ils eussent d'eux-mêmes le sentiment
du beau maintien.
J'en augurai favorablement de la libéralité de notre maître. Pour lui faire honneur, je donnai grand
soin à ma toilette et je répandis abondamment sur
mes cheveux de la poudre dont j'avais trouvé une
boîte pleine sur une petite table. Je découvris à propos,
dans un tiroir de la commode, une chemise de
dentelle et des bas blancs.
Ayant vêtu chemise, bas, culotte, veste, habit, je me mis à tourner dans ma chambre, le chapeau
sous le bras, la main sur la garde de mon épée, me
penchant, à chaque instant, sur mon miroir et regrettant
que Catherine la dentellière ne pût me voir en
si galant équipage.
Je faisais depuis quelque temps ce manège, quand M. Jérôme Coignard entra dans ma chambre avec
un rabat neuf et un petit collet fort respectable.
-- Tournebroche, s'écria-t-il, est-ce vous, mon fils ? N'oubliez jamais que vous devez ces beaux habits
au savoir que je vous ai donné. Ils conviennent à un
humaniste comme vous, car humanités veut dire élégances.
Mais regardez-moi, je vous prie, et dites si
j'ai bon air. Je me sens fort honnête homme dans
cet habit. Ce monsieur d'Astarac semble assez magnifique.
Il est dommage qu'il soit fou. Mais il est sage
du moins par un endroit, puisqu'il nomme son valet
Criton, c'est-à-dire le juge. Et il est bien vrai que
nos valets sont les témoins de toutes nos actions. Ils
en sont parfois les guides. Quand milord Verulam,
chancelier d'Angleterre dont je goûte peu la philosophie,

@

60 LA ROTISSERIE
mais qui était savant homme, entra dans la
grand'chambre pour y être jugé, ses laquais, vêtus
avec une richesse qui témoignait assez du faste avec
lequel le chancelier gouvernait sa maison, se levèrent
pour lui faire honneur. Mais le milord Verulam leur
dit : « Asseyez-vous ! Votre élévation fait mon abaissement. »
En effet, ces coquins l'avaient, par leur
dépense, poussé à la ruine et contraint à des actes
pour lesquels il était poursuivi comme concussionnaire.
Tournebroche, mon fils, que l'exemple de
milord Verulam, chancelier d'Angleterre et auteur
du Novum organum, vous soit toujours présent. Mais,
pour en revenir à ce seigneur d'Astarac, à qui nous
sommes, c'est grand dommage qu'il soit sorcier, et
adonné aux sciences maudites. Vous savez, mon fils,
que je me pique de délicatesse en matière de foi. Il
m'en coûte de servir un cabbaliste qui met nos saintes
Ecritures cul par-dessus tête, sous prétexte de les
mieux entendre ainsi. Toutefois, si comme son nom
et son parler l'indiquent, c'est un gentilhomme gascon,
nous n'avons rien à craindre. Un Gascon peut
faire un pacte avec le diable; soyez sûr que c'est le
diable qui sera dupé.
La cloche du déjeuner interrompit nos propos. -- Tournebroche, mon fils, me dit mon bon maître en descendant les escaliers, songez, pendant le repas,
à suivre tous mes mouvements, afin de les imiter.
Ayant mangé à la troisième table de M. l'évêque de
Séez, je sais comment m'y prendre. C'est un art difficile.
Il est plus malaisé de manger comme un gentilhomme
que de parler comme lui.

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N ous trouvâmes dans la salle à manger une table
de trois couverts où M. d'Astarac nous fit prendre place.
Criton, qui faisait office de maître d'hôtel, servit des gelées, des coulis et des purées douze fois passées
au tamis. Nous ne vîmes point venir le rôti. Bien
que nous fûmes, mon bon maître et moi, très attentifs
à cacher notre surprise, M. d'Astarac la devina
et nous dit :
-- Messieurs, ceci n'est qu'un essai et, pour peu qu'il vous semble malheureux, je ne m'y entêterai
point. Je vous ferai servir des mets plus ordinaires, et
je ne dédaignerai pas moi-même d'y toucher. Si les
plats que je vous offre aujourd'hui sont mal préparés,
c'est moins la faute de mon cuisinier que celle
de la chimie, qui est encore dans l'enfance. Ceci peut

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62 LA ROTISSERIE
toutefois vous donner quelque idée de ce qui sera
à l'avenir. Pour le présent, les hommes mangent sans
philosophie. Ils ne se nourrissent point comme des
êtres raisonnables. Ils n'y songent même pas. Mais
à quoi songent-ils ? Ils vivent presque tous dans
la stupidité, et ceux mêmes qui sont capables de
réflexion occupent leur esprit à des sottises, telles que
la controverse ou la poétique. Considérez, messieurs,
les hommes dans leurs repas depuis les temps reculés
où ils cessèrent tout commerce avec les Sylphes et
les Salamandres. Abandonnés par les Génies de l'air,
ils s'appesantirent dans l'ignorance et dans la barbarie.
Sans police et sans art, ils vivaient nus et misérables
dans les cavernes, au bord des torrents, ou
dans les arbres des forêts. La chasse était leur unique
industrie. Quand ils avaient surpris ou gagné de
vitesse un animal timide, ils dévoraient cette proie
encore palpitante.
» Ils mangeaient aussi la chair de leurs compagnons et de leurs parents infirmes, et les premières
sépultures des humains furent des tombeaux vivants,
des entrailles affamées et sourdes. Après de longs
siècles farouches, un homme divin parut, que les
Grecs ont nommé Prométhée. Il n'est point douteux
que ce sage n'ait eu commerce, dans les asiles des
Nymphes, avec le peuple des Salamandres. Il apprit
d'elles et enseigna aux malheureux mortels l'art de
produire et de conserver le feu. Parmi les avantages
innombrables que les hommes tirèrent de ce présent
céleste, un des plus heureux fut de pouvoir cuire les
aliments et de les rendre par ce traitement plus
légers et plus subtils. Et c'est en grande partie par

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DE LA REINE PEDAUQUE 63
l'effet d'une nourriture soumise à l'action de la
flamme, que les humains devinrent lentement et par
degrés intelligents, industrieux, méditatifs, aptes à
cultiver les arts et les sciences. Mais ce n'était là
qu'un premier pas, et il est affligeant de penser que
tant de millions d'années se sont écoulées sans qu'on
en ait fait un second. Depuis le temps où nos ancêtres
cuisaient des quartiers d'ours sur un feu de broussailles,
à l'abri d'un rocher, nous n'avons point
accompli de véritables progrès en cuisine. Car sûrement
vous ne comptez pour rien, messieurs, les inventions
de Lucullus et cette tourte épaisse à laquelle
Vitellius donnait le nom de bouclier de Minerve,
non plus que nos rôtis, nos pâtés, nos daubes, nos
viandes farcies, et toutes ces fricassées qui se ressentent
de l'ancienne barbarie.
» A Fontainebleau, la table du Roi, où l'on dresse un cerf entier dans son pelage, avec sa ramure, présente
au regard du philosophe un spectacle aussi
grossier que celui des troglodytes accroupis dans les
cendres et rongeant des os de cheval. Les peintures
brillantes de la salle, les gardes, les officiers richement
vêtus, les musiciens jouant dans les tribunes des airs
de Lambert et de Lulli, les nappes de soie, les vaisselles
d'argent, les hanaps d'or, les verres de Venise,
les flambeaux, les surtouts ciselés et chargés de fleurs,
ne peuvent vous donner le change ni jeter un charme
qui dissimule la véritable nature de ce charnier
immonde, où des hommes et des femmes s'assemblent
devant des cadavres d'animaux, des os rompus et des
chairs déchirées, pour s'en repaître avidement. Oh!
que c'est là une nourriture peu philosophique. Nous

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64 LA ROTISSERIE
avalons avec une gloutonnerie stupide les muscles,
la graisse, les entrailles des bêtes, sans distinguer dans
ces substances les parties qui sont vraiment propres
à notre nourriture et celles, beaucoup plus abondantes,
qu'il faudrait rejeter; et nous engloutissons
dans notre ventre indistinctement le bon et le mauvais,
l'utile et le nuisible. C'est ici pourtant qu'il
conviendrait de faire une séparation, et, s'il se trouvait
dans toute la faculté un seul médecin chimiste
et philosophe, nous ne serions plus contraints de nous
asseoir à ces festins dégoûtants.
» Il nous préparerait, messieurs, des viandes distillées, ne contenant que ce qui est en sympathie et
affinité avec notre corps. On ne prendrait que la
quintessence des boeufs et des cochons, que l'élixir
des perdrix et des poulardes, et tout ce qui serait
avalé pourrait être digéré. C'est à quoi, messieurs,
je ne désespère point de parvenir un jour, en méditant
sur la chimie et la médecine un peu plus que
je n'ai eu le loisir de le faire jusqu'ici.
A ces mots de notre hôte, M. Jérôme Coignard, levant les yeux de dessus le brouet noir qui couvrait
son assiette, regarda M. d'Astarac avec inquiétude.,
-- Ce ne sera là, poursuivit celui-ci, qu'un progrès encore bien insuffisant. Un honnête homme ne
peut sans dégoût manger la chair des animaux et les
peuples ne peuvent se dire polis tant qu'ils auront
dans leurs villes des abattoirs et des boucheries. Mais
nous saurons un jour nous débarrasser de ces industries
barbares. Quand nous connaîtrons exactement
les substances nourrissantes qui sont contenues dans
le corps des animaux, il deviendra possible de tirer

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DE LA REINE PEDAUQUE 65
ces mêmes substances des corps qui n'ont point de
vie et qui les fourniront en abondance. Ces corps
contiennent, en effet, tout ce qui se rencontre dans
les êtres animés, puisque l'animal a été formé du
végétal, qui a lui-même tiré sa substance de la
matière inerte.
» On se nourrira alors d'extraits de métaux et de minéraux traités convenablement par des physiciens.
Ne doutez point que le goût n'en soit exquis et l'absorption
salutaire. La cuisine se fera dans des cornues
et dans des alambics, et nous aurons des alchimistes
pour maîtres queux. N'êtes-vous point bien
pressés, messieurs, de voir ces merveilles ? Je vous les
promets pour un temps prochain. Mais vous ne
démêlez point encore les effets excellents qu'elles
produiront.
-- A la vérité, monsieur, je ne les démêle point, dit mon bon maître en buvant un coup de vin.
-- Veuillez, en ce cas, dit M. d'Astarac, m'écouter un moment. N'étant plus appesantis par de
lentes digestions, les hommes seront merveilleusement
agiles; leur vue deviendra singulièrement perçante,
et ils verront des navires glisser sur les mers
de la lune. Leur entendement sera plus clair, leurs
moeurs s'adouciront. Ils s'avanceront beaucoup dans
la connaissance de Dieu et de la nature.
» Mais il faut envisager tous les changements qui ne manqueront pas de se produire. La structure
même du corps humain sera modifiée. C'est un fait
que, faute de s'exercer, les organes s'amincissent et
finissent même par disparaître. On a observé que
les poissons privés de lumière devenaient aveugles;

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66 LA ROTISSERIE
et j'ai vu, dans le Valais, des pâtres qui, ne se nourrissant
que de lait caillé, perdent leurs dents de
bonne heure; quelques-uns d'entre eux n'en ont
jamais eu. Il faut admirer en cela la nature, qui ne
souffre rien d'inutile. Quand les hommes se nourriront
du baume que j'ai dit, leurs intestins ne manqueront
pas de se raccourcir de plusieurs aunes, et
le volume du ventre en sera considérablement diminué.
-- Pour le coup ! dit mon bon maître, vous allez trop vite, monsieur, et risquez de faire de mauvaise
besogne. Je n'ai jamais trouvé fâcheux que les femmes
eussent un peu de ventre, pourvu que le reste y fût
proportionné. C'est une beauté qui m'est sensible.
N'y taillez pas inconsidérément.
-- Qu'à cela ne tienne! Nous laisserons la taille et les flancs des femmes se former sur le canon des
sculpteurs grecs. Ce sera pour vous faire plaisir,
monsieur l'abbé, et en considération des travaux de
la maternité; bien que, à vrai dire, j'aie dessein
d'opérer aussi de ce côté divers changements dont je
vous entretiendrai quelque jour. Pour revenir à notre
sujet, je dois vous avouer que tout ce que je vous
ai annoncé jusqu'à présent n'est qu'un acheminement
à la véritable nourriture, qui est celle des
Sylphes et de tous les Esprits aériens. Ils boivent la
lumière, qui suffit à communiquer à leur corps une
force et une souplesse merveilleuses. C'est leur unique
potion. Ce sera un jour la nôtre, messieurs. Il s'agit
seulement de rendre potables les rayons du soleil.
Je confesse ne pas voir avec une suffisante clarté
les moyens d'y parvenir et je prévois de nombreux

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DE LA REINE PEDAUQUE 67
embarras et de grands obstacles sur cette route. Si
toutefois quelque sage touche le but, les hommes
égaleront les Sylphes et les Salamandres en intelligence
et en beauté. »
Mon bon maître écoutait ces paroles, replié sur lui-même et la tête tristement baissée. Il semblait
méditer les changements qu'apporterait un jour à sa
personne la nourriture imaginée par notre hôte.
-- Monsieur, dit-il enfin, ne parlâtes-vous pas hier à la rôtisserie d'un certain élixir qui dispense de
toute autre nourriture ?
-- Il est vrai, dit M. d'Astarac, mais cette liqueur n'est bonne que pour les philosophes, et vous concevez
par là combien l'usage s'en trouve restreint. Il
vaut mieux n'en point parler.
Cependant, un doute me tourmentait; je demandai à mon hôte la permission de le lui soumettre,
certain qu'il l'éclaircirait tout de suite. Il me permit
de parler, et je lui dis :
-- Monsieur, ces Salamandres, que vous dites si belles et dont je me fais, sur votre rapport, une si
charmante idée, ont-elles malheureusement gâté leurs
dents à boire de la lumière, comme les paysans du
Valais ont perdu les leurs en ne mangeant que du
laitage? Je vous avoue que j'en suis inquiet.
-- Mon fils, répondit M. d'Astarac, votre curiosité me plaît et je veux la satisfaire. Les Salamandres
n'ont point de dents, à proprement parler. Mais
leurs gencives sont garnies de deux rangs de perles,
très blanches et très brillantes, qui donnent à leur
sourire une grâce inconcevable. Sachez encore que
ces perles sont de la lumière durcie.

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68 LA ROTISSERIE
Je dis à M. d'Astarac que j'en étais bien aise. Il poursuivit :
- Les dents de l'homme sont un signe de sa férocité. Quand on se nourrira comme il faut, ces dents
feront place à quelque ornement semblable aux perles
des Salamandres. Alors on ne concevra plus qu'un
amant ait pu voir sans horreur et sans dégoût des
dents de chien dans la bouche de sa maîtresse.

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A PRES le dîner, notre hôte nous conduisit dans
une vaste galerie contiguë à son cabinet et qui servait de bibliothèque. On y voyait, rangée sur
des tablettes de chêne, une armée innombrable ou
plutôt un grand concile de livres in-douze, in-octavo,
in-quarto, in-folio, vêtus de veau, de basane, de
maroquin, de parchemin, de peau de truie. Six
fenêtres éclairaient cette assemblée silencieuse, qui
s'étendait d'un bout de la salle à l'autre, tout le
long des hautes murailles. De grandes tables, alternant
avec des sphères célestes et des machines astronomiques,
occupaient le milieu de la galerie. M. d'Astarac
nous pria de choisir l'endroit qui nous parût
le plus commode pour travailler.
Mais mon bon maître, la tête renversée, du regard et du souffle aspirant tous les livres, bavait de joie.

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70 LA ROTISSERIE
-- Par Apollon! s'écria-t-il, voilà une magnifique librairie! La bibliothèque de M. l'évêque de Séez,
bien que riche en ouvrages de droit canon, ne peut
être comparée à celle-ci. Il n'est point de séjour plus
plaisant, à mon gré, non point même les Champs
Elysées décrits par Virgile. J'y distingue, à première
vue, tant d'ouvrages rares et tant de précieuses collections,
que je doute presque, monsieur, qu'aucune
bibliothèque particulière l'emporte sur celle-ci, qui
le cède seulement, en France, à la Mazarine et à la
Royale. J'ose dire même qu'à voir ces manuscrits
latins et grecs, qui se pressent en foule à cet angle,
on peut, après la Bodléienne, l'Ambroisienne, la
Laurentienne et la Vaticane, nommer encore, monsieur,
l'Astaracienne. Sans me flatter, je flaire d'assez
loin les truffes et les livres, et je vous tiens, dès
à présent, pour l'égal de Peiresc, de Groslier et de
Canevarius, princes des bibliophiles.
-- Je l'emporte de beaucoup sur eux, répondit doucement M. d'Astarac, et cette bibliothèque est
infiniment plus précieuse que toutes celles que vous
venez de nommer. La bibliothèque du Roi n'est
qu'une bouquinerie auprès de la mienne, à moins
que vous considériez uniquement le nombre des
volumes et la masse du papier noirci. Gabriel Naudé
et votre abbé Bignon, bibliothécaires renommés,
n'étaient près de moi que les pasteurs indolents d'un
vil troupeau de livres moutonniers. Quant aux Bénédictins,
j'accorde qu'ils sont appliqués, mais ils n'ont
point d'esprit et leurs bibliothèques se ressentent de
la médiocrité des âmes qui les ont formées. Ma galerie,
monsieur, n'est point sur le modèle des autres.

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DE LA REINE PEDAUQUE 71
Les ouvrages que j'y ai rassemblés composent un
tout qui me procurera sans faute la Connaissance.
Elle est gnostique, oecuménique et spirituelle. Si
toutes les lignes tracées sur ces innombrables feuilles
de papier et de parchemin vous entraient en bon
ordre dans la cervelle, monsieur, vous sauriez tout,
vous pourriez tout, vous seriez le maître de la nature,
le plasmateur des choses; vous tiendriez le monde
entre les deux doigts de votre main, comme je tiens
ces grains de tabac.
A ces mots, il tendit sa boîte à mon bon maître. -- Vous êtes bien honnête, dit M. l'abbé Coignard. Et, promenant encore ses regards ravis sur ces murailles savantes :
-- Voici, s'écria-t-il, entre la troisième fenêtre et la quatrième, des tablettes qui portent un illustre
faix. Les manuscrits orientaux s'y sont donné rendez-
vous et semblent converser ensemble. J'en vois dix
ou douze très vénérables sous les lambeaux de pourpre
et de soie brochée d'or qui les revêtent. Il en est
qui portent à leur manteau, comme un empereur
byzantin, des agrafes de pierreries. D'autres sont renfermés
dans des plaques d'ivoire.
-- Ce sont, dit M. d'Astarac, les cabbalistes juifs, arabes et persans. Vous venez d'ouvrir la Puissante
Main. Vous trouverez à côté la Table couverte, le
Fidèle Pasteur, les Fragments du Temple et la Lumière
dans les ténèbres. Une place est vide : celle des Eaux
lentes, traité précieux, que Mosaïde étudie en ce
moment. Mosaïde, comme je vous l'ai dit, messieurs,
est occupé dans ma maison à découvrir les plus profonds

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72 LA ROTISSERIE
secrets contenus dans les écrits des Hébreux et,
bien qu'âgé de plus d'un siècle, ce rabbin consent
à ne point mourir avant d'avoir pénétré le sens de
tous les symboles cabbalistiques. Je lui en ai beaucoup
d'obligation, et je vous prie, messieurs, de lui
montrer, quand vous le verrez, les sentiments que
j'ai moi-même.
» Mais laissons cela, et venons-en à ce qui vous regarde particulièrement. J'ai songé à vous, monsieur
l'abbé, pour transcrire et mettre en latin des
manuscrits grecs d'un prix inestimable. J'ai confiance
en votre savoir et dans votre zèle, et je ne doute
point que votre jeune élève ne vous soit bientôt d'un
grand secours.
Et, s'adressant à moi : -- Oui, mon fils, je mets sur vous de grandes espérances. Elles sont fondées en bonne partie sur l'éducation
que vous avez reçue. Car vous fûtes nourri,
pour ainsi dire, dans les flammes, sous le manteau
d'une cheminée hantée par les Salamandres. Cette
circonstance est considérable.
Tout en parlant, il saisissait une brassée de manuscrits qu'il déposa sur la table.
-- Ceci, dit-il, en désignant un rouleau de papyrus, vient d'Egypte. C'est un livre de Zozime le
Panopolitain, qu'on croyait perdu, et que j'ai trouvé
moi-même dans le cercueil d'un prêtre de Sérapis.
» Et ce que vous voyez là, ajouta-t-il en nous montrant des lambeaux de feuilles luisantes et fibreuses
sur lesquelles on distinguait à peine des lettres
grecques tracées au pinceau, ce sont des révélations

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DE LA REINE PEDAUQUE 73
inouïes, dues, l'une à Sophar le Perse, l'autre à
Jean, l'archiprêtre de la Sainte-Evagie.
» Je vous serai infiniment obligé de vous occuper d'abord de ces travaux. Nous étudierons ensuite les
manuscrits de Synésius, évêque de Ptolémaïs, d'Olympiodore
et de Stéphanus, que j'ai découverts à
Ravenne dans un caveau où ils étaient renfermés
depuis le règne de l'ignare Théodose, qu'on a surnommé
le Grand.
» Prenez, messieurs, s'il vous plaît, une première idée de ce vaste travail. Vous trouverez au fond
de la salle, à droite de la cheminée, les grammaires
et les lexiques que j'ai pu rassembler et qui vous
donneront quelque aide. Souffrez que je vous quitte;
il y a dans mon cabinet quatre ou cinq Sylphes
qui m'attendent. Criton veillera à ce qu'il ne vous
manque rien. Adieu! »
Dès que M. d'Astarac fut dehors, mon bon maître s'assit devant le papyrus de Zozime et, s'armant
d'une loupe qu'il trouva sur la table, il commença
le déchiffrement. Je lui demandai s'il n'était pas
surpris de ce qu'il venait d'entendre.
Il me répondit sans relever la tête : -- Mon fils, j'ai connu trop de sortes de personnes et traversé des fortunes trop diverses pour m'étonner
de rien. Ce gentilhomme paraît fou, moins parce
qu'il l'est réellement que parce que ses pensées diffèrent
à l'excès de celles du vulgaire. Mais, si l'on
prêtait attention aux discours qui se tiennent communément
dans le monde, on y trouverait moins de
sens encore que dans ceux que tient ce philosophe.
Livrée à elle-même, la raison humaine la plus sublime

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74 LA ROTISSERIE
fait ses palais et ses temples avec des nuages, et vraiment
M. d'Astarac est un assez bel assembleur de
nuées. Il n'y a de vérité qu'en Dieu; ne l'oubliez
pas, mon fils. Mais ceci est véritablement le livre
Imouth, que Zozime le Panopolitain écrivit pour sa
soeur Théosébie. Quelle gloire et quelles délices de
lire ce manuscrit unique, retrouvé par une sorte de
prodige! J'y veux consacrer mes jours et mes veilles.
Je plains, mon fils, les hommes ignorants que l'oisiveté
jette dans la débauche. Ils mènent une vie misérable.
Qu'est-ce qu'une femme auprès d'un papyrus
alexandrin ? Comparez, s'il vous plaît, cette bibliothèque
très noble au cabaret du Petit-Bacchus et l'entretien
de ce précieux manuscrit aux caresses que
l'on fait aux filles sous la tonnelle, et dites-moi,
mon fils, de quel côté se trouve le véritable contentement.
Pour moi, convive des Muses et admis
à ces silencieuses orgies de la méditation que le
rhéteur de Madaura célébrait avec éloquence, je
rends grâce à Dieu de m'avoir fait honnête homme.

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T OUT le long d'un mois ou de six semaines,
M. Coignard demeura appliqué, jours et nuits, comme il l'avait promis, à la lecture de Zozime le
Panopolitain. Pendant les repas que nous prenions
à la table de M. d'Astarac, l'entretien ne roulait que
sur les opinions des gnostiques et sur les connaissances
des anciens Egyptiens. N'étant qu'un écolier
fort ignorant, je rendais peu de service à mon bon
maître. Mais je m'appliquais à faire de mon mieux
les recherches qu'il m'indiquait; j'y prenais quelque
plaisir. Et il est vrai que nous vivions heureux et
tranquilles. Vers la septième semaine, M. d'Astarac
me donna congé d'aller voir mes parents à la rôtisserie.
La boutique me parut étrangement rapetissée.
Ma mère y était seule et triste. Elle fit un grand cri
en me voyant équipé comme un prince.

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76 LA ROTISSERIE
- Mon Jacques, me dit-elle, je suis bien heureuse! Et elle se mit à pleurer. Nous nous embrassâmes. Puis, s'étant essuyé les yeux avec un coin de son
tablier de serpillière :
-- Ton père, me dit-elle, est au Petit-Bacchus. Il y va beaucoup depuis ton départ, en raison de ce
que la maison lui est moins plaisante en ton absence.
Il sera content de te revoir. Mais, dis-moi, mon
Jacquot, es-tu satisfait de ta nouvelle condition ? J'ai
eu du regret de t'avoir laissé partir chez ce seigneur;
même je me suis accusée en confession, à M. le troisième
vicaire, d'avoir préféré le bien de ta chair à
celui de ton âme et de n'avoir pas assez pensé à Dieu
dans ton établissement. M. le troisième vicaire m'en
a reprise avec bonté, et il m'a exhortée à suivre
l'exemple des femmes fortes de l'Ecriture, dont il
m'a nommé plusieurs; mais ce sont là des noms que
je vois bien que je ne retiendrai jamais. Il ne s'est
pas expliqué tout au long, parce que c'était le samedi
soir et que l'église était pleine de pénitentes.
Je rassurai ma bonne mère du mieux qu'il me fut possible, et lui représentai que M. d'Astarac me faisait
travailler dans le grec, qui est la langue de
l'Evangile. Cette idée lui fut agréable. Pourtant elle
demeura soucieuse.
-- Tu ne devinerais jamais, mon Jacquot, me dit- elle, qui m'a parlé de M. d'Astarac. C'est Cadette
Saint-Avit, la servante de M. le curé de Saint-Benoît.
Elle est de Gascogne, et native d'un lieu nommé
Laroque-Timbaut, tout proche Sainte-Eulalie, dont
M. d'Astarac est seigneur. Tu sais que Cadette Saint-

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DE LA REINE PEDAUQUE 77
Avit est ancienne, comme il convient à la servante
d'un curé. Elle a connu dans sa jeunesse, au pays,
les trois messieurs d'Astarac, dont l'un, qui commandait
un navire, s'est noyé depuis dans la mer. C'était
le plus jeune. Le cadet, étant colonel d'un régiment,
s'en alla en guerre et y fut tué. L'aîné, Hercule
d'Astarac, est seul survivant des trois. C'est donc
celui à qui tu appartiens, pour ton bien, mon Jacques,
du moins je l'espère. Il était, durant sa jeunesse,
magnifique en ses habits, libéral dans ses moeurs,
mais d'humeur sombre. Il se tint éloigné des emplois
publics et ne se montra point jaloux d'entrer au service
du Roi, comme avaient fait messieurs ses frères,
qui y trouvèrent une fin honorable. Il avait coutume
de dire qu'il n'y avait pas de gloire à porter une
épée au côté, qu'il ne savait point de métier plus
ignoble que le noble métier des armes et qu'un
rebouteux de village était, à son avis, bien au-dessus
d'un brigadier ou d'un maréchal de France. Tels
étaient ses propos. J'avoue qu'ils ne me semblèrent
ni mauvais ni malicieux, mais plutôt hardis et
bizarres. Pourtant il faut bien qu'ils soient condamnables
en quelque chose, puisque Cadette Saint-Avit
disait que M. le curé les reprenait comme contraires
à l'ordre établi par Dieu dans ce monde et opposés
aux endroits de la Bible où Dieu est nommé d'un
nom qui veut dire maréchal de camp. Et ce serait
un grand péché. Ce monsieur Hercule avait tant
d'éloignement pour la cour, qu'il refusa de faire le
voyage de Versailles pour être présenté à Sa Majesté,
selon les droits de sa naissance. Il disait : « Le Roi
ne vient point chez moi, je ne vais pas chez lui, »

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78 LA ROTISSERIE
Et il tombe sous le sens, mon Jacquot, que ce n'est
pas là un discours naturel.
Ma bonne mère m'interrogea du regard avec inquiétude et poursuivit de la sorte :
-- Ce qui me reste à t'apprendre, mon Jacquot, est moins croyable encore. Pourtant Cadette Saint-
Avit m'en a parlé comme d'une chose certaine. Je
te dirai donc que M. Hercule d'Astarac, demeuré
sur ses terres, n'avait d'autres soins que de mettre
dans des carafes la lumière du soleil. Cadette Saint-
Avit ne sait pas comme il s'y prenait, mais ce dont
elle est sûre, c'est qu'avec le temps, il se formait dans
ces carafes, bien bouchées et chauffées au bain-
marie, des femmes toutes petites, mais faites à ravir,
et vêtues comme des princesses de théâtre... Tu ris,
mon Jacquot; pourtant on ne peut pas plaisanter de
ces choses, quand on en voit les conséquences. C'est
un grand péché de fabriquer ainsi des créatures qui
ne peuvent être baptisées et qui ne sauraient participer
à la béatitude éternelle. Car tu n'imagines
pas que M. d'Astarac ait porté ces marmousets au
prêtre, dans leur bouteille, pour les tenir sur les
fonts baptismaux. On n'aurait pas trouvé de marraine.
-- Mais, chère maman, répondis-je, les poupées de M. d'Astarac n'avaient pas besoin de baptême,
n'ayant pas eu de part au péché originel.
-- C'est à quoi je n'avais pas songé, dit ma mère, et Cadette Saint-Avit elle-même ne m'en a rien dit,
bien qu'elle soit la servante d'un curé. Malheureusement,
elle quitta toute jeune la Gascogne pour venir
en France, et elle n'eut plus de nouvelles de M. d'Astarac,

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DE LA REINE PEDAUQUE 79
de ses carafes et de ses marmousets. J'espère
bien, mon Jacquot, qu'il a renoncé à ces oeuvres
maudites, qu'on ne peut accomplir sans l'aide du
démon.
Je demandai : -- Dites-moi, ma bonne mère, Cadette Saint-Avit, la servante de M. le curé, a-t-elle vu de ses yeux les
dames dans les carafes ?
-- Non point, mon enfant. M. d'Astarac était bien trop secret pour montrer ces poupées. Mais elle en
a ouï parler par un homme d'église, du nom de Fulgence,
qui hantait le château et jurait avoir vu ces
petites personnes sortir de leur prison de verre pour
danser un menuet. Et elle n'avait en cela que plus
de raison d'y croire. Car on peut douter de ce qu'on
voit, mais non pas de la parole d'un honnête homme,
surtout quand il est d'église. Il y a encore un malheur
à ces pratiques, c'est qu'elles sont extrêmement coûteuses
et l'on ne s'imagine point, m'a dit Cadette
Saint-Avit, les dépenses que fit ce M. Hercule pour
se procurer les bouteilles de diverses formes, les fourneaux
et les grimoires dont il avait rempli son château.
Mais il était devenu par la mort de ses frères
le plus riche gentilhomme de sa province, et pendant
qu'il dissipait son bien en folies, ses bonnes terres
travaillaient pour lui. Cadette Saint-Avit estime que,
malgré ses dépenses, il doit encore être fort riche
aujourd'hui.
Sur ces mots, mon père entra dans la rôtisserie. Il m'embrassa tendrement et me confia que la maison
avait perdu la moitié de son agrément par suite
de mon départ et de celui de M. Jérôme Coignard,

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80 LA ROTISSERIE
qui était honnête et jovial. Il me fit compliment de
mes habits et me donna une leçon de maintien, assurant
que le négoce l'avait accoutumé aux manières
affables, par l'obligation continuelle où il était tenu
de saluer les chalands comme des gentilshommes,
alors même qu'ils appartenaient à la vile canaille.
Il me donna pour précepte d'arrondir le coude et
de tenir les pieds en dehors, et me conseilla, au surplus,
d'aller voir Léandre, à la foire Saint-Germain,
afin de m'ajuster exactement sur lui.
Nous dînâmes ensemble de bon appétit et nous nous séparâmes en versant des torrents de larmes.
Je les aimais bien tous deux, et ce qui me faisait surtout
pleurer, c'est que je sentais qu'en six semaines
d'absence ils m'étaient devenus à peu près étrangers.
Et je crois que leur tristesse venait du même sentiment.

@












Q UAND je sortis de la rôtisserie, il faisait nuit
noire. A l'angle de la rue des Ecrivains, j'entendis une voix grasse et profonde qui chantait :

Si ton honneur elle est perdue, La bell', c'est qu' tu l'as bien voulu.
Et je ne tardai pas à voir, du côté d'où venait cette voix, frère Ange qui, son bissac ballant sur l'épaule,
et tenant par la taille Catherine la dentellière, marchait
dans l'ombre d'un pas chancelant et triomphal,
faisant jaillir sous ses sandales l'eau du ruisseau en
magnifiques gerbes de boue qui semblaient célébrer
sa gloire crapuleuse, comme les bassins de Versailles
font jouer leurs machines en l'honneur des rois. Je
me rangeai contre une borne dans un coin de porte,
pour qu'ils ne me vissent point. C'était prendre un

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82 LA ROTISSERIE
soin inutile, car ils étaient assez occupés l'un de
l'autre. La tête renversée sur l'épaule du moine,
Catherine riait. Un rayon de lune tremblait sur ses
lèvres humides et dans ses yeux comme dans l'eau
des fontaines. Et je poursuivis mon chemin, l'âme
irritée et le coeur serré, songeant à la taille ronde de
cette belle fille, que pressait dans ses bras un sale
capucin.
-- Est-il possible, me dis-je, qu'une si jolie chose soit en de si laides mains ? et si Catherine me dédaigne,
faut-il encore qu'elle me rende ses mépris plus cruels
par le goût qu'elle a de ce vilain frère Ange ?
Cette préférence me semblait étonnante et j'en concevais autant de surprise que de dégoût. Mais
je n'étais pas en vain l'élève de M. Jérôme Coignard.
Ce maître incomparable avait formé mon esprit à la
méditation. Je me représentai les Satyres qu'on voit
dans les jardins ravissant des Nymphes, et fis réflexion,
que, si Catherine était faite comme une Nymphe,
ces Satyres, tels qu'on nous les montre, étaient aussi
affreux que ce capucin. J'en conclus que je ne devais
pas m'étonner excessivement de ce que je venais de
voir. Pourtant mon chagrin ne fut point dissipé par
ma raison, sans doute parce qu'il n'y avait point sa
source. Ces méditations me conduisirent, à travers
les ombres de la nuit et les boues du dégel, jusqu'à
la route de Saint-Germain, où je rencontrai M. l'abbé
Jérôme Coignard qui, ayant soupé en ville, rentrait
de nuit à la Croix-des-Sablons.
-- Mon fils, me dit-il, je viens de m'entretenir de Zozime et des gnostiques à la table d'un ecclésiastique
très docte, d'un autre Peiresc. Le vin était rude

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DE LA REINE PEDAUQUE 83
et la chère médiocre. Mais le nectar et l'ambroisie
coulaient de tous les discours.
Mon bon maître me parla ensuite du Panopolitain avec une éloquence inconcevable. Hélas ! je
l'écoutai mal, songeant à cette goutte de clair de
lune qui était tombée dans la nuit sur les lèvres de
Catherine.
Enfin, il s'arrêta et je lui demandai sur quel fondement les Grecs avaient établi le goût des Nymphes
pour les Satyres. Mon bon maître était prêt à
répondre sur toutes les questions, tant son savoir
avait d'étendue. Il me dit :
-- Mon fils, ce goût est fondé sur une sympathie naturelle. Il est vif, bien que moins ardent que le
goût des Satyres pour les Nymphes, auquel il correspond.
Les poètes ont très bien observé cette distinction.
A ce propos, je vous conterai une singulière
aventure que j'ai lue dans un manuscrit qui faisait
partie de la bibliothèque de M. l'évêque de Séez.
C'était (je le vois encore) un recueil in-folio, d'une
bonne écriture du siècle dernier. Voici le fait singulier
qui y est rapporté. Un gentilhomme normand
et sa femme prirent part à un divertissement public,
déguisés l'un en Satyre, l'autre en Nymphe. On
sait, par Ovide, avec quelle ardeur les Satyres poursuivent
les Nymphes. Ce gentilhomme avait lu les
Métamorphoses. Il entra si bien dans l'esprit de son
déguisement que, neuf mois après, sa femme lui
donna un enfant qui avait le front cornu et des pieds
de bouc. Nous ne savons ce qu'il advint du père,
sinon que, par un sort commun à toute créature,
il mourut, laissant avec son petit capripède un autre

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84 LA ROTISSERIE
enfant plus jeune, chrétien celui-là, et de forme
humaine. Ce cadet demanda à la justice que son
frère fût déchu de l'héritage paternel pour cette raison
qu'il n'appartenait pas à l'espèce rachetée par
le sang de Jésus-Christ. Le Parlement de Normandie
siégeant à Rouen lui donna gain de cause, et l'arrêt
fut enregistré.
Je demandai à mon bon maître s'il était possible qu'un travestissement pût avoir un tel effet sur la
nature, et que la façon d'un enfant résultât de celle
d'un habit. M. l'abbé Coignard m'engagea à n'en
rien croire.
-- Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, qu'il vous souvienne qu'un bon esprit repousse tout ce qui
est contraire à la raison, hors en matière de foi, où
il convient de croire aveuglément. Dieu merci! je
n'ai jamais erré sur les dogmes de notre très sainte
religion, et j'espère bien me trouver en cette disposition
à l'article de la mort.
En devisant de la sorte, nous arrivâmes au château. Le toit apparaissait éclairé par une lueur rouge,
au milieu des ténèbres. D'une des cheminées sortaient
des étincelles qui montaient en gerbes pour
retomber en pluie d'or sous une fumée épaisse dont
le ciel était voilé. Nous crûmes l'un et l'autre que
les flammes dévoraient l'édifice. Mon bon maître
s'arrachait les cheveux et gémissait.
-- Mon Zozime, mes papyrus et mes manuscrits grecs! Au secours! au secours! mon Zozime!
Courant par la grande allée, sur les flaques d'eau qui reflétaient des lueurs d'incendie, nous traversâmes
le parc, enseveli dans une ombre épaisse. Il

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DE LA REINE PEDAUQUE 85
était calme et désert. Dans le château tout semblait
dormir. Nous entendions le ronflement du feu, qui
remplissait l'escalier obscur. Nous montâmes deux
à deux les degrés, nous arrêtant par moments pour
écouter d'où venait ce bruit épouvantable.
Il nous parut sortir d'un corridor du premier étage où nous n'avions jamais mis les pieds. Nous nous
dirigeâmes à tâtons de ce côté, et, voyant par les
fentes d'une porte close des clartés rouges, nous heurtâmes
de toutes nos forces les battants. Ils cédèrent
tout à coup.
M. d'Astarac, qui venait de les ouvrir, se tenait tranquille devant nous. Sa longue forme noire se
dressait dans un air enflammé. Il nous demanda
doucement pour quelle affaire pressante nous le cherchions
à cette heure.
Il n'y avait point d'incendie, mais un feu terrible, qui sortait d'un grand fourneau à réverbère, que j'ai
su depuis s'appeler athanor. Toute cette salle, assez
vaste, était pleine de bouteilles de verre au long col,
sur lequel serpentaient des tubes de verre à bec de
canard, de cornues semblables à des visages joufflus,
d'où partait un nez comme une trompe, de creusets,
de matras, de coupelles, de cucurbites, et de
vases de formes inconnues.
Mon bon maître dit, en s'épongeant le visage, qui luisait comme braise :
-- Ah! monsieur, nous avons cru que le château flambait ainsi qu'une paille sèche. Dieu merci, la
bibliothèque n'est pas brûlée. Mais je vois que vous
pratiquez, monsieur, l'art spagirique.
-- Je ne vous cèlerai pas, répondit M. d'Astarac,
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86 LA ROTISSERIE
que j'y ai fait de grands progrès, sans avoir trouvé
toutefois le thélème qui rendra mes travaux parfaits.
Au moment même où vous avez heurté cette porte,
je recueillais, messieurs, l'Esprit du Monde et la
Fleur du Ciel, qui est la vraie Fontaine de Jouvence.
Entendez-vous un peu l'alchimie, monsieur
Coignard?
L'abbé répondit qu'il en avait pris quelque teinture dans les livres, mais qu'il en tenait la pratique
pour pernicieuse et contraire à la religion. M d'Astarac
sourit et dit encore :
-- Vous êtes trop habile homme, monsieur Coignard, pour ne pas connaître l'Aigle volante, l'Oiseau
d'Hermès, le Poulet d'Hermogène, la Tête de
Corbeau, le Lion vert et le Phénix.
-- J'ai ouï dire, répondit mon bon maître, que ces noms désignaient la pierre philosophale, à ses
divers états. Mais je doute qu'il soit possible de
transmuer les métaux.
M. d'Astarac répliqua avec beaucoup d'assurance : -- Rien ne me sera plus facile, monsieur, que de mettre fin à votre incertitude.
Il alla ouvrir un vieux bahut boiteux, adossé au mur, y prit une pièce de cuivre à l'effigie du feu
roi et nous fit remarquer une tache ronde qui la
traversait de part en part.
-- C'est, dit-il, l'effet de la pierre qui a changé le cuivre en argent. Mais ce n'est là qu'une bagatelle.
Il retourna au bahut et en tira un saphir de la grosseur d'un oeuf, une opale d'une merveilleuse
grandeur et une poignée d'émeraudes parfaitement
belles.

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DE LA REINE PEDAUQUE 87
-- Voici, dit-il, quelques-uns de mes ouvrages, qui vous prouvent suffisamment que l'art spagirique
n'est pas le rêve d'un cerveau creux.
Il y avait au fond de la sébile où ces pierres étaient jetées cinq ou six petits diamants, dont M. d'Astarac
ne nous parla même point. Mon bon maître lui
demanda s'ils étaient aussi de sa façon. Et l'alchimiste
ayant répondu qu'oui :
-- Monsieur, dit l'abbé, je vous conseillerais de montrer ceux-là en premier lieu aux curieux, par
prudence. Si vous faites paraître d'abord le saphir,
l'opale et le rubis, on vous dira que le diable seul a
pu produire de telles pierres, et l'on vous intentera
un procès en sorcellerie. Aussi bien le diable seul
pourrait vivre à l'aise sur ces fourneaux où l'on respire
la flamme. Pour moi, qui y suis depuis un quart
d'heure, je me sens déjà à moitié cuit.
M. d'Astarac sourit avec bienveillance et s'exprima de la sorte en nous mettant dehors :
-- Bien que sachant à quoi m'en tenir sur la réalité du diable et de l'Autre, je consens volontiers
à parler d'eux avec les personnes qui y croient.
Le diable et l'Autre, ce sont là, comme on dit,
des caractères; et l'on en peut discourir ainsi que
d'Achille et de Thersite. Soyez assurés, messieurs,
que, si le diable est tel qu'on le dit, il n'habite pas
un élément si subtil que le feu. C'est un grand
contresens que de mettre une si vilaine bête dans
du soleil. Mais, comme j'avais l'honneur de le dire,
monsieur Tournebroche, au capucin de madame
votre mère, j'estime que les chrétiens calomnient
Satan et les démons. Qu'il puisse être, en quelque

6
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88 LA ROTISSERIE
monde inconnu, des êtres plus méchants encore que
les hommes, c'est possible, bien que presque inconcevable.
Assurément, s'ils existent, ils habitent des
régions privées de lumière et, s'ils brûlent, c'est dans
les glaces, qui, en effet, causent des douleurs cuisantes,
non dans les flammes illustres, parmi les filles
ardentes des astres. Ils souffrent, puisqu'ils sont
méchants et que la méchanceté est un mal; mais ce
ne peut être que d'engelures. Quant à votre Satan,
messieurs, qui est en horreur à vos théologiens, je
ne l'estime pas si méprisable à le juger par tout ce
que vous en dites, et, s'il existait d'aventure, je le
tiendrais non pour une vilaine bête, mais pour un.
petit Sylphe ou tout au moins pour un Gnome métallurgiste
un peu moqueur et très intelligent.
Mon bon maître se boucha les oreilles et s'enfuit pour n'en point entendre davantage.
-- Quelle impiété, Tournebroche, mon fils, s'écria- t-il dans l'escalier, quels blasphèmes ! Avez-vous bien
senti tout ce qu'il y avait de détestable dans les
maximes de ce philosophe ? Il pousse l'athéisme jusqu'à
une sorte de frénésie joyeuse, qui m'étonne.
Mais cela même le rend presque innocent. Car étant
séparé de toute croyance, il ne peut déchirer la sainte
Eglise comme ceux qui y restent attachés par quelque
membre à demi tranché et saignant encore. Tels
sont, mon fils, les Luthériens et les Calvinistes, qui
gangrènent l'Eglise au point de rupture. Au contraire,
les athées se damnent tout seuls, et l'on peut dîner
chez eux sans péché. En sorte qu'il ne nous faut pas
faire scrupule de vivre chez ce M. d'Astarac, qui
ne croit ni à Dieu ni au diable. Mais avez-vous vu,

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DE LA REINE PEDAUQUE 89
Tournebroche, mon fils, qu'il se trouvait au fond
de la sébile une poignée de petits diamants, dont
il semble lui-même ignorer le nombre et qui me
paraissent d'une assez belle eau? Je doute de l'opale
et des saphirs. Quant à ces petits diamants, ils vous
ont un air de vérité.
Arrivés à nos chambres hautes, nous nous souhaitâmes l'un à l'autre le bonsoir.

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N ous menâmes, mon bon maître et moi, jusqu'au
printemps une vie exacte et recluse. Nous travaillions toute la matinée, enfermés dans la
galerie, et nous y retournions après le dîner comme
au spectacle, selon l'expression même de M. Jérôme
Coignard; non point, disait cet homme excellent,
pour nous donner, à la mode des gentilshommes et
des laquais, un spectacle scurrile, mais pour entendre
les dialogues sublimes, encore que contradictoires,
des auteurs anciens.
De ce train, la lecture et la traduction du Panopolitain avançaient merveilleusement. Je n'y contribuais
guère. Un tel travail passait mes connaissances,
et j'avais assez d'apprendre la figure que les caractères
grecs ont sur le papyrus. J'aidai toutefois mon
maître à consulter les auteurs qui pouvaient l'éclairer

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DE LA REINE PEDAUQUE 91
dans ses recherches, et notamment Olympiodore
et Photius, qui, depuis ce temps, me sont restés familiers.
Les petits services que je lui rendais me haussaient
beaucoup dans ma propre estime.
Après un âpre et long hiver, j'étais en passe de devenir un savant, quand le printemps survint tout
à coup, avec son galant équipage de lumière, de
tendre verdure et de chants d'oiseaux. L'odeur des
lilas, qui montait dans la bibliothèque, me faisait
tomber en de vagues rêveries, dont mon bon maître
me tirait brusquement en me disant :
-- Jacquot Tournebroche, grimpez, s'il vous plaît, à l'échelle et dites-moi si ce coquin de Manéthon ne
parle point d'un dieu Imhotep qui, par ses contradictions,
me tourmente comme un diable?
Et mon bon maître s'emplissait le nez de tabac avec un air de contentement.
-- Mon fils, me dit-il encore, il est remarquable que nos habits ont une grande influence sur notre
état moral. Depuis que mon petit collet est taché
de diverses sauces que j'y ai laissé couler, je me sens
moins honnête homme. Tournebroche, maintenant
que vous êtes vêtu comme un marquis, n'êtes-vous
point chatouillé de l'envie d'assister à la toilette d'une
fille d'Opéra et de pousser un rouleau de faux louis
sur une table de pharaon; en un mot, ne vous sentez-vous
point homme de qualité ? Ne prenez pas ce
que je vous dis en mauvaise part, et considérez qu'il
suffit de donner un bonnet à poil à un couard pour
qu'il aille aussitôt se faire casser la tête au service
du Roi. Tournebroche, nos sentiments sont formés
de mille choses qui nous échappent par leur petitesse,

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92 LA ROTISSERIE
et la destinée de notre âme immortelle dépend
parfois d'un souffle trop léger pour courber un brin
d'herbe. Nous sommes le jouet des vents. Mais passez-moi,
s'il vous plaît, les Rudiments de Vossius,
dont je vois les tranches rouges bâiller là, sous votre
bras gauche.
Ce jour-là, après le dîner de trois heures, M. d'Astarac nous mena, mon bon maître et moi, faire un
tour de promenade dans le parc. Il nous conduisit
du côté occidental, qui regardait Rueil et le mont
Valérien. C'était le plus profond et le plus désolé.
Le lierre et l'herbe couvraient les allées, que barraient
çà et là de grands troncs d'arbres morts. Les
statues de marbre qui les bordaient souriaient sans
rien savoir de leur ruine. Une Nymphe, de sa main
brisée, qu'elle approchait de ses lèvres, faisait signe
à un berger d'être discret. Un jeune Faune, dont la
tête gisait sur le sol, cherchait encore à porter sa
flûte à sa bouche. Et tous ces êtres divins semblaient
nous enseigner à mépriser l'injure du temps et de la
fortune. Nous suivions le bord d'un canal où l'eau
des pluies nourrissait les rainettes. Autour d'un rond-
point, des vasques penchantes s'élevaient où buvaient
les colombes. Parvenus à cet endroit, nous prîmes un
étroit sentier pratiqué dans les taillis.
Marchez avec précaution, nous dit M. d'Astarac. Ce sentier a ceci de dangereux, qu'il est bordé
de Mandragores qui, la nuit, chantent au pied des
arbres. Elles sont cachées dans la terre. Gardez-vous
d'y mettre le pied : vous y prendriez le mal d'aimer ou
la soif des richesses, et vous seriez perdus, car les
passions qu'inspire la Mandragore sont mélancoliques.

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DE LA REINE PEDAUQUE 93
Je demandai comment il était possible d'éviter ce danger invisible. M. d'Astarac me répondit qu'on y
pouvait échapper par intuitive divination, et point
autrement.
Au reste, ajouta-t-il, ce sentier est funeste. Il conduisait tout droit à un pavillon de brique, caché sous le lierre, qui, sans doute, avait servi jadis
de maison à un garde. Là finissait le parc sur les
marais monotones de la Seine.
-- Vous voyez ce pavillon, nous dit M. d'Astarac. Il renferme le plus savant des hommes. C'est là
que Mosaïde, âgé de cent douze ans, pénètre, avec
une majestueuse opiniâtreté, les arcanes de la nature.
Il a laissé bien loin derrière lui Imbonatus et Bartoloni.
Je voulais m'honorer, messieurs, en gardant
sous mon toit le plus grand des cabbalistes après
Enoch, fils de Caïn. Mais des scrupules de religion
ont empêché Mosaïde de s'asseoir à ma table, qu'il
tient pour chrétienne, en quoi il lui fait trop d'honneur.
Vous ne sauriez concevoir à quelle violence la
haine des chrétiens est portée chez ce sage. C'est à
grand'peine qu'il a consenti à loger dans ce pavillon,
où il vit seul avec sa nièce Jahel. Messieurs,
vous ne devez pas tarder davantage à connaître
Mosaïde, et je vais vous présenter tout de suite, l'un
et l'autre, à cet homme divin.
Ayant ainsi parlé, M. d'Astarac nous poussa dans le pavillon et nous fit monter, par un escalier à vis,
dans une chambre où se tenait, au milieu de manuscrits
épars, dans un grand fauteuil à oreilles, un
vieillard aux yeux vifs, au nez busqué, dont le menton
fuyant laissait échapper deux maigres ruisseaux

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94 LA ROTISSERIE
de barbe blanche. Un bonnet de velours, en forme
de couronne impériale, couvrait sa tête chauve, et
son corps, d'une maigreur qui n'était point humaine,
s'enveloppait d'une vieille robe de soie jaune, éblouissante
et sordide.
Bien que ses regards perçants fussent tournés vers nous, il ne marqua par aucun signe qu'il s'apercevait
de notre venue. Son visage exprimait un entêtement
douloureux, et il roulait lentement, entre ses
doigts ridés, le roseau qui lui servait à écrire.
-- N'attendez pas de Mosaïde des paroles vaines, nous dit M. d'Astarac. Depuis longtemps, ce sage
ne s'entretient plus qu'avec les Génies et moi. Ses
discours sont sublimes. Comme il ne consentira pas,
sans doute, à converser avec vous, messieurs, je vous
donnerai en peu de mots une idée de son mérite.
Le premier, il a pénétré le sens spirituel des livres
de Moïse, d'après la valeur des caractères hébraïques,
laquelle dépend de l'ordre des lettres dans l'alphabet.
Cet ordre avait été brouillé à partir de la
onzième lettre. Mosaïde l'a rétabli, ce que n'avaient
pu faire Atrabis, Philon, Avicenne, Raymond Lulle,
Pic de la Mirandole, Reuchelin, Henri Morus et
Robert Flydd. Mosaïde sait le nombre de l'or qui
correspond à Jéhovah dans le monde des Esprits.
Et vous concevez, messieurs, que cela est d'une
conséquence infinie.
Mon bon maître tira sa boîte de sa poche et, nous l'ayant présentée avec civilité, huma une prise
de tabac et dit :
-- Ne croyez-vous pas, monsieur d'Astarac, que ces connaissances sont extrêmement propres à vous

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DE LA REINE PEDAUQUE 95
mener au diable, à l'issue de cette vie transitoire ?
Car enfin, ce seigneur Mosaïde erre visiblement dans
l'interprétation des saintes Ecritures. Quand Notre
Seigneur mourut sur la croix pour le salut des
hommes, la Synagogue sentit un bandeau descendre
sur ses yeux; elle chancela comme une femme ivre,
et sa couronne tomba de sa tête. Depuis lors, l'intelligence
de l'Ancien Testament est renfermée dans
l'Eglise catholique à laquelle j'appartiens malgré
mes iniquités multiples.
A ces mots, Mosaïde, semblable à un dieu bouc, sourit d'une manière effrayante et dit à mon bon
maître d'une voix lente, aigre et comme lointaine :
-- La Mashore ne t'a pas confié ses secrets et la Mischna ne t'a pas révélé ses mystères.
-- Mosaïde, reprit M. d'Astarac, interprète avec clarté, non seulement les livres de Moïse, mais celui
d'Enoch, qui est bien plus considérable, et que les
chrétiens ont rejeté faute de le comprendre, comme
le coq de la fable arabe dédaigna la perle tombée
dans son grain. Ce livre d'Enoch, monsieur l'abbé
Coignard, est d'autant plus précieux qu'on y voit les
premiers entretiens des filles des hommes avec les
Sylphes. Car vous entendez bien que ces anges,
qu'Enoch nous montre liant avec des femmes un commerce
d'amour, sont des Sylphes et des Salamandres.
-- Je l'entendrai, monsieur, répondit mon bon maître, pour ne pas vous contrarier. Mais par ce qui
nous a été conservé du livre d'Enoch, qui est visiblement
apocryphe, je soupçonne que ces anges
étaient, non point des Sylphes, mais des marchands
phéniciens.

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96 LA ROTISSERIE
-- Et sur quoi, demanda M. d'Astarac, fondez- vous une opinion si singulière?
-- Je la fonde, monsieur, sur ce qu'il est dit dans ce livre que les anges apprirent aux femmes l'usage
des bracelets et des colliers, l'art de se peindre les
sourcils et d'employer toute sorte de teintures. Il est
dit encore au même livre que les anges enseignèrent
aux filles des hommes les propriétés des racines et
des arbres, les enchantements, l'art d'observer les
étoiles. De bonne foi, monsieur, ces anges-là n'ont-
ils pas tout l'air de Tyriens ou de Sidoniens débarquant
sur quelque côte à demi déserte et déballant
au pied des rochers leur pacotille pour tenter les
filles des tribus sauvages? Ces trafiquants leur donnaient
des colliers de cuivre, des amulettes et des
médicaments, contre de l'ambre, de l'encens et des
pelleteries, et ils étonnaient ces belles créatures ignorantes
en leur parlant des étoiles avec une connaissance
acquise dans la navigation. Voilà qui est clair
et je voudrais bien savoir par quel endroit M. Mosaïde
y pourrait contredire.
Mosaïde garda le silence et M. d'Astarac sourit de nouveau.
-- Monsieur Coignard, dit-il, vous ne raisonnez pas trop mal, dans l'ignorance où vous êtes encore
de la gnose et de la cabbale. Et ce que vous dites
me fait songer qu'il pouvait se trouver quelques
Gnomes métallurgistes et orfèvres parmi ces Sylphes
qui s'unirent d'amour aux filles des hommes. Les
Gnomes, en effet, s'occupent volontiers d'orfèvrerie,
et il est probable que ce furent ces ingénieux démons
qui forgèrent ces bracelets que vous croyez de fabrication

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DE LA REINE PEDAUQUE 97
phénicienne. Mais vous aurez quelque désavantage,
monsieur, je vous en préviens, à vous mesurer
avec Mosaïde sur la connaissance des antiquités
humaines. Il en a retrouvé les monuments qu'on
croyait perdus et, entre autres, la colonne de Seth
et les oracles de Sambéthé, fille de Noé, la plus
ancienne des Sybilles.
-- Oh! s'écria mon bon maître en bondissant sur le plancher poudreux d'où s'éleva un nuage de
poussière, oh! que de rêveries! C'en est trop, vous
vous moquez! et M. Mosaïde ne peut emmagasiner
tant de folies dans sa tête, sous un grand bonnet
qui ressemble à la couronne de Charlemagne. Cette
colonne de Seth est une invention ridicule de ce plat
Flavius Josèphe, un conte absurde qui n'avait encore
trompé personne avant vous. Quant aux prédictions
de Sambéthé, fille de Noé, je serais bien curieux de
les connaître, et M. Mosaïde, qui paraît assez avare
de ses paroles, m'obligerait en en faisant passer
quelques-unes par sa bouche, car il ne lui est pas
possible, je me plais à le reconnaître, de les proférer
par la voie plus secrète à travers laquelle les
sibylles anciennes avaient coutume de faire passer
leurs mystérieuses réponses.
Mosaïde, qui ne semblait point entendre, dit tout à coup :
-- La fille de Noé a parlé; Sambéthé a dit : « L'homme vain qui rit et qui raille n'entendra pas
la voix qui sort du septième tabernacle; l'impie ira
misérablement à sa ruine. »
Sur cet oracle nous prîmes tous trois congé de Mosaïde.

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C ETTE année-là, l'été fut radieux, d'où me vint
l'envie d'aller dans les promenades. Un jour, comme j'errais sous les arbres du Cours-la-Reine,
avec deux petits écus que j'avais trouvés le matin
dans la pochette de ma culotte et qui étaient le
premier effet par lequel mon faiseur d'or eût encore
montré sa munificence, je m'assis devant la porte
d'un limonadier, à une table que sa petitesse appropriait
à ma solitude et à ma modestie, et là je me
mis à songer à la bizarrerie de ma destinée, tandis
qu'à mes côtés des mousquetaires buvaient du vin
d'Espagne avec des filles du monde. Je doutais si la.
Croix-des-Sablons, M. d'Astarac, Mosaïde, le papyrus
de Zozime et mon bel habit n'étaient point des
songes dont j'allais me réveiller, pour me retrouver
en veste de basin devant la broche de la Reine
Pédauque.

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DE LA REINE PEDAUQUE 99
Je sortis de ma rêverie en me sentant tiré par la manche. Et je vis devant moi frère Ange, dont
le visage disparaissait entre son capuchon et sa
barbe.
-- Monsieur Jacques Ménétrier, me dit-il à voix basse, une demoiselle, qui vous veut du bien, vous
attend dans son carrosse sur la chaussée, entre la
rivière et la porte de la Conférence.
Le coeur me battit très fort. Effrayé et ravi de cette aventure, je me rendis tout de suite à l'endroit
indiqué par le capucin, en marchant toutefois d'un
pas tranquille, qui me parut le plus avantageux.
Parvenu sur le quai, je vis un carrosse avec une
petite main posée sur le bord de la portière.
Cette portière s'entr'ouvrit à mon approche, et je
fus bien surpris de trouver dans le carrosse mam'selle
Catherine en robe de satin rose, et la tête couverte
d'un coqueluchon où ses cheveux blonds se jouaient
dans la dentelle noire.
Je restais interdit sur le marchepied. -- Venez là, me dit-elle, et asseyez-vous près de moi. Fermez la portière, je vous prie. Il ne faut pas
qu'on vous voie. Tout à l'heure, en passant sur le
Cours, je vous ai vu chez le limonadier. Aussitôt je
vous ai fait quérir par le bon frère, que j'ai pris
pour les exercices du carême et que je garde près
de moi depuis ce temps, car, dans quelque condition
où l'on se trouve, il faut avoir de la piété. Vous aviez
très bonne mine, monsieur Jacques, devant votre
petite table, l'épée en travers sur les cuisses, avec
l'air chagrin d'un homme de qualité. J'ai toujours
eu de l'amitié pour vous, et je ne suis pas de ces

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100 LA ROTISSERIE
femmes qui, dans la prospérité, méprisent les amis
d'autrefois.
-- Eh! quoi? mam'selle Catherine, m'écriai-je, ce carrosse, ces laquais, cette robe de satin...
-- Viennent, me dit-elle, des bontés de M. de la Guéritaude, qui est dans les partis, et des plus riches
financiers. Il a prêté de l'argent au Roi. C'est un
excellent ami que, pour tout au monde, je ne voudrais
fâcher. Mais il n'est pas si aimable que vous,
monsieur Jacques. Il m'a donné aussi une petite
maison à Grenelle, que je vous montrerai de la cave
au grenier. Monsieur Jacques, je suis bien contente
de vous voir en état de faire votre fortune. Le mérite
se découvre toujours. Vous verrez ma chambre à
coucher, qui est copiée sur celle de Mlle Davilliers.
Elle est tout en glaces, avec des magots. Comment
va votre bonhomme de père? Entre nous, il négligeait
un peu sa femme et sa rôtisserie. C'est un grand
tort chez un homme de sa condition. Mais parlons
de vous.
-- Parlons de vous, mam'selle Catherine, dis-je enfin. Vous êtes bien jolie, et c'est grand dommage
que vous aimiez les capucins. Car il faut bien vous
passer les fermiers généraux.
--Oh! dit elle, ne me reprochez point frère Ange. Je ne l'ai que pour faire mon salut, et, si je donnais
un rival à M. de la Guéritaude, ce serait...
-- Ce serait ? -- Ne me le demandez pas, monsieur Jacques. Vous êtes un ingrat. Car vous savez que je vous ai
toujours distingué. Mais vous n'y preniez pas garde.
-- J'étais, au contraire, sensible à vos railleries,
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DE LA REINE PEDAUQUE 101
mam'selle Catherine. Vous me faisiez honte de ce
que je n'avais pas de barbe au menton. Vous m'avez
dit maintes fois que j'étais un peu niais.
-- C'était vrai, monsieur Jacques, et plus vrai que vous ne pensiez. Que n'avez-vous deviné que je
vous voulais du bien!
-- Pourquoi, aussi, Catherine, étiez-vous jolie à faire peur? Je n'osais vous regarder. Et puis, j'ai
bien vu qu'un jour vous étiez fâchée tout de bon
contre moi.
-- J'avais raison de l'être, monsieur Jacques. Vous m'aviez préféré cette Savoyarde en marmotte, le
rebut du port Saint-Nicolas.
-- Ah! croyez bien, Catherine, que ce ne fut point par goût ni par inclination, mais seulement parce
qu'elle prit pour vaincre ma timidité des moyens
énergiques.
-- Ah! mon ami, croyez-moi, qui suis votre aînée : la timidité est un grand péché contre l'amour. Mais
n'avez-vous pas vu que cette mendiante porte des
bas troués et qu'elle a une dentelle de crasse et de
boue haute d'une demi-aune au bas de ses jupons?
-- Je l'ai vu, Catherine. -- N'avez-vous point vu, Jacques, qu'elle était mal faite, et de plus bien défaite ?
--Je l'ai vu, Catherine. -- Comment alors aimâtes-vous cette guenon savoyarde, vous qui avez la peau blanche et des
manières distinguées ?
-- Je ne le conçois pas moi-même, Catherine. Il fallut qu'à ce moment mon imagination fût pleine
de vous. Et, puisque votre seule image me donna le

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102 LA ROTISSERIE
courage et la force que vous me reprochez aujourd'hui,
jugez, Catherine, de mes transports, si je vous
avais pressée dans mes bras, vous-même ou seulement
une fille qui vous ressemblât un peu. Car je
vous aimais extrêmement.
Elle me prit les mains et soupira. Je repris d'un ton mélancolique :
-- Oui, je vous aimais, Catherine, et je vous aimerais encore, sans ce moine dégoûtant.
Elle se récria : -- Quel soupçon! vous me fâchez. C'est une folie. Vous n'aimez donc point les capucins ?
-- Fi! Ne jugeant point opportun de trop la presser sur ce sujet, je lui pris la taille; nous nous embrassâmes,
nos lèvres se rencontrèrent, et je sentis tout mon être
se fondre de volupté.
Après un moment de mol abandon, elle se dégagea, les joues roses, l'oeil humide, les lèvres entr'ouvertes.
C'est de ce jour que je connus à quel point
une femme est embellie et parée du baiser qu'on
met sur sa bouche. Le mien avait fait éclore sur les
joues de Catherine des roses de la teinte la plus
suave, et trempé la fleur bleue de ses yeux d'une étincelante
rosée.
-- Vous êtes un enfant, me dit-elle en rajustant son coqueluchon. Allez! vous ne pouvez demeurer
un moment de plus. M. de la Guéritaude va venir.
Il m'aime avec une impatience qui devance l'heure
des rendez-vous.
Lisant alors sur mon visage la contrariété que j'en éprouvais, elle reprit avec une tendre vivacité :

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DE LA REINE PEDAUQUE 103
-- Mais écoutez-moi, Jacques : il rentre chaque soir à neuf heures chez sa vieille femme, devenue
acariâtre avec l'âge, qui ne souffre plus ses infidélités
depuis qu'elle est hors d'état de les lui rendre
et dont la jalousie est devenue effroyable. Venez ce
soir à neuf heures et demie. Je vous recevrai. Ma
maison est au coin de la rue du Bac. Vous la reconnaîtrez
à ses trois fenêtres par étage, et au balcon
qui est couvert de roses. Vous savez que j'ai toujours
aimé les fleurs. A ce soir!
Elle me repoussa d'un geste caressant, où elle semblait trahir le regret de ne point me garder,
puis, un doigt sur la bouche, elle murmura encore :
-- A ce soir! 7
@












J E ne sais comment il me fut possible de m'arracher
des bras de Catherine, mais il est certain que, en sautant hors du carrosse, je tombai, peu s'en
faut, sur M. d'Astarac, dont la haute figure était
plantée comme un arbre au bord de la chaussée. Je
le saluai poliment et lui marquai ma surprise d'un
si heureux hasard.
Le hasard, me dit-il, diminue à mesure que la connaissance augmente : il est supprimé pour moi.
Je savais, mon fils, que je devais vous rencontrer ici.
Il faut que j'aie avec vous un entretien trop longtemps
différé. Allons, s'il vous plaît, chercher la
solitude et le silence qu'exige le discours que je
veux vous tenir. Ne prenez point un visage soucieux.
Les mystères que je vous dévoilerai sont sublimes, à
la vérité, mais aimables.

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DE LA REINE PEDAUQUE 105
Ayant parlé ainsi, il me conduisit sur le bord de la Seine, jusqu'à Pile aux Cygnes, qui s'élevait au
milieu du fleuve comme un navire de feuillage. Là,
il fit signe au passeur, dont le bac nous porta dans,
l'île verte, fréquentée seulement par quelques invalides
qui, dans les beaux jours, y jouent aux boules
et vident une chopine. La nuit allumait ses premières
étoiles dans le ciel et donnait une voix aux insectes
de l'herbe. L'île était déserte. M. d'Astarac s'assit
sur un banc de bois, à l'extrémité claire d'une allée
de noyers, m'invita à prendre place à son côté, et
me parla en ces termes :
-- Il est trois sortes de gens, mon fils, à qui le philosophe doit cacher ses secrets. Ce sont les princes,
parce qu'il serait imprudent d'ajouter à leur puissance;
les ambitieux, dont il ne faut pas armer le
génie impitoyable, et les débauchés, qui trouveraient
dans la science cachée le moyen d'assouvir leurs
mauvaises passions. Mais je puis m'ouvrir à vous,
qui n'êtes ni débauché, car je compte pour rien l'erreur
où tantôt vous alliez tomber dans les bras de
cette fille, ni ambitieux, ayant vécu jusqu'ici content
de tourner la broche paternelle. Je peux donc vous
découvrir sans crainte les lois cachées de l'univers.
» Il ne faut pas croire que la vie soit bornée aux conditions étroites dans lesquelles elle se manifeste
aux yeux du vulgaire. Quand ils enseignent que la
création eut l'homme pour objet et pour fin, vos
théologiens et vos philosophes raisonnent comme des
cloportes de Versailles ou des Tuileries qui croiraient
que l'humidité des caves est faite pour eux et que

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106 LA ROTISSERIE
le reste du château n'est point habitable. Le système
du monde, que le chanoine Copernic enseignait
au siècle dernier, d'après Aristarque de Samos
et les philosophes pythagoriciens, vous est sans doute
connu, puisqu'on en a fait même des abrégés pour
les petits grimauds d'école et des dialogues à l'usage
des caillettes de la ville. Vous avez vu chez moi une
machine qui le démontre parfaitement, au moyen
d'un mouvement d'horloge.
» Levez les yeux, mon fils, et voyez sur votre tête le Chariot de David qui, traîné par Mizar et ses
deux compagnes illustres, tourne autour du pôle;
Arcturus, Véga de la Lyre, l'Epi de la Vierge, la
Couronne d'Ariane, et sa perle charmante. Ce sont
des soleils. Un seul coup d'oeil sur le monde vous
fait paraître que la création tout entière est une
oeuvre de feu et que la vie doit, sous ses plus belles
formes, se nourrir de flammes!
» Et qu'est-ce que les planètes? Des gouttes de boue, un peu de fange et de moisissure. Contemplez
le choeur auguste des étoiles, l'assemblée des
soleils. Ils égalent ou surpassent le nôtre en grandeur
et en puissance et, lorsque, par quelque claire
nuit d'hiver, je vous aurai montré Sirius dans ma
lunette, vos yeux et votre âme en seront éblouis.
» Croyez-vous, de bonne foi, que Sirius, Altaïr, Régulus, Aldébaran, tous ces soleils enfin, soient seulement
des luminaires? Croyez-vous que ce vieux
Phébus, qui verse incessamment dans les espaces où
nous nageons ses flots démesurés de chaleur et de
lumière, n'ait d'autre fonction que d'éclairer la Terre
et quelques autres planètes imperceptibles et dégoûtantes?

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DE LA REINE PEDAUQUE 107
Quelle chandelle! Un million de fois plus
grosse que le logis!
» J'ai dû vous présenter d'abord cette idée que l'univers est composé de soleils et que les planètes
qui peuvent s'y trouver sont moins que rien. Mais
je prévois que vous voulez me faire une objection,
et j'y vais répondre. Les soleils, m'allez-vous dire,
s'éteignent dans la suite des siècles, et deviennent
aussi de la boue. - Non pas ! vous répondrai-je; car
ils s'entretiennent par les comètes qu'ils attirent et
qui y tombent. C'est l'habitacle de la vie véritable.
Les planètes et cette terre, où nous vivons, ne sont
que des séjours de larves. Telles sont les vérités dont
il fallait d'abord vous pénétrer.
» Maintenant que vous entendez, mon fils, que le feu est l'élément par excellence, vous concevrez mieux
ce que je vais vous enseigner, qui est plus considérable
que tout ce que vous avez appris jusqu'ici et
même que ce que connurent jamais Erasme, Turnèbe
et Scaliger. Je ne parle pas des théologiens
comme Quesnel ou Bossuet, qui, entre nous, sont la
lie de l'esprit humain et qui n'ont guère plus d'entendement
qu'un capitaine aux gardes. Ne nous attardons
point à mépriser ces cervelles comparables,
pour le volume et la façon, à des oeufs de roitelet,
et venons-en tout de suite à l'objet de mon discours.
Tandis que les créatures formées de la terre ne
dépassent point un degré de perfection qui, pour la
beauté des formes, fut atteint par Antinoüs et par
Mme de Parabère, et auquel parvinrent seuls, pour
la faculté de connaître, Démocrite et moi, les êtres
formés du feu jouissent d'une sagesse et d'une intelligence

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108 LA ROTISSERIE
dont il nous est impossible de concevoir l'étendue.
» Telle est, mon fils, la nature des enfants glorieux des soleils; ils possèdent les lois de l'univers comme
nous possédons les règles du jeu d'échecs, et le cours
des astres dans le ciel ne les embarrasse pas plus
que ne nous trouble la marche sur le damier du roi,
de la tour et du fou. Ces Génies créent des mondes
dans les parties de l'espace où il ne s'en trouve point
encore et les organisent à leur gré. Cela les distrait,
un moment, de leur grande affaire qui est de s'unir
entre eux par d'ineffables amours. Je tournais hier
ma lunette sur le signe de la Vierge et j'y aperçus
un tourbillon lointain de lumière. Nul doute, mon
fils, que ce ne soit l'ouvrage encore informe de quelqu'un
de ces êtres de feu.
» L'univers à vrai dire n'a pas d'autre origine. Loin d'être l'effet d'une volonté unique, il est le
résultat des caprices sublimes d'un grand nombre de
Génies qui se sont récréés en y travaillant chacun en
son temps et chacun de son côté. C'est ce qui en
explique la diversité, la magnificence et l'imperfection.
Car la force et la clairvoyance de ces Génies,
encore qu'immenses, ont des limites. Je vous tromperais
si je vous disais qu'un homme, fût-il philosophe
et mage, peut entrer avec eux en commerce
familier. Aucun d'eux ne s'est manifesté à moi, et
tout ce que je vous en dis ne m'est connu que par
induction et ouï-dire. Aussi, quoique leur existence
soit certaine, je m'avancerais trop en vous décrivant
leurs moeurs et leur caractère. Il faut savoir
ignorer, mon fils, et je me pique de n'avancer que

@

DE LA REINE PEDAUQUE 109
des faits parfaitement observés. Laissons donc ces
Génies ou plutôt ces Démiurges à leur gloire lointaine
et venons-en à des êtres illustres qui nous
touchent de plus près. C'est ici, mon fils, qu'il vous
faut tendre l'oreille.
» En vous parlant, tout à l'heure, des planètes, si j'ai cédé à un sentiment de mépris, c'est que je
considérais seulement la surface solide et l'écorce de
ces petites boules ou toupies, et les animaux qui y
rampent tristement. J'eusse parlé d'un autre ton, si
mon esprit avait alors embrassé, avec les planètes,
l'air et les vapeurs qui les enveloppent. Car l'air est
un élément qui ne le cède en noblesse qu'au feu,
d'où il suit que la dignité et illustration des planètes
est dans l'air dont elles sont baignées. Ces nuées, ces
molles vapeurs, ces souffles, ces clartés, ces ondes
bleues, ces îles mouvantes de pourpre et d'or qui
passent sur nos têtes, sont le séjour de peuples adorables.
On les nomme les Sylphes et les Salamandres.
Ce sont des créatures infiniment aimables et belles.
Il nous est possible et convenable de former avec
elles des unions dont les délices ne se peuvent concevoir.
Les Salamandres sont telles qu'auprès d'elles la
plus jolie personne de la cour ou de la ville n'est
qu'une répugnante guenon. Elles se donnent volontiers
aux philosophes. Vous avez sans doute ouï parler
de cette merveille dont M. Descartes était accompagné
dans ses voyages. Les uns disaient que c'était
une fille naturelle, qu'il menait partout avec lui; les
autres pensaient que c'était un automate qu'il avait
fabriqué avec un art inimitable. En réalité c'était
une Salamandre que cet habile homme avait prise

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110 LA ROTISSERIE
pour sa bonne amie. Il ne s'en séparait jamais. Pendant
une traversée qu'il fit dans les mers de Hollande,
il la prit à bord, renfermée dans une boîte
faite d'un bois précieux et garnie de satin à l'intérieur.
La forme de cette boîte et les précautions avec
lesquelles M. Descartes la gardait attirèrent l'attention
du capitaine qui, pendant le sommeil du philosophe,
souleva le couvercle et découvrit la Salamandre.
Cet homme ignorant et grossier s'imagina
qu'une si merveilleuse créature était l'oeuvre du
diable. D'épouvante, il la jeta à la mer. Mais vous
pensez bien que cette belle personne ne s'y noya pas,
et qu'il lui fut aisé de rejoindre son bon ami M. Descartes.
Elle lui demeura fidèle tant qu'il vécut et
quitta cette terre à sa mort pour n'y plus revenir.
» Je vous cite cet exemple, entre beaucoup d'autres, pour vous faire connaître les amours des philosophes
et des Salamandres. Ces amours sont trop sublimes
pour être assujetties à des contrats; et vous conviendrez
que l'appareil ridicule qu'on déploie dans les
mariages ne serait pas de mise en de telles unions.
Il serait beau, vraiment, qu'un notaire en perruque
et un gros curé y missent le nez ! Ces messieurs sont
propres seulement à sceller la vulgaire conjonction
d'un homme et d'une femme. Les hymens des Salamandres
et des sages ont des témoins plus augustes.
Les peuples aériens les célèbrent dans des navires
qui, portés par des souffles légers, glissent, la poupe
couronnée de roses, au son des harpes, sur des ondes
invisibles. Mais n'allez pas croire que pour n'être pas
inscrits sur un sale registre dans une vilaine sacristie,
ces engagements soient peu solides et puissent

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DE LA REINE PEDAUQUE 110
être rompus avec facilité. Ils ont pour garants les
Esprits qui se jouent sur les nuées d'où jaillit l'éclair
et tombe la foudre. Je vous fais là, mon fils, des
révélations qui vous seront utiles, car j'ai reconnu à
des indices certains que vous étiez destiné au lit
d'une Salamandre.
-- Hélas ! monsieur, m'écriai-je, cette destinée m'effraye, et j'ai presque autant de scrupules que ce
capitaine hollandais qui jeta à la mer la bonne amie
de M. Descartes. Je ne puis me défendre de penser
comme lui que ces dames aériennes sont des démons.
Je craindrais de perdre mon âme avec elles, car
enfin, monsieur, ces mariages sont contraires à la
nature et en opposition avec la loi divine. Que
M. Jérôme Coignard, mon bon maître, n'est-il là
pour vous entendre! Je suis bien sûr qu'il me fortifierait
par de bons arguments contre les délices de
vos Salamandres, monsieur, et de votre éloquence.
-- L'abbé Coignard, reprit M. d'Astarac, est admirable pour traduire du grec. Mais il ne faut pas le
tirer de ses livres. Il n'a point de philosophie. Quant
à vous, mon fils, vous raisonnez avec l'infirmité de
l'ignorance, et la faiblesse de vos raisons m'afflige.
Ces unions, dites-vous, sont contraires à la nature. Qu'en
savez-vous ? Et quel moyen auriez-vous de le
savoir ? Comment est-il possible de distinguer ce qui
est naturel et ce qui ne l'est pas ? Connaît-on assez
l'universelle Isis pour discerner ce qui la seconde de
ce qui la contrarie ? Mais disons mieux : rien ne la
contrarie et tout la seconde, puisque rien n'existe
qui n'entre dans le jeu de ses organes et qui ne suive
les attitudes innombrables de son corps. D'où viendraient,

@

112 LA ROTISSERIE
je vous prie, des ennemis pour l'offenser ?
Rien n'agit ni contre elle ni hors d'elle, et les forces
qui semblent la combattre ne sont que des mouvements
de sa propre vie.
» Les ignorants seuls sont assez assurés pour décider si une action est naturelle ou non. Mais entrons
un moment dans leur illusion et dans leur préjugé
et feignons de reconnaître qu'on peut commettre des
actes contre nature. Ces actes en seront-ils pour cela
mauvais et condamnables ? Je m'en attends sur ce
point à l'opinion vulgaire des moralistes qui représentent
la vertu comme un effort sur les instincts,
comme une entreprise sur les inclinations que nous
portons en nous, comme une lutte enfin avec l'homme
originel. De leur propre aveu, la vertu est contre
nature, et ils ne peuvent dès lors condamner une
action, quelle qu'elle soit, pour ce qu'elle a de commun
avec la vertu.
» J'ai fait cette digression, mon fils, afin de vous représenter la légèreté pitoyable de vos raisons. Je
vous offenserais en croyant qu'il vous reste encore
quelques doutes sur l'innocence du commerce charnel
que les hommes peuvent avoir avec les Salamandres.
Apprenez donc maintenant que, loin d'être
interdits par la loi religieuse, ces mariages sont ordonnés
par cette loi à l'exclusion de tous autres. Je vais
vous en donner des preuves manifestes. »
Il s'arrêta de parler, tira sa boîte de sa poche et se mit dans le nez une prise de tabac.
La nuit était profonde. La lune versait sur le fleuve ses clartés liquides qui y tremblaient avec le
reflet des lanternes. Le vol des éphémères nous enveloppait

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DE LA REINE PEDAUQUE 113
de ses tourbillons légers. La voix aiguë des
insectes s'élevait dans le silence de l'univers. Une
telle douceur descendait du ciel qu'il semblait qu'il
se mêlât du lait à la clarté des étoiles.
M. d'Astarac reprit de la sorte :
-- La Bible, mon fils, et principalement les livres de Moïse, contiennent de grandes et utiles vérités.
Cette opinion paraît absurde et déraisonnable, par
suite du traitement que les théologiens ont infligé à
ce qu'ils appellent l'Ecriture et dont ils ont fait, par
leurs commentaires, explications et méditations, un
manuel d'erreurs, une bibliothèque d'absurdités, un
magasin de niaiseries, un cabinet de mensonges, une
galerie de sottises, un lycée d'ignorance, un musée
d'inepties et le garde-meuble enfin de la bêtise et de
la méchanceté humaines. Sachez, mon fils, que ce
fut à l'origine un temple rempli d'une lumière céleste.
» J'ai été assez heureux pour le rétablir dans sa splendeur première. Et la vérité m'oblige à déclarer
que Mosaïde m'y a beaucoup aidé par son intelligence
de la langue et de l'alphabet des Hébreux.
Mais ne perdons point de vue notre principal sujet.
Apprenez tout d'abord, mon fils, que le sens de la
Bible est figuré et que la principale erreur des théologiens
est d'avoir pris à la lettre ce qui doit être
entendu en manière de symbole. Ayez cette vérité
présente dans toute la suite de mon discours.
» Quand le Démiurge qu'on nomme Jéhovah et qui possède encore beaucoup d'autres noms, puisqu'on
lui applique généralement tous les termes qui
expriment la qualité ou la quantité, eut, je ne dis
pas créé le monde, car ce serait dire une sottise,

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114 LA ROTISSERIE
mais aménagé un petit canton de l'univers pour en,
faire le séjour d'Adam et d' Eve, il y avait dans l'espace
des créatures subtiles, que Jéhovah n'avait
point formées et qu'il n'était pas capable de former.
C'était l'ouvrage de plusieurs autres Démiurges plus
anciens que lui et plus habiles. Son artifice n'allait
pas au delà de celui d'un potier très excellent, capable
de pétrir dans l'argile des êtres en façon de pots,
tels que nous sommes précisément. Ce que j'en dis,
n'est pas pour le déprécier, car un pareil ouvrage
est encore bien au-dessus des forces humaines. Mais
il fallait bien marquer le caractère inférieur de
l'oeuvre des sept jours.
» Jéhovah travailla, non dans le feu qui seul donne naissance aux chefs-d'oeuvre de la vie, mais dans la
boue, où il ne pouvait produire que les ouvrages
d'un céramiste ingénieux. Nous ne sommes pas autre
chose, mon fils, qu'une poterie animée. L'on ne peut
reprocher à Jéhovah de s'être fait illusion sur la
qualité de son travail. S'il le trouva bon au premier
moment et dans l'ardeur de la composition, il ne
tarda pas à reconnaître son erreur, et la Bible est
pleine de l'expression de son mécontentement, qui
alla souvent jusqu'à la mauvaise humeur et parfois
jusqu'à la colère. Jamais artisan ne traita les objets
de son industrie avec plus de dégoût et d'aversion.
Il pensa les détruire et, dans le fait, il en noya la
plus grande partie. Ce déluge, dont le souvenir a
été conservé par les Juifs, par les Grecs et par les
Chinois, prépara une dernière déception au malheureux
Démiurge qui, reconnaissant bientôt l'inutilité
et le ridicule d'une semblable violence, tomba dans

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DE LA REINE PEDAUQUE 115
un découragement et dans une apathie dont les progrès
n'ont point cessé depuis Noé jusqu'à nos jours,
où ils sont extrêmes. Mais je vois que je suis allé
trop avant. C'est l'inconvénient de ces vastes sujets,
de ne pouvoir s'y borner. Notre esprit, quand il s'y
jette, ressemble à ces fils des soleils, qui passent en
un seul bond d'un univers à l'autre.
» Retournons au Paradis terrestre, où le Démiurge avait placé les deux vases façonnés de sa main, Adam
et Eve. Ils n'y vivaient point seuls parmi les animaux
et les plantes. Les Esprits de l'air, créés par
les Démiurges du feu, flottaient au-dessus d'eux et
les regardaient avec une curiosité où se mêlaient la
sympathie et la pitié. C'est bien ce que Jéhovah
avait prévu. Hâtons-nous de le dire à sa louange, il
avait compté sur les Génies du feu, auxquels nous
pouvons désormais donner leurs vrais noms d'Elfes
et de Salamandres, pour améliorer et parfaire ses
figurines d'argile. Il s'était dit, dans sa prudence :
« Mon Adam et mon Eve, opaques et scellés dans
l'argile, manquent d'air et de lumière. Je n'ai pas
su leur donner des ailes. Mais, en s'unissant aux Elfes
et aux Salamandres, créés par un Démiurge plus
puissant et plus subtil que moi, ils donneront naissance
à des enfants qui procéderont des races lumineuses
autant que de la race d'argile et qui auront
à leur tour des enfants plus lumineux qu'eux-mêmes,
jusqu'à ce qu'enfin leur postérité égale presque en
beauté les fils et les filles de l'air et du feu. »
» Il n'avait rien négligé, à vrai dire, pour attirer sur son Adam et sur son Eve les regards des Sylphes
et des Salamandres. Il avait modelé la femme en

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116 LA ROTISSERIE
forme d'amphore, avec une harmonie de lignes
courbes qui suffirait à le faire reconnaître pour le
prince des géomètres, et il parvint à racheter la
grossièreté de la matière par la magnificence des
contours. Il avait sculpté Adam d'une main moins
caressante, mais plus énergique, formant son corps
avec tant d'ordre, selon des proportions si parfaites
que, appliquées ensuite par les Grecs à l'architecture,
cette ordonnance et ces mesures firent toute la
beauté des temples.
» Vous voyez donc, mon fils, que Jéhovah s'était appliqué selon ses moyens à rendre ses créatures
dignes des baisers aériens qu'il espérait pour elles.
Je n'insiste point sur les soins qu'il prit en vue de
rendre ces unions fécondes. L'économie des sexes
témoigne assez de sa sagesse à cet égard. Aussi eut-il
d'abord à se féliciter de sa ruse et de son adresse.
J'ai dit que les Sylphes et les Salamandres regardèrent
Adam et Eve avec cette curiosité, cette sympathie,
cet attendrissement qui sont les premiers
ingrédients de l'amour. Ils les approchèrent et se
prirent aux pièges ingénieux que Jéhovah avait disposés
et tendus à leur intention dans le corps et sur
le ventre même de ces deux amphores. Le premier
homme et la première femme goûtèrent pendant des
siècles les embrassements délicieux des Génies de
l'air, qui les conservaient dans une jeunesse éternelle.
» Tel fut leur sort, tel serait encore le nôtre. Pourquoi fallut-il que les parents du genre humain, fatigués
de ces voluptés sublimes, cherchassent l'un près
de l'autre des plaisirs criminels ? Mais que voulez-

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DE LA REINE PEDAUQUE 117
vous, mon fils, pétris d'argile, ils avaient le goût de
la fange. Hélas! ils se connurent l'un l'autre de la
manière qu'ils avaient connu les Génies.
» C'est ce que le Démiurge leur avait défendu le plus expressément. Craignant, avec raison, qu'ils
n'eussent ensemble des enfants épais comme eux,
terreux et lourds, il leur avait interdit, sous les peines
les plus sévères, de s'approcher l'un de l'autre. Tel
est le sens de cette parole d' Eve : « Pour ce qui est
du fruit de l'arbre qui est au milieu du Paradis,
Dieu nous a commandé de n'en point manger et de
n'y point toucher, de peur que nous ne fussions en
danger de mourir. » Car, vous entendez bien, mon
fils, que la pomme qui tenta la pitoyable Eve n'était
point le fruit d'un pommier, et que c'est là une
allégorie dont je vous ai révélé le sens. Bien qu'imparfait
et quelquefois violent et capricieux, Jéhovah
était un Démiurge trop intelligent pour se fâcher au
sujet d'une pomme ou d'une grenade. Il faut être
évêque ou capucin pour soutenir des imaginations
aussi extravagantes. Et la preuve que la pomme
était ce que j'ai dit, c'est qu'Eve fut frappée d'un
châtiment assorti à sa faute. Il lui fut dit, non
point : « Tu digéreras laborieusement », mais bien :
« Tu enfanteras dans la douleur. » Or, quel rapport
peut-on établir, je vous prie, entre une pomme et
un accouchement difficile ? Au contraire, la peine
est exactement appliquée, si la faute est telle que je
vous l'ai fait connaître.
» Voilà, mon fils, la véritable explication du péché originel. Elle vous enseigne votre devoir, qui est de
vous tenir éloigné des femmes. Le penchant qui vous

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118 LA ROTISSERIE
y porte est funeste. Tous les enfants qui naissent par
cette voie sont imbéciles et misérables.
-- Mais, monsieur, m'écriai-je stupéfait, en saurait-il naître par une autre voie ?
-- Il en naît heureusement, me dit-il, un grand nombre de l'union des hommes avec les Génies de
l'air. Et ceux-là sont intelligents et beaux. Ainsi
naquirent les géants dont parlent Hésiode et Moïse;
ainsi naquit Pythagore, auquel la Salamandre, sa
mère, avait contribué jusqu'à lui faire une cuisse
d'or; ainsi naquirent Alexandre le Grand, qu'on
disait fils d'Olympias et d'un serpent, Scipion l'Africain,
Aristomène de Messénie, Jules César, Porphyre,
l'empereur Julien, qui rétablit le culte du feu aboli
par Constantin l'Apostat, Merlin l'Enchanteur, né
d'un Sylphe et d'une religieuse, fille de Charlemagne,
saint Thomas d'Aquin, Paracelse et, plus récemment,
M. Van Helmont.
Je promis à M. d'Astarac, puisqu'il en était ainsi, de me prêter à l'amitié d'une Salamandre, s'il s'en
trouvait quelqu'une assez obligeante pour vouloir de
moi. Il m'assura que j'en rencontrerais, non pas une,
mais vingt ou trente, entre lesquelles je n'aurais que
l'embarras de choisir. Et, moins par envie de tenter
l'aventure que pour lui complaire, je demandai
au philosophe comment il était possible de
se mettre en communication avec ces personnes
aériennes.
-- Rien n'est plus facile, me répondit-il. Il suffit d'une boule de verre dont je vous expliquerai l'usage.
Je garde chez moi un assez grand nombre de ces
boules, et je vous donnerai bientôt, dans mon cabinet,

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DE LA REINE PEDAUQUE 119
tous les éclaircissements nécessaires. Mais c'en
est assez pour aujourd'hui.
Il se leva et marcha vers le bac où le passeur nous attendait, étendu sur le dos, et ronflant à la
lune. Quand nous eûmes touché le bord, il s'éloigna
vivement et ne tarda pas à se perdre dans la nuit.

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I L me restait de ce long entretien le sentiment
confus d'un rêve; l'idée de Catherine m'était plus sensible. En dépit des sublimités que je venais d'entendre,
j'avais grande envie de la voir, bien que je
n'eusse point soupé. Les idées du philosophe ne
m'étaient point assez entrées dans le sens pour que
j'imaginasse rien de dégoûtant à cette jolie fille.
J'étais résolu à pousser jusqu'au bout ma bonne fortune,
avant d'être en possession de quelqu'une de
ces belles furies de l'air qui ne veulent point de
rivales terrestres. Ma crainte était qu'à une heure si
avancée de la nuit Catherine se fût lassée de m'attendre.
Prenant ma course le long du fleuve et passant
au galop le pont Royal, je me jetai dans la
rue du Bac. J'atteignis en une minute celle de Grenelle,
où j'entendis des cris mêlés au cliquetis des

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DE LA REINE PEDAUQUE 120
épées. Le bruit venait de la maison que Catherine
m'avait décrite. Là, sur le pavé, s'agitaient des
ombres et des lanternes, et il en sortait des voix :
-- Au secours, Jésus! On m'assassine!... Sus au capucin! Hardi! piquez-le! -- Jésus, Marie, assistez-
moi! - Voyez le joli greluchon! Sus! sus! Piquez,
coquins, piquez ferme!
Les fenêtres s'ouvraient aux maisons d'alentour pour laisser paraître des têtes en bonnets de nuit.
Soudain tout ce mouvement et tout ce bruit passa devant moi comme une chasse en forêt, et je reconnus
frère Ange qui détalait d'une telle vitesse que
ses sandales lui donnaient la fessée, tandis que trois
grands diables de laquais armés comme des suisses,
le serrant de près, lui lardaient le cuir de la pointe
de leurs hallebardes. Leur maître, un jeune gentilhomme
courtaud et rougeaud, ne cessait de les
encourager de la voix et du geste, comme on fait
aux chiens.
-- Hardi! hardi! Piquez! La bête est dure. Comme il se trouvait près de moi : -- Ah! monsieur, lui dis-je, vous n'avez point de pitié.
-- Monsieur, me répondit-il, on voit bien que ce capucin n'a point caressé votre maîtresse et que
vous n'avez point surpris madame, que voici, dans.
les bras de cette bête puante. On s'accommode de
son financier, parce qu'on sait vivre. Mais un capucin
ne se peut souffrir. Ardez l'effrontée!
Et il me montrait Catherine en chemise, sous la porte, les yeux brillants de larmes, échevelée, se tordant
les bras, plus belle que jamais et murmurant

@

122 LA ROTISSERIE
d'une voix expirante, qui me déchirait l'âme :
-- Ne le faites pas mourir! C'est frère Ange, c'est le petit frère!
Les pendards de laquais revinrent, annonçant qu'ils avaient cessé leur poursuite en apercevant le guet,
mais non sans avoir enfoncé d'un demi-doigt leurs
piques dans le derrière du saint homme. Les bonnets
de nuit disparurent des fenêtres, qui se refermèrent,
et, tandis que le jeune seigneur causait avec
ses gens, je m'approchai de Catherine dont les larmes
séchaient sur ses joues, au joli creux de son sourire.
-- Le pauvre frère est sauvé, me dit-elle. Mais j'ai tremblé pour lui. Les hommes sont terribles. Quand
ils vous aiment, ils ne veulent rien entendre.
-- Catherine, lui dis-je assez piqué, ne m'avez- vous fait venir que pour assister à la querelle de
vos amis? Hélas! je n'ai pas le droit d'y prendre
part.
-- Vous l'auriez, monsieur Jacques, me dit-elle, vous l'auriez si vous l'aviez voulu.
-- Mais, lui dis-je encore, vous êtes la personne de Paris la plus entourée. Vous ne m'aviez point
parlé de ce jeune gentilhomme.
-- Aussi bien n'y pensais-je guère. Il est venu impromptu.
-- Et il vous a surprise avec frère Ange. -- Il a cru voir ce qui n'était pas. C'est un emporté à qui l'on ne peut faire entendre raison.
Sa chemise entr'ouverte laissait voir dans la dentelle un sein gonflé comme un beau fruit, et fleuri
d'une rose naissante. Je la pris dans mes bras et
couvris sa poitrine de baisers.

@

DE LA REINE PEDAUQUE 123
- Ciel! s'écria-t-elle, dans la rue! devant M. d'Anquetil, qui nous voit!
-- Qui est ça, M. d'Anquetil? -- C'est le meurtrier de frère Ange, pardi! Quel autre voulez-vous que ce soit?
-- Il est vrai, Catherine, qu'il n'en faut pas d'autres; vos amis sont près de vous en forces suffisantes.
-- Monsieur Jacques, ne m'insultez pas, je vous prie.
-- Je ne vous insulte pas, Catherine; je reconnais vos attraits, auxquels je voudrais rendre le même
hommage que tant d'autres.
-- Monsieur Jacques, ce que vous dites sent odieusement la rôtisserie de votre bonhomme de père.
-- Vous étiez naguère bien contente, mam'selle Catherine, d'en flairer la cheminée.
-- Fi! le vilain! le pied plat! Il outrage une femme ! Comme elle commençait à glapir et à s'agiter, M. d'Anquetil quitta ses gens, vint à nous, la poussa
dans le logis en l'appelant friponne et dévergondée,
entra derrière elle dans l'allée, et me ferma la porte
au nez.

@












L A pensée de Catherine occupa mon esprit pendant
toute la semaine qui suivit cette fâcheuse aventure. Son image brillait aux feuillets des in-folio
sur lesquels je me courbais, dans la bibliothèque, à
côté de mon bon maître; si bien que Photius, Olympiodore,
Fabricius, Vossius, ne me parlaient plus que
d'une petite demoiselle en chemise de dentelle. Ces
visions m'inclinaient à la paresse. Mais, indulgent à
autrui comme à lui-même, M. Jérôme Coignard
souriait avec bonté de mon trouble et de mes distractions.
-- Jacques Tournebroche, me dit un jour ce bon maître, n'êtes-vous point frappé des variations de la
morale à travers les siècles ? Les livres assemblés dans
cette admirable Astaracienne témoignent de l'incertitude
des hommes à ce sujet. Si j'y fais réflexion,

@

DE LA REINE PEDAUQUE 125
mon fils, c'est pour loger dans votre esprit cette idée
solide et salutaire qu'il n'est point de bonnes moeurs
en dehors de la religion et que les maximes des
philosophes, qui prétendent instituer une morale
naturelle, ne sont que lubies et billevesées. La raison
des bonnes moeurs ne se trouve point dans la nature
qui est, par elle-même, indifférente, ignorant le mal
comme le bien; elle est dans la Parole divine, qu'il
ne faut point transgresser, à moins de s'en repentir
ensuite convenablement. Les lois humaines sont fondées
sur l'utilité, et ce ne peut être qu'une utilité
apparente et illusoire, car on ne sait pas naturellement
ce qui est utile aux hommes, ni ce qui leur
convient en réalité. Encore y a-t-il dans nos Coutumiers
une bonne moitié des articles auxquels le préjugé
seul a donné naissance. Soutenues par la menace
du châtiment, les lois humaines peuvent être éludées
par ruse et dissimulation; tout homme capable de
réflexion est au-dessus d'elles. Ce sont proprement
des attrape-nigauds.
» Il n'en est pas de même, mon fils, des lois divines. Celles-là sont imprescriptibles, inéluctables
et stables. Leur absurdité n'est qu'apparente et cache
une sagesse inconcevable. Si elles blessent notre raison,
c'est parce qu'elles y sont supérieures et qu'elles
s'accordent avec les vraies fins de l'homme, et non
avec ses fins apparentes. Il convient de les observer,
quand on a le bonheur de les connaître. Toutefois,
je ne fais pas de difficulté d'avouer que l'observation
de ces lois, contenues dans le Décalogue et dans
les commandements de l'Eglise, est difficile, la plupart
du temps, et même impossible sans la grâce qui

@

126 LA ROTISSERIE
se fait parfois attendre, puisque c'est un devoir de
l'espérer. C'est pourquoi nous sommes tous de pauvres
pécheurs.
» Et c'est là qu'il faut admirer l'économie de la religion chrétienne, qui fonde principalement le salut
sur le repentir. Il est à remarquer, mon fils, que les
plus grands saints sont des pénitents, et, comme le
repentir se proportionne à la faute, c'est dans les
plus grands pécheurs que se trouve l'étoffe des plus
grands saints. Je pourrais illustrer cette doctrine d'un
grand nombre d'exemples admirables. Mais j'en ai
dit assez pour vous faire sentir que la matière première
de la sainteté est la concupiscence, l'incontinence,
toutes les impuretés de la chair et de l'esprit.
Il importe seulement, après avoir amassé cette
matière, de la travailler selon l'art théologique et de
la modeler pour ainsi dire en figure de pénitence,
ce qui est l'affaire de quelques années, de quelques
jours et parfois d'un seul instant, comme il se voit
dans le cas de la contrition parfaite. Jacques Tournebroche,
si vous m'avez bien entendu, vous ne vous
épuiserez pas dans des soins misérables pour devenir
honnête homme selon le monde, et vous vous étudierez
uniquement à satisfaire à la justice divine.
Je ne laissai pas de sentir la haute sagesse renfermée
dans les maximes de mon bon maître. Je craignais
seulement que cette morale, au cas où elle
serait pratiquée sans discernement, ne portât l'homme
aux plus grands désordres. Je fis part de mes doutes
à M. Jérôme Coignard, qui me rassura en ces termes :
-- Jacobus Tournebroche, vous ne prenez pas garde à ce que je viens de vous dire expressément,

@

DE LA REINE PEDAUQUE 127
à savoir que ce que vous appelez désordres, n'est tel
en effet que dans l'opinion des légistes et des juges
tant civils qu'ecclésiastiques et par rapport aux lois
humaines, qui sont arbitraires et transitoires, et
qu'en un mot se conduire selon ces lois est le fait
d'une âme moutonnière. Un homme d'esprit ne se
pique pas d'agir selon les règles en usage au Châtelet
et chez l'official. Il s'inquiète de faire son salut
et il ne se croit pas déshonoré pour aller au ciel par
les voies détournées que suivirent les plus grands
saints. Si la bienheureuse Pélagie n'avait point exercé
la profession de laquelle vous savez que vit Jeannette
la vielleuse, sous le porche de Saint-Benoît-le-
Bétourné, cette sainte n'aurait pas eu lieu d'en faire
une ample et copieuse pénitence, et il est infiniment
probable qu'après avoir vécu comme une matrone
dans une médiocre et banale honnêteté, elle ne jouerait
pas du psaltérion, au moment où je vous parle,
devant le tabernacle où le Saint des Saints repose
dans sa gloire. Appelez-vous désordre une si belle
ordonnance de la vie d'une prédestinée ? Non point !
Il faut laisser ces façons basses de dire à M. le lieutenant
de police qui, après sa mort, ne trouvera
peut-être pas une petite place derrière les malheureuses
qu'aujourd'hui il traîne ignominieusement à
l'hôpital. Hors la perte de l'âme et la damnation
éternelle, il ne saurait y avoir ni désordre, ni crime,
ni mal aucun dans ce monde périssable, où tout doit
se régler et s'ajuster en vue du monde divin. Reconnaissez
donc, Tournebroche, mon fils, que les actes
les plus répréhensibles dans l'opinion des hommes
peuvent conduire à une bonne fin, et n'essayez plus

@

128 LA ROTISSERIE
de concilier la justice des hommes avec celle de Dieu,
qui seule est juste, non point à notre sens, mais par
définition. Pour le moment, vous m'obligerez, mon
fils, en cherchant dans Vossius la signification de
cinq ou six termes obscurs qu'emploie le Panopolitain,
avec lequel il faut se battre dans les ténèbres
de cette façon insidieuse qui étonnait même le grand
coeur d'Ajax, au rapport d'Homère, prince des poètes
et des historiens. Ces vieux alchimistes avaient le
style dur; Manilius, n'en déplaise à M. d'Astarac,
écrivait sur les mêmes matières avec plus d'élégance.
A peine mon bon maître avait-il prononcé ces derniers mots, qu'une ombre s'éleva entre lui et
moi. C'était celle de M. d'Astarac, ou plutôt c'était
M. d'Astarac lui même, mince et noir comme une
ombre.
Soit qu'il n'eût point entendu ce propos, soit qu'il le dédaignât, il ne laissa voir aucun ressentiment. Il
félicita, au contraire, M. Jérôme Coignard de son
zèle et de son savoir, et il ajouta qu'il comptait sur
ses lumières pour l'achèvement de la plus grande
oeuvre qu'un homme eût encore tentée. Puis, se
tournant vers moi :
-- Mon fils, me dit-il, je vous prie de descendre un moment dans mon cabinet, où je veux vous
communiquer un secret de conséquence.
Je le suivis dans la pièce où il nous avait d'abord reçus, mon bon maître et moi, le jour qu'il nous
prit tous deux à son service. J'y retrouvai, rangés
contre les murs, les vieux Egyptiens au visage d'or.
Un globe de verre, de la grosseur d'une citrouille,
était posé sur la table. M. d'Astarac se laissa tomber

@

DE LA REINE PEDAUQUE 129
sur un sopha, me fit signe de m'asseoir devant
lui et, s'étant passé deux ou trois fois sur le front
une main chargée de pierreries et d'amulettes, me
dit :
-- Mon fils, je ne vous fais point l'injure de croire qu'après notre entretien dans l'île des Cygnes il vous
reste encore un doute sur l'existence des Sylphes et
des Salamandres, qui est aussi réelle que celle des
hommes et qui même l'est beaucoup plus, si l'on
mesure la réalité à la durée des apparences par lesquelles
elle se manifeste, car cette existence est bien
plus longue que la nôtre. Les Salamandres promènent
de siècle en siècle leur inaltérable jeunesse;
quelques-unes, qui vivent encore, ont vu Noé, Ménès
et Pythagore. La richesse de leurs souvenirs et la
fraîcheur de leur mémoire rendent leur conversation
extrêmement attrayante. On a prétendu même
qu'elles acquéraient l'immortalité dans les bras des
hommes et que l'espoir de ne point mourir les attirait
dans le lit des philosophes. Mais ce sont là des
mensonges qui ne peuvent séduire un esprit réfléchi.
Toute union des sexes, loin d'assurer l'immortalité
aux amants, est un signe de mort, et nous ne connaîtrions
pas l'amour, si nous devions vivre toujours. Il
n'en saurait être autrement des Salamandres, qui ne
cherchent dans les bras des sages qu'une seule espèce
d'immortalité : celle de la race. C'est aussi la seule
qu'il soit raisonnable d'espérer. Et, bien que je me
promette, avec le secours de la science, de prolonger
d'une façon notable la vie humaine, et de l'étendre
à cinq ou six siècles pour le moins, je ne me suis
jamais flatté d'en assurer indéfiniment la durée. Il

@

130 LA ROTISSERIE
serait insensé d'entreprendre contre l'ordre naturel.
Repoussez donc, mon fils, comme de vaines fables,
l'idée de cette immortalité puisée dans un baiser.
C'est la honte de plusieurs cabbalistes de l'avoir seulement
conçue. Il n'en est pas moins vrai que les
Salamandres sont enclines à l'amour des hommes.
Vous en ferez l'expérience sans tarder. Je vous ai
suffisamment préparé à leur visite, et, puisque, à
compter de la nuit de votre initiation, vous n'avez
point eu de commerce impur avec une femme, vous
allez recevoir le prix de votre continence.
Mon ingénuité naturelle souffrait de recevoir des louanges que j'avais méritées malgré moi, et je pensai
avouer à M. d'Astarac mes coupables pensées. Il
ne me laissa point le temps de les confesser, et reprit
avec vivacité :
-- Il ne me reste plus, mon fils, qu'à vous donner la clef qui vous ouvrira l'empire des Génies. C'est
ce que je vais faire incontinent.
Et, s'étant levé, il alla poser la main sur le globe qui tenait la moitié de la table.
-- Ce ballon, ajouta-t-il, est plein d'une poudre solaire qui échappe à vos regards par sa pureté
même. Car elle est beaucoup trop fine pour tomber
sous les sens grossiers des hommes. C'est ainsi, mon
fils, que les plus belles parties de l'univers se dérobent
à notre vue et ne se révèlent qu'au savant muni
d'appareils propres à les découvrir. Les fleuves et les
campagnes de l'air, par exemple, vous demeurent
invisibles, bien qu'en réalité l'aspect en soit mille
fois plus riche et plus varié que celui du plus beau
paysage terrestre.

@

DE LA REINE PEDAUQUE 130
» Sachez donc qu'il se trouve dans ce ballon une poudre solaire souverainement propre à exalter le
feu qui est en nous. Et l'effet de cette exaltation ne
se fait guère attendre. Il consiste en une subtilité des
sens qui nous permet de voir et de toucher les figures
aériennes flottant autour de nous. Sitôt que vous
aurez rompu le sceau qui ferme l'orifice de ce ballon
et respiré la poudre solaire qui s'en échappera,
vous découvrirez dans cette chambre une ou plusieurs
créatures ressemblant à des femmes par le système
de lignes courbes qui forme leurs corps, mais
beaucoup plus belles que ne fut jamais aucune femme,
et qui sont effectivement des Salamandres. Nul doute
que celle que je vis, l'an passé, dans la rôtisserie de
votre père ne vous apparaisse la première, car elle
a du goût pour vous, et je vous conseille de contenter
au plus tôt ses désirs. Ainsi donc, mettez-vous à
votre aise dans ce fauteuil, devant cette table, débouchez
ce ballon et respirez-en doucement le contenu.
Bientôt vous verrez tout ce que je vous ai annoncé
se réaliser de point en point. Je vous quitte. Adieu.»
Et il disparut à sa manière, qui était étrangement soudaine. Je demeurai seul, devant ce ballon de
verre, hésitant à le déboucher, de peur qu'il ne s'en
échappât quelque exhalaison stupéfiante. Je songeais
que, peut-être, M. d'Astarac y avait introduit, selon
l'art, des vapeurs qui endorment ceux qui les respirent
en leur donnant des rêves de Salamandres. Je
n'étais pas encore assez philosophe pour me soucier
d'être heureux de cette façon. Peut-être, me disais-je,
ces vapeurs disposent à la folie. Enfin, j'avais assez
de défiance pour songer un moment à aller dans la

@

132 LA ROTISSERIE
bibliothèque demander conseil à M. l'abbé Coignard,
mon bon maître. Mais je reconnus tout de suite que
ce serait prendre un soin inutile. Dès qu'il m'entendra
parler, me dis-je, de poudre solaire et de Génies,
de l'air, il me répondra : « Jacques Tournebroche,
souvenez-vous, mon fils, de ne jamais ajouter foi à
des absurdités, mais de vous en rapporter à votre raison
en toutes choses, hors aux choses de notre sainte
religion. Laissez-moi ces ballons et cette poudre,
avec toutes les autres folies de la cabbale et de l'art
spagirique. »
Je croyais l'entendre lui-même faire ce petit discours entre deux prises de tabac, et je ne savais que
répondre à un langage si chrétien. D'autre part, je
considérais par avance dans quel embarras je me.
trouverais devant M. d'Astarac, quand il me demanderait
des nouvelles de la Salamandre. Que lui
répondre? Comment lui avouer ma réserve et mon
abstention, sans trahir en même temps ma défiance
et ma peur ? Et puis, j'étais, à mon insu, curieux de
tenter l'aventure. Je ne suis pas crédule, j'ai au
contraire une propension merveilleuse au doute, et
ce penchant me porte à me défier du sens commun
et même de l'évidence comme du reste. A tout ce
qu'on me rapporte d'étrange, je me dis : « Pourquoi
pas ? » Ce « pourquoi pas ? » faisait tort, devant le.
ballon, à mon intelligence naturelle. Ce « pourquoi
pas ? » m'inclinait à la crédulité, et il est intéressant
de remarquer à cette occasion que : ne rien croire,
c'est tout croire, et qu'il ne faut pas se tenir l'esprit
trop libre et trop vacant, de peur qu'il ne s'y emmagasine
d'aventure des denrées d'une forme et d'un.

@

DE LA REINE PEDAUQUE 133
poids extravagants, qui ne sauraient trouver place
dans des esprits raisonnablement et médiocrement
meublés de croyances. Tandis que, la main sur le
cachet de cire, je me rappelais ce que ma mère
m'avait conté des carafes magiques, mon « pourquoi
pas ? », me soufflait que peut-être, après tout, voit-on
à la poussière du soleil les fées aériennes. Mais, dès
que cette idée, après avoir mis le pied dans mon
esprit, faisait mine de s'y loger et d'y prendre des
aises, je la trouvais baroque, absurde et grotesque. Les
idées, quand elles s'imposent, deviennent vite impertinentes.
Il en est peu qui puissent faire autre chose
que d'agréables passantes; et décidément celle-là
avait un air de folie. Pendant que je me demandais :
Ouvrirai-je, n'ouvrirai-je pas ? le cachet, que je ne
cessais de presser entre mes doigts, se brisa soudainement
dans ma main, et le flacon se trouva débouché.
J'attendis, j'observai. Je ne vis rien, je ne sentis rien. J'en fus déçu, tant l'espoir de sortir de la nature
est habile et prompt à se glisser dans nos âmes!
Rien! pas même une vague et confuse illusion, une
incertaine image! Il arrivait ce que j'avais prévu :
quelle déception! J'en ressentis une sorte de dépit.
Renversé dans mon fauteuil, je me jurai, devant ces
Egyptiens aux longs yeux noirs qui m'entouraient,
de mieux fermer à l'avenir mon âme aux mensonges
des cabbalistes. Je reconnus une fois de plus la sagesse
de mon bon maître, et je résolus, à son exemple, de
me conduire par la raison dans toutes les affaires
qui n'intéressent pas la foi chrétienne et catholique.
Attendre la visite d'une dame salamandre, quelle

@

134 LA ROTISSERIE
simplicité! Est-il possible qu'il soit des Salamandres?
Mais qu'en sait-on, et « pourquoi pas? »
Le temps, déjà lourd depuis midi, devenait accablant. Engourdi par de longs jours tranquilles et
reclus, je sentais un poids sur mon front et sur mes
paupières. L'approche de l'orage acheva de m'appesantir.
Je laissai tomber mes bras et, la tête renversée,
les yeux clos, je glissai dans un demi-sommeil
plein d'Egyptiens d'or et d'ombres lascives. Cet état
incertain, pendant lequel le sens de l'amour vivait
seul en moi comme un feu dans la nuit, durait depuis
un temps que je ne puis dire, quand je fus réveillé
par un bruit léger de pas et d'étoffes froissées. J'ouvris
les yeux et poussai un grand cri.
Une merveilleuse créature était debout devant moi, en robe de satin noir, coiffée de dentelle, brune avec
des yeux bleus, les traits fermes dans une chair jeune
et pure, les joues rondes et la bouche animée par
un invisible baiser. Sa robe courte laissait voir des
pieds petits, hardis, gais et spirituels. Elle se tenait
droite, ronde, un peu ramassée dans sa perfection
voluptueuse. On voyait, sous le ruban de velours
passé à son cou, un carré de gorge brune et pourtant
éclatante. Elle me regardait avec un air de
curiosité.
J'ai dit que mon sommeil m'avait excité à l'amour. Je me levai, je m'élançai.
-- Excusez-moi, me dit-elle, je cherchais M. d'Astarac. Je lui dis : -- Madame, il n'y a pas de M. d'Astarac. Il y a vous et moi. Je vous attendais. Vous êtes ma Salamandre.

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DE LA REINE PEDAUQUE 135
J'ai ouvert le flacon de cristal. Vous êtes
venue, vous êtes à moi.
Je la pris dans mes bras et couvris de baisers tout ce que mes lèvres purent trouver de chair au bord
des habits.
Elle se dégagea et me dit : -- Vous êtes fou. -- C'est bien naturel, lui répondis-je. Qui ne le serait à ma place ?
Elle baissa les yeux, rougit et sourit. Je me jetai à ses pieds.
-- Puisque M. d'Astarac n'est pas ici, dit-elle, je n'ai qu'à me retirer.
-- Restez, m'écriai-je, en poussant le verrou. Elle me demanda : -- Savez-vous s'il reviendra bientôt? -- Non! madame, il ne reviendra point de longtemps. Il m'a laissé seul avec les Salamandres. Je
n'en veux qu'une, et c'est vous.
Je la pris dans mes bras, je la portai sur le sopha, j'y tombai avec elle, je la couvris de baisers. Je ne
me connaissais plus. Elle criait, je ne l'entendais
point. Ses paumes ouvertes me repoussaient, ses ongles
me griffaient, et ces vaines défenses irritaient mes
désirs. Je la pressais, je l'enveloppais, renversée et
défaite. Son corps amolli céda, elle ferma les yeux;
je sentis bientôt, dans mon triomphe, ses beaux bras
réconciliés me serrer contre elle.
Puis déliés, hélas! de cette étreinte délicieuse, nous nous regardâmes tous deux avec surprise. Occupée
à renaître avec décence, elle arrangeait ses jupes et
se taisait.
9
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136 LA ROTISSERIE
-- Je vous aime, lui dis-je. Comment vous appelez-vous ? Je ne pensais pas qu'elle fût une Salamandre et, à vrai dire, je ne l'avais pas cru véritablement.
-- Je me nomme Jahel, me dit-elle. -- Quoi! vous êtes la nièce de Mosaïde? -- Oui, mais taisez-vous. S'il savait... -- Que ferait-il? -- Oh! à moi, rien du tout. Mais à vous beaucoup de mal. Il n'aime pas les chrétiens.
-- Et vous ? -- Oh! moi, je n'aime pas les juifs. -- Jahel, m'aimez-vous un peu ? -- Mais il me semble, monsieur, qu'après ce que nous venons de nous dire, votre question est une
offense.
-- Il est vrai, mademoiselle, mais je tâche de me faire pardonner une vivacité, une ardeur, qui
n'avaient pas pris soin de consulter vos sentiments.
-- Oh! monsieur, ne vous faites pas plus coupable que vous n'êtes. Toute votre violence et toutes
vos ardeurs ne vous auraient servi de rien si vous
ne m'aviez pas plu. Tout à l'heure, en vous voyant
endormi dans ce fauteuil, je vous ai trouvé du mérite,
j'ai attendu votre réveil, et vous savez le reste.
Je lui répondis par un baiser. Elle me le rendit. Quel baiser! Je crus sentir des fraises des bois se
fondre dans ma bouche. Mes désirs se ranimèrent et
je la pressai ardemment sur mon coeur.
-- Cette fois, me dit-elle, soyez moins emporté, et ne pensez pas qu'à vous. Il ne faut pas être égoïste

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DE LA REINE PEDAUQUE 137
en amour. C'est ce que les jeunes gens ne savent
pas assez. Mais on les forme.
Nous nous plongeâmes dans l'abîme des délices. Après quoi, la divine Jahel me dit :
-- Avez-vous un peigne? Je suis faite comme une sorcière.
-- Jahel, lui répondis-je, je n'ai point de peigne; j'attendais une Salamandre. Je vous adore.
-- Adorez-moi, mon ami, mais soyez discret. Vous ne connaissez pas Mosaïde.
-- Quoi! Jahel! est-il donc si terrible à cent trente ans, dont il passa soixante-quinze dans une pyramide ?
-- Je vois, mon ami, qu'on vous a fait des contes sur mon oncle, et que vous avez eu la simplicité de
les croire. On ne sait pas son âge; moi-même je
l'ignore, je l'ai toujours connu vieux. Je sais seulement
qu'il est robuste et d'une force peu commune.
Il faisait la banque à Lisbonne, où il lui arriva de
tuer un chrétien, qu'il avait surpris avec ma tante
Myriam. Il s'enfuit et m'emmena avec lui. Depuis
lors, il m'aime avec la tendresse d'une mère. Il me
dit des choses qu'on ne dit qu'aux petits enfants, et
il pleure en me regardant dormir.
-- Vous habitez avec lui? -- Oui, dans le pavillon du garde, à l'autre bout du parc.
-- Je sais, on y va par le sentier des Mandragores. Comment ne vous ai-je pas rencontrée plus tôt? Par
quel sort funeste, demeurant si près de vous, ai-je
vécu sans vous voir? Mais, que dis-je, vivre? Est-ce
vivre que ne vous point connaître ? Vous êtes donc
renfermée dans ce pavillon ?

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138 LA ROTISSERIE
-- Il est vrai que je suis très recluse et que je ne puis aller comme je le voudrais dans les promenades,
dans les magasins et à la comédie. La tendresse de
Mosaïde ne me laisse point de liberté. Il me garde
en jaloux et, avec six petites tasses d'or qu'il a emportées
de Lisbonne, il n'aime que moi au monde.
Comme il a beaucoup plus d'attachement pour moi
qu'il n'en eut pour ma tante Myriam, il vous tuerait,
mon ami, de meilleur coeur qu'il n'a tué le
Portugais. Je vous en avertis pour vous rendre discret
et parce que ce n'est pas une considération qui
puisse arrêter un homme de coeur. Etes-vous de qualité
et fils de famille, mon ami?
-- Hélas! non, répondis-je, mon père est adonné à quelque art mécanique et à une sorte de négoce.
-- Est-il seulement dans les partis, a-t-il une charge de finance? Non? C'est dommage. Il faut donc vous
aimer pour vous-même. Mais dites-moi la vérité :
M. d'Astarac ne viendra-t-il pas bientôt ?
A ce nom, à cette demande, un doute horrible traversa mon esprit. Je soupçonnai cette ravissante
Jahel de m'avoir été envoyée par le cabbaliste pour
jouer avec moi le rôle de Salamandre. Je l'accusai
même intérieurement d'être la nymphe de ce vieux
fou. Pour en être tout de suite éclairé, je lui demandai
rudement si elle avait coutume de faire la Salamandre
dans ce château.
-- Je ne vous entends point, me répondit-elle, en me regardant avec des yeux pleins d'une innocente
surprise. Vous parlez comme M. d'Astarac lui-même,
et je vous croirais atteint de sa manie, si je n'avais pas
éprouvé que vous ne partagez point l'aversion que

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DE LA REINE PEDAUQUE 139
les femmes lui donnent. Il ne peut en souffrir une,
et c'est pour moi une véritable gêne de le voir et
de lui parler. Pourtant, je le cherchais tout à l'heure
quand je vous ai trouvé.
Dans ma joie d'être rassuré, je la couvris de baisers. Elle s'arrangea pour me faire voir qu'elle avait
des bas noirs, attachés au-dessus du genou par des
jarretières à boucle de diamants, et cette vue ramena
mes esprits aux idées qui lui plaisaient. Au surplus,
elle me sollicita sur ce sujet avec beaucoup d'adresse
et d'ardeur, et je m'aperçus qu'elle commençait à
s'animer au jeu dans le moment même où j'allais en
être fatigué. Pourtant, je fis de mon mieux et fus
assez heureux cette fois encore pour épargner à cette
belle personne l'affront qu'elle méritait le moins. Il
me sembla qu'elle n'était pas mécontente de moi. Elle
se leva, l'air tranquille, et me dit :
-- Ne savez-vous pas vraiment si M. d'Astarac ne reviendra pas bientôt ? Je vous avouerai que je venais
lui demander sur la pension qu'il doit à mon oncle
une petite somme d'argent qui, pour l'heure, me
fait grandement défaut.
Je tirai de ma bourse, en m'excusant, trois écus qui s'y trouvaient et qu'elle me fit la grâce d'accepter.
C'était tout ce qui me restait des libéralités trop
rares du cabbaliste qui, faisant profession de mépriser
l'argent, oubliait malheureusement de me payer
mes gages.
Je demandai à Mlle Jahel si je n'aurais pas l'heur de la revoir.
-- Vous l'aurez, me dit-elle. Et nous convînmes qu'elle monterait la nuit dans
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140 LA ROTISSERIE
ma chambre toutes les fois qu'elle pourrait s'échapper
du pavillon où elle était gardée.
-- Faites attention seulement, lui dis-je, que ma porte est la quatrième à droite, dans le corridor, et
que la cinquième est celle de l'abbé Coignard, mon
bon maître. Quant aux autres, ajoutai-je, elles
ne donnent accès que dans des greniers où logent
deux ou trois marmitons et plusieurs centaines de
rats.
Elle m'assura qu'elle n'aurait garde de s'y tromper, et qu'elle gratterait à ma porte, non pas à
quelque autre.
-- Au reste, me dit-elle encore, votre abbé Coignard me semble un assez bon homme. Je crois que
nous n'avons rien à craindre de lui. Je l'ai vu, par
un judas, le jour où il rendait visite avec vous à mon
oncle. Il me parut aimable, quoique je n'entendisse
guère ce qu'il disait. Son nez surtout me sembla tout
à fait ingénieux et capable. Celui qui le porte doit
être homme de ressources et je désire faire sa connaissance.
On a toujours à gagner à la fréquentation
des gens d'esprit. Je suis fâchée seulement qu'il ait
déplu à mon oncle par la liberté de ses paroles et
par son humeur railleuse. Mosaïde le hait, et il a
pour la haine une capacité dont un chrétien ne peut
se faire idée.
-- Mademoiselle, lui répondis-je, M. l'abbé Jérôme Coignard est un très savant homme et il a, de plus,
de la philosophie et de la bienveillance. Il connaît
le monde, et vous avez raison de le croire de bon
conseil. Je me gouverne entièrement sur ses avis.
Mais, répondez-moi, ne me vîtes-vous pas aussi, ce


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DE LA REINE PEDAUQUE 141
jour-là, dans le pavillon, à travers ce judas que vous
dites ?
-- Je vous vis, me dit-elle, et je ne vous cacherai pas que je vous distinguai. Mais il faut que je retourne
chez mon oncle. Adieu.
M. d'Astarac ne manqua pas de me demander, le soir, après le souper, des nouvelles de la Salamandre.
Sa curiosité m'embarrassait un peu. Je répondis que
la rencontre avait passé mes espérances, mais qu'au
surplus je croyais devoir me renfermer dans la discrétion
convenable à ces sortes d'aventures.
-- Cette discrétion, mon fils, me dit-il, n'est point aussi utile en votre affaire que vous vous le figurez.
Les Salamandres ne demandent point le secret sur
des amours dont elles n'ont point de honte. Une de
ces Nymphes, qui m'aime, n'a point de passe-temps
plus doux, en mon absence, que de graver mon
chiffre enlacé au sien dans l'écorce des arbres, comme
vous pourrez vous en assurer en examinant le tronc
de cinq ou six pins dont vous voyez d'ici les têtes
élégantes. Mais n'avez-vous point remarqué, mon
fils, que ces sortes d'amours, vraiment sublimes, loin
de laisser quelque fatigue, communiquent au coeur
une vigueur nouvelle? Je suis sûr qu'après ce qui
s'est passé vous occuperez votre nuit à traduire pour
le moins soixante pages de Zozime le Panopolitain.
Je lui avouai que je ressentais au contraire une grande envie de dormir, qu'il expliqua par l'étonnement
d'une première rencontre. Ainsi ce grand
homme demeura persuadé que j'avais eu commerce
avec une Salamandre. J'avais scrupule à le tromper,

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142 LA ROTISSERIE
mais j'y étais obligé et il se trompait si bien lui-
même qu'on ne pouvait ajouter grand'chose à ses
illusions. J'allai donc me coucher en paix; et, m'étant
mis au lit, je soufflai ma chandelle sur le plus beau
de mes jours.

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J AHEL tint parole. Dès le surlendemain elle vint
gratter à ma porte. Nous fûmes bien plus à notre aise dans ma chambre, que nous ne l'avions
été dans le cabinet de M. d'Astarac, et ce qui s'était
passé lors de notre première connaissance n'était que
jeux d'enfants au prix de ce que l'amour nous inspira
en cette seconde rencontre. Elle s'arracha de
mes bras au petit jour, avec mille serments de me
rejoindre bientôt, m'appelant son âme, sa vie, et
son greluchon.
Je me levai fort tard ce jour-là. Quand je descendis dans la bibliothèque, mon maître y était établi
sur le papyrus de Zozime, sa plume dans une
main, sa loupe dans l'autre, et digne de l'admiration
de quiconque sait estimer les bonnes lettres.
-- Jacques Tournebroche, me dit-il, la principale
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144 LA ROTISSERIE
difficulté de cette lecture consiste en ce que
diverses lettres peuvent être aisément confondues
avec d'autres, et il importe au succès du déchiffrement
de dresser un tableau des caractères qui prêtent
à de semblables méprises, car, faute de prendre ce
soin, nous risquerions d'adopter de mauvaises leçons,
à notre honte éternelle et juste vitupère. J'ai fait
aujourd'hui même de risibles bévues. Il fallait que
j'eusse, dès matines, l'esprit troublé par ce que j'ai
vu cette nuit et dont je vais vous faire le récit.
» M'étant réveillé au petit jour, il me prit l'envie d'aller boire un coup de ce petit vin blanc, dont il
vous souvient que je fis hier compliment à M. d'Astarac.
Car il existe, mon fils, entre le vin blanc et
le chant du coq, une sympathie qui date assurément
du temps de Noé, et je suis certain que si saint Pierre,
dans la sacrée nuit qu'il passa dans la cour du grand
sacrificateur, avait bu un doigt de vin clairet de la
Moselle, ou seulement d'Orléans, il n'aurait pas
renié Jésus avant que le coq eût chanté pour la
seconde fois. Mais nous ne devons en aucune manière,
mon fils, regretter cette mauvaise action, car il importait
que les prophéties fussent accomplies; et si ce
Pierre ou Céphas n'avait pas fait, cette nuit-là, la
dernière des infamies, il ne serait pas aujourd'hui le
plus grand saint du Paradis et la pierre angulaire de
notre sainte Eglise, pour la confusion des honnêtes
gens selon le monde qui voient les clefs de leur félicité
éternelle tenues par un lâche coquin. O salutaire
exemple qui, tirant l'homme hors des fallacieuses
inspirations de l'honneur humain, le conduit
dans les voies du salut! O savante économie de la

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DE LA REINE PEDAUQUE 145
religion! O sagesse divine, qui exalte les humbles et
les misérables pour abaisser les superbes! O merveille!
O mystère! A la honte éternelle des pharisiens
et des gens de justice, un grossier marinier du
lac de Tibériade, devenu par sa lâcheté épaisse la
risée des filles de cuisine qui se chauffaient avec lui,
dans la cour du grand prêtre, un rustre et un couard
qui renonça son maître et sa foi devant des maritornes
bien moins jolies, sans doute, que la femme
de chambre de Madame la baillive de Séez, porte au
front la triple couronne, au doigt l'anneau pontifical,
est établi au-dessus des princes-évêques, des rois
et de l'Empereur, est investi du droit de lier et de
délier; le plus respectable homme, la plus honnête
dame n'entreront au ciel que s'il leur en donne l'accès.
Mais dites-moi, s'il vous plaît, Tournebroche,
mon fils, à quel endroit de mon récit j'en étais quand
j'en embrouillai le fil à ce grand saint Pierre, le
prince des apôtres. Je crois pourtant que je vous parlais
d'un verre de vin blanc que je bus à l'aube. Je
descendis en chemise à l'office et tirai d'une certaine
armoire, dont la veille je m'étais prudemment
assuré la clef, une bouteille que je vidai avec plaisir.
Après quoi, remontant l'escalier, je rencontrai entre
les deuxième et troisième étages une petite demoiselle
en pierrot, qui descendait les degrés. Elle parut
très effrayée et s'enfuit au fond du corridor. Je la
poursuivis, je la rejoignis, je la saisis dans mes bras
et je l'embrassai par soudaine et irrésistible sympathie.
Ne m'en blâmez point, mon fils; vous en eussiez
fait tout autant à ma place, et peut-être davantage.
C'est une jolie fille, elle ressemble à la chambrière

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146 LA ROTISSERIE
de la baillive, avec plus de vivacité dans le regard.
Elle n'osait crier. Elle me soufflait à l'oreille : « Laissez-moi,
laissez-moi, vous êtes fou! » Voyez, Tournebroche,
je porte encore au poignet les marques de
ses ongles. Que n'ai-je gardé aussi vive sur mes
lèvres l'impression du baiser qu'elle me donna!
-- Quoi, monsieur l'abbé, m'écriai-je, elle vous donna un baiser ?
-- Soyez assuré, mon fils, me répondit mon bon maître, qu'à ma place vous en eussiez reçu un tout
semblable, à la condition toutefois que vous eussiez
saisi, comme j'ai fait, l'occasion. Je crois vous avoir
dit que je tenais cette demoiselle étroitement embrassée.
Elle essayait de fuir, elle étouffait ses cris, elle
murmurait des plaintes.
-- Lâchez-moi, de grâce! Voici le jour, un moment de plus et je suis perdue.
» Ses craintes, sa frayeur, son péril, quel barbare n'en n'aurait point été touché ? Je ne suis point
inhumain. Je mis sa liberté au prix d'un baiser
qu'elle me donna tout de suite. Croyez-m'en sur ma
parole; je n'en reçus jamais de plus délicieux. »
A cet endroit de son récit, mon bon maître, levant le nez pour humer une prise de tabac, vit mon
trouble et ma douleur qu'il prit pour de la surprise.
-- Jacques Tournebroche, reprit-il, tout ce qui me reste à dire vous surprendra bien davantage. Je laissai
donc aller à regret cette jolie demoiselle; mais
ma curiosité m'invita à la suivre. Je descendis l'escalier
derrière elle, je la vis traverser le vestibule,
sortir par la petite porte qui donne sur les champs,
du côté où le parc est le plus étendu, et courir dans

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DE LA REINE PEDAUQUE 147
l'allée. J'y courus sur ses pas. Je pensais bien qu'elle
n'irait pas loin en pierrot et en bonnet de nuit. Elle
prit le chemin des Mandragores. Ma curiosité en
redoubla et je la suivis jusqu'au pavillon de Mosaïde.
Dans ce moment, ce vilain juif parut à sa fenêtre
avec sa robe et son grand bonnet, comme ces figures
qu'on voit se montrer à midi dans ces vieilles horloges
plus gothiques et plus ridicules que les églises
où elles sont conservées, pour la joie des rustres et
le profit du bedeau.
» Il me découvrit sous la feuillée, au moment même où cette jolie fille, prompte comme Galatée, se coulait
dans le pavillon; en sorte que j'avais l'air de la
poursuivre à la manière, façon et usage de ces satyres
dont nous parlâmes un jour, en conférant les beaux
endroits d'Ovide. Et mon habit ajoutait à la ressemblance,
car je crois que je vous ai dit, mon fils,
que j'étais en chemise. A ma vue, les yeux de
Mosaïde étincelèrent. Il tira de sa sale houppelande
jaune un stylet assez coquet et l'agita par la fenêtre
d'un bras qui ne semblait point appesanti par la
vieillesse. Cependant, il me jetait des injures bilingues.
Oui, Tournebroche, mes connaissances grammaticales
m'autorisent à dire qu'elles étaient bilingues
et que l'espagnol ou plutôt le portugais s'y mêlait
avec l'hébreu. J'enrageais de n'en point saisir le sens
exact, car je n'entends point ces langues, encore que
je les reconnaisse à certains sons qui y reviennent fréquemment.
Mais il est vraisemblable qu'il m'accusait
de vouloir suborner cette fille, que je crois être
sa nièce Jahel, que M. d'Astarac, s'il vous en souvient,
nous a plusieurs fois nommée; en quoi ses

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148 LA ROTISSERIE
invectives contenaient une part de flatterie, car tel
que je suis devenu, mon fils, par les progrès de l'âge
et les fatigues d'une vie agitée, je ne puis plus prétendre
à l'amour des jeunes pucelles. Hélas! à moins
de devenir évêque, c'est un plat dont je ne goûterai
plus jamais. J'y ai regret. Mais il ne faut pas
s'attacher trop obstinément aux biens périssables de
ce monde, et nous devons quitter ce qui nous quitte.
Donc, Mosaïde, maniant son stylet, tirait de sa
gorge des sons rauques qui alternaient avec des glapissements
aigus, de sorte que j'étais injurié et vitupéré
en manière de chant ou de cantilène. Et sans
me flatter, mon fils, je puis dire que je fus traité de
paillard et de suborneur sur un ton solennel et cérémonieux.
Quand ce Mosaïde fut au bout de ses
imprécations, je m'étudiai à lui faire une riposte
bilingue, comme l'attaque. Je lui répondis en latin
et en français qu'il était homicide et sacrilège, ayant
égorgé des petits enfants et poignardé des hosties
consacrées. Le vent frais du matin, en glissant sur
mes jambes, me rappelait que j'étais en chemise. J'en
éprouvai quelque embarras, car il est évident, mon
fils, qu'un homme qui n'a point de culotte est en
mauvais état pour faire paraître les sacrées vérités,
confondre l'erreur et poursuivre le crime. Toutefois,
je lui fis des tableaux effroyables de ses attentats et le
menaçai de la justice divine et de la justice humaine.
-- Quoi! mon bon maître, m'écriai-je, ce Mosaïde, qui a une si jolie nièce, égorgea des nouveau-nés et
poignarda des hosties ?
-- Je n'en sais rien, me répondit M. Jérôme Coignard, et n'en puis rien savoir. Mais ces crimes lui

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DE LA REINE PEDAUQUE 149
appartiennent, étant ceux de sa race, et je puis les
lui donner sans injure. Je poursuivais sur ce mécréant
une longue suite d'aïeux scélérats. Car vous n'ignorez
point ce qu'on dit des juifs et de leurs rites abominables.
Il y a dans la vieille chronique de Nuremberg
une figure représentant des juifs mutilant un
enfant, et ils y sont reconnaissables à la roue ou
rouelle de drap qu'ils portent sur leurs vêtements,
en signe d'infamie. Je ne crois pas pourtant que ce
soit chez eux un usage domestique et quotidien. Je
doute aussi que tous ces israélites soient si portés à
outrager les saintes espèces. Les en accuser, c'est les
croire pénétrés aussi profondément que nous de la
divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car on ne
conçoit pas le sacrilège sans la foi, et le juif qui poignarda
la sainte hostie rendit par cela même un
sincère hommage à la vérité de la transsubstantiation.
Ce sont là, mon fils, des fables qu'il faut laisser
aux ignorants, et, si je les jetai à la face de cet horrible
Mosaïde, ce fut moins par les conseils d'une saine
critique que par les impérieuses suggestions du ressentiment
et de la colère.
-- Ah! monsieur, lui dis-je, vous pouviez vous contenter de lui reprocher le Portugais qu'il a tué
par jalousie, car c'est là un meurtre véritable.
-- Quoi! s'écria mon bon maître, Mosaïde a tué un chrétien. Nous avons en lui, Tournebroche, un
voisin dangereux. Mais vous tirerez de cette aventure
les conclusions que j'en tire moi-même. Il est
certain que sa nièce est la bonne amie de M. d'Astarac,
dont elle quittait assurément la chambre quand
je la rencontrai dans l'escalier.

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150 LA ROTISSERIE
» J'ai trop de religion pour ne pas regretter qu'une si aimable personne sorte de la race qui a crucifié
Jésus-Christ. Hélas! n'en doutez pas, mon fils, ce
vilain Mardochée est l'oncle d'une Esther qui n'a
point besoin de macérer six mois dans la myrrhe
pour être digne du lit d'un roi. Le vieux corbeau
spagirique n'est point ce qui convient à une telle
beauté, et je me sens enclin à m'intéresser à elle.
» Il faut que Mosaïde la cache bien secrètement, car, si elle se montrait un jour au cours ou à la comédie,
elle aurait le lendemain tout le monde à ses
pieds. Ne souhaitez-vous point la voir, Tournebroche ?
Je répondis que je le souhaitais vivement, et nous nous renfonçâmes tous deux dans notre grec.

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C E soir-là, nous trouvant, mon bon maître et moi,
dans la rue du Bac, comme il faisait chaud, M. Jérôme Coignard me dit :
-- Jacques Tournebroche, mon fils, ne vous plairait-il point tirer à gauche, dans la rue de Grenelle,
à la recherche d'un cabaret? Encore nous faut-il
chercher un hôte qui vende du vin à deux sous le
pot. Car je suis démuni d'argent et je pense, mon
fils, que vous n'êtes pas mieux pourvu que moi, par
l'injure de M. d'Astarac, qui fait peut-être de l'or,
mais qui n'en donne point à ses secrétaires et domestiques,
ainsi qu'il apparaît par votre exemple et le
mien. L'état où il nous laisse est lamentable. Je n'ai
pas un sou vaillant dans ma poche, et je vois qu'il
faudra que je remédie par industrie et ruse à ce
grand mal. Il est beau de supporter la pauvreté d'une

10
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152 LA ROTISSERIE
âme égale, comme Epictète, qui y acquit une gloire
impérissable. Mais c'est un exercice dont je suis las,
et qui m'est devenu fastidieux par l'accoutumance.
Je sens qu'il est temps que je change de vertu et
que je m'instruise à posséder des richesses sans qu'elles
me possèdent, ce qui est l'état le plus noble où se
puisse hausser l'âme d'un philosophe. Je veux bientôt
faire quelque gain, afin de montrer que ma sagesse
ne se dément pas même dans la prospérité. J'en
cherche les moyens, et tu m'y vois songer, Tournebroche.
Tandis que mon bon maître parlait de la sorte avec une noble élégance, nous approchions du joli
hôtel où M. de la Guéritaude avait logé mam'selle
Catherine. « Vous le reconnaîtrez, m'avait-elle dit,
aux rosiers du balcon. » Il ne faisait pas assez jour
pour que je visse les roses, mais je croyais les sentir.
Après avoir fait quelques pas, je la reconnus à la
fenêtre, un pot à eau à la main, arrosant ses fleurs.
En me reconnaissant de même dans la rue, elle rit
et m'envoya un baiser. Sur quoi, une main, passant
par la croisée, lui donna sur la joue un soufflet dont
elle fut si étonnée qu'elle lâcha le pot à eau, qui
tomba, peu s'en faut, sur la tête de mon bon maître.
Puis la belle souffletée disparut et le souffleteur,
paraissant à sa place à la fenêtre, se pencha sur la
grille, et me cria :
-- Dieu soit loué, monsieur, vous n'êtes point le capucin! Je ne puis souffrir que ma maîtresse envoie
des baisers à cette bête puante qui rôde sans cesse
sous cette fenêtre. Cette fois du moins je n'ai point
à rougir de son choix. Vous me semblez honnête

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DE LA REINE PEDAUQUE 153
homme, et je crois vous avoir déjà vu. Faites-moi
l'honneur de monter. Il y a céans un souper préparé.
Vous m'obligerez d'y prendre part avec M. l'abbé
qui vient de recevoir une potée d'eau sur la tête et
qui se secoue comme un chien mouillé. Après souper
nous jouerons aux cartes, et, quand il fera jour,
nous irons nous couper la gorge. Mais ce sera civilité
pure et seulement pour vous faire honneur, monsieur,
car à la vérité cette fille ne vaut pas un coup
d'épée. C'est une coquine que je ne veux revoir de
ma vie.
Je reconnus en celui qui parlait de la sorte ce M. d'Anquetil, que j'avais vu naguère exciter si vivement
ses gens à piquer le frère Ange au derrière. Il
parlait poliment et me traitait en gentilhomme. Je
sentis toute la faveur qu'il me faisait en consentant
à me couper la gorge. Mon bon maître n'était pas
moins sensible à tant d'urbanité. S'étant suffisamment
secoué :
-- Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, nous ne pouvons pas refuser une si gracieuse invitation.
Déjà deux laquais étaient descendus avec des flambeaux.
Ils nous conduisirent dans une salle où un
ambigu était préparé sur une table éclairée par deux
candélabres d'argent. M. d'Anquetil nous pria d'y
prendre place et mon bon maître noua sa serviette
à son cou. Il avait déjà piqué une grive à sa fourchette
quand un bruit de sanglots déchira nos oreilles.
-- Ne prenez point garde à ces cris, dit M. d'Anquetil, c'est Catherine qui gémit dans la chambre où
je l'ai enfermée.
-- Ah! monsieur, il faut lui pardonner, répondit
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154 LA ROTISSERIE
mon bon maître qui regardait tristement le petit
oiseau au bout de sa fourchette. Les mets les plus
agréables semblent amers, assaisonnés de larmes et
de gémissements. Auriez-vous le coeur de laisser pleurer
une femme ? Faites grâce à celle-ci, je vous prie !
Est-elle donc si coupable d'avoir envoyé un baiser
à mon jeune disciple, qui fut son voisin et son compagnon
au temps de leur médiocrité commune, alors
que les charmes de cette jolie fille n'étaient encore
célèbres que sous la treille du Petit Bacchus ? Il n'y a
rien là que d'innocent, si tant est qu'une action
humaine et particulièrement l'action d'une femme
puisse être jamais innocente et tout à fait nette de
la tache originelle. Souffrez encore, monsieur, que
je vous dise que la jalousie est un sentiment gothique,
un triste reste des moeurs barbares qui ne doit point
subsister dans une âme élégante et bien née.
-- Monsieur l'abbé, répondit M. d'Anquetil, sur quoi jugez-vous que je suis jaloux ? Je ne le suis pas.
Mais je ne souffre pas qu'une femme se moque de
moi.
-- Nous sommes le jouet des vents, dit mon bon maître avec un soupir. Tout se rit de nous, le ciel,
les astres, la pluie, les zéphires, l'ombre, la lumière
et la femme. Souffrez, monsieur, que Catherine soupe
avec nous. Elle est jolie, elle égayera votre table.
Tout ce qu'elle a pu faire, ce baiser et le reste, ne la
rend pas moins agréable à voir. Les infidélités des
femmes ne gâtent point leur visage. La nature, qui
se plaît à les orner, est indifférente à leurs fautes.
Imitez-la, monsieur, et pardonnez à Catherine.
Je joignis mes prières à celles de mon bon maître,
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DE LA REINE PEDAUQUE 155
et M. d'Anquetil consentit à délivrer la prisonnière.
Il s'approcha de la porte d'où partaient les cris, l'ouvrit
et appela Catherine qui ne répondit que par
le redoublement de ses plaintes.
-- Messieurs, nous dit son amant, elle est là, couchée à plat ventre sur le lit, la tête dans l'oreiller
et soulevant à chaque sanglot une croupe ridicule.
Regardez cela. Voilà donc pourquoi nous nous donnons
tant de peine et faisons tant de sottises!... Catherine,
venez souper.
Mais Catherine ne bougeait point et pleurait encore. Il l'alla tirer par le bras, par la taille. Elle
résistait. Il fut pressant :
-- Allons! viens, mignonne. Elle s'entêtait à ne point changer de place, tenant embrassés le lit et les matelas.
Son amant perdit patience, et cria d'une voix rude avec mille jurements :
-- Lève-toi, garce! Aussitôt elle se leva et, souriant dans les larmes, lui prit le bras et entra dans la salle à manger, avec
un air de victime heureuse.
Elle s'assit entre M. d'Anquetil et moi, la tête renversée sur l'épaule de son amant et cherchant du
pied mon pied sous la table.
-- Messieurs, dit notre hôte, pardonnez à ma vivacité un mouvement que je ne saurais regretter, puisqu'il
me donne l'honneur de vous traiter ici. Je ne
puis en vérité souffrir tous les caprices de cette jolie
fille, et je suis devenu très ombrageux depuis que je
l'ai surprise avec son capucin.
-- Mon ami, lui dit Catherine en pressant mon
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156 LA ROTISSERIE
pied sous le sien, votre jalousie s'égare. Sachez que
je n'ai de goût que pour M. Jacques.
-- Elle raille, dit M. d'Anquetil. -- N'en doutez point, répondis-je. On voit qu'elle n'aime que vous.
-- Sans me flatter, répliqua-t-il, je lui ai inspiré quelque attachement. Mais elle est coquette.
-- A boire! dit M. l'abbé Coignard. M. d'Anquetil passa la dame-jeanne à mon bon
maître et s'écria :
-- Pardi, l'abbé, vous qui êtes d'église, vous nous direz pourquoi les femmes aiment les capucins.
M. Coignard s'essuya les lèvres et dit : -- La raison en est que les capucins aiment avec humilité et ne se refusent à rien. La raison en est
encore que ni la réflexion ni la politesse n'affaiblit
leurs instincts naturels. Monsieur, votre vin est généreux.
-- Vous me faites trop d'honneur, répondit M. d'Anquetil. C'est le vin de M. de la Guéritaude.
Je lui ai pris sa maîtresse. Je puis bien lui
prendre ses bouteilles.
-- Rien n'est plus juste, répliqua mon bon maître. Je vois, monsieur, que vous vous élevez au-dessus
des préjugés.
-- Ne m'en louez pas plus qu'il ne convient, l'abbé, répondit M. d'Anquetil. Ma naissance me rend aisé
ce qui serait difficile au vulgaire. Un homme du
commun est forcé de mettre de la retenue dans toutes
ses actions. Il est assujetti à une exacte probité; mais
un gentilhomme a l'honneur de se battre pour le
Roi et pour le plaisir. Cela le dispense de s'embarrasser

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DE LA REINE PEDAUQUE 157
dans des niaiseries. J'ai servi sous M. de Villars,
j'ai fait la guerre de Succession et j'ai risqué
d'être tué sans raison à la bataille de Parme. C'est
bien le moins qu'en retour je puisse rosser mes gens,
frustrer mes créanciers et prendre à mes amis, s'il
me plaît, leur femme ou même leur maîtresse.
-- Vous parlez noblement, dit mon bon maître, et vous montrez jaloux de maintenir les prérogatives
de la noblesse.
-- Je n'ai point, reprit M. d'Anquetil, de ces scrupules qui intimident la foule des hommes et que je
tiens bons seulement pour arrêter les timides et
contenir les malheureux.
-- A la bonne heure! dit mon bon maître. -- Je ne crois pas à la vertu, dit l'autre. -- Vous avez raison, dit encore mon maître. De la façon qu'est fait l'animal humain, il ne saurait
être vertueux sans quelque déformation. Voyez, par
exemple, cette jolie fille qui soupe avec nous : sa
petite tête, sa belle gorge, son ventre d'une merveilleuse
rondeur, et le reste. En quel endroit de sa personne
pourrait-elle loger un grain de vertu? Il n'y
a point la place, tant tout cela est ferme, plein de
suc, solide et rebondi. La vertu, comme le corbeau,
niche dans les ruines. Elle habite les creux et les
rides des corps. Moi-même, monsieur, qui méditai
dès mon enfance les maximes austères de la religion
et de la philosophie, je n'ai pu insinuer en moi
quelque vertu qu'à travers les brèches faites par la
souffrance et par l'âge à ma constitution. Encore
me suis-je, à chaque fois, insufflé moins de vertu que
d'orgueil. Aussi ai-je coutume de faire au divin

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158 LA ROTISSERIE
Créateur du monde cette prière : « Mon Dieu, gardez-moi
de la vertu, si elle m'éloigne de la sainteté. »
Ah! la sainteté, voilà ce qu'il est possible et nécessaire
d'atteindre! Voilà notre convenable fin! Puissions-nous
y parvenir un jour! En attendant, donnez-moi
à boire.
-- Je vous confierai, dit M. d'Anquetil, que je ne crois pas en Dieu.
-- Pour le coup, dit l'abbé, je vous blâme, monsieur. Il faut croire en Dieu et dans toutes les vérités
de notre sainte religion.
M. d'Anquetil se récria :
-- Vous vous moquez, l'abbé, et nous prenez pour plus niais que nous ne sommes. Je ne crois, vous
dis-je, ni à Dieu ni au diable, et ne vais jamais à
la messe, si ce n'est à la messe du Roi. Les sermons
des prêtres ne sont que des contes de bonne femme,
supportables tout au plus pour les temps où ma
grand'mère vit l'abbé de Choisy rendre, habillé en
femme, le pain bénit à Saint Jacques-du-Haut-Pas.
Il y avait peut-être de la religion en ce temps-là. Il
n'y en a plus, Dieu merci!
-- Par tous les saints et par tous les diables, mon ami, ne parlez pas ainsi, s'écria Catherine. Dieu
existe, aussi vrai que ce pâté est sur la table, et la
preuve en est que, me trouvant un certain jour de
l'an passé en grande détresse et dénuement, j'allai,
sur le conseil de frère Ange, brûler un cierge dans
l'église des Capucins, et que le lendemain, je rencontrai
à la promenade M. de la Guéritaude, qui
me donna cet hôtel avec tous les meubles, et le
cellier plein de ce vin que nous buvons aujourd'hui,

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DE LA REINE PEDAUQUE 159
et assez d'argent pour vivre honnêtement.
-- Fi, fi! dit M. d'Anquetil, la sotte qui met Dieu dans de sales affaires, ce qui est si choquant qu'on
en est blessé, même athée.
-- Monsieur, dit mon bon maître, il vaut infiniment mieux compromettre Dieu dans de sales affaires,
comme fait cette simple fille, que de le chasser, à
votre exemple, du monde qu'il a créé. S'il n'a pas
spécialement envoyé ce gros traitant à Catherine, sa
créature, il a du moins permis qu'elle le rencontrât.
Nous ignorons ses voies, et ce que dit cette innocente
contient plus de vérité, encore qu'il s'y trouve quelque
mélange et alliage de blasphème, que toutes les
vaines paroles que l'impie tire glorieusement du vide
de son coeur. Il n'est rien de plus détestable que ce
libertinage d'esprit que la jeunesse étale aujourd'hui.
Vos paroles font frémir. Y répondrai-je par des
preuves tirées des livres saints et des écrits des Pères?
Vous ferai-je entendre Dieu parlant aux patriarches
et aux prophètes : Sic locutus est Abraham et semini ejus
in saecula? Déroulerai-je à vos yeux la tradition de
l'Eglise ? Invoquerai-je contre vous l'autorité des deux
Testaments? Vous confondrai-je avec les miracles
du Christ et sa parole aussi miraculeuse que ses
actes? Non! je ne prendrai point ces saintes armes;
je craindrais trop de les profaner dans ce combat,
qui n'est point solennel. L'Eglise nous avertit, dans
sa prudence, qu'il ne faut point s'exposer à ce que
l'édification se tourne en scandale. C'est pourquoi je
me tairai, monsieur, sur les vérités dans lesquelles je
fus nourri au pied des sanctuaires. Mais, sans faire
violence à la chaste modestie de mon âme et sans

@

160 LA ROTISSERIE
exposer aux profanations les sacrés mystères, je vous
montrerai Dieu s'imposant à la raison des hommes;
je vous le montrerai dans la philosophie des païens
et jusque dans les propos des impies. Oui, monsieur,
je vous ferai connaître que vous le confessez vous-
même malgré vous, alors que vous prétendez qu'il
n'existe pas. Car vous m'accorderez bien que, s'il y
a dans le monde un ordre, cet ordre est divin et
coule de la source et fontaine de tout ordre.
-- Je vous l'accorde, répondit M. d'Anquetil renversé dans son fauteuil et caressant son mollet, qu'il
avait beau.
-- Prenez-y donc garde, reprit mon bon maître. Quand vous dites que Dieu n'existe pas, que faites-
vous qu'enchaîner des pensées, ordonner des raisons
et manifester en vous-même le principe de toute
pensée, et de toute raison, qui est Dieu ? Et peut-on
seulement tenter d'établir qu'il n'est pas, sans faire
briller par le plus méchant raisonnement, qui est
encore un raisonnement, quelque reste de l'harmonie
qu'il a établie dans l'univers ?
-- L'abbé, répondit M. d'Anquetil, vous êtes un plaisant sophiste. On sait aujourd'hui que le monde
est l'ouvrage du seul hasard, et il ne faut plus parler
de providence depuis que les physiciens ont vu
dans la lune, au bout de leur lunette, des grenouilles
ailées.
-- Eh bien, monsieur, répliqua mon bon maître, je ne suis pas fâché qu'il y ait dans la lune des grenouilles
ailées; ces oiseaux marécageux sont les très
dignes habitants d'un monde qui n'a pas été sanctifié
par le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

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DE LA REINE PEDAUQUE 161
Nous ne connaissons, j'en conviens, qu'une petite
partie de l'univers, et il se peut, comme le dit M. d'Astarac,
qui d'ailleurs est fou, que ce monde ne soit
qu'une goutte de boue dans l'infinité des mondes. Il
se peut que l'astrologue Copernic n'ait pas tout à
fait rêvé en enseignant que la terre n'est point mathématiquement
le centre de la création. J'ai lu qu'un
Italien du nom de Galilée, qui mourut misérablement,
pensa comme ce Copernic; et nous voyons
aujourd'hui le petit M. de Fontenelle entrer dans
ces raisons. Mais ce n'est là qu'une vaine imagerie,
propre seulement à troubler les esprits faibles. Qu'importé
que le monde physique soit plus grand ou plus
petit, et d'une forme ou d'une autre ? Il suffit qu'il
ne puisse être considéré que sous les caractères de
l'intelligence et de la raison, pour que Dieu y soit
manifeste.
» Si les méditations d'un sage peuvent vous être de quelque profit, monsieur, je vous apprendrai
comment cette preuve de l'existence de Dieu, meilleure
que la preuve de saint Anselme et tout à fait
indépendante de celles qui résultent de la Révélation,
m'apparut soudainement dans toute sa clarté.
C'était à Séez, il y a vingt-cinq ans. J'étais bibliothécaire
de M. l'évêque, et les fenêtres de la galerie
donnaient sur une cour où je voyais tous les matins
une fille de cuisine récurer les casseroles de Monseigneur.
Elle était jeune, grande et robuste. Un léger
duvet qui faisait une ombre sur ses lèvres donnait
à son visage une grâce irritante et fière. Ses cheveux
emmêlés, sa maigre poitrine, ses longs bras nus étaient
dignes d'Adonis autant que de Diane, et c'était une

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162 LA ROTISSERIE
beauté garçonnière. Je l'aimais pour cela; j'aimais
ses mains fortes et rouges. Cette fille enfin m'inspirait
une convoitise rude et brutale comme elle-même.
Vous n'ignorez pas combien de tels sentiments sont
impérieux. Je lui fis connaître les miens de ma
fenêtre, par un petit nombre de gestes et de paroles.
Elle me fit connaître plus brièvement encore qu'elle
correspondait à mes sentiments, et me donna rendez-vous,
pour la nuit prochaine, dans le grenier où
elle couchait sur le foin, par l'effet des bontés de
Monseigneur, dont elle lavait les écuelles. J'attendis
la nuit avec impatience. Quand elle vint enfin couvrir
la terre, je pris une échelle et montai dans le
grenier où cette fille m'attendait. Ma première pensée
fut de l'embrasser; la seconde, d'admirer cet
enchaînement qui m'avait conduit dans ses bras. Car
enfin, monsieur, un jeune ecclésiastique, une fille de
cuisine, une échelle, une botte de foin! quelle suite,
quelle ordonnance! quel concours d'harmonies préétablies!
quel enchaînement d'effets et de causes!
quelle preuve de l'existence de Dieu! C'est ce dont
je fus étrangement frappé, et je me réjouis de pouvoir
ajouter cette démonstration profane aux raisons
que fournit la théologie et qui sont, d'ailleurs, amplement
suffisantes.
-- L'abbé, dit Catherine, ce qu'il y a de mauvais dans votre affaire, c'est que cette fille n'avait pas de
poitrine. Une femme sans poitrine, c'est un lit sans
oreillers. Mais ne savez-vous pas, d'Anquetil, ce qu'il
convient de faire?
-- Oui, dit-il, c'est de jouer à l'hombre, qui se joue à trois.

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DE LA REINE PEDAUQUE 163
-- Si vous voulez, reprit-elle. Mais je vous prie, mon ami, de faire apporter des pipes. Rien n'est
plus agréable que de fumer une pipe de tabac en
buvant du vin.
Un laquais apporta des cartes et les pipes que nous allumâmes. La chambre fut bientôt remplie
d'une épaisse fumée au milieu de laquelle notre hôte
et M. l'abbé Coignard jouaient gravement au piquet.
La chance favorisa mon bon maître, jusqu'au moment où M. d'Anquetil, croyant le voir pour
la troisième fois marquer cinquante-cinq lorsqu'il
n'avait que quarante, l'appela grec, vilain pipeur,
chevalier de Transylvanie et lui jeta à la tête une
bouteille qui se brisa sur la table qu'elle inonda de vin.
-- Il faudra donc, monsieur, dit l'abbé, que vous preniez la peine de faire déboucher une autre bouteille,
car nous avons grand'soif.
- Volontiers, dit M. d'Anquetil, mais sachez, l'abbé, qu'un galant homme ne marque pas les
points qu'il n'a pas et ne fait sauter la carte qu'au
jeu du Roi, où se trouvent toutes sortes de personnes
à qui l'on ne doit rien. Partout ailleurs, c'est une
vilenie. L'abbé, voulez-vous donc qu'on vous prenne
pour un aventurier ?
-- Il est remarquable, dit mon bon maître, qu'on blâme au jeu de cartes ou de dés une pratique
recommandée dans les arts de la guerre, de la politique
et du négoce, où l'on s'honore de corriger les
injures de la fortune. Ce n'est pas que je ne me pique
de probité aux cartes. J'y suis, Dieu merci, fort
exact, et vous rêviez, monsieur, quand vous avez
cru voir que je marquais des points que je n'avais

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164 LA ROTISSERIE
pas. S'il en était autrement, j'invoquerais l'exemple
du bienheureux évêque de Genève, qui ne se faisait
pas scrupule de tricher au jeu. Mais je ne puis me
défendre de faire réflexion que les hommes sont plus
délicats au jeu que dans les affaires sérieuses et qu'ils
mettent la probité dans le trictrac où elle les gêne
médiocrement, et ne la mettent pas dans une bataille
ou dans un traité de paix, où elle serait importune.
Elien, monsieur, a écrit en grec un livre de stratagèmes,
qui montre à quel excès la ruse est portée
chez les grands capitaines.
-- L'abbé, dit M. d'Anquetil, je n'ai pas lu votre Elien, et ne le lirai de ma vie. Mais j'ai fait la guerre
comme tout bon gentilhomme. J'ai servi le Roi pendant
dix-huit mois. C'est l'emploi le plus noble. Je
vais vous dire en quoi il consiste exactement. C'est
un secret que je puis bien vous confier, puisqu'il n'y
a pour l'entendre ici que vous, des bouteilles, monsieur,
que je vais tuer tout à l'heure, et cette fille
qui se déshabille.
-- Oui, dit Catherine, je me mets en chemise, parce que j'ai trop chaud.
-- Eh bien! reprit M. d'Anquetil, quoi que disent les gazettes, la guerre consiste uniquement à voler
des poules et des cochons aux vilains. Les soldats en
campagne ne sont occupés que de ce soin.
-- Vous avez bien raison, dit mon bon maître, et l'on disait jadis en Gaule que la bonne amie du
soldat était Mme la Picorée. Mais je vous prie de ne
pas tuer Jacques Tournebroche, mon élève.
-- L'abbé, répondit M. d'Anquetil, l'honneur m'y oblige.

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DE LA REINE PEDAUQUE 165
-- Ouf! dit Catherine, en arrangeant sur sa gorge la dentelle de sa chemise, je suis mieux comme cela.
-- Monsieur, poursuivit mon bon maître, Jacques Tournebroche m'est fort utile pour une traduction
de Zozime le Panopolitain que j'ai entreprise. Je
vous serai infiniment obligé de ne vous battre avec
lui qu'après que ce grand ouvrage sera parachevé.
-- Je me fiche de votre Zozime, répondit M. d'Anquetil. Je m'en fiche, vous m'entendez, l'abbé. Je
m'en fiche comme le Roi de sa première maîtresse.
Et il chanta :
Pour dresser un jeune courrier Et l'affermir sur l'étrier Il lui fallait une routière, Laire lan laire.
-- Qu'est-ce que c'est que ce Zozime? -- Zozime, monsieur, répondit l'abbé, Zozime de Panopolis, était un savant grec qui florissait à Alexandrie
au IIIe siècle de l'ère chrétienne et qui composa
des traités sur l'art spagirique.
-- Que voulez-vous que cela me fasse ? répondit M. d'Anquetil, et pourquoi le traduisez-vous ?

Battons le fer quand il est chaud, Dit-elle, en faisant sonner haut Le nom de sultane première, Laire lan laire.
-- Monsieur, dit mon bon maître, je conviens qu'il n'y a point à cela d'utilité sensible, et que le
train du monde n'en sera point changé. Mais en
illustrant de notes et commentaires le traité que ce
Grec a composé pour sa soeur Théosébie...

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166 LA ROTISSERIE
Catherine interrompit le discours de mon bon
maître en chantant d'une voix aiguë :

Je veux en dépit des jaloux Qu'on fasse duc mon époux, Lasse de le voir secrétaire. Laire lan laire.
-- Je contribue, poursuivit mon bon maître, au trésor de connaissances amassé par de doctes hommes,
et j'apporte ma pierre au monument de la véritable
histoire qui est celle des maximes et des opinions,
plutôt que des guerres et des traités. Car, monsieur,
la noblesse de l'homme...
Catherine reprit :
Je sais bien qu'on murmurera, Que Paris nous chansonnera; Mais tant pis pour le sot vulgaire! Laire lan laire.
Et mon bon maître disait cependant : -- ... Est la pensée. Et à cet égard il n'est pas indifférent de savoir quelle idée cet Egyptien se faisait
de la nature des métaux et des qualités de la matière.
M. l'abbé Jérôme Coignard but un grand coup de vin pendant que Catherine chantait encore :

Par l'épée ou par le fourreau Devenir duc est toujours beau, Il n'importe la manière. Laire lan laire.
-- L'abbé, dit M. d'Anquetil, vous ne buvez pas, et de plus vous déraisonnez. J'étais, en Italie, dans
la guerre de Succession, sous les ordres d'un brigadier
qui traduisait Polybe. Mais c'était un imbécile.
Pourquoi traduire Zozime ?

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DE LA REINE PEDAUQUE 167
-- Si vous voulez tout savoir, dit mon bon maître, j'y trouve quelque sensualité.
-- A la bonne heure ! dit M. d'Anquetil, mais en quoi M. Tournebroche, qui en ce moment caresse
ma maîtresse, peut-il vous aider?
-- Par la connaissance du grec, dit mon bon maître, que je lui ai donnée.
M. d'Anquetil se tournant vers moi : -- Quoi, monsieur, dit-il, vous savez le grec ! Vous n'êtes donc pas gentilhomme?
-- Monsieur, répondis-je, mon père est porte-bannière de la confrérie des rôtisseurs parisiens.
-- Il m'est donc impossible de vous tuer, me répondit-il. Veuillez m'en excuser. Mais, l'abbé, vous
ne buvez pas. Vous me trompiez. Je vous croyais
un bon biberon, et j'avais envie de vous prendre
pour mon aumônier quand j'aurai une maison.
Cependant, M. l'abbé Coignard buvait à même la bouteille, et Catherine, penchée à mon oreille, me
disait :
-- Jacques, je sens que je n'aimerai jamais que vous. Ces paroles, venant d'une belle personne en chemise, me jetèrent dans un trouble extrême. Catherine
acheva de me griser en me faisant boire dans son
verre, ce qui ne fut pas remarqué dans la confusion d'un
souper qui avait beaucoup échauffé toutes les têtes.
M. d'Anquetil, cassant contre la table le goulot d'un flacon, nous versa de nouvelles rasades, et, à
partir de ce moment, je ne me rendis pas un compte
exact de ce qui se disait et faisait autour de moi.
Je vis toutefois que Catherine ayant traîtreusement
versé un verre de vin dans le cou de son amant, entre

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168 LA ROTISSERIE
la nuque et le col de l'habit, M. d'Anquetil riposta
en répandant deux ou trois bouteilles sur la demoiselle
en chemise, qu'il changea de la sorte en une
espèce de figure mythologique, du genre humide des
nymphes et des naïades. Elle en pleurait de rage et
se tordait dans des convulsions.
A ce même moment nous entendîmes des coups frappés avec le marteau de la porte dans le silence
de la nuit. Nous en demeurâmes soudain immobiles
et muets comme des convives enchantés.
Les coups redoublèrent bientôt de force et de fréquence. Et M. d'Anquetil rompit le premier le silence
en se demandant tout haut, avec d'affreux jurements,
quel pouvait bien être ce fâcheux. Mon bon maître,
à qui les circonstances les plus communes inspiraient
souvent d'admirables maximes, se leva et dit avec
onction et gravité :
-- Qu'importe la main qui heurte si rudement l'huis pour un motif vulgaire et peut-être ridicule!
Ne cherchons pas à la connaître, et tenons ces coups
pour frappés à la porte de nos âmes endurcies et
corrompues. Disons-nous, à chaque coup qui retentit :
Celui-ci est pour nous avertir de nous amender et
de songer à notre salut, que nous négligeons dans
les plaisirs; celui-ci est pour que nous méprisions les
biens de ce monde; celui-ci est pour songer à l'éternité.
De la sorte, nous aurons tiré tout profit possible
d'un événement d'ailleurs mince et frivole.
-- Vous êtes plaisant, l'abbé, dit M. d'Anquetil; de la vigueur dont ils cognent, ils vont défoncer la porte.
Et, dans le fait, le marteau faisait des roulements
de tonnerre.

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DE LA REINE PEDAUQUE 169
-- Ce sont des brigands, s'écria la fille mouillée. Jésus!. nous allons être massacrés; c'est notre punition
pour avoir renvoyé le petit frère. Je vous l'ai
dit maintes fois, Anquetil, il arrive malheur aux maisons
dont on chasse un capucin.
-- La bête! répliqua d'Anquetil. Ce damné frocard lui fait croire toutes les sottises qu'il veut. Des
voleurs seraient plus polis, ou tout au moins plus
discrets. C'est plutôt le guet.
-- Le guet! Mais c'est bien pis encore, dit Catherine. -- Bah! dit M. d'Anquetil, nous le rosserons. Mon bon maître mit une bouteille dans l'une de ses
poches par précaution et une autre bouteille dans
l'autre poche, pour l'équilibre, comme dit le conte.
Toute la maison tremblait sous les coups du frappeur
furieux. M. d'Anquetil, en qui cet assaut réveillait
les vertus militaires, s'écria :
-- Je vais reconnaître l'ennemi. Il courut en trébuchant à la fenêtre où il avait naguère souffleté largement sa maîtresse, et puis
revint dans la salle à manger en éclatant de rire.
-- Ah! ah! ah! s'écria-t-il, savez-vous qui frappe ? C'est M. de la Guéritaude en perruque à marteau,
avec deux grands laquais portant des torches ardentes.
-- Ce n'est pas possible, dit Catherine, il est en ce moment couché avec sa vieille femme.
-- C'est donc, dit M. d'Anquetil, son fantôme très ressemblant. Encore faut-il croire que ce fantôme a
pris la perruque du partisan. Un spectre même ne la
saurait si bien imiter, tant elle est ridicule.
-- Dites-vous bien et ne vous moquez-vous pas?
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170 LA ROTISSERIE
demanda Catherine. Est-ce vraiment M. de la Guéritaude ?
-- C'est lui-même, Catherine, si j'en crois mes yeux.
-- Je suis perdue, s'écria la pauvre fille. Les femmes sont bien malheureuses! On ne les laisse jamais tranquilles.
Que vais-je devenir? Ne voudriez-vous pas,
messieurs, vous cacher dans diverses armoires ?
-- Cela se pourrait faire, dit M. l'abbé Coignard; mais comment y renfermer avec nous ces bouteilles
vides et pour la plupart éventrées ou tout au moins
égueulées, les débris de la dame-jeanne que monsieur
m'a jetée à la tête, cette nappe, ce pâté, ces
assiettes, ces flambeaux et la chemise de mademoiselle
qui, par l'effet du vin dont elle est trempée, ne
forme plus qu'un voile transparent et rose autour de
sa beauté ?
-- Il est vrai que cet imbécile a mouillé ma chemise, dit Catherine, et que je m'enrhume. Mais il
suffirait peut-être de cacher monsieur d'Anquetil dans
la chambre haute. Je ferai passer l'abbé pour mon
oncle et M. Jacques pour mon frère.
-- Non pas, dit M. d'Anquetil. Je vais moi-même prier M. de la Guéritaude de venir souper avec
nous.
Nous le pressâmes, mon bon maître, Catherine et moi, de n'en rien faire, nous l'en suppliâmes, nous
nous suspendîmes à son cou. Ce fut en vain. Il saisit
un flambeau et descendit les degrés. Nous le suivîmes
en tremblant. Il ouvrit la porte. M. de la
Guéritaude s'y trouvait, tel qu'il nous l'avait décrit,
avec sa perruque, entre deux laquais armés de

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DE LA REINE PEDAUQUE 171
torches. M. d'Anquetil le salua avec cérémonie et lui
dit :
-- Faites-nous la faveur de monter céans, monsieur. Vous y trouverez des personnes aimables et
singulières : un Tournebroche à qui mam'selle Catherine
envoie des baisers par la fenêtre et un abbé qui
croit en Dieu.
Et il s'inclina profondément. M. de la Guéritaude était une espèce de grand homme sec, peu enclin à goûter la plaisanterie. Celle
de M. d'Anquetil l'irrita fort, et sa colère s'échauffa,
par la vue de mon bon maître, déboutonné, une bouteille
à la main et deux autres dans ses poches, et par
l'aspect de Catherine, en chemise humide et collante.
-- Jeune homme, dit-il, avec une froide colère, à M. d'Anquetil, j'ai l'honneur de connaître monsieur
votre père, avec qui je m'entretiendrai demain de la
ville où le Roi vous enverra méditer la honte de vos
déportements et de votre impertinence. Ce digne
gentilhomme, à qui j'ai prêté de l'argent que je ne
lui réclame pas, n'a rien à me refuser. Et notre bien-
aimé Prince, qui se trouve précisément dans le même
cas que monsieur votre père, a des bontés pour moi.
C'est donc une affaire faite. J'en ai conclu, Dieu
merci! de plus difficiles. Quant à cette fille, puisqu'on
désespère de la ramener au bien, j'en dirai, avant
midi, deux mots à M. le lieutenant de police, que
je sais tout disposé à l'envoyer à l'hôpital. Je n'ai
pas autre chose à vous dire. Cette maison est à moi,
je l'ai payée, et je prétends y entrer.
Puis, se tournant vers ses laquais, et désignant du bout de sa canne mon bon maître et moi :

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172 LA ROTISSERIE
-- Jetez, dit-il, ces deux ivrognes dehors. M. Jérôme Coignard était communément d'une mansuétude exemplaire, et il avait coutume de dire
qu'il devait cette douceur aux vicissitudes de la vie,
la fortune l'ayant traité à la façon des cailloux que
la mer polit en les roulant dans son flux et dans son
reflux. Il supportait aisément les injures, tant par
esprit chrétien que par philosophie. Mais ce qui l'y
aidait le plus, c'était un grand mépris des hommes,
dont il ne s'exceptait pas. Pourtant, cette fois, il
perdit toute mesure et oublia toute prudence.
-- Tais-toi, vil publicain, s'écria-t-il, en agitant sa bouteille comme une massue. Si ces coquins osent
m'approcher, je leur casse la tête, pour leur apprendre
à respecter mon habit, qui témoigne assez de mon
sacré caractère.
A la lueur des flambeaux, luisant de sueur, rubicond, les yeux hors de la tête, l'habit ouvert et son
gros ventre à demi hors de sa culotte, mon bon maître
semblait un compagnon dont on ne vient pas à bout
facilement. Les coquins hésitaient.
-- Tirez, leur criait M. de la Guéritaude, tirez, tirez ce sac à vin! Voyez-vous pas qu'il n'y a qu'à
le pousser au ruisseau, où il restera jusqu'à ce que
les balayeurs le viennent jeter dans le tombereau aux
ordures ? Je le tirerais moi-même sans la crainte de
souiller mes habits.
Mon bon maître ressentit vivement ces injures. -- Odieux traitant, dit-il d'une voix digne de retentir dans les églises, infâme partisan, barbare
maltôtier, tu prétends que cette maison est tienne?
Pour qu'on te croie, pour qu'on sache qu'elle est à

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DE LA REINE PEDAUQUE 173
toi, inscris donc sur la porte ce mot de l'Evangile :
Aceldama, qui veut dire : Prix du sang. Alors, nous
inclinant, nous laisserons entrer le maître en son
logis. Larron, bandit, homicide, écris avec le charbon
que je te jetterai au nez, écris de ta sale main,
sur ce seuil, ton titre de propriété, écris : Prix du
sang de la veuve et de l'orphelin, prix du sang du
juste, Aceldama. Sinon, reste dehors et laisse-nous
céans, homme de quantité.
M. de la Guéritaude, qui n'avait, de sa vie, entendu rien de semblable, pensa qu'il avait affaire à un fou,
comme on pouvait le croire, et, plutôt pour se
défendre que pour attaquer, il leva sa grande canne.
Mon bon maître, hors de lui, lança sa bouteille à
la tête de M. le traitant, qui tomba de son long sur
le pavé en criant : « Il m'a tué! » Et, comme il
nageait dans le vin de la bouteille, il y avait apparence
qu'il fût assassiné. Ses deux laquais se voulurent
jeter sur le meurtrier, et l'un d'eux, qui était
robuste, croyait déjà le saisir, quand M. l'abbé Coignard
lui donna de la tête un si grand coup dans
l'estomac que le drôle alla rouler dans le ruisseau
tout contre le financier. Il se releva pour son malheur
et, s'armant d'une torche encore ardente, se jeta dans
l'allée. Mon bon maître n'y était plus : il avait enfilé
la venelle. M. d'Anquetil y était encore avec Catherine,
et ce fut lui qui reçut la torche sur le front.
Cette offense lui parut insupportable; il tira son épée
et l'enfonça dans le ventre du malencontreux coquin,
qui apprit ainsi, à ses dépens, qu'il ne faut pas s'en
prendre à un gentilhomme. Cependant mon bon
maître n'avait point fait vingt pas dans la rue, quand

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174 LA ROTISSERIE
le second laquais, grand diable aux jambes de faucheux,
se mit à courir après lui en criant à la garde
et en hurlant : « Arrêtez-le! » Il le gagna de vitesse
et nous vîmes qu'à l'angle de la rue Saint-Guillaume,
il étendait déjà le bras pour le saisir par le collet.
Mais mon bon maître, qui savait plus d'un tour,
vira brusquement et, passant à côté de son homme,
l'envoya, d'un croc-en-jambe, contre une borne où
il se fendit la tête. Cela se fit tandis que nous accourions,
M. d'Anquetil et moi, au secours de M. l'abbé
Coignard, qu'il convenait de ne point abandonner
en ce danger pressant.
-- L'abbé, dit M. d'Anquetil, donnez-moi la main, vous êtes un brave homme.
-- Je crois, en effet, dit mon bon maître, que j'ai été quelque peu homicide. Mais je ne suis pas assez
dénaturé pour en tirer gloire. Il me suffit qu'on ne
m'en fasse pas un trop véhément reproche. Ces violences
ne sont point dans mes usages, et, tel que vous
me voyez, monsieur, j'étais mieux fait pour enseigner
les belles-lettres dans la chaire d'un collège, que
pour me battre avec des laquais, au coin d'une borne.
-- Oh! reprit M. d'Anquetil, ce n'est pas le pire de votre affaire. Mais je crois que vous avez assommé
un fermier général.
-- Est-il bien vrai ? demanda l'abbé. -- Aussi vrai que j'ai poussé mon épée dans quelque tripe de cette canaille.
-- En ces conjonctures, dit l'abbé, il conviendrait premièrement de demander pardon à Dieu, envers
qui seul nous sommes comptables du sang répandu,
secondement de hâter le pas jusqu'à la prochaine

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DE LA REINE PEDAUQUE 175
fontaine où nous nous laverons. Car il me semble que
je saigne du nez.
-- Vous avez raison, l'abbé, dit M. d'Anquetil, car le drôle qui maintenant crève entr'ouvert dans
le ruisseau m'a fendu le front. Quelle impertinence!
-- Pardonnez-lui, dit l'abbé, pour qu'il vous soit pardonné.
A l'endroit où la rue du Bac se perd dans les champs, nous trouvâmes à propos, le long d'un mur
d'hôpital, un petit Triton de bronze qui lançait un
jet d'eau dans une cuve de pierre. Nous nous y
arrêtâmes pour nous y laver et pour boire. Car nous
avions la gorge sèche.
-- Qu'avons-nous fait, dit mon maître, et comment suis-je sorti de mon naturel, qui est pacifique?
Il est bien vrai qu'il ne faut pas juger les hommes
sur leurs actes, qui dépendent des circonstances,
mais plutôt, à l'exemple de Dieu, notre père, sur
leurs pensées secrètes et profondes intentions.
-- Et Catherine, demandai-je, qu'est-elle devenue dans cette horrible aventure ?
-- Je l'ai laissée, me répondit M. d'Anquetil, soufflant dans la bouche de son financier pour le ranimer.
Mais elle aura beau souffler, je connais la Guéritaude.
Il est sans pitié. Il l'enverra à l'hôpital et
peut-être à l'Amérique. J'en suis fâché pour elle.
C'était une jolie fille. Je ne l'aimais pas; mais elle
était folle de moi. Et, chose extraordinaire, me voilà
sans maîtresse.
-- Ne vous en inquiétez pas, dit mon bon maître. Vous en trouverez une autre qui ne sera point différente
de celle-là, ou du moins ne le sera pas essentiellement.

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176 LA ROTISSERIE
Et il me semble bien que ce que vous
cherchez dans une femme est commun à toutes.
-- Il est clair, dit M. d'Anquetil, que nous sommes en danger, moi d'être mis à la Bastille, et vous,
l'abbé, d'être pendu avec Tournebroche, votre élève,
qui pourtant n'a tué personne.
-- Il n'est que trop vrai, répondit mon bon maître. Il faut songer à notre sûreté. Peut-être sera-t-il nécessaire
de quitter Paris où l'on ne manquera pas de
nous rechercher, et même de fuir en Hollande. Hélas !
je prévois que j'y écrirai des libelles pour les filles
de théâtre, de cette même main qui illustrait de
notes très amples les traités alchimiques de Zozime
le Panopolitain.
-- Ecoutez-moi, l'abbé, dit M. d'Anquetil, j'ai un ami qui nous cachera dans sa terre tout le temps
qu'il faudra. Il habite, à quatre lieues de Lyon,
une campagne horrible et sauvage, où l'on ne voit
que des peupliers, de l'herbe et des bois. C'est là
qu'il faut aller. Nous y attendrons que l'orage passe.
Nous chasserons. Mais il faut trouver au plus vite
une chaise de poste, ou, pour mieux dire, une berline.
-- Pour cela, monsieur, dit l'abbé, j'ai votre affaire. L'hôtel du Cheval-Rouge, au rond-point des Bergères,
vous fournira de bons chevaux et toutes sortes de
voitures. J'en ai connu l'hôte au temps où j'étais
secrétaire de Mme de Saint-Ernest. Il était enclin à
obliger les gens de qualité; je crois bien qu'il est
mort, mais il doit avoir un fils tout semblable à lui.
Avez-vous de l'argent ?
-- J'en ai sur moi une assez grosse somme, dit
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DE LA REINE PEDAUQUE 177
M. d'Anquetil. C'est ce dont je me réjouis; car je ne
puis songer à rentrer chez moi, où les exempts ne
manqueront pas de me chercher pour me conduire
au Châtelet. J'ai oublié mes gens dans la maison de
Catherine, et Dieu sait ce qu'ils y sont devenus;
mais je m'en soucie peu. Je les battais et ne les
payais pas, et pourtant je ne suis pas sûr de leur
fidélité. A quoi se fier ? Allons tout de suite au rond-
point des Bergères.
-- Monsieur, dit l'abbé, je vais vous faire une proposition, souhaitant qu'elle vous soit agréable.
Nous logeons, Tournebroche et moi, à la Croix-des-
Sablons, dans un alchimique et délabré château, où
il vous sera facile de passer une douzaine d'heures
sans être vu. Nous allons vous y conduire et nous y
attendrons que notre voiture soit prête. Il y a cela
de bon que les Sablons sont peu distants du rond-
point des Bergères.
M. d'Anquetil ne trouva rien à redire à ces arrangements et nous résolûmes, devant le petit Triton,
qui soufflait de l'eau dans ses grosses joues, d'aller
d'abord à la Croix-des-Sablons et de prendre ensuite,
à l'hôtel du Cheval-Rouge, une berline pour nous
conduire à Lyon.
-- Je vous confierai, messieurs, dit mon bon maître, que des trois bouteilles que je pris soin d'emporter,
l'une se brisa malheureusement sur la tête de M. de
la Guéritaude, l'autre se cassa dans ma poche pendant
ma fuite. Elles sont toutes deux regrettables. La
troisième fut préservée contre toute espérance ; la voici !
-- Et la tirant de dessous son habit, il la posa sur la marge de la fontaine.

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178 LA ROTISSERIE
-- Voilà qui va bien, dit M. d'Anquetil. Vous avez du vin; j'ai des dés et des cartes dans ma poche.
Nous pouvons jouer.
-- Il est vrai, dit mon bon maître, que c'est un grand divertissement. Un jeu de cartes, monsieur,
est un livre d'aventures de l'espèce qu'on nomme
romans, et il a sur les autres livres de ce genre cet
avantage singulier qu'on le fait en même temps qu'on
le lit, et qu'il n'est pas besoin d'avoir de l'esprit pour
le faire ni de savoir ses lettres pour le lire. C'est un
ouvrage merveilleux encore en ce qu'il offre un sens
régulier et nouveau chaque fois qu'on en a brouillé
les pages. Il est d'un tel artifice qu'on ne saurait
assez l'admirer, car, de principes mathématiques, il
tire mille et mille combinaisons curieuses et tant de
rapports singuliers, qu'on a pu croire, faussement à
la vérité, qu'on y découvrait les secrets des coeurs,
le mystère des destinées et les arcanes de l'avenir.
Ce que j'en dis s'applique surtout au tarot des Bohémiens,
qui est le plus excellent des jeux, mais peut
s'étendre au jeu de piquet. Il faut rapporter l'invention
des cartes aux anciens et, pour ma part,
bien que, pour tout dire, je ne connaisse aucun texte
qui m'y autorise positivement, je les crois d'origine
chaldéenne. Mais, sous sa forme présente, le jeu de
piquet ne remonte pas au delà du roi Charles septième,
s'il est vrai, comme il est dit dans une savante
dissertation, qu'il me souvient d'avoir lue à Séez,
que la dame de coeur représente de façon emblématique
la belle Agnès Sorel et que la dame de pique
n'est autre, sous le nom de Pallas, que cette Jeanne
Dulys, aussi nommée Jeanne Darc, qui rétablit par

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DE LA REINE PEDAUQUE 179
sa vaillance les affaires de la monarchie, et puis fut
bouillie à Rouen par les Anglais, dans une chaudière
qu'on montre pour deux liards et que j'ai vue en
passant par cette ville. Certains historiens prétendent
toutefois que cette pucelle fut brûlée vive sur un
beau bûcher. On lit, dans Nicole Gilles et dans Pasquier,
que sainte Catherine et sainte Marguerite lui
apparurent. Ce n'est pas Dieu, assurément, qui les
lui envoya; car il n'est point une personne un peu
docte et d'une piété solide qui ne sache que cette
Marguerite et cette Catherine furent inventées par
ces moines byzantins dont les imaginations abondantes
et barbares ont tout barbouillé le martyrologe.
Il y a une ridicule impiété à prétendre que
Dieu fit paraître à cette Jeanne Dulys des saintes
qui n'ont jamais existé. Pourtant, de vieux chroniqueurs
n'ont point craint de le donner à entendre.
Que n'ont-ils dit que Dieu envoya encore à cette
pucelle Yseult la blonde, Mélusine, Berthe au grand
pied et toutes les héroïnes des romans de chevalerie,
dont l'existence n'est pas plus fabuleuse que celle de
la vierge Catherine et de la vierge Marguerite ?
M. de Valois, au siècle dernier, s'élevait avec raison
contre ces fables grossières qui sont aussi opposées
à la religion que l'erreur est contraire à la vérité.
Il serait à souhaiter qu'un religieux instruit dans
l'histoire fît la distinction des saints véritables, qu'il
convient de vénérer, et des saints tels que Marguerite,
Luce ou Lucie, Eustache, qui sont imaginaires,
et même saint Georges, sur qui j'ai des doutes.
» Si je puis un jour me retirer dans quelque belle abbaye, ornée d'une riche bibliothèque, je consacrerai

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180 LA ROTISSERIE
à cette tâche les restes d'une vie à demi épuisée
dans d'effroyables tempêtes et de fréquents naufrages.
J'aspire au port et j'ai le désir et le goût du chaste
repos qui convient à mon âge et à mon état. »
Pendant que M. l'abbé Coignard tenait ces propos mémorables, M. d'Anquetil, sans l'entendre, assis
sur le bord de la vasque, battait les cartes, et jurait
comme un diable qu'on n'y voyait goutte pour faire
une partie de piquet.
-- Vous avez raison, monsieur, dit mon bon maître; on n'y voit pas bien clair, et j'en éprouve quelque
déplaisir, moins par la considération des cartes, dont
je me passe facilement, que pour l'envie que j'ai de
lire quelques pages des Consolations de Boèce, dont
je porte toujours un exemplaire de petit format dans
la poche de mon habit, afin de l'avoir sans cesse
sous la main, pour l'ouvrir au moment où je tombe
dans l'infortune, comme il m'arrive aujourd'hui. Car
c'est une disgrâce cruelle, monsieur, pour un homme
de mon état, que d'être homicide et menacé d'être
mis dans les prisons ecclésiastiques. Je sens qu'une
seule page de ce livre admirable affermirait mon
coeur qui s'abîme à la seule idée de l'official.
En prononçant ces mots, il se laissa choir sur l'autre bord de la vasque et si profondément, qu'il trempait
dans l'eau par tout le beau milieu de son corps. Mais
il n'en prenait aucun souci et ne semblait point
même s'en apercevoir; tirant de sa poche son Boèce,
qui y était réellement, et chaussant ses lunettes, dont
il ne restait plus qu'un verre, lequel était fendu en
trois endroits, il se mit à chercher dans le petit livre
la page la mieux appropriée à sa situation. Il l'eût

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DE LA REINE PEDAUQUE 181
trouvée sans doute, et il y eût puisé des forces nouvelles,
si le mauvais état de ses besicles, les larmes
qui lui montaient aux yeux et la faible clarté qui
tombait du ciel lui eussent permis de la chercher.
Mais il dut bientôt confesser qu'il n'y voyait goutte,
et il s'en prit à la lune qui lui montrait sa corne
aiguë au bord d'un nuage. Il l'interpella vivement
et l'accabla d'invectives :
-- Astre obscène, polisson et libidineux, lui dit-il, tu n'es jamais las d'éclairer les turpitudes des hommes,
et tu envies un rayon de ta lumière à qui cherche
des maximes vertueuses !
-- Aussi bien, l'abbé, dit M. d'Anquetil, puisque cette catin de lune nous donne assez de clarté pour
nous conduire par les rues, et non pas pour faire un
cent de piquet, allons tout de suite à ce château
que vous m'avez dit et où il faut que j'entre sans
être vu.
Le conseil était bon et, après avoir bu à même le goulot tout le vin de la bouteille, nous prîmes
tous trois le chemin de la Croix-des-Sablons. Je
marchais en avant avec M. d'Anquetil. Mon bon
maître, ralenti par toute l'eau que sa culotte avait
bue, nous suivait pleurant, gémissant et dégouttant.

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L E petit jour piquait déjà nos yeux fatigués, quand
nous arrivâmes à la porte verte du parc des Sablons. Il ne nous fut point nécessaire de soulever
le heurtoir. Depuis quelque temps, le maître du logis
nous avait remis les clefs de son domaine. Il fut
convenu que mon bon maître s'avancerait prudemment
avec d'Anquetil dans l'ombre de l'allée et que
je resterais un peu en arrière pour observer, s'il en
était besoin, le fidèle Criton et les galopins de cuisine,
qui pouvaient voir l'intrus. Cet arrangement,
qui n'avait rien que de raisonnable, me devait coûter
de longs ennuis. Car, au moment où les deux compagnons
avaient déjà monté l'escalier et gagné, sans
être vus, ma propre chambre, dans laquelle nous
avions décidé de cacher M. d'Anquetil jusqu'au
moment de fuir en poste, je gravissais à peine le

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DE LA REINE PEDAUQUE 183
second étage, où je rencontrai précisément M. d'Astarac
en robe de damas rouge et tenant à la main
un flambeau d'argent. Il me mit, à son habitude,
la main sur l'épaule.
-- Eh bien! mon fils, me dit-il, n'êtes-vous pas bien heureux d'avoir rompu tout commerce avec
les femmes et, de la sorte, échappé à tous les dangers
des mauvaises compagnies ? Vous n'avez pas à
craindre, parmi les filles augustes de l'air, ces querelles,
ces rixes, ces scènes injurieuses et violentes,
qui éclatent communément chez les créatures de
mauvaise vie. Dans votre solitude, que charment les
fées, vous goûtez une paix délicieuse.
Je crus d'abord qu'il se moquait. Mais je reconnus bientôt, à son air, qu'il n'y songeait point.
-- Je vous rencontre à propos, mon fils, ajouta-t-il, et je vous serai reconnaissant d'entrer un moment
avec moi dans mon atelier.
Je l'y suivis. Il ouvrit avec une clef longue pour le moins d'une aune la porte de cette maudite chambre
d'où j'avais vu, naguère, sortir des lueurs infernales.
Et quand nous fûmes entrés l'un et l'autre dans le
laboratoire, il me pria de nourrir le feu qui languissait.
Je jetai quelques morceaux de bois dans le
fourneau, où cuisait je ne sais quoi, qui répandait
une odeur suffocante. Pendant que, remuant coupelles
et matras, il faisait sa noire cuisine, je demeurais
sur un banc où je m'étais laissé choir, et je fermais
malgré moi les yeux. Il me força à les rouvrir
pour admirer un vaisseau de terre verte, coiffé d'un
chapiteau de verre, qu'il tenait à la main.
-- Mon fils, me dit-il, il faut que vous sachiez que
12
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184 LA ROTISSERIE
cet appareil sublimatoire a nom aludel. Il renferme
une liqueur, qu'il convient de regarder avec attention,
car je vous révèle que cette liqueur n'est autre
que le mercure des philosophes. Ne croyez pas qu'elle
doive garder toujours cette teinte sombre. Avant qu'il
soit peu de temps, elle deviendra blanche et, dans
cet état, elle changera les métaux en argent. Puis,
par mon art et industrie, elle tournera au rouge et
acquerra la vertu de transmuer l'argent en or. Il
serait sans doute avantageux pour vous qu'enfermé
dans cet atelier, vous n'en bougiez point avant que
ces sublimes opérations ne soient de point en point
accomplies, ce qui ne peut tarder plus de deux ou
trois mois. Mais ce serait peut-être imposer une trop
pénible contrainte à votre jeunesse. Contentez-vous,
pour cette fois, d'observer les préludes de l'oeuvre,
en mettant, s'il vous plaît, force bois dans le fourneau.
Ayant ainsi parlé, il s'abîma de nouveau dans ses fioles et dans ses cornues. Cependant je songeais à
la triste position où m'avaient mis ma mauvaise fortune
et mon imprudence.
-- Hélas! me disais-je en jetant des bûches au four, à ce moment même, les sergents nous recherchent,
mon bon maître et moi; il nous faudra peut-être aller
en prison et sûrement quitter ce château, où j'avais,
à défaut d'argent, la table et un état honorable.
Je n'oserai jamais plus reparaître devant M. d'Astarac,
qui croit que j'ai passé la nuit dans les silencieuses
voluptés de la magie, comme il eût mieux
valu que je fisse. Hélas! je ne reverrai plus la nièce
de Mosaïde, Mlle Jahel, qui me réveillait si agréablement

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DE LA REINE PEDAUQUE 185
la nuit dans ma chambre. Et, sans doute,
elle m'oubliera. Elle en aimera, peut-être, un autre
à qui elle fera les mêmes caresses qu'à moi. La seule
idée de cette infidélité m'est intolérable. Mais, du
train dont va le monde, je vois qu'il faut s'attendre
à tout.
-- Mon fils, me dit M. d'Astarac, vous ne donnez point assez de nourriture à l'athanor. Je vois,
que vous n'êtes pas encore suffisamment pénétré de
l'excellence du feu, dont la vertu est capable de mûrir
ce mercure et d'en faire le fruit merveilleux qu'il me
sera bientôt donné de cueillir. Encore du bois! Le
feu, mon fils, est l'élément supérieur; je vous l'ai
assez dit, et je vais vous en faire paraître un exemple.
Par un jour très froid de l'hiver dernier, étant allé
visiter Mosaïde en son pavillon, je le trouvai assis,.
les pieds sur une chaufferette, et j'observai que les
parcelles subtiles du feu qui s'échappaient du réchaud
étaient assez puissantes pour gonfler et soulever la
houppelande de ce sage; d'où je conclus que, si ce
feu avait été plus ardent, Mosaïde se serait élevé
sans faute dans les airs, comme il est digne, en effet,
d'y monter, et que, s'il était possible d'enfermer dans
quelque vaisseau une assez grande quantité de ces
parcelles de feu, nous pourrions, par ce moyen, naviguer
sur les nuées aussi facilement que nous le faisons
sur la mer, et visiter les Salamandres dans leurs
demeures éthérées. C'est à quoi je songerai plus tard
à loisir. Et je ne désespère point de fabriquer un de
ces vaisseaux de feu. Mais revenons à l'oeuvre et
mettez du bois dans le fourneau.
Il me tint quelque temps encore dans cette chambre

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186 LA ROTISSERIE
embrasée, d'où je songeais à m'échapper au plus
vite pour tâcher de rejoindre Jahel, à qui j'avais hâte
d'apprendre mes malheurs. Enfin, il sortit de l'atelier
et je pensai être libre. Mais il trompa encore cette
espérance.
-- Le temps, me dit-il, est ce matin assez doux, encore qu'un peu couvert. Ne vous plairait-il point
de faire avec moi une promenade dans le parc, avant
de reprendre cette version de Zozime le Panopolitain,
qui vous fera grand honneur, à vous et à votre
maître, si vous l'achevez tous deux comme vous l'avez
commencée ?
Je le suivis à regret dans le parc où il me parla en ces termes :
-- Je ne suis pas fâché, mon fils, de me trouver seul avec vous, pour vous prémunir, tandis qu'il en
est temps encore, contre un grand danger qui pourrait
vous menacer un jour; et je me reproche même
de n'avoir pas songé à vous en avertir plus tôt, car ce
que j'ai à vous communiquer est d'une extrême conséquence.
En parlant de la sorte, il me conduisit dans la grande allée qui descend aux marais de la Seine
et d'où l'on voit Rueil et le mont Valérien avec
son calvaire. C'était son chemin coutumier. Aussi
bien cette allée était-elle praticable, malgré quelques
troncs d'arbres couchés en travers.
-- Il importe, poursuivit-il, de vous faire entendre à quoi vous vous exposeriez en trahissant votre Salamandre.
Je ne vous interroge point sur votre commerce
avec cette personne surhumaine que j'ai été
assez heureux pour vous faire connaître. Vous éprouvez

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DE LA REINE PEDAUQUE 187
vous-même, autant qu'il m'a paru, une certaine
répugnance à en disserter. Et, peut-être, êtes-vous
louable en cela. Si les Salamandres n'ont point sur
la discrétion de leurs amants les mêmes idées que
les femmes de la cour et de la ville, il n'en est pas
moins vrai que le propre des belles amours est d'être
ineffables et que c'est profaner un grand sentiment
que de le répandre au dehors.
» Mais votre Salamandre (dont il me serait facile de savoir le nom, si j'en avais l'indiscrète curiosité)
ne vous a peut-être point renseigné sur une de ses
passions les plus vives, qui est la jalousie. Ce caractère
est commun à toutes ses pareilles. Sachez-le bien,
mon fils : les Salamandres ne se laissent pas trahir
impunément. Elles tirent du parjure une vengeance
terrible. Le divin Paracelse en rapporte un exemple
qui suffira sans doute à vous inspirer une crainte
salutaire. C'est pourquoi je veux vous le faire connaître.
» Il y avait dans la ville allemande de Staufen un philosophe spagirique qui avait, comme vous,
commerce avec une Salamandre. Il fut assez dépravé
pour la tromper ignominieusement avec une femme,
jolie à la vérité, mais non plus belle qu'une femme
peut l'être. Un soir, comme il soupait avec sa nouvelle
maîtresse et quelques amis, les convives virent
briller au-dessus de leur tête une cuisse d'une forme
merveilleuse. La Salamandre la montrait pour qu'on
sentît bien qu'elle ne méritait pas le tort que lui
faisait son amant. Après quoi la céleste indignée
frappa l'infidèle d'apoplexie. Le vulgaire, qui est fait
pour être abusé, crut cette mort naturelle; mais les

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188 LA ROTISSERIE
initiés surent de quelle main le coup était parti. Je
vous devais, mon fils, cet avis et cet exemple. »
Ils m'étaient moins utiles que M. d'Astarac ne le pensait. En les entendant, je nourrissais d'autres
sujets d'alarmes. Sans doute, mon visage trahissait
mon inquiétude, car le grand cabbaliste, ayant tourné
sa vue sur moi, me demanda si je ne craignais point
qu'un engagement, gardé sous des peines si sévères,
ne fût importun à ma jeunesse.
-- Je puis vous rassurer à cet égard, ajouta-t-il. La jalousie des Salamandres n'est excitée que si on les
met en rivalité avec des femmes, et c'est, à vrai dire,
du ressentiment, de l'indignation, du dégoût, plus que
de la jalousie véritable. Les Salamandres ont l'âme
trop noble et l'intelligence trop subtile pour être
envieuses l'une de l'autre et céder à un sentiment
qui tient de la barbarie où l'humanité est encore à
demi plongée. Au contraire, elles se font une joie
de partager avec leurs compagnes les délices qu'elles
goûtent au côté d'un sage, et se plaisent à amener
à leur amant leurs soeurs les plus belles. Vous éprouverez
bientôt qu'effectivement elles poussent la politesse
au point que je dis, et il ne se passera pas un
an, ni même six mois avant que votre chambre soit
le rendez-vous de cinq ou six filles du jour, qui délieront
devant vous à l'envi leurs ceintures étincelantes.
Ne craignez pas, mon fils, de répondre à leurs
caresses. Votre amie n'en prendra point d'ombrage.
Et comment s'en offenserait-elle, puisqu'elle est sage?
A votre tour, ne vous irritez pas mal à propos si votre
Salamandre vous quitte un moment pour visiter un
autre philosophe. Considérez que cette fière jalousie,

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DE LA REINE PEDAUQUE 189
que les hommes apportent dans l'union des sexes,
est un sentiment sauvage, fondé sur l'illusion la plus
ridicule. Il repose sur l'idée qu'on a une femme à soi
quand elle s'est donnée, ce qui est un pur jeu de
mots.
En me tenant ce discours, M. d'Astarac s'était engagé dans le sentier des Mandragores où déjà nous
apercevions entre les feuilles le pavillon de Mosaïde,
quand une voix épouvantable nous déchira les oreilles
et me fit battre le coeur. Elle roulait des sons rauques
accompagnés de grincements aigus, et l'on s'apercevait
en approchant que ces sons étaient modulés et
que chaque phrase se terminait par une sorte de mélopée
très faible, qu'on ne pouvait ouïr sans frissonner.
Après avoir fait quelques pas, nous pûmes, en tendant l'oreille, saisir le sens de ces paroles étranges.
La voix disait :
-- Entends la malédiction dont Elisée maudit les enfants insolents et joyeux. Écoute l'anathème dont
Barack frappa Méros.
» Je te condamne au nom d'Archithariel, qui est aussi nommé le seigneur des batailles, et qui tient
l'épée lumineuse. Je te voue à ta perte, au nom de
Sardaliphon, qui présente à son maître les fleurs
agréables et les guirlandes méritoires, offertes par
les enfants d'Israël.
» Sois maudit, chien! et sois anathème, pourceau! En regardant d'où venait la voix, nous vîmes Mosaïde au seuil de sa maison, debout, les bras levés,
les mains en forme de griffes avec des ongles crochus
que la lumière du soleil faisait paraître tout enflammés.
Coiffé de sa tiare sordide, enveloppé de sa robe

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190 LA ROTISSERIE
éclatante qui laissait voir en s'ouvrant de maigres
cuisses arquées dans une culotte en lambeaux, il semblait
quelque mage mendiant, éternel et très vieux.
Ses yeux luisaient. Il disait :
-- Sois maudit, au nom des Globes; sois maudit, au nom des Roues; sois maudit, au nom des Bêtes
mystérieuses qu'Ezéchiel a vues !
Et il étendit devant lui ses longs bras armés de griffes en répétant :
-- Au nom des Globes, au nom des Roues, au nom des Bêtes mystérieuses, descends parmi ceux qui
ne sont plus.
Nous fîmes quelques pas dans la futaie pour voir l'objet sur lequel Mosaïde étendait ses bras et
sa colère, et ma surprise fut grande de découvrir
M. Jérôme Coignard, accroché par un pan de son
habit à un buisson d'épines. Le désordre de la nuit
paraissait sur toute sa personne; son collet et ses
chausses déchirés, ses bas souillés de boue, sa chemise
ouverte, rappelaient pitoyablement nos communes
mésaventures, et, qui pis est, l'enflure de son nez
gâtait cet air noble et riant qui jamais ne quittait
son visage.
Je courus à lui et le tirai si heureusement des épines, qu'il n'y laissa qu'un morceau de sa culotte. Et
Mosaïde, n'ayant plus rien à maudire, rentra dans
sa maison. Comme il n'était chaussé que de savates,
je remarquai alors qu'il avait la jambe plantée au
milieu du pied en sorte que le talon était presque
aussi saillant par derrière que le cou-de-pied par
devant. Cette disposition rendait très disgracieuse
sa démarche, qui eût été noble sans cela.

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DE LA REINE PEDAUQUE 191
-- Jacques Tournebroche, mon fils, me dit mon bon maître en soupirant, il faut que ce juif soit Isaac
Laquedem en personne, pour blasphémer ainsi dans
toutes les langues. Il m'a voué à une mort prochaine
et violente avec une grande abondance d'images et
il m'a appelé cochon dans quatorze idiomes distincts,
si j'ai bien compté. Je le croirais l'Antéchrist, s'il ne
lui manquait plusieurs des signes auxquels cet ennemi
de Dieu se doit reconnaître. Dans tous les cas, c'est
un vilain juif, et jamais la roue ne s'appliqua en
signe d'infamie sur l'habit d'un si enragé mécréant.
Pour sa part, il mérite non point seulement la roue
qu'on attachait jadis à la casaque des juifs, mais celle
où l'on attache les scélérats.
Et mon bon maître, fort irrité à son tour, montrait le poing à Mosaïde disparu et l'accusait de crucifier
les enfants et de dévorer la chair des nouveau-nés.
M. d'Astarac s'approcha de lui et lui toucha la
poitrine avec le rubis qu'il portait au doigt.
-- Il est utile, dit ce grand cabbaliste, de connaître les propriétés des pierres. Le rubis apaise les
ressentiments et vous verrez bientôt M. l'abbé Coignard
rentrer dans sa douceur naturelle.
Mon bon maître souriait déjà, moins par la vertu de la pierre, que par l'effet d'une philosophie qui
élevait cet homme admirable au-dessus des passions
humaines. Car, je dois le dire au moment même où
mon récit s'obscurcit et s'attriste, M. Jérôme Coignard
m'a donné des exemples de sagesse dans les
circonstances où il est le plus rare d'en rencontrer.
Nous lui demandâmes le sujet de cette querelle. Mais je compris au vague de ses réponses embarrassées

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192 LA ROTISSERIE
qu'il n'avait pas envie de satisfaire notre curiosité.
Je soupçonnai tout d'abord que Jahel y était
mêlée de quelque manière, sur cet indice que nous
entendions le grincement de la voix de Mosaïde mêlé
à celui des serrures et tous les éclats d'une dispute,
dans le pavillon, entre l'oncle et la nièce. M'étant
efforcé une fois encore de tirer de mon bon maître
quelque éclaircissement :
-- La haine des chrétiens, nous dit-il, est enracinée au coeur des juifs, et ce Mosaïde en est un exécrable
exemple. J'ai cru discerner dans ses glapissements
horribles quelques parties des imprécations que la
Synagogue vomit au siècle dernier sur un petit juif
de Hollande nommé Baruch ou Bénédict, et plus
connu sous le nom de Spinoza, pour avoir formé une
philosophie qui a été parfaitement réfutée, presque
à sa naissance, par d'excellents théologiens. Mais ce
vieux Mardochée y a ajouté, ce me semble, beaucoup
d'imprécations plus horribles encore, et je confesse
en avoir ressenti quelque trouble. Je méditais d'échapper
par la fuite à ce torrent d'injures quand, pour
mon malheur, je m'embarrassai dans ces épines et
y fus si bien pris par divers endroits de mon vêtement
et de ma peau, que je pensai y laisser l'un et
l'autre et que j'y serais encore, en de cuisantes douleurs,
si Tournebroche, mon élève, ne m'en avait
tiré.
-- Les épines ne sont rien, dit M. d'Astarac. Mais je crains, monsieur l'abbé, que vous n'ayez marché
sur la mandragore.
-- Pour cela, dit l'abbé, c'est bien le moindre de mes soucis.

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DE LA REINE PEDAUQUE 193
-- Vous avez tort, reprit M. d'Astarac avec vivacité. Il suffit de poser le pied sur une mandragore
pour être enveloppé dans un crime d'amour et y
périr misérablement.
-- Ah! monsieur, dit mon bon maître, voilà bien des périls, et je vois qu'il fallait vivre étroitement
enfermé dans les murailles éloquentes de l'Astaracienne,
qui est la reine des bibliothèques. Pour l'avoir
quittée un moment, j'ai reçu à la tête les Bêtes
d'Ezéchiel, sans compter le reste.
-- Ne me donnerez-vous point des nouvelles de Zozime le Panopolitain? demanda M. d'Astarac.
-- Il va, répondit mon bon maître, il va son train, encore qu'un peu languissant pour l'heure!
-- Songez, monsieur l'abbé, dit le cabbaliste, que la possession des plus grands secrets est attachée à
la connaissance de ces textes anciens.
-- J'y songe, monsieur, avec sollicitude, dit l'abbé. Et M. d'Astarac, sur cette assurance, nous laissant au pied du Faune qui jouait de la flûte sans souci de
sa tête tombée dans l'herbe, s'élança sous les arbres
à l'appel des Salamandres.
Mon bon maître me prit le bras de l'air de quelqu'un qui enfin peut parler librement :
-- Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, je ne dois pas vous celer qu'une rencontre assez étrange
eut lieu ce matin dans les combles du château,
tandis que vous étiez retenu au premier étage par
cet enragé souffleur. Car j'ai bien entendu qu'il
vous pria d'assister un moment à sa cuisine, qui
est moins bien odorante et chrétienne que celle de
maître Léonard, votre père. Hélas! quand reverrai-je

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194 LA ROTISSERIE
la rôtisserie de la Reine Pédauque et la librairie
de M. Blaizot, à l'Image Sainte-Catherine, où j'avais
tant de plaisir à feuilleter les livres nouvellement
arrivés d'Amsterdam et de La Haye!
-- Hélas! m'écriai-je, les larmes aux yeux, quand les reverrai-je moi-même? Quand reverrai-je la rue
Saint-Jacques, où je suis né, et mes chers parents, à
qui la nouvelle de nos malheurs causera de cuisants
chagrins ? Mais daignez vous expliquer, mon bon
maître, sur cette rencontre assez étrange, que vous
dites qui eut lieu ce matin, et sur les événements de
la présente journée.
M. Jérôme Coignard consentit à me donner tous les éclaircissements que je souhaitais. Il le fit en ces
termes :
-- Sachez donc, mon fils, que j'atteignis sans encombre le plus haut étage du château avec ce
M. d'Anquetil, que j'aime assez, encore que rude et
sans lettres. Il n'a dans l'esprit ni belles connaissances
ni profondes curiosités. Mais la vivacité de la jeunesse
brille agréablement en lui et l'ardeur de son
sang se répand en amusantes saillies. Il connaît le
monde comme il connaît les femmes, parce qu'il est
dessus, et sans aucune philosophie. C'est une grande
ingénuité à lui de se dire athée. Son impiété est sans
malice, et vous verrez qu'elle disparaîtra d'elle-même
quand tombera l'ardeur de ses sens. Dieu n'a dans
cette âme d'autre ennemi que les chevaux, les cartes
et les femmes. Dans l'esprit d'un vrai libertin, d'un.
M. Bayle, par exemple, la vérité rencontre des adversaires
plus redoutables et plus malins. Mais, je vois,
mon fils, que je vous fais un portrait ou caractère, et

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DE LA REINE PEDAUQUE 195
que c'est un simple récit que vous attendez de moi.
» Je vais vous satisfaire. Ayant donc atteint le plus haut étage du château avec M. d'Anquetil, je fis
entrer ce jeune gentilhomme dans votre chambre et
je le priai, selon la promesse que nous lui fîmes, vous
et moi, devant la fontaine au Triton, d'user de cette
chambre comme si elle était sienne. Il le fit volontiers,
se déshabilla et, ne gardant que ses bottes, se
mit dans votre lit, dont il ferma les rideaux pour
n'être pas importuné par la pointe aigre du jour, et
ne tarda pas à s'y endormir.
» Pour moi, mon fils, rentré dans ma chambre, bien qu'accablé de fatigue, je ne voulus goûter aucun
repos avant d'avoir cherché dans le livre de Boèce
un endroit approprié à mon état. Je n'en trouvai
aucun qui s'y ajustât parfaitement. Et ce grand
Boèce, en effet, n'eut pas lieu de méditer sur la disgrâce
d'avoir cassé la tête d'un fermier général avec
une bouteille de sa propre cave. Mais je recueillis
çà et là, dans son admirable traité, des maximes qui
ne laissaient pas de s'appliquer aux conjonctures
présentes. En suite de quoi, enfonçant mon bonnet
sur mes yeux et recommandant mon âme à Dieu,
je m'endormis assez tranquillement. Après un temps
qui me sembla bref, sans que j'eusse les moyens de
le mesurer, car nos actions, mon fils, sont la seule
mesure du temps, qui est, pour ainsi dire, suspendu
pour nous dans le sommeil, je me sentis tiré par le
bras et j'entendis une voix qui me criait aux oreilles :
« Eh! l'abbé, eh! l'abbé, réveillez-vous donc! » Je crus que c'était l'exempt qui venait me prendre pour
me conduire à l'official et je délibérai en moi-même

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196 LA ROTISSERIE
s'il était expédient de lui casser la tête avec mon
chandelier. Il est malheureusement trop vrai, mon
fils, qu'une fois sorti du chemin de douceur et d'équité
où le sage marche d'un pied ferme et prudent, l'on
se voit contraint de soutenir la violence par la violence
et la cruauté par la cruauté, en sorte que la
conséquence d'une première faute est d'en produire
de nouvelles. C'est ce qu'il faut avoir présent à l'esprit
pour entendre la vie des empereurs romains,
que M. Crevier a rapportée avec exactitude. Ces
princes n'étaient pas nés plus mauvais que les autres
hommes. Caïus, surnommé Caligula, ne manquait
ni d'esprit naturel ni de jugement, et il était capable
d'amitié. Néron avait un goût inné pour la vertu, et
son tempérament le portait vers tout ce qui est grand
et sublime. Une première faute les jeta l'un et l'autre
dans la voie scélérate qu'ils ont suivie jusqu'à leur
fin misérable. C'est ce qui apparaît dans le livre de
M. Crevier. J'ai connu cet habile homme alors qu'il
enseignait les belles-lettres au collège de Beauvais,
comme je les enseignerais aujourd'hui, si ma vie
n'avait pas été traversée par mille obstacles et si la
facilité naturelle de mon âme ne m'avait pas induit
en diverses embûches où je tombai. M. Crevier, mon
fils, était de moeurs pures; il professait une morale
sévère, et je l'ouïs dire un jour qu'une femme qui a
trahi la foi conjugale est capable des plus grands
crimes, tels que le meurtre et l'incendie. Je vous
rapporte cette maxime pour vous donner l'idée de
la sainte austérité de ce prêtre. Mais je vois que je
m'égare et j'ai hâte de reprendre mon récit au point
où je l'ai laissé. Je croyais donc que l'exempt levait

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DE LA REINE PEDAUQUE 197
la main sur moi et je me voyais déjà dans les prisons
de l'archevêque, quand je reconnus le visage
et la voix de M. d'Anquetil. « L'abbé, me dit ce
jeune gentilhomme, il vient de m'arriver, dans la
chambre du Tournebroche, une aventure singulière.
Une femme est entrée dans cette chambre pendant
mon sommeil, s'est coulée dans mon lit et m'a réveillé
sous une pluie de caresses, de noms tendres, de
suaves murmures et d'ardents baisers. J'écartai les
rideaux pour distinguer la figure de ma fortune. Je
vis qu'elle était brune, l'oeil ardent, et la plus belle
du monde. Mais tout aussitôt elle poussa un grand
cri et s'enfuit, irritée, non pas toutefois si vite que
je n'aie pu la rejoindre et la ressaisir dans le corridor
où je la tins étroitement embrassée. Elle commença
par se débattre et par me griffer le visage;
quand je fus griffé suffisamment pour la satisfaction
de son honneur, nous commençâmes à nous expliquer.
Elle apprit avec plaisir que j'étais gentilhomme
et non des plus pauvres. Je cessai bientôt de lui être
odieux, et elle commençait de me vouloir du bien,
quand un marmiton qui traversait le corridor la fit
fuir sans retour.
» Autant que je puis croire, ajouta M. d'Anquetil, cette adorable fille venait pour un autre que pour
moi; elle s'est trompée de porte, et sa surprise a
causé son effroi. Mais je l'ai bien rassurée et, sans
ce marmiton, je la gagnais tout à fait à mon amitié. »
Je le confirmai dans cette supposition. Nous
cherchâmes pour qui cette belle personne pouvait
bien venir et nous tombâmes d'accord que c'était,
comme je vous l'ai déjà dit, Tournebroche, pour ce

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198 LA ROTISSERIE
vieux fou d'Astarac, qui l'accointe dans une chambre
voisine de la vôtre et, peut-être, à votre insu, dans
votre propre chambre. Ne le pensez-vous point ?
-- Rien n'est plus probable, répondis-je. -- Il n'en faut point douter, reprit mon bon maître. Ce sorcier se moque de nous avec ses Salamandres.
Et la vérité est qu'il caresse cette jolie fille.
C'est un imposteur.
Je priai mon bon maître de poursuivre son récit. Il le fit volontiers.
-- J'abrège, mon fils, dit-il, le discours que me tint M. d'Anquetil. Il est d'un esprit vulgaire et bas
de réciter amplement les petites circonstances. Nous
devons, au contraire, nous efforcer de les renfermer
en peu de mots, tendre à la concision et garder pour
les instructions et exhortations morales l'abondance
entraînante des paroles, qu'il convient alors de précipiter
comme la neige qui descend des montagnes.
Je vous aurai donc instruit suffisamment des propos
de M. d'Anquetil quand je vous aurai dit qu'il
m'assura trouver à cette jeune fille une beauté, un
charme, un agrément extraordinaires. Il termina son
discours en me demandant si je savais son nom et
qui elle était. « Au portrait que vous m'en faites,
répondis-je, je la reconnais pour la nièce du rabbin
Mosaïde, Jahel, de son nom, qu'il m'arriva d'embrasser
une nuit dans ce même escalier, avec cette
différence que c'était entre le deuxième étage et le
premier. - J'espère, répliqua M. d'Anquetil, qu'il
y a d'autres différences, car, pour ma part, je la
serrai de près. Je suis fâché aussi de ce que vous me
dites qu'elle est juive. Et, sans croire en Dieu, il y

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DE LA REINE PEDAUQUE 199
a en moi un certain sentiment qui la préférerait
chrétienne. Mais connaît-on jamais sa naissance ? Qui
sait si ce n'est pas un enfant volé? Les juifs et les
bohémiens en dérobent tous les jours. Et puis on ne
se dit pas assez que la sainte Vierge était juive.
Juive ou non, elle me plaît, je la veux et je l'aurai. »
Ainsi parla ce jeune insensé. Mais souffrez, mon fils,
que je m'asseye sur ce banc moussu, car les travaux
de cette nuit, mes combats, ma fuite, m'ont rompu
les jambes.
Il s'assit et tira de sa poche sa tabatière vide, qu'il contempla tristement.
Je m'assis près de lui, dans un état où il y avait de l'agitation et de l'abattement. Ce récit me donnait
un vif chagrin. Je maudissais le sort qui avait
mis un brutal à ma place, dans le moment même
où ma chère maîtresse venait m'y trouver avec tous
les signes de la plus ardente tendresse, sans savoir
que cependant je fourrais des bûches dans le poêle
de l'alchimiste. L'inconstance trop probable de Jahel
me déchirait le coeur, et j'eusse souhaité que du
moins mon bon maître eût observé plus de discrétion
devant mon rival. J'osai lui reprocher respectueusement
d'avoir livré le nom de Jahel.
-- Monsieur, lui dis-je, n'y avait-il pas quelque imprudence à fournir de tels indices à un seigneur
si luxurieux et si violent ?
Mon bon maître ne parut point m'entendre. -- Ma tabatière, dit-il, s'est malheureusement ouverte cette nuit, pendant la rixe, et le tabac
qu'elle contenait ne forme plus, mêlé au vin dans
ma poche, qu'une pâte dégoûtante. Je n'ose demander

13
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200 LA ROTISSERIE
à Criton de m'en râper quelques feuilles, tant le
visage de ce serviteur et juge paraît sévère et froid.
Je souffre d'autant plus de ne pouvoir priser, que
le nez me démange vivement à la suite du choc que
j'y reçus cette nuit, et vous me voyez tout importuné
par cet indiscret solliciteur à qui je n'ai rien à donner.
Il faut supporter cette petite disgrâce d'une âme
égale, en attendant que M. d'Anquetil me donne
quelques grains de sa boîte. Et, pour revenir, mon
fils, à ce jeune gentilhomme, il me dit expressément :
« J'aime cette fille. Sachez, l'abbé, que je l'emmène
en poste avec nous. Dussé-je rester ici huit jours, un
mois, six mois et plus, je ne pars point sans elle. »
Je lui représentai les dangers que le moindre retard
apportait. Mais il me répondit que ces dangers le
touchaient d'autant moins qu'ils étaient grands pour
nous et petits pour lui. « Vous, l'abbé, me dit-il,
vous êtes dans le cas d'être pendu avec le Tournebroche;
quant à moi, je risque seulement d'aller à
la Bastille, où j'aurai des cartes et des filles, et d'où
ma famille me tirera bientôt, car mon père intéressera
à mon sort quelque duchesse ou quelque danseuse,
et, bien que ma mère soit devenue dévote, elle
saura se rappeler, en ma faveur, au souvenir de
deux ou trois princes du sang pour lesquels elle eut
des bontés. Aussi est-ce une chose assurée : je pars
avec Jahel, ou je ne pars pas du tout. Vous êtes
libre, l'abbé, de louer une chaise de poste avec le
Tournebroche. »
» Le cruel savait assez, mon fils, que nous n'en avions pas les moyens. J'essayai de le faire revenir
sur sa détermination. Je fus pressant, onctueux et

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DE LA REINE PEDAUQUE 201
même parénétique. Ce fut en pure perte, et j'y
dépensai vainement une éloquence qui, dans la chaire
d'une bonne église paroissiale, m'eût valu de l'honneur
et de l'argent. Hélas! il est dit, mon fils, qu'aucune
de mes actions ne portera de fruits savoureux
sur cette terre, et c'est pour moi que l'Ecclésiaste a
écrit : Quid habet amplius homo de universo labore suo,
quo laborat sub sole? Loin de le rendre plus raisonnable,
mes discours fortifiaient ce jeune seigneur
dans son obstination, et je ne vous cèlerai pas, mon
fils, qu'il me marqua qu'il comptait absolument sur
moi pour le succès de ses désirs, et qu'il me pressa
d'aller trouver Jahel afin de la résoudre à un enlèvement
par la promesse d'un trousseau en toile de
Hollande, de vaisselle, de bijoux et d'une bonne rente.
-- Oh! mon maître, m'écriai-je, ce M. d'Anquetil est d'une rare insolence. Que croyez-vous que
Jahel réponde à ces propositions, quand elle les connaîtra?
-- Mon fils, me répondit-il, elle les connaît à cette heure, et je crois qu'elle les agréera.
-- Dans ce cas, repris je vivement, il faut avertir Mosaïde.
-- Mosaïde, répondit mon bon maître, n'est que trop averti. Vous avez entendu tantôt, proche le
pavillon, les derniers éclats de sa colère.
-- Quoi? monsieur, dis-je avec sensibilité, vous avez averti ce juif du déshonneur qui allait atteindre
sa famille! C'est bien à vous! Souffrez que je vous
embrasse. Mais alors, le courroux de Mosaïde, dont
nous fûmes témoins, menaçait M. d'Anquetil, et non
pas vous ?

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202 LA ROTISSERIE
-- Mon fils, reprit l'abbé avec un air de noblesse et d'honnêteté, une naturelle indulgence pour les faiblesses
humaines, une obligeante douceur, l'imprudente
bonté d'un coeur trop facile, portent souvent
les hommes à des démarches inconsidérées et les
exposent à la sévérité des vains jugements du monde.
Je ne vous cacherai pas, Tournebroche, que, cédant
aux instantes prières de ce jeune gentilhomme, je
promis obligeamment d'aller trouver Jahel de sa part
et de ne rien négliger pour la disposer à un enlèvement.
-- Hélas! m'écriai-je, et vous accomplîtes, monsieur, cette fâcheuse promesse. Je ne puis vous dire
à quel point cette action me blesse et m'afflige.
-- Tournebroche, me répondit sévèrement mon bon maître, vous parlez comme un pharisien. Un
docteur aussi aimable qu'austère a dit : « Tournez
les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les
actions d'autrui. En jugeant les autres, on travaille
en vain; souvent on se trompe, et on pèche facilement,
au lieu qu'en s'examinant et se jugeant soi-
même, on s'occupe toujours avec fruit. » Il est écrit :
« Vous ne craindrez point le jugement des hommes »,
et l'apôtre saint Paul a dit : « Je ne me soucie point
d'être jugé au tribunal des hommes. » Et, si je confère
ainsi les plus beaux textes de morale, c'est pour vous
instruire, Tournebroche, et vous ramener à l'humble
et douce modestie qui vous sied, et non point pour
me faire innocent, quand la multitude de mes iniquités
me pèse et m'accable. Il est difficile de ne
point glisser dans le péché et convenable de ne point
tomber dans le désespoir à chaque pas qu'on fait

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DE LA REINE PEDAUQUE 203
sur cette terre où tout participe en même temps de
la malédiction originelle et de la rédemption opérée
par le sang du Fils de Dieu. Je ne veux point colorer
mes fautes et je vous avoue que l'ambassade à laquelle
je m'employai sur la prière de M. d'Anquetil procède
de la chute d'Eve et qu'elle en est, pour ainsi
dire, une des innombrables conséquences, au rebours
du sentiment humble et douloureux que j'en conçois
à présent, qui est puisé dans le désir et l'espoir de
mon salut éternel. Car il faut vous représenter les
hommes balancés entre la damnation et la rédemption,
et vous dire que je me tiens précisément à cette
heure sur la bascule au bout qui monte, après m'y
être trouvé ce matin le cul à terre. Je vous confesse
donc qu'ayant parcouru le chemin des Mandragores,
d'où l'on découvre le pavillon de Mosaïde, je m'y
tins caché derrière un buisson d'épines, attendant que
Jahel parût à sa fenêtre. Elle s'y montra bientôt,
mon fils. Je me découvris alors et lui fis signe de descendre.
Elle vint me joindre derrière le buisson dans
le moment où elle crut tromper la vigilance de son
vieux gardien. Là, je l'instruisis à voix basse des aventures
de la nuit, qu'elle ignorait encore; je lui fis
part des desseins formés sur elle par l'impétueux gentilhomme,
je lui représentai qu'il importait à son
intérêt autant qu'à mon propre salut et au vôtre,
Tournebroche, qu'elle assurât notre fuite par son
départ. Je fis briller à ses yeux les promesses de
M. d'Anquetil. « Si vous consentez à le suivre ce
soir, lui dis-je, vous aurez une bonne rente sur l'Hôtel
de Ville, un trousseau plus riche que celui d'une
fille d'Opéra ou d'une abbesse de Panthémont et une

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204 LA ROTISSERIE
belle vaisselle d'argent. -- Il me prend pour une créature,
dit-elle, et c'est un insolent. -- Il vous aime,
répondis-je. Voudriez-vous donc être vénérée? -- Il
me faut, reprit-elle, le pot à oille, et qu'il soit bien
tourd. Vous a-t-il parlé du pot à oille? Allez, monsieur
l'abbé, et dites-lui... - Que lui dirai-je ? - Que
je suis une honnête fille. - Et quoi encore? - Qu'il
est bien audacieux! - Est-ce là tout ? Jahel, songez
à nous sauver! - Dites-lui encore que je ne consens
à partir que moyennant un billet en bonne forme
qu'il me signera ce soir au départ. - Il vous le
signera; tenez cela pour fait. - Non, l'abbé, rien
n'est fait s'il ne s'engage à me donner des leçons de
M. Couperin. Je veux apprendre la musique. »
» Nous en étions à cet article de notre conférence, quand, par malheur, le vieillard Mosaïde nous surprit,
et, sans entendre nos propos, il en devina l'esprit.
Car il commença de m'appeler suborneur et de
me charger d'invectives. Jahel s'alla cacher dans sa
chambre, et je demeurai seul exposé aux fureurs de
ce déicide, dans l'état où vous me vîtes, et d'où vous
me tirâtes, mon fils. A la vérité, l'affaire était, autant
dire, conclue, l'enlèvement consenti, notre fuite assurée.
Les Roues et les Bêtes d' Ezéchiel ne prévaudront
pas contre le pot à oille. Je crains seulement que ce
vieux Mardochée n'ait enfermé sa nièce à triple serrure.
-- En effet, répondis-je sans pouvoir déguiser ma satisfaction, j'entendis un grand bruit de clefs et de
verrous, dans le moment où je vous tirai du milieu
des épines. Mais est-il bien vrai que Jahel ait si vite
agréé des propositions qui n'étaient pas bien honnêtes

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DE LA REINE PEDAUQUE 205
et qu'il dut vous coûter de lui transmettre?
J'en suis confondu. Dites-moi encore, mon bon maître,
ne vous a-t-elle pas parlé de moi, n'a-t-elle pas prononcé
mon nom dans un soupir, ou autrement ?
-- Non, mon fils, répondit M. l'abbé Coignard, elle ne l'a pas prononcé, du moins d'une façon perceptible.
Je n'ai pas ouï non plus qu'elle ait murmuré
celui de M. d'Astarac, son amant, qu'elle devait avoir
plus présent que le vôtre. Mais ne soyez pas surpris
qu'elle oublie son alchimiste. Il ne suffit pas de posséder
une femme pour imprimer dans son âme une
marque profonde et durable. Les âmes sont presque
impénétrables les unes aux autres, et c'est ce qui vous
montre le néant cruel de l'amour. Le sage doit se
dire : je ne suis rien dans ce rien qui est la créature.
Espérer qu'on laissera un souvenir au coeur d'une
femme, c'est vouloir fixer l'empreinte d'un anneau
sur la face d'une eau courante. Aussi gardons-nous
de vouloir nous établir dans ce qui passe, et attachons-nous
à ce qui ne meurt pas.
-- Enfin, répondis-je, cette Jahel est sous de bons verrous, et l'on peut se fier à la vigilance de son
gardien.
-- Mon fils, reprit mon bon maître, c'est ce soir qu'elle doit nous rejoindre au Cheval-Rouge. L'ombre
est propice aux évasions, rapts, démarches furtives
et actions clandestines. Il faut nous en reposer sur
la ruse de cette fille. Quant à vous, ayez soin de vous
trouver sur le rond-point des Bergères, entre chien
et loup. Vous savez que M. d'Anquetil n'est
pas patient et qu'il serait homme à partir sans
vous.

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206 LA ROTISSERIE
Comme il me donnait cet avis, la cloche sonna le déjeuner.
-- N'avez-vous point, me dit-il, une aiguille et du fil? Mes vêtements sont déchirés en plusieurs endroits
et je voudrais, avant de paraître à table, les rétablir,
par plusieurs reprises, dans leur ancienne décence.
Ma culotte surtout me donne de l'inquiétude. Elle
est à ce point ruinée que, si je n'y porte un prompt
secours, je sens que c'en est fait d'elle.

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J E pris donc, à la table du cabbaliste, ma place
accoutumée, avec cette idée affligeante, que je m'y asseyais pour la dernière fois. J'avais l'âme noire
de la trahison de Jahel. Hélas! me disais-je, mon
voeu le plus ardent était de fuir avec elle. Il n'y avait
point d'apparence qu'il fût exaucé; il l'est pourtant,
et de la plus cruelle manière. Et j'admirais cette
fois encore la sagesse de mon bien-aimé maître qui,
un jour que je souhaitais trop vivement le bon succès
de quelque affaire, me répondit par cette parole de
la Bible : Et tribuit eis petitionem eorum. Mes chagrins
et mes inquiétudes m'ôtaient tout appétit, et je ne
touchais aux mets que du bout des lèvres. Cependant,
mon bon maître avait gardé la grâce inaltérable
de son âme.
Il abondait en aimables discours, et l'on eût dit un
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208 LA ROTISSERIE
de ces sages que le Télémaque nous montre conversant
sous les ombrages des Champs Élysées, plutôt qu'un
homme poursuivi comme meurtrier et réduit à une
vie errante et misérable. M. d'Astarac, s'imaginant
que j'avais passé la nuit à la rôtisserie, me demanda
avec obligeance des nouvelles de mes bons parents,
et, comme il ne pouvait s'abstraire un moment de
ses visions, il ajouta :
-- Quand je vous parle de ce rôtisseur comme de votre père, il est bien entendu que je m'exprime selon
le monde et non point selon la nature. Car rien ne
prouve, mon fils, que vous ne soyez engendré par
un Sylphe. C'est même ce que je croirai de préférence,
pour peu que votre génie, encore tendre,
croisse en force et en beauté.
-- Oh! ne parlez point ainsi, monsieur, répliqua mon bon maître en souriant; vous l'obligerez à cacher
son esprit pour ne pas nuire au bon renom de sa
mère. Mais, si vous la connaissiez mieux, vous penseriez
comme moi qu'elle n'a point eu de commerce
avec un Sylphe; c'est une bonne chrétienne qui n'a
jamais accompli l'oeuvre de chair qu'avec son mari
et qui porte sa vertu sur son visage, bien différente
en cela de cette autre rôtisseuse, Mme Quoniam, dont
on fit grand bruit à Paris et dans les provinces au
temps de ma jeunesse. N'ouïtes-vous pas parler d'elle,
monsieur ? Elle avait pour galant le sieur Mariette,
qui devint plus tard secrétaire de M. d'Angervilliers.
C'était un gros monsieur qui, chaque fois qu'il voyait
sa belle, lui laissait en souvenir quelque joyau, un
jour une croix de Lorraine ou un saint-esprit, un
autre jour une montre ou une châtelaine, ou bien

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DE LA REINE PEDAUQUE 209
encore un mouchoir, un éventail, une boîte; il dévalisait
pour elle les bijoutiers et les lingères de la foire
Saint-Germain; tant qu'enfin, voyant sa rôtisseuse
parée comme une châsse, le rôtisseur eut soupçon
que ce n'était pas là, un bien acquis honnêtement.
Il l'épia et ne tarda pas à la surprendre avec son
galant. Il faut vous dire que ce mari n'était qu'un
vilain jaloux. Il se fâcha et n'y gagna rien, bien au
contraire. Car le couple amoureux, qu'importunait la
criaillerie, jura de se défaire de lui. Le sieur Mariette
avait le bras long. Il obtint une lettre de cachet au
nom du malheureux Quoniam. Cependant, la perfide
rôtisseuse dit à son mari :
-- Menez-moi dîner, je vous prie, ce prochain dimanche à la campagne. Je me promets de cette
partie fine un plaisir extrême.
» Elle fut tendre et pressante. Le mari, flatté, lui accorda ce qu'elle demandait. Le dimanche venu,
il se mit avec elle dans un mauvais fiacre pour aller
aux Porcherons. Mais à peine arrivé au Roule, une
troupe de sergents, apostés par Mariette, l'enleva et
le conduisit à Bicêtre, d'où il fut expédié à Mississipi,
où il est encore. On en fit une chanson qui finit
ainsi :

Un mari sage et commode N'ouvre les yeux qu'à demi. Il vaut mieux être à la mode, Que de voir Mississipi.
Et c'est là, sans doute, le plus solide enseignement
qu'on puisse tirer de l'exemple du rôtisseur Quoniam.

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210 LA ROTISSERIE
» Quant à l'aventure elle-même, il ne lui manque que d'être contée par un Pétrone ou par un Apulée,
pour égaler la meilleure fable milésienne. Les
modernes sont inférieurs aux anciens dans l'épopée
et dans la tragédie. Mais, si nous ne surpassons pas
les Grecs et les Latins dans le conte, ce n'est pas
la faute des dames de Paris, qui ne cessent d'enrichir
la matière par divers tours ingénieux et gentilles
inventions. Vous n'êtes pas sans connaître, monsieur,
le recueil de Boccace; je l'ai assez pratiqué par divertissement,
et j'affirme que, si ce Florentin vivait de
nos jours en France, il ferait de la disgrâce de Quoniam
le sujet d'un de ses plus plaisants récits. Quant
à moi, je ne l'ai rappelée à cette table que pour faire
reluire, par l'effet du contraste, la vertu de Mme Léonard
Ménétrier qui est l'honneur de la rôtisserie, dont
Mme Quoniam fut l'opprobre. Mme Ménétrier, j'ose
l'affirmer, n'a jamais manqué aux vertus médiocres
et communes dont l'exercice est recommandé dans
le mariage, qui est le seul méprisable des sept sacrements.
-- Je n'en disconviens pas, reprit M. d'Astarac. Mais cette dame Ménétrier serait plus estimable
encore, si elle avait eu commerce avec un Sylphe, à
l'exemple de Sémiramis, d'Olympias et de la mère
du grand pape Sylvestre II.
-- Ah! monsieur, dit l'abbé Coignard, vous nous parlez toujours de Sylphes et de Salamandres. De
bonne foi, en avez-vous jamais vu?
-- Comme je vous vois, répondit M. d'Astarac, et même de plus près, au moins en ce qui regarde
les Salamandres.

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DE LA REINE PEDAUQUE 211
-- Monsieur, ce n'est point encore assez, reprit mon bon maître, pour croire à leur existence, qui
est contraire aux enseignements de l'Eglise. Car on
peut être séduit par des illusions. Les yeux et tous
nos sens ne sont que des messagers d'erreurs et des
courriers de mensonges. Ils nous abusent plus qu'ils
ne nous instruisent. Ils ne nous apportent que des
images incertaines et fugitives. La vérité leur échappe;
participant de son Principe éternel, elle est invisible
comme lui.
-- Ah! dit M. d'Astarac, je ne vous savais pas si philosophe ni d'un esprit si subtil.
-- C'est vrai, répondit mon bon maître. Il est des jours où j'ai l'âme plus pesante et plus attachée au
lit et à la table. Mais j'ai, cette nuit, cassé une bouteille
sur la tête d'un publicain, et mes esprits en
sont extraordinairement exaltés. Je me sens capable
de dissiper les fantômes qui vous hantent et de souffler
sur toute cette fumée. Car, enfin, monsieur, ces
Sylphes ne sont que les vapeurs de votre cerveau.
M. d'Astarac l'arrêta par un geste doux et lui dit :
-- Pardon! monsieur l'abbé; croyez-vous aux démons ?
-- Je vous répondrai sans difficulté, dit mon bon maître, que je crois des démons tout ce qui est rapporté
d'eux dans les livres saints, et que je rejette
comme abus et superstition la croyance aux sortilèges,
amulettes et exorcismes. Saint Augustin enseigne
que, quand l'Ecriture nous exhorte à résister aux
démons, elle entend que nous devons résister à nos

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212 LA ROTISSERIE
passions et à nos appétits déréglés. Rien n'est plus
détestable que toutes ces diableries dont les capucins
effrayent les bonnes femmes.
-- Je vois, dit M. d'Astarac, que vous vous efforcez de penser en honnête homme. Vous haïssez les
superstitions grossières des moines autant que je les
déteste moi-même. Mais enfin, vous croyez aux
démons, et je n'ai pas eu de peine à vous en tirer
l'aveu. Sachez donc qu'ils ne sont autres que les
Sylphes et les Salamandres. L'ignorance et la peur les
ont défigurés dans les imaginations timides. Mais, en
réalité, ils sont beaux et vertueux. Je ne vous mettrai
point sur les chemins des Salamandres, n'étant
pas assez assuré de la pureté de vos moeurs; mais
rien n'empêche que je vous induise, monsieur l'abbé,
à la fréquentation des Sylphes, qui habitent les
plaines de l'air et qui s'approchent volontiers des
hommes avec un esprit bienveillant et si affectueux,
qu'on a pu les nommer des Génies assistants. Loin
de nous pousser à notre perte, comme le croient les
théologiens qui en font des diables, ils protègent et
gardent de tout péril leurs amis terrestres. Je pourrais
vous faire connaître des exemples infinis de l'aide
qu'ils leur donnent. Mais, comme il faut se borner,
je m'autoriserai seulement d'un récit que je tiens de
Mme la maréchale de Grancey elle-même. Elle était
sur l'âge et veuve déjà depuis plusieurs années, quand
elle reçut, une nuit, dans son lit, la visite d'un Sylphe
qui lui dit : « Madame, faites fouiller dans la garde-
robe de feu votre époux. Il se trouve dans la poche
d'un de ses hauts-de-chausses une lettre qui, si elle
était connue, perdrait M. des Roches, mon bon ami

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DE LA REINE PEDAUQUE 213
et le vôtre. Faites-vous-la remettre et ayez soin de
la brûler. »
» La maréchale promit de ne point négliger cet avis et elle demanda des nouvelles du défunt maréchal
au Sylphe, qui disparut sans lui répondre. A
son réveil, elle appela ses femmes et les envoya voir
s'il ne restait pas quelques habits du maréchal dans
sa garde-robe. Elles répondirent qu'il n'en restait
aucun et que les laquais les avaient tous vendus au
fripier. Mme de Grancey insista pour qu'elles cherchassent
s'il ne se trouvait pas au moins une paire
de chausses.
» Ayant fouillé dans tous les coins, elles découvrirent enfin une vieille culotte de taffetas noir à
oeillets, de mode ancienne, qu'elles apportèrent à la
maréchale. Celle-ci mit la main dans une des poches
et en tira une lettre qu'elle ouvrit et où elle trouva
plus qu'il n'en fallait pour faire mettre M. des Roches
dans une prison d'Etat. Elle n'eut rien de si pressé
que de jeter cette lettre au feu. Ainsi, ce gentilhomme
fut sauvé par ses bons amis, le Sylphe et la maréchale.
» Sont-ce là, je vous prie, monsieur l'abbé, des moeurs de démons? Mais je vais vous rapporter un
trait auquel vous serez plus sensible, et qui, j'en suis
sûr, ira au coeur d'un savant homme tel que vous.
Vous n'ignorez point que l'Académie de Dijon est
fertile en beaux esprits. L'un d'eux, dont le nom ne
vous est point inconnu, vivant au siècle dernier, préparait,
en de doctes veilles, une édition de Pindare.
Une nuit qu'il avait pâli sur cinq vers dont il ne
pouvait démêler le sens parce que le texte en était

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214 LA ROTISSERIE
très corrompu, il s'endormit désespéré, au chant du
coq. Pendant son sommeil, un Sylphe, qui l'aimait,
le transporta en esprit à Stockholm, l'introduisit dans
le palais de la reine Christine, le conduisit dans la
bibliothèque et tira d'une des tablettes un manuscrit
de Pindare, qu'il lui ouvrit à l'endroit difficile. Les
cinq vers s'y trouvaient avec deux ou trois bonnes
leçons qui les rendaient tout à fait intelligibles.
» Dans la violence de son contentement, notre savant se réveilla, battit le briquet et nota tout aussitôt
au crayon les vers tels qu'il les avait retenus.
Après quoi il se rendormit profondément. Le lendemain,
réfléchissant sur son aventure nocturne, il résolut
d'en être éclairci. M. Descartes était alors en
Suède, auprès de la reine, qu'il instruisait de sa philosophie.
Notre pindariste le connaissait; mais il
était en commerce plus familier avec l'ambassadeur
du roi de Suède en France, M. Chanut. C'est à lui
qu'il s'adressa pour faire tenir à M. Descartes une
lettre par laquelle il le priait de lui dire s'il se trouvait
réellement dans la bibliothèque de la Reine, à
Stockholm, un manuscrit de Pindare contenant la
variante qu'il lui désignait. M. Descartes, qui était
d'une extrême civilité, répondit à l'académicien de
Dijon que Sa Majesté possédait en effet ce manuscrit
et qu'il y avait lu, lui-même, les vers avec la
variante contenue dans la lettre.
M. d'Astarac, ayant conté cette histoire en pelant une pomme, regarda l'abbé Coignard pour jouir du
succès de son discours.
Mon bon maître souriait. Ah! monsieur, dit-il, je vois bien que je me
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DE LA REINE PEDAUQUE 215
flattais tout à l'heure d'une vaine espérance, et
qu'on ne vous fera point renoncer à vos chimères.
Je confesse de bonne grâce que vous nous avez fait
paraître là un Sylphe ingénieux et que je voudrais
avoir un aussi gentil secrétaire. Son secours me serait
particulièrement utile en deux ou trois endroits de
Zozime le Panopolitain, qui sont des plus obscurs.
Ne pourriez-vous me donner le moyen d'évoquer au
besoin quelque Sylphe de bibliothèque, aussi habile
que celui de Dijon?
M. d'Astarac répondit gravement : -- C'est un secret, monsieur l'abbé, que je vous livrerai volontiers. Mais je vous avertis que si vous
le communiquez aux profanes votre perte est certaine.
-- N'en ayez aucune inquiétude, dit l'abbé. J'ai grande envie de connaître un si beau secret, bien
qu'à ne vous rien cacher, je n'en attende nul effet,
ne croyant point à vos Sylphes. Instruisez-moi donc,
s'il vous plaît.
-- Vous l'exigez ? reprit le cabbaliste. Sachez donc que quand vous voudrez être assisté d'un Sylphe,
vous n'aurez qu'à prononcer ce seul mot Agla. Aussitôt
les fils de l'air voleront vers vous; mais vous
entendez bien, monsieur l'abbé, que ce mot doit
être récité du coeur aussi bien que des lèvres et que
la foi lui donne toute sa vertu. Sans elle, il n'est
qu'un vain murmure. Et tel que je viens de le prononcer,
sans y mettre d'âme ni de désir, il n'a, même
dans ma bouche, qu'une faible puissance, et c'est
tout au plus si quelques enfants du jour, en l'entendant,
viennent de glisser dans cette chambre leur

14
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216 LA ROTISSERIE
légère ombre de lumière. Je les ai plutôt devinés que
vus sur ce rideau, et ils se sont évanouis à peine
formés. Vous n'avez, ni votre élève ni vous, soupçonné
leur présence. Mais si j'avais prononcé ce mot
magique avec un véritable sentiment, vous les eussiez
vus paraître dans tout leur éclat. Ils sont d'une
beauté charmante. Je vous ai appris là, monsieur
l'abbé, un grand et utile secret. Encore une fois, ne
le divulguez pas imprudemment. Et ne méprisez pas
l'exemple de l'abbé de Villars qui, pour avoir révélé
leurs secrets, fut assassiné par les Sylphes, sur la
route de Lyon.
-- Sur la route de Lyon, dit mon bon maître. Voilà qui est étrange!
M. d'Astarac nous quitta de façon soudaine. -- Je vais, dit l'abbé, monter une fois encore dans cette auguste bibliothèque où je goûtai d'austères
voluptés et que je ne reverrai plus. Ne manquez
point, Tournebroche, de vous trouver, à la tombée
du jour, au rond-point des Bergères.
Je promis de n'y point manquer; j'avais dessein de m'enfermer dans ma chambre pour écrire à
M. d'Astarac et à mes bons parents qu'ils voulussent
bien m'excuser si je ne prenais point congé d'eux,
en fuyant, après une aventure où j'étais plus malheureux
que coupable.
Mais j'entendis du palier des ronflements qui sortaient de ma chambre, et je vis, en entr'ouvrant la
porte, M. d'Anquetil endormi dans mon lit avec son
épée à son chevet et des cartes à jouer répandues
sur ma couverture. J'eus un moment l'envie de le
percer de sa propre épée; mais cette idée me quitta

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DE LA REINE PEDAUQUE 217
sitôt venue, et je le laissai dormir, riant en moi-
même, dans mon chagrin, à la pensée que Jahel,
enfermée sous de triples verrous, ne pourrait le
rejoindre.
J'entrai, pour écrire mes lettres, dans la chambre de mon bon maître où je dérangeai cinq ou six rats
qui rongeaient sur la table de nuit son livre de Boèce.
J'écrivis à M. d'Astarac et à ma mère et je composai
pour Jahel l'épître la plus touchante. Je la relus
et la mouillai de mes larmes. Peut-être, me dis-je,
l'infidèle y mêlera les siennes.
Puis, accablé de fatigue et de mélancolie, je me jetai sur le matelas de mon bon maître, et ne tardai
pas à tomber dans un demi-sommeil, troublé par
des rêves à la fois érotiques et sombres. J'en fus tiré
par le muet Criton, qui entra dans ma chambre et
me tendit sur un plat d'argent une papillote à l'iris,
où je lus quelques mots tracés au crayon d'une main.
maladroite. On m'attendait dehors pour affaire pressante.
Le billet était signé : Frère Ange, capucin
indigne. Je courus à la porte verte, et je trouvai sur
la route le petit frère assis au bord du fossé dans un
abattement pitoyable. N'ayant pas la force de se
lever à ma venue, il tendit vers moi le regard de ses
grands yeux de chien, presque humains, et noyés de
larmes. Ses soupirs soulevaient sa barbe et sa poitrine.
Il me dit d'un ton qui faisait peine :
-- Hélas! monsieur Jacques, l'heure de l'épreuve est venue en Babylone, selon qu'il est dit dans les
Prophètes. Sur la plainte faite par M. de la Guéritaude
à M. le lieutenant de police, mam'selle Catherine
a été conduite à l'hôpital par les exempts, et

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218 LA ROTISSERIE
elle sera envoyée à l'Amérique par le prochain
convoi. J'en tiens la nouvelle de Jeannette la vielleuse
qui, au moment où Catherine entrait en charrette à
l'hôpital, en sortait elle-même, après y avoir été
retenue pour un mal dont elle est guérie à ct' heure
par l'art des chirurgiens, du moins Dieu le veuille!
Pour ce qui est de Catherine, elle ira aux îles sans
rémission.
Et frère Ange, à cet endroit de son discours, se mit à pleurer abondamment. Après avoir tenté d'arrêter
ses pleurs par de bonnes paroles, je lui demandai
s'il n'avait rien autre chose à me dire.
-- Hélas ! monsieur Jacques, me répondit-il, je vous ai confié l'essentiel, et le reste flotte dans ma tête
comme l'esprit de Dieu sur les eaux, sans comparaison.
C'est un chaos obscur. Le malheur de Catherine
m'a ôté le sentiment. Il fallait toutefois que
j'eusse une nouvelle de conséquence à vous faire
savoir pour me hasarder jusqu'au seuil de cette maison
maudite, où vous habitez avec toutes sortes de
diables, et c'est avec épouvante, après avoir récité
l'oraison de saint François, que j'ai osé heurter le
marteau pour remettre à un valet le billet que je
vous adressai. Je ne sais si vous avez pu le lire, tant
j'ai peu l'habitude de former des lettres. Et le papier
n'en était guère bon pour écrire, mais c'est l'honneur
de notre saint ordre de ne point donner dans
les vanités du siècle. Ah ! Catherine à l'hôpital! Catherine
à l'Amérique! N'est-ce pas à fendre le coeur le
plus dur? Jeannette elle-même en pleurait toutes les
larmes de ses yeux, bien qu'elle soit jalouse de Catherine,
qui l'emporte autant en jeunesse et en beauté

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DE LA REINE PEDAUQUE 219
sur elle que saint François passe en sainteté tous les
autres bienheureux. Ah! monsieur Jacques! Catherine
à l'Amérique, ce sont les voies extraordinaires
de la Providence. Hélas! notre sainte religion est
véritable, et le roi David a raison de dire que nous
sommes semblables à l'herbe des champs, puisque
Catherine est à l'hôpital. Ces pierres où je suis assis
sont plus heureuses que moi, bien que je sois revêtu
des signes du chrétien et même du religieux. Catherine
à l'hôpital!
Il sanglota de nouveau. J'attendis que le torrent de sa douleur se fût écoulé, et je lui demandai s'il
n'avait pas de nouvelles de mes chers parents.
-- Monsieur Jacques, me répondit-il, c'est eux précisément qui m'envoient à vous, chargé d'une
commission pressante. Je vous dirai qu'ils ne sont
guère heureux, par la faute de maître Léonard, votre
père, qui passe à boire et à jouer tous les jours que
Dieu lui fait. Et la fumée odorante des oies et des
poulardes ne monte plus, comme jadis, vers la reine
Pédauque, dont l'image se balance tristement aux
vents humides qui la rongent. Où est le temps où
la rôtisserie de votre père parfumait la rue Saint-Jacques,
du Petit-Bacchus aux Trois-Pucelles? Mais,
depuis que ce sorcier y est entré, tout y dépérit,
bêtes et gens, par l'effet du sort qu'il y a jeté. Et
la vengeance divine a commencé d'être manifeste en
ce lieu, après que ce gros abbé Coignard y a été
reçu, tandis qu'au rebours j'en étais chassé. Ce fut
le principe du mal, qui vint de ce que M. Coignard
s'enorgueillit de la profondeur de sa science et de
l'élégance de ses moeurs. Et l'orgueil est la source de

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220 LA ROTISSERIE
tous les péchés. Votre sainte mère eut grand tort,
monsieur Jacques, de ne point se contenter des leçons
que je vous donnais charitablement et qui vous
eussent rendu capable, sans faute, de gouverner la
cuisine, de manier la lardoire, et de porter la bannière
de la confrérie, après la mort chrétienne de
votre père, et son service et obsèques, qui ne peuvent
tarder longtemps, car toute vie est transitoire, et il
boit excessivement.
Ces nouvelles me jetèrent dans une affliction qu'il est facile de comprendre. Je mêlai mes larmes à celles
du petit frère. Cependant, je lui demandai des nouvelles
de ma bonne mère.
-- Dieu, me répondit-il, qui se plut à affliger Rachel dans Rama, a envoyé à votre mère, monsieur Jacques,
diverses tribulations pour son bien et à l'effet de
châtier maître Léonard de son péché quand il chassa
méchamment en ma personne Jésus-Christ de la
rôtisserie. Il a transporté la plupart des acheteurs de
volaille et de pâtés à la fille de Mme Quoniam,
qui tourne la broche à l'autre bout de la rue Saint-
Jacques. Madame votre mère voit avec douleur qu'il
a béni cette maison aux dépens de la sienne, qui
est maintenant si désertée que la mousse en couvre
quasiment la pierre du seuil. Elle est soutenue dans
ses épreuves premièrement par sa dévotion à saint
François; secondement par la considération de votre
avancement dans le monde, où vous portez l'épée
comme un homme de condition.
» Mais cette seconde consolation a été beaucoup diminuée quand les sergents sont venus ce matin vous
chercher à la rôtisserie pour vous conduire à Bicêtre

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DE LA REINE PEDAUQUE 221
y battre le plâtre pendant un an ou deux. C'est
Catherine qui vous avait dénoncé à M. de la Guéritaude ;
mais il ne faut pas l'en blâmer : elle confessa
la vérité, comme elle devait le faire, étant chrétienne.
Elle vous désigna, avec M. l'abbé Coignard, comme les
complices de M. d'Anquetil et fit un rapport fidèle
des meurtres et des carnages de cette nuit épouvantable.
Hélas! sa franchise ne lui servit de rien, et elle
fut conduite à l'hôpital! C'est une chose horrible à
penser! »
A cet endroit de son récit, le petit frère se mit la tête dans ses mains et pleura de nouveau.
La nuit était venue. Je craignais de manquer le rendez-vous. Tirant le petit frère hors du fossé où
il était abîmé, je le mis debout et le priai de poursuivre
son récit en m'accompagnant sur la route de
Saint-Germain, jusqu'au rond-point des Bergères. Il
m'obéit volontiers, et marchant tristement à mon
côté, il me pria de l'aider à démêler le fil brouillé
de ses idées. Je le replaçai au point où les sergents
me venaient prendre à la rôtisserie.
-- Ne vous trouvant pas, reprit-il, ils voulaient emmener votre père à votre place. Maître Léonard
prétendait ne point savoir où vous étiez caché.
Madame votre mère disait de même, et elle en faisait
de grands serments. Que Dieu lui pardonne, monsieur
Jacques! car elle se parjurait évidemment. Les
sergents commençaient à se fâcher. Votre père leur
fit entendre raison en les menant boire. Et ils se
quittèrent assez bons amis. Pendant ce temps, votre
mère m'alla quérir aux Trois-Pucelles, où je quêtais
selon les saintes règles de mon ordre. Elle me dépêcha

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222 LA ROTISSERIE
vers vous pour vous avertir de fuir sans retard,
de peur que le lieutenant de police ne découvre bientôt
la maison où vous logez.
En écoutant ces tristes nouvelles, je hâtais le pas, et nous avions déjà passé le pont de Neuilly.
Sur la côte assez rude, qui monte au rond-point dont nous voyions déjà les ormes, le petit frère continua
de parler d'une voix expirante.
-- Madame votre mère, dit-il, m'a expressément recommandé de vous avertir du péril qui vous menace
et elle m'a remis pour vous un petit sac que j'ai
caché sous ma robe. Je ne l'y retrouve plus, ajouta-
t-il après s'être tâté dans tous les sens. Et comment
aussi voulez-vous que je trouve rien après avoir perdu
Catherine ? Elle était dévote à saint François, et très
aumônière. Et pourtant ils l'ont traitée comme une
fille perdue, et ils vont lui raser la tête, et c'est une
chose affreuse à penser qu'elle deviendra semblable
aux poupées des modistes et qu'elle sera embarquée
dans cet état pour l'Amérique, où elle risquera de
mourir de la fièvre et d'être mangée par les sauvages
anthropophages.
Il achevait ce discours en soupirant quand nous parvînmes au rond-point. A notre gauche, l'auberge
du Cheval-Rouge élevait au-dessus d'une double rangée
d'ormeaux son toit d'ardoises et ses lucarnes
armées de poulies, et l'on apercevait sous le feuillage
la porte charretière, grande ouverte.
Je ralentis le pas, et le petit frère se laissa choir au pied d'un arbre.
-- Frère Ange, lui dis-je, vous me parliez d'un sachet que ma bonne mère vous avait prié de me remettre.

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DE LA REINE PEDAUQUE 223
-- Elle m'en pria, en effet, répondit le petit frère, et j'ai si bien serré ce sac que je ne sais où je l'ai
mis; mais sachez bien, monsieur Jacques, que je
ne l'ai pu perdre que par excès de précautions.
Je l'assurai vivement qu'il ne l'avait point perdu et que, s'il ne le retrouvait tout de suite, je l'aiderais
moi-même à le chercher.
Le ton de mes paroles lui fut sensible, car il tira, avec de grands soupirs, de dessous son froc, un petit
sac d'indienne qu'il me tendit à regret. J'y trouvai
un écu de six livres et une médaille de la Vierge
noire de Chartres, que je baisai en versant des larmes
d'attendrissement et de repentir. Cependant le petit
frère faisait sortir de toutes ses poches des paquets
d'images coloriées et de prières ornées de vignettes
grossières. Il en choisit deux ou trois qu'il m'offrit
préférablement aux autres, comme les plus utiles, à
son avis, pour les pèlerins et voyageurs, et pour toutes
les personnes errantes.
-- Elles sont bénites, me dit-il, et efficaces dans le danger de mort ou de maladie, tant par récitation
orale que par attouchement et application sur la peau.
Je vous les donne, monsieur Jacques, pour l'amour
de Dieu. Souvenez-vous de me faire quelque aumône.
N'oubliez pas que je mendie au nom du bon saint
François. Il vous protégera sans faute, si vous assistez
son fils le plus indigne, que je suis précisément.
Tandis qu'il parlait de la sorte, je vis, aux clartés mourantes du jour, une berline à quatre chevaux
sortir par la porte charretière du Cheval-Rouge et venir
se ranger avec force claquements de fouets et piaffements
de chevaux sur la chaussée, tout près de l'arbre

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224 LA ROTISSERIE
sous lequel frère Ange était assis. J'observai alors que
ce n'était pas précisément une berline, mais une
grande voiture à quatre places, avec un coupé assez
petit sur le devant. Je la considérais depuis une minute
ou deux, quand je vis, gravissant la côte, M. d'Anquetil
accompagné de Jahel, en cornette, avec des
paquets sous son manteau, et suivi de M. Coignard,
chargé de cinq ou six bouquins enveloppés dans une
vieille thèse. A leur venue, les postillons abaissèrent
les deux marchepieds et ma belle maîtresse, ramassant
ses jupes en ballon, se hissa dans le coupé,
poussée d'en bas par M. d'Anquetil.
A ce spectacle, je m'élançai, je m'écriai : -- Arrêtez, Jahel! Arrêtez, monsieur! Mais le séducteur n'en poussait que plus fort la perfide, dont la rondeur charmante disparut bientôt.
Puis, s'apprêtant à la rejoindre, un pied sur le marchepied,
il me regarda avec surprise :
-- Ah! monsieur Tournebroche! vous voulez donc me prendre toutes mes maîtresses! Jahel après Catherine!
C'est une gageure.
Mais je ne l'entendais pas, et j'appelai encore Jahel, tandis que frère Ange, s'étant levé de dessous
son orme et s'allant planter contre la portière, offrait
à M. d'Anquetil des images de saint Roch, l'oraison
à réciter pendant qu'on ferre les chevaux, la prière
contre le mal des ardents, et demandait la charité
d'une voix lamentable.
Je serais resté là toute la nuit, appelant Jahel, si mon bon maître ne m'eût tiré à lui, et poussé dans
la grande caisse de la voiture, où il entra après moi.
Laissons-leur le coupé, me dit-il; et faisons
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DE LA REINE PEDAUQUE 225
route tous deux dans cette caisse spacieuse. Je vous
ai, Tournebroche, longtemps cherché, et, à ne vous
rien déguiser, nous partions sans vous, quand je vous
aperçus sous un arbre avec le capucin. Nous ne pouvions
tarder davantage, car M. de la Guéritaude
nous fait rechercher activement. Et il a le bras long;
il prête de l'argent au Roi.
La berline roulait déjà, et frère Ange, attaché à la portière, la main tendue, nous poursuivait en
mendiant.
Je m'abîmai dans les coussins. -- Hélas ! monsieur, m'écriai-je, vous m'aviez pourtant dit que Jahel était enfermée sous une triple serrure.
-- Mon fils, répondit mon bon maître, il ne fallait pas en avoir une confiance excessive, car les filles
se jouent des jaloux et de leurs cadenas. Et, quand
la porte est fermée, elles sautent par la fenêtre. Vous
n'avez pas l'idée, Tournebroche, mon enfant, de la
ruse des femmes. Les anciens en ont rapporté des
exemples admirables et vous en trouverez plusieurs
au livre d'Apulée, où ils sont semés comme du sel
dans le récit de la Métamorphose. Mais, où cette
ruse se fait mieux entendre, c'est dans un conte
arabe que M. Galland a fait nouvellement connaître
en Europe et que je vais vous dire :
» Schahriar, sultan de Tartarie, et son frère Schahzenan, se promenant un jour au bord de la mer, virent
s'élever soudain au-dessus des flots une colonne noire,
qui marcha vers le rivage. Ils reconnurent un Génie
de l'espèce la plus féroce, en forme de géant d'une
hauteur prodigieuse, et portant sur sa tête une caisse

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226 LA ROTISSERIE
de verre, fermée à quatre serrures de fer. Cette vue
les remplit d'une telle épouvante, qu'ils s'allèrent
cacher dans la fourche d'un arbre qui était proche.
Cependant le Génie mit pied sur le rivage avec la
caisse qu'il alla porter au pied de l'arbre où étaient
les deux princes. Puis, s'y étant lui-même couché, il
ne tarda pas à s'endormir. Ses jambes s'étendaient
jusqu'à la mer et son souffle agitait la terre et le ciel.
Tandis qu'il reposait si effroyablement, le couvercle
du coffre se souleva et il en sortit une dame d'une
taille majestueuse et d'une beauté parfaite. Elle leva
la tête...
A cet endroit, j'interrompis ce récit, que j'entendais à peine.
-- Ah! monsieur, m'écriai-je, que pensez-vous que Jahel et M. d'Anquetil se disent en ce moment, seuls
dans ce coupé ?
-- Je ne sais, répondit mon bon maître; c'est leur affaire et non la nôtre. Mais achevons ce conte
arabe, qui est plein de sens. Vous m'avez inconsidérément
interrompu, Tournebroche, au moment où
cette dame, levant la tête, découvrit les deux princes
dans l'arbre où ils s'étaient cachés. Elle leur fit signe
de venir et, voyant qu'ils hésitaient, partagés entre
l'envie de répondre à l'appel d'une si belle personne
et la peur d'approcher un géant si terrible,
elle leur dit d'un ton de voix bas, mais animé : «Descendez
tout de suite, ou j'éveille le Génie! » A son
air impérieux et résolu, ils comprirent que ce n'était
point là une vaine menace, et que le plus sûr comme
le plus agréable était encore de descendre. Ils le
firent avec toutes les précautions possibles pour ne

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DE LA REINE PEDAUQUE 227
pas éveiller le Génie. Lorsqu'ils furent en bas, la,
dame les prit par la main et, s'étant un peu éloignée
avec eux sous les arbres, elle leur fit entendre
clairement qu'elle était prête à se donner tout de
suite à l'un et à l'autre. Ils se prêtèrent de bonne
grâce à cette fantaisie et, comme ils étaient hommes
de coeur, la crainte ne gâta pas trop leur plaisir.
Après qu'elle eut obtenu d'eux ce qu'elle souhaitait,
ayant remarqué qu'ils avaient chacun une bague au
doigt, elle la leur demanda. Puis, retournant au
coffre où elle logeait, elle en tira un chapelet d'anneaux
qu'elle montra aux princes.
» -- Savez-vous, leur dit-elle, ce que signifient ces bagues enfilées? Ce sont celles de tous les hommes
pour qui j'ai eu les mêmes bontés que pour vous.
Il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptées, que
je garde en mémoire d'eux. Je vous ai demandé les
vôtres pour la même raison et afin d'avoir la centaine
accomplie.
» Voilà donc, continua-t-elle, cent amants que j'ai eus jusqu'à ce jour, malgré la vigilance et les soins
de ce vilain Génie, qui ne me quitte pas. Il a beau
m'enfermer dans cette caisse de verre et me tenir
cachée au fond de la mer, je le trompe autant qu'il
me plaît.
» Cet ingénieux apologue, ajouta mon bon maître, vous montre les femmes aussi rusées en Orient, où
elles sont recluses, que parmi les Européens, où elles
sont libres. Si l'une d'elles a formé un projet, il n'est
mari, amant, père, oncle, tuteur, qui en puissent
empêcher l'exécution. Vous ne devez donc pas être
surpris, mon fils, que tromper les soins de ce vieux

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228 LA ROTISSERIE
Mardochée n'ait été qu'un jeu pour cette Jahel qui
mêle, en son génie pervers, l'adresse de nos guilledines
à la perfidie orientale. Je la devine, mon fils,
aussi ardente au plaisir qu'avide d'or et d'argent, et
digne race d'Oollah et d'Oolibah.
» Elle est d'une beauté acide et mordante, dont je sens moi-même quelque peu l'atteinte, bien que
l'âge, les méditations sublimes et les misères d'une
vie agitée aient beaucoup amorti en moi le sentiment
des plaisirs charnels. A la peine que vous cause
le bon succès de son aventure avec M. d'Anquetil,
je démêle, mon fils, que vous ressentez bien plus
vivement que moi la dent acérée du désir, et que vous
êtes déchiré de jalousie. C'est pourquoi vous blâmez
une action, irrégulière à la vérité, et contraire aux
vulgaires convenances, mais indifférente en soi ou du
moins qui n'ajoute rien de considérable au mal universel.
Vous me condamnez au dedans de vous, d'y
avoir eu part, et vous croyez prendre l'intérêt des
moeurs, quand vous ne suivez que le mouvement de
vos passions. C'est ainsi, mon fils, que nous colorons
à nos yeux nos pires instincts. La morale humaine
n'a pas d'autre origine. Confessez pourtant qu'il eût
été dommage de laisser plus longtemps une si belle
fille à ce vieux lunatique. Concevez que M. d'Anquetil,
jeune et beau, est mieux assorti à une si
aimable personne, et résignez-vous à ce que vous ne
pouvez empêcher. Cette sagesse est difficile. Elle le
serait plus encore si on vous avait pris votre maîtresse.
Vous sentiriez alors des dents de fer vous
labourer la chair et votre esprit s'emplirait d'images
odieuses et précises. Cette considération, mon fils,

@

DE LA REINE PEDAUQUE 229
doit adoucir votre souffrance présente. Au reste, la
vie est pleine de travaux et de douleurs. C'est ce
qui nous fait concevoir une juste espérance de la
béatitude éternelle. »
Ainsi parlait mon bon maître, tandis que les ormes de la route royale fuyaient à nos côtés. Je me gardai
de lui répondre qu'il irritait mes chagrins en
voulant les adoucir et qu'il mettait, sans le savoir,
le doigt sur la plaie.
Notre premier relais fut à Juvisy où nous arrivâmes le matin par la pluie. En entrant dans l'auberge
de la poste, je trouvai Jahel au coin de la cheminée,
où cinq ou six poulets tournaient sur trois
broches. Elle se chauffait les pieds et laissait voir
un peu de ses bas de soie, qui étaient pour moi un
grand sujet de trouble, par l'idée de la jambe que
je me représentais exactement avec le grain de la
peau, le duvet et toutes sortes de circonstances frappantes.
M. d'Anquetil était accoudé au dossier de
la chaise où elle était assise, la joue dans la main.
Il l'appelait son âme et sa vie; il lui demandait si
elle n'avait pas faim; et, comme elle répondit qu'oui,
il sortit pour donner des ordres. Demeuré seul avec
l'infidèle, je la regardai dans les yeux, qui reflétaient
la flamme du foyer.
-- Ah! Jahel, m'écriai-je; je suis bien malheureux, vous m'avez trahi et vous ne m'aimez plus.
-- Qui vous dit que je ne vous aime plus ? répondit-elle en tournant vers moi un regard de velours
et de flamme.
-- Hélas! mademoiselle, il y paraît assez à votre conduite.

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230 LA ROTISSERIE
-- Eh quoi! Jacques, pouvez-vous m'envier le trousseau de toile de Hollande et la vaisselle godronnée
que ce gentilhomme me doit donner ? Je ne vous
demande qu'un peu de discrétion jusqu'à l'effet de
ses promesses, et vous verrez que je suis pour vous
telle que j'étais à la Croix-des-Sablons.
-- Hélas! Jahel, en attendant, mon rival jouira de vos faveurs.
-- Je sens, reprit-elle, que ce sera peu de chose, et que rien n'effacera le souvenir que vous m'avez
laissé. Ne vous tourmentez pas de ces bagatelles; elles
n'ont de prix que par l'idée que vous vous en
faites.
-- Oh! m'écriai-je, l'idée que je m'en fais est affreuse, et je crains de ne pouvoir survivre à votre
trahison.
Elle me regarda avec une sympathie moqueuse et me dit en souriant :
-- Croyez-moi, mon ami, nous n'en mourrons ni l'un ni l'autre. Songez, Jacques, qu'il me faut le
linge et la vaisselle. Soyez prudent; ne laissez rien
voir des sentiments qui vous agitent, et je vous promets
de récompenser plus tard votre discrétion.
Cette espérance adoucit un peu mes chagrins cuisants. L'hôtesse vint mettre sur la table la nappe
parfumée de lavande, les assiettes d'étain, les gobelets
et les pots. J'avais grand-faim, et quand M. d'Anquetil,
rentrant dans l'auberge avec l'abbé, nous
invita à manger un morceau, je pris volontiers ma
place entre Jahel et mon bon maître. Dans la peur
d'être poursuivis, nous repartîmes après avoir expédié
trois omelettes et deux petits poulets. On convint,

@

DE LA REINE PEDAUQUE 231
dans ce péril pressant, de brûler les étapes jusqu'à
Sens, où nous décidâmes de passer la nuit.
Je me faisais de cette nuit une idée horrible pensant qu'elle devait consommer la trahison de Jahel.
Et cette appréhension trop légitime me troublait au
point que je ne prêtais qu'une oreille distraite aux
discours de mon bon maître, à qui les moindres incidents
du voyage inspiraient des réflexions admirables.
Mes craintes n'étaient point vaines. Descendus à Sens, dans la méchante hôtellerie de l'Homme-Armé,
à peine y avions-nous soupé, que M. d'Anquetil
emmena Jahel dans sa chambre, qui se trouvait voisine
de la mienne, où je ne pus goûter un moment
de repos. Je me levai au petit jour et, fuyant cette
chambre détestée, je m'allai asseoir tristement sous
la porte charretière, parmi les postillons qui buvaient
du vin blanc en lutinant les servantes. J'y demeurai
deux ou trois heures à méditer mes chagrins. Déjà
la voiture était attelée, quand Jahel parut sous la
voûte, toute frileuse dans sa mante noire. Ne pouvant
soutenir sa vue, je détournai les yeux. Elle s'approcha
de moi, s'assit sur la borne où j'étais et me
dit avec douceur de ne point m'affliger, que ce dont
je me faisais un monstre était en réalité peu de chose,
qu'il fallait se faire une raison, que j'étais trop homme
d'esprit pour vouloir une femme à moi tout seul,
qu'en ce cas on prenait une ménagère sans esprit et
sans beauté, et qu'encore c'était une grande chance
à courir.
-- Il faut que je vous quitte, ajouta-t-elle. J'entends le pas de M. d'Anquetil dans l'escalier.
Et elle me donna un baiser sur la bouche, qu'elle

15
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232 LA ROTISSERIE
appuya et prolongea avec une volupté irritée par la
peur, car les bottes de son galant faisaient, près de
nous, craquer les montées de bois, et la joueuse y
risquait sa toile de Hollande et son pot à oille d'argent
godronné.
Le postillon baissa le marchepied du coupé, mais M. d'Anquetil demanda à Jahel s'il ne serait pas
plus plaisant de nous tenir tous ensemble dans la
grande caisse, et il ne m'échappa point que c'était
le premier effet de l'intimité qu'il venait d'avoir avec
Jahel, et qu'un plein contentement de tous ses désirs
lui rendait la solitude avec elle moins agréable. Mon
bon maître avait pris soin d'emprunter à la cave de
l'Homme-Armé cinq ou six bouteilles de vin blanc
qu'il aménagea sous les coussins et que nous bûmes
pour tromper les ennuis de la route.
Nous arrivâmes à midi à Joigny, qui est une assez jolie ville. Prévoyant que je viendrais à bout de mes
deniers avant la fin du voyage et ne pouvant souffrir
l'idée de laisser payer mon écot par M. d'Anquetil
sans y être réduit par la plus extrême nécessité,
je résolus de vendre une bague et un médaillon
que je tenais de ma mère, et je parcourus la ville à
la recherche d'un orfèvre. J'en découvris un sur la
grand'place, vis-à-vis de l'église, qui tenait boutique
de chaînes et de croix, à l'enseigne de la Bonne Foi.
Quel ne fut pas mon étonnement d'y trouver mon
bon maître qui, devant le comptoir, tirant d'un cornet
de papier cinq ou six petits diamants, que je
reconnus bien pour ceux que M. d'Astarac nous
avait montrés, demanda à l'orfèvre le prix qu'il pensait
donner de ces pierres!

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DE LA REINE PEDAUQUE 233
L'orfèvre les examina, puis observant l'abbé pardessus ses besicles :
Monsieur, lui dit-il, ces pierres seraient d'un grand prix si elles étaient véritables. Mais elles sont
fausses; et il n'est pas besoin de la pierre de touche
pour s'en assurer. Ce sont des perles de verre, bonnes
seulement pour donner à jouer aux enfants, à moins
qu'on ne les applique à la couronne d'une Notre-
Dame de village, où elles feront un bel effet.
Sur cette réponse, M. Coignard reprit ses diamants et tourna le dos à l'orfèvre. Dans ce mouvement il
m'aperçut et sembla assez confus de la rencontre. Je
conclus mon affaire en peu de temps et, retrouvant
mon bon maître au seuil de la porte, je lui représentai
le tort qu'il risquait de faire à ses compagnons
et à lui-même en dérobant des pierres qui,
pour son malheur, eussent pu être véritables.
-- Mon fils, me répondit-il, Dieu, pour me conserver innocent, a voulu qu'elles ne fussent qu'apparence
et faux semblant. Je vous avoue que j'eus tort
de les dérober. Vous m'en voyez au regret, et c'est
une page que je voudrais arracher au livre de ma
vie, dont quelques feuillets, pour tout dire, ne sont
point aussi nets et immaculés qu'il conviendrait. Je
sens vivement ce que ma conduite offre, à cet endroit,
de répréhensible. Mais l'homme ne doit pas trop
s'abattre quand il tombe en quelque faute; et c'est
ici le moment de me dire à moi-même avec un
illustre docteur : « Considérez votre grande fragilité,
dont vous ne faites que trop souvent l'épreuve dans
les moindres rencontres; et néanmoins c'est pour
votre salut que ces choses ou autres semblables vous

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234 LA ROTISSERIE
arrivent. Tout n'est pas perdu pour vous, si vous
vous trouvez souvent affligé et tenté rudement, et
si même vous succombez à la tentation. Vous êtes
homme et non pas Dieu; vous êtes de chair, et
non pas un ange. Comment pourriez-vous toujours
demeurer en un même état de vertu, puisque cette
fidélité a manqué aux anges dans le Ciel et au premier
homme dans le Paradis ? » Voilà, Tournebroche,
mon fils, les seuls entretiens spirituels et les
vrais soliloques qui conviennent à l'état présent de
mon âme. Mais ne serait-il point temps, après cette
malheureuse démarche, sur laquelle je n'insiste pas,
de retourner à notre auberge, pour y boire, en compagnie
des postillons, qui sont gens simples et de commerce
facile, une ou deux bouteilles de vin du
cru ?
Je me rangeai .à cet avis et nous regagnâmes l'hôtellerie de la poste où nous trouvâmes M. d'Anquetil,
qui, revenant comme nous de la ville, en
rapportait des cartes. Il joua au piquet avec mon
bon maître et, quand nous nous remîmes en route,
ils continuèrent tous deux de jouer dans la voiture.
Cette fureur de jeu, qui emportait mon rival, me
rendit quelque liberté auprès de Jahel, qui m'entretenait
plus volontiers depuis qu'elle était délaissée.
Je trouvais à ces entretiens une amère douceur. Lui
reprochant sa perfidie et son infidélité, je soulageais
mon chagrin par des plaintes, tantôt faibles, tantôt
violentes.
-- Hélas! Jahel! disais-je, le souvenir et l'image de nos tendresses, qui faisaient naguère mes plus
chères délices, me sont devenus un cruel tourment,

@

DE LA REINE PEDAUQUE 235
par l'idée que j'ai que vous êtes aujourd'hui avec un
autre ce que vous fûtes avec moi.
Elle répondait : -- Une femme n'est pas la même avec tout le monde.
Et quand je prolongeais excessivement les lamentations et les reproches, elle disait :
-- Je conçois que je vous ai fait du chagrin. Mais ce n'est pas une raison pour m'assassiner vingt fois
le jour de vos gémissements inutiles.
M. d'Anquetil, quand il perdait, était d'une humeur fâcheuse. Il molestait à tout propos Jahel qui, n'étant
point patiente, le menaçait d'écrire à son oncle
Mosaïde qu'il vînt la reprendre. Ces querelles me
donnaient d'abord quelque lueur de joie et d'espérance;
mais après qu'elles se furent plusieurs fois
renouvelées, je les vis naître, au contraire, avec inquiétude,
ayant reconnu qu'elles étaient suivies de réconciliations
impétueuses, qui éclataient soudainement
à mes oreilles en baisers, en susurrements et en soupirs
lascifs. M. d'Anquetil ne me souffrait qu'avec
peine. Il avait, au contraire, une vive tendresse pour
mon bon maître, qui la méritait par son humeur
égale et riante et par l'incomparable élégance de son
esprit. Ils jouaient et buvaient ensemble avec une
sympathie qui croissait chaque jour. Les genoux rapprochés
pour soutenir la tablette sur laquelle ils
abattaient leurs cartes, ils riaient, plaisantaient, se
faisaient des agaceries, et, bien qu'il leur arrivât
quelquefois de se jeter les cartes à la tête, en échangeant
des injures qui eussent fait rougir les forts du
port Saint-Nicolas et les bateliers du Mail, bien que

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236 LA ROTISSERIE
M. d'Anquetil jurât Dieu, la Vierge et les Saints
qu'il n'avait vu de sa vie, même au bout d'une corde,
plus vilain larron que l'abbé Coignard, on sentait
qu'il aimait chèrement mon bon maître, et c'était
plaisir de l'entendre un moment après s'écrier en
riant :
-- L'abbé, vous serez mon aumônier et vous ferez mon piquet. Il faudra aussi que vous soyez de nos
chasses. On cherchera jusqu'au fond du Perche un
cheval assez gros pour vous porter et l'on vous fera
un équipement de vénerie pareil à celui que j'ai vu
à l'évêque d'Uzès. Il est grand temps, au reste, de
vous habiller à neuf : car, sans reproche, l'abbé, votre
culotte ne vous tient plus au derrière.
Jahel aussi cédait au penchant irrésistible qui inclinait les âmes vers mon bon maître. Elle résolut de
réparer, autant qu'il était possible, le désordre de
sa toilette. Elle mit une de ses robes en pièces pour
raccommoder l'habit et les chausses de notre vénérable
ami, et lui fit cadeau d'un mouchoir de dentelle
pour en faire un rabat. Mon bon maître recevait
ces petits présents avec une dignité pleine de
grâce. J'eus lieu plusieurs fois de le remarquer : il
se montrait galant homme en parlant aux femmes.
Il leur témoignait un intérêt qui n'était jamais indiscret,
les louait avec la science d'un connaisseur, leur
donnait les conseils d'une longue expérience, répandait
sur elles l'indulgence infinie d'un coeur prêt à
pardonner toutes les faiblesses, et ne négligeait cependant
aucune occasion de leur faire entendre de
grandes et utiles vérités.
Parvenus le quatrième jour à Montbard, nous
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DE LA REINE PEDAUQUE 237
nous arrêtâmes sur une hauteur d'où l'on découvrait
toute la ville, dans un petit espace, comme si elle
était peinte sur toile par un habile ouvrier, soucieux
d'en marquer tous les détails.
-- Voyez, nous dit mon bon maître, ces murailles, ces tours, ces clochers, ces toits, qui sortent de la
verdure. C'est une ville, et, sans même chercher son
histoire et son nom, il nous convient d'y réfléchir,
comme au plus digne sujet de méditation qui puisse
nous être offert sur la face du monde. En effet, une
ville, quelle qu'elle soit, donne matière aux spéculations
de l'esprit. Les postillons nous disent que voici
Montbard. Ce lieu m'est inconnu. Néanmoins, je
ne crains pas d'affirmer, par analogie, que les gens
qui vivent là, nos semblables, sont égoïstes, lâches,
perfides, gourmands, libidineux; autrement, ils ne
seraient point des hommes et ne descendraient pas
de cet Adam, à la fois misérable et vénérable, en qui
tous nos instincts, jusqu'aux plus ignobles, ont leur
source auguste. Le seul point sur lequel on pourrait
hésiter est de savoir si ces gens-là sont plus portés
sur la nourriture que sur la reproduction. Encore le
doute n'est-il guère permis : un philosophe jugera
sainement que la faim est, pour ces malheureux, un
besoin plus pressant que l'amour. Dans ma verte jeunesse,
je croyais que l'animal humain était surtout
enclin à la conjonction des sexes. J'en jugeais par
moi. Mais, à les considérer en masse, nous voyons
que les hommes sont plus intéressés encore à conserver
la vie qu'à la donner. C'est la faim qui les gouverne;
au reste, comme il est inutile d'en disputer
ici, je dirai, si l'on veut, que la vie des mortels a

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238 LA ROTISSERIE
deux pôles, la faim et l'amour. Et c'est ici qu'il faut
ouvrir l'oreille et l'âme! Ces créatures féroces, qui
ne sont tendues qu'à s'entre-dévorer ou à s'entr'embrasser,
vivent ensemble, soumises à des lois qui les
gênent dans la satisfaction de cette double et fondamentale
concupiscence. Elles leur interdisent de
prendre le bien d'autrui par force ou par ruse, ce qui
est une contrainte insupportable, et de jouir de toutes
les femmes, en dépit de la naturelle envie qu'ils en
éprouvent, surtout s'ils ne les ont pas encore possédées,
car la curiosité excite le désir plus encore que
le souvenir du plaisir. D'où vient donc que, réunis
dans les villes, ils subissent des lois contraires à leurs
instincts ? On ne voit pas comment de telles lois ont
pu s'imposer. On dit que les hommes primitifs les
acceptèrent pour ne pas être inquiétés dans la possession
de leurs femmes et de leurs biens. Mais ils
trouvaient sans doute plus d'attrait aux biens et à
la femme d'autrui et l'idée de les prendre par violence
n'était pas pour les effrayer; ils avaient du
courage, n'ayant pas de réflexion. On n'imagine pas
des sauvages édictant des lois justes. C'est pourquoi
j'en cherche la source et l'origine non point dans
l'homme, mais hors de l'homme, et je crois qu'elles
viennent de Dieu, qui a formé de ses mains mystérieuses
non seulement la terre et l'eau, la plante et
l'animal, mais encore les peuples et les sociétés. Les
hommes n'ont fait que les altérer et les gâter. Ne
craignons pas de le reconnaître : la cité est d'institution
divine. D'où il résulte que tout gouvernement
doit être théocratique. Il serait nécessaire de rétablir
les lois humaines dans leur pureté primitive.

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DE LA REINE PEDAUQUE 239
» Un évêque fameux pour la part qu'il prit dans la déclaration de 1682, M. Bossuet, n'avait point
tort de vouloir tracer les règles de la politique d'après
les maximes de l'Ecriture, et, s'il y a échoué misérablement,
il n'en faut accuser que la faiblesse de
son génie, qui s'attacha platement à des exemples
tirés des Juges et des Rois, sans voir que Dieu, quand
il travaille en ce monde, se proportionne au temps
et à l'espace et sait faire la différence des Français
et des Israélites. La cité, rétablie sous son autorité
véritable et seule légitime, ne sera pas la cité de
Josué, de Saül et de David; ce sera plutôt la cité de
l'Evangile, la cité du pauvre, où l'artisan et la prostituée
ne seront plus humiliés par le pharisien. Oh!
messieurs! qu'il conviendrait de tirer de l'Ecriture
une politique plus belle et plus sainte que celle qui
en fut extraite péniblement par ce rocailleux et stérile
M. Bossuet ! Quelle cité, plus harmonieuse que
celle qu'Amphion éleva aux accords de sa lyre, se
construira sur les maximes de Jésus-Christ, le jour
où ses prêtres, n'étant plus vendus à l'Empereur et
aux rois, se manifesteront comme les vrais princes
du peuple ! »
A trois lieues environ de Montbard, un trait ayant cassé et les postillons manquant de corde pour le
raccommoder, comme cet endroit de la route est éloigné
de toute habitation, nous demeurâmes en détresse.
Mon bon maître et M. d'Anquetil tuèrent l'ennui
de ce repos forcé en jouant aux cartes avec cette
querelleuse sympathie dont ils s'étaient fait une habitude.
Pendant que le jeune seigneur s'étonnait que
son partenaire retournât le roi plus souvent que ne

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240 LA ROTISSERIE
le veut le calcul des probabilités, Jahel, assez émue,
me tira à part, et me demanda si je ne voyais pas
une voiture arrêtée derrière nous à un lacet de la
route. En regardant vers le point qu'elle m'indiquait,
j'aperçus en effet une espèce de calèche gothique,
d'une forme ridicule et bizarre.
-- Cette voiture, ajouta Jahel, s'est arrêtée en même temps que nous. C'est donc qu'elle nous suivait.
Je serais curieuse de distinguer les visages qui
voyagent dans cette machine. J'en ai de l'inquiétude.
N'est-elle point coiffée d'une capote étroite et haute ?
Elle ressemble à la voiture dans laquelle mon oncle
m'emmena, toute petite, à Paris, après avoir tué le
Portugais. Elle était restée, autant que je crois, dans
une remise du château des Sablons. Celle-ci me la
rappelle tout à fait, et c'est une horrible image, car
j'y vis mon oncle écumant de rage. Vous ne pouvez
concevoir, Jacques, à quel point il est violent. J'ai
moi-même éprouvé sa fureur le jour de mon départ.
Il m'enferma dans ma chambre en vomissant contre
M. l'abbé Coignard des injures épouvantables. Je
frémis en pensant à l'état où il dut être quand il
trouva ma chambre vide et mes draps encore attachés
à la fenêtre par où je m'échappai pour vous
joindre et fuir avec vous.
-- Jahel, vous voulez dire avec M. d'Anquetil. -- Que vous êtes pointilleux! Ne partions-nous pas tous ensemble? Mais cette calèche me donne de l'inquiétude,
tant elle ressemble à celle de mon oncle.
-- Soyez assurée, Jahel, que c'est la voiture de quelque bon Bourguignon qui va à ses affaires sans
songer à nous.

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DE LA REINE PEDAUQUE 241
-- Vous n'en savez rien, dit Jahel. J'ai peur. -- Vous ne pouvez craindre pourtant, mademoiselle, que votre oncle, dans l'état de décrépitude où
il est réduit, coure les routes à votre poursuite. Il
n'est occupé que de cabbale et rêveries hébraïques.
-- Vous ne le connaissez pas, me répondit-elle en soupirant. Il n'est occupé que de moi. Il m'aime
autant qu'il exècre le reste de l'univers. Il m'aime
d'une manière...
-- D'une manière ? -- De toutes les manières... Enfin il m'aime. -- Jahel, je frémis de vous entendre. Juste ciel! ce Mosaïde vous aimerait sans ce désintéressement
qui est si beau chez un vieillard et si convenable à
un oncle. Dites tout, Jahel!
-- Oh! vous le dites mieux que je ne saurais faire, Jacques.
-- J'en demeure stupide. A son âge, cela se peut- il ?
-- Mon ami, vous avez la peau blanche et l'âme à l'avenant. Tout vous étonne. C'est cette candeur
qui fait votre charme. On vous trompe pour peu
qu'on s'en donne la peine. On vous fait croire que
Mosaïde est âgé de cent trente ans, quand il n'en
a pas beaucoup plus de soixante, qu'il a vécu dans
la grande pyramide, tandis qu'en réalité il faisait
la banque à Lisbonne. Et il ne tenait qu'à moi de
passer à vos yeux pour une Salamandre.
-- Quoi, Jahel, dites-vous la vérité ? Votre oncle... -- Oui, et c'est le secret de sa jalousie. Il croit que l'abbé Coignard est son rival. Il le détesta d'instinct,
à première vue. Mais c'est bien autre chose

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242 LA ROTISSERIE
depuis qu'ayant surpris quelques mots de l'entretien
que ce bon abbé eut avec moi dans les épines, il le
doit haïr comme la cause de ma fuite et de mon
enlèvement. Car, enfin, j'ai été enlevée, mon ami,
et cela ne saurait manquer de me donner quelque
prix à vos yeux. Oh! j'ai été bien ingrate en quittant
un si bon oncle. Mais je ne pouvais plus endurer
l'esclavage où il me retenait. Et puis j'avais une
ardente envie de devenir riche, et il est bien naturel,
n'est-ce pas? de désirer de grands biens quand on
est jeune et jolie. Nous n'avons qu'une vie, et elle
est courte. On ne m'a pas appris, à moi, de beaux
mensonges sur l'immortalité de l'âme.
-- Hélas! Jahel, m'écriai-je dans une ardeur d'amour que me donnait sa dureté même, hélas! il
ne me manquait rien près de vous au château des
Sablons. Que vous y manquait-il, à vous, pour être
heureuse?
Elle me fit signe que M. d'Anquetil nous écoutait. Le trait était raccommodé et la berline prête à rouler
entre les coteaux de vignes.
Nous nous arrêtâmes à Nuits pour le souper et la couchée. Mon bon maître but une demi-douzaine de
bouteilles de vin du cru, qui échauffa merveilleusement
son éloquence. M. d'Anquetil lui rendit raison,
le verre à la main; mais, quant à lui tenir tête
dans la conversation, c'est ce dont ce gentilhomme
était bien incapable.
La chère avait été bonne; le gîte fut mauvais. M. l'abbé Coignard coucha dans la chambre basse,
sous l'escalier, en un lit de plume qu'il partagea
avec l'aubergiste et sa femme, et où ils pensèrent

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DE LA REINE PEDAUQUE 243
tous trois étouffer. M. d'Anquetil prit avec Jahel la
chambre haute où le lard et les oignons pendaient
aux solives. Je montai par une échelle au grenier,
et je m'étendis sur la paille. Ayant passé le fort de
mon sommeil, la lune, dont la lumière traversait les
fentes du toit, glissa un rayon entre mes cils et les
écarta à propos pour que je visse Jahel, en bonnet
de nuit, qui sortait de la trappe. Au cri que je poussai,
elle mit un doigt sur sa bouche.
-- Chut! me dit-elle, Maurice est ivre comme un portefaix et comme un marquis. Il dort ci-dessous
du sommeil de Noé.
-- Qui est-ce, Maurice? demandai-je en me frottant les yeux.
-- C'est Anquetil. Qui voulez-vous que ce soit? -- Personne. Mais je ne savais pas qu'il s'appelât Maurice.
-- Il n'y a pas longtemps que je le sais moi-même. Mais il importe.
-- Vous avez raison, Jahel, cela n'importe pas. Elle était en chemise et cette clarté de la lune s'égouttait comme du lait sur ses épaules nues. Elle
se coula à mon côté, m'appela des noms les plus
tendres et des noms les plus effroyablement grossiers
qui glissaient sur ses lèvres en suaves murmures. Puis
elle se tut et commença à me donner ces baisers
qu'elle savait et auprès desquels tous les embrassements
des autres femmes semblent insipides.
La contrainte et le silence augmentaient la tension furieuse de mes nerfs. La surprise, la joie d'une
revanche et, peut-être, une jalousie perverse, attisaient
mes désirs. L'élastique fermeté de sa chair et

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244 LA ROTISSERIE
la souple violence des mouvements dont elle m'enveloppait,
demandaient, promettaient et méritaient
les plus ardentes caresses. Nous connûmes, cette nuit-
là, des voluptés qui, par leur excès, confinaient à la
douleur.
En descendant, le matin, dans la cour de l'hôtellerie, j'y trouvai M. d'Anquetil qui me parut moins
odieux, maintenant que je le trompais. De son côté,
il semblait plus attiré vers moi qu'il ne l'avait été
depuis le commencement du voyage. Il me parla
avec familiarité, sympathie, confiance, me reprochant
seulement de montrer à Jahel peu d'égards et d'empressement,
et de ne pas lui rendre ces soins qu'un
honnête homme doit avoir pour toute femme.
-- Elle se plaint, dit-il, de votre incivilité. Prenez-y garde, cher Tournebroche; je serais fâché qu'il
y eût des difficultés entre elle et vous. C'est une jolie
fille, et qui m'aime à la folie.
La berline roulait depuis une heure quand Jahel,
ayant mis la tête à la portière, me dit :
-- La calèche a reparu. Je voudrais bien distinguer le visage des deux hommes qui y sont. Mais je
n'y puis parvenir.
Je lui répondis que, si loin, et dans la brume du matin, l'on ne pouvait rien voir.
Elle me répondit que sa vue était si perçante, qu'elle les distinguerait bien, malgré le brouillard
et l'espace, si c'était vraiment des visages.
-- Mais, ajouta-t-elle, ce ne sont pas des visages. -- Que voulez-vous donc que ce soit ? lui demandai-je, en éclatant de rire.
Elle me demanda à son tour quelle idée saugrenue
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DE LA REINE PEDAUQUE 245
m'était venue à l'esprit pour rire si sottement, et dit :
-- Ce n'est pas des visages, c'est des masques. Ces deux hommes nous poursuivent, et ils sont masqués.
J'avertis M. d'Anquetil qu'il semblait qu'on nous
suivît dans une vilaine calèche. Mais il me pria de
le laisser tranquille.
-- Quand les cent mille diables seraient à nos trousses, s'écria-t-il, je ne m'en inquiéterais pas, ayant
assez à faire à surveiller ce gros pendard d'abbé, qui
fait sauter la carte de façon subtile et me vole tout
mon argent. Même je ne serais pas surpris qu'en me
jetant cette vilaine calèche au travers de mon jeu,
Tournebroche, vous ne fussiez d'intelligence avec ce
vieux fripon. Une voiture ne peut-elle cheminer sur
la route sans vous donner d'émoi?
Jahel me dit tout bas : -- Je vous prédis, Jacques, que de cette calèche il nous arrivera malheur. J'en ai le pressentiment et
mes pressentiments ne m'ont jamais trompée.
-- Voulez-vous me faire croire que vous avez le don de prophétie ?
Elle me répondit gravement : -- Je l'ai. -- Quoi, vous êtes prophétesse! m'écriai-je en souriant. Voilà qui est étrange!
-- Vous vous moquez, me dit-elle, et vous doutez parce que vous n'avez jamais vu une prophétesse
de si près. Comment vouliez-vous qu'elles fussent
faites ?
-- Je croyais qu'il fallait qu'elles fussent vierges. -- Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle avec assurance.
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246 LA ROTISSERIE
La calèche ennemie avait disparu au tournant de la route. Mais l'inquiétude de Jahel avait, sans qu'il
l'avouât, gagné M. d'Anquetil qui donna l'ordre aux
postillons d'allonger le galop, promettant de leur
payer de bonnes guides.
Par un excès de soin, il fit passer à chacun d'eux une des bouteilles que l'abbé avait mises en réserve
au fond de la voiture.
Les postillons communiquèrent aux chevaux l'ardeur que ce vin leur donnait.
-- Vous pouvez vous rassurer, Jahel, dit-il; du train dont nous allons, cette antique calèche, traînée
par les chevaux de l'Apocalypse, ne nous rattrapera
pas.
-- Nous allons comme chats sur braise, dit l'abbé. -- Pourvu que cela dure! dit Jahel. Nous voyions à notre droite fuir les vignes en joualles sur les coteaux. A gauche, la Saône coulait
mollement. Nous passâmes, comme un ouragan,
devant le pont de Tournus. La ville s'élevait de l'autre
côté du fleuve, sur une colline couronnée par les
murs d'une abbaye fière comme une forteresse.
-- C'est, dit l'abbé, une de ces innombrables abbayes bénédictines qui sont semées comme des
joyaux sur la robe de la Gaule chrétienne. S'il avait
plu à Dieu que ma destinée fût conforme à mon
caractère, j'aurais coulé une vie obscure, gaie et
douce, dans une de ces maisons. Il n'est point d'ordre
que j'estime, pour la doctrine et pour les moeurs,
à l'égal des Bénédictins. Ils ont des bibliothèques
admirables. Heureux qui porte leur habit et suit leur
sainte règle! Soit par l'incommodité que j'éprouve

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DE LA REINE PEDAUQUE 247
présentement d'être rudement secoué par cette voiture,
qui ne manquera pas de verser bientôt dans
une des ornières dont cette route est profondément
creusée, soit plutôt par l'effet de mon âge, qui est
celui de la retraite et des graves pensées, je désire
plus ardemment que jamais m'asseoir devant une
table, dans quelque vénérable galerie, où des livres
nombreux et choisis soient assemblés en silence. Je
préfère leur entretien à celui des hommes, et mon
voeu le plus cher est d'attendre, dans le travail de
l'esprit, l'heure où Dieu me retirera de cette terre.
J'écrirais des histoires, et préférablement celle des
Romains au déclin de la République. Car elle est
pleine de grandes actions et d'enseignements. Je partagerais
mon zèle entre Cicéron, saint Jean Chrysostome
et Boèce, et ma vie modeste et fructueuse ressemblerait
au jardin du vieillard de Tarente.
» J'ai éprouvé diverses manières de vivre et j'estime que la meilleure est, s'adonnant à l'étude, d'assister
en paix aux vicissitudes des hommes, et de prolonger,
par le spectacle des siècles et des empires, la
brièveté de nos jours. Mais il y faut de la suite et de
la continuité. C'est ce qui m'a le plus manqué dans
mon existence. Si, comme je l'espère, je parviens à
me tirer du mauvais pas où je suis, je m'efforcerai
de trouver un asile honorable et sûr dans quelque
docte abbaye, où les bonnes lettres soient en honneur
et vigueur. Je m'y vois déjà, goûtant la paix illustre
de la science. Si je pouvais recevoir ce bon office
des Sylphes assistants, dont parle ce vieux fou d'Astarac
et qui apparaissent, dit-on, quand on les invoque
par le nom cabbalistique d'AGLA... »

16
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248 LA ROTISSERIE
Au moment où mon bon maître prononçait ce mot, un choc soudain nous abîma tous quatre sous une
pluie de verre, dans une telle confusion que je me
sentis tout à coup aveuglé et suffoqué sous les jupes
de Jahel, tandis que M. Coignard accusait d'une
voix étouffée l'épée de M. d'Anquetil de lui avoir
cassé le reste de ses dents et que, sur ma tête, Jahel
poussait des cris à déchirer tout l'air des vallées bourguignonnes.
Cependant M. d'Anquetil promettait, en
style de corps de garde, aux postillons de les faire
pendre. Quand je parvins à me dégager, il avait déjà
sauté à travers une glace brisée. Nous le suivîmes,
mon bon maître et moi, par la même voie, puis tous
trois, nous tirâmes Jahel de la caisse renversée. Elle
n'avait point de mal et son premier soin fut de rajuster
sa coiffure.
-- Grâce au ciel! dit mon bon maître, j'en suis quitte pour une dent, encore n'était-elle ni intacte
ni blanche. Le temps, en l'offensant, en avait préparé
la perte.
M. d'Anquetil, les jambes écartées et les poings sur la hanche, examinait la berline culbutée.
-- Les coquins, dit-il, l'ont mise dans un bel état. Si l'on relève les chevaux, elle tombe en cannelle.
L'abbé, elle n'est plus bonne qu'à jouer aux jonchets.
Les chevaux, abattus les uns sur les autres, s'entre- frappaient de leurs sabots. Dans un amas confus de
croupes, de crinières, de cuisses et de ventres fumants,
un des postillons était enseveli, les bottes en l'air.
L'autre crachait le sang dans le fossé où il avait été
jeté. Et M. d'Anquetil leur criait :

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DE LA REINE PEDAUQUE 249
-- Drôles! Je ne sais ce qui me retient de vous passer mon épée à travers le corps!
-- Monsieur, dit l'abbé, ne conviendrait-il pas, d'abord, de tirer ce pauvre homme du milieu de ces
chevaux où il est enseveli ?
Nous nous mîmes tous à la besogne et, quand les chevaux furent dételés et relevés, nous reconnûmes
l'étendue du dommage. Il se trouva un ressort rompu,
une roue cassée et un cheval boiteux.
-- Faites venir un charron, dit M. d'Anquetil aux postillons, et que tout soit prêt dans une heure!
-- Il n'y a pas de charron ici, répondirent les postillons.
-- Un maréchal. -- Il n'y a pas de maréchal. -- Un sellier. -- Il n'y a pas de sellier. Nous regardâmes autour de nous. Au couchant, les coteaux de vignes jetaient jusqu'à l'horizon leurs
longs plis paisibles. Sur la hauteur, un toit fumait
près d'un clocher. De l'autre côté, la Saône, voilée
de brumes légères, effaçait lentement le sillage du
coche d'eau qui venait de passer. Les ombres des
peupliers s'allongeaient sur la berge. Un cri aigu
d'oiseau perçait le vaste silence.
-- Où sommes-nous ? demanda M. d'Anquetil. -- A deux bonnes lieues de Tournus, répondit en crachant le sang, le postillon qui était tombé
dans le fossé et, pour le moins, à quatre de Mâcon.
Et, levant le bras vers le toit qui fumait sur le coteau :

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250 LA ROTISSERIE
-- Là-haut, ce village doit être Vallars. Il est de peu de ressource.
-- Le tonnerre de Dieu vous crève ! dit M. d'Anquetil. Tandis que les chevaux groupés se mordillaient le cou, nous nous rapprochâmes de la voiture, tristement
couchée sur le flanc.
Le petit postillon qui avait été retiré des entrailles des chevaux dit :
-- Pour ce qui est du ressort, on y pourra remédier par une forte pièce de bois appliquée à la soupente.
La voiture en sera seulement un peu plus
rude. Mais il y a la roue cassée! Et le pis est que mon
chapeau est là-dessous.
-- Je me fous de ton chapeau, dit M. d'Anquetil. -- Votre Seigneurie ne sait peut-être pas qu'il était tout neuf; dit le petit postillon,
-- Et les glaces qui sont brisées! soupira Jahel, assise sur son porte-manteau, au bord de la route.
-- Si ce n'était que des glaces, dit mon bon maître, on y saurait suppléer en baissant les stores, mais les
bouteilles doivent être précisément dans le même
état que les glaces. C'est ce dont il faut que je m'assure
dès que la berline sera debout. Je suis mêmement en
peine de mon Boèce, que j'ai laissé sous les coussins
avec quelques autres bons ouvrages.
-- Il n'importe! dit M. d'Anquetil. J'ai les cartes dans la poche de ma veste. Mais ne souperons-nous
pas ?
-- J'y songeais, dit l'abbé. Ce n'est pas en vain que Dieu a donné à l'homme, pour son usage, les
animaux qui peuplent la terre, le ciel et l'eau. Je

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DE LA REINE PEDAUQUE 251
suis très excellent pêcheur à la ligne, le soin d'épier
les poissons convient particulièrement à mon esprit
méditatif, et l'Orne m'a vu tenant la ligne insidieuse
et méditant les vérités éternelles. N'ayez point d'inquiétude
sur votre souper. Si mademoiselle Jahel
veut bien me donner une des épingles qui soutiennent
ses ajustements, j'en aurai bientôt fait un hameçon,
pour pêcher dans la rivière, et je me flatte de
vous rapporter avant la nuit deux ou trois carpillons
que nous ferons griller sur un feu de broussailles.
-- Je vois bien, dit Jahel, que nous sommes réduits à l'état sauvage. Mais je ne vous puis donner une
épingle, l'abbé, sans que vous me donniez quelque
chose en échange; autrement notre amitié risquerait
d'être rompue. Et c'est ce que je ne veux pas.
-- Je ferai donc, dit mon bon maître, un marché avantageux. Je vous payerai votre épingle d'un baiser,
mademoiselle.
Et, aussitôt, prenant l'épingle, il posa ses lèvres sur les joues de Jahel, avec une politesse, une grâce
et une décence inconcevables.
Après avoir perdu beaucoup de temps, on prit le parti le plus raisonnable. On envoya le grand postillon,
qui ne crachait plus le sang, à Tournus, avec
un cheval, pour ramener un charron, tandis que son
camarade allumerait du feu dans un abri; car le
temps devenait frais et le vent s'élevait.
Nous avisâmes sur la route, à cent pas en avant du lieu de notre chute, une montagne de pierre
tendre, dont le pied était creusé en plusieurs endroits.
C'est dans un de ces creux que nous résolûmes d'attendre,
en nous chauffant, le retour du postillon

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252 LA ROTISSERIE
envoyé en courrier à Tournus. Le second postillon
attacha les trois chevaux qui nous restaient, dont un
boiteux, au tronc d'un arbre, près de notre caverne.
L'abbé, qui avait réussi à faire une ligne avec des
branches de saule, une ficelle, un bouchon et une
épingle, s'en alla pêcher, autant par inclination philosophique
et méditative que dans le dessein de nous
rapporter du poisson. M. d'Anquetil, demeurant
avec Jahel et moi dans la grotte, nous proposa une
partie d'hombre, qui se joue à trois, et qui, disait-il,
étant espagnole, convenait à d'aussi aventureux personnages
que nous étions pour lors. Et il est vrai que,
dans cette carrière, à la nuit tombante, sur une route
déserte, notre petite troupe n'eût pas paru indigne
de figurer dans quelqu'une de ces rencontres de Don
Quigeot ou don Quichotte, dont s'amusent les servantes.
Nous jouâmes donc à l'hombre. C'est un jeu
qui veut de la gravité. J'y fis beaucoup de fautes et
mon impatient partenaire commençait à se fâcher,
quand le visage noble et riant de mon bon maître
nous apparut à la clarté du feu. Dénouant son mouchoir,
M. l'abbé Coignard en tira quatre ou cinq
petits poissons qu'il ouvrit avec son couteau orné de
l'image du feu Roi, en empereur romain, sur une
colonne triomphale, et qu'il vida aussi facilement que
s'il n'avait jamais vécu que parmi les poissardes de
la halle, tant il excellait dans ses moindres entreprises,
comme dans les plus considérables. En arrangeant
ce fretin sur la cendre :
- Je vous confierai, nous dit-il, que, suivant la
rivière en aval, à la recherche d'une berge favorable
à la pêche, j'ai aperçu la calèche apocalyptique qui

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DE LA REINE PEDAUQUE 253
effraye Mlle Jahel. Elle s'est arrêtée à quelque distance
en arrière de notre berline. Vous l'avez dû
voir passer ici, tandis que je pêchais dans la rivière,
et l'âme de mademoiselle en dut être bien soulagée.
-- Nous ne l'avons pas vue, dit Jahel. -- Il faut donc, reprit l'abbé, qu'elle se soit remise en route quand la nuit était déjà noire. Et du moins
vous l'avez entendue.
-- Nous ne l'avons pas entendue, dit Jahel. -- C'est donc, fit l'abbé, que cette nuit est aveugle et sourde. Car il n'est pas croyable que cette calèche,
dont point une roue n'était rompue ni un cheval
boiteux, soit restée sur la route. Qu'y ferait-elle?
-- Oui, qu'y ferait-elle ? dit Jahel. -- Ce souper, dit mon bon maître, rappelle en sa simplicité ces repas de la Bible où le pieux voyageur
partageait, au bord du fleuve, avec un ange, les poissons
du Tigre. Mais nous manquons de pain, de sel
et de vin. Je vais tenter de tirer de la berline les
provisions qui y sont renfermées et voir si, de fortune,
quelque bouteille ne s'y serait point conservée
intacte. Car il est telle occasion où le verre ne se brise
point sous le choc qui a rompu l'acier. Tournebroche,
mon fils, donnez-moi, s'il vous plaît, votre briquet;
et vous, mademoiselle, ne manquez point de retourner
les poissons. Je reviendrai tout de suite.
Il partit. Son pas un peu lourd s'amortit peu à peu sur la terre de la route, et bientôt nous n'entendîmes
plus rien.
-- Cette nuit, dit M. d'Anquetil, me rappelle celle qui précéda la bataille de Parme. Car vous n'ignorez
pas que j'ai servi sous Villars et fait la guerre de

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254 LA ROTISSERIE
Succession. J'étais parmi les éclaireurs. Nous ne
voyions rien. C'est une des grandes finesses de la
guerre. On envoie pour reconnaître l'ennemi des
gens qui reviennent sans avoir rien reconnu, ni
connu. Mais on en fait des rapports, après la bataille,
et c'est là que triomphent les tacticiens. Donc, à
neuf heures du soir, je fus envoyé en éclaireur avec
douze maistres...
Et il nous conta la guerre de Succession et ses amours en Italie; son récit dura bien un quart
d'heure, après quoi il s'écria :
-- Ce pendard d'abbé ne revient pas. Je gage qu'il boit là-bas tout le vin qui restait dans le coffre.
Songeant alors que mon bon maître pouvait être embarrassé, je me levai pour aller à son aide. La
nuit était sans lune, et, tandis que le ciel resplendissait
d'étoiles, la terre restait dans une obscurité que
mes yeux, éblouis par l'éclat de la flamme, ne pouvaient
percer.
Ayant fait sur la route cinquante pas au plus, j'entendis devant moi un cri terrible, qui ne semblait
pas sortir d'une poitrine humaine, un cri autre que
les cris déjà entendus, qui me glaça d'horreur. Je
courus dans la direction d'où venait cette clameur
de mortelle détresse. Mais la peur et l'ombre amollissaient
mes pas. Parvenu enfin à l'endroit où la voiture
gisait informe et grandie par la nuit, je trouvai
mon bon maître assis au bord du fossé, plié en deux.
Je ne pouvais distinguer son visage. Je lui demandai
en tremblant :
-- Qu'avez-vous ? Pourquoi avez-vous crié ? -- Oui, pourquoi ai-je crié? dit-il d'une voix altérée,
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DE LA REINE PEDAUQUE 255
d'une voix nouvelle. Je ne savais pas que j'eusse
crié. Tournebroche, n'avez-vous pas vu un homme ?
Il m'a heurté dans l'ombre assez rudement. Il m'a
donné un coup de poing.
-- Venez, lui dis-je, levez-vous, mon bon maître. S'étant soulevé, il retomba lourdement à terre. Je m'efforçai de le relever, et mes mains se mouillèrent en touchant sa poitrine.
-- Vous saignez ? -- Je saigne ? Je suis un homme mort. Il m'a assassiné. J'ai cru d'abord que ce n'était qu'un coup fort
rude. Mais c'est une blessure dont je sens que je
ne reviendrai pas.
-- Qui vous a frappé, mon bon maître? -- C'est le juif. Je ne l'ai pas vu, mais je sais que c'est lui. Comment puis-je savoir que c'est lui,
puisque je ne l'ai pas vu? Oui, comment cela? Que
de choses étranges! C'est incroyable, n'est-ce pas,
Tournebroche ? J'ai dans la bouche le goût de la
mort, qui ne se peut définir... Il le fallait, mon Dieu!
Mais pourquoi ici plutôt que là? Voilà le mystère!
Adjutorium nostrum in nomine Domini... Domine, exaudi
orationem meam...
Il pria quelque temps à voix basse, puis : -- Tournebroche! mon fils, me dit-il, prenez les deux bouteilles que j'ai tirées de la soupente et mises
ci-contre. Je n'en puis plus. Tournebroche, où croyez-
vous que soit la blessure? C'est dans le dos que je
souffre le plus, et il me semble que la vie me coule
le long des mollets. Mes esprits s'en vont.
En murmurant ces mots, il s'évanouit doucement dans mes bras. J'essayai de l'emporter, mais je n'eus

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256 LA ROTISSERIE
que la force de l'étendre sur la route. Sa chemise
ouverte, je trouvai la blessure; elle était à la poitrine,
petite et saignant peu. Je déchirai mes manchettes
et en appliquai les lambeaux sur la plaie; j'appelai,
je criai à l'aide. Bientôt je crus entendre qu'on venait
à mon secours du côté de Tournus, et je reconnus
M. d'Astarac. Si inattendue que fût cette rencontre,
je n'en eus pas même de surprise, abîmé que j'étais
par la douleur de tenir le meilleur des maîtres expirant
dans mes bras.
-- Qu'est cela, mon fils ? demanda l'alchimiste. -- Venez à mon secours, monsieur, lui répondis- je. L'abbé Coignard se meurt. Mosaïde l'a assassiné.
-- Il est vrai, reprit M. d'Astarac, que Mosaïde est venu ici dans une vieille calèche à la poursuite
de sa nièce, et que je l'ai accompagné pour vous
exhorter, mon fils, à reprendre votre emploi dans
ma maison. Depuis hier nous serrions d'assez près
votre berline, que nous avons vue tout à l'heure s'abîmer
dans une ornière. A ce moment, Mosaïde est
descendu de la calèche, et, soit qu'il ait fait un tour
de promenade, soit plutôt qu'il lui ait plu de se rendre
invisible comme il en a le pouvoir, je ne l'ai point
revu. Il est possible qu'il se soit déjà montré à sa
nièce pour la maudire; car tel était son dessein. Mais
il n'a pas assassiné l'abbé Coignard. Ce sont les
Elfes, mon fils, qui ont tué votre maître, pour le
punir d'avoir révélé leurs secrets. Rien n'est plus
certain.
-- Ah! monsieur, m'écriai-je, qu'importe que ce soit le juif ou les Elfes; il faut le secourir.
-- Mon fils, il importe beaucoup, au contraire,
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DE LA REINE PEDAUQUE 257
répliqua M. d'Astarac. Car, s'il avait été frappé d'une
main humaine, il me serait facile de le guérir par
opération magique, tandis que, s'étant attiré l'inimitié
des Elfes, il ne saurait échapper à leur vengeance
infaillible.
Comme il achevait ces mots, M. d'Anquetil et Jahel, attirés par mes cris, approchaient avec le postillon
qui portait une lanterne.
-- Quoi, dit Jahel, M. Coignard se trouve mal ? Et, s'étant agenouillée près de mon bon maître, elle lui souleva la tête et lui fit respirer des sels.
-- Mademoiselle, lui dis-je, vous avez causé sa perte. Sa mort est la vengeance de votre enlèvement.
C'est Mosaïde qui l'a tué.
Elle leva de dessus mon bon maître son visage pâle d'horreur et brillant de larmes.
-- Croyez-vous aussi, me dit-elle, qu'il soit si facile d'être jolie fille sans causer de malheurs?
-- Hélas! répondis-je, ce que vous dites là n'est que trop vrai. Mais nous avons perdu le meilleur
des hommes.
A ce moment, M. l'abbé Coignard poussa un profond soupir, rouvrit des yeux blancs, demanda
son livre de Boèce et retomba en défaillance.
Le postillon fut d'avis de porter le blessé au village de Vallars, situé à une demi-lieue sur la
côte.
-- Je vais, dit-il, chercher le plus doux des trois chevaux qui nous restent. Nous y attacherons solidement
ce pauvre homme et nous le mènerons au petit
pas. Je le crois bien malade. Il a toute la mine d'un
courrier qui fut assassiné à la Saint-Michel, sur cette

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258 LA ROTISSERIE
route, à quatre postes d'ici, proche Senecy, où j'ai
ma promise. Ce pauvre diable battait de la paupière
et faisait l'oeil blanc, comme une gueuse, sauf
votre respect, messieurs. Et votre abbé a fait de même,
quand mademoiselle lui a chatouillé le nez avec son
flacon. C'est mauvais signe pour un blessé; quant
aux filles, elles n'en meurent pas pour tourner de
l'oeil de cette façon. Vos Seigneuries le savent bien.
Et il y a de la distance, Dieu merci! de la petite
mort à la grande. Mais c'est le même tour d'oeil...
Demeurez, messieurs, je vais quérir le cheval.
-- Le rustre est plaisant, dit M. d'Anquetil, avec son oeil tourné et sa gueuse pâmée. J'ai vu en Italie
des soldats qui mouraient le regard fixe et les yeux
hors de la tête. Il n'y a pas de règles pour mourir
d'une blessure, même dans l'état militaire, où l'exactitude
est poussée à ses dernières limites. Mais veuillez,
Tournebroche, à défaut d'une personne mieux qualifiée,
me présenter à ce gentilhomme noir qui porte
des boutons de diamant à son habit et que je devine
être M. d'Astarac.
-- Ah! monsieur, répondis-je, tenez la présentation pour faite. Je n'ai de sentiment que pour assister
mon bon maître.
-- Soit! dit M. d'Anquetil. Et, s'approchant de M. d'Astarac : -- Monsieur, dit-il, je vous ai pris votre maîtresse; je suis prêt à vous en rendre raison.
-- Monsieur, répondit M. d'Astarac, je n'ai, grâce au ciel, de liaison avec aucune femme, et je ne sais
ce que vous voulez dire.
A ce moment, le postillon revint avec un cheval.
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DE LA REINE PEDAUQUE 259
Mon bon maître avait un peu repris ses sens. Nous
le soulevâmes tous quatre et nous parvînmes à grand'
peine à le placer sur le cheval où nous l'attachâmes.
Puis nous nous mîmes en marche. Je le soutenais
d'un côté; M. d'Anquetil le soutenait de l'autre. Le
postillon tirait la bride et portait la lanterne. Jahel
suivait en pleurant. M. d'Astarac avait regagné sa
calèche. Nous avancions doucement. Tout alla bien
tant que nous fûmes sur la route. Mais quand il nous
fallut gravir l'étroit sentier des vignes, mon bon
maître, glissant à tous les mouvements de la bête,
perdit le peu de forces qui lui restaient et s'évanouit
de nouveau. Nous jugeâmes expédient de le descendre
de sa monture et de le porter à bras. Le postillon
l'avait empoigné par les aisselles et je tenais les
jambes. La montée fut rude et je pensai m'abattre
plus de quatre fois, avec ma croix vivante, sur les
pierres du chemin. Enfin la pente s'adoucit. Nous
nous enfilâmes sur une petite route bordée de haies,
qui cheminait sur le coteau, et bientôt nous découvrîmes
sur notre gauche les premiers toits de Vallars.
A cette vue, nous déposâmes à terre notre malheureux
fardeau et nous nous arrêtâmes un moment pour
souffler. Puis, reprenant notre faix, nous poussâmes
jusqu'au village.
Une lueur rose s'élevait à l'orient au-dessus de l'horizon et l'étoile du matin s'éveillait dans le ciel
pâli. Les oiseaux se mirent à chanter; mon bon
maître poussa un soupir.
Jahel courait devant nous, heurtant aux portes, en quête d'un lit et d'un chirurgien. Chargés de
hottes et de paniers, des vignerons s'en allaient aux

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260 LA ROTISSERIE
vendanges. L'un d'eux dit à Jahel que Gaulard, sur
la place, logeait à pied et à cheval.
-- Quant au chirurgien Coquebert, ajouta-t-il, vous le voyez là-bas, sous le plat à barbe qui lui
sert d'enseigne. Il sort de sa maison pour aller à sa
vigne.
C'était un petit homme, très poli. Il nous dit qu'ayant depuis peu marié sa fille, il avait un lit
dans sa maison pour y mettre le blessé.
Sur son ordre, sa femme, grosse dame coiffée d'un bonnet blanc surmonté d'un chapeau de feutre, mit
des draps au lit, dans la chambre basse. Elle nous
aida à déshabiller M. l'abbé Coignard et à le coucher.
Puis elle s'en alla chercher le curé.
Cependant, M. Coquebert examinait la blessure.
-- Vous voyez, lui dis-je, qu'elle est petite et qu'elle saigne peu.
-- Cela n'est guère bon, répondit-il, et ne me plaît point, mon jeune monsieur. J'aime une blessure large
et qui saigne.
-- Je vois, lui dit M. d'Anquetil, que, pour un merlan et un seringueur de village, vous n'avez pas
le goût mauvais. Rien n'est pis que ces petites plaies
profondes qui n'ont l'air de rien. Parlez-moi d'une
belle entaille au visage. Cela fait plaisir à voir et
se guérit tout de suite. Mais sachez, bonhomme, que
ce blessé est mon chapelain et qu'il fait mon piquet.
Etes-vous homme à me le remettre sur pied, en dépit
de votre mine qui est plutôt celle d'un donneur de
clystères?
-- A votre service, répondit en s'inclinant le chirurgien-barbier. Mais je reboute aussi les membres

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DE LA REINE PEDAUQUE 261
rompus et je panse les plaies. Je vais examiner celle-
ci.
-- Faites vite, monsieur, lui dis-je. -- Patience! fit-il. Il faut d'abord la laver, et j'attends que l'eau chauffe dans la bouilloire.
Mon bon maître, qui s'était un peu ranimé, dit lentement, d'une voix assez forte
-- La lampe à la main, il visitera les recoins de Jérusalem, et ce qui était caché dans les ténèbres
sera mis au jour.
-- Que dites-vous, mon bon maître? -- Laissez, mon fils, répondit-il, je m'entretiens des sentiments propres à mon état.
-- L'eau est chaude, me dit le barbier. Tenez ce bassin près du lit. Je vais laver la plaie.
Tandis qu'il passait sur la poitrine de mon bon
maître une éponge imbibée d'eau tiède, le curé entra
dans la chambre avec Mme Coquebert. Il tenait à la
main un panier et des ciseaux.
-- Voilà donc ce pauvre homme, dit-il. J'allais à mes vignes, mais il faut soigner avant tout celles de
Jésus-Christ. Mon fils, ajouta-t-il en s'approchant de
lui, offrez votre mal à Notre-Seigneur. Peut-être
n'est-il pas si grand qu'on croit. Au demeurant, il
faut faire la volonté de Dieu.
Puis, se tournant vers le barbier -- Monsieur Coquebert, demanda-t-il, cela presse- t-il beaucoup, et puis-je aller à mon clos? Le blanc
peut attendre, il n'est pas mauvais qu'il vienne à
pourrir, et même un peu de pluie ne ferait que rendre
le vin plus abondant et meilleur. Mais il faut que le
rouge soit cueilli tout de suite.

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262 LA ROTISSERIE
-- Vous dites vrai, monsieur le curé, répondit Coquebert; j'ai dans ma vigne des grappes qui se
couvrent de moisissure et qui n'ont échappé au soleil
que pour périr à la pluie.
-- Hélas! dit le curé, l'humide et le sec sont les deux ennemis du vigneron.
-- Rien n'est plus vrai, dit le barbier, mais je vais explorer la blessure.
Ce disant, il mit de force un doigt dans la plaie.
-- Ah! bourreau! s'écria le patient. -- Souvenez-vous, dit le curé, que le Seigneur a pardonné à ses bourreaux.
-- Ils n'étaient point barbiers, dit l'abbé. -- Voilà un méchant mot, dit le curé. -- Il ne faut pas chicaner un mourant sur ses plaisanteries, dit mon bon maître. Mais je souffre cruellement :
cet homme m'a assassiné, et je meurs deux
fois. La première fois, c'était de la main d'un
juif.
-- Que veut-il dire? demanda le curé. -- Le mieux, monsieur le curé, dit le barbier, est de ne point s'en inquiéter. Il ne faut jamais vouloir
entendre les propos des malades. Ce ne sont que
rêveries.
-- Coquebert, dit le curé, vous ne parlez pas bien. Il faut entendre les malades en confession, et tel
chrétien, qui n'avait rien dit de bon dans sa vie,
prononce finalement les paroles qui lui ouvrent le
paradis.
-- Je ne parlais qu'au temporel, dit le barbier. -- Monsieur le curé, dis-je à mon tour, M. l'abbé Coignard, mon bon maître, ne déraisonne point, et

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DE LA REINE PEDAUQUE 263
il n'est que trop vrai qu'il a été assassiné par un
juif, nommé Mosaïde.
-- En ce cas, répondit le curé, il y doit voir une faveur spéciale de Dieu, qui voulut qu'il pérît par
la main d'un neveu de ceux qui crucifièrent son
Fils. La conduite de la Providence dans le monde
est toujours admirable. Monsieur Coquebert, puis-je
aller à mon clos ?
-- Vous y pouvez aller, monsieur le curé, répondit le barbier. La plaie n'est pas bonne; mais elle
n'est pas non plus telle qu'on en meure tout de suite.
C'est, monsieur le curé, une de ces blessures qui
jouent avec le malade comme le chat avec les souris,
et à ce jeu-là on peut gagner du temps.
-- Voilà qui est bien, dit M. le curé. Remercions Dieu, mon fils, de ce qu'il vous laisse la vie; mais
elle est précaire et transitoire. Il faut être toujours
prêt à la quitter.
Mon bon maître répondit gravement : -- Etre sur la terre comme n'y étant pas; posséder comme ne possédant pas, car la figure de ce
monde passe.
Reprenant ses ciseaux et son panier, M. le curé dit :
-- Mieux encore qu'à votre habit et à vos chausses, que je vois étendus sur cet escabeau, à vos propos,
mon fils, je connais que vous êtes d'église et menant
une sainte vie. Reçûtes-vous les ordres sacrés ?
-- Il est prêtre, dis-je, docteur en théologie et professeur d'éloquence.
-- Et de quel diocèse? demanda le curé. -- De Séez, en Normandie, suffragant de Rouen.
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264 LA ROTISSERIE
-- Insigne province ecclésiastique, dit M. le curé, mais qui le cède de beaucoup en antiquité et illustration
au diocèse de Reims, dont je suis prêtre.
Et il sortit. M. Jérôme Coignard passa paisiblement la journée. Jahel voulut rester la nuit auprès
du malade. Je quittai, vers onze heures de la soirée,
la maison de M. Coquebert et j'allai chercher un
gîte à l'auberge du sieur Gaulard. Je trouvai M. d'Astarac
sur la place, dont son ombre, au clair de lune,
barrait presque toute la surface. Il me mit la main
sur l'épaule comme il en avait l'habitude et me dit
avec sa gravité coutumière :
-- Il est temps que je vous rassure, mon fils; je n'ai accompagné Mosaïde que pour cela. Je vous
vois cruellement tourmenté par les Lutins. Ces petits
esprits de la terre vous ont assailli, abusé par toutes
sortes de fantasmagories, séduit par mille mensonges,
et finalement poussé à fuir ma maison.
-- Hélas! monsieur, répondis-je, il est vrai que j'ai quitté votre toit avec une apparente ingratitude
dont je vous demande pardon. Mais j'étais poursuivi
par les sergents, non par les Lutins. Et mon bon
maître est assassiné. Ce n'est pas une fantasmagorie.
-- N'en doutez point, reprit le grand homme, ce malheureux abbé a été frappé mortellement par les
Sylphes dont il avait révélé les secrets. Il a dérobé
dans une armoire quelques pierres qui sont l'ouvrage
de ces Sylphes et que ceux-ci avaient laissées imparfaites,
et bien différentes encore du diamant, quant
à l'éclat et à la pureté.
» C'est cette avidité et le nom d' Agla indiscrètement prononcé qui les a le plus fâchés. Or, sachez,

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DE LA REINE PEDAUQUE 265
mon fils, qu'il est impossible aux philosophes d'arrêter
la vengeance de ce peuple irascible. J'ai appris
par une voie surnaturelle, et aussi par le rapport de
Criton, le larcin sacrilège de M. Coignard, qui se
flattait insolemment de surprendre l'art par lequel
les Salamandres, les Sylphes et les Gnomes mûrissent
la rosée matinale et la changent insensiblement en
cristal et en diamant.
-- Hélas! monsieur, je vous assure qu'il n'y songeait point, et que c'est cet horrible Mosaïde qui l'a
frappé d'un coup de stylet sur la route.
Ces propos déplurent extrêmement à M. d'Astarac qui m'invita d'une façon pressante à n'en plus
tenir de semblables.
-- Mosaïde, ajouta-t-il, est assez bon cabbaliste pour atteindre ses ennemis sans se donner la peine
de courir après eux. Sachez, mon fils, que, s'il avait
voulu tuer M. Coignard, il l'eût fait aisément de sa
chambre, par opération magique. Je vois que vous
ignorez encore les premiers éléments de la science.
La vérité est que ce savant homme, instruit par le
fidèle Criton de la fuite de sa nièce, prit la poste pour
la rejoindre et la ramener au besoin dans sa maison.
Ce qu'il eût fait sans faute, pour peu qu'il eût
discerné dans l'âme de cette malheureuse quelque
lueur de regret et de repentir. Mais, la voyant toute
corrompue par la débauche, il préféra l'excommunier
et la maudire par les Globes, les Roues et les
Bêtes d' Elisée. C'est précisément ce qu'il vient de
faire à mes yeux, dans la calèche où il vit retiré,
pour ne point partager le lit et la table des chrétiens.

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266 LA ROTISSERIE
Je me taisais, étonné par de telles rêveries; mais cet homme extraordinaire me parla avec une éloquence
qui ne laissa point de me troubler.
-- Pourquoi, disait-il, ne vous laissez-vous pas éclairer des avis d'un philosophe ? Quelle sagesse,
mon fils, opposez-vous à la mienne ? Considérez que
la vôtre est moindre en quantité, sans différer en
essence. A vous ainsi qu'à moi la nature apparaît
comme une infinité de figures, qu'il faut reconnaître
et ordonner, et qui forment une suite d'hiéroglyphes.
Vous distinguez aisément plusieurs de ces signes auxquels
vous attachez un sens; mais vous êtes trop
enclin à vous contenter du vulgaire et littéral, et vous
ne cherchez pas assez l'idéal et le symbolique. Pourtant
le monde n'est concevable que comme symbole,
et tout ce qui se voit dans l'univers n'est qu'une écriture
imagée, que le vulgaire des hommes épelle sans
la comprendre. Craignez, mon fils, d'ânonner et de
braire cette langue universelle, à la manière des
savants qui remplissent les Académies. Mais plutôt
recevez de moi la clef de toute science.
Il s'arrêta un moment et reprit son discours d'un ton plus familier.
-- Vous êtes poursuivi, mon cher fils, par des ennemis moins terribles que les Sylphes. Et votre Salamandre
n'aura pas de peine à vous débarrasser des
Lutins, sitôt que vous lui demanderez de s'y employer.
Je vous répète que je ne suis venu ici, avec Mosaïde,
que pour vous donner ces bons avis et vous presser
de revenir chez moi continuer nos travaux. Je conçois
que vous veuillez assister jusqu'au bout votre malheureux
maître. Je vous en donne toute licence. Mais

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DE LA REINE PEDAUQUE 267
ne manquez pas de revenir ensuite dans ma maison.
Adieu! Je retourne cette nuit même à Paris, avec ce
grand Mosaïde, que vous avez si injustement soupçonné.
Je lui promis tout ce qu'il voulut et me traînai jusqu'à mon méchant lit d'auberge, où je tombai,
appesanti par la fatigue et la douleur.

@












L E lendemain, au petit jour, je retournai chez
le chirurgien et j'y retrouvai Jahel au chevet de mon bon maître, droite sur sa chaise de paille,
la tête enveloppée dans sa mante noire, attentive,
grave et docile comme une fille de charité. M. Coignard,
très rouge, sommeillait.
-- La nuit, me dit-elle à voix basse, n'a pas été bonne. Il a discouru, il a chanté, il m'a appelée
soeur Germaine et il m'a fait des propositions. Je n'en
suis pas offensée, mais cela prouve son trouble.
-- Hélas! m'écriai-je, si vous ne m'aviez pas trahi, Jahel, pour courir les routes avec ce gentilhomme,
mon bon maître ne serait pas dans ce lit, la poitrine
transpercée.
-- C'est bien le malheur de notre ami, répondit- elle, qui cause mes regrets cuisants. Car pour ce qui

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DE LA REINE PEDAUQUE 269
est du reste, ce n'est pas la peine d'y penser, et je
ne conçois pas, Jacques, que vous y songiez dans un
pareil moment.
-- J'y songe toujours, lui répondis-je. -- Moi, dit-elle, je n'y pense guère. Vous faites à vous seul, plus qu'aux trois quarts, les frais de votre
malheur.
-- Qu'entendez-vous par là, Jahel? -- J'entends, mon ami, que si j'y fournis l'étoffe, vous y mettez la broderie et que votre imagination
enrichit beaucoup trop la simple réalité. Je vous jure
qu'à l'heure qu'il est, je ne me rappelle pas moi-
même le quart de ce qui vous chagrine; et vous méditez
si obstinément sur ce sujet que votre rival vous
est plus présent qu'à moi-même. N'y pensez plus
et laissez-moi donner de la tisane à l'abbé qui se
réveille.
A ce moment, M. Coquebert s'approcha du lit avec sa trousse, fit un nouveau pansement, dit tout
haut que la blessure était en bonne voie de guérison.
Puis, me tirant à part :
-- Je puis vous assurer, monsieur, me dit-il, que ce bon abbé ne mourra pas du coup qu'il a reçu.
Mais à vrai dire, je crains qu'il ne réchappe pas
d'une pleurésie assez forte, causée par sa blessure.
Il est présentement travaillé d'une grosse fièvre. Mais
voici venir M. le curé.
Mon bon maître le reconnut fort bien, et lui demanda poliment comment il se portait.
-- Mieux que la vigne, répondit le curé. Car elle est toute gâtée de fleurebers et de vermines contre lesquels
le clergé de Dijon fit pourtant, cette année, une

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270 LA ROTISSERIE
belle procession avec croix et bannières. Mais il en
faudra faire une plus belle, l'année qui vient, et brûler
plus de cire. Il sera nécessaire aussi que l'official
excommunie à nouveau les mouches qui détruisent
les raisins.
-- Monsieur le curé, dit mon bon maître, on dit que vous lutinez les filles dans vos vignes. Fi! ce
n'est plus de votre âge. En ma jeunesse, j'étais, comme
vous, porté sur la créature. Mais le temps m'a beaucoup
amendé, et j'ai tantôt laissé passer une nonnain
sans lui rien dire. Vous en usez autrement avec
les donzelles et les bouteilles, monsieur le curé. Mais
vous faites plus mal encore de ne point dire les messes
qu'on vous a payées et de trafiquer des biens de
l'Eglise. Vous êtes bigame et simoniaque.
En entendant ces propos, M. le curé ressentait une surprise douloureuse; sa bouche demeurait
ouverte et ses joues tombaient tristement des deux
côtés de son large visage :
-- Quelles indignes offenses au caractère dont je suis revêtu! soupira-t-il enfin, les yeux au plancher.
Quels propos il tient, si près du tribunal de Dieu!
Oh! monsieur l'abbé, est-ce à vous de parler de la
sorte, vous qui menâtes une sainte vie et étudiâtes
dans tant de livres ?
Mon bon maître se souleva sur son coude. La fièvre lui rendait tristement et à contre-sens cet air
jovial que nous aimions à lui voir naguère.
-- Il est vrai, dit-il, que j'ai étudié les anciens auteurs. Mais il s'en faut que j'aie autant de lecture
que le deuxième vicaire de M. l'évêque de Séez.
Bien qu'il eût le dehors et le dedans d'un âne, il

@

DE LA REINE PEDAUQUE 271
fut plus grand liseur que moi, car il était bigle et,
guignant de l'oeil lisait deux pages à la fois. Qu'en
dis-tu, vilain fripon de curé, vieux galant qui cours
la guilledine au clair de lune ? Curé, ta bonne amie
est faite comme une sorcière. Elle a de la barbe au
menton : c'est la femme du chirurgien-barbier. Il
est amplement cocu, et c'est bien fait pour cet homunculus
dont toute la science médicale se hausse à
donner un clystère.
-- Seigneur Dieu! que dit-il? s'écria Mme Coquebert. Il faut qu'il ait le diable au corps.
-- J'ai entendu beaucoup de malades parler dans le délire, dit M. Coquebert, mais aucun ne tenait
d'aussi méchants propos.
-- Je découvre, dit le curé, que nous aurons plus de peine que je n'avais cru à conduire ce malade
vers une bonne fin. Il y a dans sa nature une âcre
humeur et des impuretés que je n'y avais pas d'abord
remarquées. Il tient des discours malséants à un
ecclésiastique et à un malade.
-- C'est l'effet de la fièvre, dit le chirurgien-barbier. -- Mais, reprit le curé, cette fièvre, si elle ne s'arrête, le pourrait conduire en enfer. Il vient de
manquer gravement à ce qu'on doit à un prêtre. Je
reviendrai toutefois l'exhorter demain, car je lui dois,
à l'exemple de Notre-Seigneur, une miséricorde infinie.
Mais de ce côté, je conçois de vives inquiétudes.
Le malheur veut qu'il y ait une fente à mon pressoir,
et tous les ouvriers sont aux vignes. Coquebert,
ne manquez point de dire un mot au charpentier,
et de m'appeler auprès de ce malade, si son état

@

272 LA ROTISSERIE
s'aggrave soudainement, Ce sont bien des soucis,
Coquebert!
Le jour suivant fut si bon pour M. Coignard, que nous en conçûmes l'espoir de le conserver. Il prit
un consommé et se souleva sur son lit. Il parlait à
chacun de nous avec sa grâce et sa douceur coutumières.
M. d'Anquetil, qui logeait chez Gaulard, le
vint voir et lui demanda assez indiscrètement de lui
faire son piquet. Mon bon maître promit en souriant
de le faire la semaine prochaine. Mais la fièvre
le reprit à la tombée du jour. Pâle, les yeux nageant
dans une terreur indicible, frissonnant et claquant
des dents :
-- Le voilà, cria-t-il, ce vieux youtre! C'est le fils que Judas Iscariote fit à une diablesse en forme de
chèvre. Mais il sera pendu au figuier paternel, et ses
entrailles se répandront à terre. Arrêtez-le... Il me
tue! J'ai froid !
Un moment après, rejetant ses couvertures, il se plaignit d'avoir trop chaud.
-- J'ai grand'soif, dit-il. Donnez-moi du vin! Et qu'il soit frais. Madame Coquebert, hâtez-vous de
l'aller mettre rafraîchir dans la fontaine, car la journée
promet d'être brûlante.
Nous étions à la nuit, et il brouillait les heures dans sa tête.
-- Faites vite, dit-il encore à Mme Coquebert; mais ne soyez pas aussi simple que le sonneur de la cathédrale
de Séez, qui, étant allé tirer du puits les bouteilles
qu'il y avait mises, aperçut son ombre dans
l'eau et se mit à crier : « Holà! messieurs, venez vite
m'aider. Car il y a là-bas des antipodes qui boiront

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DE LA REINE PEDAUQUE 273
notre vin, si nous n'y mettons bon ordre. »
-- Il est jovial, dit Mme Coquebert. Mais tantôt il a tenu sur moi des propos bien indécents. Si j'eusse
trompé Coquebert, ce n'aurait point été avec M. le
curé, eu égard à son état et à son âge.
M. le curé entra dans ce même moment;
-- Eh bien! monsieur l'abbé, demanda-t-il à mon maître, dans quelles dispositions vous trouvez-vous ?
Quoi de nouveau ?
-- Dieu merci, répondit M. Coignard, il n'est rien de nouveau dans mon esprit. Car, ainsi qu'a dit saint
Chrysostome, évitez les nouveautés. Ne vous engagez
point dans des voies qui n'aient point encore été
tentées; on s'égare sans fin, quand une fois on a
commencé de s'égarer. J'en ai fait la triste expérience.
Et je me suis perdu pour avoir suivi des chemins
non frayés. J'ai écouté mes propres conseils et
ils m'ont conduit à l'abîme. Monsieur le curé, je
suis un pauvre pécheur; le nombre de mes iniquités
m'opprime.
-- Voilà de belles paroles, dit M. le curé. C'est Dieu lui-même qui vous les dicte. J'y reconnais son
style inimitable. Ne voulez-vous point que nous avancions
un peu le salut de votre âme ?
-- Volontiers, dit M. Coignard. Car mes impuretés se lèvent contre moi. J'en vois se dresser de
grandes et de petites. J'en vois de rouges et de noires.
J'en vois d'infimes qui chevauchent des chiens et des
cochons, et j'en vois d'autres qui sont grasses et toutes
nues, avec des tétons comme des outres, des ventres
qui retombent à grands plis et des fesses énormes.
-- Est-il possible, dit M. le curé, que vous en ayez
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274 LA ROTISSERIE
une vue si distincte ? Mais, si vos fautes sont telles
que vous dites, mon fils, il vaut mieux ne les point
décrire et vous borner à les détester intérieurement.
-- Voudriez-vous donc, monsieur le curé, reprit l'abbé, que mes péchés fussent tous faits comme des Adonis ? Mais laissons cela. Et vous, barbier, donnez-
moi à boire. Connaissez-vous M. de la Musardière ?
-- Non pas, que je sache, dit M. Coquebert. -- Apprenez donc, reprit mon bon maître, qu'il était très porté sur les femmes.
-- C'est par cet endroit, dit le curé, que le diable prend de grands avantages sur l'homme. Mais où
voulez-vous en venir, mon fils ?
-- Vous le verrez bientôt, dit mon bon maître. M. de la Musardière donna rendez-vous à une pucelle
dans une étable. Elle y alla, et il l'en laissa sortir
comme elle y était venue. Savez-vous pourquoi ?
-- Je l'ignore, dit le curé, mais laissons cela. -- Non point, reprit M. Coignard. Sachez qu'il se garda de l'accointer, de peur d'engendrer un cheval
dont on lui eût fait un procès au criminel.
-- Ah! dit le barbier, il devait plutôt avoir peur d'engendrer un âne.
-- Sans doute! dit le curé. Mais voilà qui ne nous avance point dans le chemin du paradis. Il conviendrait
de reprendre la bonne route. Vous nous teniez
tout à l'heure des propos si édifiants !
Au lieu de répondre, mon bon maître se mit à chanter d'une voix assez forte :

Pour mettre en goût le roi Louison On a pris quinze mirlitons, Landerirette,
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DE LA REINE PEDAUQUE 275
Qui tous le balai ont rôti, Landeriri.
-- Si vous voulez chanter, mon fils, dit M. le curé, chantez plutôt quelque beau noël bourguignon. Vous
y réjouirez votre âme en la sanctifiant.
-- Volontiers, répondit mon bon maître. Il en est de Guy Barozai, que je tiens, en leur apparente rusticité,
pour plus fins que le diamant et plus précieux
que l'or. Celui-ci, par exemple :

Lor qu'au lai saison qu'ai jaule Au monde Jésu-Chri vin, L'âne et le beu l'échaufin De leu sofle dans l'étaule. Que d'âne et de beu je sai, Dans ce royaume de Gaule, Que d'âne et de beu je sai Qui n'an airein pa tan fai!
Le chirurgien, sa femme et le curé reprirent ensemble :

Que d'âne et de beu je sai, Dans ce royaume de Gaule, Que d'âne et de beu je sai Qui n'an airein pa tan fai!
Et mon bon maître reprit d'une voix plus faible :
Mais le pu béo de l'histoire Ce fut que l'âne et le beu Ainsin passire tô deu Lai neu san maingé ni boire. Que d'âne et de heu je sai, Couvar de pane et de moire,
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276 LA ROTISSERIE
Que d'âne et de beu je sai Qui n'an airein pa tant fai!
Puis il laissa tomber sa tête sur l'oreiller et ne chanta plus.
-- Il y a du bon en ce chrétien, nous dit M. le curé, beaucoup de bon, et tantôt encore il m'édifiait moi-
même par de belles sentences. Mais il ne laisse point
de m'inquiéter, car tout dépend de la fin, et l'on ne
sait ce qui restera au fond du panier. Dieu, dans sa
bonté, veut qu'un seul moment nous sauve; encore
faut-il que ce moment soit le dernier, de sorte que
tout dépend d'une seule minute, auprès de laquelle
le reste de la vie est comme rien. C'est ce qui me
fait frémir pour ce malade, que les anges et les diables
se disputent furieusement. Mais il ne faut point désespérer
de la miséricorde divine.

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D EUX jours se passèrent en de cruelles alternatives.
Après quoi, mon bon maître tomba dans une faiblesse extrême.
-- Il n'y a plus d'espoir, me dit tout bas M. Coquebert. Voyez comme sa tête creuse l'oreiller, et remarquez
que son nez est aminci.
En effet, le nez de mon bon maître, naguère gros et
rouge, n'était plus qu'une lame recourbée, livide
comme du plomb.
-- Tournebroche, mon fils, me dit-il d'une voix encore pleine et forte, mais dont je n'avais jamais
entendu le son, je sens qu'il me reste peu de temps
à vivre. Allez me chercher ce bon prêtre, pour qu'il
m'entende en confession.
M. le curé était à sa vigne, où je courus.
-- La vendange est faite, me dit-il, et plus abondante
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278 LA ROTISSERIE
que je n'espérais; allons assister ce pauvre
homme.
Je le ramenai auprès du lit de mon bon maître, et nous le laissâmes seul avec le mourant.
Il sortit au bout d'une heure et nous dit :
-- Je puis vous assurer que M. Jérôme Coignard meurt dans des sentiments admirables de piété et
d'humilité. Je vais à sa demande, et en considération
de sa ferveur, lui donner le saint viatique. Pendant
que je revêts l'aube et l'étole, veuillez, madame
Coquebert, m'envoyer dans la sacristie l'enfant qui
sert chaque matin ma messe basse, et préparer la
chambre pour y recevoir le bon Dieu.
Mme Coquebert balaya la chambre, mit une couverture
blanche au lit, posa au chevet une petite
table qu'elle couvrit d'une nappe; elle y plaça deux
chandeliers dont elle alluma les chandelles, et une
jatte de faïence où trempait dans l'eau bénite une
branche de buis.
Bientôt nous entendîmes la sonnette agitée
dans le chemin par le desservant, et nous vîmes entrer
la croix aux mains d'un enfant, et le prêtre vêtu de
blanc et portant les saintes espèces. Jahel, M. d'Anquetil,
M. et Mme Coquebert et moi, nous tombâmes
à genoux.
-- Pax huic domui, dit le prêtre. -- Et omnibus habitantibus in ea, répondit le desservant. Puis M. le curé prit de l'eau bénite dont il aspergea le malade et le lit.
Il se recueillit un moment et dit avec solennité :
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DE LA REINE PEDAUQUE 279
-- Mon fils, n'avez-vous point une déclaration à faire?
-- Oui, monsieur, dit l'abbé Coignard, d'une voix assurée. Je pardonne à mon assassin.
Alors, l'officiant, tirant l'hostie du ciboire : -- Ecce agnus Dei, qui tollit peccata mundi. Mon bon maître répondit en soupirant : -- Parlerai-je à mon Seigneur, moi qui ne suis que poudre et que cendre? Comment oserai-je venir
à vous, moi qui ne sens en moi-même aucun bien
qui m'en puisse donner la hardiesse? Comment vous
introduirai-je chez moi, après avoir si souvent blessé
vos yeux pleins de bonté?
Et M. l'abbé Coignard reçut le saint viatique dans un profond silence, déchiré par nos sanglots et par
le grand bruit que Mme Coquebert faisait en se mouchant.
Après avoir été administré, mon bon maître me fit signe d'approcher de son lit et me dit d'une voie
faible, mais distincte :
-- Jacques Tournebroche, mon fils, rejette, avec mon exemple, les maximes que j'ai pu te proposer
pendant ma folie, qui dura, hélas! autant que ma
vie. Crains les femmes et les livres pour la mollesse
et l'orgueil qu'on y prend. Sois humble de coeur et
d'esprit. Dieu accorde aux petits une intelligence plus
claire que les doctes n'en peuvent communiquer.
C'est lui qui donne toute science. Mon fils, n'écoute
point ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien
et sur le mal. Ne te laisse point toucher par la beauté
et la finesse de leurs discours. Car le royaume de Dieu
ne consiste pas dans les paroles, mais dans la vertu.

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280 LA ROTISSERIE
Il se tut, épuisé. Je saisis sa main qui reposait sur
le drap, je la couvris de baisers et de larmes. Je lui
dis qu'il était notre maître, notre ami, notre père,
et que je ne saurais vivre sans lui.
Et je demeurai de longues heures abîmé de douleur au pied de son lit.
Il passa une nuit si paisible que j'en conçus comme un espoir désespéré. Cet état se soutint encore dans
la journée qui suivit. Mais vers le soir il commença
à s'agiter et à prononcer des paroles si indistinctes
qu'elles restent tout entières un secret entre Dieu et
lui.
A minuit il retomba dans un abattement profond et l'on n'entendait plus que le bruit léger de ses
ongles qui grattaient les draps. Il ne nous reconnaissait
plus.
Vers deux heures il commença de râler; le souffle rauque et précipité qui sortait de sa poitrine était
assez fort pour qu'on l'entendît au loin, dans la rue
du village, et j'en avais les oreilles si pleines que je
crus l'ouïr encore pendant les jours qui suivirent ce
malheureux jour. A l'aube, il fit de la main un signe
que nous ne pûmes comprendre et poussa un grand
soupir. Ce fut le dernier. Son visage prit, dans la
mort, une majesté digne du génie qui l'avait animé
et dont la perte ne sera jamais réparée.

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M. le curé de Vallars fit à M. Jérôme Coignard
des obsèques solennelles. Il chanta la messe funèbre et donna l'absoute.
Mon bon maître fut porté dans le cimetière attenant à l'église. Et M. d'Anquetil donna à souper
chez Gaulard à tous les gens qui avaient assisté à
la cérémonie. On y but du vin nouveau et l'on y
chanta des chansons bourguignonnes.
Le lendemain, j'allai avec M. d'Anquetil remercier M. le curé de ses soins pieux.
-- Ah! dit le saint homme, ce prêtre nous a donné une grande consolation par sa fin édifiante. J'ai vu
peu de chrétiens mourir dans de si admirables sentiments,
et il conviendrait d'en fixer le souvenir sur
sa tombe en une belle inscription. Vous êtes tous
deux, messieurs, assez instruits pour y réussir, et je

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282 LA ROTISSERIE
m'engage à faire graver sur une grande pierre blanche
l'épitaphe de ce défunt, dans la manière et dans
l'ordre que vous l'aurez composée. Mais souvenez-
vous, en faisant parler la pierre, de ne lui faire proclamer
que les louanges de Dieu.
Je le priai de croire que j'y mettrais tout mon zèle, et M. d'Anquetil promit, pour sa part, de donner
à la chose un tour galant et gracieux.
-- J'y veux, dit-il, m'essayer au vers français, en me guidant sur ceux de M. Chapelle.
-- A la bonne heure! dit M. le curé. Mais n'êtes- vous pas curieux de voir mon pressoir ? Le vin sera
bon cette année, et j'en ai récolté en suffisante quantité
pour mon usage et pour celui de ma servante.
Hélas! sans les fleurebers, nous en aurions bien davantage.
Après souper, M. d'Anquetil demanda l'écritoire et commença de composer des vers français. Puis,
impatienté, il jeta en l'air la plume, l'encre et le
papier.
-- Tournebroche, me dit-il, je n'ai fait que deux vers, et encore ne suis-je pas assuré qu'ils sont bons :
les voici tels que je les ai trouvés :

Ci-dessous gît monsieur Coignard. Il faut bien mourir tôt ou tard.
Je lui répondis qu'ils avaient cela de bon de n'en point vouloir un troisième.
Et je passai la nuit à tourner une épitaphe latine en la manière que voici :

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DE LA REINE PEDAUQUE 283

D. O. M.
HIC JACET IN SPE BEATA ATERNITATIS
DOMINUS HIERONYMUS COIGNARD PRESBYTER QUONDAM IN BELLOVACENSI COLLEGIO ELOQUENTIA MAGISTER ELOQUENTISSIMUS SAGIENSIS EPISCOPI BIBLIOTHECARIUS SOLERTISSIMUS ZOZIMI PANOPOLITANI INGENIOSISSIMUS TRANSLATOR OPERE TAMEN IMMATURATA MORTE INTERCEPTO PERIIT ENIN CUM LUGDUNUM PETERET JUDAEA MANU NEFANDISSIMA ID EST A NEPOTE CHRISTI CARNIFICUM IN VIA TRUCIDATUS ANNO AET. LII°. COMITATE FUIT OPTIMA DOCTISSIMO CONVICTU INGENIO SUBLIMI FACETIIS JUCUNDUS SENTENTIIS PLENUS DONORUM DEI LAUDATOR FIDE DEVOTISSIMA PER MULTAS TEMPESTATES CONSTANTER MUNITUS HUMILITATE SANCTISSIMA ORNATUS SALUTI SUA MAGIS INTENTUS QUAM VANO ET FALLACI HOMINUM JUDICIO SIC HONORIBUS MUNDANIS NUNQUAM QUASITIS SIBI GLORIAM SEMPITERNAM MERUIT
Ce qui revient à dire en français :
ICI REPOSE, dans l'espoir de la bienheureuse éternité, MESSIRE JEROME COIGNARD prêtre,
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284 LA ROTISSERIE
autrefois très éloquent professeur d'éloquence au Collège de Beauvais, très zélé bibliothécaire de l'évêque de Séez, auteur d'une belle traduction de Zozime le Panopolitain, qu'il laissa malheureusement inachevée quand survint sa mort prématurée. Il fut frappé sur la route de Lyon, dans la 52e année de son âge, par la main très scélérate d'un juif, et périt ainsi victime d'un neveu des bourreaux de jésus-Christ. Il était d'un commerce agréable, d'un docte entretien, d'un génie élevé, abondait en riants propos et en belles maximes, et louait Dieu dans ses oeuvres. Il garda à travers les orages de la vie une foi inébranlable. Dans son humilité vraiment chrétienne, plus attentif au salut de son âme qu'à la vaine et trompeuse opinion des hommes, c'est en vivant sans honneurs en ce monde, qu'il s'achemina vers la gloire éternelle.
@












T ROIS jours après que mon bon maître eut rendu
l'âme, M. d'Anquetil décida de se remettre en route. La voiture était réparée. Il donna l'ordre aux
postillons d'être prêts pour le lendemain matin. Sa
compagnie ne m'avait jamais été agréable. Dans l'état
de tristesse où j'étais elle me devenait odieuse. Je ne
pouvais supporter l'idée de le suivre avec Jahel. Je
résolus de chercher un emploi à Tournus ou à Mâcon
et d'y vivre caché jusqu'à ce que, l'orage étant apaisé,
il me fût possible de retourner à Paris, où je savais
que mes parents me recevraient les bras ouverts. Je
fis part de ce dessein à M. d'Anquetil, et m'excusai
de ne le point accompagner plus avant. Il s'efforça
d'abord de me retenir, avec une bonne grâce à
laquelle il ne m'avait guère préparé, puis il m'accorda
volontiers mon congé. Jahel y eut plus de peine;

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286 LA ROTISSERIE
mais, étant naturellement raisonnable, elle entra dans
les raisons que j'avais de la quitter.
La nuit qui précéda son départ, tandis que
M. d'Anquetil buvait et jouait aux cartes avec le chirurgien-barbier,
nous allâmes sur la place, Jahel et
moi, pour respirer l'air. Il était embaumé d'herbes
et plein du chant des grillons.
-- La belle nuit! dis-je à Jahel. L'année n'en aura plus guère de semblables; et peut-être, de ma vie,
n'en reverrai-je point de si douce.
Le cimetière fleuri du village étendait devant nous ses immobiles vagues de gazon, et le clair de la lune
blanchissait les tombes éparses sur l'herbe noire. La
pensée nous vint, à tous deux en même temps, d'aller
dire adieu à notre ami. La place où il reposait était
marquée par une croix semée de larmes, dont le
pied plongeait dans la terre molle. La pierre qui
devait recevoir l'épitaphe n'y avait point encore été
posée. Nous nous assîmes tout auprès, dans l'herbe,
et là, par un insensible et naturel penchant, nous
tombâmes dans les bras l'un de l'autre, sans craindre
d'offenser par nos baisers la mémoire d'un ami que
sa profonde sagesse rendait indulgent aux faiblesses
humaines.
Tout à coup Jahel me dit dans l'oreille, où elle avait précisément sa bouche :
-- Je vois M. d'Anquetil, qui, sur le mur du cimetière, regarde attentivement de notre côté.
-- Nous peut-il voir dans cette ombre ? demandai-je. -- Il voit sûrement mes jupons blancs, répondit- elle. C'est assez, je pense, pour lui donner envie d'en
voir davantage.

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DE LA REINE PEDAUQUE 287
Je songeais déjà à tirer l'épée et j'étais fort décidé à défendre deux existences qui, dans ce moment,
étaient encore, peu s'en faut, confondues. Le calme
de Jahel m'étonnait; rien, dans ses mouvements ni
dans sa voix, ne trahissait la peur.
-- Allez, me dit-elle, fuyez, et ne craignez rien pour moi. C'est une surprise que j'ai plutôt désirée.
Il commençait à se lasser, et ceci est excellent pour
ranimer son goût et assaisonner son amour. Allez et
laissez-moi! Le premier moment sera dur, car il est
d'un caractère violent. Il me battra, mais je ne lui
en serai ensuite que plus chère. Adieu!
-- Hélas! m'écriai-je, ne me prîtes-vous donc, Jahel, que pour aiguiser les désirs d'un rival ?
-- J'admire que vous veuillez me quereller, vous aussi! Allez ! vous dis-je.
-- Eh quoi! vous quitter de la sorte? -- Il le faut, adieu! Qu'il ne vous trouve pas ici. Je veux bien lui donner de la jalousie, mais avec
délicatesse. Adieu, adieu!
A peine avais-je fait quelques pas dans le labyrinthe des tombes, que M. d'Anquetil, s'étant approché
d'assez près pour reconnaître sa maîtresse, fit
des cris et des jurements à réveiller tous ces morts
de village. J'étais impatient d'arracher Jahel à sa
rage. Je pensais qu'il l'allait tuer. Déjà je me glissais
à son secours dans l'ombre des pierres. Mais,
après quelques minutes, pendant lesquelles je les
observai très attentivement, je vis M. d'Anquetil la
pousser hors du cimetière et la ramener à l'auberge
de Gaulard avec un reste de fureur qu'elle était bien
capable d'apaiser seule et sans secours.

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288 LA ROTISSERIE
Je rentrai dans ma chambre lorsqu'ils eurent regagné la leur. Je ne dormis point de la nuit, et, les
guettant à l'aube, par la fente des rideaux, je les
vis traverser la cour de l'auberge dans une grande
apparence d'amitié.
Le départ de Jahel augmenta ma tristesse. Je m'étendis à plat ventre au beau milieu de ma chambre
et, le visage dans les mains, je pleurai jusqu'au soir.

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A cet endroit, ma vie perd l'intérêt qu'elle
empruntait des circonstances, et ma destinée, redevenant conforme à mon caractère, n'offre plus
rien que de commun. Si j'en prolongeais les mémoires,
mon récit paraîtrait bientôt insipide. Je l'achèverai
en peu de mots. M. le curé de Vallars me donna une
lettre de recommandation pour un marchand de vin
de Mâcon, chez qui je fus employé pendant deux
mois, au bout desquels mon père m'écrivit qu'il
avait arrangé mes affaires et que je pouvais sans danger
revenir à Paris.
Aussitôt je pris le coche et fis le voyage avec des recrues. Mon coeur battit à se rompre quand je revis
la rue Saint-Jacques, l'horloge de Saint-Benoît-le-
Bétourné, l'enseigne des Trois-Pucelles et la Sainte-
Catherine de M. Blaizot.

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290 LA ROTISSERIE
Ma mère pleura à ma vue; je pleurai, nous nous embrassâmes et nous pleurâmes encore. Mon père,
accouru en grande hâte du Petit-Bacchus, me dit avec
une dignité attendrie :
-- Jacquot, mon fils, je ne te cache pas que je fus fort courroucé contre toi quand je vis les sergents
entrer à la Reine Pédauque pour te prendre, ou, à ton
défaut, m'emmener en ta place. Ils ne voulaient rien
entendre, alléguant qu'il me serait loisible de m'expliquer
en prison. Ils te recherchaient sur une plainte
de M. de la Guéritaude. Je m'en formai une horrible
idée de tes désordres. Mais, ayant appris, par tes
lettres, que ce n'était que peccadilles, je ne pensai
plus qu'à te revoir. J'ai maintes fois consulté le cabaretier
du Petit-Bacchus sur les moyens d'étouffer ton
affaire. Il me répondit toujours : « Maître Léonard,
allez trouver le juge avec un gros sac d'écus, et il
vous rendra votre gars blanc comme neige. » Mais
les écus sont rares ici, et il n'est poule, oie, ni cane
dans ma maison qui ponde des oeufs d'or. C'est tout
au plus si la volaille, à l'heure d'aujourd'hui, me
paye le feu de ma cheminée. Par bonheur, ta sainte
et digne mère eut l'idée d'aller trouver la mère de
M. d'Anquetil, que nous savions occupée en faveur
de son fils, recherché en même temps que toi, pour
la même affaire. Car je reconnais, mon Jacquot, que
tu as fait le polisson en compagnie d'un gentilhomme,.
et j'ai le coeur trop bien situé pour ne pas sentir
l'honneur qui en rejaillit sur toute la famille. Ta
mère demanda donc audience à Mme d'Anquetil, en
son hôtel du faubourg Saint-Antoine. Elle s'était proprement
habillée, comme pour aller à la messe; et

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DE LA REINE PEDAUQUE 291
Mme d'Anquetil la reçut avec bonté. Ta mère est
une sainte femme, Jacquot, mais elle n'a pas beaucoup
d'usage, et elle parla d'abord sans à-propos ni
convenance. Elle dit : « Madame, à nos âges, il ne
nous reste, après Dieu, que nos enfants. » Ce n'était
pas ce qu'il fallait dire à cette grande dame qui a
encore des galants.
-- Taisez-vous, Léonard, s'écria ma mère. La conduite de Mme d'Anquetil ne vous est point connue
et il faut que j'aie assez bien parlé à cette dame, puisqu'elle
m'a répondu : « Soyez tranquille, Mme Ménétrier;
je m'emploierai pour votre fils comme pour
le mien; comptez sur mon zèle. » Et vous savez,
Léonard, que nous reçûmes, avant qu'il fût deux
mois, l'assurance que notre Jacquot pouvait rentrer
à Paris sans être inquiété.
Nous soupâmes de bon appétit. Mon père me demanda si je comptais rester au service de M. d'Astarac.
Je répondis qu'après la mort à jamais déplorable
de mon bon maître, je ne souhaitais point de
me retrouver, avec le cruel Mosaïde, chez un gentilhomme
qui ne payait ses domestiques qu'en beaux
discours. Mon père m'invita obligeamment à tourner
sa broche comme devant.
-- Dans ces derniers temps, Jacquot, me dit-il, j'avais donné cet emploi à frère Ange; mais il s'en
acquittait moins bien que Miraut, et même que toi.
Ne veux-tu point, mon fils, reprendre ta place sur
l'escabeau, au coin de la cheminée ?
Ma mère, qui, toute simple qu'elle était, ne manquait
point de jugement, haussa les épaules et me dit :
-- M. Blaizot, qui est libraire à l'Image Sainte-
@

292 LA ROTISSERIE
Catherine, a besoin d'un commis. Cet emploi, mon
Jacquot, t'ira comme un gant. Tu es de moeurs
douces et tu as de bonnes manières. C'est ce qui
convient pour vendre des Bibles.
J'allai tout aussitôt m'offrir à M. Blaizot qui me prit à son service.
Mes malheurs m'avaient rendu sage. Je ne fus pas rebuté par l'humilité de ma tâche et je la remplis
avec exactitude, maniant le plumeau et le balai au
contentement de mon patron.
Mon devoir était de faire une visite à M. d'Astarac. Je me rendis chez ce grand alchimiste le dernier
dimanche de novembre, après le dîner du midi. La
distance est longue de la rue Saint-Jacques à la Croix-
des-Sablons et l'almanach ne ment point, quand il
annonce que les jours sont courts en novembre.
Quand j'arrivai au Roule, il faisait nuit, et une brume
noire couvrait la route déserte. Je songeais tristement,
dans les ténèbres.
-- Hélas! me disais-je, il y aura bientôt un an que pour la première fois je fis cette même route,
dans la neige, en compagnie de mon bon maître,
qui repose maintenant dans un village de Bourgogne,
sur un coteau de vigne. Il s'endormit dans l'espérance
de la vie éternelle. Et c'est là une espérance qu'il
convient de partager avec un homme si docte et si
sage. Dieu me garde de douter jamais de l'immortalité
de l'âme! Mais il faut bien se l'avouer à soi-
même, tout ce qui tient à une existence future et à
un autre monde est de ces vérités insensibles auxquelles
on croit sans en être touché et qui n'ont ni
goût, ni saveur aucune, en sorte qu'on les avale sans

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DE LA REINE PEDAUQUE 293
s'en apercevoir. Pour ma part, je ne suis pas consolé
par la pensée de revoir un jour M. l'abbé Coignard
dans le paradis. Sûrement il n'y sera plus reconnaissable
et ses discours n'auront pas l'agrément qu'ils
empruntaient des circonstances.
En faisant ces réflexions, je vis devant moi une grande lueur qui s'étendait à la moitié du ciel; le
brouillard en était roussi jusque sur ma tête, et cette
lumière palpitait à son centre. Une lourde fumée se
mêlait aux vapeurs de l'air. Je craignis tout de suite
que ce ne fût l'incendie du château d'Astarac. Je
hâtai le pas, et je reconnus bientôt que mes craintes
n'étaient que trop fondées. Je découvris le calvaire
des Sablons d'un noir opaque, sur une poudre de
flamme, et je vis presque aussitôt le château, dont
toutes les fenêtres flambaient comme en une fête
sinistre. La petite porte verte était défoncée. Des
ombres s'agitaient dans le parc et murmuraient
d'horreur. C'étaient des habitants du bourg de
Neuilly, accourus en curieux et pour porter secours.
Quelques-uns lançaient par une pompe des jets d'eau
qui, dans le foyer ardent, se convertissaient en vapeur.
Une épaisse colonne de fumée s'élevait au-dessus du
château. Une pluie de flammèches et de cendres
tombait autour de moi et je m'aperçus bientôt que
mes habits et mes mains en étaient noircis. Je songeai
avec désespoir que cette poussière qui remplissait
l'air était le reste de tant de beaux livres et de
manuscrits précieux, qui avaient fait la joie de mon
bon maître, le reste, peut-être, de Zozime le Panopolitain,
auquel nous avions travaillé ensemble dans
les plus nobles heures de ma vie.

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294 LA ROTISSERIE
J'avais vu mourir M. l'abbé Jérôme Coignard. Cette fois, c'est son âme même, son âme étincelante
et douce, que je croyais voir réduite en poudre avec
la reine des bibliothèques. Je sentais qu'une part de
moi-même était détruite en même temps. Le vent
qui s'élevait attisait l'incendie, et les flammes faisaient
un bruit de gueules voraces.
Avisant un homme de Neuilly, plus noirci encore que moi, et n'ayant que sa veste, je lui
demandai si l'on avait sauvé M. d'Astarac et ses
gens.
-- Personne, me dit-il, n'est sorti du château, hors un vieux juif qu'on vit s'enfuir avec des paquets,
du côté des marécages. Il habitait le pavillon du
garde, sur la rivière, et était haï pour son origine et
pour les crimes dont on le soupçonnait. Des enfants
le poursuivirent. Et en fuyant il tomba dans la Seine.
On l'a repêché mort, pressant sur son coeur un grimoire
et six tasses d'or. Vous pourrez le voir sur la
berge, dans sa robe jaune. Il est affreux, les yeux
ouverts.
-- Ah! répondis-je, cette fin était due à ses crimes. Mais sa mort ne me rend pas le meilleur des maîtres
qu'il a assassiné! Dites-moi encore: n'a-t-on pas vu
M. d'Astarac?
Au moment où je faisais cette question, j'entendis près de moi une des ombres agitées pousser un cri
d'angoisse :
-- Le toit va s'effondrer! Alors je reconnus avec horreur la grande forme noire de M. d'Astarac qui courait dans les gouttières.
L'alchimiste cria d'une voix éclatante :

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DE LA REINE PEDAUQUE 295
-- Je m'élève sur les ailes de la flamme, dans le séjour de la vie divine.
Il dit; soudain le toit s'abîma avec un fracas horrible, et des flammes hautes comme des montagnes
enveloppèrent l'ami des Salamandres.

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I L n'est pas d'amour qui résiste à l'absence. Le souvenir
de Jahel, d'abord cuisant, s'adoucit peu à peu et il ne m'en resta qu'une irritation vague, dont
elle n'était plus même l'unique objet.
M. Blaizot se faisait vieux. Il se retira à Montrouge, dans sa maisonnette des champs, et me vendit
son fonds, moyennant une rente viagère. Devenu, en
son lieu, libraire juré, à l'Image Sainte-Catherine, j'y
fis retirer mon père et ma mère, dont la rôtisserie
ne flambait plus depuis quelque temps. Je me sentis
du goût pour mon humble boutique, et je pris soin
de l'orner. Je clouai aux portes de vieilles cartes
vénitiennes et des thèses ornées de gravures allégoriques
qui y font un ornement ancien et baroque,
sans doute, mais plaisant aux amis de bonnes études.
Mon savoir, à la condition de le cacher avec soin,

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DE LA REINE PEDAUQUE 297
ne me fut pas trop nuisible dans mon trafic. Il
m'eût été plus contraire, si j'eusse été libraire-éditeur,
comme Marc-Michel Rey, et obligé, comme
lui, de gagner ma vie aux dépens de la sottise
publique.
Je tiens, comme on dit, les auteurs classiques, et c'est une denrée qui a cours dans cette docte rue
Saint-Jacques dont il me plairait d'écrire un jour les
antiquités et illustrations. Le premier imprimeur parisien
y établit ses presses vénérables. Les Cramoisy,
que Guy Patin nomme les rois de la rue Saint-Jacques,
y ont édité le corps de nos historiens. Avant que s'élevât
le Collège de France, les lecteurs du Roi, Pierre
Danès, François Vatable, Ramus, y donnèrent leurs
leçons dans un hangar d'où l'on entendait les querelles
des crocheteurs et des lavandières. Et comment
oublier Jean de Meung qui, dans une maisonnette
de cette rue, composa le Roman de la Rose (1)?
J'ai la jouissance de toute la maison, qui est vieille et date pour le moins du temps des Goths, comme
il y paraît aux poutres de bois qui se croisent sur
l'étroite façade, aux deux étages en encorbellement
et à la toiture penchante, chargée de tuiles moussues.
Elle n'a qu'une fenêtre par étage. Celle du premier
est fleurie en toute saison et garnie de ficelles où
grimpent au printemps les liserons et les capucines.
Ma bonne mère les sème et les arrose.
C'est la fenêtre de sa chambre. On l'y voit de la

I. Jacques Tournebroche ignorait que François Villon habita dans la rue Saint-Jacques, au Cloître-Saint-Benoît, la
maison dite de la Porte verte. L'élève de M. Jérôme Coignard
aurait pris sans doute plaisir à rappeler le souvenir de ce vieux
poète qui, comme lui, connut diverses espèces de gens.

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298 LA ROTISSERIE
rue, lisant ses prières dans un livre imprimé en grosses
lettres, au-dessus de l'image de sainte Catherine.
L'âge, la dévotion et l'orgueil maternel lui ont donné
grand air, et, à voir son visage de cire sous la haute
coiffe blanche, on jurerait une riche bourgeoise.
Mon père, en vieillissant, a pris aussi quelque majesté. Comme il aime l'air et le mouvement, je
l'occupe à porter des livres en ville. J'y avais d'abord
employé frère Ange, mais il demandait l'aumône à
mes clients, leur faisait baiser des reliques, leur
volait leur vin, caressait leur servante, et laissait la
moitié de mes livres dans tous les ruisseaux du quartier.
Je lui retirai sa charge au plus vite. Mais ma
bonne mère, à qui il fait croire qu'il a des secrets
pour gagner le ciel, lui donne la soupe et le vin. Ce
n'est pas un méchant homme, et il a fini par m'inspirer
une espèce d'attachement.
Plusieurs savants et quelques beaux esprits fréquentent dans ma boutique. Et c'est un grand avantage
de mon état que d'y être en commerce quotidien
avec des gens de mérite. Parmi ceux qui viennent
le plus souvent feuilleter chez moi les livres nouveaux
et conserver familièrement entre eux, il est des historiens
aussi doctes que Tillemont, des orateurs sacrés
qui égalent en éloquence Bossuet et même Bourdaloue,
des poètes comiques et tragiques, des théologiens
en qui la pureté des moeurs s'unit à la solidité
de la doctrine, des auteurs estimés de nouvelles espagnoles,
des géomètres et des philosophes, capables,
comme M. Descartes, de mesurer et de peser les
univers. Je les admire, je goûte leurs moindres paroles.
Mais aucun, à mon sens, n'égale en génie le bon

@

DE LA REINE PEDAUQUE 299
maître que j'eus le malheur de perdre sur la route
de Lyon; aucun ne me rappelle cette incomparable
élégance de pensée, cette douce sublimité, cette étonnante
richesse d'une âme toujours épanchée et ruisselante,
comme l'urne de ces fleuves qu'on voit
représentés en marbre dans les jardins; aucun ne me
rend cette source inépuisable de science et de morale,
où j'eus le bonheur d'abreuver ma jeunesse; aucun
ne me donne seulement l'ombre de cette grâce, de
cette sagesse, de cette force de pensée qui brillaient
en M. Jérôme Coignard. Je le tiens, celui-là, pour
le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri sur la terre.

@
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TABLE DES MATIERES

Pages
J'ai dessein de rapporter les rencontres singulières de ma
vie... . . . . . . . . . . . . . . 7
J'ai nom Elme-Laurent-Jacques Ménétrier . . . . 11
Tel que vous me voyez, dit-il, ou, pour mieux dire, tout
autre que vous ne me voyez,... . . . . . . 23
Ce qu'il y a de merveilleux dans les affaires humaines,... 28
Cette nuit-là, nuit de l'Epiphanie,... . . . . 33
Le lendemain nous cheminions,... . . . . . . 52
Nous trouvâmes dans la salle à manger,... . . . 61
Après le dîner, notre hôte nous conduisit dans une vaste
galerie,... . . . . . . . . . . . . 69
Tout le long d'un mois ou de six semaines, M. Coignard
demeura appliqué jours et nuits,... . . . . 75
Quand je sortis de la rôtisserie, il faisait nuit noire . 81
Nous menâmes, mon bon maître et moi, jusqu'au prin-
temps, une vie exacte et recluse,... . . . . 90
Cette année-là, l'été fut radieux, d'où me vint l'envie d'aller
dans les promenades . . . . . . . . . . 98
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302 TABLE DES MATIERES
Je ne sais comment il me fut possible de m'arracher des
bras de Catherine,. . . . . . . . . . . 104
Il me restait de ce long entretien le sentiment confus d'un
rêve,... . . . . . . . . . . . . . 120
La pensée de Catherine occupa mon esprit pendant toute la
semaine,... . . . . . . . . . . . . 124
Jahel tint parole. . . . . . . . . . . . 143
Ce soir-là, nous trouvant, mon bon maître et moi, dans la
rue du Bac,... . . . . . . . . . . . 151
Le petit jour piquait déjà nos yeux fatigués,... . 182
Je pris donc, à la table du cabbaliste, ma place accoutu-
mée,... . . . . . . . . . . . . . . 207
Le lendemain, au petit jour, je retournai chez le chirur-
gien,... . . . . . . . . . . . . . 268
Deux jours se passèrent en de cruelles alternatives . 277
M. le curé de Vallars fit à M. Jérôme Coignard des
obsèques solennelles. . . . . . . . . . 281
Trois jours après que mon bon maître eut rendu l'âme, 285
A cet endroit, ma vie perd l'intérêt qu'elle empruntait des
circonstances,... . . . . . . . . . . 289
Il n'est pas d'amour qui résiste à l'absence. . . 296
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N° 6241. Imprimerie Floch Mayenne -- Calman-Levy, N° 9300Dép. lég. 4° trim. 1964.

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