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Réfer. : AL0013J
Auteur : Le Trévisan.
Titre : Le Songe Verd.
S/titre : .

Editeur : André Cailleau. Paris. B. des Ph. Ch. Tome II.
Date éd. : 1740 .


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437
pict

L E
S O N G E V E R D,

Véridique & véritable, parce qu'il contient Vérité (1).
D ANS ce Songe tout paraît sublime; le sens apparent n'est pas indigne de celui qu'il nous cache; la Vérité y brille
d'elle-même avec tant d'éclat, qu'on n'a
pas de peine à la découvrir à travers le
voile, dont on a prétendu se servir pour
nous la déguiser.
J'étais enseveli dans un sommeil très profond, lorsqu'il me sembla voir une
Statue, haute de quinze pieds ou environ,


(1) On croit que le Trévisan | du Songe Verd: il suffit de est l'Auteur de cet | trouver en lui la Pratique Opuscule, qui fait la quatrième | de la Pierre Végétale, comme partie du Texte d'Alchimie. | le cite le Trévisan dans
Quoi qu'il en soit, | son Livre de la Parole délaissée,
il est fort estimé. Voici ce | où il en parle dans
qu'en rapporte celui qui | le plus bel endroit de ce l'a mis en lumière. Il est | Traité, pour éclaircir ce inutile, ce me semble, dit- | qu'il veut expliquer.
il, de chercher l'Origine | O o iij
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438 LE SONGE VERT.
représentant un Vieillard vénérable, beau
& parfaitement bien proportionné dans
toutes les parties de son Corps. Il avait
de grands cheveux d'Argent tous par ondes;
ses cheveux étaient de Turquoises
fines, au milieu desquelles étaient enchâssées
des Escarboucles, dont l'éclat était
si brillant, que je ne pouvais en soutenir
la lumière. Ses lèvres étaient d'Or, ses
dents de Perles Orientales, & tout le reste
du Corps était fait d'un Rubis fort brillant.
Il touchait du pied gauche un Globe
terrestre, qui paraissait le supporter.
Ayant le bras droit élevé & tendu, il semblait
soutenir, avec le bout de son doigt,
un Globe céleste au-dessus de sa tête, &
de la main gauche il tenait une Clef, faite
d'un gros Diamant brut.
Cet Homme s'approchant de moi, me dit: Je suis le Génie des Sages, ne crains
point de me suivre. Puis me prenant par
les cheveux, de la main dont il tenait
cette Clef, il m'enleva & me fit traverser
les trois Régions de l'Air, celle du Feu,
& les Cieux de toutes les Planètes. Il
me porta encore bien au-delà; puis m'ayant
enveloppé dans un tourbillon, il disparut,
& je me trouvai dans une Ile, flottante
sur une Mer de Sang. Surpris d'être
dans un Pays si éloigné, je me promenais
sur le Rivage; considérant cette Mer

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LE SONGE VERT. 439
avec une grande attention, je reconnus
que le Sang, dont elle était composée,
était vif & tout chaud. Je remarquai même
qu'un vent très doux, qui l'agitait sans
cesse, entretenait sa chaleur, & excitait en
cette Mer un bouillonnement, qui causait
à toute l'Ile un mouvement presque imperceptible.
Ravi d'admiration de voir ces choses si extraordinaires, je réfléchissais sur tant de
merveilles, quand j'aperçus plusieurs personnes
de mon côté. Je m'imaginai d'abord
qu'ils voulaient peut-être me maltraiter,
& je me glissai sous un tas de Jasmins
pour me cacher; mais leur odeur
m'ayant endormi, ils me trouvèrent &
me saisirent. Le plus grand de la troupe,
qui me semblait commander les autres,
me demanda avec un air fier, qui m'avait
rendu si téméraire que de venir des Pays-
bas dans ce très haut Empire. Je lui racontai
de quelle manière on m'y avait
transporté. Aussitôt cet Homme, changeant
tout à coup de ton, d'air & de
manières, me dit: Sois le bien-venu, toi
qui fus conduit ici par notre très haut &
très puissant Génie. Puis il me salua, &
tous les autres ensuite, à la façon de leur
Pays, qui est de se coucher tout plat sur
le dos, puis se mettre sur le ventre, & se
relever. Je leur rendis le salut, mais selon
O o iiij
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440 LE SONGE VERT.
la coutume de mon Pays. Il me promit
de me présenter au Hagacestaur,
qui est leur Empereur. Il me pria de l'excuser
sur ce qu'il n'avait point de voiture
pour me porter à la Ville, dont nous étions
éloignés d'une lieue. Il ne m'entretenait
par le chemin que de la puissance & des
grandeurs de leur Hagacestaur, qu'il disait
posséder sept Royaumes, ayant choisi
celui qui était au milieu des six autres,
pour y faire sa résidence ordinaire.
Comme il remarquait que je faisais difficulté de marcher sur des Lis, des Roses,
des Jasmins, des Oeillets, des Tubéreuses,
& sur une quantité prodigieuse
de Fleurs les plus belles & les plus curieuses,
qui croissent même dans les chemins;
il me demanda en souriant, si je
craignais de faire mal à ces Plantes. Je lui
répondis, que je savais bien qu'il n'était
point en elles d'âme sensitive; mais que
comme elles étaient très rares dans mon
Pays, je répugnais à les fouler aux pieds.
Ne découvrant sur toute la Campagne que Fleurs & Fruits, je lui demandai où
l'on semait leurs Blés. Il me répondit,
qu'ils ne les semaient point; mais que
comme il s'en trouvait en quantité dans
les terres stériles, le Hagacestaur en faisait
jeter la plus grande partie dans
nos Pays-bas pour nous faire plaisir, & que

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LE SONGE VERT. 441
les Bêtes mangeaient ce qui en restait.
Que pour eux, ils faisaient leur Pain des
Fleurs les plus belles; qu'ils les pétrissaient
avec la Rosée, & les cuisaient au
Soleil. Comme je voyais partout une si
prodigieuse quantité de très beaux Fruits,
j'eus la curiosité de prendre quelques Poires
pour en goûter; mais il voulut m'en
empêcher, en me disant qu'il n'y avait que
les Bêtes qui en mangeaient. Je les trouvais
cependant d'un goût admirable. Il me
présenta des Pêches, des Melons & des
Figues; & il ne s'est jamais vu dans la
Provence, dans toute l'Italie, ni dans la
Grèce des Fruits d'un si bon goût. Il me
jura par le Hagacestaur que ces Fruits venaient
d'eux-mêmes, & qu'ils n'étaient
aucunement cultivés, m'assurant qu'ils ne
mangeaient rien autre chose avec leur
pain.
Je lui demandai comment ils pouvaient conserver ces Fleurs & ces Fruits pendant
l'Hiver. Il me répondit qu'ils ne connaissaient
point d'Hivers; que leurs Années
n'avaient que trois Saisons seulement,
savoir le Printemps, l'Eté, &
que de ces deux Saisons se formait la
troisième, à savoir l'Automne, qui renfermait
dans le Corps des Fruits l'Esprit du
Printemps, & l'Ame de l'Eté: Que c'était
dans cette Saison que se cueillaient le

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442 LE SONGE VERT.
Raisin & la Grenade, qui étaient les meilleurs
fruits du Pays.
Il me parut fort étonné lorsque je lui appris que nous mangions du Boeuf, du
Mouton, du Gibier, du Poisson, & d'autres
Animaux. Il me dit que nous devions
avoir l'entendement bien épais, puisque
nous nous servions d'aliments si matériels.
Il ne m'ennuyait aucunement d'entendre
des choses si belles & si curieuses,
& je les écoutais avec beaucoup d'attention.
Mais étant averti de considérer l'aspect
de la Ville, dont nous n'étions alors éloignés
que de deux cents pas, je n'eus pas
sitôt levé les yeux pour la voir, que je
ne vis plus rien, & que je devins aveugle;
de quoi mon Conducteur se prit à rire, &
ses Compagnons de même.
Le dépit de voir que ces Messieurs se divertissaient de mon accident, me faisait
plus de chagrin que mon malheur même.
S'apercevant donc bien que leurs manières
ne me plaisaient pas, celui qui avait
toujours pris soin de m'entretenir, me consola,
en me disant d'avoir un peu de patience,
& que je verrais clair dans un moment.
Puis il alla chercher d'une Herbe,
dont il me frotta les yeux, & je vis aussitôt
la lumière, & l'éclat de cette superbe
Ville, dont toutes les Maisons étaient faites
de Cristal très pur, que le Soleil éclairait

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LE SONGE VERT. 443
continuellement; car dans cette Ile
il ne fut jamais de nuit. On ne voulut point
me permettre d'entrer dans aucune de ces
Maisons, mais bien d'y voir ce qui se passait
à travers les murs qui étaient transparents.
J'examinai la première Maison; elles
sont toutes bâties sur un même modèle.
Je remarquai que leur logement ne
consistait qu'en un étage seulement, composé
de trois Appartements, chaque Appartement
ayant plusieurs Chambres &
Cabinets de plein-pied.
Dans le premier Appartement paraissait une Salle, ornée d'une tenture de Damas,
tout chamarré de Galon d'Or, bordé
d'une Crépine de même. La couleur du
fond de cette étoffe était changeante de
rouge & de vert, rehaussé d'Argent très
fin; le tout couvert d'une Gaze blanche;
ensuite étaient quelques Cabinets, garnis
de Bijoux de couleurs différentes; puis
on découvrait une Chambre toute meublée
d'un beau Velours noir, chamarré de
plusieurs bandes de Satin très noir &
très luisant; le tout relevé d'un travail
de Jais, dont la noirceur brillait & éclatait
fort.
Dans le second Appartement se voyait une Chambre, tendue d'une Moire blanche
ondée, enrichie & relevée d'une Semence
de Perles Orientales très fines. Ensuite

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444 LE SONGE VERT.
étaient plusieurs Cabinets; parés de
meubles de plusieurs couleurs, comme de
Satin bleu, de Damas violet, de Moire
citrine, & de Taffetas incarnat.
Dans le troisième Appartement était une Chambre, parée d'une Etoffe très
éclatante, de Pourpre à fond d'Or, plus
belle & plus riche sans comparaison que
toutes les autres étoffes que je venais de
voir.
Je m'enquis où étaient le Maître & la Maîtresse du Logis. On me dit qu'ils
étaient cachés dans le fond de cette Chambre,
& qu'ils devaient passer dans une
autre plus éloignée, qui n'était séparée
de celle-ci que par quelques Cabinets de
communication, que les meubles de ces
Cabinets étaient de couleurs toutes différentes,
les uns étant d'un *Tabis couleur
d'Isabelle, d'autres de Moire citrine,
& d'autres d'un Brocard d'Or très pur
& très fin.
Je ne pouvais voir le quatrième Appartement, parce qu'il doit être hors d'oeuvre;
mais on me dit qu'il ne consistait
qu'en une Chambre, dont les meubles
n'étaient qu'un tissu de rayons de Soleil
les plus épurés & concentrés dans cette
étoffe de Pourpre où je venais de regarder.
Après avoir vu toutes ces curiosités,
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LE SONGE VERT. 445
on m'apprit comment se faisaient les Mariages
parmi les Habitants de cette Ile.
Le Hagacestaur ayant une très parfaite
connaissance des humeurs & du tempérament
de tous ses Sujets, depuis le plus
grand jusqu'au plus petit, il assemble les
Parents les plus proches, & met une jeune
Fille, pure & nette, avec un bon Vieillard
sain & vigoureux: Plus il purge &
purifie la Fille, il lave & nettoie le Vieillard,
qui présente la main à la Fille, & la
Fille prend la main du Vieillard: Puis on
les conduit dans un de ces Logis, dont
on scelle la porte avec les mêmes matériaux
dont le Logis a été fait: & il faut
qu'ils restent ainsi enfermés ensemble neuf
mois entiers, pendant lequel temps ils font
tous ces beaux Meubles qu'on m'a fait
voir. Au bout de ce terme, ils sortent
tous deux unis en un même Corps; &
n'ayant plus qu'une Ame, ils ne sont plus
qu'un, dont la puissance est fort grande
sur Terre. Le Hagacestaur s'en sert alors
pour convertir tous les Méchants, qui sont
dans ses sept Royaumes.
On m'avait promis de me faire entrer dans le Palais du Hagacestaur; de m'en faire
voir les Appartements, & un Salon entr'-
autres, où sont quatre Statues aussi anciennes
que le Monde, dont celle qui est
placée au milieu est le puissant Séganisségéde,

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446 LE SONGE VERT.
qui m'avait transporté dans cette
Ile. Les trois autres, qui forment un triangle
à l'entour de celui-ci, sont trois Femmes,
à savoir, Ellugaté, Linémalore, &
Tripsarécopsem. On m'avait aussi promis
de me faire voir le Temple où est la Figure
de leur Divinité, qu'ils appellent Elésel
Vassergusine; mais les Coqs s'étant
mis à chanter, les Pasteurs conduisant leurs
Troupeaux aux champs, & les Laboureurs
attelant leurs charrues, firent un si
grand bruit, qu'ils me réveillèrent, & mon
Songe se dissipa entièrement.
Tout ce que j'avais vu jusqu'ici n'était rien en comparaison de ce qu'on promettait
de me faire voir. Cependant je n'ai pas
de peine à me consoler, lorsque je fais réflexion
sur cet Empire Céleste, où le
Tout-Puissant paraît assis dans son Trône
environné de gloire, & accompagné
d'Anges, d'Archanges, de Chérubins, de
Séraphins, de Trônes & de Dominations.
C'est là que nous verrons ce que l'oeil n'a
jamais vu, que nous entendrons ce que l'oreille
n'aura jamais entendu, puisque c'est
dans ce Lieu que nous devons goûter une
félicité éternelle, que Dieu lui-même a
promise à tous ceux qui tâcherons de s'en
rendre dignes, ayant tous été créés pour
participer à cette gloire. Faisons donc tous
nos efforts pour la mériter. Loué soit Dieu.
Fin du Songe Vert.
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