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Réfer. : AL1314A
Auteur : Lorris Guillaume de, Meung Jean de.
Titre : Le Roman de la Rose.
S/titre : Tome II.

Editeur : Librairie de Firmin Didot Frères. Paris.
Date éd. : 1864 .


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LE
ROMAN DE LA ROSE -----
Tome II

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--------------------------------------- TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT. -- MESNIL (EURE).


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LE ROMAN DE LA ROSE PAR GUILLAUME DE LORRIS ET JEAN DE MEUNG
NOUVELLE EDITION REVUE ET CORRIGEE PAR FRANCISQUE-MICHEL CORRESPONDANT DE L'INSTITUT DE FRANCE (ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES), etc., etc.

------- TOME SECOND
pict

PARIS LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRERES, FILS ET CIE
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT , RUE JACOB , 56 1864
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LE
ROMAN DE LA ROSE
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Comment le dieu d'Amours retient Faulx-Semblant, qui ses homs* devient, |* Son homme. Dont ses gens sont joyeulx et baulx*, |* Gais. Quant il le fait roy des ribaulx. Faus-Semblans, par tel convenant* |* Convention.
Seras à moi tout maintenant,
Que tous nos amis aideras,
Et que jà nul n'en gréveras;
Ains* penseras d'eus eslever, |* Au contraire.
Et de nos anemis grever.
Tiens soit li pooirs et li baus*, |* Le pouvoir et le gouver-
Tu seras mès rois des ribaus (1), |nement.
Ainsinc le vuet nostres chapitres.
Sans faille* tu es maus* traïstres |* Sans faute. ** Mauvais.
Et lerres* trop desmesurés, |* Larron.
Cent mil fois t'i es parjurés:
Mès toutevois en audiance,


(1) Voyez sur les ribauds, les ribaudes et le roi des ribauds, les dissertations d'Etienne Pasquier, de Sauval et de Gouye de Longuemarre, réimprimées
à la suite l'une de l'autre dans la Collection des meilleures dissertations,
notices et traités particuliers relatifs à l'histoire de France, etc.,
par C. Leber, tom. VIII, pag. 187-235.
ROMAN DE LA ROSE. - T. II.
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2 LE ROMAN (v. 11710)

Por nos gens oster de doutance*, |* Doute.
Comant-ge que tu lor enseignes,
Au mains par généraus enseignes,
En quel leu il te troveroient,
Se du trover mestier* avoient, |* Besoin.
Et comment l'en te congnoistra,
Car grant sens en toi congnoistre a.
Di-nous en quel leu tu converses*. |* Habites.

Fault-Semblant.
« Sire, j'ai mansions* diverses |* Demeures.
Que jà ne vous quier* réciter, |* Veux.
S'il vous plest à m'en respiter*; |* Dispenser.
Car, se le voir* vous en raconte, |* Le vrai.
Avoir i puis domage et honte;
Se mi* compaignon le savoient, |* Si mes.
Sachiés de voir*, il m'en haroient, |* Véritablement.
Et m'en procurroient anui,
S'onques lor cruauté conui*: |* Je connus.
Car il vuelent en tous leus taire
Vérité qui lor est contraire.
Jà ne la querroient* oïr, |* Voudraient.
Trop en porroient mal joïr,
Se ge disoie d'eus parole
Qui ne lor fust plésante et mole:
Car la parole qui les point*, |* Pique.
Ne lor abelist* onques point, |* Plaît.
Se c'estoit néis" l'évangile |* Même.
Qui les repréist de lor guile*, |* Fourberie.
Car trop sunt cruel malement*. |* Mauvaisement.
Si sai-ge* bien certainement, |* Et je sais.
Se ge vous en di nule chose,
Jà si bien n'iert* vostre cort close. |* Ne sera.
Qu'il n'el sachent, combien qu'il tarde.

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(v. 11742) DE LA ROSE. 3

Des prodes homes* n'ai-ge garde, |* Des hommes de bien.
Car jà sur eus riens n'en prendront
Prodome, quant il m'entendront;
Mès cil qui sor soi le prendra,
Por soupeçoneus se rendra
Qu'il ne voille mener la vie
De Barat et d'Ypocrisie,
Qui m'engendrèrent et norrirent*. |* Elevèrent.

Amours.
« Moult bone engendréure* firent, |* Génération.
Dist Amours, et moult profitable,
Qu'il* engendrèrent le déable. |* Car ils.
Mès toutevois, comment qu'il aille,
Convient-il, dist Amors, sans faille*, |* Sans faute.
Que ci tes mansions* nous somes |* Demeures.
Tantost oians trestous nos homes,
Et que ta vie nous espoingnes*. |* Exposes.
N'est pas bon que plus la respoingnes*. |* Caches.
Tout contient que tu nous descuevres
Comment tu sers et de quelz euvres,
Puisque céans t'ies embatus*; |* Puisqu'ici dedans tu t'es
Et se por voir dire ies* batus, |engagé. * Et si pour dire vrai tu es.
Si n'en ies-tu pas coustumiers,
Tu ne seras pas li premiers. »

Faulx-Semblant.
« Sire, quant vous vient à plaisir,
Se g'en devoie mort gésir*, |* Etre couché.
Ge ferai vostre volenté;
Car du faire grant talent* é. » |* Désir.

L'Acteur.
Faus-Semblans qui plus n'i atent,
Commence son sermon atant*, |* Alors.

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4 LE ROMAN (v. 11771)

Et dist à tous en audience.

Faulx-Semblant.
« Barons, entendés ma sentence.
Qui Faus-Semblant vodra congnoistre,
Si le quière au siècle* ou en cloistre; |* Qu'il le cherche dans le
Nul leu, fors en ces deus, ne mains*: |monde. * Je ne demeure.
Mès en l'un plus, en l'autre mains.
Briefment, ge me vois osteler* |* Vais loger.
Là où ge me puis miex céler:
C'est la celée * plus séure |* Cachette.
Sous la plus simple vestéure.
Religieus sunt moult convers,
Li séculer sunt plus ouvers.
Si ne voil-ge mie* blasmer |* Et je ne veux pas.
Religion, ne diffamer,
En quelque abit que ge la truisse*: |* Trouve.
Jà religieus, que ge puisse*, |* Jamais religieux, tant
Humble et loial ne blasmerai, |que je pourrai.
Neporquant jà* ne l'amerai. |* Néanmoins jamais.
« J'entens des faus religieus, Des félons, des malicieus,
Qui l'abit en vuelent vestir,
Et ne vuelent lor cuers mestir*. |* Dompter.
Religieus sunt trop piteus*, |* Pieux.
Jà n'en verrés un despiteus*: |* Hautain, dédaigneux.
Il n'ont cure d'orguel ensivre*, |* Suivre.
Tuit se vuelent humblement vivre:
Avec tex* gens jà ne maindrai**, |* Telles. ** Demeurerai
Et se g'i mains, ge me faindrai.
Lor habit porrai-ge bien prendre,
Mès ainçois me lerroie* pendre |* Plutôt je me laisserais.
Que jà de mon propos ississe*, |* Sortisse.
Quelque chière* que g'i féisse. |* Mine.

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(v. 11803) DE LA ROSE. 5

Ge mains* avec les orguilleus, |* Reste.
Les veziés, les artilleus*, |* Les rusés, les fourbes.
Qui mondaines honors convoitent,
Et les grans besoignes exploitent,
Et vont traçant* les grans pitances, |* Suivant.
Et porchacent les acointances* |* Liaisons.
Des poissans homes, et les sivent,
Et se font povre, et si se vivent
Des bons morciaus délicieus,
Et boivent les vins précieus;
Et la povreté vont preschant,
Et les grans richesces peschant
As saynes et as trainaus*: |* Engins de pèche.
Par mon chief! il en istra* maus. |* Par ma tête! il en sortira.
Ne sunt religieus ne monde*; |* Purs.
Il font un argument au monde,
Où conclusion a honteuse:
Cist* a robe religieuse, |* Celui-là.
Donques est-il religieus.
Cist argument est trop fieus*, |* Faible.
Il ne vaut pas un coutel troine*, |* De bois blanc.
La robe ne fait pas le moine (1).
Neporquant nus* n'i set respondre, |* Néanmoins nul.
Tant face haut sa teste tondre,
Voire rere* au rasoer de lanches, |* Raser.
Qui Barat trenche en treze trenches.
Nul ne set si bien distinter*, |* Distinguer.
Qu'il en ose un seul mot tinter;


(1) Ce proverbe existait aussi en latin à une époque plus ancienne. Le classique et célèbre Alexandre Neckham, qui mourut abbé de Cirencester
en 1217, l'emploie dans cette définition de la manière d'être d'un moine au
XIIIe siècle:
Non tonsura facit monachum, nec horrida vestis, Sed virtus animi, perpetuusque rigor: Mens humilis, mundi contemptus, vita pudica, Sanctaque sobrietas, haec faciunt monachum. 1.
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6 LE ROMAN (v. 11831)

Tuit lessent vérité confondre,
Por ce me vois là plus repondre*. |* Je me vais là plus cacher.
Mès en quelque leu que ge viengne,
Ne comment que ge me contiengne,
Nule riens fors Barat n'i chas;
Ne plus que dam Tibers (1) li chas
Ne tent qu'à soris et à ras,
N'entens-ge à riens fors qu'a Baras.
Ne jà certes por mon habit
Ne saurés o quex* gens j'abit. |* Avec quels.
Non ferés-vous, voir as * paroles, |* Même aux.
Jà tant n'ierent* simples ne moles. |* Tant ne seront.
Les ovres regarder devés,
Se vous n'avés les iex crevés;
Car s'il font tel que il ne dient,
Certainement il vous conchient*, |* Trompent, bafouent.
Quelconques robes que il aient,
De quelconques estas qu'il soient,
Soit clers ou laiz*, soit hons ou fame, |* Laïques.
Sires, serjans, bajasse* ou dame. » |* Seigneur, serviteur, ser-
|vante.
L'Acteur.
Tant qu'ainsinc Faus-Semblant sermone,
Amors de rechief l'araisone,
Et dist, en rompant sa parole,
Ausinc min s'el fust fauce ou fole:

Le dieu d'Amours.
« Qu'est-ce, diable? es-tu esfrontés?
Quex gens nous as-tu ci contés?
Puet-l'en trover religion
En seculière mansion*? » |* Demeure.


(1) Personnage du Roman du Renard.
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(v. 11859) DE LA ROSE. 7

Faux-Semblant.
« Oïl, sire, il ne s'ensuit mie
Que cil mainent mauvèse vie,
Ne que por ce lor ames perdent,
Qui as dras du siècle s'aherdent*: |* Qui aux habits mondains
Car ce seroi trop grans dolors. |s'attachent.
Bien puet en robes de colors
Sainte religion florir:
Maint saint a l'en véu morir,
Et maintes saintes glorieuses,
Dévotes et religieuses,
Qui dras* communs tous jors vestirent, |* Habits.
N'onques por ce mains n'ensaintirent*, |* Ne devinrent saints.
Et ge vous en nomasse maintes;
Mès presque trestoutes les saintes
Qui par églises sunt priées,
Virges chastes, et mariées
Qui mainz biaus enfans enfantèrent,
Les robes du siècle portèrent,
Et en cels* meismes morurent, |* Et en ceux-là.
Qui saintes sunt, seront et furent.
Néis* les onze mile vierges, |* Même.
Qui devant Diex tienent lor cierges,
Dont l'en fait feste par églises,
Furent ès dras du siècle prises
Quant elz reçurent lor martires;
N'encor n'en sont-el mie pires.
Bons cuers fait la pensée bone,
La robe n'i tolt*, ne ne done; |* Enlève, prend.
Et la bone pensée l'uevre,
Qui la religion descuevre.
Ilec* gist la religion |* .
Selonc la droite entencion.
« Qui de la toison dan* Belin, |* Sire.
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8 LE ROMAN (v. 11892)

En leu de mantel sebelin*, |* Au lieu de martre zibe-
Sire Ysangrin (1) afubleroit, |line.
Li leus qui mouton sembleroit,
S'il o* les brebis demorast, |* Avec.
Cuidiés-vous qu'il n'es* dévorast? |* Croyez-vous qu'il ne les.
Jà de lor sanc mains ne bevroit,
Mès plus tost les en décevroit.
Jà n'en seroit mains familleus*, |* Famélique.
Ne mains mals* ne mains périlleus; |* Ni moins mauvais.
Car, puisque ne le congnoistroient,
S'il voloit fuire, eus le sivroient.
S'il a gaires de tex loviaus*. |* Beaucoup de tels louve-
Entre ces apostres noviaus, |teaux.
Eglise, tu es mal-baillie*, |* Maltraitée.
Se ta cité est assaillie
Par les chevaliers de ta table.
Ta seignorie est moult endable*, |* Faible.
Se cil s'esforcent de la prendre
Cui tu l'as baillie* à desfendre. |* A qui tu l'as donnée.
Qui la puet vers eus garentir?
Prise sera sans cop sentir
De mangonel, ne de perrière*, |* Mangonneau, pierrier,
Sans desploier au vent banière; |machines de guerre.
Et se d'eus ne la vués rescorre*, |* Secourir.
Ainçois* les lesse par tout corre, |* Auparavant.
Lesses? mès se tu lor comandes,
Dont n'i a fors que tu te rendes, |* Il n'y a plus qu'à te ren-
Ou lor tributaires deviengnes |dre.
Par pez faisant, et d'eus la tiengnes,
Se meschief ne t'en vient greignor*, |* Plus grand.
Qu'il en soient du tout seignor.
Bien te sevent ore escharnir*, |* Railler.
Par jor corent les murs garnir,


(1) Belin, Ysangrin, personnages du Roman du Renard.
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(v. 11925) DE LA ROSE. 9

Par nuit n'es* cessent de miner; |* Ne les.
Pense d'aillors enraciner
Les entes (1) où tu vués fruit prendre:
Là ne te dois-tu pas atendre.
Mès atant* pez, ci m'en retour**, |* Maintenant. ** Retourne.
N'en vueil plus ci dire à ce tour,
Se ge m'en puis atant passer,
Car trop vous porroie lasser.
Nais bien vous vueil convenancier* |* Promettre De tous vos amis avancier,
Por quoi* ma compaignie voillent; |* Pour que.
Si sunt-il mort, s'il ne m'acoillent,
Et m'amie ausinc serviront,
Ou jà par Dieu n'en cheviront*: |* Viendront à bout.
Sans faille* traïstre sui-gié, |* Sans faute.
Et por larron m'a Diex jugié.
Parjurs sui; mès ce que j'afin*, |* Termine.
Set-l'en envis* devant la fin, |* Malgré soi.
Car plusor par moi mort reçurent,
Qui onc mon barat* n'aperçurent, |* Tromperie.
Et reçoivent et recevront,
Que jamès ne l'aparcevront.
Qui l'aparcerra, s'il est sage,
Gart s'en, ou c'iert* son grant domage. |* Qu'il s'en garde, ou ce
Mès tant est fort la décevance*, |sera. * Déception.
Que trop est grief l'aparcevance*: |* Pénible la perception.


(1) Je n'expliquerai pas ce mot, dont l'Académie a donné le sens; je ferai seulement remarquer qu'il figure dans une locution figurée:
Dist saint Pieres: Moult m'est à ente Que vous de mon geu me blasmastes. De saint-Pierre et du Jongleor, y. 280. (Fabliaux et contes, édition de
(Méon, t. III, p. 291.)
Ele est forment en grant tormente, Fet-ele: « Come gis à ente... » Le Fabel d'Aloul. v. 251. (Ibid., pag. 334.)

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10 LE ROMAN (v. 11951)

Car Prothéus, qui se soloit* |* Avait l'habitude.
Muer* en tout quanqu'il** voloit, |* Changer. ** Ce qu'il.
Ne sot onc tant barat ne guile* |* Tromperie ni fraude.
Cum ge fais; car onques en vile
N'entrai où fusse congnéus,
Tant i fusse oïs ne véus.

Comment le traistre Faulx-Semblant Si va les cueurs des gens emblant*, |* Volant. Pour ses vestemens noirs et gris, Et pour son viz* pasle amaisgris. |* Visage.
Trop sai bien mes habiz changier,
Prendre l'un, et l'autre estrangier*. |* Ecarter.
Or* sui chevaliers, or sui moines, |* Maintenant.
Or sui prélas, or sui chanoines,
Or sui clers, autre ore* sui prestres, |* D'autres fois.
Or sui desciples, or sui mestres,
Or chastelains, or forestiers:
Briément*, ge sui de tous mestiers. |* Bref.
Or resui princes, or sui pages,
Or sai parler trestous langages;
Autre ore sui viex et chenus,
Or resui jones devenus.
Or sui Robers, or sui Robins,
Or cordeliers, or jacobins.
Si pren por sivre ma compaigne |* Recrée.
Qui me solace* et acompaigne, |* Déguisement.
(C'est dame Astenance-Contrainte,)
Autre desguiséure* mainte,
Si cum il li vient à plesir
Por acomplir le sien désir.
Autre ore vest* robe de fame; |* Je revêts.
Or sui damoisele, or sui dame,
Autre ore sui religieuse,
Or sui rendue*, or sui prieuse, |* Nonne.

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(v. 11981) DE LA ROSE. 11

Or sui nonain or sui ahesse, |* Nonne.
Or sui novice, or sui professe;
Et vois* par toutes régions |* Et je vais.
Cerchant toutes religions.
Mès de religion, sans faille*, |* Sans faute.
G'en pren le grain et laiz* la paille; |* Je laisse.
Por gens avugler i abit*, |* J'y habite.
Ge n'en quier*, sans plus, que l'abit. |* Veux.
Que vous diroie? en itel guise
Cum il me plaist ge me desguise;
Moult sunt en moi mué* li vers, |* Changés.
Moult sunt li faiz aux diz divers (1)*. |* Différents des paroles.
Si fais chéoir dedans mes piéges
Le monde par mes privilèges;
Ge puis confesser et assoldre*, |* Absoudre.
(Ce ne me puet nus prélas toldre*,) |* Enlever, ravir.
Toutes gens où que ge les truisse*; |* Trouve.
Ne sai prélat nul qui ce puisse,
Fors l'apostole* solement |* Le pape.
Qui fist cest establissement
Tout en la faveur de nostre ordre.
N'i a prélat nul qui remordre
Ne grocier* contre mes gens ose, |* Gronder.
Ge lor ai bien la bouche close;
Mès mes trais ont aparcéus,


(1) Dans un des manuscrits que j'ai collationnés, les vers suivants jusqu'au 12204 manquent; on y lit cette note ainsi figurée:
« Ce qui s'ensuit trespasseroiz à lire « Devant genz de religion et « Mesmement devant ordres « Mendiens, car il sunt sotif, « Artilieux: si vous porroient « Tost grever ou nuire, « Et devant genz du sicle, que l'en les « Porroit mestre en erreur, « Et trespasseroiz jusques à ce chapistre « Où il commence ainsi: Faus-Semblant, dit Amors, dit-moi. 12205. (Méon.)
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12 LE ROMAN (v. 12004)

Si n'en sui mès si recéus
Envers eus si cum ge soloie*, |* J'avais l'habitude.
Por ce que trop fort les boloie*. |* Trompais.
Mès ne me chaut* comment qu'il aille, |* Ne m'importe.
J'ai des deniers, j'ai de l'aumaille*; |* Troupeaux.
Tant ai fait, tant ai sermoné,
Tant ai pris, tant m'a-l'en* doné |* M'en a.
Tout le monde par sa folie,
Que ge maine vie jolie* |* Gaie, joyeuse.
Par la simplesce des prélas
Qui trop fort redotent mes las*. |* Lacs, lacets.
Nus d'eus à moi ne s'acompere*, |* Se compare.
Ne ne prent qu'il ne le compere*: |* Paye.
Ainsinc faiz-ge tout à ma guise
Par mon semblant, par ma faintise.
Mès, por ce que confès doit estre
Chascun an chascuns à son prestre,
Une fois, ce dist l'Escripture,
Ains qu'on li face sa droiture*: |* Ce qui lui est dû.
(Car ainsinc le vuet l'Apostoile*), |* L'apôtre.
L'estatut chascuns de nous çoile* |* $Cèle.$
Qui vint çà, si les enortons*; |* $Et nous les exhortons.$
Mès moult bien nous en déportons*, |* Détachons.
Car nous avons un priviliége
Qui de plusors faiz nous aliége.
Mès cestui mie ne taisons.
Car assés plus grant le faisons
Que l'Apostole ne l'a fait,
Dont li hons, se péchiés a fait,
S'il li plaist, il porra lors dire:
En confession vous di, sire,
Que cil à qui ge fui confès*, |* A qui je me confessai.
M'a alégié de tout mon fés;
Absolu m'a de mes péchiés,
Dont ge me sentoie entéchiés*; |* Entaché.

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(v. 12039) DE LA ROSE. 13

Ne ge n'ai pas entencion
De faire autre confession,
Ne n'en vueil ci plus réciter:
Si m'en poés atant quiter*, |* Et vous pouvez en con-
Et vous en tenez à paies*, |séquence m'acquitter. * Satisfait.
Quelque gré que vous en aiés;
Car se vous l'aviés juré,
Ge n'en dout* prélat ne curé |* Crains, redoute.
Qui de confesser me contraingne
Autrement que ge ne m'en plaingne,
Car je m'en ai bien à qui plaindre.
Vous ne m'en poés* pas contraindre, |* Pouvez.
Ne faire force ne troubler,
Por ma confession doubler,
Ne si n'ai* pas affeccion*, |* Ni je n'ai.
D'avoir double absolucion.
Assés en ai de la première,
Si vous quit ceste darrenière;
Desliés sui, n'el quier* nier, |* Ne le veux.
Ne me poés plus deslier:
Car cil qui le pooir* i a, |* Pouvoir.
De tous liens me deslia.
Et se vous m'en osés contraindre,
Si que ge m'en aille complaindre,
Jà voir* juges emperiaus, |* Jamais vraiment.
Rois, prévos ne officiaus,
Por moi n'en rendra jugement;
Ge m'en plaindrai tant solement
A mon bon confesseur novel,
Qui n'a pas non frère Lovel,
Mès frère Leus, qui tout deveure,
Combien que devant la gent cure*: |* Prie.
Que cil*, jurer l'ose et plevir**, |* Car celui-là. ** Garantir.
Me saura bien de vous chevir*. |* Venir à bout.
Car si vous saura atraper,
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14 LE ROMAN (v. 12074)

Que ne li porrés eschaper
Sans honte et sans diffamement,
S'il n'a du vostre largement.
Qu'il n'est si fox ne si entules*, |* Fou, étourdi.
Qu'il n'ait bien de Rome des bules,
S'il li plest, à vous tous semondre*, |* Convoquer.
Por vous travaillier et confondre
Assés plus loing de deus jornées.
Ses letres sunt à ce tornées,
Qu'eles valent miex qu'autentiques
Communes, qui sunt si escliques*, |* Minces.
Qui ne valent qu'a huit persones.
Tex* letres ne sunt mie bones; |* Telles.
Mès les soes* à tous s'estendent |* Les siennes.
Et à tous leus, qui droit desfendent;
Més de vos drois n'a-il que faire,
Tant est poissans, de grant affaire.
Ainsinc de vous esploitera;
Jà por prière n'el lera*, |* Laissera.
Ne por défaute de deniers,
Qu'assés en a en ses greniers:
Car Chevance est ses séneschaus,
Qui d'aquerre est ardens et chaus;
Et Porchas, ses frères germains,
Qui n'est pas de porchacier* vains, |* Gagner.
Mès curieus trop plus d'assés,
Por quoi il a tant amassés,
Par ce est-il si haut monté,
Que tous autres a sormonté.
Et si m'aïst* Diex et sains Jaques, |* Et m'aide.
Se vous ne me volés à Pasques
Doner le cors nostre Seigneur,
Sans vous faire presse greigneur*, |* Plus grande.
Ge vous lairrai * sans plus atendre, |* Laisserai.
Et l'irai tantost de li prendre;

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(v. 12109) DE LA ROSE. 15

Car hors sui de vostre dangier*, |* Pouvoir.
Si me vueil de vous estrangier*. |* Et je veux de vous m'é-
Ainsinc se puet cil* confessier |carter. * Celui-là.
Qui vuet son provoire* lessier; |* Prêtre.
Et se li prestres le refuse,
Ge sui prest que ge l'en encuse,
Et de li pugnir en tel guise,
Que perdre li ferai s'église*. |* Son église.
Et qui de tel confession
Entent la consécucion,
Jamés prestres n'aura poissante
De congnoistre la conscience
De celi dont il a la cure*: |* Le soin.
C'est contre la sainte Escripture,
Qui comande au pastour honeste
Cognoistre la vois de sa beste;
Mès povres fames, povres homes,
Qui de deniers n'ont pas grans somes,
Vueil-ge bien as prélas lessier,
Et as curés por confessier,
Car cil noient* ne me donroient. |* Néant, rien.

Le dieu d'Amours.
Porquoi?

Faux-Semblant. Par foi! qui ne porroient, Comme chétives gens et lasses*; |* Malheureuses.
Si que g'en ai les berbis grasses,
Et li pastour auront les maigres,
Combien que ce mot lor soit aigres.
Et se prélat osent groucier*, |* Gronder.
Car bien se doivent correcier
Quant il perdent lor grasses bestes,
Tiex cop* lor donrai sor les testes, |* Tel coup.

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16 LE ROMAN (v. 12140)

Que lever i ferai tex* boces, |* Telles.
Qu'il en perdront mitres et croces.
Ainsinc les ai tous corrigiés,
Tant sui fort privilegiés.

L'Acteur.
Ci se volt* taire Faus-Semblant; |* Voulut.
Mès Amors ne fait pas semblant
Qu'il soit ennoiés de l'oïr,
Ains li dist, por eus esjoïr

Le dieu d'Amours.
Di-nous plus espéciaument,
Comment tu sers desloiaument,
Ne n'aies pas du dire honte:
Car, si cum* tes habis nous conte, |* Ainsi que.
Tu sembles estre uns sains hermites.

Faux-Semblant.
C'est voirs*, mès ge sui ypocrites. |* C'est vrai.

Le dieu d'Amours.
Tu vas préeschant astenance*. |* Abstinence.

Faux-Semblant.
Voire voir, mès g'emple* ma pance |* En vérité, en vérité, mais
De bons morciaus et de bons vins, |j'emplis.
Tiex comme il affiert à devins*. |* Tels comme il appartient
|à théologiens.
Le dieu d'Amours.
Tu vas préeschant povreté

Faulx-Semblant.
Voir, mès riche sui à planté* |* Avec abondance.
Mès, combien que povre me faingne,

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(v. 12161) DE LA ROSE. 17

Nul povre ge ne contredaingne.
J'ameroie miex l'acointance,
Cent mile tans*, du roi de France, |* Fois.
Que d'un povre, par nostre Dame!
Tout éust-il ausinc* bone ame. |* Aussi.
Quant ge voi tous nus ces truans
Trembler sor ces femiers puans,
De froit, de fain crier et braire,
Ne m'entremet de lor affaire.
S'il sunt à l'ostel-Diex porté,
Jà n'ierent par moi conforté*,
Que d'une aumosne toute seule |* Ils ne seront pas par moi
Ne me paistroient-il la geule, |réconfortés.
Qu'il* n'ont pas vaillant une sèche: |* Car ils.
Que donra qui son coutiau lèche?
De folie m'entremetroie,
Se en lit à chien saing querroie*; |* Graisse je cherchais.
Mès d'un riche usurier malade
La visitance est bone et sade*: |* Savoureuse.
Celi vois-ge* réconforter, |* Celui-là vais-je.
Car g'en cuit* deniers aporter; |* Crois.
Et se la male mort l'enosse*, |* La mauvaise mort le tue.
Bien le convoi* jusqu'à la fosse. |* L'accompagne.
Et s'aucuns vient qui me repraingne
Porquoi du povre me refraingne*, |* Dispense.
Savés-vous comment g'en eschape?
Ge fais entendant par ma chape
Que li riches est entéchiés
Plus que li povres de péchiés,
S'a greignor mestier* de conseil, |* Il a plus grand besoin.
Por ce i vois, por ce le conseil. |* Pour cela j'y vais.
Neporquant autresinc* grant perte |* Néanmoins aussi.
Reçoit l'ame en trop grant poverte*, |* Pauvreté.
Cum el fait en trop grant richesce;
L'une et l'autre igaument* la blesce: |* Egalement.
2.
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18 LE ROMAN (v. 12196)

Car ce sunt deus extrémités
Que richesce et mendicités.
Li moiens* a non Soffisance: |* Le juste milieu.
Là gist des vertus l'abondance,
Car Salemons tout au délivre* |* Tout au long.
Nous a escrit en un sien livre
Des Paraboles, c'est le titre,
Tout droit ou trentiesme chapitre:
« Garde-moi, Diex, par ta poissance,
De richesce et de mendiance*. |* Mendicité.
Car riches hons, quant il s'adresce
A trop penser à sa richesce,
Tant met son cuer en sa folie,
Que son Créator en oblie.
Cil que mendicité guerroie,
De péchié comment le guerroie?
Envis* avient qu'il ne soit lierres** |* Rarement. ** Larron.
Et parjurs, ou Diex est mentierres* (1). » |* Menteur.
Se Salemons dist de par lui
La letre que ci vous parlui*; |* Rapportai.
Si puis bien jurer sans délai
Qu'il n'est escrit en nule lai,
(Au mains n'est-il pas en la nostre)
Que Jhésu-Cris, ne si apostre,
Tant cum il alèrent par terre,
Fussent onques véus pain querre*: |* Chercher.
Car mendier pas ne voloient.
Ainsinc préeschier le soloient* |* Avaient l'habitude.
Jadis par Paris la cité
Li mestre de divinité.*: |* Théologie.


(1) Vanitatem, et verba mendacia longe fac a me. - Mendicitatem et divitias ne dederis mihi; tribue tantum victui meo necessaria, ne fortè
satiatus illiciar ad negandum, et dicam: Quis est Dominus? aut egestate
compulsus furer, et perjurem nomen Dei mei. (Liber Proverbiorum,
vers. 8, cap. 30.)

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(v. 12226) DE LA ROSE. 19

Si péussent-il demander
De plain pooir, sans truander*; |* Mendier.
Car, de par Dieu, pastor estoient,
Et des ames la cure* avoient: |* Le soin.
Néis* après la mort lor mestre, |* Même.
Recommencièrent-il à estre
Tantost laboréors* de mains; |* Travailleurs.
De lor labor, ne plus ne mains,
Recevoient lor sostenance*, |* Ils se sustentaient.
Et vivoient en pacience;
Et se remanant* en avoient, |* Reste.
As autres povres le donoient;
N'en fondoient palès ne sales,
Ains gisoient en maisons sales (1).
Puissans hons doit, bien le recors*, |* Rappelle. As propres mains, au propre cors,
En laborant* querre son vivre, |* Travaillant.
S'il n'a dont il se puisse vivre,
Combien qu'il soit religieus,
Ne de servir Dieu curieus;
Ainsinc faire le li convient,
Fors ès* cas dont il me sovient, |* Si ce n'est dans les.
Que bien raconter vous saurai,
Quant tens de raconter aurai.
Et encor devroit-il tout vendre,


(1) Dans quelques manuscrits on lit de plus les vers suivants: Les dis saint Augustin cerchiez. Entre ses escris reverchiez |* Feuilletez. Les livres des euvres des moines: Là verrez que nules essoines* |* Excuses. Ne doit querre* li homs parfeiz, |* Chercher. Ne par parole ne par feiz, Combien qu'il soit religieus Et de servir Dieu curieus; Qu'il ne doie, bien le recors*, |* Je le rappelle. As propres mains et propre cors En laborant* querir son vivre, |* En travaillant. S'il n'a propre dont puisse vivre.
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20 LE ROMAN (v. 12251)

Et du labor sa vie prendre,
S'il est bien parfais en bonté:
Ce m'a l'Escripture conté.
Car qui oiseus hante autrui table,
Lobierres* est, et sert de fable. |* Conteur de sornettes.
N'il n'est pas, ce sachiés, raison
D'escuser soi par oraison:
Car il convient en toute guise
Entrelessier le Diex servise
Por ses autres nécessités.
Mangier estuet*, c'est vérités, |* Il faut.
Et dormir et faire autre chose,
Nostre oroison lors se repose:
Ausinc se convient-il retraire* |* Retirer.
D'oroison por son labor faire;
Car l'Escripture s'i acorde,
Qui la vérité en recorde*. |* Rapporte.
Et si desfent Justiniens, Qui fist nos livres anciens (1),
Que nus hons*, en nule manière, |* Nul homme.
Poissans de cors, son pain ne quière*, |* Ne cherche.
Por qu'il le truisse* à graingnier; |* Pour peu qu'il le trouve.
L'en le devroit miex mehaingnier*, |* Supplicier.
Ou en faire aperte* justice, |* Ouverte, publique.
Que soustenir en tel malice.
Ne font pas ce que faire doivent
Cil qui tex* aumosnes reçoivent, |* Ceux qui telles.
S'il n'en ont espoir* priviliége |* Peut-être.
Qui de la poine les aliége;
Mais ne cuit* pas qu'il soit éus |* Crois.
Se li princes n'est décéus,


(1) Ce passage a fait soupçonner que l'auteur étoit homme de loi. Voyez, sur la législation romaine du moyen âge, et sur la connaissance du
code de Justinien à cette époque, notre commentaire sur l'Histoire de la
guerre de Navarre, de Guillaume Anelier, pag. 390, 391.

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(v. 12282) DE LA ROSE. 21

Ne si ne recuit* pas savoiri |* Ni je ne crois encore.
Qu'il le puissent par droit avoir.
Si ne fais-ge pas terminance |* Et je ne pose pas des bor-
Du prince ne de sa poissante, |nes.
Ne par mon dit* ne voil comprendre |* Ma parole.
S'el se puet en tel cas estendre,
De ce ne me doi entremetre.
Mès ge croi que, selonc la letre,
Les aumosnes qui sont déues
As lasses* gens povres et nues, |* Malheureuses.
Fiebles et viez et mehaingniés*, |* Vieilles et infirmes.
Par qui pains n'iert mès* gaaingniés |* Ne sera plus.
Por ce qu'il n'en ont la poissante,
Qui les mangüe en lor grevance*, |* A leur détriment.
Il mangue son dampnement*, |* Sa damnation.
Se Cil* qui list Adam ne ment. |* Celui, Dieu.
Et sachiés, là où Diex comande
Que li prodons quanqu'il* a vende, |* Que l'honnête homme
Et doint* as povres et le sive, |ce qu'il. * Donne (subj.).
Por ce ne vuet-il pas qu'il vive
De li servir en mendience*: |* Mendicité.
Ce ne fu onques sa sentence;
Ains* entent que de ses mains euvre, |* Mais.
Et qu'il le sive par bone euvre.
Car sains Pons* comanda ovrer |* Saint Paul.
As apostres por recovrer
Lor nécessités et lor vies,
Et lor desfendoit truandies*, |* Gueuseries.
Et disoit: « De vos mains ovrés,
Jà sur autrui ne recorés. »
Ne voloit que riens demandassent
A quelques gens qu'il préeschassent,
Ne que l'évangile vendissent;
Ains* doutoit que s'il requéissent, |* Mais.
Qu'il ne tossissent en requerre*; |* Volassent en deman-
|dant.

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22 LE ROMAN (v. 12317)

Qu'il sunt* maint donéor en terre |* Car il y a.
Qui por ce donent, au voir* dire, |* Vrai.
Qu'il ont honte de l'escondire*, |* Refuser, éconduire.
Ou li requérons lor ennuie,
Si li* donent por qu'il s'enfuie. |* Et ils lui.
Et savés que ce lor prouffite?
Le don perdent et la mérite. »
Quant les bones gens qui ooient
Le sermon saint Pol, li prioient
Por Dieu qu'il vosist* du lor prendre, |* Voulût.
N'i vosist-il jà la main tendre;
Mès du labor* des mains prenoit |* Travail.
Ce dont sa vie sostenoit.

Amours.
Di-moi donques comment puet vivre
Fors homs de cors qui Dieu vuet sivre,
Puis qu'il a tout le sien vendu,
Et as povres Dieu despendu*, |* Dépensé.
Et vuet tant solement orer* |* Prier.
Sans jamès de mains laborer*. |* Travailler.
Le puet-il faire?

Faulx-Semblant.
Oïl.
Amours. Comment?
Faulx-Semblant.
S'il entroit, selon le commant (1)


(1) Tout ce qui est dit par Faulx-Semblant de l'obligation dans laquelle sont les moines de vaquer à des oeuvres manuelles, est tiré d'un traité
de saint Augustin, intitulé de Opere monachorum, ad Aurelium, episcopum
Carthaginiensem. Ce fut à l'instigation de cet évêque que saint Augustin
entreprit cet ouvrage. Il y avoit de son temps plusieurs monas-

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(v. 12340) DE LA ROSE. 23

Saint Augustin, en abbaie
Qui fust de propre bien garnie,
Si cum sunt ore cil* blanc moine, |* Ces.
Cil noir, cil réguler chanoine,
Cil de l'Ospital, cil du Temple,
Car bien puis faire d'eus exemple,
Et i préist sa soustenance*, |* Et s'y sustentai.
Car là n'a point de mendiance*: |* Mendicité.
Neporquant* maint moine laborent**, |* Néanmoins. ** Travail-
Et puis au Dieu service* acorent; |lent. * Au service de Dieu.
Et por ce qu'il fu grant discorde
En un tens dont ge me recorde*, |* Rappelle.
Sur l'estat de mendicité,
Briefment vous iert ci* recité |* Sera ici.
Comment puet hons mendians estre
Qui n'a dont il se puisse pestre.
Les cas en orrés tire-à-tire*, |* Bout à bout.
Si qu'il n'i aura que redire,
Maugré les felonesses jangles*; |* Méchants propos.
Car vérités ne quiert nus angles*, |* Ne cherche nuls coins,
Si porrai-ge bien comparer*. |détours. * Payer.
Quant onc osai tel champ arer*. |* Labourer.

Lecteur.
Faulx-Semblant dit cy vérité De tous cas de mendicité.
Vez-ci les cas espéciaus:


tères à Carthage; et parmi ces différents moines, les uns travailloient,
suivant le précepte de l'Apôtre; les autres, appuyés sur le conseil évangélique,
qui dit : Regardez les oiseaux et les lis des champs, à qui la Providence
fait trouver des ressources journalières, se croyoient en droit de
vivre des oblations des fidèles, sans se donner la moindre peine. Cet excès
de fainéantise avoit révolté les laïcs; ce fut donc pour terminer ces disputes
et pour fixer les obligations des moines, que saint Augustin composa
son traité, qui se trouve au tome III de ses Oeuvres, édit. de Paris,
1651, et au tome VI. de l'édit. des PP. Bénédictins.(L. D. D.)

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24 LE ROMAN (v. 12363)

Si li hons* est si bestiaus |* Si l'homme.
Qu'il n'ait de nul mestier science,
Ne n'en désire l'ignorance,
A mendiance se puet traire* |* Tirer, mettre.
Tant qu'il sache aucun mestier faire
Dont il puisse sans truandie |* Gueuserie.
Loiaument gaaingnier sa vie;
Ou s'il laborer* ne péust |* Travailler.
Per maladie qu'il éust,
Ou por viellesce ou por enfance,
Torner se puet en mendiance*; |* Il peut se mettre à men-
Ou s'il a trop, par aventure, |dier.
D'acoustumée norreture
Vescu délicieusement,
Les bones gens communément
En doivent lors avoir pitié,
Et souffrir-le par amitié
Mendier et son pain querir,
Non pas lessier de fain morir;
Ou s'il a d'ovrer la science,
Et le voloir et la poissante,
Prest de laborer* bonement, |* Travailler.
Mès ne trueve pas prestement
Qui laborer faire li voille
Por riens que faire puisse ou soille*, |* Ait habitude.
Bien puet lors en mendicité
Porchacier* sa nécessité; |* Gagner.
Ou s'il à son labor gaaingne,
Mès il ne puet de sa gaaingne* |* Son gain.
Soffisamment vivre sor terre,
Bien se puet lors metre à pain querre*, |* Chercher.
Et d'huis en huis partout tracier* |* Suivre.
Por le remenant porchacier*; |* Gagner le reste.
Ou s'il vuet por la foi desfendre
Quelque chevalerie emprendre*, |* Entreprendre.

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(v. 12398) DE LA ROSE. 25

Soit d'armes, ou de lectréure*, |* Littérature.
Ou d'autre convenable cure*, |* Occupation.
Se povreté le va grevant,
Bien puet, si cum* j'ai dit devant, |* Ainsi que.
Mendier tant qu'il puisse ovrer
Por ses estovoirs* recovrer, |* Besoins.
Mès* qu'il ovre de mains itiex**, |* Pourvu. ** Telles.
Non pas de mains esperitiex*, |* Spirituelles.
Mès de mains du cors proprement,
Sans metre-i double entendement.
En tous ces cas et en semblables,
Se plus en trovés raisonables
Sor ceus que ci présens vous livre,
Qui de mendiance vuet vivre,
Faire le puet, non autrement,
Se cil de Saint-Amor ne ment,
Qui disputer soloit* et lire, |* Avait coutume.
Et préeschier ceste matire
A Paris, avec les devins*: |* Théologiens.
Ja ne m'aïst* ne pains ne vins, |* Que jamais ne m'aide.
S'il n'avoit en sa vérité
L'acort de l'Université
Et du pueple communément,
Qui ooient son preschement.
Nus prodons * de ce refuser |* Homme de bien.
Vers Dieu ne se puet escuser.
Qui grocier* en vodra, si grouce, |* Gronder.
Qui correcier, si s'en corrouce,
Car ge ne m'en teroie mie,
Se perdre en devoie la vie,
Ou estre mis, contre droiture*, |* Justice.
Comme sains Pous, en chartre* oscure, |* Comme saint Paul eu
Ou estre bannis du roiaume |prison.
A tort, cum fu mestre Guillaume (1)


(1) Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, prêcha contre 3
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26 LE ROMAN (v. 12432)

De Saint-Amor, qu'Ypocrisie
Fist essilier, par grant envie.
Ma mère en essil le chaça. Le vaillant home tant braça
Por vérité qu'il soustenoit,
Vers ma mère trop mesprenoit*, |* Agissait trop mal.
Por ce qu'il fist un novel livre
Où sa vie fist toute escrivre.
Et voloit que je renoiasse
Mendicité et laborasse*, |* Travaillasse.
Se ge n'avoie de quoi vivre;
Bien me voloit tenir por ivre,
Car laborer ne me puet plaire,
De laborer n'ai-ge que faire:
Trop a grant paine en laborer;
J'aim miex devant les gens orer*, |* Prier.
Et affubler ma renardie* |* Duplicité.
Du mantel de papelardie*. |* Hypocrisie.

Le dieu d'Amours.
Qu'est-ce, diable! quiex sunt ti dit*? |* Quelles sont les paroles.
Qu'est-ce que tu as ici dit?


l'hypocrisie des ecclésiastiques, et principalement des moines. (Du Haillan,
Hist. de France.)
Floruit Guillelmus de Sancto-Amore, doctor sorbonicus, qui scripsit contra ordinem memdicantium. (Genebrardus in Chronographia.)
« Ce docteur, qui vivoit en 1260, composa un traité sous le titre des « Périls des derniers temps, pour la défense de l'Ecriture et de l'Eglise,
« contre les périls qui menaçoient l'Eglise universelle, de la part des hy«
pocrites et faux prédicateurs, se fourrant ès maisons, oiseux, curieux,
« vagabonds. » Cet ouvrage est divisé en quatre livres; il a pour but de
rendre à l'Université de Paris la tranquillité qui avoit été troublée en 1243,
par la doctrine des religieux mendiants. Saint Bonaventure et saint Thomas
d'Aquin y répondirent. Le pape Alexandre IV condamna le livre de
Saint-Amour, de Periculis novissimorum temporum, où il déclame contre
la pauvreté fictive des mendiants; et ceux-ci remuèrent tant de ressorts
qu'ils le firent bannir du royaume. (L. D. D.)

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(v. 12452) DE LA ROSE. 27

Faux-Semblant. Quoi?

Amours. Grans desloiautés apertes*. |* Claires. Dont ne criens-tu pas Dieu?

Faux-Semblant.
Non, certes, Qu'envis* puet à grant chose ataindre |* Car difficilement.
En ce siècle, qui Dieu vuet craindre:
Car li bon qui le mal eschivent*, |* Evitent.
Et loiaument du lor se vivent,
Et qui selonc Dieu se maintienent,
Envis de pain à autre vienent.
Tex* gens boivent trop de mésaise: |* Telles.
N'est vie qui tant me desplaise.
Mès esgardés cum de deniers
Ont usurier en lor greniers, |* Commis des gabelles, et non
Faussonnier* et terminéour**, |faux-monnayeurs, comme le veut
Baillif, prévoz, bediaus, maiour*. |Méon. ** Arpenteurs, et non ban-
Tuit vivent presque de rapine, |queroutiers. * Maires.
Li menus pueples les encline*, |* Salue.
Et cil comme leus les déveurent.
Trestuit sor les povres gens queurent,
N'est nus qui despoillier n'es vueille,
Tuit s'afublent de lor despueille,
Trestuit de lor sustances hument,
Sans eschauder tous viz* les plument. |* Vifs.
Li plus fors le plus fièble robe*; |* Dérobe.
Mès ge qui vest ma simple robe;
Lobans* lobés et lobéors, |* Dupant.
Robe* robés et robéors. |* Je dérobe.
Par ma lobe entasse et amasse

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28 LE ROMAN (v. 12481)

Grans trésors en tas et en masse,
Qui ne puet por riens afunder*; |* Tarir, s'épuiser.
Car, se g'en fais palais fonder,
Et acomplis tous mes déliz* |* Goûts.
De compaignies en déliz,
De tables plaines d'entremez
(Car ne voil autre vie mès),
Recroist mes argens et mes ors:
Car, ains que soit vuis* mes trésors, |* Car avant que soit vide.
Deniers me vienent a resours*: |* En abondance.
Ne fais-ge bien tomber mes hours*? |* Manoeuvres
En aquerre est toute m'entente*, |* Ma pensée.
Miex vaut mes porchas* que ma rente. |* Gain.
S'en me devoit tuer ou batre,
Si me voil-ge par tout embatre*. |* M'ingérer.

Amours.
Tu sembles sains hons*. |* Saint homme.

Faulx-Semblant.
Certes voire*. |* Vraiment. Ordener me fis à provoire*, |* Comme prêtre.
Sui le curé de tout le monde
Si cum il dure à la réonde.
Par tout vois les ames curer*, |* Je vais prendre soin des
Nus ne puet més sans moi durer, |âmes.
Et préeschier et conseillier,
Sans jamès de mains traveillier;
De l'apostole* en ai la bule, |* Du pape.
Qui ne me tient pas por entule*. |* Etourdi.
Si ne querroie* jà cessier |* Et je ne voudrais,
Ou d'empereors confessier,
Ou rois, ou dux, ou bers*, ou contes; |* Barons.
Mès de povres gens est-ce hontes.

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(v. 12511) DE LA ROSE. 29

Je n'aime pas tel confession,
Se n'est par autre occasion;
Ge n'ai cure de povre gent,
Lor estat n'est ne bel ne gent.
Ces empereris*, ces duchesses, |* Impératrices.
Ces roïnes et ces contesses,
Ces hautes dames palasines,
Ces abéesses, ces béguines (1),
Ces baillives, ces chevalières,
Ces borgoises cointes* et fières, |* Coquettes.
Ces nonains et ces damoiseles,
Por* que soient riches ou beles, |* Pourvu.
Soient nues ou bien parées,
Jà ne s'en iront esgarées;
Et por le sauvement* des ames |* Salut.
J'enquiers des seignors et des dames
Et de trestoutes lor mesnies*, |* Maisons.
Les propriétés* et les vies, |* Ce qui leur est propre.
Et lor fais croire et mez ès* testes |* Dans les.
Que lor prestres curez sunt bestes
Envers moi et mes compaignons,
Dont j'ai moult de mauvès gaignon*, |* Chiens.
A qui ge suel*, sans riens celer, |* J'ai l'habitude.
Les secrés des gens révéler;
Et eus ausinc tout me révèlent,
Que* riens du monde ne me cèlent. |* Car.
Et por les félons aparçoivre
Qui ne cessent des gens déçoivre,


(1) Ce nom se donnait aux filles d'une ancienne congrégation séculière établie en plusieurs lieux de Flandres, de Picardie et de Lorraine. Il y a
des auteurs, au nombre desquels est le P. Thomassin, qui ont regardé
les béguines comme des espèces de chanoinesses ou de bénéficières. Jean
de Meun parait les prendre ici dans cette acception.
Du Cange le fait dériver de Begga, fille de Pepin de Landau, soeur de sainte Gertrude, qui institua des religieuses nommées béguines. (Méon).
3.
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30 LE ROMAN (v. 12539)

Paroles vous dirai jà ci
Que nous lisons de saint Maci*, |* Saint Matthieu.
C'est assavoir l'évangelistre,
Au vingt et troisième chapistre (1):
Sor la chaière Moysi* |* Sur la chaire de Moïse.
(Car la glose l'espont* ainsi, |* L'expose.
C'est le Testament ancien),
Sistrent* Scribe et Pharisien, |* S'assirent.
(Ce sunt les fauces gens maudites
Que la letre apele ypocrites).
Faites ce qu'il sermoneront,
Ne faites pas ce qu'il feront.
De bien dire n'ierent jà * lent, |* Ne seront pas.
Mès de faire n'ont-il talent*. |* Désir.
Il lient as gens décevables
Griés* faiz qui ne sunt pas portables, |* Lourd.
Et sor lor espaules lor posent;
Mais o* lor doi movoir n'es osent. |* Avec.

Amours.
Porquoi non?

Faulx-Semblant.
Par foi, qu'il ne vuelent, Car les espaules sovent suelent* |* Ont coutume.
As portéors des faiz doloir*: |* Faire mal.
Por ce fuient-il tel voloir.
S'il font euvres qui bones soient,
C'est por ce que les gens les voient.
Lor philatères* eslargissent, |* Reliquaires portatifs.
Et lor fimbries* agrandissent, |* Franges.


(1) Super cathedram Moysi sederunt Scribae et Pharisaei. Omnia ergo quaecumque dixerint vobis, servate, et facite; secundum opera vero
eorum nolite facere: dicunt enim, et non faciunt. (Vers. 2 et 3.)

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(v. 12566) DE LA ROSE. 31

Et des siéges aiment as tables
Les plus haus, les plus honorables,
Et les premiers ès* sinagogues, |* Dans les.
Cum fier et orguilleus et rogues,
Et ament que l'en les salue
Quant il trespassent par la rue,
Et vuelent estre apelé mestre,
Ce qu'il ne devroient pas estre:
Car l'évangile vet* encontre, |* Va.
Qui lor desloiauté démonstre.
Une autre coustume r'avons Sor ceus que contre nous savons:
Trop les volons forment haïr,
Et tuit par acon envaïr.
Ce que l'un het, li autres héent*, |* Haïssent.
Trestuit à confondre le béent*, |* Aspirent.
Se nous véons qu'il puist conquerre
Par quelque engin* honor en terre, |* Artifice.
Provendes* ou possessions, |* Prébendes.
A savoir nous estudions
Par quele eschiele il puet monter;
Et por li miex prendre et douter,
Par traïsons le diffamons
Vers ceus, puis que nous ne l'amons.
De s'eschiele les eschilons* |* De son échelle les éche-
Ainsinc copons, et l'essillons |lons.
De ses amis, qu'il n'en saura
Jà mot, que perdus les aura.
Car s'en apert* les grevions, |* Ouvertement.
Espoir* blasmés en serions. |* Peut-être.
Et si faudrions à nostre esme*; |* Et nous manquerions
Car se nostre entencion pesme* |notre but. * Très-mauvaise.
Savoit cil*, il s'en desfendroit, |* Celui-là.
Si que l'en nous en reprendroit.
Grant bien se l'uns de nous a fait,
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32 LE ROMAN (v. 12601)

Par nous tous le tenons à fait;
Voire*, par Dieu, s'il le faignoit, |* Vraiment.
Ou sans plus vanter s'en daignoit
D'avoir avanciés aucuns homes,
Tuit du fait parçoniers* nous somes, |* Participants.
Et disons, bien savoir devés,
Que tex * est par nous eslevés. |* Tel.
Et por avoir des gens loenges,
Des riches homes, par losenges*, |* Flatteries.
Empétrons que letres nous doignent
Qui la bonté de nous tesmoignent,
Si que l'en croie par le munde
Que vertu toute en nous habunde.
Et tous jors povres nous faignons;
Mès comment que nous nous plaignons,
Nous somes, ce vous fais savoir,
Cil qui tout ont sans riens avoir.
Ge m'entremet de corretages,
Ge faiz pais, ge joing mariages,
Sor moi preng execucions,
Et vois* en procuracions; |* Vais.
Messagiers sui, et fais enquestes
Qui ne me sunt pas moult honestes;
Les autrui besoignes traitier,
Ce m'est un trop plesant* mestier; |* Agréable.
Et se vous avés riens à faire
Vers ceus entor qui ge repaire*, |* Retourne.
Dites-le moi, c'est chose faite:
Si tost cum la m'aurés retraite*, |* Rapportée.
Por quoi vous m'aiés bien servi,
Mon servise avés déservi*. |* Mérité.
Mès qui chastier me vodroit,
Tantost ma grâce se todroit*: |* S'enlèverait.
Je n'aim pas home ne ne pris* |* Prise.
Par qui ge sui de riens repris.

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(v. 12636) DE LA ROSE. 33

Les autres voit-ge tous reprendre,
Mès ne voil lor reprise entendre:
Car ge qui les autres chasti*, |* Reprends.
N'ai mestier d'estrange chasti*. |* Je n'ai besoin de remon-
Si n'ai mès cure d'ermitages: |trance d'étranger. J'ai laissié désers et bocages,
Et quit* à saint Jehan-Baptiste |* Et j'abandonne.
Du désert et manoir et giste.
Trop par estoie loin gîtés.
Es hors*, ès chastiaus, ès cités, |* Dans les bourgs.
Fais mes sales et mes palès,
Où l'en puet corre à plains eslès*; |* Course, élan.
Et di que ge sui hors du monde,
Mès ge m'i plonge et m'i aronde*, |* Enfonce.
Et m'i aése et baigne et noe* |* Nage.
Miex que nus poissons de sa noe*. |* Nageoire.
Ge sui des valez Antecrist,
Des larrons dont il est escrit
Qu'il ont habiz de saintéé*, |* Sainteté.
Et vivent en tel faintéé*. |* Dissimulation.
Dehors semblons aigniaus pitables*, |* Pleins de pitié.
Dedens somes leus ravissables,
Si avirons-nous* mer et terre; |* Et nous environnons.
A tout le monde avons pris guerre,
Et voulons du tout ordener
Quel vie l'en i doit mener.
S'il i a chastel ne cité |* Hérétiques, sodomites.
Où hogre* soient récité**, |** Retirés.
Néis s'il ierent de Melan*, |* Même s'ils étaient de Mi-
|lan (1).


(1) Après avoir parlé, sous l'année 1179, d'hérétiques qui troublaient alors la France, et de leurs doctrines, Guillaume Guiart ajoute:
Dont tous jors a en Lombardie Qui ce croient ouvertement, etc. (Branche des royaux lignages, v. 1185; dans les Chroniques nationales françaises., éd. de Verdière, t. VII, p. 37.)
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34 LE ROMAN (v. 12665)

Car ausinc les en blasme-l'en;
Ou se nus* home oultre mesure |* Ou si nul.
Vent à terme ou preste à usure,
Tant iert* d'aquerre curieus, |* Sera.
Ou s'il iert trop luxurieus,
Ou lerres* ou simoniaus, |* Larron.
Soit prévost ou officiaus,
Ou prélas de jolive* vie, |* Gaie.
Ou prestres qui tiengne s'amie,
Ou vielles putains hostelières,
Ou maqueriaus ou bordelières,
Ou repris de quelconque vice
Dont l'en devroit faire justice:
Par trestous les sainz que l'en proie*, |* Prie.
S'il ne se desfent de lamproie,
De luz*, de saumon ou d'anguile, |* De brochet.
S'en le puet trover en la vile,
Ou de tartes ou de flaons,
Ou de fromages en glaons*, |* Osiers.
Qu'ausinc est-ce moult bel joel,
Ou la poire de cailloel*, |* Espèce de poire.
Ou d'oisons gras ou de chapons
Dont par les geules nous frapons;
Ou s'il ne fait venir en haste
Chevriaus, connis* lardés en paste, |* Lapins.
Ou de porc au mains une longe,
Il aura de corde une longe
A quoi l'en le menra brusler,
Si que l'en l'orra bien uler* |* De sorte qu'on l'entendra
D'une grant liue tout entor. |bien hurler.
Ou sera pris et mis en tor,


Dans une note de notre édition de la Chronique d'Anelier consacrée à signaler l'antipathie que les Italiens inspiraient autrefois aux Français,
nous avons cité les vers de Jean de Meung; mais nous craignons de les
avoir mal compris. Voyez pag. 484-486.

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(v. 12695) DE LA ROSE. 35

Por estre à tous jors enmurés,
S'il ne nous a bien procurés,
Ou sera pugni du mesfait,
Plus espoir* qu'il n'aura mesfait. |* Peut-être.
Mais cil se tant d'engin* avoit |* Ruse, habileté. Qu'une grant tor faire savoit,
Ne li chausist* jà de quel pierre, |* Importât.
Fust sans compas ou sans esquierre,
Néis* de motes ou de fust**, |* Même. ** Bois.
Ou d'autres riens quéque ce fust,
Mès qu'il éust léans* assés |* Là-dedans.
De biens temporex amassés,
Et dreçast sus une perrière
Qui lançast devant et derrière,
Et des deus costés ensement* |* Pareillement.
Encontre nous espessement,
Tex* cailloz cum m'oés nomer, |* Tels.
Por soi faire bien renomer.
Et gitast à grans mangonniaus* |* Espèces de machines de
Vins en bariz ou en tonniaus, |guerre.
Ou grans sas* de centaine livre, |* Sacs.
Tost se porroit véoir délivre;
Et s'il ne trueve tex* pitances, |* Telles.
Estudit en équipolances*, |* Qu'il étudie en équipol-
Et lest ester leus et fallaces*, |lences. * Et laisse de côté lieux
S'il n'en cuide aquerre nos grâces; |(communs) et fourberies.
Ou tel tesmoing li porterons,
Que tout vif ardoir* le ferons, |* Brûler.
Ou li donrons tel pénitence
Qui vaudra pis que la pitance.
Jà ne les congnoistrés as robes Les faus traïstres plains de lobes*: |* Sornettes.
Loi faiz vous estuet* regarder, |* Faut.
Se vous volés d'eus bien garder;
Et se ne fust la bone garde

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36 LE ROMAN (v. 12730)

De l'Université qui garde
La clef de la crestienté,
Tout éust esté tormenté,
Quant par mauvèse entencion,
En l'an de l'Incarnacion
Mil et deus cens cinc et cinquante,
(N'est hons vivans qui m'en démente,)
Fu baillés, c'est bien chose voire*, |* Vraie.
Por prendre commun exemploire,
Uns livres de par le déable:
C'est l'Evangile pardurable (1),
Que li Sainz-Esperiz menistre*, |* Administre.
Si cum il aparoit au tistre;
Ainsinc est-il entitulé,
Bien est digne d'estre bruslé.
A Paris n'ot home ne fame
Ou parvis, devant Nostre-Dame (1),
Qui lors avoir ne le péust
A transcrire, s'il li pléust:


(1) Evangile pardurable; voici ce qu'en dit Henri Estienne, au chap. 39 de l'Apologie d'Hérodote:
« Les jacobins et les cordeliers, sur les Mémoires de l'abbé Joachim et sur les visions d'un carme nommé Cyrille, firent un livre intitulé l'Evangile
éternel ou du Saint-Esprit, dont le but étoit de prouver que
l'état de grace ne procédoit pas de la loi de l'Evangile, mais de la loi de
l'Esprit. C'est avec de telles armes que ces religieux mendiants voulurent
combattre l'hérésie des Vaudois ou pauvres de Lyon, dont fut auteur un
Jean de Vauldois, qui vivoit en 1170. Alexandre IV , comme le raconte
Platine, fit brûler l'Evangile pardurable. Guillaume de Saint-Amour,
au nom de l'Université de Paris, s'éleva beaucoup contre cet ouvrage, que
ses auteurs disoient être autant au-dessus de l'Evangile de J.-C. que le
soleil est supérieur à la lune par sa clarté. » (L. D. D.) (2) Il y avoit auprès de Notre-Dame une école qu'Abailard appeloit Schola Parisiaca. Les écoliers en étoient devenus si nombreux, que les
chanoines de Notre-Dame s'en trouvèrent incommodés, et en 1257 ces
écoles, qui étoient au septentrion, furent transférées au midi, entre le
palais épiscopal et l'Hôtel-Dieu.) (Méon.)
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(v. 12749) DE LA ROSE. 37

Là trovast par grant mesprison* |* Faute.
Mainte tele comparaison.
Autant cum par sa grant valor,
Soit de clarté, soit de chalor,
Sormonte solaus* la lune, |* Le soleil.
Qui trop est plus troble et plus brune,
Et li noiaus des nois la coque,
(Ne cuidiés pas que ge vous moque,
Sor m'ame, le vous di sans guile*,) |* Tromperie.
Tant sormonte ceste Evangile
Ceus que li quatre evangelistres
Jhésu-Crist firent à lor tistres.
De tex comparoisons grant masse
I trovast-l'en, que ge trespasse.
L'Université, qui lors ière* |* Etait. Endormie, leva la chière*; |* Figure.
Du bruit du livre s'esveilla,
N'onc puis gaires ne someilla;
Ains s'arma por aler encontre,
Quant el vit cel horrible monstre
Toute preste de bataillier,
Et du livre as juges baillier.
Mès cil qui là le livre mistrent,
Saillirent sus* et le repristrent, |* S'élancèrent.
Et se hastèrent d'el repondre*, |* De le cacher.
Car il ne savoient respondre
Par espondre, ne par gloser* |* Par exposition ou par
A ce qu'en voloit oposer |glose.
Contre les paroles maldites
Qui en ce livre sunt escriptes.
Or ne sai qu'il en avendra,
Ne quel chief cis livres tendra;
Mès encor lor convient atendre
Tant qu'il le puissent miex desfendre.
Ainsinc Antecrist atendrons,

ROMAN DE LA ROSE. - T. II. 4
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