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Réfer. : AL1707A
Auteur : Albert Poisson.
Titre : Nicolas Flamel.
S/titre : sa vie, ses fondations, ses oeuvres.

Editeur : Chacornac. Paris.
Date éd. : 1891 .


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NICOLAS FLAMEL
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HISTOIRE DE L'ALCHIMIE ========= XIVme SIECLE
N I C O L A S F L A M E L SA VIE -- SES FONDATIONS -- SES OEUVRES
Suivi
DE LA REIMPRESSION DU LIVRE DES FIGURES HIEROGLYPHIQUES
ET DE LA LETTRE DE DOM PERNETY A L'ABBE VILLAIN
PAR
ALBERT POISSON
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DU MEME AUTEUR:
Cinq traités d'alchimie des plus grands philosophes (Paracelse,
Albert le Grand, Roger Bacon, Raymond Lulle, Arnauld de Villeneuve). Traduits du latin en français par Albert Poisson. 1 vol. in-8. Relié, figures. . . . . .
Théories et Symboles des alchimistes. Le Grand Oeuvre,
suivi d'un essai sur la bibliographie alchimique du XIXe siècle, ouvrage orné de 15 planches représentant 42 figures, par Albert Poisson. 1 vol. in-8, broché. . . . . . . . . .
Roger Bacon: Lettre sur les prodiges de la nature et de
l'art. Traduite et commentée par A. Poisson. Brochure in-12 de 72 pages. Portrait. . . . . . . . . . . . . . . . .
Marcus Graecus: Le Livre des feux. Traduction et commentaire.
Brochure in-8. (Extrait de la Revue scientifique)..
Jean Rey: Etude sur les Essais de J. Rey. Par MM. Hallopeau
et Poisson. Revue scientifique. Epuisé
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Plan de l'Encyclopédie alchimique de M. A. Poisson -------------
A. -- THEORIE ET PRATIQUE
Théories et Symboles des Alchimistes, 1 volume. . . La Médecine occulte. La Symbolique alchimique. Expériences de laboratoire d'après l'alchimie. Le Laboratoire de l'alchimiste. Dictionnaire d'alchimie. -------------
B. -- HISTOIRE
Origines. Egypte. Grèce. Les Alchimistes Arabes. Le Moyen-Age. Monographie de Nicolas Flamel. 1 vol....... La Renaissance et le seizième siècle. Paracelse et son école. Le Dix-septième siècle. Les Rose-Croix. Dix-huitième siècle. Dix-neuvième siècle. -------------
C. -- BIBLIOGRAPHIE. CHRONOLOGIE
Les Manuscrits alchimiques. Bibliographie générale de l'alchimie. Chronologie de l'Alchimie. -------------
D. -- TEXTES
Cinq traités d'alchimie, traduits du latin. 1 vol. . . .
Recueil des traités les plus rares et les plus curieux. En
préparation.
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PREFACE
Lorsque après plusieurs années de recherches laborieuses, nous étions enfin parvenu à retrouver la clef de l'Alchimie,
à pouvoir expliquer les obscurs traités des Lulle et
des Bacon, à jeter quelque lumière sur cette science
aujourd'hui discréditée parce que mal comprise, l'idée se
présenta de suite à notre esprit d'exposer l'Alchimie, ses
principes, son histoire, en une série cyclique d'ouvrages,
traitant chacun de la philosophie hermétique selon quelqu'un
de ses différents aspects. Un premier volume: Cinq
traités d'alchimie, simple traduction, avait été lancé pour
ainsi dire comme essai, le résultat obtenu nous a engagé à
continuer la série commencée. Les cinq traités, traductions
de quelques ouvrages de Roger Bacon, Arnauld de Villeneuve,
Albert-le-Grand, Raymond Lulle et Paracelse,
ne s'adressaient qu'aux initiés, capables de lire avec intérêt
un traité d'alchimie dans le texte; pas de notes ni de commentaires
qui pussent éclairer le profane, mais un glossaire
de quelques pages, memento plutôt que dictionnaire.
Ensuite parut le second volume: Théories et Symboles des alchimistes. C'était une exposition méthodique des
théories hermétiques, depuis les Grecs jusqu'à nos jours,

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viii PREFACE --------------------------------------------------------

une explication raisonnée les Symboles alchimiques dont
on trouve l'origine en Egypte, et qui prirent une grande
extension lorsque l'alchimie s'acheminait vers son apogée,
c'est-à-dire vers la fin du quinzième siècle.
De ces deux ouvrages, l'un est l'énigme proposée aux chercheurs, aux occultistes, le second en est la solution.
En attendant les autres traités sur la théorie alchimique, ce dernier volume suffisait pour donner l'intelligence de
la plupart des hermétiques du moyen-âge et des temps
modernes. D'autre part il nous a paru inutile de publier
les divers traités de l'encyclopédie alchimique dans leur
ordre absolu, nous avons préféré suivre les hasards de nos
études.
Dans l'histoire de l'Alchimie, deux philosophes nous ont paru mériter les honneurs d'une monographie, ce sont
Paracelse et Nicolas Flamel, le premier à cause de l'importance
de son oeuvre, le second à cause du grand nombre
de détails que nous avons sur sa vie. Enfin ce sont,
avec peut-être Albert-le-Grand, les plus connus de tous
les alchimistes. Et pour ne parler que de Nicolas Flamel,
sa célébrité est tellement grande en France, qu'il n'y a
peut-être pas un intellectuel qui ne connaisse sa légende.
Sa maison, qui existait encore en notre siècle, a occupé plus
d'une fois les archéologues; les romantiques, amoureux
du moyen-âge, se sont plus d'une fois servi du nom
de Flamel; mais tout ceci n'est rien en comparaison de la

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PREFACE ix --------------------------------------------------------

renommée de l'illustre adepte aux siècles passés et surtout
aux XVIIe et XVIIIe siècles. Sa maison et ses diverses
fondations étaient alors des buts de pèlerinage alchimique.
Aucun disciple d'Hermès, français ou étranger, ne serait
passé par Paris sans aller visiter la maison de la rue des
Ecrivains et les deux arcades, couvertes de symboles, du
cimetière des Innocents. C'est un fait, que Flamel fut
après sa mort, considéré surtout en France comme un des
plus grands maîtres de l'alchimie; ses ouvrages furent
plus tard fort recherchés, surtout ceux qui n'existaient
qu'à l'état de manuscrit; les copies en furent multipliées
surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, preuve éclatante de
la vogue dont Flamel jouissait auprès des hermétistes.
Bien plus, cet adepte n'est-il pas le type du véritable alchimiste,
travaillant sans cesse, jamais lassé, jamais rebuté,
partageant son temps entre la prière, l'étude et le laboratoire,
ne désirant la science que pour elle-même, puis parvenu
au but, employant la richesse acquise en de bonnes
oeuvres, continuant pour lui-même à vivre sobrement. Quel
autre alchimiste pouvait nous offrir une vie aussi bien remplie.
D'autres, Sethon, Kelley, Bacon, nous offrent une
existence plus mouvementée, plus dramatique, mais moins
riche en documents psychologiques.
Enfin ce n'étaient pas là les seules raisons qui nous ont déterminé à écrire la monographie de Flamel; tandis
que les notices biographiques ont été multipliées

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x PREFACE --------------------------------------------------------

pour Albert-le-Grand, Paracelse, Van Helmont, Raymond
Lulle, Arnauld de Villeneuve, on n'avait sur Flamel
que l'histoire de l'abbé Villain, riche en documents,
mais mauvaise en ce sens qu'elle est terriblement partiale
et que l'auteur s'efforce de démontrer une thèse préconçue:
Flamel n'a jamais été alchimiste. Pour nous, au contraire,
il s'est occupé d'alchimie; mais nous ne prétendons pas
imposer notre opinion, nous donnerons nos raisons, et le
lecteur jugera en dernier ressort. Tout fait si minime qu'il
soit sera pesé et discuté avec la plus grande impartialité;
nous aurons à combattre plusieurs objections, soit de l'abbé
Villain soit d'écrivains postérieurs, nous le ferons en traitant
autant que possible au propre point de vue de l'adversaire.
Qu'il nous soit enfin permis de répondre à une objection qui pourrait se présenter: A quoi bon passer son
temps à des études inutiles? Et d'abord nous répondrons
qu'il n'y a pas d'études inutiles, d'un livre si mauvais qu'il
soit, disait Lucien, il y a toujours quelque profit à tirer.
De même une étude quelconque profite toujours et d'autre
part nous ne voyons pas en quoi l'étude de l'alchimie est
inutile. MM. Berthelot et Ruelle ont produit des travaux
intéressants sur les origines de l'alchimie, et on les étonnerait
peut-être en leur apprenant qu'ils ont perdu leur
temps en des recherches inutiles.
Quant à ceux qui pontifient: « L'alchimie? stupide!
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PREFACE xi --------------------------------------------------------

produit des siècles d'ignorance, à reléguer avec les autres
vieilleries intitulées: Sciences occultes! » A ceux-là nous
conseillerons de se tenir un peu au courant du mouvement
scientifique actuel. Aux autres nous avions répondu par
deux noms Berthelot et Ruelle, à ceux-là nous en opposerons
une brillante pléiade, Crookes, Aksakoff, Richet,
Papus, de Rochas, Barlet, nous en passons, la liste en
serait trop longue. A ceux-là qui nous servent de vieilles
objections et qui croient avoir anéanti quelqu'un en l'accusant
d'occultisme, nous dirons: l'occulte n'existe pas, le
miracle est impossible, mais ce qui existe, c'est notre ignorance
actuelle de certaines lois, de certaines forces, ignorance
qui nous laisse muets devant nombre de faits; tout
phénomène est digne d'étude, tout fait historique bien
avéré est digne de foi, reste si nous ne pouvons l'expliquer,
d'étudier pour lui trouver une solution, et si notre science
est forcée de laisser plus d'un fait sans explication, le
doute seul nous est permis et non la négation. Il est presque
banal de répondre encore que ce qui nous étonne semblera
naturel à nos successeurs, que le phonographe eut
stupéfié Pascal ou l'abbé Nollet, alors que son fonctionnement
nous paraît très simple et que sa théorie nous est
familière. La banalité facile de cette réponse ne démontre-
t-elle pas que, ceux-là font des objections vieillottes, auxquels
il faut opposer pareilles raisons.
Qu'il nous soit permis de remercier notre public spécial
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xii PREFACE --------------------------------------------------------

et les savants de leur accueil favorable. Nous serons trop
heureux si l'alchimie mieux comprise intéresse les chercheurs,
et surtout si le préjugé s'évanouit, qui faisait
regarder les alchimistes comme des inutiles ou comme de
brillants charlatans. Il n'est pas trop tôt pour rendre justice
à ces obscurs et tenaces laborieux auxquels on doit la
Chimie, la plus belle, la plus noble de toutes les Sciences.
Enfin nous remercions au nom de tous nos lecteurs, notre ami, M. Taite, d'avoir, à l'aide des documents que
nous lui avons fournis, reconstitué la véritable physionomie
de l'illustre alchimiste.

A. POISSON.
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HISTOIRE ET LEGENDE
D E N I C O L A S F L A M E L

ET DE PERNELLE --------------------------------------------------------


PREMIERE PARTIE -------
CHAPITRE PREMIER
Naissance de Flamel à Pontoise. -- Ses parents. --
Il vient s'établir à Paris. -- Son mariage avec Pernelle. -- Condition de Flamel. -- La petite école. -- La corporation des Ecrivains se transporte aux environs de l'Eglise Saint-Jacques. -- Vie privée des deux époux. -- Iconographie de Flamel.
Les Historiens de l'alchimie ne sont d'accord ni sur le lieu, ni sur la date de la naissance de Flamel; il ne
nous reste aucun document permettant de fixer la chose,

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2 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

on en est réduit à conjecturer à dix années près pour sa
naissance: « Cependant, dit M. Figuier, en rapprochant
quelques dates plus faciles à réunir, on trouverait
sans doute que l'époque de sa naissance ne doit pas s'éloigner
beaucoup de l'année 1330. » Nous donnons simplement
cette date comme une approximation.
Quant à sa ville natale, Moreri, ainsi que La Croix du Maine, donnent Pontoise, d'autres Paris, l'abbé Villain
lui ne se prononce pas. Or, Flamel habita toute sa vie à
Paris, et comme de son temps on ne voyageait guère,
comme d'autre part son industrie d'écrivain ne nécessitait
aucune espèce de déplacement, nous sommes en
droit de penser, si nous voyons Flamel avoir affaire dans
une ville autre que Paris, qu'il avait des parents en ce
lieu, qu'il y était demeuré dans son enfance et que peut-
être il y était né. Paris étant mis à part, nous ne voyons
que trois villes où Flamel ait eu affaire en sa vie: Compostelle,
Boulogne et Pontoise. Pour Compostelle nous
avons son propre témoignage, il y a été en pèlerinage
implorer pour ses travaux l'assistance de Saint-Jacques.
Boulogne les Menuls, était célèbre par son église, sorte
de succursale du sanctuaire vénéré de Boulogne-sur-Mer,
mais c'est plutôt Pernelle, l'épouse de Flamel, qui y eut
affaire, et Flamel, étant très pieux, a doté cette église par

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NICOLAS FLAMEL 3 --------------------------------------------------------

dévotion, simplement en souvenir de sa femme. Reste
Pontoise; d'après l'abbé Villain, vers 1432, signification
fut faite à un bourgeois de cette ville au sujet de la succession
de Flamel, donc ce dernier avait des parents à
Pontoise; d'autre part en son testament Flamel laisse
un legs à l'église Notre-Dame de Pontoise, située dans
un des faubourgs de cette ville; or, cette église ne présente
rien de particulier, elle ne possède pas de reliques
célèbres qui la désignent d'une façon spéciale à l'attention
des fidèles. Flamel avait donc des raisons particulières
de la doter et quelle plus plausible, sinon que ce fut
sa paroisse natale? D'autre part, nous avons écarté Paris
pour une raison négative. En effet, si Flamel était né
à Paris, les écrivains qui se sont occupés de lui (en particulier
l'abbé Villain) et qui ont compulsé les archives
de Saint-Jacques-la-Boucherie, paroisse de Flamel,
n'auraient pas manqué de nous donner copie de son acte
de baptême, puisque à cette époque les actes de naissance,
ce mariage et de décès se faisaient à l'église
paroissiale où ils étaient conservés, ils ne l'ont pas fait,
donc Flamel n'est pas né à Paris. Enfin quand on est
placé entre plusieurs hypothèses on doit choisir celle qui
présente le plus de preuves, pour toutes ces raisons nous
admettons que Flamel est natif de Pontoise.

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4 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

Si le doute a longtemps plané sur la ville natale de Flamel, il nous serait encore plus difficile de donner
des détails précis sur son enfance et sa jeunesse, ce
n'est guère qu'à partir de son mariage avec Pernelle
que les témoignages abondent. Cependant nous pouvons
affirmer que ses parents jouissaient tout au plus d'une
modique aisance, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même.
« Encore, dis-je, que je n'aie appris qu'un peu de
latin pour le peu de moyens de mes parents, qui néanmoins
étaient par mes envieux mêmes, estimés gens
de bien » (Le livre des figures). Flamel savait donc le
latin, il en donne lui-même d'autres preuves, dans le
même ouvrage on lit à propos du manuscrit d'Abraham
Juif: « Tant y a que je ne les savais pas lire, et que
je sais bien qu'elles n'étaient point notes ni lettres
Latines ou Gauloises. Car nous y entendons un peu »
(Le livre des figures). Mais Flamel est bien modeste,
car un peu plus loin il se représente causant en latin avec
maîtres Canches!


1. Depuis, nous avons enfin mis la main sur un témoignage affirmatif des plus précieux, car il émane de Flamel lui-même.
En effet, dans le Psautier chimique (voir chapitre VIII) dont
Pernety nous a conservé des fragments, Flamel se qualifie

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NICOLAS FLAMEL 5 --------------------------------------------------------

Quant à la famille de Flamel, nous n'avons guère de renseignements sur elle, tout au plus savons-nous qu'il
existait de son temps un autre écrivain de ce nom, Flamel
le jeune, de son prénom Jean, mais ce n'était
certainement pas son frère, car Flamel l'aurait mentionné
dans son testament, soit pour un legs, soit pour
des messes. C'est Guillebert de Metz qui nous parle
de ce Jean Flamel, à l'endroit où il cite les écrivains
du temps passé: « Gobert le souverain écrivain qui
composa l'art d'écrire et de tailler plumes, et ses
disciples qui par leur bien écrire furent retenus des
princes, comme le jeune Flamel, du duc de Berry;
Sicart, du roi d'Angleterre; Guillemin, du grand ministre
de Rodes; Crespy, du duc d'Orléans; Perrin,
de l'Empereur Sigemundus de Rome ». Plus loin
il cite Nicolas Flamel: « Item Flamel l'aîné, écrivain
qui faisait tant d'aumônes et d'hospitalités et fit plusieurs
maisons où gens de métier demeuraient en bas
et du loyer qu'ils payaient, étaient soutenus pauvres laboureurs
en haut. »
Il est probable que Flamel passa ses premières années

lui-même de « ruril de Pontoise », c'est-à-dire natif. Désormais
la question nous paraît tranchée.

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6 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

à Pontoise, sa ville natale, puis qu'il vint à Paris, où il
entra en apprentissage chez un écrivain libraire (peut-
être Gobert) pour y apprendre l'art de mouler de belles
lettres gothiques et d'enluminer les manuscrits; dès qu'il
sut bien son métier, il travailla pour son compte et put
s'établir libraire juré à Paris. Il est à croire qu'à cette
époque ses parents étaient morts, et que c'est avec leur
modeste héritage qu'il acheta la charge de libraire juré.
Quoiqu'il en soit, il vivait à peu près de son métier,
quand il fut amené à faire un mariage, qui le mit de
suite à l'aise. Son caractère égal, sa piété, son ardeur
au travail l'avaient fait remarquer d'une nommée Pernelle;
cette « belle et honnête dame » déjà veuve de
deux maris, Raoul Lethas et Jehan Hanigues, supportait
avec difficulté la solitude et les tristesses du veuvage
(1); amenée par quelqu'acte à copier, à entrer en
relations avec Flamel, elle lui laissa entendre qu'elle
prendrait volontiers mari; quoiqu'elle fût plus âgée que
lui, Flamel n'hésita pas et le mariage eut lieu environ


1. Pernelle avait une soeur nommée Isabelle, mariée en secondes noces à Jehan Perrier, tavernier. Elle n'avait pas eu d'enfants
de ce mariage, mais elle en possédait trois du premier lit:
Guillaume, Oudin et Collin. Son mari avait nom Guillaume
Lucas.

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NICOLAS FLAMEL 7 --------------------------------------------------------

l'année 1355. De nombreux avantages en résultaient
pour lui; n'ayant plus à se soucier de son intérieur il
pouvait se réserver tout à son travail, la dot de Pernelle
lui permettait d'étendre le cercle de ses opérations, enfin
il trouvait en Pernelle une compagne fidèle, pleine de
bonnes qualités et dont le dévouement ne lui fit jamais
défaut. Aussi pendant quelques années Flamel fut-il prosaïquement
heureux. Son métier d'écrivain tel qu'on le
comprenait alors, lui rapportait suffisamment pour vivre
même quand il ne se fût pas adonné à la confection des
manuscrits de grand prix comme son confrère Jean Flamel,
même s'il se fût contenté de faire les manuscrits
courants et les copies d'actes. Nicolas Flamel achetait de
plus des manuscrits pour les recopier ou les revendre, il
correspondait donc à l'imprimeur, à l'éditeur et au
libraire de nos jours. Enfin il tenait chez lui une sorte
d'école élémentaire, appelée petite école ou école française;
c'était l'enseignement primaire du temps; on y
apprenait à lire, à écrire, à compter, ainsi que les premiers
éléments de la grammaire française.
Des gens de la cour, de nobles seigneurs envoyaient leurs enfants chez Flamel et souvent eux-mêmes y
venaient apprendre à signer leur nom.
Flamel avait d'abord une échoppe au charnier des
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8 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

Innocents, mais il était établi depuis peu de temps, lorsque
la corporation des Ecrivains (1) se transporta en
masse aux alentours de l'Eglise Saint-Jacques. C'était la
coutume que chaque corporation se confinât dans un
quartier, dans une rue; Guillebert de Metz, en dénombrant
les rues de Paris, indique en même temps les
corps de métiers qui les habitaient. Ainsi autour de
l'Eglise Saint-Jacques nous voyons la rue de Marivaus
« où demeurent les cloutiers et vendeurs de fil », les
rues de « la vieille Monnaie, la Haumerie, où l'on fait
armures. » La rue qui longeait l'Eglise Saint-Jacques
n'avait pas de nom, elle prit celui de la corporation qui
venait de s'y établir, car auparavant on l'appelait simplement:
« Rue de l'Eglise Saint-Jacques. » Flamel suivit
ses confrères, il acheta une échoppe adossée aux murs
de l'Eglise, et d'autre part un terrain, au coin de la rue
de Marivaus et de la rue des Ecrivains, sur lequel il fit
élever une maison.
Son échoppe, au dire de Sauval, avait deux pieds et demi de long sur deux pieds de large, ce qui semble


1. Le nom de quelques-uns d'entre eux nous est parvenu: Ansel Chardon, écrivain et marguillier de Saint-Jacques, Jean
Harengier, qui avait sa maison en face celle de Flamel, à l'autre
coin de la rue de Marivaus, etc.

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NICOLAS FLAMEL 9 --------------------------------------------------------

fort étroit, mais il faut savoir que l'échoppe servait uniquement
à exposer les manuscrits, les spécimens du
savoir-faire de l'écrivain. C'était encore dans cette
échoppe que l'écrivain se tenait habituellement, c'est là
qu'il attendait les clients et débattait les prix d'achat
ou de vente. Quant aux élèves et aux ouvriers de Flamel,
ils étaient à sa maison de la rue des Ecrivains.
Cette maison était à l'enseigne de la fleur de Lys. Flamel
y tenait l'école française; dans une pièce séparée
ses calligraphes et apprentis se livraient à la confection
des psautiers et des livres d'heures, qui formaient alors
le fonds de la librairie. Un ou deux calligraphes et
quelques apprentis pour les menues besognes suffisaient
largement à Flamel pour faire face aux demandes de sa
clientèle. Le nom d'un seul des ouvriers de Flamel
nous est parvenu, c'était un clerc nommé Maugin, qui
servait en même temps de valet à Pernelle, cette dernière
ne l'a pas oublié dans son testament.
Flamel et sa femme vivaient retirés, menant une vie très simple, vêtus d'étoffes communes, mangeant dans
de la vaisselle de terre des mets grossiers, remplissant
avec assiduité leurs devoirs de chrétiens. Jamais, même
au moment de leur plus grande prospérité ils ne se départirent
de cette simplicité; ceci ne concorde guère avec

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10 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

les affirmations de l'abbé Villain qui nous représente les
deux époux comme très vaniteux! Deux servantes, Marguerite
la Quesnel et sa fille Colette aidaient Pernelle
dans le ménage, cela n'était pas trop de deux domestiques
car, en outre des deux époux, il y avait les ouvriers
à nourrir.
D'après les sculpteurs dont les reproductions nous sont parvenues, Flamel était d'une taille un peu au-dessus
de la moyenne, le corps est robuste, les mains fines,
la tête plutôt petite, le front haut et découvert indique
l'intelligence, les yeux grands et enfoncés dans leurs
orbites, le nez droit, signe de volonté et de persévérance,
le menton est rond, la bouche avenante, plus propre
au sourire qu'au rire, un peu d'amertume se décèle
dans deux plis partant des ailes du nez et encadrant la
bouche. L'ensemble révèle la bonté et la finesse. Tel
est du moins le portrait que l'on peut tracer de Flamel,
d'après la gravure que l'on trouve en tête de l'histoire
critique de l'abbé Villain et qui était elle-même une
reproduction de la statue de Flamel qui décorait le portail
de Sainte Geneviève des Ardents. Cependant il doit
exister d'autres portraits de Flamel, gravés ou peints,
si nous en croyons les deux passages suivants: « Du
temps de Borel, on voyait son portrait peint (celui de

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NICOLAS FLAMEL 11 --------------------------------------------------------

Flamel) chez M. des Ardres, médecin, représenté en
pèlerin. Son bonnet était de trois couleurs, noir, blanc,
rouge » (Dictionnaire de Moreri). Et: « Il existe un portrait
de Nicolas Flamel, alchimiste, gravé en Allemagne
et copié depuis par Montcornet... M. Brunet de Presles
possède une série de gouaches in-folio, peintes vers
la fin du règne de Louis XIV, on y remarque divers portraits
de Flamel et une reproduction de ses hiéroglyphes
» (Article Flamel, par V. de Viriville, dans le Dictionnaire
biographique d'Hoeffer).
Quant à Pernelle, représentée dans les figures du charnier des Innocents, elle était un peu plus petite que
son mari, assez élancée, elle avait des traits fins et réguliers,
le visage ovale. Tels étaient ces deux époux, dont
les vertus devaient être récompensées par la découverte
du prestigieux secret des Philosophes.

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12 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------


CHAPITRE II
Songe de Flamel. -- Achat du livre d'Abraham Juif.
-- Description de ce livre. -- Flamel commence à s'occuper d'alchimie. -- Les conseils de maître Anseaulme. -- Flamel se décide à faire le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle.
Flamel vivait fort tranquillement, partageant également son temps pour la prospérité de ses affaires et
pour le salut de son âme, lorsqu'une nuit il eut une
vision.
Un ange lui apparut dans un nimbe éclatant, il tenait la main un manuscrit dont la couverture présentait des
caractères étranges: « Flamel, dit-il, regarde bien ce
livre, tu n'y comprends rien, ni toi, ni beaucoup d'autres,
mais tu y verras un jour ce que nul n'y saurait
voir. » Flamel tendait la main quand il disparut.
Flamel ne songeait plus à la vision qui l'avait tant frappé, quand un jour de l'année 1357 il acheta d'un
inconnu en quête d'argent, un vieux manuscrit orné de

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NICOLAS FLAMEL 13 --------------------------------------------------------

figures bizarres, il le paya deux florins (1). « Celui
qui m'avait vendu ce livre ne savait pas ce qu'il valait,
aussi peu que moi quand je l'achetai. Je crois qu'il
avait été dérobé aux misérables Juifs, ou trouvé quelque
part caché dans l'ancien lieu de leur demeure ».
L'ayant examiné, il reconnut le livre de sa vision. C était un manuscrit « doré, fort vieux et beaucoup
large, il n'était point en papier ou parchemin comme
sont les autres, mais seulement il était fait de déliées
écorces (comme il me semblait) de tendres arbrisseaux.
Sa couverture était de cuivre bien délié, toute gravée
de lettres ou figures étranges, et quant à moi, je crois
qu'elles pouvaient bien être des caractères grecs ou
d'autre semblable langue ancienne. Tant y a que je ne
les savais pas lire et que je sais bien qu'elles n'étaient
point notes ni lettres latines ou gauloises, car nous y
entendons un peu. Quant au dedans ses feuilles d'écorce
étaient gravées et d'une très grande industrie, écrites
avec une pointe de fer, en belles et très nettes lettres
latines colorées. »
Ce livre n'avait point de titre, du moins Flamel n'en

1. Les citations qui suivent sont tirées du Livre des figures hiéroglyphiques.

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14 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

parle pas, mais; « Au premier des feuillets, il y avait
écrit en lettres grosses capitales dorées, Abraham le
Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe, à
la gent des Juifs, par l'ire de Dieu dispersée aux Gaules,
salut D. I. Après cela il était rempli de grandes exécrations
et malédictions avec ce mot Maranatha, qui
était souvent répété contre une personne qui jetterait
les yeux sur icelui, s'il n'était sacrificateur ou scribe. »
Ce livre était l'oeuvre du rabbi Abraham, cabaliste sur
lequel nous avons peu de détails. A part cet ouvrage sur
l'alchimie (connu vulgairement sous le nom de Livre
d'Abraham Juif et dont le nom réel serait: Asch Mezareh
selon Eliphas Levi), il nous reste de lui un autre
ouvrage intitulé: La sagesse divine par Abraham le Juif,
dédié à son fils Lamech. L'original semble perdu, mais
il en existe une copie manuscrite du XVIIIe siècle dans la
magnifique bibliothèque de M. Stanislas de Guaïta.
Flamel n'osait passer outre devant les terribles imprécations de la première page, il était surtout intimidé par
le mot de Maranatha, qui signifie: anathème, malédiction
universelle. Cependant c'était assez l'habitude des
alchimistes de placer ainsi l'anathème sur le seuil de
leur oeuvre pour arrêter les profanes. Roger Bacon
n'écrit-il pas dans sa Première Lettre à Jean de Paris:

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NICOLAS FLAMEL 15 --------------------------------------------------------

« Maudit soit celui qui posséderait à la fois ces trois
secrets (1) ». Cependant Flamel réfléchit qu'il était
scribe ou écrivain et que par conséquent il lui était permis
de passer outre, ce qu'il fit. « Dans ce livre au
second feuillet, il consolait sa nation, la conseillant de
fuir les vices et surtout l'idolâtrie, attendant le Messie à
venir avec douce patience, lequel vaincrait tous les rois
de la terre et régnerait avec sa gent en gloire éternellement.
» Devant ces promesses, fleurant l'hérésie, Flamel
n'a pas d'indignation, il ajoute simplement: « Sans
doute, savoir été un homme fort savant. »
Mais ce n'était là que l'introduction du livre d'Abraham Juif, le reste de l'ouvrage, traitant d'alchimie, était
divisé en sept chapitres; comprenant vingt-et-un feuillets
(soit quarante-deux pages); il y avait en outre sept
figures, quatre réparties dans le texte et trois en dehors,
chacune à la fin d'un septénaire; c'est-à-dire, après les
pages 7, 14 et 21, elles n'étaient pas comptées dans la
pagination. Mais laissons la parole à Flamel. « Au
troisième feuillet et en tous les autres suivants écrits,
pour aider sa captive nation à payer les tributs aux


1. Les trois secrets dont il s'agit sont: l'oeuvre, la mixtion et la proportion.

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16 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

empereurs romains et pour faire autre chose que je ne
dirai pas (1), il leur enseignait la transmutation métallique
en paroles communes, peignait les vaisseaux au
côté et avertissait des couleurs et de tout le reste,
sauf du premier agent dont il n'en disait mot, mais bien
(comme il disait au quatrième et cinquième feuillets
entiers), il le peignait et figurait par très grand artifice.
Car encore qu'il fut bien intelligiblement figuré et peint,
toutefois aucun ne l'eût su comprendre sans être fort
avancé en leur cabale traditive et sans avoir étudié les
livres. » L'ouvrage contenait sept figures hiéroglyphiques,
une à la fin de chaque septénaire et quatre réparties
dans la seconde partie de l'ouvrage. Flamel les
décrit soigneusement. Au premier septénaire, dit-il, il y
avait peint une Verge et des Serpents s'engloutissant,
au second septième une Croix où un serpent était
crucifié, au dernier septième, étaient peints des déserts,
au milieu desquels coulaient plusieurs belles fontaines,
dont sortaient plusieurs serpents qui couraient par ci et
par là. » Quant aux autres figures il en parle ainsi:


1. Peut-être la reconstruction du Temple de Jérusalem; en tout cas remarquons ici combien Flamel se montre tolérant pour
son époque en respectant le secret des Juifs.

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NICOLAS FLAMEL 17 --------------------------------------------------------

« Donc le quatrième et cinquième feuillet était sans
écriture, tout rempli de belles figures enluminées, ou
comme cela (1), car cet ouvrage était fort exquis. Premièrement,
il peignait un jeune homme avec des ailes
aux talons, ayant une Verge caducée en main, entortillée
de deux serpents, de laquelle il frappait une salade (2) qui
lui couvrait la tête. Il semblait à mon petit avis le Dieu
Mercure des païens; contre icelui venait courant et
volant à ailes ouvertes un grand vieillard, lequel sur sa
tête avait une horloge attaché, et en ses mains une faux
comme la mort, de laquelle terrible et furieux, il voulait
trancher les pieds à Mercure. A l'autre face du
feuillet quatrième, il peignait une belle fleur en la sommité
d'une montagne très haute, que l'aquilon ébranlait
fort rudement, elle avait le pied bleu, les fleurs blanches
et rouges, les feuilles reluisantes comme l'or fin, à l'entour
de laquelle les Dragons et Griffons Aquiloniens
faisaient leur nid et demeurance. Au cinquième feuillet
y avait un beau rosier fleuri au milieu d'un beau jardin,
échelant contre un chêne creux, au pied desquels


1. Ces mots n'ont aucun sens pour nous, mais dans le manuscrit du Livre des figures hiéroglyphiques, Flamel avait reproduit
les figures d'Abraham Juif.
2. Casque.
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18 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

bouillonnait une fontaine d'eau très blanche, qui s'allait
précipiter dans les abîmes, passant néanmoins premièrement,
entre les mains d'infinis peuples qui fouillaient
en terre, la cherchant, mais parce qu'ils étaient
aveugles, nul ne la connaissait fors quelqu'un, considérant
le poids. Au dernier revers du cinquième, il y
avait un Roi avec un grand coutelas, qui faisait tuer
en sa présence par des soldats, grande multitude de
petits enfants, les mères desquels pleuraient aux pieds
des impitoyables gendarmes, le sang desquels petits
enfants, était puis après recueilli par d'autres soldats,
et mis dans un grand vaisseau, dans lequel le Soleil et la
Lune du ciel venaient se baigner. »
Nous reviendrons plus loin sur ces figures d'Abraham Juif, nous en donnerons une description plus complète
et nous les expliquerons méthodiquement. Flamel ayant
décrit tout au long les figures de son précieux manuscrit,
se défend d'en livrer le texte au public: « Je ne
représenterai point, dit-il, ce qui était écrit en beau
et très intelligible latin en tous les autres feuillets écrits,
car Dieu me punirait, d'autant que je commettrais plus de
méchanceté que celui (comme on dit) qui disait que
tous les hommes du monde n'eussent qu'une tête et
qu'il la peut couper d'un seul coup. » Flamel comprit de

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NICOLAS FLAMEL 19 --------------------------------------------------------

suite l'immense valeur du manuscrit que la Providence
avait fait tomber entre ses mains, et il rendit tout d'abord
grâces à Dieu.
Le livre d'Abraham Juif enseignait la manière de faire de l'or; malheureusement le premier agent n'était pas
désigné, et si plusieurs opérations étaient décrites fort
clairement, quelques autres, notamment la préparation
de la matière première, les degrés du feu, les proportions
étaient simplement indiquées par les sept hiéroglyphes.
Flamel malgré tout se mit à réfléchir, à relire son trésor,
à le commenter, mais en vain, l'obscurité l'enveloppait de
toute part. Il promenait partout un front soucieux, son
humeur devenait fantasque, mais quoiqu'il fit pour
celer son souci, Pernelle s'en aperçut dès les premiers
jours, discrète elle n'en dit d'abord rien, enfin n'y pouvant
plus tenir, par tendresse ou par curiosité, elle interrogea
son mari. Flamel résista, puis le secret lui pesant,
il se soulagea par la confidence, il apprit tout à Pernelle,
l'achat du manuscrit, son contenu, les trésors promis à
celui qui le comprendrait: « Je ne pus jamais tenir ma
langue que je ne lui dise tout, et lui montrasse ce beau
livre, duquel à même instant qu'elle l'eût vu, elle en
fût autant amoureuse que moi-même, prenant un
extrême plaisir de contempler ces belles couvertures,

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20 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

gravures, images et portraits, auxquelles figures elle
entendait aussi peu que moi. Toutefois ce m'était une
grande consolation d'en parler avec elle et de m'entretenir,
qu'est-ce qu'il faudrait faire pour avoir l'interprétation
d'icelles. » Flamel était absolument novice en alchimie,
il avait certainement auparavant vu quelques manuscrits
hermétiques, mais il n'avait jamais eu la curiosité
de les parcourir. Et voici que tout d'un coup il se prend
d'une belle passion pour l'alchimie. Son amour des beaux
livres y est certainement pour quelque chose, le manuscrit
d'Abraham Juif l'a conquis dès l'abord par sa richesse,
sa vénérable antiquité, ses délicates enluminures, un
livre aussi riche ne peut contenir que de bonnes choses.
Et puis n'est-il pas écrit de la main d'un Juif: au moyen-
âge, le Juif est en dehors de la société, il est même souvent
hors de la loi, et cependant ce paria règne d'une
manière occulte, il se fait petit dans la rue où sa livrée
le désigne aux injures de la populace, il s'humilie même
devant le seigneur qui vient lui emprunter, il souffre
tout, car il a l'intuition que lui aussi sera tôt ou tard le
premier, grâce aux deux puissants leviers d'Israël: la
ténacité et l'argent. Le Juif exécré est cependant
redouté, le peuple l'accuse d'être familier avec Satan,
tous les sacrilèges commis dont les auteurs ne peuvent

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NICOLAS FLAMEL 21 --------------------------------------------------------

être retrouvés, tous les crimes sont mis au dossier du
Juif. Aussi une sorte de terreur superstitieuse s'attache à
lui. Le chrétien ira de préférence acheter chez le Juif,
sachant d'avance qu'il sera volé, c'est l'attirance de la
mouche par l'araignée; les papes et les rois ont à leur
service des médecins ou des astrologues juifs, il leur
semble que la science d'un juif doit être supérieure
justement à cause de son origine illicite.
Le livre d'Abraham Juif parut donc à Flamel à cause même de sa provenance beaucoup plus précieux qu'un
traité d'Hermès ou de Geber. Au reste, il était rempli de
caractères hébraïques et de chiffres dont on ne pouvait
comprendre le sens qu'en étant versé dans la Kabbale, un
livre plus facile à comprendre aurait été peut-être dédaigné,
celui-ci irrita la curiosité de Flamel qui se promit
de déchiffrer tous ces arcanes, et il tint sa promesse!
Nous n'avons pas fait entrer en ligne l'appât des richesses,
c'est que Flamel n'a jamais désiré l'or pour lui-
même, peu lui importait d'être riche ou pauvre, il donna
tout aux pauvres et aux églises, et quand il mourut il n'était
guère plus riche qu'avant d'avoir opéré la transmutation,
du reste il ne fit cette opération que trois fois
dans sa vie! Est-ce là le caractère d'un homme avide
d'or? Si nous insistons tant sur ce point, c'est que dès

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22 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

à présent il faut bien comprendre que Flamel n'étudia
l'alchimie que par curiosité, par amour de la science et
non dans un but de lucre, ce qu'il voit à la fin de ses
travaux, c'est de pouvoir enfin lire couramment son mystérieux
livre d'Abraham Juif, de pouvoir déchiffrer les
hiéroglyphes dont le sens lui échappe, il n'a qu'un désir,
parfaire le grand oeuvre, et contempler les merveilles de
la pierre des philosophes! Voilà les seules raisons qui
poussent Flamel, les obstacles, les déceptions ne feront
que l'irriter sans le décourager.
La résistance soutient les forts, car seuls ils sont capables de puiser de nouvelles forces dans la lutte.
Flamel était donc songeant nuit et jour à son manuscrit, mais nous avons vu qu'il était absolument novice en
la science d'Hermès, et circonstance aggravante, le livre
d`Abraham est l'un des plus obscurs et des plus symboliques
de toute la bibliographie alchimique.
Flamel ne pouvait entreprendre seul l'étude de l'hermétisme, il lui fallait un maître pour le diriger. Il s'aboucha
donc avec quelques-uns des nombreux alchimistes de
Paris. Mais à quel titre leur demander des renseignements,
fallait-il avouer qu'il s'occupait d'alchimie? Non,
cela eût fait tort à son commerce et à sa considération,
puis quelque souffleur n'aurait pas manqué de s'insinuer

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NICOLAS FLAMEL 23 --------------------------------------------------------

dans sa confiance, puis de venir s'installer chez lui. Flamel
aimait la tranquillité et il ne tenait pas du tout alors
à passer pour alchimiste, le métier était assez dangereux
et le malheureux qui attirait l'attention sur lui avait le
choix entre: travailler pour le Roi dans une tour bien
gardée, ou aller bénir les passants avec les pieds du
haut d'un gibet doré, en cas de refus. Pour résoudre
cette difficulté, Flamel fit copier sous ses yeux par un
habile enlumineur les sept figures et il les montrait à
ceux de ses clients et connaissances qu'il savait avoir fait
quelqu'étude de l'alchimie. Il leur demandait simplement
ce que ces figures pouvaient bien signifier; à ceux, dont
la discrétion lui était assurée, il avouait que c'étaient des
hiéroglyphes alchimiques tirés d'un manuscrit sur la
pierre philosophale. Mais laissons Flamel raconter lui-
même ses tribulations: « Enfin je fis peindre le plus au
naturel que je peux, dans mon logis, toutes ces figures et
portraits du quatrième et cinquième feuillet, que je
montrai à Paris à plusieurs grands clercs qui n'y entendirent
jamais plus que moi. Je les avertissais même que
cela avait été trouvé dans un livre qui enseignait la
pierre philosophale, mais la plupart d'iceux se moquèrent
de moi, et de la bénite pierre, fors un appelé Maître
Anseaulme, qui était licencié en médecine, lequel

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24 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

étudiait fort en cette science. Icelui avait grande envie
de voir mon livre et n'y eût chose qu'il ne fit pour le
voir, mais toujours je l'assurai que je ne l'avais point,
bien lui fis-je une grande description de sa méthode ».
Pour comprendre l'empressement de maître Anseaulme, il faut savoir qu'à cette époque l'alchimie commençait
à s'étendre. Raymond Lulle était mort dans les
premières années du XIVe siècle, mais Jean de Meung,
Cremer, Richard l'anglais, Odomar, Jean de Rupescissa,
Ortholain avaient suivi ses traces, l'alchimie
gagnait peu à peu, pas de famille où il n'y eût un hermétiste.
La science commençait à se répandre hors des
monastères où elle avait été d'abord à peu près exclusivement
renfermée. L'école alchimique occidentale commence
à se constituer avec Roger Bacon et Albert le
Grand, Raymond Lulle et Arnauld de Villeneuve. Ce
sont eux qui répandent dans l'occident barbare toute la
science antique recueillie et accrue par les Arabes; l'alchimie
fait partie de ces connaissances, ainsi qu'Hoeffer
l'avait démontré (Thèse reprise par M. Berthelot).
L'alchimie pénétrait donc peu à peu les diverses couches de la société; mais les manuscrits étaient rares
encore, ils coûtaient fort cher, on se les prêtait comme
de précieux trésors; les auteurs eux-mêmes étaient peu

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NICOLAS FLAMEL 25 --------------------------------------------------------

nombreux, quelques arabes: Geber, Avicenne, Kalid,
Morien, quelques gréco-égyptiens, Hermès, Synésius,
Démocrite, plus les oeuvres des premiers maîtres occidentaux,
tels étaient les manuscrits que l'on étudiait le
plus communément. Aussi quand un alchimiste entendait
parler d'un nouveau manuscrit encore inconnu, faisait-il
tout son possible pour le posséder ou tout au moins le
copier, le lire! Peut-être enfin la matière serait-elle
désignée dans ce manuscrit, peut-être serait-ce là le
manuscrit introuvable où le grand oeuvre est décrit sans
mystères? C'était là certainement la pensée de maître
Anseaulme, mais devant les dénégations systématiques
de Flamel, il se résigna à lui expliquer les figures d'Abraham
sans plus chercher à voir l'original, voici cette
explication de souffleur, que Flamel nous a conservée.
« Il disait que le premier portrait représentait le temps
qui dévorait tout ce qu'il fallait l'espace de six ans selon
les six feuillets écrits, pour parfaire la pierre, soutenait
qu'alors il fallait tourner l'horloge et ne cuire plus. Et
quand je lui disais que cela n'était peint que pour
démontrer et enseigner le premier agent (comme était
dit dans le livre), il répondait que cette coction de six
ans était comme un second agent. Que véritablement le
premier agent y était peint, qui était l'eau blanche et

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26 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

pesante, qui sans doute était le vif-argent, que l'on ne
pouvait fixer ni à icelui couper les pieds, c'est-à-dire
ôter sa volatilité, que par cette longue décoction dans
un sang très pur de jeunes enfants, que dans icelui, ce
vif-argent se conjoignant avec l'or et l'argent se convertissait
premièrement avec eux en une herbe semblable à
celle qui était peinte, puis après par corruption en serpents,
lesquels étant après entièrement asséchés et cuits
par le feu, se réduiraient en poudre d'or qui serait la
pierre. » Si les autres explications de maître Anseaulme
étaient de cette force, Flamel non seulement n'en
savait pas plus qu'avant, mais encore il s'engageait dans
un labyrinthe sans issue; maître Anseaulme n'était en
somme qu'un vulgaire souffleur, il prenait à la lettre les
paraboles des philosophes et s'il travaillait de la même
façon, ses oeuvres devaient avoir deux termes: l'imbécillité
et le sacrilège. On trouvera plus loin l'explication
des figures d'Abraham selon les principes exposés dans
notre précédent ouvrage: Théories et Symboles des
alchimistes, et l'on verra combien elles diffèrent de celle
de maître Anseaulme, le médecin alchimiste! Flamel
ayant bien médité le livre d'Abraham Juif, crut devoir
néanmoins passer à la pratique; il travaillait en secret et
nul autre que Pernelle ne sut jamais qu'il s'occupait

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NICOLAS FLAMEL 27 --------------------------------------------------------

d'alchimie; il avait fini par ne plus demander de conseils,
inutiles toujours, nuisibles souvent; mais pour travailler
selon sa propre inspiration, il n'en faisait pas pour
cela de meilleur ouvrage. Les jours se succédaient, les
mois suivaient les mois, les années s'ajoutaient aux
années, et pas le moindre succès ne venait l'encourager;
il n'en persévérait pas moins, ne quittant l'athanor
que pour aller à l'Eglise Saint-Jacques, il partageait son
temps entre la prière et la méditation des anciens philosophes,
car Flamel s'était monté une bibliothèque hermétique
et il possédait plusieurs manuscrits. Il existe à
la Bibliothèque nationale un manuscrit coté 19.978, supplément
français, fonds Saint-Germain-des-Prés, qui
porte à la fin le nom de Flamel, c'est le Livre des lavûres,
copié de la propre main de l'écrivain, nous en reparlerons;
de plus nous trouvons ceci dans le Dictionnaire
de Moreri. « Il existe un manuscrit de chimie d'Almasatus
au roi de Carmasan, qui porte le titre de propriété
de Nicolas Flamel. » Ainsi donc Flamel, malgré toutes
les petites raisons de l'abbé Villain, s'occupait d'alchimie
et sérieusement même.
Néanmoins malgré tous les conseils des clercs en hermétique, malgré ses propres travaux, malgré les lumières
qu'il pouvait tirer de ses manuscrits ou même à

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28 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

cause de tout cela, il ne faisait rien qui vaille, les avis
étonnants de maître Anseaulme y étaient bien pour
quelque chose, aussi nous dit-il: « Cela fut cause que
durant le long espace de vingt-et-un ans je fis mille
brouilleries, non toutefois avec le sang, ce qui est
méchant et vilain. Car je trouvais dans mon livre que les
Philosophes appelaient sang, l'esprit minéral qui est
dans les métaux, principalement dans le Soleil, la Lune
et Mercure, à l'assemblage desquels je tendais toujours,
aussi ces interprétations pour la plupart étaient plus
subtiles que véritables. Ne voyant donc jamais en mon
opération les signes ou temps écrit dans mon livre, j'étais
toujours à recommencer. » Flamel n'a pas une
parole amère pour ceux dont les pernicieux conseils lui
ont fait dépenser tant de temps et tant d'argent, il n'a
pas un regret pour les années écoulées, pas un seul instant
de défaillance. Cependant comme il en était à peu
près au même point qu'en commençant, il réfléchit qu'il
ferait bien de voyager, il connaissait déjà quelques souffleurs
à Paris, mais aucun n'était assez avancé pour lui
être utile. Au reste il lui fallait trouver non seulement
un philosophe, mais encore un kabbaliste pour lui expliquer
certains passages écrits en hébreu. Il irait donc en
Espagne où les Juifs étaient alors fort nombreux; longtemps

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NICOLAS FLAMEL 29 --------------------------------------------------------

en relation avec les Maures, ils avaient profité du
contact et ils avaient produit nombre d'excellents médecins
recherchés des cours d'Europe. Le but de son
voyage était Saint-Jacques de Compostelle en Galice
(en espagnol Santiago ou Compostella) but célèbre de
pèlerinage, que Flamel avait fait voeu de visiter en
l'honneur de Saint-Jacques, patron de sa paroisse.

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CHAPITRE III
Pèlerinage de Flamel à Saint-Jacques de Compostelle.
-- Légende de Saint-Jacques! -- Flamel fait la connaissance de maître Canches. -- Retour en France. -- Mort de Canches à Orléans. -- Travaux de Flamel. -- Première et seconde transmutation. -- Prière de Flamel.
Ayant donc fait voeu « à Dieu et à Monsieur Saint- Jacques de Galice, pour demander l'interprétation d'icelles
(les figures), à quelque sacerdot juif, en quelque
synagogue d'Espagne » et Pernelle ayant consenti au
voyage, Flamel partit avec l'habit de pèlerin orné de

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30 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

coquilles et le bourdon à la main. Il emportait avec lui
copie des figures d'Abraham et un extrait des passages
qui lui avaient paru plus importants. « Donc en cette
même façon je me mis en chemin et tant fis que j'arrivais
à Montjoye et puis à Saint-Jacques ou avec une
grande dévotion j'accomplis mon voeu ». Nous n'avons
aucun renseignement sur le chemin suivi par Flamel
pour aller en Espagne, mais on peut supposer qu'il y
alla par le chemin que le roi Bermude avait fait tracer
à travers la Navarre, la Rioja et le territoire de Burgos,
spécialement pour les pèlerins venant de France.
Arrivé sur le mont de l'Humilladoiro, d'où l'on découvre la cathédrale de Saint-Jacques, Flamel se prosterna
et pria quelques instants selon la coutume, peut-
être avait-il l'intuition que son voeu serait exaucé.
Quelques mots sur Saint Jacques de Compostelle, que nous appellerons désormais de son nom espagnol,
Santiago (San Iago, Saint Jacques). En 835, Théodomir,
évêque d'Iria, fut informé par un montagnard que sur
une colline boisée à quelque distance à l'ouest du mont
Pedroso, on apercevait la nuit une lumière douce légèrement
bleuâtre, et quand le ciel était sans nuages, on
voyait une étoile d'un merveilleux éclat au-dessus de ce
même lieu. Théodomir se rendit avec tout son clergé

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NICOLAS FLAMEL 31 --------------------------------------------------------

sur la colline, on fit des fouilles à l'endroit indiqué, et
on trouva dans un cercueil de marbre un corps parfaitement
conservé que des indices certains révélèrent être
celui de l'apôtre saint Jacques. On construisit naturellement
une chapelle, les pèlerins affluèrent, des maisons
se construisirent autour de la chapelle, bientôt
l'agglomération put s'appeler ville, la chapelle fut transformée
en cathédrale. L'évêque d'Iria transporta son
siège dans la nouvelle ville qui reçut le nom de Santiago
(S. Jacques) ou encore de Compostelle (campus
stellae, champ de l'étoile). Flamel, ayant en compagnie
des autres pèlerins été admis à baiser le manteau de
Saint-Jacques, après avoir distribué des aumônes et
ardemment prié, se remit en route. Il revenait par le
même chemin, lorsqu'à Léon, il rencontra un marchand
français originaire de Boulogne, il fut mis par lui en
relation avec un médecin juif nommé maître Canches,
qui demeurait alors à Léon. C'était un juif converti
au christianisme, et « fort savant en sciences sublimes
» c'est-à-dire Kabbaliste très instruit. Lors de
leur première entrevue, le marchand de Boulogne, qui
servait d'intermédiaire, expliqua à maître Canches
que Flamel avait à lui demander son avis au sujet de
certaines figures mystérieuses copiées dans un livre très

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32 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

ancien. Flamel ayant donc exhibé ses copies, maître
Canches change subitement de visage, il rayonne, il
exulte, c'est que ces figures sont tirées de l'Asch Mezareph
du rabbi Abraham, livre que les cabalistes croyaient
à jamais perdu. Dans sa joie il cherche à communiquer
directement avec Flamel, il lui demande en latin s'il a
quelque nouvelle du manuscrit original, et Flamel lui
répond dans la même langue qu'il a « espérance d'en
avoir de bonnes nouvelles si quelqu'un lui déchiffrait ces
énigmes. Tout à l'instant transporté de grande ardeur
et joie, il commença de m'en déchiffrer le commencement
». Voilà maître Canches et Flamel grands amis,
l'un a trouvé un manuscrit que l'on croyait perdu, l'autre
tient enfin l'explication de ces figures qui l'embarrassaient
tant. Quand Flamel eût révélé qu'il possédait
l'original, mais qu'il ne le montrerait qu'à la condition
qu'on lui expliqua tout, maître Canches n'hésita pas à
faire le voyage pour voir le précieux manuscrit. Ayant
à peine pris le temps de mettre ordre à ses affaires, il
partit avec Flamel. Les deux compagnons se rendirent
à Oviedo et de là à Sanson où ils prirent la mer pour
revenir plus rapidement « Notre voyage avait été
assez heureux et déjà depuis que nous étions entrés
en ce royaume, il m'avait très véritablement interprété

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NICOLAS FLAMEL 33 --------------------------------------------------------

la plupart de nos figures, où jusques même aux
points, il trouvait de grands mystères (ce que je trouvais
fort merveilleux), quand arrivants à Orléans, ce
docte homme tomba extrêmement malade, affligé de très
grands vomissements qui lui étaient restés de ceux qu'il
avait souffert sur la mer. Il craignait tellement que je le
quittasse, qu'il ne se peut rien imaginer de semblable.
Et bien que je fusse toujours à ses côtés, si m'appelait-
il incessamment, enfin il mourut sur la fin du septième
jour de sa maladie dont je fus fort affligé; au mieux
que je pus, je le fis enterrer en l'Eglise Sainte-Croix à
Orléans, où il repose encore. Dieu aie son âme. Car il
mourut en bon chrétien. Et certes, si je ne suis empêché
par la mort, je donnerai à cette Eglise quelques
rentes pour faire dire pour son âme tous les jours
quelques messes ». Pauvre Canches! Flamel, attristé
par la mort de son compagnon, se remit en chemin pour
Paris.
Son voyage avait pleinement réussi, il connaissait maintenant le premier agent, la matière, le fourneau;
quelques détails lui étaient encore inconnus, mais avec
ce qu'il savait il pouvait dès lors opérer sans crainte
d'errer misérablement. Aussi quelle fut la joie de Pernelle
quand elle vit revenir son époux, bruni par le soleil

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34 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

d'Espagne, quelle joie surtout quand elle connut le
résultat du voyage. « Qui voudra voir l'état de mon
arrivée, dit Flamel, et la joie de Pernelle, qu'il nous
contemple tous deux en cette ville de Paris sur la porte
de la chapelle Saint Jacques de la Boucherie, du côté
et tout auprès de ma maison, où nous sommes peints,
moi rendant grâces aux pieds de M. Saint Jacques de
Galice et Pernelle à ceux de M. Saint Jean, qu'elle
avait si souvent invoqué. » Flamel se remit courageusement
au travail, il était maintenant certain de trouver.
Mais la matière première étant assez longue à préparer
il dut passer encore de longs mois avant de voir sa persévérance
récompensée. Il ne lui fallut pas moins de
trois ans pour parvenir enfin au but tant désiré, ce qui
ajouté aux vingt et un ans dépensés en recherches avant
son pèlerinage, représente vingt quatre années d'un travail
incessant.
Il nous a résumé lui-même sa manière de travailler et comment il parvint enfin à préparer la Matière. « Tant
y a que par la grâce de Dieu et intercession de la bienheureuse
et sainte Vierge et benoîts saint Jacques et
Jean, je sus ce que je désirais, c'est-à-dire les premiers
principes, non toutefois leur première préparation
qui est une chose très difficile sur toutes celles du

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NICOLAS FLAMEL 35 --------------------------------------------------------

monde. Mais je l'eus encore à la fin après les longues
erreurs de trois ans ou environ, durant lequel temps je
ne fis qu'étudier et travailler, ainsi qu'on me peut voir
hors de cette Arche, où j'ai mis des processions contre
les deux piliers d'icelle, sous les pieds de Saint Jacques
et Saint Jean, priant toujours Dieu le chapelet en
main, lisant très attentivement dans un livre et pesant les
mots des Philosophes, et essayant puis après les diverses
opérations que je m'imaginais par leurs seuls mots.
Finalement je trouvai ce que je désirais, ce que je reconnus
aussitôt par la senteur forte ». La matière préparée,
le reste du Grand-Oeuvre est selon les philosophes
un travail de femmes et un jeu d'enfants. Il n'y avait plus
qu'à chauffer la matière dans un matras de verre ou
oeuf philosophique, renfermé dans un fourneau spécial
nommé Athanor; la matière passait alors par une série
de couleurs et de modifications dont la succession en un
certain ordre prévu indiquait à l'alchimiste qu'il était
dans la bonne voie (1). C'est ainsi que Flamel vit sa
matière devenir grise, puis noire. Cette couleur noire
était appelée par les philosophes: tête de corbeau. C'est
la clef du grand-oeuvre et la première des couleurs principales.


1. Voir: Théories et Symboles des alchimistes. Le grand oeuvre.
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36 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

Puis un cercle blanc entoura la noirceur comme
une auréole.
Du cercle rayonnèrent vers le centre des filaments blancs qui envahirent la masse jusqu'à ce que toute trace
de noir eût disparu. Dans cet état de blancheur parfaite,
la matière porte le nom de petite pierre ou élixir blanc,
elle change les métaux en argent. En voyant apparaître
cette couleur, Flamel n'alla pas plus loin pour cette fois,
dans son impatience il ouvrit l'oeuf philosophique pour
essayer son élixir.
« Donc, nous dit-il, la première fois que je fis la projection, ce fut sur du Mercure, dont j'en convertis demi
livre ou environ en pur argent, meilleur que celui de la
minière, comme j'ai essayé et fait essayer plusieurs
fois. Ce fut le 17 janvier, un lundi environ midi, en ma
maison, présente Pernelle seule, l'an de la restitution de
l'humain lignage mil trois cens quatre-vingt-deux ans. »
Sur dès lors d'être dans la bonne voie, il reprit ce qui lui
restait d'élixir blanc et le remit dans l'oeuf philosophique
pour le parfaire et obtenir la grande pierre ou élixir
rouge, la véritable pierre philosophale, celle qui transmue
les métaux en or. La matière passe par les couleurs
de l'iris ou de l'arc-en-ciel, puis par le jaune orangé,
l'orangé et enfin la couleur pourpre. Flamel prit alors la

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NICOLAS FLAMEL 37 --------------------------------------------------------

matière au rouge, et en ayant enveloppé un fragment
dans de la cire, il projeta le tout sur du mercure chauffé
dans un creuset, mais laissons-le décrire lui-même cette
fameuse projection. « Et puis après en suivant toujours
mot à mot mon livre, je la fis avec la pierre rouge sur
semblable quantité de mercure, en présence encore de
Pernelle seule, en la même maison, le vingt-cinquième
jour d'avril de la même année, sur les cinq heures du
soir, que je transmuai véritablement en quasi autant de
pur or, meilleur très certainement que l'or commun,
plus doux et plus ployable. Je le peux dire avec vérité. »
Voilà donc Flamel parvenu au but de ses désirs, il peut lire couramment le manuscrit d'Abraham Juif, il
sait maintenant quelles opérations indiquent les mystérieuses
figures, comment il faut s'y prendre pour parfaire
le grand oeuvre et cela lui suffit. Un autre aurait
produit des monceaux d'or pour se livrer sans frein à
toutes les extravagances d'une imagination en délire, un
autre aurait étonné le monde par son faste, faisant l'aumône
aux rois, mettant par la puissance de l'or l'univers
à ses pieds, lui au contraire continue à vivre modestement.
Il méprise l'or, il a la science, c'est elle seule qu'il
recherchait. Il se contente de savoir qu'il peut, mais il ne
veut pas, la richesse lui est tellement indifférente qu'il ne

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38 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------

fit que trois fois la projection dans sa vie (outre les deux
premières) ainsi qu'il nous l'affirme lui-même, et Pernelle
qui s'y entendait aussi bien que lui, ne le poussa jamais
à recommencer. Tous deux ne songent plus qu'à leur
salut, avec le produit de trois projections Flamel fait des
dons aux églises et aux couvents; il dote les hôpitaux,
il secourt les pauvres. Cet homme d'élite comprend si
bien que ce n'est pas la richesse qui fait le bonheur,
qu'il ne lègue aucun bien à celui de ses neveux qu'il a
distingué pour sa bonne conduite, il lui lègue simplement
la science, un manuscrit de sa propre main où il lui
enseigne l'art divin de transmuer les métaux.
Ce qu'il faut retenir de tout ceci, c'est que Flamel n'a jamais souhaité la richesse et que devenu adepte, il
n'a usé de la Pierre qu'avec discrétion. Encore n'employa-t-il
cet argent qu'à des fondations pieuses. La
prière le prévint des tentations, car c'était un homme
pieux, voici sa prière ordinaire qui se trouve en tête du
Livre des figures hiéroglyphiques: « Loué soit éternellement
le Seigneur mon Dieu, qui élève l'humble de la
basse poudrière, et fait réjouir le coeur de ceux qui
espèrent en lui, qui ouvre aux croyants avec grâce les
sources de sa bénignité et met sous leurs pieds les cercles
mondains de toutes les félicités terriennes. En lui

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NICOLAS FLAMEL 39 --------------------------------------------------------

soit toujours notre espérance, en sa crainte notre
félicité, en sa miséricorde la gloire de la réparation de
notre nature et en la prière notre sûreté inébranlable.
Et toi, ô Dieu tout-puissant, comme ta bénignité
a daigné ouvrir en la terre devant moi, ton indigne serf,
tous les trésors des richesses du monde, qu'il plaise à ta
grande clémence, lorsque je ne serai plus au nombre
des vivants, de m'ouvrir encore les trésors des Cieux, et
me laisser contempler ton divin visage, dont la Majesté
est un délice inénarrable, et dont le ravissement n'est
jamais monté en coeur d'homme vivant. Je te le demande
par le Seigneur Jésus-Christ ton fils bien aimé qui en
l'unité du Saint-Esprit vit avec toi au siècle des siècles.
Ainsi soit-il. » Combien différente cette prière de celle
que l'abbé Villain a copiée dans d'Hydrolitus Sophicus
(Museum hermeticum) et qui est une prière d'un alchimiste
quelconque, l'abbé Villain n'affirme pourtant pas
que cette prière soit de notre adepte: « Flamel dit sans
doute... » dit-il. Mais après lui Collin de Plancy affirme
gravement que cette prière est de Flamel, et Figuier
après lui sans se donner la peine de vérifier, seulement
Figuier enjolive la chose, la prière de l'Hydrolitus serait
celle que Flamel faisait chaque jour pour obtenir du ciel
l'interprétation des figures d'Abraham Juif. Et ainsi l'on
écrit l'histoire.

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40 NICOLAS FLAMEL --------------------------------------------------------


CHAPITRE IV
Flamel s'est-il occupé d'alchimie. -- Les raisons de
l'abbé Villain. -- Celles de Salmon. -- Nos raisons. -- Le livre d'Abraham Juif. -- Flamel a été un alchimiste.
Ayant montré Flamel alchimiste et adepte, nous allons examiner une grosse question: Flamel s'est-il
réellement occupé d'alchimie? C'est que la chose a été
discutée, d'autre part il n'est pas trop tard pour en parler,
il valait mieux exposer d'abord les faits, quitte à les
examiner ensuite.
Donc Vallet de Viriville regarde toute cette partie de l'histoire de Flamel comme une légende, il ne va cependant
pas aussi loin que l'abbé Villain qui n'y voit qu'un
roman fabriqué au XVIIe siècle par Arnauld de la Chevalerie.
Figuier plus prudent ne se prononce pas.
Les raisons de Vallet de Viriville étant renouvelées de l'abbé Villain, nous n'examinerons que celles de ce
dernier.
L'abbé prétend que le livre des figures hiéroglyphiques
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