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(v. 17744) DE LA ROSE. 197

Va-s'en le monde déduiant*, |* Réjouissant.
Commençant son cours d'orient,
Et par occident s'achemine ,
Ne de torner arrier ne fine*, |* Ne finit.
Toutes les roes ravissant
Qui vont contre li gravissant
Por son movement retarder;
Mès ne l'en puéent* si garder |* Peuvent.
Que jà por eus corre * si lans, |* Courir.
Qu'il n'ait en trente-six mil ans (1),
Por venir au point droitement
Où Diex le fist premièrement,
Un cercle acompli tout entier
Selonc la grandeur du sentier
Du zodiaque à la grant roe,
Qui sor li d'une forme roe*. |* Tourne.
C'est li ciex* qui cort si à point, |* Le ciel.
Que d'error en son cors* n'a point. |* Cours.
Aplanos por ce l'apelèrent
Cil qui point d'error n'i trovèrent
Car aplanos vaut en gregois* |* Grec.
Chose sens error en françois.
Si n'est-il pas véu par home
Cis autres ciex* que ge ci nome; |* Cet autre ciel.
Mès raison ainsinc le li prueve,
Qui les démonstroisons* i trueve. |* Démonstrations.
Ne ne me plaing des set planètes,


(1) Macrobe, qui avoit mieux examiné le cours des astres que Jean de Meun, dit, dans son Commentaire sur le Songe de Scipion, que les planètes
et toutes les étoiles retournent au bout de quinze mille ans au point
d'où elles étoient parties, et que cette révolution doit véritablement être
appelée année. Cicéron a fixé le cours des astres au jour de la mort de
Romulus, l'an 32 de Rome, et il prétend que quinze mille ans après ils
retourneront d'où ils sont partis. - Macrobius, in Somnium Scipionis,
lib. II, cap. XI. (L. D. D.) 17.
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198 LE ROMAN (v. 17771)

Clères et reluisans et nètes
Par tout le cors* de soi chascune. |* Le cours.
Si semble-il as gens que la lune
Ne soit pas bien nète ne pure,
Por ce qu'el pert* par leus oscure; |* Paraît.
Mès c'est par sa nature double,
Qu'el pert par leus espesse et trouble.
D'une part luit, d'autre part cesse,
Por ce qu'ele est clère et espesse;
Si li fait sa luor périr,
Si qu'el ne puet pas reférir* |* Réfléchir.
La clère part de sa sustance,
Les rais que li solaus* i lance, |* Les rayons que le soleil.
Ains s'en passent parmi tout outre.
Mès l'espesse luor demoustre* |* Démontre.
Qu'el puet bien as rais contrester* |* Aux rayons s'opposer.
Por sa lumière conquester*. |* Conquérir.
Et por faire entendre la chose,
Bien en puet-l'en, en leu de glose,
A briez* moz un exemple metre, |* Brefs.
Por miex faire esclaircir la letre.
Si cum li voirres tresparens*, |* Ainsi que le verre trans- Où li rais* s'en passent par ens**, |parent. * Rayons. ** Dedans.
Qui par dedens ne par derrière
N'a riens espès qui les refière*, |* Réfléchisse.
Ne puet les figures monstrer,
Quant riens n'i puéent encontrer
Li rais des yeux qui les retiengne,
Par quoi la forme as yeux reviengne,
Mès plonc* ou quelque chose espesse |* Plomb.
Qui les rais trespasser ne lesse,
Qui d'autre part metre vorroit,
Tantost la forme retorroit*, |* Retournerait.
Ou s'aucuns cors polis i ère*, |* Y était
Qui poïst reférir* lumière, |* Qui pût réfléchir.

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(v. 17806) DE LA ROSE. 199

Et fust espès d'autre ou de soi,
Retorroit-ele, bien le soi*: |* Retournerait-elle, bien
Ainsinc la lune en sa part clère, |le sais.
Dont est resemblable à l'espère*, |* La sphère.
Ne puet pas les rais* retenir, |* Rayons.
Par quoi luor li puist venir,
Ains passent outre; mès l'espesse*i |* L'épaisseur.
Qui passer outre ne les lesse,
Ains les refiert forment* arrière, |* Au contraire les réflé-
Fait à la lune avoir lumière: |chit fortement.
Por ce pert* par leus lumineuse, |* Paraît.
Et par leus semble ténébreuse.
Et la part de la lune oscure Nous représente la figure
D'une trop merveilleuse beste:
C'est d'un serpent qui tient sa teste
Vers occident adès* encline. |* Toujours.
Vers orient sa queue afine*; |* Termine.
Sor son dos porte un arbre estant*, |* Debout.
Ses rains* vers orient estant; |* Rameaux.
Mès en estendant les bestorne*. |* Détourne.
S'or ce bestornéis séjorne
Uns hons* sor ses bras apuiés, |* Un homme.
Qui vers occident a ruiés* |* Jeté.
Ses piez et ses cuisses andeus*, |* Tout deux.
Si com il pert* au semblant d'eus. |* Paraît.
Moult font ces planètes bone euvre. Chascune d'eles si bien euvre,
Que toutes set point ne séjornent*; |* S'arrêtent.
Par lor douze maisons s'en tornent,
Et par tous les degrez s'en corent,
Et tant cum doivent i demorent.
Et por bien la besoingne faire,
Tournans par movement contraire,
Sur le ciel chascun jor acquièrent

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200 LE ROMAN (v. 17841)

Les porcions qui lor afièrent* |* Conviennent.
A lor cercles entériner*, |* Compléter.
Puis recommencent sens finer,
En retardant du ciel le cors*, |* Le cours.
Por faire as élémens secors:
Car s'il pooit corre à délivre*, |* Pouvait courir libre-
Riens ne porroit desouz li vivre. |ment.
Li biaus solaus* qui le jor cause, |* Soleil. Qui est de toute clarté cause,
Se tient ou mileu comme rois,
Trestous reflamboians de rois*. |* Rayons.
Ou mileu d'aus a sa maison,
Ne ce n'est mie sens raison;
Car Diex li biaus, li fors, li sages,
Volt que fust ilec ses estages* |* Voulut que fût là son
Car s'il plus bassement corust, |arrêt.
N'est riens qui de chaut ne morust;
Et s'il corust plus hautement,
Froit méist tout à dampnement*. |* Dommage.
Là départ* sa clarté commune |* Distribue.
As estoiles et à la lune,
Et les fait aparoir* si beles, |* Apparaître.
Que la nuit en fait ses chandeles,
Au soir, quant ele met sa table,
Por estre mains espoentable* |* Epouvantable.
Devant Achéron son mari,
Qui moult en a le cuer mari;
Qu'il vosist miex* sens luminaire |* Car il voudrait mieux.
Estre avec la nuit toute naire,
Si cum* jadis ensemble furent, |* Ainsi que.
Quant de premier* s'entrecongnurent, |* Premièrement.
Que la nuit, en lor drueries*, |* Amours.
Conçut les trois Forseneries* |* Furies.
Qui sont en enfer justicières,
Gardes félonesses et fières.

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(v. 17876) DE LA ROSE. 201

Mès toutevois la nuit se pense,
Quant el se mire en sa despense,
En son célier, ou en sa cave,
Qui trop seroit hideuse et have,
Et face auroit trop ténébreuse,
S'el n'avoit la clarté joieuse
Des cors* du ciel reflamboians |* Des Cours.
Parmi l'air oscurci raians*, |* Rayonnant.
Qui tornoient en lor espères*, |* Sphères,
Si cum l'establi Diex li Pères.
Là font entr'eus lor armonies (1),


(1) Platon et les autres philosophes ont cru que les astres, dans leur résolution, faisoient un bruit pareil à celui de notre musique, et que le
son étant un effet de la répercussion de l'air, par la règle qui veut que de
la collision violente de deux corps il en résulte un son, il est plus ou
moins agréable, selon l'ordre qui est observé dans la percussion de l'air;
il comme rien ne se fait tumultuairement dans le ciel, on infère de là
que les astres en faisant leur cours forment une espère de concert, parce
que le mouvement violent produit nécessairement un son. Ce qui nous
empêche de l'entendre, c'est que le son est trop fort. En effet, si les peuples
qui habitent le long du Nil n'entendent pas le bruit que fait ce fleuve
en roulant ses eaux, il ne faut point être surpris si le bruit que cause la
révolution de la sphère est au-dessus de la portée de notre ouïe.
Platon a prétendu que la musique des astres étoit diatonique, parce que, dit-il, il y a trois genres de musique: l'enharmonique, le chromatique
et le diatonique. Le chant du premier procède par quarts de tons;
les Grecs s'en servoient anciennement, surtout dans le récitatif. Mais la
difficulté qu'il y avoit à trouver ces quarts de tons en a fait perdre l'usage,
d'autant plus que cette musique ne pouvoit avoir lieu dans l'harmonie.
La musique chromatique est une modulation qui procède par le mélange
des semi-tons, tant majeurs que mineurs, marqués accidentellement
par des dièzes ou par des bémols; on la pratique dans la musique
moderne, soit dans la mélodie, soit dans l'harmonie.
La musique diatonique est celle qui procède par des tons pleins, justes et naturels, dont les moindres intervalles sont des semi-tons majeurs,
comme il est facile de l'observer dans l'intonation de l'étendue de l'octave,
en commençant par la note ut.
La définition de Platon est plus succincte; car il se contentoit de dire que le genre enharmonique n'est pas en usage, à cause de son extrême

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202 LE ROMAN (v. 17887)

Qui sunt causes des mélodies
Et des diversités de tons,
Que par acordance metons
En toutes manières de chant.
N'est riens qui par celes ne chant,
Et muent* par lor influences |* Changent.
Les accidens et les sustances
Des choses qui sunt souz la lune.
Par lor diversité commune
S'espoissent* li cler élement, |* S'épaississent.
Cler font les espès ensement*; |* Pareillement.
Et froit et chaut, et sec et moiste,
Tout ainsinc cum en une boiste
Font-il à chascun cors* venir, |* Cours.
Por lor pez ensemble tenir;
Tout soient-il contrariant,
Les vont-il ensemble liant:
Si font pez de quatre anemis,
Quant si les ont ensemble mis,
Par atrempance* covenable, |* Tempérance.
A complexion raisonable,
Por former en la meillor forme
Toutes les choses que ge forme.
Et s'il avient que soient pires,
C'est du desfaut de lor matires.
Mès qui bien garder i saura, Jà si bone pez n'i aura
Que la chalor l'umor ne suce,
Et sens cessier gaste et menjuce* |* Mange.
De jor en jor, tant que venue
Soit la mors qui lor est déue
Par mon droit establissement*, |* Juste règlement.


difficulté, que te chromatique a été regardé comme infâme à cause de sa
mollesse: d'où il conclut que la musique des astres est diatonique.
(L. D. D.)
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(v. 17919) DE LA ROSE. 203

Se mors ne lor vient autrement,
Qui soit par autres cas hastée,
Ains* que l'umor soit dégastée**. |* Avant. ** Gâtée.
Car, jà soit ce que nus* ne puisse |* Car quoique nul.
Par médicine que l'en truisse*, |* Trouve (subj.)
Ne par riens que l'en sache ongier*, |* Oindre.
La vie du cors alongier,
Se sai-ge bien que de légier* |* Facilement.
Là se puet chascuns abrégier.
Car maint acorcent* bien lor vie |* Raccourcissent.
Ains* que l'umor soit défaillie, |* Avant.
Par eus faire noier ou pendre,
Ou par quelque péril emprendre*, |* Entreprendre
Dont ains qu'il s'en puissent foïr,
Se font ardoir* ou enfoïr, |* Brûler.
Ou par quelque meschief destruire,
Par lor faiz folement conduire,
Ou par lor privés anemis
Qui mains en ont sens coupe* mis |* Faute.
Par glaive à mort ou par venins,
Tant ont les cuers faus et chenins*; |* De chien.
Ou par chéoir en maladies
Par maus* governemens de vies, |* Mauvais.
Par trop dormir, par trop veillier,
Trop reposer, trop traveillier,
Trop engressier et trop séchiez,
Car en tout ce puet-l'en péchier;
Par trop longement géuner,
Par trop de deliz aüner*, |* Rassembler.
Par trop de mésaises avoir,
Trop esjoïr et trop doloir*; |* Se plaindre, souffrir.
Par trop boivre, par trop mangiez,
Par trop lor qualité changier,
Si cum ii pert méismement* |* Ainsi qu'il paraît de
Quant il se font soudainement |même.

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204 LE ROMAN (v. 17954)

Trop chaut avoir, trop froit sentir,
Dont à tart sont au repentir;
Ou par lor coustinnes muer*, |* Changer.
Qui moult de gens refait tuer,
Quant sodainement les remuent*. |* Quittent.
Maint s'en griévent et maint s'en tuent;
Car les mutacions sodaines
Sont trop à Nature grevaines*, |* Nuisibles.
Si qu'il me font en vain pener* |* Prendre peine.
D'eus à naturel mort mener.
Et jà soit ce que* moult mesfacent, |* Quoique.
Quant contre moi tel mort porchacent*, |* Cherchent.
Si me poise-il moult toutevoies*, |* Il me pèse beaucoup tou-
Quant il demorent entre voies, |tefois.
Comme chetis et recréant*, |* Cessant d'agir.
Vaincuz par mort si meschéant*, |* Méchante.
Dont bien se péussent garder,
S'il se vosissent* retarder |* Voulussent.
Des outrages* et des folies |* Excès.
Qui lor font acorcir lor vies
Ains* qu'il aient atainte et prise |* Avant.
La bone* que ge lor ai mise. |* Borne.

Comment Nature se plaint cy Des deuils qu'ils firent contre luy.
Empedocles mal se garda,
Qui tant ès* livres regarda, |* Dans les.
Et tant ama philosophie,
Plains, espoir*, de mélancolie, |* Peut-être.
Conques la mort ne redouta,
Mès tout vif el* feu se bouta, |* Dans le.
Et joinz piez en Ethna sailli*, |* Sauta.
Por monstrer que bien sunt failli* |* Sans courage.
Cil qui la mort vuelent douter*, |* Redouter.

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(v. 17985) DE LA ROSE. 205

Por ce s'i volt* de gré bouter. |* Pour cela il s'y voulut.
N'en préist or ne miel ne sucre (1),
Ains eslut ilec* son sépucre |* Mais choisi là.
Entre les sulphureus boillons.
Origenes, qui les c........
Se copa, moult poi* me prisa, |* Très-peu.
Quant à ses mains les encisa.
Por servir en dévocion
Les dames de religion,
Si que nus* sonspeçon n'éust |* En sorte que nul.
Que gésir o* eles péust. |* Coucher avec.
Si dit-l'en que les destinées
Lor orent tex mors* destinées, |* Telles moeurs.
Dès lors qu'il furent concéu, |* Qui leur ont mu telle
Et qu'ils pristrent lor nacions* |fortune. * Naissances.
En teles constellacions,
Que par droite* nécessité, |* Régulière, véritable.
Sens autre possibilité,
C'est sens pooir de l'eschever*, |* Eviter.
Combien qu'il lor doie* grever, |* Doive.
Lor convient* tel mort recevoir; |* Il lui faut.
Mès ge sai bien trestout de voir*, |* Tout à fait vraiment.
Combien que li ciel i travaillent,
Qui les meurs naturiex* lor baillent |* Naturelles.
Qui les enclinent à ce faire,
Qui les font à cele fin traire* |* Tirer.
Par la matière obéissant,
Qui lor cuer va si fléchissant.
Si puéent-il* bien par doctrine, |* Et ils peuvent.
Par norreture* nete et fine, |* Education.


(1) Voyez sur le commerce et la consommation du sucre en Occident pondant le moyen âge, l'Histoire de la guerre de Navarre, par Guillaume
Anelier, p. 426-430, not. au v. 142, et p. 783. Voyez encore les Bonbons
au moyen âge, dans l'Athenaeum français, n° du 5 janvier 1830, p.13 et 14.
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206 LE ROMAN (v. 18016)

Par sivre bones compaignies
De sens et de vertuz garnies,
Ou par aucunes médicines,
Por* qu'el soient bones et fines, |* Pourvu.
Et par bonté d'entendement
Procurer qu'il soit autrement,
Por qu'il aient, comme senés*, |* Sensé.
Lor mors naturez* refrenés; |* Leurs moeurs naturelles.
Car quant de sa propre nature
Contre bien et contre droiture
Se vuet home ou fame atorner*, |* Tourner.
Raison l'en puet bien destorner,
Por* qu'il la croie solement: |* Pourvu.
Lors ira la chose autrement;
Car autrement puet-il bien estre,
Qué que facent li cors* célestre |* Cours.
Qui moult ont grant pooir, sens faille*, |* Sans faute.
Por que Raison encontre n'aille.
Mès n'ont pooir contre Raison,
Car bien set chascuns sages hon* |* Homme.
Qu'il ne sunt pas de raison mestre,
N'il ne la firent mie nestre.
Mès de soldre* la question, |* Résoudre.. Comment prédestinacion
De la divine prescience,
Pleine de toute porvéance,
Puet estre o* volenté délivre**, |* Avec. ** Libres.
Fort est as gens laiz* à descrivre; |* Laïques.
Et qui vodroit la chose emprendre*, |* Entreprendre.
Trop lor seroit fort à entendre,
Qui lor aurait néis* solues |* Même.
Les raisons encontre méues*. |* Mues, soulevées.
Mais il est voirs*, que qu'il lor semble, |* Vrai.
Que s'entre-soffrent bien ensemble;
Autrement cil qui bien feroient

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(v. 18051) DE LA ROSE. 207

Jà loier* avoir n'en devroient, |* Louange.
Ne cil* qui de péchier se paine |* Celui.
Jamès n'en devroit avoir paine,
Se tele estoit la vérité
Que tout fust par nécessité:
Car cil qui bien faire vorroit*, |* Voudrait.
Autrement faire ne porroit;
Ne cil* qui le mal vorroit** faire, |* Ni celui. ** Voudrait.
Ne s'en porroit mie retraire*: |* Empêcher
Vosist* ou non, il le feroit, |* Voulût.
Puisque destiné li seroit.
Et si porroit bien aucuns dire, Por desputer de la matire*, |* Matière.
Que Diex n'est mie décéus
Des faiz qu'il a devant séus:
Dont avendront-il sans doutance
Si cum* il sunt en sa science; |* Ainsi que.
Mès il set quant il avendront,
Comment et quel chief* il tendront |* Fin.
Car s'autrement estre péust
Que Diex avant ne le séust,
Il ne seroit pas tous-poissans,
Ne tous bons ne tous congnoissans,
N'il ne seroit pas soverains,
Li biaus, li douz, li premerains;
N'il ne sauroit nés que nous fomes*, |* Fûmes.
Ains cuideroit* avec les homes |* Mais croirait.
Qui sunt en douteuse créance,
Sens certaineté de science.
Mès tel error en Dieu retraire*, |* Rapporter.
Ce seroit déablie* à faire: |* Diablerie.
Nus hons* ne la devroit oïr |* Nul homme.
Qui de Raison vosist* joïr. |* Voulût.
Dont convient-il par vive force,
Quant voloir d'ome à riens s'esforce,

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208 LE ROMAN (v. 18086)

De quanqu'il fait qu'ainsinc* le face, |* De tout ce qu'il fait
Pense, die, voille ou porchace* |qu'ainsi. * S'efforce.
Dont est-ce chose destinée
Qui ne puet estre destornée,
Dont se doit-il, ce semble, ensivre
Que riens n'ait volenté délivre*. |* Libre.
Et se les destinées tienent Toutes les choses qui avienent,
Si cum cis* argumens le prueve, |* Ainsi que cet.
Par l'aparence qu'il i trueve,
Cil qui bien euvre, ou malement,
Quant il ne puet faire autrement,
Quel gré l'en doit dont Diex savoir,
Ne quel poine en doit-il avoir?
S'il avoit juré le contraire,
N'en puet-il autre chose faire.
Dont ne feroit pas Diex justice
De bien rendre et de pugnir vice,
Car comment faire le porroit?
Qui bien regarder i vorroit*, |* Voudrait.
Il ne seroit vertus ne vices,
Ne sacrefier en calices
Ne Dieu prier riens ne vaudroit,
Quant vices et vertus faudroit*; |* Manquerait.
Ou se Diex justice faisoit,
Cum vices et vertus ne soit,
Il ne seroit pas droituriers*, |* Juste.
Ains clameroit* les usuriers, |* Mais déclarerait, procla-
Les larrons et les murtriers quites, |merait.
Et les bons et les ypocrites,
Tous peseroit à pois oni*. |* A poids égal.
Ainsinc seroient bien honi
Cil qui d'amer Dieu se travaillent,
S'il à s'amor en la fin faillent;
Et faillir les i convendroit*, |* Il leur y faudrait.

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(v. 18121) DE LA ROSE. 209

Puisque la chose à ce vendroit
Que nus ne porroit recovrer* |* Que nul ne pourrait ob-
La grâce Dieu por bien ovrer. |tenir.
Mès il est droituriers* sans doute, |* Juste. Car bontés reluit en li toute;
Autrement seroit en desfaut
Cil en cui nule riens ne faut*. |* Celui en qui rien ne man-
Dont rent-il, soit gaaing ou perte, |que.
A chascun selonc sa déserte*; |* Son mérite.
Dont sunt toutes euvres méries*, |* Récompensées.
Et les destinées péries,
Au mains si cum gens laiz* entendent, |* Laïques.
Qui toutes choses lor présentent,
Bones, males*, fauces et vaires, |* Mauvaises.
Par avénemens nécessaires;
Et franc voloir est en estant*, |* Debout.
Que tex* gens vont si mal traitant. |* Telles.
Mès qui revoldroit oposer*, |* Voudrait de son côté. Por destinées aloser*, |* Louer, vanter.
Et casser franche volenté,
(Car maint en ont esté tenté);
Et diroit de chose possible,
Combien qu'el puisse estre faillible,
Au mains quant ele est avenue,
S'aucuns l'avoit devant véue,
Et déist, tel chose sera,
Ne riens ne l'en destornera,
N'auroit-il pas dit vérité:
Dont seroit-ce nécessité.
Car il s'ensieut, se chose est vaire*, |* Véritable.
Donques est-ele nécessaire
Par la convertibilité
De voir* et de nécessité: |* De vérité.
Dont convient-il qu'el soit à force,
Quant nécessité s'en esforce.
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210 LE ROMAN (v. 18156)

Qui sor ce respondre vorroit*, |* Voudrait.
Eschaper comment en porroit?
Certes il diroit chose vaire*, |* Vraie.
Mès non pas por ce nécessaire:
Car comment qu'il l'ait ains* véue, |* Auparavant.
La chose n'est pas avenue
Par nécessaire avénement,
Mès par possible solement.
Car s'il est qui bien i regart,
C'est nécessité en regart*, | En perspective.
Et non pas nécessité simple:
Si que ce ne vaut une guimple.
Et se chose à venir est vaire,
Donc est-ce chose nécessaire;
Car tele vérité possible
Ne puet pas estre convertible
Avec simple nécessité,
Si comme simple vérité:
Si ne puet tel raison passer
Por franche volenté casser.
D'autre part, qui garde i prendroit, Jamès as gens ne convendroit* |* Il ne faudrait.
De nule chose conseil querre*, |* Chercher.
Ne faire besoingnes en terre:
Car porquoi s'en conseilleroient,
Ne besoingnes porquoi feroient,
Se tout iert* avant destiné |* Si tout était.
Et par force déterminé?
Por conseil, por euvres de mains,
Jà n'en seroit ne plus ne mains,
Ne miex ne pis n'en porroit estre,
Fust chose née ou chose à nestre,
Fust chose faite ou chose à faire,
Fust chose à dire ou chose à taire.
Nus d'aprendre mestier* n'auroit, |* Nul d'apprendre besoin.

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(v. 18191) DE LA ROSE. 211

Sans estuide des ars sauroit
Quanqu'il* saura, s'il estudie, |* Tout ce qu'il.
Par grant travail toute sa vie.
Mais ce n'est pas à otroier:
Dont doit-l'en plainement noier* |* Nier.
Que les euvres d'umanité
Aviengnent par nécessité;
Ains font bien ou mal franchement
Par lor voloir tant solement;
N'il n'est riens fors eus, au voir* dire, |* Vrai.
Qui tel voloir lor face eslire,
Que prendre ou laissier les poïssent,
Se de raison user vosissent*. |* Voulussent.
Mès or* seroit fort à respondre |* Maintenant Por tous les argumens confondre
Que l'en puet encontre amener.
Maint se voldrent à ce pener*, |* Voulurent s'en donner
Et distrent, par sentence fine, |la peine.
Que la prescience devine
Ne met point de nécessité
Sor les euvres d'umanité:
Car bien se vont aparcevant,
Por ce que Diex les sot devant*, |* Les sut auparavant.
Ne s'ensieut-il pas qu'il aviengnent
Par force, ne que tex fins tiengnent;
Mès por ce qu'eles avendront,
Et tex chief* ou tex fin tendront, |* En telle tête.
Por ce les set ains Diex*, ce dient. |* Pour cela les sait aupa-
Mès cist mauvèsement deslient |ravant Dieu. * Ceux-là.
Le neu de ceste question:
Car qui voit lor entencion
Et se vuet à raison tenir,
Li fait qui sunt à avenir,
Se cist donent voire* sentence, |* Si ceux-là donnent vraie.
Causent en Dieu la prescience,

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212 LE ROMAN (v. 18226)

Et la font estre nécessoire.
Mès moult est grant folie à croire
Que Diex si foiblement entende
Que son sens d'autrui fait despende;
Et cil qui tel sentence sivent,
Contre Dieu malement estrivent*, |* Luttent.
Quant vuelent par si fabloier* |* En parlant ainsi.
Sa prescience afébloier.
Ne raison ne puet pas entendre
Que l'en puisse à Dieu riens aprendre:
N'il ne porroit certainement
Estre sages parfaitement,
S'il est en tel défaut trovés,
Que cis* cas fust sor li provés. |* Ce.
Dont ne vaut riens ceste response, |* Qui la prescience de
Qui la Dieu prescience esconse*, |Dieu cache.
Et repont sa grant porvéance* |* Et dérobe à la vue sa
Soz les ténèbres d'ignorance, |grande prévoyance.
Qu'el n'a pooir, tant est certaine,
D'aprendre riens par euvre humaine;
Et s'el le pooit sens doutance*, |* Sans doute.
Ce li vendroit de non-poissance,
Qui r'est dolor à recenser*, |* Ce qui est douloureux à
Et pechiés néis* du penser. |examiner. * Même.
Li autre autrement en sentirent, Et selonc lor sens respondirent,
Et s'acordèrent bien sens faille* |* Sans faute.
Que des choses, comment qu'il aille,
Qui vont par volenté délivre*, |* Libre.
Si comme éleccion les livre,
Set Diex quanqu'il* en avendra, |* Tout ce qu'il.
Et quel fin chascune tendra,
Par une adicion légière:
C'est assavoir en tel manière
Cum eles sont à avenir;

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(v. 18261) DE LA ROSE. 213

Et vuelent par ce sostenir
Qu'il n'i a pas nécessité,
Ains* vont par possibilité, |* Mais.
Si qu'il set quel fin eus feront,
Et s'eus seront ou non seront.
Tout se set-il bien de chascune,
Que de deus voies tendra l'une:
Ceste ira par négacion,
Ceste par affirmacion,
Non pas si terminéement* |* D'une façon si détermi-
Que n'aviengne espoir* autrement: |née. * Peut-être.
Car bien puet autrement venir,
Se Franc Voloir* s'i vuet tenir. |* Libre Arbitre.
Mais comment osa nus* ce dire? |* Nul. Comment osa tant Dieu despire*, |* Mépriser, dédaigner.
Qu'il li dona tel prescience,
Qu'il n'en set riens fors en doutante*, |* Si ce n'est en doute.
Quant il n'en puet aparcevoir
Déterminablement le voir*? |* La vérité.
Car quant d'un fait la fin saura,
Jà si séue ne l'aura,
Quant autrement puet avenir,
S'il li voit autre fin tenir,
Que cele qu'il aura séue,
Sa prescience iert* décéue, |* Sera.
Comme mal certaine, et semblable
A opinion décevable,
Si comme avant monstré l'avoie.
Li autre alèrent autre voie,
Et maint encor à ce se tiengnent,
Qui dient des fais qui aviengnent
Çà-jus par possibilité, |* Ici-bas.
Qu'il vont tuit par nécessité
Quant à Dieu, non pas autrement:
Car il set terminéement* |* D'une façon déterminée.

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214 LE ROMAN (v. 18296)

De tous jors, et sens nule faille*, |* Faute.
Comment que de Franc Voloir aille,
Les choses ains* que faites soient, |* Avant.
Quelcunque fin que eles oient*, |* Aient.
Et par science nécessoire;
Sens faille il dient chose voire*, |* Vraie.
De tant que tuit à ce s'acordent,
Et por vérité le recordent*, |* Racontent.
Qu'il a nécessaire science,
Et de tous jors, sens ignorance,
Set-il comment iront li fait.
Mès contraignance* pas n'i fait, |* Contrainte.
Ne quant à soi ne quant as homes:
Car savoir des choses les somes,
Et les particularités
De toutes possibilités,
Ce li vient de la grant poissance
De la bonté de sa science,
Vers qui riens ne se puet répondre*. |* Cacher.
Et qui voldroit à ce respondre
Qu'il mete ès fais* nécessité, |* Dans les faits.
Il ne diroit pas vérité;
Car por ce qu'il les set devant,
Ne sont-il pas, de ce me vant*, |* Je me vante.
Ne por ce qu'ils sunt puis, jà voir* |* Jamais vérité.
Ne li feront devant* savoir. |* Auparavant.
Mès por ce qu'il est tous-poissans,
Tout bien et tout mal congnoissans,
For ce set-il du tout le voir*, |* Vrai.
Si que riens n'el puet décevoir.
Riens ne puet estre qu'il ne voie;
Et por tenir la droite voie,
Qui bien voldroit la chose emprendre*, |* Entreprendre.
Qui n'est pas légière à entendre,
Un gros exemple en porroit metre

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(v. 18331) DE LA ROSE. 215

As gens laiz* qui n'entendent letre: |* Laïques.
Car tex* gens vuelent grosses choses, |* Telles.
Sens grant sostiveté* de gloses. |* Subtilité.
S'uns hons* par franc voloir faisoit |* Si un homme. Une chose, quelle qu'el soit,
Ou du faire se retardast,
Por ce que se l'en l'esgardast*, |* Le regardât.
Il en auroit honte et vergoingne,
Tel porroit estre la besoingne;
Et uns autres riens n'en séust
Devant que cil* faite l'éust, |* Avant que celui-ci.
Ou qu'il l'éust lessiée à faire,
S'il se volt* miex du fait retraire**: |* Voulait. ** Retirer.
Cil qui la chose après sauroit,
Jà por ce mise n'i auroit
Nécessité ne contraingnance*; |* Contrainte.
Et s'il en éust la science
Ausinc bien éue devant,
Mès que plus ne l'alast grévant,
Ains le séust* tant solement, |* Mais le sût.
Ce n'est pas empéeschement
Que cil n'ait fait, ou ne féist
Ce qui li pléust ou séist,
Ou que du faire ne cessast,
Se sa volenté li lessast,
Qu'il a si franche et si délivre*, |* Libre.
Qu'il puet le fait foïr ou sivre.
Ausinc Diex, et plus noblement Et tout déterminablement,
Set les choses à avenir,
Et quel chief el ont à tenir, |* Bout, extrémité
Comment que la chose puist estre
Par la volenté de son mestre
Qui tient en sa subjeccion
Le pooir* de l'éleccion, |* Le pouvoir.

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216 LE ROMAN (v. 18366)

Et s'incline à l'une partie
Par son sens ou par sa folie
Et set les choses trespassées,
Ains* qu'eles fussent compassées; |* Avant.
Et de ceus qui les faiz cessèrent
Set-il, s'à faire les laissèrent
Por honte, ou por autre achoison*, |* Occasion.
Soit raisonnable ou sens raison,
Si cum* lor volenté les maine: |* Ainsi que.
Car ge sui trestoute certaine
Qu'il sunt de gens à grant plenté* |* En grand nombre.
Qui de mal faire sunt tenté,
Toutevois à faire le laissent.
Dont aucuns en i a qui cessent
Por vivre vertueusement,
Et por l'amor Dieu solement,
Qu'il sunt de mors bien acesmé*; |* De moeurs bien ornés.
Mès cil sunt moult à cler semé.
L'autre qui de péchier s'apense,
S'il n'i cuidoit trover desfense,
Toutevois son corage donte
Por paor de poine, ou de honte.
Tout ce voit Diex apertement* |* Ouvertement.
Devant ses iex présentement,
Et toutes les condicions
Des faix et des entencions.
Riens ne se puet de li garder,
Jà tant ne saura retarder;
Car jà chose n'iert* si lointaingne, |* Ne sera.
Que Diex devant soi ne la tiengne
Ausinc cum s'ele fust présente.
Demeurt* dix ans, ou vingt ou trente, |* Qu'elle demeure.
Voire cinq cens, voire cent mile,
Soit en foire, à champ ou à vile,
Soit honeste ou désaveuant*, |* Désagréable.

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(v. 18401) DE LA ROSE. 217

Si la voit Diex dès maintenant
Ausinc cum s'el fust avenue;
Et de tous jors l'a-il véue
Par démonstrance véritable
En son miroer pardurable*, |* Eternel.
Que nus, fors li*, ne set polir, |* Que nul, sinon lui.
Sens riens à Franc Voloir tolir*. |* Sans rien enlever au li-
Cis miroers, c'est li-méismes |bre arbitre. De qui commencement préismes.
En ce biau miroer poli, Qu'il tient et tint tous jors o li*, |* Avec lui.
Où tout voit quanqu'il* avendra, |* Ce qu'il.
Et tous jors présent le tendra,
Voit-il où les ames iront
Qui loiaument le serviront,*
Et de ceus ausinc qui n'ont cure
De loiauté ne de droiture,
Et lor promet en ses idées,
Des euvres qu'il auront ovrées,
Sauvement* ou dampnacion: |* Salut.
C'est la prédestinacion,
C'est la prescience divine,
Qui tout set et riens ne devine,
Qui seult* as gens sa grâce estendre, |* Qui a coutume.
Quant il les voit à bien entendre;
Ne n'a pas per ce sozplanté
Pooir de franche volenté.
Tuit homme euvre par franc voloir,
Soit por joïr ou por doloir*, |* Souffrir.
C'est sa présente vision:
Car qui la diffinicion
De pardurableté* deslie, |* D'éternité,.
Ce est possession de vie
Qui par fin ne puet estre prise
Trestoute ensemble sens devise*. |* Partage.

ROMAN DE LA ROSE. - T. II.
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218 LE ROMAN (v. 18436)

Mès de ce monde l'ordenance, Que Diex, par sa grant porveance*, |* Providence.
Volt* establir et ordener, |* Voulut.
Ce convient-il à fin mener,
Quant as causes universeles
Celes seront par force teles
Cum eus doivent en tous tens estre;
Tous jors feront li cors* célestre |* Les cours.
Selonc lor revolucions,
Toutes lor transmutacions,
Et useront de lor poissances
Par nécessaires influances
Sor les particulières choses
Qui sont es* élemens encloses, |* Dans les.
Quant sor eus lor rais* recevront |* Leurs rayons.
Si cum* recevoir les devront: |* Ainsi que.
Car tous jors choses engendrables
Engendreront choses semblables,
Ou feront lor commixions
Por naturex* complexions, |* Naturelles.
Selonc ce qu'el auront chascunes
Entr'eus propriétés communes;
Et qui devra morir, morra,
Et vivra tant comme il porra.
Et par lor naturel désir
Voldront li cuer des uns gésir* |* Etre couchés.
En oiseuses et en délices,
Cist* en vertus, et cist en vices. |* Ceux-là.
Mès par aventure li faiz Ne seront pas tous jors si faiz
Comme li cors* du ciel entendent, |* Les coups.
Se les choses d'eus se desfendent,
Qui tous jors lor obéiroient,
Se destornées n'en estoient;
Ou par cas ou par volenté,

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(v. 18471) DE LA ROSE. 219

Tous jors seront-il tuit tenté
De ce faire où li cuers encline,
Qui de traire* à tel fin ne fine |* Tirer.
Si cum à* chose destinée: |* Ainsi qu'à.
Aunsinc otroi-ge destinée,
Que ce soit* disposicion |* Ainsi accordé-je que des-
Sous la prédestinacion |tinée soit.
Ajoustée as choses movables,
Selonc ce qu'el sont enclinables.
Aunsinc puet estre homs* fortunés |* Homme. Por estre, dès lors qu'il fu nés,
Preus et hardis en ses affaires,
Sages, larges et débonaires,
D'amis garnis et de richèces,
Et renomés de grans proèces,
Ou par fortune avoir perverse.
Mès bien se gart où il converse*; |* Prenne garde ou il s'a-
Car tost porroit estre empeschiés, |donne.
Ou par vices ou par pechiés,
S'il sent qu'il soit avers et chiches,
Car tex hons* ne puet estre riches. |* Tel homme.
Contre ses mors* par raison viengne, |* Moeurs.
Et soffisance à soi retiengne;
Prengne bon cuer, done et despende* |* Dépense.
Deniers et robes et viande*, |* Nourriture.
Mès que de ce son non ne charge,
Que l'en n'el tiengne por fol large.
Si n'aura garde d'avarice
Qui d'entasser les gens atice*, |* Excite.
Et les fait vivre en tel martire,
Qu'il n'est riens qui lor puist soffire;
Et si les avugle et compresse,
Que nul bien faire ne lor lesse,
Et lor fait toutes vertus perdre,
Quant à li se vuelent aerdre*. |* Attacher.

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220 LE ROMAN (v. 18506)

Ainsinc puet hons, se moult n'est nices*, |* Simple.
Garder soi de tous autres vices,
Ou soi de vertus destorner,
S'il se vuet à mal atorner:
Car Frans-Voloirs est si poissans,
S'il est de soi bien congnoissans,
Qu'il se puet tous jors garentir,
S'il puet dedens son cuer sentir
Que Pechiés vueille estre ses mestres,
Comment qu'il aut* des cors** célestres. |* Aille. ** Cours.
Car qui devant savoir porroit
Quex faiz le ciel faire vorroit*, |* Voudrait.
Bien les porroit empéescher;
Car s'il voloit si l'air séchier
Que toutes gens de chaut morussent,
Et les gens avant le séussent,
Il forgeroieut maisons nueves
En moistes leus ou près des flueves,
Ou grans cavernes crueseroient,
Et souz terre se muceroient*, |* Cacheraient.
Si que du chaut n'auroient garde.
Ou s'il r'avient, combien qu'il tarde,
Que par aigue* aviengue déluges, |* Eau.
Cil qui sauroient les refuges,
Lesseroient tantost les plaingnes,
Et s'enfuiroient ès* montaingnes; |* Dans les.
Ou feroient si fors navies*, |* Vaisseaux, flottes.
Qu'il i sauveroient lor vies
De la grant inundacion,
Cum fist jadis Deucalion
Et Pirra, qui s'en eschapèrent
Par la nacele où il entrèrent,
Qu'il ne fussent des floz hapé,
Et quant il furent eschapé,
Qu'il vindrent au port de salu,

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(v. 18541) DE LA ROSE. 221

Et virent plaines de palu* |* Marais.
Parmi le monde les valées,
Quant les mers s'en furent alées,
Et qu'el mont n'ot* seignor ne dame, |* Et qu'au monde il n'y
Fors* Deucalion et sa fame, |eut. * Si ce n'est.
Si s'en alèrent à confesse
Au temple Thémis la déesse,
Qui jugeoit sor les destinées
De toutes choses destinées.

Comment, par le conseil Thémis, Deucalion tous ses amis, Luy et Pyrra, la bonne dame, Fit revenir en corps et ame.
A genoillons ilec se mistrent* |* A genoux là se mirent.
Et conseil à Thémis requistrent
Comment il porroient ovrer
Por lor lignage recovrer.
Thémis, quant oï la requeste,
Qui moult estoit bone et honeste,
Lor conseilla qu'il s'en alassent,
Et qu'il après lor dos gitassent
Tantost les os de lor grant-mère.
Tant iert* ceste response amère |* Etait.
A Pirra, qu'el la refusoit,
Et contre le sort s'escusoit
Qu'el ne devoit pas dépecier
Les os sa mère, ne blecier,
Jusqu'à tant que Deucalion
Li en dist l'exposicion.
« N'estuet*, dist-il, autre sens querre, |* Il ne faut.
Nostre grant-mère, c'est la terre;
Les pierres, se nomer les os*, |* Je les ose.
Certainement ce sunt les os:
Après nous les convient* giter |* Il les faut
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222 LE ROMAN (v. 18571)

For nos lignages susciter. »
Si cum dit l'ot*, ainsinc le firent, |* Ainsi qu'il l'eut dit.
Et maintenant homes saillirent
Des pierres que Deucalion
Gitoit par bone entencion;
Et des pierres Pirra, les fames
Saillirent* en cors et en ames, |* Surgirent.
Tout ainsinc cum dame Thémis
Lor avoit en l'oreille mis,
Conques n'i quistrent* autre père. |* Cherchèrent.
Jamès ne sera qu'il n'en père* |* Paraisse.
La durté en tout le lignaige.
Ainsinc ovrèrent comme saige
Cil qui garantirent lor vie
Du grant déluge par navie*. |* Par navigation.
Ainsinc cil eschaper porroient
Qui tel déluge avant sauroient.
Ou se Herbout* devoit saillir**, |* Famine. ** Sortir. Qui si féist les blés faillir,
Que gens de fain morir déussent,
Por ce que point de blé n'éussent,
Tant en porroient retenir,
Ains* que ce péust avenir, |* Avant.
Deus ans devant*, ou trois ou quatre, |* Auparavant.
Que bien porroit la fain abatre
Tous li pueples gros et menus,
Quant li Herbout seroit venus,
Si cum fist Joseph en Egipte,
Par son sens et par sa mérite;
Et faire si grant garnison*, |* Provision.
Qu'il en porroient garison
Sens fain et sens mésèse avoir:
Ou s'il pooient ains* savoir |* Auparavant.
Qu'il déust faire outre mesure
En yver estrange froidure,

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(v. 18606) DE LA ROSE. 223

Il metroient avant lor cures
En eus garnir de vestéures,
Et de buches à charretées
Pur faire feu en cheminées,
Et joncheroient lor maisons,
Quant vendroit la froide saisons,
De bele paille nete et blanche,
Qu'il porroient prendre en lor granche,
Et clorroient huis et fenestres,
Si en seroit plus chaus li estres,
Ou feroient éstuves chaudes,
En quoi lor baleries baudes* |* Danses joyeuses. Tuit nuz porroient démener,
Quant l'air verroient forsener*, |* Entrer en fureur. Et geter pierres et tempestes
Qui tuassent as champs les bestes,
Et grans flueves prendre et glacier.
Jà tant n'es sauroit menacier
Ne de tempestes ne de glaces,
Qu'il ne risissent des menaces,
Et karoleroient léans* |* Danseraient là-dedans. Des périz* quites et réans**: |* Périls. ** Rachetés. Bien porroient l'air escharnir*, |* Se rire de l'air. Si se porroient-il garnir.
Mès se Diex n'i faisoit miracle
Par vision ou par oracle,
Il n'est hons, de ce ne dont mie,
S'il ne set par astronomie
Les estranges condicions,
Les diverses posicions
Des cors* du ciel, et qu'il regart |* Des cours. Sor quel climat il ont regart,
Qui ce puisse devant* savoir |* Auparavant. Par science ne par avoir.
Et quant li cors a tel poissante,
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224 LE ROMAN (v. 18641)

Qu'il fait des ciex la destrempance*, |* Désordre, trouble, per-
Et lor destorbe* ainsinc lor euvre, |turbation. * Trouble.
Quant encontre eus ainsinc se queuvre,
Et plus poissant, bien le recors*, |* Déclare.
Est force d'ame que de cors:
Car cele meut le cors et porte;
S'el ne fust, il fust chose morte.
Miex donc et plus légièrement,
Par us* de bon entendement, |* Usage.
Porroit eschiver Franc-Voloir,
Quanque* le puet faire doloir**; |* Tout ce qui. ** Se plain-
N'a garde que de riens se duelle, |dre. * Se plaigne.
Por quoi consentir ne s'i vuelle;
Et sache par cuer cele clause,
Qu'il est de sa mésaise cause.
Foraine* tribulacion |* Etrangère, extérieure.
N'en puet fors* estre occasion, |* Si ce n'est.
N'il n'a des destinées garde.
Se sa nativité regarde,
Et congnoist sa condicion,
Que vaut tel prédicacion?
Il est sor toutes destinées,
Jà si ne seront destinées.
Des destinées plus parlasse, Fortune et cas déterminasse,
Et bien vosisse tout espondre*, |* Voudrais tout exposer.
Plus oposer et plus respondre,
Et mains exemples en déisse;
Mès trop longement i méisse
Ains* que g'éusse tout finé. |* Avant.
Bien est aillors déterminé:
Qui n'el set, à clerc le demande,
Qui li lise si qu'il l'entende.
N'encor, se taire m'en déusse,
Jà* certes parlé n'en éusse, |* Nullement.

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(v. 18676) DE LA ROSE. 225

Mès il afiert* à ma matire, |* Convient.
Car mes anemis porroit dire,
Quant ainsinc m'orroit* de li plaindre, |* M'ouirait.
Por ses desloiautés estaindre,
Et por son créator blasmer,
Que g'el vuelle à tort diffamer:
Qu'il méismes sovent seult* dire |* A coutume.
Qu'il n'a pas franc voloir d'eslire*, |* De choisir.
Car Diex, par sa prévision,
Si le tient en subjeccion,
Qui tout par destinée maine,
Et l'uevre et la pensée humaine,
Si que s'il vuet à vertu traire*, |* Venir.
Ce li fait Diex à force faire;
Et s'il de mal faire s'esforce,
Ce li refait Diex faire à force,
Qui miex le tient que par le doit,
Si qu'il fait quanque* faire doit, |* Tout ce que.
De tout péchié, de toute aumosne,
De bel parler et de ramposne*, |* Raillerie
De loz* et de détraccion, |* Louange.
De larrecin, d'occision,
Et de pez et de mariages,
Soit par raison, soit par outrages.
Ainsinc, dist-il, conven oit estre.
Ceste fist Diex por cestui nestre,
Ne cis* ne pooit autre avoir |* Celui-là.
Par nul sens ne par nul avoir;
Destinée li estoit ceste.
Et puis se la chose est mal faite, Que cis soit fox, ou cele fole,
Quant aucuns encontre parole,
Et maudit ceus qui consentirent
Au mariage et qui le firent,
Il respont lors li mal senés*: |* Le peu sensé.

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226 LE ROMAN (v. 18711)

« A Diex, fet-il, vous en prenés,
Qui vuet que la chose ainsinc aille;
Tout ce fist-il faire sens faille*. » |* Sans faute.
Lors conferme par sèrement
Qu'il ne puet aler autrement.
Non, non, ceste response est fause,
Ne sert pas la gent de tel sause
Li vrais Diex qui ne puet mentir,
Qu'il les face à mal consentir.
D'eus vient li fox apensemens* |* La folle pensée.
Dont naist li maus* consentemens |* Mauvais.
Qui les esmuet* as euvres faire |* Pousse.
Dont il se déussent retraire*; |* Retirer.
Car bien retraire s'en péussent,
Mès* que, sens plus, se congnéussent. |* Pourvu.
Lor creator lors réclamassent,
Qui les amast, se il l'amassent:
Car cis seus* aime sagement |* Celui-là seul.
Qui se congnoist entièrement.
Sens faille* toutes bestes mues, |* Sans faute.
D'entendement vuides et nues,
Se recongnoissent par nature:
Car, s'il eussent parléure*, |* La faculté de parler.
Et raison por eus s'entr'entendre,
Qu'il s'entrepéussent aprendre,
Mal-fust as homes avenu.
Jamès li biau destrier crenu* |* A la belle crinière.
Ne se lesseroient donter,
Ne chevaliers sor eus monter;
Jamès buef sa teste cornue
Ne metroit à jou de charrue;
Asnes, mulez, chamel por homme
Jamès ne porteroient somme*; |* Charge.
Oliphans sor sa haute eschine,
Qui de son nez trompe et buisine*, |* Joue de la trompette.

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(v. 18746) DE LA ROSE. 227

El s'en paist au soir et au main*, |* Matin.
Si cum uns hons* fait de sa main; |* Ainsi qu'un homme.
Jà chien ne chat n'el serviroient,
Car sens home bien cheviroient*: |* Viendraient à bout.
Ours, leu*, lyon, liépart et sangler |* Loups.
Tuit vodroient home estrangler;
Li rat néis* l'estrangleroient, |* Même.
Quant au bersuel* le troveroient; |* Berceau.
Jamès oisel por mal* apel |* Mauvais.
Ne metroit en péril sa pel*, |* Peau.
Ains porroit home moult grever
En dormant por les iex crever.
Et s'il voloit à ce respondre
Qu'il les cuideroit* tous confondre, |* Croirait.
Por ce qu'il set faire arméures,
Heaumes, haubers, espées dures,
Et set faire ars et arbalestes;
Ausinc feroient autres bestes.
Ne r'ont-il singes et marmotes,
Qui lor feroient bones cotes
De cuir, de fer, voire porpoins?
Il ne demorroit jà por poins;
Car ceulx ovreroient des mains,
Si n'en vaudroient mie mains;
Et porroient estre escrivain.
Il ne seroient jà si vain
Que trestuit ne s'asostillassent* |* Que tous ne s'industrias-
Comment as armes contrestassent*, |sent. * Combattissent.
Et quiexques engins referoient
Dont moult as homes gréveroient.
Néis puces et orillies*, |* Perce-oreilles.
S'eles s'ierent* entortillies |* Si elles s'étaient.
En dormant dedens lor oreilles,
Les gréveroient à merveilles;
Paons néis*, sirons et lentes, |* Poux même.

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228 LE ROMAN (v. 18781)

Tant lor livrent sovent ententes,
Qu'il lor font lor euvres lessier,
Et eus fléchir et abessier,
Ganchir*, tonner, saillir, triper**, |* Tourner de côté.
Et dégrater* et défriper, |** Sauter, piétiner.
Et despoiller et deschaucier,
Tant les puéent-il enchaucier*. |* Poursuivre.
Mousches néis*, à lor mengier, |* Même.
Lor mainent sovent grant dangier*, |* Ennui.
Et les assaillent ès visaiges,
Ne lor chaut* s'il sunt rois ou paiges. |* Importe.
Formis et petites vermines
Lor feroient trop d'ataïnes*, |* Tribulations.
S'il r'avoient d'eus congnoissance;
Mès voirs* est que ceste ignorance |* Vrai.
Lor vient de lor propre nature.
Mès raisonnable créature,
Soit mortex hons*, soit divins anges, |* Homme mortel.
Qui tuit doivent à Dieu loanges,
S'el se mescongnoist comme nices*, |* Simple.
Ce défaut li vient de ses vices
Qui le sens li troble et enivre;
Car il puet bien Raison ensivre*, |* Suivre.
Et puet de franc voloir user:
N'est riens qui l'en puist excuser.
Et por ce tant dit vous en ai.
Et tex* raisons i amenai, |* Telles.
Que lor jangle vueil estanchier*, |* Caquet je veux arrêter.
N'est riens qui les puist revanchier.
Mès por m'entencion porsivre, Dont ge voldroie estre délivre* |* Libre.
Por ma dolor que g'i recors*, |* Raconte.
Qui me troble l'ame et le cors,
N'en vueil or* plus dire à ce tor**; |* Maintenant. ** Cette
Vers les cieux arrier m'en retor*, |fois. * Je m'en retourne.

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(v. 18816) DE LA ROSE. 229

Qui bien font quanque* faire doivent |* Tout ce.
As créatures qui reçoivent
Les célestiaus influances
Selonc lor diverses sustances.
Les vens font-il contrarier,
L'air enflamber, braire et crier,
Et esclaircir en maintes pars
Par tonnoirres et par espars*, |* Eclairs.
Qui taborent, timbrent et trompent*, |* Qui jouent du tambour,
Tant que les nues se desrompent |du timbre et de la trom-
Par les vapors qu'il font lever. |pette.
Si lor fait les ventres crever
La chalor et li movemens,
Par orribles tornoiemens,
Et tempester et giter foudres,
Et par terre eslever les poudres,
Voire tors et clochiers abatre,
Et maint viel arbre tant débatre
Que de terre en sunt arrachié;
Jà si fort n'ierent* atachié, |* Ne seront.
Que jà racines riens lor vaillent,
Que tuit envers à terre n'aillent,
Ou que des branches n'aient routes* |* Rompues.
Au mains une partie ou toutes.
Si dist-l'en que ce font déables A* lor croz et à lor chaables**, |* Avec. ** Câbles.
A lor ongles, à lor havez*; |* Crochets.
Mès tex diz* ne vaut deus navez, |* Telle parole.
Qu'il* en sont à tort mescréu: |* Car ils.
Car nule riens n'i a éu,
Fors les tempestes et li vent,
Qui si les vont aconsivant*. |* Atteignant.
Ce sunt les choses qui lor nuisent.
Cist versent blez, et vignes cuisent,
Et fors et fruiz d'arbres abatent,
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230 LE ROMAN (v. 18851)

Tant les tempestent et débatent,
Qu'il ne puéent ès rains* durer, |* Dans les rameaux.
Tant qu'il se puissent méurer*. |* Mûrir.
Voire plorer à grosses lermes
Refont-il l'air en divers termes;
S'en ont si grant pitié les nues,
Que s'en despoillent toutes nues,
Ne ne prisent lors un festu
Le noir mantel qu'el ont vestu:
Car à tel duel faire s'atirent*, |* S'arrangent.
Que tout par pièces le descirent;
Si li aïdent à plorer,
Cum s'en les déust acorer*; |* Comme si on dût leur
Et plorent si parfondément |arracher le coeur.
Si fort et si espessement,
Qu'el font les flueves desriver*, |* Déborder.
Et contre les champs estriver*, |* Lutter.
Et contre les forez voisines
Par lor outrageuses cretines*, |* Crues.
Dont il convient* sovent périr |* Il faut.
Les blez et le tens enchérir,
Dont li povres qui les laborent,
L'espérance perdue plorent.
Et quant li flueve se desrivent,
Li poisson qui lor flueve sivent,
Si cum* il est drois et raisons, |* Ainsi que.
Car ce sont lor propres maisons,
S'en vont, comme seignor et maistre,
Par champs, par prez, par vignes paistre,
Et s'esconcent* contre les chesnes, |* Cachent.
Delez* les pins, delez les fresnes , |* Près de.
Et tolent* as bestes sauvaiges |* Enlèvent.
Lor manoirs et lor héritaiges;
Et vont ainsinc par tout nagant,
Dont tuit vis* s'en vont erragant** |* Tout vifs. ** Enrageant.

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(v. 18886) DE LA ROSE. 231

Bacus, Cérès, Pan, Cibelé,
Quant si s'en vont atropelé* |* Attroupés.
Li poisson à lor noéures*, |* Avec leurs nageoires.
Par lor délitables* pastures; |* Délectables,
Et li satirel et les fées
Sunt moult dolent en lor pensées,
Quant il perdent par tex cretines* |* Crues.
Lor délicieuses gaudines*. |* Bosquets.
Les nimphes plorent lor fontaines,
Quant des flueves les trovent plaines
Et sorabondans et covertes,
Comme dolentes de lor pertes;
Et li folet et les dryades
R'ont les cuers de duel* si malades, |* Douleur.
Qu'il se tienent trestuit por pris,
Quant si voient lor bois porpris*; |* Occupés.
Et se plaingnent des dieux des flueves
Qui lor font vilenies nueves,
Tout sens desserte* et sens forfait, |* Sans l'avoir mérite.
C'onc riens ne lor aient forfait.
Et des prochaines basses viles,
Qu'il tienent chetives et viles,
Resunt* li poisson ostelier. |* Sont à leur tour.
N'i remaint granche* ne celier, |* Il n'y reste grange.
Ne leu si vaillant ne si chier,
Que partout ne s'aillent fichier;
As temples vont et as églises,
Et tolent* à Dieu ses servises, |* Enlèvent.
Et chacent des chambres oscures
Les dieux privés et lor figures.
Et quant revient au chief de pièce* |* A la fin. Que li biaus tens le lait despièce,
Quant as cieux desplaist et anuie
Tens de tempeste et tens de pluie,
L'air ostent de trestoute s'ire*, |* Sa colère.

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232 LE ROMAN (v. 18921)

Et le font resbaudir* et rire; |* Réjouir.
Et quant les nues raparçoivent
Que l'air si resbaudi reçoivent,
Adonc se resjoïssent-eles,
Et por estre avenans et beles,
Font robes après lor dolors,
De moult desguisées* colors, |* Diverses.
Et metent lor toisons séchier
Au biau soleil plèsant et chier,
Et les vont par l'air charpissant* |* Cardant.
Au tens cler et resplendissant;
Puis filent, et quant ont filé,
Si font voler de lor filé
Grans aguillies de fil blanches,
Ausinc cum por coudre lor manches.
Et quant il lor reprent corage
D'aler loing en pèlerinage,
Si font ateler lor chevaus,
Montent et passent mons et vaus,
Et s'en fuient comme des vans*: |* Comme des vanneaux.
Car Eolus, li diex des vans,
(Ainsinc est cis diex apelés)
Quant il les a bien atelés,
Car il n'ont autre charretier
Qui sache lor chevaus traitier,
Lor met ès* piez si bones eles, |* Dans les.
Que nus* oisiaus n'ot onques teles. |* Nul.
Lors prent li airs son mantel inde*, |* Bleu.
Qu'il vest trop volentiers en Inde,
Si s'en afuble, et si s'apreste
De soi cointir* et faire feste, |* De se parer.
Et d'atendre en biau point les nues,
Tant qu'eles soient revenues,
Qui por le monde solacier*, |* Réjouir.
Ausinc cum por aler chacier,

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(v. 18956) DE LA ROSE. 233

Un arc en lor poing prendre seulent*, |* Ont l'habitude.
Ou deux ou trois, quant eles veulent,
Qui sunt apelés ars célestre*, |* Arcs-en-ciel.
Dont nus ne set*, s'il n'est bon mestre |* Nul ne sait.
Por tenir des regars escole*, |* Ecole d'optique.
Comment li solaus les piole*, |* Le soleil les bigarre.
Quantes* colors il ont, ne queles, |* Combien de.
Ne porquoi tant ne porquoi teles,
Ne la cause de lor figure.
Il li convendroit prendre cure* |* Il lui faudrait prendre
D'estre desciples Aristote, |soin.
Qui trop miex mist Nature en note,
Que nus hons* puis le tens Caym. |* Que nul homme.
Alhacen (1) li niés* Hucaym, |* Neveu.
Qui ne refu ne fox* ne gars, |* Qui ne fut de son côté ni
Cis* fist le livre des Regars. |sot. * Celui-là.
De ce doit cil science avoir,
Qui vuet de l'arc-en-ciel savoir;
Car de ce doit estre jugierres* |* Juge.
Clers naturex et cognoissierres*, |* Clerc naturel et connais-
Et sache de géométrie, |seur.
Dont nécessaire est la mestrie* |* La science.
Au livre des Regars prover;
Lors porra les causes trover
Et les forces des miréoirs,
Qui tant ont merveilleus pooirs,
Que toutes choses très-petites,
Letres gresles, très-loing escrites,
Et poudres de sablon menues,


(1) Savant arabe, a écrit sur les crépuscules, et fait un traité d'optique. Il vécut vers le onzième siècle. Il est appelé par quelques-uns Alhazon,
Allacen. Il y a encore un autre Alacenus ou Alhazenus, Anglais
dont on a deux traités, l'un de Perspectiva, et l'autre de Ascensu Nubium;
il y a beaucoup d'apparence que c'est de l'arabe que Jean de
Meun fait ici mention. (L. D. D.) 20.
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234 LE ROMAN (v. 18985)

Si grans, si grosses sunt véues,
Et si près mises as mirens*, |* A ceux qui s'y mirent.
Que chascuns les puet choisir ens*; |* Voir dedans.
Que l'en les puet lire et conter
De si loing que, qui raconter
Le voldroit, et l'aurait véu,
Ce ne porroit estre créu
D'ome qui véu ne l'auroit,
Ou qui les causes n'en sauroit:
Si ne seroit-ce pas créance,
Puisqu'il en auroit la science.
Mars et Vénus, qui jà pris furent
Ensemble ou lit où il se jurent*, |* Couchèrent.
S'il, ains* que sor le lit montassent, |* Avant.
En tex miréor se mirassent,
Mès* que les miréors tenissent |* Pourvu.
Si que le lit dedens véissent,
Jà ne fussent pris ne liés
Es laz soutis* et déliés |* Dans les lacs subtils.
Que Vulcanus mis i avoit,
De quoi nus* d'eus riens ne savoit: |* Nul.
Car s'il les éust fait d'ovraingne
Plus soutile* que fil d'araigne, |* Subtile.
S'éussent-il les laz véus,
Si fust Vulcanus décéus,
Car il n'i fussent pas entré;
Car chascuns laz plus d'un grant tré* |* Poutre.
Lor parust estre gros et lons,
Si que Vulcanus li félons*, |* Le furieux.
Ardans de jalousie et d'ire*, |* Chagrin.
Jà ne provast lor avoltire*, |* Adultère.
Ne jà li diex* riens n'en séussent, |* Les dieux.
Se cil tex* miréors éussent: |* Si ceux-là tels.
Car de la place s'en foïssent,
Quant les laz tendus i véissent,

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(v. 19020) DE LA ROSE. 235

Et corusseut aillors gésir* |* Se coucher.
Où miex célassent lor désir;
Ou féissent quelque chevance* |* Invention.
Por eschever lor meschéance*, |* Eviter leur malheur.
Sens estre honiz ne grevés.
Di-ge voir, foi que me devés,
De ce que vous avés oï?

Génius.
Certes, dist li prestres, oï.
Ces miréor, c'est chose voire*, |* Vraie.
Lor fussent lors moult nécessoire:
Car aillors assembler péussent,
Quant le péril i congnéussent;
Ou à l'espée qui bien taille,
Espoir* Mars, li diex de bataille, |* Peut-être.
Se fust si du jalous venchiés,
Que ses laz éust détrenchiés:
Lors li péust à bon éur* |* Dans un moment favo-
Rafaitier* sa fame aséur |rable. * Caresser.
Ou lit*, sens autre place querre,i |* Au lit.
Ou près du lit, néis* à terre. |* Même.
Et se par aucune aventure
Qui moult fust félonesse* et dure, |* Cruelle.
Dans* Vulcanus i sorvenist, |* Sire.
Lors néis que Mars la tenist,
Vénus, qui moult est sage dame,
(Car trop a de barat* en fame) |* Tromperie.
Se, quant l'uis* li oïst ovrir, |* La porte.
Péust à tens ses rains covrir,
Bien éust escusacions* |* Excuses.
Par quiexque cavillacions*, |* Quelque chicane.
Et controvast autre ochoison* |* Et trouvât autre occa-
Por quoi Mars vint en sa maison; |sion.
Et jurast quanque l'en vosist*. |* Tout ce que l'on voulût.

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236 LE ROMAN (v. 19053)

Si que ses prueves li tosist*, |* Enlevât.
Et li féist à force croire
C'onques la chose ne fu voire*. |* Vraie.
Tout l'éust-il néis véue*, |* Quand bien même il
Déist-ele que la véue |l'aurait vue.
Li fust oscurcie et troblée,
Tant éust la langue doblée
En diverses plicacions* |* Plis.
A trover escusacions.
Car riens ne jure ne ne ment
De* fame plus hardiement; |* Que.
Si que Mars s'en alast tous quites.

Nature.
Certes, sire prestres, bien dites
Comme preus et cortois et sages.
Trop ont fames en lor corages* |* Coeurs.
Et soutilités* et malices: |* Subtilités.
Qui ce ne set, fox est et nices*, |* Sot est et simple.
N'onc de ce ne les excuson.
Plus hardiement que nus hon* |* Nul homme.
Certainement jurent et mentent,
Méismement quant el se sentent
De quexque forfait encolpées;
Jà si ne seront atrapées
En cest cas espéciaument*: |* Spécialement.
Dont bien puis dire loiaument,
Qui cuer de fame aparcevroit,
Jamès fier ne s'i devroit;
Non feroit-il certainement,
Qu'il l'en mescherroit* autrement. |* Car il lui en arriverait
|malheur.

L'Acteur.
Ainsinc s'acordent, ce me semble,
Nature et Génius ensemble.

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(v. 19084) DE LA ROSE. 237

Si dist Salemons toutevois,
Puisque par la vérité vois,
Que benéurés hons* seroit |* Heureux homme.
Qui bone fame troveroit.

Nature.
Encor ont miréor, dist-ele,
Mainte autre force grande et bele:
Car choses grans et grosses mises
Très-près, semblent de loing asises,
Fust néis* la plus grant montaigne |* Fût-ce même.
Qui soit entre France et Sardaingne,
Qu'el i puéent* estre véues |* Car elles y peuvent.
Si petites et si menues,
Qu'envis* les porroit-l'en choisir, |* Qu'à peine.
Tant i gardast-l'en* à loisir. |* Tant y regardât-on.
Autre mirail* par vérités |* Miroirs. Monstrent les propres quantités
Des choses que l'en i regarde,
S'il est qui bien i prengne garde.
Autre miréor sunt qui ardent* (1) |* Brûlent. Les choses, quant eus les regardent,
Qui les set à droit compasser* |* Disposer.
Por les rais* ensemble amasser, |* Rayons.
Quant li solaus* reflamboians |* Le soleil.
Est sus les miréors roians* |* Rayonnant.
Autre font diverses images
Aparoir* en divers estages**, |* Apparaître. ** Posi-
Droites, belongues* et enverses, |tions. * Oblongues.
Par composicions diverses;
Et d'une en font-il plusors nestre


(1) Voyez sur les miroirs ardents et les miroirs physiques, les Comptes de l'argenterie des rois de France, publ. par M. Douet d'Arcq, p. 391,
col. 1.

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