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Réfer. : CP1900
Auteur : Rebotier J. & Agasse J-M.
Titre : Alchimie.
S/titre : contes et légendes.

Editeur : L'Originel.
Date éd. : 1982 .




**** A T T E N T I O N ****

Ce document étant sujet à droits d'auteur, n'est composé que du début, et des tables éven-
tuelles. Reportez-vous aux références ci-dessus
pour vous le procurer.

**** A T T E N T I O N ****



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A L C H I M I E
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Les éditions L'Originel sont animées par Jean-Louis Accarias et Charles Antoni.




Couverture:
L'androgyne (Aurora consurgens. Cod. Rhenovacensis) Zentral
bibliothex Zürich. Ms. Rh. 172. Début du XVe siècle.

Illustrations Noir et Blanc:
Phot. Bibl. nat. Paris.

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Jacques REBOTIER - Jean-Michel AGASSE



A L C H I M I E
Contes et légendes




Préface de Frédérick Tristan




L'ORIGINEL
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ISBN 2-86316-006-0

(c) Copyright L'Originel 1982

Editions l'Originel
25, rue Saulnier
75009 Paris
Tous droits de reproduction réservés pour tous pays.
Dépôt légal: 4e trimestre 1982

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SOMMAIRE
-- Préface ......................................... 9 -- Introduction .................................... 15
-- TEXTES ANTIQUES ET ORIENTAUX ................... 33
-- Histoire du roi Chirayus et de son ministre Nagarjuna (1) ................................ 35 -- La légende du mercure (2) .................... 37 -- La légende du soufre (3) ..................... 38 -- Un héros légendaire de l'alchimie birmane: le moine Chèvre-Taureau (4) ..................... 39 -- Wei-Po-Yang (5) .............................. 43 -- Visions de Zosime (6) ........................ 45 -- Zosime: sur la Vertu (7) ..................... 48 -- Songe d'Ostanès (8) .......................... 52 -- Démocrite: Questions naturelles et mys- térieuses (Extraits) (9) ..................... 57 -- Isis à Horus (10) ............................ 59 -- Livre de Cratès (Extraits) (11) .............. 61 -- Songe de Jabir (12) .......................... 72
-- DU MOYEN-AGE AU 15e SIECLE ...................... 73 -- Enigme d'Arislée (13)......................... 75 -- Arnauld de Villeneuve: La chaîne dorée (14) .. 79 -- Allégorie de Merlin (15) ..................... 85 -- B. Le Trévisan: Allégorie de la Fontaine (16). 88 -- B. Le Trévisan: Le songe vert (17) ........... 95 -- John Dastin: Vision (18) ..................... 102
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-- DU 16e SIECLE A AUJOURD'HUI ..................... 109 -- Basile Valentin: Azoth -- De la grande pierre des anciens sages (19) ................................... 111 -- Les paroles d'Hermès au Pimandre (20) ........ 117 -- Déclaration et explication d'Adol- phe (21) ..................................... 119 -- La vision de Sir George Ripley (22) .......... 122 -- Ripley: Cantilènes (23) ...................... 126 -- Salomon Trismosin: L'homme boueux lavé par une dame (24) ............................ 130 -- Le petit paysan (25) ......................... 131 -- Hadrianus a Mynsicht: L'âge d'or res- sucité (26) .................................. 150 -- David Lagneau: Harmonie mystique -- Extrait (27) .............................. 162 -- Athenagoras philosophe athénien (28)....... 167 -- Michel Sendivogius: -- Parabole ou énigme philosophique (29) ..... 169 -- Dialogue de Mercure, de l'Alchimiste et de Nature (30) ......................... 177 -- Traité du soufre (31) ..................... 182 -- Jacques Tesson: -- L'Oeuvre du lion vert (32) ................ 191 -- Sommaire de la précédente conduite en forme de pratique (33) .................... 197 -- Troisième traité (34) ..................... 200 -- Beroalde de Verville: Le voyage des prin- ces fortunés (35) ............................ 207 -- Dom Bellin: Les aventures du philosophe inconnu (Livre quatrième) (36) ............... 210 -- Phylanthropos (O. H. de Loos): Recette de l'Am- broisie (37) ................................. 213 -- Cycliani: Hermès dévoilé (Extraits) (38) ..... 219 -- Lettre d'un alchimiste contemporain .......... 228 -- Etienne Perrot: Aria (39) .................... 230
-- Bibliographie ................................ 235
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PREFACE
A l'heure où la crise du récit souligne le désarroi d'un monde démuni du réel, égaré comme il l'est dans les innombrables
labyrinthes du mental, il n'est pas inutile d'interroger
les antiques charades et, à travers elles, de rompre avec les
chemins creux des significations pour retrouver la voie du
sens. Le déluge des signes a noyé le langage, l'emportant à
grands tourbillons vers l'océan ténébreux où, stupeurs opaques,
rôdent l'absurde, le fragmentaire et l'illusion.
Ainsi le naturalisme romanesque cher aux frères Goncourt est-il devenu le témoin de la médiocrité d'un siècle mercantile
imposant au langage de ne refléter du réel que les
éléments de l'expérience qui situent l'homme en dessous de
son sens -- après quoi l'on prétend qu'il est hors du sens et
que, d'ailleurs, le sens est vain. Voilà l'homme confiné dans ce
qu'il n'est seulement pas: l'horizontalité, lui dont la verticalité
est pont entre terre et ciel, moyen pour joindre les constituants
complémentaires que les « rationalistes » n'ont de cesse
qu'ils se contrarient, s'opposent, parfois se détruisent, prisonniers
qu'ils sont du dualisme.
La poétique hermésienne, telle qu'on peut l'approcher dans les écrits alchimiques, par exemple, est d'abord l'agent
de cette conjonction nécessaire, à quelque niveau, des éléments
dramatiques qui font de l'univers et de l'homme une
incessante gésine. Ici nulle contradiction fondamentale entre
matière et esprit, même si l'affrontement survient qui s'achèvera
en accouplement et en bain, tout comme lune et soleil,

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autrement, échangeront leurs armes dans le tournoi qui précède
les noces. C'est qu'il s'agit du ποιει̑ν, de ce « faire » créateur
qui est tout à la fois Verbe, semence, énergie, croissance,
déjà présent dans le Chaos, maintenant l'Ordre, dénouant
l'Eden en cette implosion que nous sommes, revivifiant
l'étincelle au creux de la gangue, suscitant par morts et résurrections
la rédemption de l'épars, sa réintégration dans le
Tout.
Ainsi ces écrits hermétiquement ouverts témoignent d'un processus hors de l'Histoire dans une durée qui n'est pas
celle de nos horloges, dans un lieu que nul cartographe ne
saurait arpenter, encore que rien ne soit moins utopique,
moins uchronique que ces voyages, ces dialogues, ces guerres,
ces amours qui ne cachent leur dessein que pour mieux le
révéler à qui aura pris soin d'ôter ses yeux pour recouvrer le
regard, de fondre ses sens en l'unique sens, maître du paradoxe
en l'union du spéculatif et de l'opératif, tout comme du
bas et du haut, du sec et de l'humide, du volatil et du fixe --
ailleurs, du Phénix et du Dragon.
Il conviendrait d'évoquer les rythmes, les attentes, les degrés, les macérations, les évaporations et tant d'autres
seuils nécessaires à cette voie d'initiation, d'oraison, de labeur
qu'est l'alchimie, et dont les écrits hermésiens se font l'Ariane
à travers de simples ou somptueuses images qui sont des chiffres
capables de transformer nature et homme, indissolublement
aimant et aimé, liés par un lumineux secret. Mais il faut
lire, se lier au livre, s'obliger, se faire l'homme-lige du livre
pour que l'écrit se fasse chair éclose dans le silence fracassant
du Verbe.
Mais qu'est ce livre? Quel en est l'écrivain? Quel lecteur se propose en nous? L'Adepte Ibn'Arabi lisait dans le Christ
et le Christ dans Moïse et Moïse dans les Tables. Toutefois les
sceaux divins chers à Boehme ont laissé leurs empreintes dans
la nature même, si bien que les Tables et le Sinaï ne sont
qu'un, face à la révélation du livre dont il s'agit. Le pas d'un
oiseau sur le sable, l'agencement des planètes, telles structures
internes ou encore ce Palais de Philalèthe participent d'une
même théophanie dans l'assomption générale de la matière. Il
n'est rien qui ne soit porteur de sens. L'univers entier est
blasonné.
Serait-ce, dès lors, que nos grimoires parlent un langage
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supérieur à celui qui se découvre si peu au lecteur et dont seul
le labourant peut être entrepris, dans le temps même qu'il
entend le parfum du rossignol, le hiéroglyphe de la tortue ou
du scarabée, le chant de la rose et des lys dans le roncier, le
brûlant appel au coeur du minerai? Le plomb nécessaire à l'or
n'est pas dans l'or. La guerre nécessaire à la paix n'entre pas
dans Salem. La lecture nécessaire au livre n'est pas dans
l'Oeuvre.
La bouche écoute. L'oreille crie. C'est alors que tonne le silence, et que la pierre maintenue dans la coupe par le cavalier
blanc se transmue en ce sang réparateur que le roi offre au
crâne qui, à l'instant, reverdit.

Frédérick TRISTAN

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-- Extrait de Elias Ashmole, Theatrum chemicum britanicum,
1652.

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INTRODUCTION
« IL ne s'agit pas de lire, mais d'entendre ce qu'on lit ». La lumière sortant par soi-même des Ténèbres « Cet Art ne s'acquiert point par la lecture seule, l'expérience y est nécessaire ». Le Breton, Les clés de la Philosophie spagyrique
Sur le chemin périlleux qui mène des ténèbres de l'ignorance à la réalisation glorieuse de l'Adeptat, le Livre est une
première et nécessaire étape. Bien que précieux, il arrive
qu'on le trouve aisément.
Celui que Le Trévisan nous décrit au début de son Allégorie de la Fontaine est en or très fin, de la couverture jusqu'aux
feuillets. Il n'en est pas moins exposé « à tout venant »,
comme si l'hermétisme même de son contenu le protégeait des
profanes.
Celui que Nicolas Flamel se procure « pour la somme de deux florins » est tout aussi peu commun. Mais il est moins
intelligible encore: « un Livre doré, fort vieux et beaucoup
large. Il n'était point de papier ou de parchemin, comme sont
les autres, mais il était fait de déliées écorces (comme il me
semblait) de tendres Arbrisseaux. Sa couverture était de cuivre
bien délié, toute gravée de lettres ou de figures étranges et
quant à moi, je crois qu'elles pouvaient bien être des caractères
Grecs, ou d'autre semblable Langue ancienne. Tant y a
que je ne les savais pas lire (...) ».
Livre bien singulier, il est vrai, qui nous renvoie derechef
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aux difficultés qu'offrent de pareils textes, puisque Fulcanelli
n'a pas hésité à reconnaître en celui-ci une allégorie voilée de
la matière: « La première matière de l'Oeuvre (est) exprimée
symboliquement par un livre tantôt ouvert, tantôt fermé
selon qu'elle a été travaillée ou seulement extraite de la
mine ». Dès lors, si le livre est bien une figure de la matière,
comme le veut l'auteur du Mystère des Cathédrales, la lecture
du même coup devient à proprement parler une opération, la
première peut être de l'Oeuvre.
Or les textes alchimiques jouissent d'une réputation parfaitement méritée d'obscurité. Quelles que soient les raisons
avancées par les auteurs pour justifier ce caractère « hermétique
», il y a toujours opacité, énigme, résistance au sens. Que
le lecteur ne se laisse donc prendre ni aux déclarations de
bonnes intentions (« Il n'y en a quasi point, parmi ceux qui
écrivent qui ne promettent de parler fidèlement et sincèrement
et cependant leurs discours sont si pleins d'ambiguïtés
qu'ils ne peuvent qu'à grand peine être entendus par les
doctes »), ni aux illusions d'une apparence de clarté (« Jamais
les Philosophes n'écrivent plus trompeusement que lorsqu'ils
semblent écrire trop ouvertement »)*.
En fait, les Philosophes ont pris, semble-t-il, un malin plaisir à multiplier dans leurs textes les « Noli intrare », gardiens
du seuil destinés à écarter les importuns ou ceux qui ont
pour seul guide une vaine curiosité. Alanus interpelle son lecteur
en des termes dont la violence rappelle ceux des Chants
de Maldoror: « Pauvre idiot! Serais-tu assez simple pour
croire que nous allons t'enseigner ouvertement et clairement
le plus grand et le plus important des secrets et prendre nos
paroles à la lettre? Je t'assure que celui qui voudra expliquer
ce que les philosophes ont écrit selon le sens ordinaire et littéral
des paroles se trouvera engagé dans les détours d'un labyrinthe
dont il ne se débarrassera jamais ». L'auteur de la
Margarita Novella est plus péremptoire encore: « La plupart
des traités composés sur cette Science sont si obscurs et si
énigmatiques qu'ils sont inintelligibles à tout autre qu'à leurs
Auteurs »...


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* Respectivement, Bruno de Lansac, La Lumière sortant par soi
même des ténèbres et Jean d'Espagnet, L'Oeuvre secret de la Philosophie
d'Hermès.

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Devant des déclarations aussi peu encourageantes, deux attitudes sont possibles: ou bien refuser de lire le texte en le
taxant d'illisibilité (la matière de l'Oeuvre, selon Bruno de
Lansac, « est méprisée comme de la boue par le vulgaire ignorant»),
ou au contraire, conformément à l'adage célèbre:
« Lege, lege, relege, ora et invenies »*, revenir au texte.
Apprendre à lire en somme.
Sans prétendre proposer des clés universellement valables (en alchimie, il n'en existe pas: tout donneur de recettes
est un « souffleur »), on peut cependant tenter, en une sorte de
propédeutique à la lecture-écriture des textes alchimiques, de
poser quelques jalons. Par exemple, en commençant par s'interroger
sur les destinataires de ces textes. Là encore, à s'en
tenir à certaines déclarations, on risque fort d'être découragé.
Il semble parfois que les Philosophes n'aient composé leurs
traités que pour un strict usage personnel: « La plupart des
Philosophes qui en ont écrit (du Magistère), l'ont plutôt fait
pour parler de l'heureux succès dont Dieu a béni leur travail
que pour instruire autant qu'il serait nécessaire ceux qui
s'adonnent à l'étude de cette sacrée Science»**. Au mieux,
selon Flamel, «ils ne les ont écrits que pour ceux qui savent
déjà ces principes (de l'Oeuvre), lesquels ne se trouvent jamais
en aucun Livre ». Comme le déclare sans ambages Hesteau de
Nuisement en avertissement de sa Vérité de la phisique minéralle:
« Je parle aux entendus ».
Cependant d'autres auteurs, apparemment moins « envieux », semblent avoir eu souci de ceux qui cherchent.
Philalète nous avertit, dans L'entrée ouverte au palais fermé
du Roi, qu'il a « décidé de rédiger ce petit traité (...) afin d'acquitter
ce qu'(il doit) aux Fils de l'Art et pour tendre la main à
ceux qui sont égarés dans le labyrinthe de l'erreur ».
Ainsi les catégories définies par R. Alleau, qui affirme dans Aspects de l'Alchimie traditionnelle que « ces textes
s'adressaient à la fois à d'autres alchimistes, à des initiables et
à des profanes », paraissent parfaitement opératoires. C'est
uniquement l'existence des deux premiers types de lecteurs (à
l'exclusion des « profanes ») qui rend compte des deux exigences
postulées simultanément par les textes: apprendre à


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* Lis, lis, lis, relis, prie et tu trouveras.
** Limojon de Saint-Didier, Le Triomphe Hermétique.

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lire et savoir (déjà) lire. Cette double exigence ne fait d'ailleurs
que répercuter, au niveau de la lecture, la double affirmation,
en apparence contradictoire elle aussi, concernant la
Matière Première: 1) L'Oeuvre consiste à faire évoluer la
Matière Première (à « changer le plomb en or »; 2) La
Matière Première est (déjà) la Pierre Philosophale. Autant de
vieux souvenirs, somme toute, de la philosophie aristotélicienne:
ce qui est en puissance, attendant de passer à l'acte,
est néanmoins déjà là.
La pratique des textes devrait apprendre assez vite aux « initiables », dont la lecture, tel le Mercure « pèlerin de l'Oeuvre
», prendra « des forces en marchant », à repérer quelques-
uns des « trucs » les plus classiques utilisés par les alchimistes
pour brouiller les pistes:
Omission de noms de substances ou de phases clés de l'Oeuvre. Fulcanelli signale par exemple que « les auteurs déjà
fort énigmatiques dans la préparation du dissolvant, (couvrent)
d'un silence profond le processus de la seconde opération.
Ils passent directement aux descriptions concernant la
troisième (...) puis reprenant la terminologie usitée pour la
première, ils laissent croire au débutant que le Mercure commun
équivaut au Rebis ou compost ».
Inversion de certains éléments de l'Oeuvre, présentation des opérations dans le désordre, usage d'un mot pour un
autre: « Non seulement les philosophes ont tenu dans l'ombre
leurs arts honorables et philosophiques par leur exposition
obscure et ténébreuse, mais encore ils ont remplacé les termes
communs par d'autres termes » avoue déjà le pseudo-
Olympiodore*. Et un auteur syriaque précise que c'est sur
l'ordre d'un inconditionnel du secret, le sage Ostanès (dont on
peut lire plus loin le songe extraordinaire), que tous les philosophes
ont altéré la langue dans leurs paroles, ont donné un
sens pour un autre sens, un nom pour un autre nom, un passage
pour un autre, une espèce pour une autre, une vision
pour une autre »**.
Autre « truc » couramment utilisé: un symbole unique sert à désigner des choses très différentes: par exemple, au


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* Sur l'art sacré, in Collection des anciens alchimistes grecs, texte
II, iv.
** Cité par Berthelot, La chimie au Moyen-âge, II, p. 327.

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signifiant « Feu » correspondent divers signifiés; selon le
niveau auquel on l'interprète, il peut renvoyer à une substance
(le « Feu secret ») à un principe (l'élément « feu ») ou à
l'intensité d'une réaction (les « degrés du feu »). Le contexte
est évidemment déterminant dans le choix de l'interprétation:
par exemple, si le feu se trouve en compagnie d'autres
éléments, la solution ne fait pas de doute. Un symbole peut
ainsi revêtir des sens opposés: le Mercure, mis en parallèle
avec le Soufre, représente une idée de passivité, alors que,
qualifié de « philosophique », il recouvre une substance qui
joue un rôle actif par rapport à la matière. La pensée alchimique,
on le voit, est une pensée de relation. Il importe donc
toujours de savoir, autant que faire se peut, à quel moment de
l'Oeuvre se réfère le terme employé et dans quel système symbolique
de relations-oppositions il fonctionne.
Inversement, une même substance ou une même idée peuvent être désignés par des symboles différents. « Rien, dit
Flamel, n'a induit en erreur les Nouveaux Philosophes que la
pluralité des noms ». Selon le contexte, la phase « putréfaction
» pourra ainsi être évoquée par les termes « chaos »,
« nuit », « corbeau », « plomb », « Saturne », « Oeuvre au
noir », etc. Et si l'on veut désigner le passage d'un gaz à l'état
solide, on parlera du changement de l'air en terre, de l'incarnation
d'un esprit ou d'une fixation, en fonction du point de
vue adopté. Une même substance sera parfois appelée différemment
selon son degré de maturation, comme l'« agent primordial
», qui à la fin du stade « Solve », peut prendre le nom
de « mercure philosophique ». Mais un même corps peut aussi
être recouvert de nombreux vocables à seule fin d'égarer le
lecteur; il est symptomatique à cet égard que les matières
essentielles de l'Oeuvre, l'« agent primordial » et la « Matière
Première », dont la nature exacte constitue les deux grands
secrets des alchimistes, aient été désignées, chacune de leur
côté, par un nombre record de termes équivalents. Qu'il suffise,
pour donner une idée générale du fonctionnement de tels
textes, de citer ici l'article « Lune des Philosophes » tel qu'il
apparaît dans le Dictionnaire mytho-hermétique de Dom
Pernety: « (Les Philosophes) lui ont donné une infinité de
noms, dont quelques-uns semblent se contredire; mais il faut
faire attention que ces noms sont relatifs soit aux opérations,
soit aux couleurs de l'Oeuvre soit aux qualités de cette

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TEXTES ANTIQUES ET ORIENTAUX
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HISTOIRE DU ROI CHIRAYUS ET DE SON MINISTRE NAGARJUNA [1]*
Dans la cité de Chirayus vivait autrefois un roi du nom de Chirayus* qui, de fait, jouissait d'une grande longévité et
de qui dépendait toute prospérité. Il avait pour ministre un
homme généreux, plein de compassion et de talent, nommé
Nagarjuna, qui provenait de la lignée d'un Bosdhisattva.
Celui-ci connaissait l'usage de toutes les drogues et grâce à un
élixir qu'il avait fabriqué, lui et le roi étaient libres de la vieillesse
et doués d'une grande longévité.
Un jour, un des jeunes fils de Nagarjuna, qu'il chérissait plus que tout autre de ses enfants, mourut. Il en fut accablé de
chagrin au point qu'il entreprit, en se servant de son savoir et
du pouvoir qu'il avait acquis par ses pratiques ascétiques, de
préparer à partir de certains ingrédients l'Eau d'Immortalité,
afin d'empêcher les mortels de mourir. Mais tandis qu'il
attendait le moment favorable pour mettre à infuser une certaine
drogue, Indra s'aperçut de ce qui se passait.
Indra, après avoir consulté les dieux, dit aux deux Asvins: « Allez sur terre porter de ma part ce message à
Nagarjuna: « Pourquoi, toi qui n'es qu'un ministre, as-tu
entrepris une oeuvre aussi révolutionnaire que de fabriquer de


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a) Les chiffres entre crochets renvoient à la notice bibliographique.
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* C'est-à-dire: celui qui est doué d'une longue vie.

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l'Eau de Vie? As-tu décidé maintenant d'aller contre le Créateur
lui-même, qui a bel et bien créé les hommes soumis à la
loi de la mort, puisque tu te proposes de les rendre immortels
en préparant l'Eau de Vie? Si cela se produit quelle différence
y aura-t-il entre les hommes et les dieux? L'ordre de l'univers
sera détruit, car il n'y aura plus personne ni pour sacrifier ni
pour recevoir le sacrifice. Crois m'en: interromps la préparation
de cette Eau de Vie, sinon les dieux seront en colère et
certainement te maudiront. Quant à ton fils (car c'est par chagrin
de l'avoir perdu que tu t'es lancé dans cette entreprise), il
est maintenant à Svarga ». Indra, après avoir confié ce message
aux deux Asvins, les fit partir. Ils arrivèrent à la demeure
de Nagarjuna et après avoir reçu l'argha*, transmirent à
Nagarjuna, heureux de leur visite, le message d'Indra et ils
l'informèrent que son fils était dans les cieux en compagnie
des dieux.
Alors Nagarjuna, découragé, se dit: « Peu m'importe les dieux; mais si je n'obéis pas à l'ordre d'Indra, les Asvins me
maudiront. Mieux vaut renoncer à cette Eau de Vie. Je n'ai
pas accompli mon désir; pourtant mon fils, à cause des
bonnes actions que j'ai accomplies dans une vie passée, se
trouve à présent dans un séjour de félicité ».
Ayant fait ces réflexions, Nagarjuna s'adressa aux deux Asvins: « J'obéis à l'ordre d'Indra. Je renonce à fabriquer
l'Eau de Vie. Si vous n'étiez pas venus, j'en aurais achevé la
préparation en cinq jours et j'aurais libéré la terre entière de la
vieillesse et de la mort ». Sur ces mots, Nagarjuna, conformément
à leur avis, enterra en leur présence l'Eau de Vie presque
terminée. Alors les Asvins le quittèrent et allèrent aux cieux
rapporter à Indra que leur mission était accomplie et le roi des
dieux se réjouit.


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* Eau, riz et herbe Durva que l'on offre aux hôtes.

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LA LEGENDE DU MERCURE [2]
Un jour, Siva et Parvati firent l'amour avec tant de violence que les dieux, terrifiés, demandèrent à Agni d'intervenir.
Celui-ci se changea en pigeon et gagna les lieux. A la vue
de ce pigeon, Siva se sentit rempli de honte et se retira de Parvati.
Mais il éjacula sur Agni. Incapable de supporter le mordant
de cette semence, Agni plongea dans le Gange. Le Gange
lui-même ne put supporter le mordant de cette décharge séminale
et, à l'aide de ses vagues, parvint à la rejeter. Lorsqu'enfin
elle tomba sur le sol, il en naquit cinq différentes sortes de
mercure.

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LA LEGENDE DU SOUFRE [3]
Un jour, sur la côte qui bordait la Mer de Lait, en plein milieu d'un jeu où elle était occupée, Parvati eut ses règles et
ses vêtements devinrent rouges. Elle les enleva et les jeta à la
Mer. Plus tard, lorsque la Mer de Lait fut barattée par les
dieux qui voulaient en tirer l'élixir, le sang de Parvati se changea
en soufre. L'odeur qu'il dégageait plut aux dieux et c'est
pourquoi ils l'appelèrent Gandak, c'est-à-dire: ce qui sent.
Les dieux furent d'avis que ce soufre serait très utile dans les opérations qui consistent à tuer le mercure.

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Un héros légendaire de l'alchimie birmane LE MOINE CHEVRE-TAUREAU [4]
Il y a bien longtemps, au temps où les habitants de Pagan étaient pauvres, vivait un moine. Il pratiquait l'alchimie et
cherchait à découvrir la Pierre des Philosophes. Mais ses
expériences étaient coûteuses et il devait faire appel au soutien
financier du roi qui encourageait ses travaux. Le moine
suivait pas à pas les instructions données dans un vieux livre
en parchemin. Elles étaient nombreuses et variées et les
semaines et les mois passaient. Quand le trésor royal fut vide,
les gens refusèrent de payer davantage d'impôts en disant que
le roi ne faisait rien d'autre que de gaspiller cet or pour un
imposteur. Le moine parvint alors à la dernière instruction:
« Mettez alors le morceau de métal dans de l'acide et vous
obtiendrez enfin la Pierre des Philosophes ». Il calma les gens
en leur promettant qu'après cette dernière expérience, la
Pierre serait prête et ceux-ci payèrent leurs impôts au roi. Le
moine plongea le morceau de métal, obtenu grâce à ses expériences
précédentes, dans de l'acide. Sept jours passèrent,
mais la masse de métal demeura inchangée. Le moine alla
trouver le roi pour l'informer que l'expérience avait échouée.
Les gens l'apprirent et pensèrent que le moine était venu
réclamer au roi davantage d'or; aussi entourèrent-ils le palais
en demandant que le moine soit puni comme un imposteur et
un tricheur. Le roi était dans l'embarras, car il savait que ce
n'était pas un imposteur, mais il se demandait comment apaiser

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le peuple. Le moine résolut lui-même le problème en s'arrachant
les yeux. Puis il alla trouver les gens et leur dit: « Mes
orbites sont béantes à présent. Ne pensez-vous pas que je suis
suffisamment puni? » Les gens furent satisfaits de voir que
justice avait été faite et cessèrent leurs protestations.
Pendant plusieurs jours, le moine resta assis dans son laboratoire, désespéré d'avoir échoué. A la fin, il se sentit tellement
furieux contre l'alchimie qu'il se leva et brisa tous ses
pots et instruments. Puis il dit au petit novice qui l'avait
assisté dans toutes ses expériences, de jeter le morceau de
métal inutile dans les latrines. Le petit novice obéit. Mais à la
tombée de la nuit, il remarqua que les latrines semblaient en
feu et il accourut vers le moine en criant: « Maître, Maître,
regardez, les latrines doivent être pleines de fées ou de
fantômes! »
« Tu sais bien que je suis aveugle », répliqua le moine. « Décris-moi le phénomène ». « En entendant le novice, il
comprit que le morceau de métal était enfin devenu la Pierre
des Philosophes. Il comprit aussi que le copiste du livre en
parchemin avait écrit par erreur « Acide » au lieu de « fumier
nocturne » (en Birman: « Chin » au lieu de « Chee »).
Le novice récupéra la Pierre des Philosophes et la donna à son maître. Le moine lui ordonna alors d'aller chez un boucher
et de se procurer les deux yeux d'un taureau ou d'une
chèvre. Mais comme il était tard, la viande avait été vendue et
il ne restait plus qu'un oeil de chèvre et un oeil de taureau. Le
novice les acheta et les apporta au monastère. Le moine plaça
les deux yeux au-dessus de ses orbites vides et les toucha avec
la Pierre des Philosophes, et aussitôt les yeux se mirent en
place dans les orbites. Il retrouva complètement la vue, bien
qu'un oeil fût gros et l'autre petit. « A partir d'aujourd'hui, dit
le moine au novice en plaisantant, on me connaîtra sous le
nom de « Moine Chèvre-Taureau ». Il se rendit alors au palais
du roi et lui fit part de son heureuse découverte. Il annonça
son intention de quitter le monde des humains le matin suivant
et pria le roi de faire fondre tout le plomb et le cuivre en
sa possession dans de gros pots qu'il ferait placer devant le
palais au lever du soleil. « Vous pouvez dire à vos sujets de
vous imiter », dit le moine tandis qu'il quittait le palais pour
rentrer à son monastère. Bien qu'il fût alors minuit passé, le
roi envoya ses hommes pour réveiller la cité en faisant retentir

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Fin du texte de ce document, ce document étant sujet à droits d'auteur.

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BIBLIOGRAPHIE
-- The Ocean of story, traduction anglaise due à Ch. Tawne de la
Katha-sarit-sagara. Nous remercions ici son éditeur, Chas J. SAWYER, I Grafton Street, London W I X 3 LB [1] -- Yogic and Tantric medicine, O. P. JAGGI, Atma Ram and sons,
New Delhi, 1973. [2] [3] -- Folk elements in Burmese Buddhism par Maung Htin Aung,
Rangoon 1975. [4] -- An ancient Chinese treatise on alchemy entiltled Ts'an T'ung
Ch'i written by Wei Po Yang about 142 A. D. traduit par Lu CH'IANG WU et T. L. DAVIS, in ISIS, oct. l932, p. 210-289. Nous remercions ici la revue ISIS. [5] -- M. BERTHELOT, Collection des anciens alchimistes grecs, Paris,
Steinheil, 1888, 3 vol. [6] [7] [9] [10] -- M. BERTHELOT, La chimie au moyen-âge, Paris, Steinheil, 1893.
[8] [11] [12] -- Artis auriferae quam chemiam vocant... Bâle, 1593, 2 vol. [13]
[15] -- Theatrum chemicum, Ursel et Strasbourg, Zetner, 1602-1661,
6 vol. [13] [16] Sur les premières apparitions de ce texte fondamental, cf. J. RUSKA, Turba philosophorum, Berlin, 1931 et Die Vision des Arisleus, in K. SUDHOFF, Historische Studien und Skizzen zur Natur und Heilwissenschaft, Berlin, 1931. -- Bibliothèque du Museum (Paris), ms 358, fol.509-512, traduction
tardive du texte d'Arnauld de Villeneuve plus connu sous le nom de Flos florum ou encore de Visio mystica. [14]
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-- J. J. MANGET, Bibliotheca chemica curiosa, Genève, 1702,2 vol.
[15] [18] [25] -- Louis FIGUIER, L'alchimie et les alchimistes, Paris, 1854. [15]
-- SALMON et RICHEBOURG, Bibliothèque des philosophes chimiques,
Paris, 1683 et Paris 1740-1754, 4 vol. [13] [16] [17] [25] -- Johannes RHENANUS, Harmoniae imperscrutabilis chymico
philosophicae, Francfort, 1625. [18] -- Basile VALENTIN, Azoth ou le Moyen de faire l'Or caché des
philosophes, Paris, 1624, 1660. [19] [20] [21] -- Elias ASHMOLE, Theatrum chemicum britannicum, Londres,
1652 [22] -- Georgius RIPLAEUS, Opera omnia chemica, Cassel 1649. [23]
-- E. SHERWOOD TAYLOR, George Ripley's song, in Ambix,
dec. 1946 (traduction anglaise du ms. Ashmole 1445) [23] -- Bibliothèque nationale, ms. français 12297, fol. 27-28 [24]
-- Musaeum hermeticum, Francfort, 1625 [26]
-- David LAGNEAU, Harmonie mystique, Paris, 1636 [27] [28]
-- Michel SENDIVOGIUS, Cosmopolite ou nouvelle lumière de
phisique naturelle, Paris 1629 [29] [30] [31] -- Bibliothèque du Muséum, (Paris) ms 360, fol. 390-402 [32] [33]
[34] -- Béroalde de VERVILLE, L'histoire véritable ou le voyage des
princes fortunés, Paris, 1610 [35] -- Dom Albert BELIN, les aventures du philosophe inconnu, Paris,
1646 [36] -- O. H. de Loos, Le diadème des sages, Paris, 1781 [37]
-- J. GRASSHOF, Aperta Arca... Francfort, 1617 [25]
-- CYLIANI, Hermès dévoilé, Paris, 1832 [38]
-- Etienne PERROT: Coran Teint (La Fontaine de Pierre) [39]

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-- Extrait de Rosarium philosophorum, 1550.
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L'ORIGINEL -----------------------------------------------------------

DEJA PARUS
-- René Daumal: « René Daumal ou le retour à soi »
(Textes inédits et études) -- Jean Carteret: « Des Dialogues et du Verbe ».
-- Le Soufisme, la voie de l'Unité, « Doctrine et Méthode ».
Ouvrage collectif. -- J. G. Bennett: « Comment nous faisons les choses ».

Les dix numéros de la revue « L'Originel » sont disponibles soit séparément, soit reliés en deux albums.

ALBUM I (N° I à 5) -- Métaphysique et dialectique
Tantra, Soufisme, Tai-Chi-Chuan, Alchimie, Linguistique, Astrologie, Kriya-Yoga, Hermétisme, Kathakali.
ALBUM II (N° 6 à 10) -- Révélation - Révolution
Le Grand Jeu, Taoïsme, Kaya Kalpa, Tarot, Anthropologie, Théâtre, Danse, Peinture, Musicologie.
A PARAITRE
-- L'Univers intangible par Charles Antoni
-- Le Dzog Chen, boudhisme tantrique tibétain, par
Namkai Norbu Rinpoché. -- Roger Gilbert Lecomte. Biographie de H. J. Maxwell.
Documents inédits. -- Jean Carteret: Textes.
-- Le hasard des yeux par Jean-Luc Parant
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Editions L'Originel, 25, rue Saulnier -- 75009 Paris Tél: 246 28 21 -----------------------------------------------------------

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PHOTOCOMPOSE EN TIMES DE 11 ET ACHEVE D'IMPRIMER LE 1er DECEMBRE 1982 PAR L'IMPRIMERIE DE LA MANUTENTION A MAYENNE
Dépôt légal: 4e trimestre 1982
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ALCHIMIE
Contes et Légendes
Jacques Rebotier -- Jean-Michel Agasse
Préface de Frédérick Tristan
Le Rêve, voie royale de l'inconscient. Les textes rassemblés ici, contes et légendes, visions et extases, en portent largement la trace. De l'antiquité grecque
à nos jours, de l'Inde à l'Europe, du monde arabe au monde
celte..., ce voyage dans le temps et l'espace est un itinéraire
initiatique.
Dans une « circulation » continuelle entre conscient et inconscient, dans le jeu de miroir où macrocosme et microcosme
se répondent, ces histoires font pénétrer le lecteur dans
un monde « autre » qui -- ici -- fait irruption dans la vie
quotidienne.
Paysages jamais vus, aventures inouïes, noces chymiques, drame et humour, ces « contes et légendes » manifestent
la richesse poétique et opérative de l'alchimie.




ISBN 2-86316-006-0
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