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Réfer. : AL1314
Auteur : Lorris Guillaume de, Meung Jean de.
Titre : Le Roman de la Rose.
S/titre : Tome I.

Editeur : Librairie de Firmin Didot Frères. Paris.
Date éd. : 1864 .


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LE
ROMAN DE LA ROSE -----
Tome I
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--------------------------------------- TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT. -- MESNIL (EURE).

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LE ROMAN DE LA ROSE PAR GUILLAUME DE LORRIS ET JEAN DE MEUNG
NOUVELLE EDITION REVUE ET CORRIGEE PAR FRANCISQUE-MICHEL CORRESPONDANT DE L'INSTITUT DE FRANCE (ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES), etc., etc.

------- TOME PREMIER
pict

PARIS LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRERES, FILS ET CIE
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT , RUE JACOB , 56 1864
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PREFACE. ---
Peu de livres ont eu une destinée plus brillante que le Roman de la Rose. Depuis le XIVe siècle,
époque à laquelle ce vaste poème vit le jour, jusqu'à
la nôtre, il n'a cessé d'être l'objet de la curiosité
publique; et si, par une cause ou une autre,
on ne le lit guère aujourd'hui, pour peu que l'on
soit lettré, on le mentionne invariablement comme
l'oeuvre de la littérature du moyen âge qui la résume
tout entière et qui dispense ainsi de connaître
les autres productions des trouvères.
Cette renommée, accrue par l'attention que des
écrivains de nos jours ont accordée au Roman de
la Rose (1), a fait rechercher l'édition de Méon, la


(1) Voyez sur ce poème un article de M. Nisard dans le Temps, n° du 18 mars 1837; celui de M. le Roux de Lincy dans la Revue de
Paris du mois de mars de la même année; et une analyse donnée
en 1839 dans le Magasin pittoresque, p. 369. M. Nisard est revenu
sur le Roman de la Rose dans son Histoire de la littérature française
(Paris, librairie de Firmin Didot frères, 1844-1861, in-8°), t. I,
ch. III, § II-IV. Citons encore l'ouvrage que M. Demogeot a publié
à Paris, en 1855, sous le même titre; le Cours de littérature française
de M. Villemain, littérature du moyen âge, 17e leçon; l'Etude sur
le Roman de la Rose, de M. P. Huot, Orléans et Paris, 1853, in-8°; et
surtout le travail étendu que M. Paulin Paris a publié sur ce poème
dans l'Histoire littéraire de la France, t. XIII, p. 1-61. Au siècle
a. @

VI PREFACE.
seule qui existât de l'ancien texte, tel qu'il a été
écrit par Guillaume de Lorris et Jean de Meung;
mais cette édition, publiée en 1814, était devenue
rare et avait toujours été chère: il y avait donc
lieu à la réimprimer en l'améliorant. C'est ce que
nous avons fait, en revoyant soigneusement le texte,
en conservant certaines des notes de Méon et de
Lantin de Damerey, l'un des précédents commentateurs
du Roman de la Rose (1), et en ajoutant
quelques observations ou éclaircissements. Ceux
qui sont dus au système typographique imaginé par
M. A. F. Didot pour cet ouvrage, contribueront sûrement
à rendre au produit des communs efforts
de deux des plus brillants devanciers de Clément
Marot, la place que le rifacimento de ce dernier
occupait de son temps dans les plus humbles bibliothèques
(2).


dernier, l'abbé Goujet, le marquis de Paulmy et le comte de Tressan
ont cherché à faire connaître le Roman de la Rose; le premier dans
le tome IX de sa Bibliothèque françoise, le second dans le tome IV
des Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, et le dernier dans
la Bibliothèque universelle des romans, volume de mars 1779.
(1) Elles parurent pour la première fois sans nom d'auteur, sous ce titre: Supplément au Glossaire du Roman de la Rose, contenant
des notes critiques, historiques et grammaticales, etc. Dijon, 1737,
in-12. Le glossaire que Lantin de Damerey s'était proposé de compléter
ainsi, est celui de l'abbé Lenglet du Fresnoy, dont l'édition
avait paru deux ans auparavant chez la veuve Pissot, en trois volumes
in-12.
(2) Noël du Fail termine ainsi la description d'un intérieur de sa province: « Et sur le dressoüer, ou buffet à deux estages, la saincte
Bible de la traduction commandée par le roy Charles le Quint y a

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PREFACE. VII
Apres une épître dédicatoire au comte Daru, ministre d'Etat, on trouve, en tête de l'édition de
Méon, l'avertissement qui suit:

« Le Roman de la Rose est sans contredit le premier ouvrage de poésie en notre langue pour et contre lequel
on ait autant écrit. Jean Gerson, chancelier de l'Université
de Paris, a été un de ses plus redoutables adversaires.
Indépendamment de ce qu'il en a dit dans ses sermons pour
les troisième et quatrième dimanches de l'avent, il a fait
contre le même ouvrage un Traité assez long, dans lequel,
à l'imitation de Guillaume de Lorris, il feint d'avoir eu
un songe où fut transporté à la Cour de Chrétienté.
Dans le nombre des personnes qui composaient cette
Cour, Gerson aperçut Conscience qui tenait à la main
plusieurs requêtes, entre lesquelles s'en trouvait une de
Chasteté qui se plaignait amèrement, et demandait que
Justice sévit contre les forfaits d'un certain Fat qui se faisait
appeler Amant. Apres avoir analysé le Roman en huit
articles, elle continue sa plainte sur tous les points de
l'ouvrage dans lesquels elle se trouve blessée, et conclut
ainsi: Auferatur ergo liber talis, et exterminetur absque
ullo usu in futurum, specialiter autem in his partibus,
in quibus utitur personis infamibus et prohibitis, sicut
vetula damnata, quae judicari debet ad supplicium pillorii....
Anno gratiae 1402, 18 mai (1).


plus de deux cens ans, les Quatre Fils Aymon, Oger le Danois,
Mellusine, le Calendrier des Bergers, la Légende dorée, ou le Romant
de la Roze. (Les Contes et Discours d'Eutrapel, etc. A Rennes,
1556, in-8°, folio 123 recto.)
(1) « Qu'un tel livre soit donc supprimé et anéanti pour jamais, surtout dans les endroits où l'auteur met en scène des personnages

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VIII PREFACE.
« Christine de Pisan s'éleva aussi contre le Roman de la Rose, et sa dénonciation fut l'occasion d'un débat entre
elle, Me Gontier Col, général conseiller du Roi, Me Jehan
Johannes, prévôt de Lille, et Me Pierre Col, secrétaire du
Roi, tous trois zélés défenseurs de Jean de Meung. Gontier
Col, dans une de ses épîtres, écrit à Christine de Pisan:
« Je ensuivant le commandement divin, ayant de toi
« compassion, par amour charitable te prie, conseille et
« requiert la seconde fois par ceste moye cédule, que ton
« dessus dit erreur tu veuilles corriger, dédire et amender
« envers le très excellent et irrépréhensible Docteur en
« sainte divine Ecriture, haut Philosophe, et en toutes
« les sept ars libéraux Cler très parfont, que si horriblement
« oses et présumes corriger et reprendre à sa grand
« charge.... » Ces épîtres sont des années 1401 et 1402.
« Jean de Meung eut encore un zélé défenseur dans Jean de Monstreuil, secrétaire du roi Charles VI. DD. Martene
et Durand nous ont donné soixante-quatorze lettres de
lui. Dans la cinquante-quatrième, adressée à un Avocat
pour l'engager à rétracter ce qu'il avait dit contre Jean de
Meung, on lit: Quo magis magisque perscrutor, vir acutissime,
mysteriorum pondera, ponderumque mysteria
operis illius profundi ac memoriae percelebris, à magistro
Johanne de Magduno editi, et ingenium accuratius
revolvitur artificis, tolus quippe in ammirationem commoveor
et accendor (1).... Dans la cinquante-sixième, il


infâmes et prohibés, comme la vieille réprouvée, qui doit être condamnée
au supplice du pilori.... L'an de grâce 1402, le 18 mai. »
(1) « Plus je pénètre, ô esprit ingénieux, dans les importants mystères et dans la mystérieuse importance de cette oeuvre profonde,
et d'une si grande et si durable célébrité, que nous devons à la plume
de Jean de Meung, plus j'étudie avec une curiosité toujours nouvelle

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PREFACE. IX
écrit à un ami pour l'engager à défendre le livre de Jean
de Meung contre plusieurs Docteurs qui le condamnaient.
« On lit dans le Jardin de Plaisance une pièce singulière, composée en 1459, ayant pour titre: L'Amant entrant
en la forest de Tristesse. L'Auteur anonyme y fait
le procès à Jean de Meung et à Matheolus le Bigame, auteur
d'une satire contre le mariage.
« Le Chevalier aux Dames, imprimé à Metz en 1516, a été fait aussi contre le même Roman, ainsi que le Champion
des Dames, de Martin Franc, dont Lenglet du Fresnoy
parle dans sa préface ci-après.
« Molinet a voulu faire du Roman de la Rose un ouvrage moral, en considérant la Rose comme l'état de sapience
qu'appétait l'Amant.
« L'art de l'imprimerie n'étant pas encore connu, les productions littéraires devaient nécessairement éprouver
beaucoup de difficultés pour se répandre: cependant il
paraît que le Roman de la Rose a été à l'abri de cet inconvénient.
François de Rues, auteur de la seconde branche
du Roman de Fauvel (1), après avoir fait le portrait d'Orgueil,
renvoie au Roman de la Rose pour celui de Faux-
Semblant.
Faus-Semblant se sist pres de li (2), Mais de ceste ne de celi

le talent de l'industrieux écrivain; plus je l'admire avec transport et
avec feu. »
(1) La première branche de ce Roman, par Regnaut li Herons, fut terminée en 1310. (Méon.) On peut lire une analyse de ce curieux roman dans les Manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi, de M. Paulin Paris, tom. I,
page 301-325; et dans le Magasin pittoresque, année 1840, page
51.54.
(2) Orgueil.
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X PREFACE.
Ne vous veil faire greigneur prose, Car en eus nul bien ne repose ; Et qui en veust savoir la glose, Si voist au Romans de la Rose.
« On pourrait dire de cet ouvrage que sa grande réputation lui a été nuisible, parce que tous ceux qui furent
chargés de le copier, se permirent d'y faire tous les changements
qui leur passèrent par l'imagination; et je crois
qu'il serait impossible d'en rencontrer deux manuscrits
dont le texte fût exactement le même, malgré le grand
nombre qui en a été fait. Bayle (article Ossat) se plaint
de ces changements que les copistes ou éditeurs se permettaient,
et à cette occasion il rapporte ce qu'en a dit
Pasquier au livre viij de ses Recherches.
« Enfin Clément Marot, pendant sa détention dans les prisons de Chartres, en 1526, lui porta les derniers coups
en rajeunissant tous les mots surannés de son temps,
ainsi qu'il l'annonce lui-même dans sa préface, qu'on
trouvera ci-après à la suite de celle de Lenglet du Fresnoy.
C'est son texte, à peu près, qui nous a été donné dans les
éditions qui ont paru depuis 1527, les précédentes n'ayant
éprouvé de changements que de la part des éditeurs (1):


(1) J'ai trouvé quatorze éditions différentes de ce Roman, si on peut s'en rapporter aux descriptions des catalogues. (Méon.) J'ajouterai que le prix de ces anciennes éditions est inabordable. Celui de l'exemplaire sur vélin acheté par la Bibliothèque du roi (voy.
le catalogue de Van Praet, t. IV, p. 162) à la vente Mac Carthy, et
payé 620 francs, n'a rien qui doive étonner: M. A. Firmin Didot en a
bien acquis un semblable pour le prix de 4,000 f.; mais, dans les
dernières ventes, des exemplaires sur papier de l'édition de Galliot du
Pré ont été adjugés: vente Chenest, 395 f.; Cailhava, 400 francs;
Chaponay (en 1863), 850, et d'Auteuil (en 1864), 800 francs.

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PREFACE. XI
aussi Ménage regardait comme une traduction toutes
celles qui existaient de son temps.
« Un poète du commencement du quatorzième siècle exerça sa verve sur le Roman de la Rose, en y ajoutant,
retranchant, et en en renversant toute la marche. A la fin
de la partie faite par Guillaume de Lorris, il feint que
celui-ci avait reçu le Bouton des mains de Vénus, qui
avait amblé les clefs de la tour où était renfermé Bel-
Accueil; qu'il garda le Bouton toute la nuit; mais que le
lendemain matin dame Beauté vint le reprendre et le reporter
dans la tour. Au surplus, voici le compte qu'il rend
lui-même de son travail:

En l'an del Incarnation Jhesu-Crist, par dupplication De VI, de V et XL, Le jeudi devant ce c'on cante Resurrexi, fu terminés Chis livres, et ainssi finés Com maistre Guillaume le fine, Si com je suppose et devine, Car plus n'en ai millieu En livre qu'aie encore leu. Si ai en maint lieu moult ostées De paroles et adjoustées C'on puet bien véir et savoir. Et se de mon nom veult avoir Aucuns aucune cognoissance, Ne l'en ferai or demonstrance Autrement fors que par mos teus, C'on entre par moi es osteus. De plus or ne descouverroie Moi, ne mon sournom ne vorroie Rimer ne par apiert retraire: Chi veil ma nef à rive traire.
« Il paraît que cet auteur se nommait La Porte, et je
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XII PREFACE.
n'ai rien trouvé sur lui. Il a fait le même travail sur la
continuation du Roman par Jean de Meung.
« Avant de parler de cette nouvelle édition, je dirai un mot sur ce dernier auteur, n'ayant rien découvert sur
Guillaume de Lorris. Guillaume Colletet, de l'Académie
française, en a fait une Vie qui n'est remplie que de lieux
communs. Il l'accuse même d'avoir pris pour modèle de
son Roman le livre de la Fontaine périlleuse, mis au jour
en 1572, par Jacques Gohory le Solitaire; mais il n'a pas
fait attention que dans cette pièce il est parlé d'Alain
Chartier, qui n'est né qu'en 1386, et que l'auteur n'en
parle même que comme de quelqu'un qui lui est bien antérieur.
« M. de la Monnoye, dans l'Anti-Baillet, et Lenglet du Fresnoy, dans ses notes, ont pensé que Guillaume de
Lorris avait fait près de la moitié du Roman de la Rose;
mais il parait bien constant qu'il n'a pas été au-delà du
4070e vers. Au 6661e vers et suivants, il est parlé de
Mainfroy, roi de Sicile, et de sa défaite par Charles, comte
d'Anjou, en 1266: si ce fait eût été rapporté par Guillaume
de Lorris, la prédiction que fait l'Amour au vers
10624:

Jehans le continuera Apres sa mort, que je ne mente, Ans trespassés plus de quarente,
la prédiction, dis-je, ne serait pas juste, le Roman de la
Rose ayant été terminé vers 1305. On peut remarquer
d'ailleurs que, dans cette première partie, il n'est question
d'aucun fait historique ni d'aucun auteur, si ce n'est Macrobe:
au lieu que dans la continuation par Jean de Meung,
on trouve quantité de citations des auteurs sacrés et profanes.

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PREFACE. XIII
On peut donc fixer l'époque de la mort de Guillaume
de Lorris vers 1260, ainsi qu'on l'a fait jusqu'à
présent.
« Quant à Jean de Meung, il était issu d'une famille très ancienne, originaire de la ville de Meung sur Loire, dont il
existe des titres du commencement du douzième siècle.
D. Jean Verninat, dans son Histoire d'Orléans, fait mention
de beaucoup d'actes et de donations par les de Meung,
seigneurs de la Ferté-Abremi, depuis l'an 1100. Dans la
généalogie de cette famille, faite par M. d'Hozier, on
trouve qu'en 1239, Landucy de Meung, fils de noble et
puissant seigneur monseigneur Thoedun, comte de Meung,
épousa Agnes, fille de Gourdin de la Ferté, seigneur d'Allosse,
etc.
« La Roque, dans son Traité du Ban, rapporte qu'en 1236, un Jean de Meung devait se trouver au ban du Roi,
à Saint-Germain-en-Laye, à trois semaines de la Pentecôte.
En 1242, le même Jean de Meung (peut-être
le père de notre Poète) fut semont à Chinon, le lendemain
des octaves de Pâques, pour aller sur la comté de
la Marche. Je pourrais citer encore plusieurs individus
de la même famille ayant le nom de Jean ; mais mon intention
n'étant pas de faire une généalogie, je pense qu'il
suffira, pour prouver ce que j'avance, de rapporter ce que
Jean de Meung dit de lui-même dans son Testament :

Diex m'a trait sans reproche de jonesce et d'enfance, Diex m'a par maint perilz conduit sans meschéance, Diex m'a donné au miex honneur et grant chevance, Diex m'a donné servir les plus grans gens de France.
« On voit dans ces vers qu'il avait de la fortune, et qu'il avait été attaché aux premières personnes de la Cour.
b
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XIV PREFACE.
Honoré Bonnet, prieur de Salon, dans son Apparition de
Jean de Meung, le représente avec le costume des personnes
de qualité de ce temps-là, bien fourré de menu
vair; il dit que le jardin de la Tournelle lui avait appartenu,
et que c'est là qu'il avait fait le Roman de la Rose.
On trouve dans l'Histoire de Paris, par Felibien, sous la
date de 1313, que Jean de Meung avait, dans l'arrondissement
de la paroisse Saint-Benoît, une maison devant laquelle
il y avait un puits.
« Cet Auteur, que Moreri et tous les biographes font naître en 1279 ou 1280, avait déjà traduit, en 1284, l'Art
Militaire de Végèce pour Jehan de Brienne, premier du
nom, qui, en 1252, succéda à Marie sa mère, dans le
comté d'Eu, pendant qu'il était avec S. Louis dans la Palestine.
« Là le Roi, dit Joinville, fit le comte d'Eu chevalier,
« qui était encore un jeune jouvenceau. » Il mourut
à Clermont en Beauvoisis, en 1294.
« Si, en 1284, Jean de Meung avait déjà traduit Végèce, ainsi que le prouvent plusieurs manuscrits du temps, on
doit supposer qu'à cette époque il avait au moins 25 ou
30 ans, et qu'il était né vers le milieu du treizième siècle
(1): alors on ne pourrait dire, comme l'a fait Lenglet
du Fresnoy dans sa préface, qu'il était dans sa jeunesse
lorsqu'il entreprit la continuation du Roman de la Rose.
Les vers qu'il cite du Testament peuvent très-bien se rapporter
à des ouvrages de poésie légère, qui ne sont pas
venus jusqu'à nous, et dont il n'a pas cru devoir faire
mention dans la dédicace qu'il fit à Philippe le Bel de sa
traduction de Boëce. S'il y a relaté le Roman de la Rose


(1) Jehan Le Maire de Belges a eu raison de dire, dans son Temple de Vénus, que Jehan de Meung était contemporain de Dante, né en 1265.
(Méon.)
@

PREFACE. XV
le premier, c'est probablement parce qu'il le regardait
comme le plus notable de ses ouvrages, les autres n'étant
presque tous que des traductions. Il en avait trouvé le plan
à peu près dans les vers 3909 et suivants de Guillaume de
Lorris. D'ailleurs il est facile de juger que le Roman de la
Rose n'est point sorti de la plume d'un jeune homme,
ainsi que l'observent le président Fauchet et Thevet dans
la Vie de son auteur. Les connaissances de toute nature
qu'il annonce dans son ouvrage, portent à croire qu'il avait
lu avec fruit nos auteurs sacrés et profanes.
« Si on en croit Papirius Masson, Jean de Meung n'acheva le Roman de la Rose que sur les instances de Philippe
le Bel. Joannes Meunius poeta hoc rege vixit. Hic
est ille Meunius qui Gallicum poema cui Rosae nomen, dici
Ludovici temporibus a Willelmo Lorriaco inchoatum absolvit.
Meunius idem Boetii libros de Consolatione in Gallicam
linguam convertit.... Praefatur eam ab se factam
Philippi mandato, quo impulsore Rosam poema absolverit
.... in Gallicum sermonem converterit.
« On reproche à Jean de Meung d'avoir mal parlé du beau sexe, et on dit qu'il n'échappa que par son esprit à
la vengeance que les Dames de la Cour de Philippe le
Bel voulaient en tirer. M. de la Monnoye observe que ce
trait, attribué à Jean de Meung, est arrivé à Guilhem de
Bergedam, gentilhomme et poète provençal (1), avec cette


(1) Voyez la note de Lantin de Damerey, page 230 du tome 2 de cette édition. (Méon.) On peut recourir, pour la biographie de Guillaume de Bergedan , à l'Histoire littéraire des troubadours de l'abbé Millot, ch. LII, t. Il,
p. 125-132; au Parnasse occitanien de M. de Rochegude, p. 152; et
surtout au Choix des poésies originales des troubadours, de M. Raynouard,
t. V, p. 186, 187.

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XVI PREFACE.
différence que la punition devait être plus sérieuse, puisqu'on
le menaçait de le faire mourir sous le bâton. Ce
Troubadour est plus ancien que Jean de Meung, et il est
possible qu'une fausse tradition ait attribué à celui-ci ce
qui appartenait à l'autre. D'ailleurs, dans les vers 15397
et suivants, Jean de Meung fait aux femmes une réparation
authentique de tout ce qu'il a dit contre elles, et déclare
déjà, au vers 8697, qu'il n'a fait que copier les anciens
auteurs.
« Jehan Bouchet, dans sa Chronique d'Aquitaine, rapporte un autre trait attribué à Jean de Meung, celui de son
testament en faveur des Jacobins; mais il ne le donne
que comme un ouï-dire, et déclare qu'il ne le croit pas
vrai. J'ai parcouru les olim du Parlement jusqu'à l'année
1327, pour trouver l'arrêt qui ordonnait à ces Religieux
de le remettre dans sa sépulture: je n'ai rien découvert
qui y fût relatif. J'aurais désiré pouvoir compulser également
les capitulaires de ce couvent; mais je n'ai rencontré
personne qui ait pu me donner aucun renseignement sur
ce qu'ils étaient devenus. Au surplus, il paraît peu vraisemblable
que Jean de Meung, qui, dans son Testament,
annonce se repentir d'avoir fait dans sa jeunesse quelques
dits par vanité, et déclame contre les sept péchés capitaux,
se soit égayé, à l'article de la mort pour ainsi dire,
aux dépens de ces Religieux, quoique dans la même pièce
il ait lancé des traits de satire assez piquants contre les
Prélats et les Religieux qui ne remplissaient pas les devoirs
de leur état. On peut donc, je pense, regarder ce
fait comme apocryphe.
« Il y a tant de variations dans les Historiens sur l'époque de la mort de Jean de Meung, qu'il est difficile de la
fixer d'une manière exacte. Jean Bouchet dit que ce fut

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PREFACE. XVII
vers 1316, sous le règne de Louis X; Du Verdier, dans sa
Prosopographie, dit 1318, sons Philippe V: nos Biographes
modernes prolongent sa vie jusqu'à la première année
du règne de Charles V, en 1364, parce que l'éditeur
d'un ouvrage, qui a pour titre le Dodechedron de Fortune,
a annoncé que Jean de Meung l'avait présenté à ce prince.
Cette opinion se trouve réfutée par ce que j'ai dit ci-dessus
de sa naissance, puisqu'il faudrait supposer qu'il aurait
vécu près de cent vingt ans. En admettant que Jean de
Meung soit auteur de cet ouvrage (ce dont je doute), et
qu'il l'ait présenté à un roi Charles, je serais obligé de
croire que ce serait Charles IV, qui a commencé à régner
en 1322, et que le manuscrit portait Charles le Quart,
qui, étant mal écrit, aura été lu Charles le Quint par l'éditeur
de cet ouvrage: dans cette hypothèse, Jean de
Meung serait encore septuagénaire. Dom Rivet, dans son
Histoire littéraire, fixe la mort de cet Auteur à l'année
1310, et cette même date est rapportée aussi dans un volume
ayant pour titre: Anecdotes françaises depuis l'établissement
de la monarchie jusqu'au règne de Louis XV.
« Fauchet avait fait lui-même des recherches pour découvrir cette même époque; mais il avoue qu'elles ont
été infructueuses. En 1358, on transporta dans la cour du
couvent des Jacobins, entre l'église et les vieilles écoles
de théologie, les ossements de tous ceux qui étaient enterrés
au cimetière du dit couvent. Le cimetière fut détruit,
et le cloître, le dortoir et le réfectoire furent retranchés
pour la clôture de Paris. Dans le Recueil des épitaphes des
églises de Paris, fait par d'Hozier, se trouve la suivante:
« Aussi gît audit couvent (des Jacobins ) Me Jehan de
« Meung, docte personnage du temps du roi Louis Hutin,
« auteur du livre du Roman de la Rose, l'une des premières
b.
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XVIII PREFACE.
« poésies françaises. » Cette épitaphe, faite très
longtemps après sa mort, parois copiée sur la Chronique
d'Aquitaine, et ne peut faire autorité: au surplus, elle
ne prolongerait la vie de Jean de Meung que de six ans
environ. »

Méon termine son avertissement par l'exposé de ce qu'il a fait pour donner enfin une bonne édition
du Roman de la Rose; et il n'omet pas de juger
celle de Lenglet du Fresnoy, si peu soignée, dit-il
avec raison, qu'elle fourmille de fautes et de contre-sens
qui rebutent le lecteur le plus intrépide. Il
ajoute, non moins judicieusement, que l'édition
qui parut en 1799, en cinq volumes grand in-8°,
n'est pas plus correcte. Cependant, il ne mésestimait
point tant le travail de Lenglet du Fresnoy,
qu'il n'ait donné en entier la préface de cet écrivain,
qui, après tout, était homme d'esprit. Cette
considération nous porte à faire de même, et à
montrer ainsi comment le Roman de la Rose était
envisagé dans le cours du siècle dernier.

Nos ancêtres ont si fort estimé le Roman de la Rose, qu'il y aurait ou trop de mépris, ou une ingratitude trop
marquée de n'en pas faire aussi quelque cas. Le nombre
des manuscrits , beaucoup plus grand que celui des imprimés,
fait bien voir que c'était le livre de nos pères; et
si le langage de ce Roman n'était pas si éloigné de nos
tours et de notre délicatesse, quelquefois trop affectée, ce
serait peut-être encore le livre de leurs enfants. Je puis
dire cependant qu'il n'a jamais été tout à fait négligé. Les

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PREFACE. XIX
gens habiles ont bien connu qu'on ne pouvait pas entièrement
savoir notre langue, si l'on ne mettait sa lecture
à la tête de celles qui sont nécessaires pour en faire
une exacte recherche. Je dirai plus, je le regarde non-seulement
comme notre Ennius, ainsi que l'a qualifié Clément
Marot, mais encore comme notre Homère. Il a été le modèle
de tous nos anciens poètes; et Regnier lui-même , si
habile que Despréaux n'a pas mieux réussi que quand il
a eu devant les yeux cet original de nos poètes satiriques;
Regnier, dis-je, n'a pas fait difficulté d'imiter de ce Roman
sa Macette, la plus belle sans contredit et la plus
brillante de ses satires. Et ce qui est fort glorieux pour ce
Roman, et ne l'est guère peut-être pour Ronsard, c'est
que ce dernier avait toujours entre les mains cet antique
versificateur.
« Le goût de nos anciens poètes, qui s'est renouvelé depuis quelque temps, a donné lieu d'en réimprimer quelques-uns:
on aurait dû commencer par celui-ci. Ce n'est
pas à la vérité le premier; mais il est comme le chef de
notre ancienne poésie. Sans lui on ne peut pas exactement
connaître les beautés ou les singularités des poètes du quatorzième,
du quinzième, et même du dix-septième siècle.

« Guillaume de Lorris commence le Roman.
« Guillaume de Lorris, qui le premier entreprit ce Roman, était de la petite ville de Gâtinais dont il portait le
nom. Il vivait au milieu du treizième siècle, et mourut
vraisemblablement en 1260 ou 1262, comme on le verra
bientôt. Son ouvrage, dont il n'a fait que les quatre mille
cent cinquante premiers vers, montre la facilité de son
esprit. On n'y trouve pas seulement une versification aisée;
on y voit encore, eu égard au temps, une imagination

@

XX PREFACE.
belle et sagement variée; on y voit des sentiments,
des moeurs et des réflexions. Il ne faut pas s'imaginer cependant
qu'on y trouvera cette élévation, cet enthousiasme,
cette finesse que le seizième siècle avait tenté de
rétablir, à l'imitation des anciens, dans la poésie française,
et dont la perfection n'est due qu'au dix-septième siècle.
On y verra une élocution plus simple et plus unie : c'est
même une uniformité qui approche fort de la monotonie.
Mais on doit le pardonner en faveur du caractère du siècle,
dont la simplicité se trouve par là si bien peinte dans les
ouvrages de nos ancêtres.

« Jean de Meung continue le Roman.
« Jean de Meung, surnommé Clopinel, d'un défaut qu'il avait à une jambe, vint ensuite, et porta ce Roman à sa
fin, je dirai même à sa perfection. Il avait plus de vivacité
que Guillaume de Lorris: il était aussi bon poète,
mais il n'avait pas autant de moeurs et de sentiment que
son prédécesseur. La beauté du Roman qui lui tomba
entre les mains, lui donna lieu de continuer un si beau
commencement. Il le fit avec tant de succès, que ce livre,
l'oracle de nos pères, est encore aujourd'hui goûté par les
gens d'esprit qui ont le temps de le lire et la facilité de
l'entendre.
« Ce dernier auteur fut les délices de la Cour de Philippe le Bel, par la gentillesse de son esprit qui lui donnait entrée
partout; et quoique satirique, et peut-être même un
peu médisant, il fut aimé des Dames; sans doute parce
qu'il savait les amuser par ses saillies, et par l'enjouement
qu'il répandait dans ses entretiens. Car il faut au moins
cela pour être bien auprès d'elles: quelque chose de plus
ferait encore mieux. On prétend qu'il était moine; je le

@

PREFACE. XXI
croirais assez, à n'en juger que par certaines libertés un
peu trop poussées qu'il a quelquefois semées dans son
Roman. Il y a cependant des preuves dans toutes ses
poésies qui montrent bien qu'il fut toujours trop sage
pour se cloîtrer.
« Je ne ferai point ici la vie de ce poète ingénieux; je m'en rapporte à celle d'André Thevet, que l'on trouvera
à la suite des préfaces de ce livre.

« Temps où a été fait ce Roman.
« On dit communément que Jean de Meung fit ce Roman en 1300; mais au moins y a-t-il des preuves, dans son
ouvrage même, qu'il était fait avant 1305.
« L'on sait que l'ordre des Templiers ne fut aboli qu'en 1309. On avait arrêté des l'an 1307 plusieurs de ses membres,
prévenus, disait-on, des crimes les plus horribles:
on avait fait courir ces bruits, vrais ou faux, au moins un
an ou deux auparavant. Ainsi, dans la prévention où l'on
était alors, cet ordre n'était point à citer comme un corps
régulier où l'on pouvait faire son salut. C'est néanmoins
ce que fait Jean de Meung, lorsqu'il dit, vers 11608:

S'il entroit, selon le commant (1) Saint Augustin, en Abbaie Qui fast de propre bien garnie (2), Si cum sunt ore cil blanc Moine (3), Cil noir (4), cil reguler Chanoine (5),

(1) Le précepte de. (2) Rentée. (3) Cîteaux. (4) Saint-Benoît. (5) Chanoines réguliers.
@

XXII PREFACE.
Cil de l'Ospital (1), cil du Temple (2), Car bien puis faire d'eus exemple.
« C'est le plus moderne des faits historiques par lequel on peut juger du temps où a été fait ce Roman. Tous les
autres points de l'histoire moderne semés dans cet ouvrage,
s'étendent depuis l'an 1100 jusqu'au temps que nous venons
de marquer. Jean de Meung était jeune lorsqu'il fit
cet ouvrage; il nous en avertit lui-même, en termes généraux,
au commencement de son testament:

J'ai fait en ma jonesce maint diz (3) par vanité, Où maintes gens se sont plusieurs fois délité (4).
Et comme nous trouvons ailleurs que ce fut au sortir de
son enfance, nous croyons que ce pouvait être vers sa
vingt-deuxième année. C'est le vrai temps de faire et de
pratiquer les romans.
« S'il est vrai, comme on n'en peut douter, que Jean de Meung a fini son Roman avant 1305, il n'est pas moins
certain que Guillaume de Lorris est mort vers l'an 1260,
c'est-à-dire plus de quarante ans avant que Jean de Meung
en entreprît la continuation, sur laquelle il n'aura pas
été moins de trois ou quatre ans. Car, quelque facilité que
l'on ait, on ne saurait mettre moins de temps à faire plus
de dix-huit mille vers que contient cette continuation.
Voici les paroles mêmes du Roman, sur lesquelles est appuyé
le raisonnement que je viens de faire. Il est bon de
savoir que c'est le Dieu d'Amour que l'auteur y fait parler
en prophète, vers 10601, etc.


(1) Saint-Jean de Jérusalem. (2) Templiers. (3) Dit, ouvrage d'esprit. (4) Délité, ont pris plaisir.
@

PREFACE. XXIII
Puis viendra Jehan Clopinel, Au cuer jolif, au cors isnel (1), Qui nestra sor Loire à Méung.... Cis aura le Romant si chier, Qu'il le vodra tout parfenir (2), Se tens et leu l'en puet venir: Car quant Guillaume cessera, Jehan le continuera Apres sa mort, que ge ne mente, Ans trespassés plus de quarente.
« Celui-ci n'est pas seulement un Roman d'amours, il est encore satirique, il est moral, et peu s'en faut même qu'il
ne soit aussi Roman de chevalerie. Mais les exploits militaires,
qui n'y entrent que comme des incidents, n'y sont
point assez fréquents pour lui donner ce titre; et c'en est
bien assez de contenir de l'amour, de la satire et de la
morale.

« Examen, de ce Roman, comme Roman d'amours.
« Le projet que l'Amant s'est formé de jouir de la Rose ou du Bouton vermeil, qui est le principe et le but de ses
recherches, lui fait écouter et suivre tous les avis du dieu
d'amours, toutes les consolations que lui donne son ami,
et les moyens qu'une vieille expérience lui fait suggérer.
Il cherche à surmonter les obstacles et les périls que l'amour,
pour éprouver la constance des amans, sème ordinairement
dans leur chemin. Ni les sages conseils de la
raison, ni les murmures de la jalousie, ni les rebuts de
tous les ennemis que le destin veut opposer à ses désirs,
rien ne peut l'empêcher de suivre son projet. Plus il voit
de difficultés, plus il fait paraître d'ardeur; les peines


(1) Isnel, dispos. (2) Achever.
@

XXIV PREFACE.
mêmes que sa maîtresse ressent pour s'être montrée trop
sensible, ne lui servent pas seulement de supplices; c'est
encore un pressant motif qui lui fait implorer toutes les
forces du dieu d'amours pour la tirer de la servitude, et
pour se livrer mutuellement l'un à l'autre. On ne pourrait
qu'admirer tant de louables efforts, s'il eût été question de
cet amour de délicatesse qui fait l'accord des esprits et
l'union des coeurs; et peut-être que je m'y rendrais sensible
moi-même, quelque réservé que je paroisse. Mais
rien moins que cela: à peine est-il parvenu au but de ses
désirs, qu'il abandonne cette maîtresse pour laquelle il a
tant fait et qui a tant fait pour lui. Il se souvient à la vérité
des plaisirs qu'il a goûtés avec elle; il en rafraîchit même
quelquefois agréablement la mémoire; mais il ignore quelle
est sa situation depuis qu'il a bien voulu l'abandonner à
elle-même, et j'ose dire à son mauvais sort. On ne le voit
que trop par les endroits où il parle de ces plaisirs sensibles,
qui sont presque toujours l'écueil des amours vifs et
pétulants.
« Ce n'est pas néanmoins qu'on ne trouve dans son Roman les lois de cet amour tendre et délicat, la passion
des belles âmes, qui ne connaissent de vrai bien que celui
d'aimer: il en a même répandu les maximes en plus d'un
endroit; mais, comme il peint un amant trop vif pour
pouvoir être formé sur de si nobles idées, il est obligé de
se rabattre souvent sur cet amour de sensibilité où la nature
ne porte que trop ordinairement. C'est même ce qui
fait le capital de son ouvrage, qu'il croit égayer quelquefois
par des libertés qui n'étaient pas même permises dans
un temps où notre langue, moins chaste qu'elle n'est aujourd'hui,
accordait beaucoup plus à l'imagination qu'elle
ne fait à présent.

@

PREFACE. XXV
« La satire répandue dans ce Roman.
« La satire ne règne pas moins dans ce Roman que l'amour; peut-être même y est-elle plus sagement traitée
que cette passion. Tantôt elle roule sur les défauts du
sexe, qu'il exagère un peu trop vivement, et en des termes
qui lui ont été justement reprochés: quelquefois il en
veut à cette inégalité de conduite que tiennent les amans
avant et après leur mariage: une autre fois il attaque la
licence des cloîtres, où la chasteté même n'était pas en
sûreté; et dirai-je que, vivant sous la puissance royale, il
se hasarde jusqu'à faire une peinture assez hardie de la
manière dont les peuples se sont donné des rois? Apres
donc avoir parlé de la vie simple et naturelle des premiers
hommes, il fait voir les dissensions et les maux qu'ont
apportés la propriété et le partage des biens. Voici ce
qu'il en dit au vers 9635 :

La terre méismes partirent (1), Et au partir (2) bones (3) i mirent; Et quant les bones i metoient, Mainte fois s'entre-combatoient, Et se tolurent (4) ce qu'il porent; Li plus fors les greignors pars orent.
Et au vers 9645 :

Lors convint que l'en esgardast Aucun qui les loges gardast, Et qui les maufaitors préist, Et droit as plaintifz en feist,

(1) Partagèrent. (2) Dans le partage. (3) Bornes. (4) Enlevèrent.
@

XXVI PREFACE.
Ne nus ne l'osast contredire. Lors s'assemblerent por eslire. Un grant vilain entr'eus eslurent, Le plus ossu de quanqu'il furent (1), Le plus corsu et le greignor (2), Si le firent prince et seignor. Cil (3) jura qu'à droit les tendroit, Et que lor loges (4) desfendroit, Se chascuns endroit soi li livre Des biens dont il se puisse vivre.... De là vint li commencement As rois, as princes terriens, Selonc l'escript as anciens.
« Il continue encore quelque temps sur le même ton, mais ce sont des matières ou qu'on ne traiterait pas aujourd'hui,
ou que l'on traiterait au moins d'une manière
plus douce et plus tempérée, quand même on le ferait dans
le même sens. Dans les traits de satire qui lui échappent
si naturellement contre l'amour même, dont il prétend
néanmoins donner des lois sous les auspices de l'arbitre
souverain de cette passion, on y trouve les instructions
les plus singulières qu'une matrone, qui ne connaît plus
les plaisirs que par un antique et triste souvenir, puisse
donner à une jeune personne qui commence à entrer dans
le monde. C'est de là, comme je l'ai dit, que Regnier a tiré
sa Macette; mais il n'est que de recourir à l'original. On
y trouve ces traits naïfs qui coulent de source, et qui ne
laissent pas de frapper, malgré la rudesse ou la simplicité
qu'on s'attend d'y rencontrer. Et quoi qu'on nous dise, on


(1) De tous tant qu'ils étaient. (2) Plus grand. (3) Cil, celui-là. (4) Habitations.
@

PREFACE. XXVII
voit bien que si l'amour de délicatesse et de sentiments a
quelquefois été la belle passion de nos pères, on ne l'a
que, trop souvent confondu avec cet amour avide qui ne
cherche que de fréquents repas, sans trop s'embarrasser
du temps si agréable de la digestion. Et s'il faut que je
rapporte quelques traits de ces instructions, c'est là qu'on
verra ces vers par lesquels cette matrone prétend faire
croire que, le sexe étant né libre, les lois nuptiales n'ont
pu le renfermer équitablement dans la contrainte où il
est obligé de vivre depuis si longtemps. C'est au vers
14083 :

Car Nature n'est pas si sote Qu'ele féist nestre Marote Tant solement por Robichon, Se l'entendement i fichon, Ne Robichon por Mariete, Ne por Agnes ne por Perrete; Ains nous a fait, biau filz, n'en doutes, Toutes por tous, et tous por toutes, Chascune por chascun commune, Et chascun commun por chascune.
« Ce ne sont là que les moindres traits de ces instructions, plus utiles sans doute que louables. Mais le personnage
qui figure le plus pour la satire, est Faux-Semblant. Pour
sentir les traits piquants qui naissent de la conduite ou
qui sortent de la bouche de ce personnage, on se souviendra
qu'il n'y avait guère plus d'un demi-siècle que les
deux ordres de S. Dominique et de S. François étaient
établis. La sainteté, la piété, le savoir, le désintéressement,
et peut-être même l'utilité de l'Eglise, en avaient été les
premiers appuis. Mais, soit que naturellement l'homme
fasse toujours quelques retours vers le monde, qu'il a

@

XXVIII PREFACE.
quitté quelquefois sans le connaître; soit que dans ces
grands corps il se fourre, sans qu'on le puisse empêcher,
des hommes nés pour y faire fleurir le règne de l'hypocrisie,
c'était déjà ce qu'on y remarquait le plus. C'est
donc là le personnage que représente ici Faux-Semblant;
et comme s'il était de l'ordre public que ces gens-là se
mêlassent de tout, Faux-Semblant s'avisa de se trouver
à l'armée que le Dieu d'Amours avait assemblée pour assiéger
le château de Jalousie. C'est donc dans les entretiens
qu'il eut avec ce Dieu, qu'il fit paraître tout son savoir.
Voici ce que l'auteur lui fait dire, vers 11073 et
11879 :

Ge mains (1) avec les orguilleus, Les veziés (2), les artilleus (3), Qui mondaines honors convoitent, Et les grans besoignes exploitent, Et vont traçant les grans pitances, Et porchacent les acointances Des poissans hommes et les sivent, Et se font povre, et si se vivent De bons morciaus délicieus, Et boivent les vins précieus; Et la povreté vont preschant, Et les grans richeces peschant.... Et tous jors povres nous faignons, Mes comment que nous nous plaignons, Nous sommes, ce vous fais savoir, Cil qui tout ont sans riens avoir.
« Voici ce qui caractérise encore plus ces sortes de gens, et fait voir précisément que le poète en veut à ceux qui,


(1) Je demeure. (2) Rusés, trompeurs. (3) Artificieux.
@

PREFACE. XXIX
sous les apparences trompeuses du bien de l'Eglise, cherchaient
des lors à renverser en France l'économie ecclésiastique,
comme ils ont fait ailleurs. Les papes, intéressés
par l'étendue qu'ils veulent donner à un pouvoir
qui n'est légitime que dans ses justes bornes, lâchèrent
dans toute l'Eglise ces émissaires, qui ne firent que prêcher
l'autorité pontificale, et quelquefois avec tant d'exagération,
que les papes eux-mêmes auraient appréhendé de
la proposer telle que l'ont faite ces sortes de gens, qu'on
est toujours en état de désavouer quand il y a trop de
contradicteurs, et que l'on sait vigoureusement appuyer
pour peu qu'il y ait lieu de faire réussir les vues qu'ils ont
proposées. Et pour animer encore plus ces nouveaux zélateurs,
les papes leur accordèrent le privilège de curés
universels de tous les fidèles. Ainsi ces émissaires, autant
pour leur intérêt propre que pour celui du pape, se voyaient
engagés à prêcher l'immense autorité de leur protecteur,
jusqu'à le nommer Vice-Dieu. Comme c'était la matière du
temps; c'est aussi là-dessus que Jean de Meung insiste
le plus, et ce qu'il a même le plus judicieusement traité.
« Il ne faut pas s'imaginer que cette conduite de l'hypocrisie fût toujours désavouée par les grands personnages
de ces deux ordres. Il suffisait que cela parût tourner à
l'avantage de leur société, pour qu'aussitôt ils prissent feu
comme les autres, et en entreprissent la défense. S. Thomas,
l'ange de l'école, ne put s'empêcher de faire quelques
retours vers les sentiments un peu trop humains de ses
confrères. Il écrivit donc avec un peu trop de vivacité
contre Guillaume de Saint-Amour, qui avait osé reprendre
quelques vices de ces grands corps; et comme la vivacité
ne peut rien contre la vérité, ils crurent trouver une voie
sûre d'accabler cette lumière de l'Université de Paris. Ils
c.
@

XXX PREFACE.
le firent exiler: moyen que prend ordinairement l'esprit
d'erreur, qui n'a de ressource que dans ces voies de fait,
toujours odieuses aux amateurs de la vérité.

Ou estre banis du roiaume A tort, cum fu mestre Guillaume De Saint-Amor, qu'Ypocrisie Fist essilier par grant envie. (v. 11702.)
« C'est ce que dit Jean de Meung, qui nous a peint d'une manière admirable, dans tout cet article de son Roman,
la politique des moines et des gens de communauté; et
c'est par malheur la même politique que nous voyons
subsister encore aujourd'hui. Ce point a paru si important
à son auteur, il regarda si peu sa censure comme une vivacité
de jeunesse, que, parvenu avec l'âge à des sentiments
plus sérieux, il ne laisse pas d'insister toujours sur
cet article, comme essentiel à l'ordre et à la police de l'Eglise.
Il sentait bien cependant que ni des satires piquantes,
ni des censures autorisées, ni des écrits solides, ne ramènent
point au centre de leurs devoirs ces sortes de gens,
toujours avides, toujours intéressés. Il semble désespérer
de les voir jamais revenir au point fixe de la vérité; et
nous-mêmes sentons, après quatre siècles et plus, combien
il avait raison de le penser; cependant il sait rendre
justice au peu de bonnes âmes qui se trouvent parmi eux:

L'en trueve bien entr'eus mainte bonne personne,
Qui ne se mesferoient por Rains ne por Peronne;
Ains prenent en bon gré tout ce que Diex leur donne,
Et leur poise (1) et ennuie quant nul ist hors de bonne (2).
(Testament, vers 1161.)

(1) Pèse. (2) Sort des bornes.
@

PREFACE. XXXI
« On commençait déjà à compter par une bonne personne, dans des corps composés peut-être chacun de vingt
ou vingt-cinq mille âmes.

« Morale répandue dans ce Roman.
« Nos pères voulaient toujours assaisonner leurs ouvrages les plus joyeux d'un ragoût de morale. Ils ne prenaient
pas la peine de leur donner ces utiles et gracieuses
teintures des moeurs, que les anciens nous ont appris à
semer légèrement dans nos écrits. Ils voulaient des sermons
assommants par une longueur fastidieuse et par des
maximes triviales. On sait toujours ce qu'ils vont dire
avant même que de le dire. On en voit un échantillon à la
tête même de ce Roman; heureusement que cela ne va
pas jusqu'au dégoût. L'auteur fait entrevoir ce qu'il aurait
pu faire; mais il a la discrétion de ne pas se livrer entièrement
au goût de son siècle.
« Il a su employer de deux manières la morale qu'il a semée dans ce Roman. La première, mais la plus ingénieuse,
est un fond de moeurs qu'il a caché dans l'économie,
de son ouvrage, et qu'on ne peut bien apercevoir qu'à la
fin de sa lecture. J'ai déjà remarqué qu'il peint un jeune
homme séduit par des grâces purement extérieures, et
qui se livre tout à coup à l'amour le plus insensé. Il s'inquiète,
il s'agite, il court, il cherche les moyens de se satisfaire:
il ne peut en venir à bout; mais il n'en est que
plus frappé par les traits de l'Amour: il se livre à cette
divinité; il en écoute les lois et les observe; il en espère
du soulagement et n'en reçoit que des chagrins. La Raison
se présente, qui veut le dissuader d'aimer: toute sage
qu'elle est, elle ne saurait se faire écouter par une jeunesse

@

XXXII PREFACE.
prévenue d'un fol amour. Elle a beau venir à lui dans les
temps mêmes où ses peines sont et plus vives et plus cuisantes,
elle n'y gagne pas plus une fois que l'autre. Il ne
s'embarrasse point des refus que fait la Richesse, si nécessaire
en amours, de se communiquer à lui: il veut arriver
au but de ses désirs; c'est de quoi il est uniquement
occupé. Il y trouve des difficultés insurmontables qui lui
font implorer les forces du Dieu d'Amours, qui veut bien
en sa faveur les rassembler toutes. Que de peines pour
surmonter tous ces obstacles! mais enfin il les surmonte et
arrive au but.

Par grant joliveté coilli La flor du biau Rosier foilli: Ainsinc oi la Rose vermeille, Atant fu jor (1) et ge m'esveille.
« Tous ces embarras, toutes ces peines, tant d'avis demandés, de conseils écoutés, de chagrins reçus, de douleurs
supportées, tout aboutit à un instant de plaisir. On
s'éveille tout à coup de cette léthargie: à peine pense-
t-on qu'on ait eu quelque moment de joie, on ne se souvient
que des peines qui ont été longues et fatigantes. C'est
le fond de moeurs contenu dans ce Roman, et qui n'est
développé par les deux derniers vers, que pour ceux qui
savent y réfléchir :

Ainsinc oi la Rose vermeille, Atant fu jor et ge m'esveille.
« Il y a une autre morale semée par maximes dans le cours de cet ouvrage. Quelques-unes simplement expliquées,


(1) Alors il fut jour.
@

PREFACE. XXXIII
mais pensées délicatement, feraient encore honneur
à ceux qui les exprimeraient aujourd'hui avec cette
sage et noble élégance qui leur est propre. Est-il rien dans
l'antique et première simplicité de notre langue de plus
ingénieusement, de plus sagement pensé que ce qu'il dit
de la justice que la Richesse se rend à elle-même du coeur
des avares, et de la vengeance qu'elle en tire; de ce que,
malgré sa nature, qui est de se communiquer à plusieurs,
ils ne laissent pas de la resserrer dans une étroite et dure
captivité ( v. 5199 )?

As richeces font grant ledure (1) Quant il lor tolent (2) lor nature. Lor nature est que doivent corre, Por la gent aidier et secorre, Sans estre si fort enserrées; A ce les a Diex aprestées: Or les ont en prison repostes (3). Mes les richeces de tex hostes, Qui miex, selonc lor destinées, Déussent être traïnées, S'en vengent honorablement; Car apres eus honteusement Les traïnent, sachent (4) et bercent (5), De trois glaives le cuer lor percent: Li premier est travail d'aquerre; Li second qui le cuer lor serre, C'est paor qu'en n'es tole ou emble (6) Quant il les ont mises ensemble, Dont il s'esmaient sans censier;

(1) Déshonneur. (2) Enlèvent. (3) Cachées. (4) Tirent avec secousse, (5) Brisent. (6) Enlève.
@

XXXIV PREFACE.
Li tiers est dolor du lessier, Si cum ge t'ai dit ci-devant, Malement se vont décevant. Ainsinc Pecune se revanche, Comme dame roïne et franche, Des sers qui la tiennent enclose. En pez se tient et se repose, Et fait les meschéans veillier Et soucier et traveillier. Sous piés si cort les tient et donte Qu'ele a l'onor, et cil la honte, Et le torment et le damaige, Qu'il languissent en son servaige.
« Ne trouve-ton pas du tour et beaucoup de sens dans l'explication qu'il donne à cette maxime vulgaire, que les
honneurs changent les moeurs? maxime qu'il croit aussi
fausse qu'elle était commune de son temps, et qu'elle l'a
encore été depuis. Voici ce qu'il en dit, vers 6297:

Et si dist-l'en une parole Communément qui est moult fole, Et la tiennent trestuit por vroie Par lor fol sens qui les desvoie, Que les honors les meurs remuent. Mes cil mauvesement arguent; Car honors ne font pas muance (1), Mes il font signe et démonstrance Quex meurs en eus avant avoient, Quant es petits estas estoient Cil qui les chemins ont tenus Par quoi sunt as honors venus.
« Enfin, si je ne craignais de charger cette préface, ou de fatiguer un lecteur par l'excessive longueur de ces


(1) Changement.
@

PREFACE. XXXV
extraits, on verrait qu'outre la morale on trouve encore
dans ce Roman une politesse de moeurs qui fait honneur
à notre nation, parvenue il y a plus de quatre siècles à ce
point où ne sont pas encore arrivées la plupart des nations
voisines. Il y a même des traits de politique, des caractères,
des portraits, des maximes, des règles de conduite,
des vérités philosophiques, des sentiments; et tout cela fait
bien sentir qu'on avait raison de le regarder en son temps
comme un livre essentiel pour l'usage de la vie civile,
parce qu'il en est peu où l'on trouve en même temps une
si grande variété de choses nécessaires, utiles et agréables.

« Chimie dans ce Roman.
« Je ne parle point ici des principes de chimie qu'on a prétendu apercevoir dans le sermon de Genius, chapelain
et confesseur de dame Nature. Il n'est pas encore bien
décidé si toute l'obscurité philosophique qui se rencontre
en cet endroit n'est pas une satire du prédicateur, qui,
pour se faire admirer de la populace, aurait dit de propos
délibéré des choses inintelligibles; le peuple, dans tous les
temps, n'ayant jamais estimé de ces actions publiques que
ce qu'il n'en saurait comprendre, et méprisant les plus
belles choses des qu'on s'abaisse jusqu'à les lui rendre
trop claires et trop sensibles. Cependant il faut avouer
que l'auteur paraît ailleurs fort incliné vers la chimie du
grand oeuvre ou la transmutation des métaux.

« Economie et ordre de ce Roman.
« C'est donc ici un roman, mais il n'est pas fait avec la conduite et l'ordonnance que prescrivent les règles de
l'art. C'est même encore un poème, mais qui ne tient rien

@

XXXVI PREFACE.
de ce que nous appelons héroïque. On lui a cependant
donné le nom de poème, parce qu'on y trouve des vers
mesurés et rimés; il ne faut pas en poésie y chercher autre
chose. C'est un roman, parce que c'est une histoire controuvée
et imaginée, autant pour détourner de l'amour que
pour en donner les règles. Mais cette invention n'a rien
de ce qu'on cherche aujourd'hui dans ces ouvrages, c'est-
à-dire un fond de vraisemblance qui ferait quelquefois
croire ou souhaiter au moins que le tout fût véritable. Le
merveilleux y est absurde; cependant l'absurde ne laisse
pas d'être instructif: mais il faut le pardonner à nos pères,
ils ne pouvaient pas mieux faire. Il y a néanmoins un
ordre dans ce roman; les choses y vont toujours par degrés,
et avec une sorte de proportion. Ainsi la vraie conclusion
n'est pas au commencement de l'ouvrage comme
dans les Amadis: il y a un ordre plus naturel et mieux
marqué; car plus l'Amant va en avant, plus il s'engage et
fait de pas vers la conclusion réelle, qui ne vient qu'à la
fin de tout l'ouvrage.
« Cela se trouve chargé d'incidents dont quelques-uns sont assez ingénieusement amenés au sujet; d'autres y
sont jetés sans qu'on en sache la raison: les histoires surtout
y sont placées d'une manière si extraordinaire, que
tout autre endroit que celui où elles sont leur aurait également
convenu.

« Style de ce Roman.
« Notre langue ne faisait que sortir de la barbarie qui lui était restée des langues celtique et theudesque, lorsque ce
roman fut commencé. Ainsi on doit regarder comme une
espèce de prodige, d'y voir régner, avec l'ordre si naturel
de notre langage, si peu de termes étrangers et barbares.

@

PREFACE. XXXVII
Je dirai même que, contre l'ordinaire des poètes de ces
premiers temps, on y trouve très peu de manières de parler
basses et populaires, qui sont très souvent des marques ou
du peu d'éducation de nos premiers versificateurs, ou du
peu de choix qu'ils apportaient dans leurs amitiés particulières.
Les proverbes, qui sont ordinairement le patrimoine
de la populace, sont employés ici d'une manière assez
distinguée et assez noble pour faire croire que leur auteur
avait plus de fréquentation à la Cour que parmi le peuple.
Il a même écarté tous ceux qui portaient avec eux des
idées communes et mécaniques; ce que n'ont point fait la
plupart de nos premiers auteurs, qui mettaient tout en
oeuvre, bon et mauvais, dans la fausse persuasion que
c'était l'unique moyen de plaire à tout le monde.
« Il faut avouer cependant que, pour le fond du style, il se trouve quelques différences entre les premiers manuscrits
de cet ouvrage et ceux des derniers temps (1); mais
il y en a davantage entre les manuscrits et les imprimés
ordinaires; il est bon de donner ici quelques éclaircissements
sur ces différences. Comme ce roman était le livre
des courtisans, comme il était d'un usage ordinaire et
pour ainsi dire journalier, on s'appliquait toujours, dans
les copies nouvelles qui s'en faisaient, de le rendre conforme
au langage ordinaire de la Cour, et quelquefois
même au style des provinces où on le copiait; c'est ce
qu'observe Etienne Pasquier, au livre viij de ses Recherches,
chap. 44. « Pareille faute, dit-il, trouvons-nous aux
anciens manuscrits de notre Roman de la Rose, en
« chacun desquels le langage français est tel qu'il était


(1) Les différences sont beaucoup plus considérables que ne le dit l'auteur de la préface; on n'a consulté pour cette édition que les plus
anciens manuscrits, et ceux qui ont paru les meilleurs. (Méon.)
d
@

XXXVIII PREFACE.
« lorsqu'ils furent copiés, hormis la rime des vers auxquels
« ils ne purent donner aucun ordre. Voire y trouverez-vous
« je ne sais quoi du ramage de ceux qui en
« furent copistes; je veux dire de leur picard, normand,
« champenois, qui sont choses auxquelles le lecteur doit
« avoir égard, premier que d'y interposer son jugement. »
« Mais ces changements ne parurent sensibles qu'au commencement du quinzième siècle. Notre langue ayant pris
alors plus de perfection et de politesse qu'elle n'en avait
auparavant, on aperçut aisément la différence d'un ouvrage
fait à la fin du treizième siècle, d'avec le même ouvrage
écrit au commencement du quinzième. Et ce fut
vers ce temps-là que se firent les premières corrections du
Roman de la Rose, soit en éloignant des termes qui commençaient
à n'être plus du bel usage, soit en réformant
l'orthographe qui tenait encore quelque chose de la langue
germanique, pour prendre celle que nous avons aujourd'hui,
qui s'est maintenue avec assez d'uniformité depuis
trois cents ans. Tout le quinzième siècle apporta peu de
changements à notre langue: ainsi le Roman ne souffrit
dans ce temps aucune altération sensible; mais le renouvellement
des lettres, et plus que tout cela, les Dames,
qui commencèrent à primer à la Cour sous Louis XII et
François I, produisirent un changement merveilleux dans
notre langue. On s'accommoda, pour le tour et l'arrangement,
à la délicatesse de leurs oreilles; on exila derechef
tout ce qui portait avec soi quelque sorte de rudesse; on
chercha même de nouveaux mots et de nouvelles façons
de parler plus douces et plus gracieuses que les antiques,
pour les substituer à la place de celles que l'on mettait hors
de rang.
« Ce fut vers ce temps que parurent les premières éditions
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PREFACE. XXXIX
du Roman de la Rose, et l'impression occasionna la
deuxième correction que l'on s'avisa d'y faire. Ainsi les
premiers imprimés, qui sont tous en caractères gothiques,
ne différent que très peu des derniers manuscrits du quinzième
siècle; mais la différence est sensible avec ceux du
quatorzième, parce qu'il y eut de l'une à l'autre une double
correction.
« Ce livre ayant repris vigueur sous le règne de François I, Clément Marot, qui était le bel esprit banal de la
Cour, prit la résolution de le réimprimer. Il le fit en 1527,
avec des changements si considérables, que cela fut moins
pris pour une correction que pour une véritable altération
d'un texte qu'il aurait dû respecter. Dans la pensée donc
de lui donner un tour plus français, il hasarda d'en refaire
beaucoup de vers, d'en ajouter quelques-uns, d'insérer
des gloses dans le texte, enfin d'en faire comme de son
propre ouvrage; hardiesse que Pasquier, quoique ami de
Marot, ne put s'empêcher de regarder depuis comme une
témérité condamnable. Cette édition parut d'abord in-folio,
en caractères gothiques, l'an 1527, et depuis on l'a réimprimée
en 1529. Cette dernière édition, qui est de Galliot
du Pré, est la seule que l'on ait faite en caractères romains,
ou lettres rondes. Jean Longis réimprima ce livre
pour la troisième fois, mais toujours également corrompu.
Cette troisième édition, qui est de l'an 1537, se fit en caractères
gothiques, comme toutes celles qui avaient paru avant
1529 (1); et depuis ce temps l'avidité des libraires ne leur a
pas même fait naître l'envie de le publier de nouveau,


(1) On peut voir la description de ces éditions et d'autres, plus ou moins rares et recherchées, dans le Manuel du libraire de
M. Brunet, publié par MM. Firmin Didot, tom. III, 2e part., col.
1170-1177, art. LORRIS (Guill. DE).

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XL PREFACE.
malgré la rareté et le prix excessif des premiers exemplaires.

« Versification de ce Roman.
« Ou je me trompe, ou c'est ici le lieu de dire un mot de la versification de ce Roman, et même de celle de nos
premiers poètes. Il ne faut pas croire que l'on n'ait commencé
à rimer en France que vers l'an 1250, comme l'a
prétendu Pétrarque: la rime est chez nous plus ancienne
au moins d'une centaine d'années. Le Roman d'Alexandre
commencé par Eustace et continué par Alexandre de Paris
(1), remonte au milieu du douzième siècle. Il n'est pas
même certain que ce soit le premier de nos poètes; car il
n'est pas vraisemblable que pour essai de notre versification
on ait commencé par un grand poème. Cette conjecture
est fondée sur ce qu'on dit de Pierre Abélard, qu'il
avait fait autrefois des chansons amoureuses qui faisaient
les délices de son temps. Cette date, qui est postérieure de
peu d'années à l'an 1100, fait voir que l'on a versifié et
par conséquent rimé parmi nous au commencement du
douzième siècle. Il serait très glorieux à la rime de tirer
son origine d'un aussi grand personnage; mais je la crois
beaucoup plus ancienne (2), et l'on se tourmente inutilement


(1) Lenglet du Fresnoy ne cite que deux auteurs du Roman d'Alexandre; mais il y en a dix qui y ont coopéré. (Méon.) Voyez sur cet ouvrage, plus célèbre qu'il n'est lu, quoiqu'il ait été publié en 1846 par M. Henri Michelant à Stuttgard, in-8°, dans la
Bibliothek des literarischen Vereins, l'Histoire littéraire de la
France, tom. XV, p. 119-127, et p. 160-179.
(2) La traduction des Livres des Rois contenue dans le fameux manuscrit des Cordeliers est partie en prose et partie en vers; elle
est certainement antérieure au douzième siècle.
(LENGLET DU FRESNOY.)
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PREFACE. XLI
pour savoir de qui nous la tenons. Je me persuade
que, comme il y a toujours eu des poètes dans la nation,
il y a toujours eu de la rime: c'est le caractère de toutes
les anciennes langues du Nord, telle que la nôtre était dans
ses commencements, de distinguer leurs vers non-seulement
par la mesure, mais encore par la rime; et je m'imagine
que c'est de nous que les Latins des siècles barbares
ont tiré la rime qu'ils ont introduite dans la plupart
des hymnes de l'Eglise.
« Ce qui nous est donc connu de ces premiers temps de notre poésie sont les vers alexandrins, c'est-à-dire de
douze syllabes pleines, qui ont pris leur nom du Roman
d'Alexandre, dans lequel ils furent employés; mais comme
l'harmonie de notre langue n'était pas encore assez formée
pour réussir dans cette nature de vers, qui en exige beaucoup,
ils eurent moins de succès que les vers de huit syllabes,
dont on s'est servi depuis dans la plupart des ouvrages.
Il y a même une raison qui parait avoir donné un
grand cours à ces derniers vers: notre première poésie était
moins des vers que de la prose rimée, et nos premiers auteurs
étaient plutôt des versificateurs que des poètes; ainsi
les vers de huit syllabes s'accommodaient beaucoup mieux
à leur manière de versifier, qui demandait plus de facilité
que d'élévation.
« Ce sont les vers que nos anciens romanciers ont le plus employés; cela n'a pas néanmoins fait négliger entièrement
les vers alexandrins. Jean de Meung lui-même, qui s'était
familiarisé avec les vers de huit syllabes, s'est servi des
autres dans son Testament; mais on n'y trouve pas cette


Ce manuscrit a été publié en 1841 par M. le Roux de Lincy dans la grande Collection de documents inédits sur l'histoire de France.
d.
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