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Auteur : Zachaire.
Titre : Opuscule de la Philosophie naturelle des Métaux.
S/titre : Composée par D. Zachaire, Gentilhomme de Guyenne.

Editeur : André Cailleau. Paris. B. des Ph. Ch. Tome II.
Date éd. : 1740 .
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pict


O P U S C U L E D E L A P H I L O S O P H I E NATURELLE DES METAUX,
Composée par D. Z A C H A I R E, Gentilhomme de Guyenne.
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P R E F A C E. (1)
pict O M B I E N que tous ceux
qui ont écrit en cette Divine Science, justement & à bon droit appelée Philosophie Naturelle, aient expressément défendu la profanation & divulgation
d'icelle; si est-ce, Ami Lecteur; qu'ayant


(1) Zachaire ayant écrit les raisons qui ont empêché
en Français son Opuscule, de corriger celui du
on n'a pas cru devoir en ré- Trévisan.
former le Langage, pour
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lu & relu par diverses & continuelles fois
les Livres des Philosophes Naturels, &
pensé ordinairement à l'interprétation des
Contradictions, Figures, Comparaisons,
Equivoques & divers Enigmes qui apparaissent
en nombre infini en leurs Livres;
je n'ai voulu celer & cacher la résolution
qu'en aie pu faire; après avoir longuement
travaillé aux Sophistications, & maudites
Recettes, ou, pour parler plus proprement,
Déceptes*, lesquelles j'ai été par un longtemps
plus enveloppé & enfermé qu'oncques
Dédalus ne fut en son Labyrinthe.
Mais enfin, par continuelle lecture des bons
Auteurs, & approuvés dans la Science, j'ai
dit avec Géber en sa Somme: Retournant
en nous-même, & considérant la vraie voie
& façon dont Nature use sous terre en la
procréation des Métaux, avons connu la
vraie & parfaite Matière, laquelle Nature
nous a préparée pour les parfaire sur terre.
Ainsi que l'expérience, grâce au Seigneur
Dieu, qui m'a fait tant de faveur & grâces
par son cher Fils, notre Rédempteur
Jésus-Christ, m'a puis après certifié, comme
le dirai plus amplement en la première
Partie de mon présent Opuscule, où je
déclarerai la façon par laquelle je suis parvenu
à la connaissance de cette Divine
Oeuvre. Car en la seconde je montrerai
de quels Auteurs j'ai usé en mon étude,
rédigeant
*Déceptes: Déception, jeu de mots avec Recettes (Receptes).

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de D. Zachaire. 449
rédigeant leurs autorités en bon ordre, &
vraie méthode, afin de mieux connaître
la propriété & explication des Termes de
la Science. Et en la tierce & dernière Partie,
je déclarerai la Pratique de telle sorte,
qu'elle sera cachée aux Ignorants, & montrée
comme au doigt aux vrais Enfants de
la Science; pour lesquels je me suis grandement
peiné à mettre & rédiger le tout
au meilleur ordre qu'il m'a été possible.
Ne voulant point imiter en cela plusieurs
qui nous ont précédés, lesquels ont été
tant Envieux du bien public, & Amateurs
de la particularité, qu'ils n'ont voulu déclarer
leur Matière que sous diverses & variables
Allégories, non pas seulement
montrer leurs Livres, comme j'en ai connu
un de mon temps, qui tenait tant chers
& cachés des Papiers qu'il avait recouvré
d'un Gentilhomme Vénitien, que lui-même
n'osait les regarder à demi, se faisant
accroire que notre grand Oeuvre devait
un jour sortir de là, sans se tourmenter
davantage que les garder dans un coffre
bien fermé.
Mais telle manière de Gens doit savoir que cette Oeuvre, tant Divine, ne
nous est point donnée par cas fortuit, ainsi
que disent les Philosophes, quand ils reprennent
ceux qui travaillent à crédit;
comme font presque tous les Opérateurs
Tome II. * P p
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d'aujourd'hui; desquels je ne doute point:
que je ne sois aigrement repris & taxé, pour
avoir publié mon présent Opuscule, disant
que je fais une grande folie de publier ainsi
mon Oeuvre, même en Langage vulgaire;
attendu qu'il n'y a Science qui soit aujourd'hui
tant haïe du commun populaire,
que celle-ci.
Mais pour leur répondre: Je veux premièrement qu'ils sachent, s'ils ne l'ont encore
connu, que cette Divine Philosophie
n'est point en la puissance des Hommes;
moins peut-elle être connue par leurs
Livres, si notre bon Dieu ne l'inspire en
nos coeurs par son Saint Esprit, ou par
l'organe de quelque Homme vivant, comme
je prouverai bien amplement dans la
seconde Partie de celui mien Opuscule.
Tant s'en faut donc que je la publie par
ce petit Traité. Et quant à ce que je l'ai mise
en Langage vulgaire, qu'ils sachent
que je n'ai rien fait en ceci de nouveau;
mais plutôt imité nos Auteurs anciens, lesquels
ont tout écrit en leur Langue, comme
Hamec Philosophe Hébreu en Langage
Hébraïque; Thébit & Haly Philosophes
Chaldéens, en leur Langue Chaldaïque;
Homerus, Theophrastus, Démocritus
& tant d'autres Philosophes Grecs,
en leur Langue Grecque; Abobaly, Géber,
Avicenne, Philosophes Arabes, en

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de D. Zachaire. 451
leur Langage Arabique; Morienus, Raymondus
Lullius & plusieurs autres Philosophes
Latins, en leur Langue Latine; afin
que leurs Successeurs connussent que cette
Divine Science avait été baillée aux Gens
de leur Nation. Si donc j'ai imité tous ces
Auteurs & plusieurs autres en leurs Ecrits
il n'est pas de merveille si je les ai suivis
en leur façon d'écriture, afin mêmement
que ceux qui sont aujourd'hui vivants,
& qui nous suivront après, connaissent
que notre benoît Dieu a voulu,
par sa sainte & divine Miséricorde, gratifier
en cela notre bon Pays de Guyenne,
comme il a fait d'autres fois les autres
Nations.
Et quant à ce qu'ils disent: Notre Science est haïe du commun populaire; ce n'est
pas elle: car la Vérité étant premièrement
connue, a été toujours aimée; mais ce sont
les tromperies & fausses Sophistications,
comme je déclarerai plus amplement en la
première Partie.
Mais, diront-ils, puisque je n'exprime bien clairement toutes les choses requises
à la Composition de notre divin Oeuvre,
afin que tous ceux, qui verront mon Présent
Opuscule, puissent travailler assurément;
quel profit en rapporteront les Lisants?
Je dis grand & double profit. Premièrement,
qui est aujourd'hui l'Homme,
P P ij
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452 O p u s c u l e
qui saurait exprimer ni déclarer le grand
bien qu'on dépend ordinairement en la
France, à la poursuite de ces maudites Sophistications;
desquelles, si c'est le bon
plaisir de Dieu qu'ils en soient retirés,
mettant fin à tant de folles dépenses, par
la lecture de mon Opuscule, ne serait-ce
pas en rapporter un grand profit? Sans
compter le second, que les bons & fidèles
Lecteurs en rapporteront, en rangeant
leur étude selon la vraie méthode, que j'en
ai baillée en la seconde Partie. Et si Dieu
leur fait tant de grâces qu'ils en puissent
faire telle résolution que je dirai ci-après,
la Tierce ne leur sera pas inutile, pour
avoir entrée & grand accès à cette Divine
Pratique. Je dis Divine, pour ce qu'elle
est telle que l'entendement des Hommes
ne la peut comprendre de soi, & fussent-
ils les plus grands Philosophes qui furent
oncques, comme donne assez à entendre
Géber, quand il taxe ceux qui veulent
travailler en considérant seulement les Causes
naturelles, & la seule Opération de
Nature: En cela, dit-il, faillent les Opérateurs
aujourd'hui, pour ce qu'ils pensent
ensuivre Nature, laquelle notre Art ne peut
imiter en tout.
Cessent donc désormais tels & semblables Calomniateurs, lesquels je veux avertir
qu'ils ne se peinent point à la lecture

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de D. Zachaire. 453
de mon présent Opuscule: Car ce n'est
point pour eux que je l'ai composé; mais
pour les Enfants bénévoles, dociles & amateurs
de notre Science, lesquels je prie
très humblement, qu'avant se prendre à
travailler, ils aient résolu en leurs entendements
toutes & chacune les Opérations
nécessaires à la Composition de notre Divine
Oeuvre, & icelles adaptées tellement
aux Sentences, Contradictions, Enigmes,
Equivoques, que l'on trouve aux Livres
des Philosophes, qu'ils n'y aperçoivent
plus aucune Contradiction ni Variété quelconque.
Car c'est le vrai moyen pour connaître
la vérité, & principalement de cette
Divine Philosophie, comme trop mieux
écrit Rasis, disant: Celui qui sera paresseux
à lire nos Livres, ne sera jamais
prompt à préparer les Matières: Car l'un
des Livres déclare l'autre, & ce qui défaut
en l'un, est ajouté en l'autre. Parce
qu'il ne faut jamais attendre, & ce par
jugement Divin, de trouver tout l'accomplissement
de notre Divin Oeuvre, écrit
& déclaré par ordre; ainsi qu'a très bien
écrit Aristote au Roi Alexandre, répondant
à sa prière: Il n'est pas licite, dit-il,
demander chose que ne soit permise l'octroyer.
Comment donc penses-tu que j'écrive
au long en papier, ce que les coeurs des
Hommes ne pourraient porter, s'il était rédigé

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454 O p u s c u l e
par écrit. Donnant assez à entendre
par le refus qu'il faisait au Roi, son Maître,
qu'il est défendu par l'Ordonnance
Divine, de publier notre Science en termes
tels qu'ils soient entendus du Commun.
Par quoi j'adjure par la Présente tous ceux, qui par le moyen de mon présent
Opuscule, parviendront à la vraie Connaissance
de cette Divine Oeuvre, qu'ils
la manient tellement, que les Pauvres en
soient nourris; les Oppressés, relevés d'affaire;
les Ennuyés, soulagés pour l'amour
de notre bon Dieu, qui leur aura communiqué
un si grand Bien; duquel je les
prie encore un coup reconnaître le tout,
& comme venant de lui, en user selon ses
saints Commandements. Ce faisant, il fera
qu'ils prospéreront en leurs affaires, comme
du contraire il permettra que le tout
soit à leur confusion.
Je te supplie donc, Ami fidèle, qu'en lisant nos Livres, tu aies toujours ce bon
Dieu en tout entendement, pour ce que
tout bien descend de lui, & sans l'aide d'icelui,
il n'y a rien de parfait en ce bas Monde;
tant s'en faut qu'on puisse parvenir à
la Connaissance de ce grand & admirable
Bien, si son Saint Esprit ne nous est donné
pour Guide. Comme de vrai il le fera,
si l'avarice ne te mène, & que tu sois

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de D. Zachaire. 455
vrai Zélateur de Jésus-Christ; auquel soit
louange glorieuse aux Siècles des Siècles.
Ainsi soit-il.

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PREMIERE PARTIE. Comment l'Auteur est parvenu à la Connaissance de cette Divine Oeuvre.
H E R M E'S, justement appelé Trismégiste, qui est communément interprété Trois fois très Grand, Auteur & premier
Prophète des Philosophes Naturels,
après avoir vu par expérience la certitude
& vérité de cette Divine Philosophie, a
très bien & à bon droit laissé par écrit,
que n'eût été la crainte qu'il avait du Jugement
universel, que le Souverain Dieu
doit faire de toutes Créatures raisonnables,
ès derniers jours de la consommation
du Monde; il n'eût jamais rien laissé par
écrit de cette Divine Science, tant il l'a
estimée, & à juste occasion, grande & admirable.
En cette opinion ont été tous les
Auteurs principaux qui l'ont ensuivi. Qui
est la cause qu'ils ont tous écrit leurs Livres
de telle sorte, comme dit Géber en sa
Somme, qu'ils concluent toujours à deux
parties, afin de faire faillir les Ignorants, &

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déclarer, dessous cette variété d'opinions,
leur intention principale aux Enfants de la
Science. Lesquels il convient errer du
commencement; afin, disent-ils, que l'ayant
acquise avec grande peine & travail de
corps & d'entendement, ils la tiennent plus
chère & plus secrète. Ce qui, de vrai est
une grande occasion pour ne la publier
point, pour ce qu'il faut une peine indicible
à l'acquérir, sans compter les frais &
dépenses qui sont grandes, avant pouvoir
parvenir à la parfaite Connaissance de cette
Divine Oeuvre. Je parle de ceux qui
n'ont autre Maître que les Livres, attendant
l'inspiration de notre bon Dieu, comme
j'ai été l'espace de dix ans.
Car premièrement pour conter le vrai ordre du temps, & la façon comment j'y
suis parvenu: Etant âgé de vingt ans, ou
environ, après avoir été instruit par la sollicitude
& diligence de mes Parents, aux
Principes de la Grammaire en notre maison,
je fus envoyé par iceux à Bordeaux,
pour ouïr les Arts au Collège, pour ce
qu'il y avait ordinairement des Maîtres
fort savants, où je fus trois ans étudiant
presque toujours en la Philosophie; en laquelle
je profitai tellement par la grâce de
Dieu, & sollicitude d'un mien Maître particulier,
que mes Parents m'avaient baillé,
qu'il sembla bien à tous mes Amis & Parents
rents
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de D. Zachaire. 457
(pour ce que pendant ce temps, j'avais
perdu Père & Mère, qui me laissèrent
tout seul) que je fusse à Toulouse, sous
la charge de mon dit Maître, pour étudier
ès Lois. Mais je ne partis pas de Bordeaux,
que je ne prisse accointance à d'autres
Ecoliers, qui avaient divers Livres
de Recettes amassées de plusieurs, lesquels
me furent familiers, pour ce que mon
Maître s'entremettait d'y travailler. Je ne
fus pas si paresseux, que je laissasse une
seule feuille à doubler de tous les Livres
que je pouvais recouvrer, de sorte qu'avant
aller à Toulouse, j'en avais un Livre
bien grand, & gros de l'épaisseur de trois
doigts; où j'avais écrit plus de Projections,
un poids sur dix, un autre sur vingt,
sur trente avec force Tiercelets & Medions*
pour le Rouge, l'un à dix-huit carats,
l'autre à vingt, l'autre à l'Or d'écu
l'autre à l'Or ducat; d'autres pour en faire
de plus haute couleur que jamais en fut.
Les uns devaient soutenir les Fontes, les
autres la Touche, les autres tous Jugements,
& d'autres infinies sortes. De même
pour le Blanc; si bien que l'un devait
venir à dix Deniers, l'autre à onze l'autre
à Argent de Teston, l'autre Blanc de
Feu, l'autre à la Touche: De sorte qu'il
me semblait que si j'avais une fois le moyen
de pratiquer la moindre des dites Recettes,
Tome II. * Q q

*Tiercelet: nom donné par les faux monnayeurs à un bon alliage.
*Medions: ??? (latin medio: moitié, grec μήδιον: sorte de
campanule (plante)).

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458 O p u s c u l e
je serais le plus heureux Homme du Monde.
Et principalement des Teintures que
j'avais recouvrées. Les unes portaient le
titre d'être l'Oeuvre de la Reine de Navarre,
les autres du feu Cardinal de Lorraine
; les autres du Cardinal de Tournon;
& d'autres infinis noms; afin, comme je
connus depuis, qu'on y ajoutât plus de foi,
comme de vrai je faisais pour-lors;
Car incontinent que je fus à Toulouse, je me pris à dresser de petits Fours, étant
avoué du tout de mon Maître; puis des
petits je devins aux grands, si bien que j'en
avais une chambre toute entournée*. Les
uns pour distiller, d'autres pour sublimer,
d'autres pour calciner, d'autres pour faire
dissoudre dans le Bain Marie, d'autres pour
fondre. De sorte que pour mon entrée, je
dépendis en un an plus de deux cents écus,
qu'on nous avait baillé, pour nous entretenir
deux ans aux Etudes, tant à dresser
des Fours, qu'à acheter du charbon,
diverses & infinies Drogues? divers Vaisseaux
de verre, desquels j'en achetais
pour six écus à la fois; sans compter deux
onces d'Or, qui se perdirent à pratiquer
l'une des Recettes; deux ou trois marcs
d'Argent à l'autre: ou bien si parfois s'en
recouvrait, qu'était bien peu, il était aigre
& noirci tellement de force de mélanges
que les dites Recettes commandaient

*entournée: entourée, il y en avait tout le tour de la chambre.

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de D. Zachaire. 459
mettre, qu'il était presque du tout inutile.
Si bien qu'à la fin de l'année mes deux
cens écus s'en allèrent en fumée, & mon
Maître mourut d'une fièvre continue, qui
lui prît l'Eté, de force de souffler, & de
boire chaud ; pour ce qu'il ne partait guères
de la chambre, pour la grande envie
qu'il avait de faire quelque chose de bon,
où il ne faisait guères moins de chaud
que dedans l'Arsenal de Venise, en la
fonte des Artilleries. La mort duquel me
fut grandement ennuyeuse; car mes prochains
Parents refusaient me bailler argent,
plus que ne m'en fallait pour m'entretenir
aux Etudes, & moi ne désirais autre chose
que d'avoir le moyen pour continuer.
Ce qui me contraignit aller vers ma maison,
pour sortir de la charge de mes Curateurs,
afin d'avoir le maniement de tous
mes Biens paternels; lesquels j'arrentis*
pour trois ans à 4. cents écus, pour avoir
le moyen de mettre sus une Recette, entre
autres, qu'un Italien m'avait baillée à
Toulouse, & assuré avoir vu l'expérience,
lequel je retins avec moi, pour voir la fin
de sa Recette. Pour laquelle pratiquer,
il me fallut acheter deux onces d'Or
& un marc d'Argent, lesquels étant fondus
ensemble, nous fîmes dissoudre avec
Eau-forte, puis les calcinâmes par évaporation,
nous essayant à les dissoudre avec
Q q ij
*arrentir: donner l'usufruit d'un bien, pour un temps, contre une rente.

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d'autres diverses Eaux, par diverses Distillations,
par tant de fois, que deux mois
passèrent, avant que notre Poudre fut prête,
pour en faire projection. De laquelle
nous usâmes comme commandait ladite
Recette; mais ce fut en vain, car tout
l'Augment que j'en reçus, ce fut à la façon
de la livre diminuante. Car de tout l'Or
& l'Argent que j'y avais mis, n'en recouvrai
qu'un demi marc; sans compter les
autres frais, qui ne furent petits. Si bien
que mes quatre cents écus, revinrent à
deux cent trente, desquels j'en baillai à
mon Italien vingt, pour aller trouver l'Auteur
de ladite Recette, qu'il disait être à
Milan, afin de nous redresser. Par ainsi je
fus à Toulouse tout l'Hiver, attendant son
retour; mais j'y serais encore, si je l'eusse
voulu attendre, car je ne le vis depuis.
Cependant l'Eté vint accompagné d'un grande pestilence, qui nous fit abandonner
Toulouse. Et pour ne laisser les Compagnons
que je connaissais, m'en allai à
Cahors, où je fus six mois, durant lesquels
je n'oubliai pas à continuer mon entreprise,
& m'accompagnai d'un bon vieil Homme,
qu'on appelait communément le Philosophe,
auquel je montrais mes broüillards*,
lui demandant conseil & avis, pour
voir quelles Recettes lui sembleraient être
les plus apparentes, lui mêmement qui

*broüillards: brouillons (Littré).

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de D. Zachaire. 461
avait tant manié de Simples en sa vie.
Lequel m'en marqua dix ou douze, qui
étaient à son avis des meilleures; lesquelles
je commençai à pratiquer, incontinent
que je fus retourné à Toulouse, par la Fête
de Toussaints, après que le danger de
la peste fut cessé: Si bien que tout l'Hiver
passa tandis que je pratiquais les dites
Recettes; desquelles je rapportai tel &
semblable profit, que des premières. De
sorte qu'après la Fête de la S. Jean, je
trouvai mes quatre cents écus augmentés,
& devenus à cent soixante-dix; non que
pour cela je cessasse de poursuivre toujours
mon entreprise.
Et pour mieux la continuer, je m'accostai avec un Abbé, près de Toulouse, qui
disait avoir le double d'une Recette pour
faire notre grand Oeuvre, qu'un sien Ami,
qui suivait le Cardinal d'Armagnac, lui
avait envoyée de Rome; laquelle il tenait
toute assurée, & qui devait coûter
deux cents écus, desquels j'en fournis les
cent, & lui l'autre moitié. Et commençâmes
à dresser de nouveaux Fourneaux,
tous de diverses façons, pour y travailler.
Et pour ce qu'il fallait avoir d'une
Eau de vie fort souveraine, pour dissoudre
un marc d'Or, nous achetâmes, pour
la bien faire, une fort bonne pièce de vin
de Gaillac, duquel nous tirâmes notre
Q q iij
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462 O p u s c u l e
Eau avec un Pélican bien grand. De sorte
que dans un mois nous eûmes de l'Eau
passée & repassée par diverses fois, plus
que n'en avions besoin. Puis nous fallut
avoir divers Vaisseaux de verre pour la
purifier & subtiliser davantage; de laquelle
nous en mîmes quatre marcs dedans
deux grandes cornues de verre, bien épaisses,
où était le marc de l'Or, que nous
avions premièrement calciné par un mois
à grande force de feu de flamme, & dressâmes
ces deux Cornues l'une dans l'autre,
lesquelles étant bien lutées, nous
mîmes sur deux Fours ronds & grands,
& achetâmes pour trente écus de charbon
tout à un coup pour entretenir le feu au-
dessous des dites Cornues un an entier.
Durant lequel nous essayâmes toujours
quelque petite Recette, desquelles nous
rapportâmes autant de profit comme de
la grande Oeuvre. Laquelle nous eussions
gardé jusqu'à présent, si eussions voulu attendre
qu'elle se fût congelée au milieu du
cul des Cornues, comme promettait la
Recette: Et non sans cause, car toutes
Congélations sont précédées de Dissolutions;
& nous ne travaillâmes point en la
Matière due, pour ce que ce n'est pas
l'Eau qui dissout notre Or; comme de vrai
l'expérience nous le montra: Car nous
trouvâmes tout l'Or en poudre, comme

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de D. Zachaire. 463
l'y avions mis, fors qu'elle était quelque
peu plus déliée, de laquelle nous fîmes
projection sur de l'Argent-vif échauffé
ensuivant la Recette; mais ce fut en vain.
Si nous en fûmes marris, je vous le
laisse à penser, mêmement Monsieur l'Abbé,
qui avait déjà publié à tous ses Moines
(fort bon Secrétaire public) qu'il ne
restait qu'à faire fondre une belle Fontaine
de Plomb, qu'ils avaient en leur Cloître, pour
la convertir en Or, incontinent que notre
besogne serait achevée. Mais ce fut pour
une autre fois qu'il la fit fondre, pour avoir
moyen de faire travailler en vain quelque
Allemand, qui passa à son Abbaye, quand
j'étais à Paris. Combien que pour cela il
ne cessa de vouloir continuer son entreprise,
& me conseilla que je devais me
mettre au devoir pour recouvrer trois
ou quatre cents écus, & qu'il en fournirait
autant, pour m'en aller demeurer à
Paris, Ville aujourd'hui la plus fréquentée
de divers Opérateurs en cette Science
qui soit en toute l'Europe, & là m'accointer
avec tant de façons de Gens pour
travailler avec eux, que je rencontrasse
quelque chose de bon, pour le départir
entre nous deux comme Frères: Et ainsi
l'arrêtâmes. De sorte que j'arrentis* derechef
tout mon Bien, & m'en allai à Paris
avec huit cents écus en la bourse, délibéré
Q q iiij
*arrentir: donner l'usufruit d'un bien, pour un temps, contre une rente.

@

464 O p u s c u l e
de n'en partir que tout cela ne fût dépendu,
ou que je n'eusse trouvé quelque
chose de bon. Mais ce ne fut pas sans encourir
la mâle grâce de tous mes Parents
& Amis, qui ne tâchaient qu'à me faire
Conseiller de notre Ville, pour ce qu'ils
avaient opinion que je fusse grand Légiste.
Si est-ce que nonobstant leurs prières (après
leur avoir fait accroire que j'allais à la Cour,
pour en acheter un Etat) je partis de ma
maison le lendemain de Noël, & arrivai à
Paris trois jours après les Rois, où je fus
un mois durant presqu'inconnu de tous.
Mais après que j'eus commencé à fréquenter
les Artisans, comme Orfèvres, Fondeurs,
Vitriers, Faiseurs de Fourneaux
& divers autres; je m'accolai* tellement
de plusieurs, qu'il ne fut pas un mois passé,
que je n'eusse la connaissance à plus de
cent Opérateurs. Les uns travaillaient aux
Teintures des Métaux par Projection, les
autres par Cimentation, les autres par Dissolution,
les autres par Conjonction de
l'essence (comme ils disaient) de l'Emeri,
les autres par longue Décoctions, les autres
travaillaient à l'Extraction des Mercures
des Métaux, les autres à la Fixation
d'iceux. De sorte qu'il ne se passait
jour, mêmement les Fêtes & Dimanches,
que ne nous assemblassions, ou au logis de
quelqu'un, & fort souvent au mien, ou


*accoler: se mettre avec, fréquenter.

@

de D. Zachaire. 465
à Notre Dame la grande, qui est l'Eglise
la plus fréquentée de Paris, pour parlementer
des besognes qui s'étaient passées
aux jours précédents. Les uns disaient,
si nous avions le moyen pour recommencer,
nous ferions quelque chose
de bon. Les autres, si notre Vaisseau eût
tenu nous étions dedans. Les autres, si
nous eussions eu notre Vaisseau de cuivre
bien rond & bien fermé, nous avions fixé
le Mercure avec la Lune: Tellement qu'il
n'y en avait pas un qui fît rien de bon, &
qui ne fût accompagné d'excuse. Combien
que pour cela je ne me hâtasse guères
à leur présenter argent, sachant déjà
& connaissant très bien les grandes dépenses
que j'avais faites auparavant à crédit, &
sur l'assurance d'autrui.
Toutefois durant l'Eté il vint un Grec, que l'on estimait fort savant Homme, lequel
s'adressa à un Trésorier que je connaissais,
lui promettant faire de fort belle
besogne. Laquelle connaissance fut cause
que je commençai à foncer comme lui
pour arrêter, ainsi qu'il disait le Mercure
du Cinabre. Et pour ce qu'il avait besoin
d'Argent fin en limaille, nous en achetâmes
trois marcs, & les fîmes limer; duquel
il en faisait de petits Clous, avec
une pâte artificielle, & les mêlait avec le
Cinabre pulvérisé, puis les faisait décuire

@

466 O p u s c u l e
dans un Vaisseau de terre bien couvert
par un certain temps; & quand ils étaient
bien secs, il les faisait fondre ou les passait
par la Coupelle; tellement que nous
trouvions trois marcs & quelque peu davantage
d'Argent fin, qu'il disait être sortis
du Cinabre, & que ceux que nous y
avions mis d'Argent fin, s'en étaient envolés
en fumée. Si c'était profit, Dieu le
sait, & moi aussi, qui dépendis des écus
plus de trente; toutefois il assurait toujours
qu'il y avait du gain. De sorte qu'avant
Noël suivant, cela fut tant connu
en Paris, qu'il n'était Fils de bonne Mère,
s'entremêlant de travailler en la Science;
(c'est-à-dire aux Sophistications,) qui
ne savait, ou n'avait entendu parler des
Clous de Cinabre; comme un autre temps
après, fut parlé des Pommes de Cuivre,
pour fixer là-dedans le Mercure avec la
Lune.
Tandis que ces jeunesses passaient, un Gentilhomme étranger arriva grandement
expert aux Sophistications, si bien qu'il
en faisait profit ordinairement, & vendait
sa besogne aux Orfèvres, avec lequel
je m'accompagnai le plutôt qu'il me fut
possible. Mais ce ne fut pas sans dépendre,
afin qu'il ne me pensât point Souffreteux.
Toutefois je demeurai près d'un an en sa
compagnie, avant qu'il me voulsist* déclarer

*voulsist: voulut (forme ancienne).

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de D. Zachaire. 467
rien. Enfin, il me montra son Secret,
qu'il estimait fort grand, combien que de
vrai il ne fût rien de parfait.
Cependant j'avertis mon Abbé de tout ce que j'avais pu faire, même lui envoyai
le double de la Pratique du dit Gentilhomme.
Il me récrivit qu'il ne tint point
à faute d'argent que je ne demeurasse encore
un an à Paris, attendu que j'avais
trouvé un tel commencement, lequel il
estimait fort grand, combien que contre
mon opinion, pour ce que j'avais toujours
résolu en moi de n'user jamais de Matière,
qui ne demeurât toujours telle, comme
apparaissait au commencement; ayant déjà
bien connu qu'il ne se fallait pas tant
peiner pour être méchant, & s'enrichir au
dommage d'autrui. Par quoi, continuant toujours
mon entreprise, je demeurai un an, fréquentant
les uns, puis les autres, de qui
l'on avait opinion qu'ils eussent quelque
chose de bon, & deux ans que j'y avais
demeuré auparavant, furent trois.
Or j'avais dépendu la plus grande part de l'argent, quand je reçus des nouvelles
de mon Abbé, qui me mandait qu'incontinent
après avoir vu sa Lettre, je l'allasse
trouver. Ce que je fis, pour ce que je ne
le voulais dédire en rien, comme nous
avions juré & promis ensemble. Quand
j'y fus arrivé, je trouvai des Lettres que

@

468 O p u s c u l e
le Roi de Navarre (qui était grandement
curieux en toutes choses de bon esprit)
lui avait écrit qu'il fît de sorte, s'il avait
jamais délibéré de faire rien pour lui, que
je l'allasse trouver à Peau en Béarn, pour
lui apprendre le Secret que j'avais appris
du dit Gentilhomme, & d'autres que l'on
lui avait rapporté que je savais, & qu'il
me ferait fort bon traitement, & me récompenserait
de trois ou quatre mille écus. Ce
mot de quatre mille écus chatouilla tellement
les oreilles de l'Abbé, que se faisant
accroire qu'il les avait déjà en sa bourse,
il n'eut jamais cesse, que ne fusse parti
pour aller à Pau, où j'arrivai au mois de
Mai, & où je fus sans travailler environ
six semaines, pour ce qu'il fallut recouvrer
les Simples d'ailleurs. Mais quand j'eus
achevé, j'eus la récompense que je m'attendais.
Car encore que le Roi eût bonne
volonté de me faire du bien, si est ce
qu'étant détourné par les plus grands de
la Cour, même de ceux qui avaient été
cause de ma venue en icelle il me renvoya
avec un grand merci; & que j'avisasse
s'il y avait rien en ses Terres, qui
fût en sa puissance de me donner; si comme
Confiscations, ou autres choses semblables,
qu'il me les donnerait volontiers.
Cette réponse me fut tant ennuyeuse, que
sans m'attendre à ses belles promesses, je
m'en retournai vers l'Abbé.

@

de D. Zachaire. 469
Mais pour ce que j'avais ouï parler d'un Docteur Religieux, qui était estimé (&
à bon droit) savant en la Philosophie Naturelle,
je le voulus aller voir en revenant,
lequel me détourna grandement de toutes
ces Sophistications. Et après qu'il connut
que j'avais étudié en la Philosophie, & fait
les Actes & être Maître en icelle, dans Bordeaux,
ainsi que je lui contai, il me dit
d'un fort bon zèle, qu'il me plaignait grandement
de ce que je n'avais recouvré
tant de bons Livres des Philosophes anciens,
qu'on peut recouvrer ordinairement,
avant qu'avoir perdu tant de temps, &
dépendu tant d'argent à crédit en ces maudites
Sophistications. Je lui parlai de la
besogne que j'avais faite; mais il me sut
très bien dire ce que c'était, & qu'elle ne
soutiendrait point beaucoup d'essais. Il me
détourna tellement de toutes Sophistications
pour m'occuper à la lecture des Livres
des anciens Philosophes, afin de pouvoir
connaître leur vraie Matière (en laquelle
semble gît toute la perfection de la
Science) que je m'en allai trouver mon
Abbé pour lui rendre compte des huit
cents écus, qu'avions mis ensemble, & lui
donner la moitié de la récompense que
j'avais eue du Roi de Navarre. Etant donc
arrivé devers lui, je lui contai le tout, de
quoi il fut grandement marri, & encore

@

470 O p u s c u l e
plus de ce que je ne voulais continuer
l'Entreprise commencée avec lui, pour
ce qu'il avait opinion que je fusse bon
Opérateur. Toutefois ses prières ne purent
tant en mon endroit, que je ne suivisse
le conseil du bon Docteur, pour les
grandes & apparentes raisons qu'il m'avait
adduites*, quand je parlai à lui. Et ayant
rendu compte à mon Abbé de tous les frais
que j'avais fait, il nous resta quatre-vingt-
dix écus à chacun, & le lendemain après
nous départîmes. Je m'en allai à ma maison,
avec délibération d'aller à Paris, &
étant-là, ne bouger d'un logis, que je
n'eusse fait quelque Résolution, par la lecture
de divers Livres des Philosophes
Naturels, pour travailler à notre Grand
Oeuvre, ayant donné congé à toutes les
Sophistications.
Par quoi, après que j'eus recouvré davantage d'argent de mes Arrentiers*, m'en
allai à Paris, où j'arrivai le lendemain de
la Toussaints, en l'année mil cinq cens
quarante-six, & là j'achetai pour dix écus
de Livres en la Philosophie, tant des Anciens
que des Modernes; une partie desquels
étaient imprimés, & les autres écrits
de main: Comme la Tourbe des Philosophes,
le bon Trévisan, la Complainte de
Nature, & autres divers Traités, qui n'avaient
jamais été imprimés: Et m'ayant

*adduites: données, dont il m'avait instruit.
*arrentier: personne qui donne une rente pour l'usufruit d'un bien.

@

de D. Zachaire. 471
loué une petite Chambre au Faubourg
S. Marceau, fus là un an durant avec un
petit Garçon qui me servait, sans fréquenter
personne, étudiant jour & nuit ces Auteurs:
Si bien qu'au bout d'un mois je faisais
une Résolution, puis une autre, puis
l'augmentais, puis la changeais presque du
tout; en attendant que j'en fisse une, où il
n'y eût point de variété ni contradiction
aux Sentences des Livres des Philosophes.
Toutefois je passai toute l'Année, & une
partie de l'autre, sans pouvoir gagner cela
sur mon étude, que je pusse faire aucune
entière & parfaite Résolution.
Etant en cette perplexité, je me remis à fréquenter ceux que je savais qui travaillaient
à cette Divine Oeuvre: Car je
ne hantais plus tous les autres Opérateurs,
que j'avais connus auparavant, travaillant
à ces maudites Sophistications. Mais si j'avais
contrariété en mon entendement sortant
de l'étude, elle était augmentée, en
considérant les diverses & variables façons,
de quoi ils travaillaient: Car si l'un travaillait
avec l'Or seul, l'autre avec Or & Mercure
ensemble, l'autre y mêlait du Plomb
qu'il appelait sonnant, parce qu'il avait
passé par la Cornue avec de l'Argent-vif.
L'autre convertissait aucuns Métaux en
Argent-vif, avec diversité de Simples par
Sublimations. L'autre travaillait avec un

@

472 O p u s c u l e
Atramant* noir artificiel, qu'il disait être
la vraie Matière, de laquelle Raimond
Lulle usa pour la Composition de cette
grande Oeuvre. Si l'un travaillait en un
Alambic, l'autre travaillait en plusieurs
autres, & divers Vaisseaux de Voirre*,
& l'autre d'Airain, l'autre de Cuivre,
l'autre de Plomb, l'autre d'Argent, &
aucun en Vaisseau d'Or. Puis l'un faisait
sa Décoction en Feu, fait de gros charbons,
l'autre de bois, l'autre de Raisins,
l'autre de chaleur de Soleil, & d'autres au
Bain Marie.
De sorte que leur variété d'Opérations, avec les contradictions que je voyais aux
Livres, m'avaient presque causé un désespoir;
lors qu'inspiré de Dieu par son S.
Esprit, je commençai à revoir d'une
grande diligence les Oeuvres de Raimond
Lulle, & principalement son Testament
& Codicille, lesquels j'adaptai tellement
avec un Epître, qu'il écrivait en son temps
au Roi Robert, & un Broüillart* que j'avais
recouvré du dit Docteur, auquel il
était inutile; que j'en fis une Résolution du
tout contraire à toutes les Opérations que
j'avais vues auparavant; mais telle que je
ne lisais rien en tous les Livres, qui ne
s'adaptât fort bien à mon opinion, mêmement
la Résolution qu'Arnaud de Villeneuve
a fait au fond de son Grand Rosaire,
re,
*voirre: verre.
*broüillard: brouillon (Littre).

@

de D. Zachaire. 473
lequel fut Maître de Raimond Lulle
en cette Science. Tellement que je demeurai
environ un an après, sans faire autre
chose que lire, & penser à ma Résolution
jour & nuit, en attendant que le terme
de l'assensement* que j'avais fait de mon
bien fût passé, pour m'en aller travailler
chez moi où j'arrivai au commencement
du Carême, délibéré de pratiquer ma dite
Résolution; pendant lequel je fis provision
de tout ce que j'avais de besoin, & dressai
un Four pour travailler; si bien que le
lendemain de Pâques je commençai.
Mais ce ne fut pas sans avoir divers empêchements (desquels j'en tais les principaux)
de mes plus prochains Voisins,
Parents & Amis. L'un me disait: Que voulez-vous
faire, n'avez-vous pas assez dépendu
là telles folies? L'autre m'assurait
que si je continuais d'acheter tant
de menu charbon, qu'on soupçonnerait
de moi que je ferais de la fausse monnaie,
comme il en avait déjà ouï parler. Puis
venait un autre, me disant que tout le
monde, même les plus grands de notre
Ville, trouvaient fort étrange que ne faisais
profession de la Robe longue, attendu
que j'étais licencié ès Lois, pour parvenir
à quelque Office honorable en ladite
Ville. Les autres, qui m'étaient de
plus près, me tançaient ordinairement
Tome II. * R r

*assensement: consentement, accord.

@

474 O p u s c u l e
disant: Pourquoi je ne mettais fin à ces
folles dépenses, & qu'il ne vaudrait mieux
épargner l'argent pour payer mes Créanciers,
& pour acheter quelque Office;
me menaçant en outre, qu'ils feraient
venir les Gens de la Justice en ma maison,
pour me rompre le tout. Davantage,
disaient-ils, si ne voulez rien faire pour
nous, ayez égard à vous-même. Considérez
qu'étant âgé de trente ans ou environ,
vous ressemblez en avoir cinquante,
tant se commence votre barbe à mêler, qui
vous représente tout vieilli de la peine
qu'avez enduré en la poursuite de vos jeunes
folies. Et mille autres semblables adversités,
desquelles ils m'importunaient
ordinairement.
Si ces propos m'étaient ennuyeux, je vous le laisse à penser, attendu mêmement
que je voyais mon Oeuvre continuer de
mieux en mieux, à la conduite de laquelle
j'étais toujours ententif*, nonobstant tels
& semblables empêchements, qui sans cesse
survenaient; & principalement des
dangers de la peste, qui fut si grande en
l'Eté, qu'il n'y avait marchier* ni trafique*
qui ne fût rompu: De sorte qu'il ne passait
jour, que je ne regardasse d'une fort
grande diligence l'apparition des trois Couleurs,
que les Philosophes ont écrit devoir
apparaître, avant la perfection de notre

*ententif: attentif.
*marchier: marché.
*trafique: avoir relation, commerce, correspondance.

@

de D. Zachaire. 475
Divine Oeuvre; lesquelles, grâces au Seigneur
Dieu, je vis l'une après l'autre; si
bien que le propre jour de Pâques après,
j'en fis la vraie & parfaite expérience sur
l'Argent vif, échauffé dedans un Crisol* lequel
je convertis en fin Or devant mes yeux
en moins d'une heure, par le moyen d'un
peu de cette Divine Poudre. Si j'en fus
aise Dieu le sait. Si ne m'en vantis-je*
pas pour cela; mais après avoir rendu grâces
à notre bon Dieu, qui m'avait tant
fait de faveur & grâces par son Fils, notre
Rédempteur, JESUS-CHRIST, & l'avoir
prié qu'il m'illuminât par son S. Esprit,
pour en pouvoir user à son honneur &
louange; Je m'en allai le lendemain pour
trouver l'Abbé en son Abbaye, pour satisfaire
à la foi & promesse que nous avions
fait ensemble; mais je trouvai qu'il était
mort six mois auparavant, de quoi je fus
grandement marri. Si fus bien de la mort
du bon Docteur, dont fus averti en passant
près de son Convent. Par quoi m'en
allai en certain lieu, pour attendre là un
mien Ami, & prochain Parent, ainsi qu'avions
arrêtés ensemble à mon partement*,
lequel j'avais laissé à ma maison avec Procure
& charge expresse pour vendre tous
& chacun mes Biens paternels que j'avais,
desquels il paya mes Créanciers, &
distribua le reste secrètement à ceux qui
R r ij
*Crisol: Creuset.
*vantis-je: vantais (forme ancienne).
*partement: départ.

@

476 O p u s c u l e
en avaient besoin; afin que mes Parents &
autres sentissent quelque fruit du grand
Lien que Dieu m'avait donné, sans que
personne s'en prît garde. Mais au contraire,
ils pensaient que moi, comme désespéré,
en ayant honte des folles dépenses
que j'avais faites, vendisse mon Bien
pour me retirer ailleurs; ainsi que me le
rapporta ce mien Ami. Lequel me vint
trouver le premier jour du mois de Juillet,
& nous allâmes à Lausanne, ayant délibéré
voyager & passer le reste de mes
jours en certaine & plus renommée Ville
d'Allemagne, avec fort petit train; afin
que ne fusse connu, même par ceux qui
verront & liront celui mien Livre, pendant
ma vie en notre Pays de France, lequel
j'en ai voulu gratifier; non pas pour
être Auteur de tans de folles dépenses
qu'on fait ordinairement à la poursuite de
cette Science, qu'on estime communément
Sophistique, pour ce qu'on ne voie
rien en icelle du tout que Sophistications.
D'autant que peu de Gens travaillent à
la vraie & divine perfection: Mais plutôt
pour les en divertir, & les remettre
au vrai chemin, au plus qu'il m'est possible.
Par quoi, pour conclusion de ma première Partie, je supplie très humblement
tous ceux qui liront mon présent Opuscule,

@

de D. Zachaire. 477
qu'il leur souvienne de ce que le
bon Poète nous a laissé par écrit, savoir:
Ceux-là être bienheureux, qui sont
faits sages aux dépens & danger d'autrui;
afin que voyant le discours comment
je suis parvenu à la perfection de cette
Divine Oeuvre, ils apprennent à cesser
de dépendre, sous l'aveu des vaines
& sophistiques Déceptes*, pensant y parvenir
par icelles. Car, comme je les ai déjà
une fois avertis en mon Epître Liminaire:
Ce n'est point par cas fortuit qu'on
y parvient, mais par longue & continuelle
étude des bons Auteurs, quand c'est le
bon plaisir de notre Dieu, nous assister
par son S. Esprit. Car à grand peine jamais
ceux qui l'ont ainsi connue, la publient.
Lequel je supplie très humblement, qu'il
lui plaise me donner la grâce pour en
bien user; comme je fais aussi d'assister à
tous bons Fidèles, qui feront lecture de
mon Opuscule, afin qu'ils en puissent rapporter
quelque profit, pour en user à son
honneur, & la louange de notre Rédempteur
Jésus-Christ, auquel soit honneur &
gloire aux Siècles des Siècles. Ainsi soit-il.

pict
*Déceptes: déceptions.

@

478 O p u s c u l e
------------------------------------------

SECONDE PARTIE.
Contenant la vraie Méthode pour faire lecture des Livres des Philosophes Naturels.
A RISTOTE, au premier Livre de Physique, nous a très bien appris, Qu'il ne faut pas disputer contre ceux
qui nient les Principes de la Science; mais
contre ceux qui les confessent, lesquels
se proposent divers Arguments, qu'ils ne
peuvent soudre*, pour leur ignorance; &
par ainsi, demeurent toujours en doute.
C'est donc pour eux, en ensuivant notre
bon Maître, que je me travaille, & non
point pour les autres. Car, comme dit le
même Auteur, disputer avec telles manières
de Gens, c'est disputer des couleurs
avec les Aveugles nés, lesquels,
pour ce qu'ils n'ont point le moyen (à savoir
la vue) pour en juger, ne pourraient
être persuadés qu'il y eut diversité de
couleurs.
Par quoi, afin que les bons Fidèles & Enfants débonnaires, puissent rapporter
quelque profit de mon Opuscule, trouvant
en icelui soulagement & repos d'esprit,
je me suis peiné le plus qu'il m'a

*soudre: résoudre.

@

de D. Zachaire. 479
été possible, & d'autant que le Sujet de
notre Divine Science le permet, à rédiger
cette seconde Partie en vraie Méthode,
afin d'éviter la grande variété & confusion
qui se présente ordinairement en la
lecture des Livres des Philosophes. Ce
qui me fait user du même ordre que j'ai
tenu en mon étude, procédant par Divisions,
comme s'ensuit.
I. Et premièrement, je montrerai avec l'aide de notre bon Dieu, par qui notre
Science a été inventée, & de quels Auteurs
nous avons usé en la Compilation
du présent Opuscule; déclarant la raison
pourquoi ils l'ont écrite tant couvertement*.
II. Puis nous prouverons la vérité & certitude d'icelle par divers Arguments,
répondant au plus apparent qu'on a accoutumé
de faire, pour prouver le contraire;
pour ce que le Lecteur diligent
pourra colliger des autres Membres de notre
Division, toutes & chacune Solutions
de tous autres Arguments, qu'on
pourrait faire au contraire, & mêmement
du tiers Membré & du quatrième.
III. Tiercement, nous prouverons en quoi notre Science est naturelle, &
comment elle est appelée Divine en parlant
de ses Opérations principales, où nous
déclareront l'erreur des Opérations d'aujourd'hui.

*couvertement: à mots couverts.

@

480 O p u s c u l e
IV. Ce fait, nous déduirons la façon comment Nature besogne sous terre, en
la procréation des Métaux, montrant en
quoi l'Art peut ensuivre Nature en ses
Opérations.
V. Puis nous déclarerons la vraie Matière, qui est requise pour faire les Métaux
sur Terre.
VI. Déclarant enfin les principaux Termes de notre Science, où nous accorderons
les Sentences plus nécessaires
des Philosophes, qui apparaissent plus
contraires, en faisant la lecture de leurs
Livres.
De sorte que les vrais Amateurs de notre Science en pourront rapporter un
grand profit, & nos Envieux & Détracteurs
ordinaires en remporteront leur grande
confusion, bien témoignée par mon
présent Opuscule, lequel j'ai voulu confirmer
par les autorités des plus savants
& anciens Philosophes & bons Auteurs:
afin qu'ils ne prennent pour excuse que
c'est un Auteur nouveau qui a entrepris
de déclarer leur impiété & continuelles
déceptions.

pict PREMIER
@

de D. Zachaire. 481
P R E M I E R M E M B R E, ou Division.
Des premiers Inventeurs de la Science.
P Our bien donc déclarer ceux qui ont été les premiers Inventeurs de notre Science, nous faut ramentevoir* la Doctrine
que l'Apôtre Saint Jacques nous a
laissée par écrit en sa Canonique, c'est
Que tout Don, qui est bon, & tout Bien
qui est parfait, nous est donné d'en haut
descendant du Père des Lumières, qui est
Dieu éternel. Ce que je ne veux point adapter
à notre propos en termes généraux, &
tels qu'on peut adapter à toutes les choses
créées; mais singulièrement je dis que
notre Science est tant Divine & tant Supernaturelle
(j'entends en la seconde Opération,
comme il sera plus amplement déclaré
au tiers Membre de notre Division)
qu'il est, & a été toujours impossible, &
sera à l'avenir à tous les Hommes la connaître,
& la découvrir de soi-même, fussent-ils
les plus grands & experts Philosophes
qui jamais furent au monde. Car toutes
les raisons & expériences naturelles
nous défaillent en cela. De sorte qu'il a
été justement écrit par les Auteurs anciens,
Que c'est le secret, lequel notre bon Dieu a
Tome II. * S s

*ramentevoir: se souvenir, se rappeler.

@

482 O p u s c u l e
réservé, & donné à ceux qui le craignent
& honorent, comme dit notre grand Prophète
Hermès: Je ne tiens cette Science,
dit-il, d'autres que par l'inspiration de Dieu.
Ce que confirme Alphidius, disant: Sache,
mon Fils, que le bon Dieu a réservé
cette Science pour les Postérieurs d'Adam, &
principalement pour les Pauvres & les Raisonnables.
Géber a affirmé le même, en sa
Somme, disant: Notre Science est en la puissance
de Dieu, lequel pour être juste & bénin,
la baille à ceux qu'il lui plaît. Tant s'en
faut donc qu'elle soit en la puissance des
Hommes, en tant qu'elle est Supernaturelle,
moins inventée par eux.
Mais quant à ce qu'elle est Naturelle, c'est-à-dire, en ce qu'en ses premières
Opérations elle ensuit Nature, il y a diverses
opinions pour savoir qui en a été
le premier Inventeur. Les uns disent que
c'est Adam, les autres Aesculapius; les
autres disent qu'Enoch l'a connue le premier,
lequel aucun veulent être Hermès
Trismégiste, que les Grecs ont tant loué,
même lui ont attribué l'Invention de toutes
les Sciences occultes & secrètes. De
ma part je m'accorderais volontiers à la
dernière opinion, pour ce qu'il est assez
notoire qu'Hermès était fort grand Philosophe,
comme ses Oeuvres le témoignent;
& que pour être tel, il a enquis diligemment

@

de D. Zachaire. 483
les Causes des Expériences ès choses
naturelles, par la connaissance desquelles
il a connu la vraie matière, de laquelle
Nature use ès concavités de la Terre,
en la procréation des Métaux. Ce qui me
fait croire cela, c'est que tous ceux qui
l'ont ensuivi, sont venus par ce moyen à
la vraie connaissance de cette Divine Oeuvre,
comme sont Pythagoras, Platon,
Socrate, Zénon, Haly, Senior, Rasis,
Géber, Morien, Bonus, Arnaud de Villeneuve,
Raimond Lulle, & plusieurs autres
qui seraient longs à raconter. Desquels,
même des plus principaux, nous
avons compilé & assemblé notre présent
Opuscule. Mais si c'est avec peine, leurs
Livres en pourront témoigner; car ils les
ont écrits de telle sorte; (ayant la crainte
de Dieu toujours devant les yeux)
qu'il est presqu'impossible de parvenir à la
connaissance de cette Divine Oeuvre, par
la lecture de leurs Livres, comme dit Géber
en la Somme: Ne faut point, dit-il, que
le Fils de la Science se désespère, & se défie
de la connaissance de cette Divine Oeuvre.
Car en cherchant, & pensant ordinairement
aux Causes des Composés naturels,
il y parviendra. Mais celui qui s'attend la
trouver par nos Livres, il sera bien tard
quand il y parviendra. Parce, dit-il en un
autre lieu, que les Philosophes ont écrit la
S s ij
@

484 O p u s c u l e
vraie Pratique pour eux-mêmes, mêlant parmi
la façon d'enquérir, les Causes pour venir
à la parfaite connaissance d'icelle. Ce
qui lui a fait mettre en ladite Somme, les
principales Opérations, & choses requises
à notre Divin Oeuvre, en divers &
variables Chapitres: Pour ce, dit-il, s'il
l'avait mise par rang & de suite, elle serait
connue en un jour de tous; voire en une
heure, tant elle est noble & admirable.
Cela même a dit Alphidius, écrivant Que
les Philosophes, qui nous ont précédés, ont
caché leur principale intention sous diverses
Enigmes, & innombrables Equivoques, afin
que par la publication de leur Doctrine, le
monde ne fût ruiné: Comme de vrai il serait,
car tout exercice de labourage & de
cultivement* de terre; toute trafique*; bref
tout ce qui est nécessaire à la conservation
de la vie humaine serait perdu; pour
ce que personne ne s'en voudrait entremettre,
ayant en sa puissance, un si grand
Bien que celui-ci. Par quoi Hermès, s'excusant
au commencement de son Livre,
dit: Mes Enfants, ne pensez point que les
Philosophes aient caché ce grand Secret,
pour envie qu'ils portent aux Gens savants
& bien instruits, mais pour les cacher aux
Ignorants & Malicieux, Car, comme dit
Rosinus, par ce moyen l'Ignorant serait
fait semblable au Savant, & les Malicieux

*cultivement: culture.
*trafique: avoir relation, commerce, correspondance.

@

de D. Zachaire. 485
& Méchants en useraient au dommage
& ruine de tout le Peuple. Semblables
excuses a fait Géber en sa Somme, au
Chapitre de l'Administration de la Médecine
Solaire, disant Qu'il ne faut point
que les Enfants de Doctrine s'émerveillent,
s'ils ont parlé couvertement* en leurs Livres.
Car ce n'est pas pour eux, mais pour cacher
leur Secret aux Ignorants, sous tant de
variété & confusion d'Opérations; & cependant
entraîner & acheminer par icelle
les Enfants de la Science à la connaissance
d'icelui. Pour ce que (ainsi qu'il est écrit en
un autre lieu) ils n'ont point écrit la Science
inventée, sinon pour eux mêmes: mais
ont baillé les moyens pour la connaître.
C'est donc la raison pourquoi tous les Livres des Philosophes sont pleins de grandes
difficultés. Je dis grandes, pour ce qu'elles
sont innombrables. Car qu'est-il possible
de voir au monde plus difficile, que
de trouver une contrariété si grande entre
tant d'Auteurs renommés & savants?
Même dedans un Auteur seul y trouver
contradiction en sa Doctrine? Comme témoignent
assez les Ecrits de Rasis, quand
il dit aux Livres des Lumières: J'ai assez
montré, en mes Livres le vrai Ferment qui
est requis pour les multiplications des Teintures
des Métaux; lequel j'ai affermé en
un autre lieu n'être point le vrai Levain;
S s iij
*couvertement: à mots couverts.

@

486 O p u s c u l e
en délaissant la vraie connaissance, à celui
qui aura le jugement bon & subtil, pour la
connaître.
D'autre part, si l'un écrit que notre vraie Matière est de vil prix, & de néant; trouvée
par les fumiers, comme dit Zénon, en
la tourbe des Philosophes; incontinent
en ce même Livre Barseus dit, Ce que
vous cherchez n'est point de peu de prix.
L'autre dira Qu'elle est grandement précieuse,
& ne se peut trouver qu'avec grands
frais.
Davantage, si l'un a appris à préparer notre Matière en divers Vaisseaux, & par
diverses Opérations, comme a fait Géber
en sa Somme; il y en a un autre qui assurera,
qu'on n'a besoin que d'un Vaisseau,
pour parfaire notre Divine Oeuvre, comme
disent Rasis, Lilium, Alphidius, &
plusieurs autres.
Puis, quand on aura lu dans un Livre, Qu'il faut demeurer neuf mois à la Procréation
& Faction de notre Divine Oeuvre;
comme a écrit le même Rasis, on trouvera
dans un autre, Qu'il y faut un an
comme dit Rosinus & Platon.
Et puis l'on trouve les termes d'iceux tant variables (j'entends en apparence) &
mal déclarés, qu'il est impossible aux
Hommes, ainsi que dit Raymond Lulle,
découvrir la vérité d'entre tant de diverses

@

de D. Zachaire. 487
opinions, si le bon Dieu ne nous inspire
par son Saint Esprit, ou ne nous la
révèle par quelque Personne vivante. Qui
est la cause que nous ne voyons jamais
personne qui l'ait faite, ni n'en savons
rien, que jusqu'après leur mort; pour ce
que l'ayant acquise avec une si grande peine,
je crois fermement qu'ils la cèleraient
à eux-mêmes, s'il leur était possible; tant
s'en faut qu'ils la communiquassent à un
autre.
Par quoi, en ensuivant les raisons ci- dessus amenées, ne faut jamais trouver
étrange, avec le commun Populaire, si l'on
ne voit Personne, qui ait fait cette Divine
Oeuvre; mais plutôt s'émerveiller avec
les Savants, comme il y en ait aucun qui
soit parvenu à la vraie connaissance d'icelle.

II. M E M B R E
De la Certitude & Vérité de la Science.
M Ais, poursuivant notre ordre commencé, il faut déclarer le second Membre de notre Division, savoir comme
notre Science est certaine & véritable.
Toutefois avant que commencer,
il faut que je contente les oreilles délicates
S s iiij
@

488 O p u s c u l e
des Calomniateurs, lesquels pour être
coutumiers à reprendre les labeurs d'autrui,
(pour ce que les leurs ne connaissent point
la lumière) diront que j'ai mal retenu la
Doctrine d'Aristote, qui a écrit au 7. Livre
de sa Physique, La Définition est la vraie
forme du Sujet défini. Et par ainsi, puisque
j'ai entrepris traiter la déclaration,
& vraie Méthode de cette Science, (communément
appelée Alchimie) je devais
commencer par sa Définition, pour mieux
déclarer la propriété des termes d'icelle.
Mais je les renverrai volontiers aux Auteurs
qui nous ont précédés, lesquels s'étant
mis en devoir d'en bailler certaine Définition,
ont été contraints confesser, qu'il
est impossible d'en donner; comme témoignent
les Ecrits de Morien, Lilium, &
plusieurs autres. A raison de quoi ils en ont
assigné, en leurs Livres, diverses & variables
Descriptions, par lesquelles ils montrent
les effets de notre Science; pour ce
qu'elle n'a point des Principes familiers,
comme en ont toutes les autres Sciences.
De ma part, j'en dirai ce que me semble. C'est donc une partie de Philosophie
Naturelle, laquelle démontre la façon de
parfaire les Métaux sur terre, imitant Nature
en ses Opérations, au plus près que lui
est possible. Laquelle Science nous disons
être certaine pour beaucoup de raisons.

@

de D. Zachaire. 489
I. Premièrement, il est tout résolu entre tous les Philosophes qu'il n'y a rien
plus certain que la vérité; laquelle, comme
dit Aristote, appert là où il n'y a point
de contradiction. Or est-il ainsi que tous
les Philosophes, qui ont écrit en cette Divine
Philosophie, les uns après les autres;
les uns écrivant en Hébreu, les autres en
Grec, les autres en Arabe, les autres en
Latin, & en autres diverses Langues, se
sont tellement entendus, & accordez ensemble,
encore qu'ils aient écrit sans
Equivoques & Figures (pour les raisons
ci-dessus amenées) qu'on jugerait à bon
droit qu'ils ont écrit leurs Livres en un
même Langage, & à un même temps;
combien qu'ils aient écrit les uns cent ans,
les autres deux cents ans, voire mil, après
les autres, comme dit Senior: Les Philosophes,
dit-il, semblent avoir écrit diverses
choses, sous divers noms & similitudes;
combien que de vrai ils n'entendent qu'une
même chose. Rasis, au Livre des Lumières,
affirme le même, disant: Que sous diverses
Sentences, qui nous semblent contraires
au commencement, les Philosophes n'ont
jamais entendu qu'une même chose; desquels
nous avons un autre témoignage
grandement évident: Car ceux même qui
ont écrit en autres Sciences des Livres
grandement savants & approuvés, en ont

@

490 O p u s c u l e
aussi écrit en celle-ci, affirmant icelle être
fort véritable.
2. Et quand bien nous n'aurions autre probation que la Sentence du Philosophe,
qui dit au 2. des Ethiques, Que ce qui
est bien fait, se fait par un Moyen, cela
serait assez suffisant pour nous assurer de
la vérité de notre Science. Car tous ceux
qui ont écrit d'icelle, s'accordent en cela,
Qu'il n'y a qu'une seule voie pour parfaire
notre Divine Oeuvre; comme dit Géber
en sa Somme. Notre Science, dit-il, n'est
point parfaite par diverses choses; mais par
une seule, en laquelle nous n'ajoutons ni diminuons
aucune chose, fors les choses superflues,
que nous en séparons en sa préparation.
Cela même témoigne Lilium quand
il écrit, Que toute notre Maîtrise (Magistère)
est parfaite par une seule Chose, par
un seul Régime, & par un seul Moyen.
Autant en ont écrit tous les autres Philosophes,
encore qu'ils apparaissent divers
en leurs Sentences.
3. Davantage, nous tenons pour plus que certain, notre Science être très véritable,
par l'expérience très certaine que
nous en avons vue, qui est la principale
assurance quant à nous, comme disent Rasis
& Senior.
4. Mais pour la démontrer telle, au plus près qu'il nous sera possible, à ceux qui

@

de D. Zachaire. 491
en peuvent justement douter, il nous faut
accorder avec tous les Philosophes, que
notre Science est comprise sous la partie
de la Philosophie Naturelle, qu'ils ont appelée
assez proprement Opérative; la
conjoignant en cela avec la Médecine. Or
est-il ainsi que la Médecine ne nous peut
montrer la vérité & certitude de sa doctrine,
que par expérience. Et qu'il soit
vrai, quand nous lisons en ses Livres,
que toute Colère est évacuée par la Rhubarbe,
nous n'en pouvons croire rien plus
avant de certain, que ce que l'expérience
nous montre; laquelle nous assure que ladite
Colère est guérie par l'application
du dit Simple. Ainsi nous dirons à notre
propos, parlant par similitudes (parce que
notre Divine Oeuvre ne peut recevoir
aucune vraie comparaison) que si l'expérience
nous montre que la fumée du Plomb,
ou la fumée des Atramens*, congèle l'Argent
vif, cela nous peut assurer (j'entends
nous induire à croire) qu'il est faisable,
pouvoir préparer une Médecine grandement
parfaite, & semblable au naturel &
qualité des Métaux, par laquelle nous
puissions arrêter l'Argent-vif, & parfaire
les autres Métaux imparfaits par sa projection;
attendu mêmement que les Composés
Minéraux imparfaits congèlent l'Argent-vif,
& le réduisent à leur naturel. Par

*atramens: (latin: atramentum: encre, de ater: noir).

@

492 O p u s c u l e
plus forte raison donc, les parfaits par notre
Art, & dûment préparés par l'aide
d'icelui, les congèlent, & réduisent semblables
à eux, tous autres Métaux imparfaits,
par leur grande & exubérante Décoction,
qu'ils ont acquise par l'administration
de notre Art.
5. Et pour contenter plus avant les Gens curieux d'aujourd'hui, nous adduirons*
quelques autres Arguments pour
mieux les induire à croire la vérité de
notre Science. Or est-il certain que tout
ce qui fait la même Opération d'un Composé,
est du tout semblable à lui, comme
dit Aristote au 4. des Météores, quand
il déclare que tout ce qui fait Opération
d'un oeil est oeil. Puis donc que notre Or
(c'est-à-dire, celui que nous faisons par
notre Divine Oeuvre) est du tout semblable
à l'Or minéral, & que toute la doute
est aujourd'hui en cela, pour voir si
l'Or que nous faisons est parfait; il me
semble avoir assez montré (en ensuivant
l'autorité des Philosophes) que notre
Science est très certaine. Il est vrai, diront-ils,
que c'est assez prouver, pour
ceux qui en ont vu l'expérience; mais
non pas pour les autres; pour lesquels,
afin qu'ils n'aient aucun doute, j'amènerai
les raisons suivantes.
6. Aristote au 4. Livre des Météores,
*adduirons: conduirons, ajouterons.

@

de D. Zachaire. 493
au Chapitre des Digestions dit, Que toutes
choses qui sont ordonnées pour être parfaites,
lesquelles par faute de Digestion,
sont démontrées telles, peuvent être parfaites
par continuelle digestion. Or est-il
ainsi, que tous les Métaux imparfaits sont
demeurés tels, par faute de Digestion.
Car ils ont été faits, pour être convertis
finalement en Or, & par ce moyen être
parfaits; ainsi que l'expérience nous témoigne,
comme nous déclarerons ci-après,
en déclarant le quatrième Membre de notre
Division. Ils pourront donc être parfaits
par continuelle Décoction, que Nature
fait aux concaves de la Terre. Et notre
Art les parfait sur Terre, par la projection
de notre Divine Oeuvre; comme nous
déclarerons plus avant, au pénultième
Membre de notre Division.
7. Davantage, si les quatre Eléments, qui sont contraires en aucunes qualités,
sont convertis l'un en l'autre, comme dit
Aristote au 2. Livre des Générations; par
plus forte raison, les Métaux, qui sont
tous d'une même Matière, & par ainsi non
contraires en qualités, se convertiront l'un
en l'autre. Qui est la raison pourquoi Hermès
a appelé leur procréation circulaire;
mais un peu improprement, comme lui-
même témoigne; pour ce que les Métaux
ne sont point procréés par Nature, pour

@

494 O p u s c u l e
de parfaits revenir imparfaits, & que l'Or
fût fait Plomb, ou l'Argent Etain; &
ainsi des autres. Mais pour être faits parfaits,
par ordre, & par continuelle Décoction,
jusqu'à ce qu'ils soient parfaits;
& par conséquent faits Or; comme l'expérience
nous montre évidemment. Et
par ainsi leur génération n'est point entièrement
circulaire, combien qu'elle le
soit en partie.
Ces raisons & autres semblable, (que je laisse pour le présent, pour ce que mon petit
Opuscule ne pourrait comprendre tout
discours, qu'on pourrait faire sur ce propos)
seraient assez suffisantes, pour démontrer
la vérité & certitude de notre Science,
n'était les Arguments qu'on a accoutumé
de faire au contraire; qui troublent
tellement les entendements des bons Enfants
de Doctrine, qu'ils sont toujours en
doute, croyant tantôt l'un, puis l'autre;
si bien qu'ils n'ont jamais repos en leurs
esprits. Mais afin que désormais ils puissent
croire notre Science être très véritable,
je leur veux apprendre la vraie
solution du plus violent & apparent Argument,
qu'on a accoutumé de faire au
contraire; par laquelle ils connaîtront que
leurs Arguments, & tous autres semblables
n'ont rien qu'une seule apparence de
vérité.

@

de D. Zachaire. 495
Ils sont tous coutumiers faire un Argument, qu'ils fondent sur l'autorité du Philosophe,
au quatrième des Météores, laquelle
a été pareillement d'Avicenne,
comme dit Albert le Grand. En vain
dit il, se travaillent les Opérateurs du jourd'hui
pour parfaire les Métaux, car ils n'y
parviendront jamais, si premièrement ils ne
les réduisent en leur première Matière. Or est-
il ainsi que nous ne les y réduisons point;
par conséquent ne faisons rien que Sophistications,
comme en a écrit le même Albert,
disant: Tous ceux qui colorent les Métaux
par diverses façons de Simples, en
diverses Couleurs, sont vraiment Gens
trompeurs & déceveurs*; s'ils ne les réduisent
en leur première Matière.
De ma part, je sais bien que beaucoup de Gens savants ont entrepris la solution
de cet Argument, pour ce que c'est le plus
apparent qu'on fasse. De sorte que les uns
disent, qu'encore que par la projection de
notre Divine Oeuvre sur les Métaux imparfaits,
nous ne les réduisons point en leur
première Matière; si est-ce qu'en la Composition
d'icelle, nous l'avons réduite en
Soufre & Argent-vif, qui sont la vraie Matière
des Métaux (comme nous déclarerons
au quatrième Membre de notre Division)
& que pour la grande perfection
qu'elle a acquise en sa Décoction, elle est

*déceveurs: ceux qui déçoivent.

@

496 O p u s c u l e
suffisante pour parfaire tous les Métaux
imparfaits en Or par sa projection, sans
les réduire particulièrement en leur première
Matière. Telle a été l'opinion d'Arnaud
de Villeneuve en son grand Rosaire,
lequel Raymond Lulle ensuit en son Testament.
Mais sauf l'honneur & révérence
de ces deux savants Personnages, il me
semble que c'est parler contre toute l'opinion
des Philosophes. Car puisqu'ils accordent
qu'il faut réduire les Métaux en
leur première Matière (ce qui se fait par
mouvement & corruption, comme dit
Aristote) ils veulent faire entendre, Que
par la seule Fonte, & Projection de notre
Divine Oeuvre sur les Métaux, ils
sont corrompus & dénués de leurs premières
Formes, qui est une chose indigne
de tous les Philosophes. D'autres ont
amené diverses & variables solutions,
comme l'on peut voir en leurs Livres.
Quant à moi, j'en dirai ce qu'il m'en semble. Il est trop vrai que si nous voulions
faire des Métaux de nouveau, ou
bien si nous voulions faire d'iceux terres,
pierres, ou autres choses semblables, totalement
différentes des Métaux; il faudrait
les réduire en leur première Matière,
par les moyens ci-dessus déclarés. Mais
puisque toute notre intention n'est autre
que de parfaire les Métaux imparfaits en
Or,
@

de D. Zachaire. 497
Or, sans les transformer en nouvelles Matières
différentes de leur propre nature;
mais plutôt les purger & nettoyer, par
la projection de notre Divine Oeuvre,
afin qu'ils soient parfaits par sa grande &
exubérante perfection d'icelle; il n'est
point de besoin les réduire en leur première
Matière. Car il est trop notoire,
que ce sont deux choses grandement différentes;
parfaire l'imparfait, de le faire
de nouveau. Autrement il s'ensuivrait qu'il
faudrait remettre toutes choses demi cuites
en leurs premières Formes, pour les
achever de cuire; choses indignes de tous
les Philosophes.
Quant à d'autres Arguments, qu'on a accoutumé de faire, je m'en tais pour le
présent, pour ce qu'on trouve la solution
d'iceux dans les Livres des bons Auteurs,
& puis le Lecteur diligent & studieux en
pourra inventer la plus grande part, tant par
ce que nous avons dit, que par ce que nous
déclarerons ci-après; attendu mêmement
qu'il me semble avoir déclaré le plus difficile,
& malaisé à soudre*, qu'on ait accoutumé
de faire. Toutefois je ne veux
oublier en ceci l'autorité d'Avicenne, lequel,
parlant de la contradiction qu'Aristote
a faite en sa jeunesse à l'opinion de
tous les Philosophes anciens, dit: Je j'ai
point d'excuse légitime, pour ce que j'ai
Tome II. * T t

*soudre: résoudre.

@

498 O p u s c u l e
connu l'intention de ceux qui nient notre
Science, & de ceux qui l'estiment être véritable.
Les premiers, comme Aristote,
plusieurs usent de raisons qui ont quelque
peu d'apparence, mais non point véritables.
Les autres en ont fait d'autres, mais
grandement éloignées de celles qu'on a accoutumé
de voir aux autres Sciences. Voulant
dire par cela que notre Science ne
peut être prouvée par certaines Démonstrations,
comme toutes les autres; pour
ce qu'elle procède d'autre façon toute
contraire aux autres, en celant & cachant
la propriété de ses termes; au lieu que
les autres s'efforcent de la déclarer.

III. M E M B R E.
Que la Science est naturelle; pourquoi appelée Divine, & quelles Opérations sont nécessaires pour faire l'Oeuvre.
P Ar quoi, en continuant l'ordre de ma Division, je déclarerai le tiers Membre d'icelle, montrant quelles Opérations
sont nécessaires à la Faction de notre Divine
Oeuvre, déclarant premièrement
comment notre Science est Naturelle,
pourquoi elle est appelée Divine. En
quoi l'on connaîtra les grandes & lourdes

@

de D. Zachaire. 499
fautes des Opérateurs d'aujourd'hui.
Pour bien donc entendre en quoi notre
Science est naturelle, il nous faut savoir
ce qu'Aristote a enseigné des Opérations
de Nature. Lequel a très bien montré
qu'elle besogne sous Terre, en la procréation
des Métaux, des quatre Qualités;
ou (pour parler communément) des quatre
Eléments, appelés Feu, Air, Eau &
Terre; desquelles les deux contiennent les
deux autres. Savoir la Terre contient le
Feu, & l'Eau contient l'Air. Et partant,
parce que notre Matière est faite d'Eau
& de Terre (comme nous dirons dans le
pénultième Membre de nos Divisions)
elle est dite justement Naturelle, parce
qu'en sa Composition les quatre Eléments
y entrent; dont les deux sont cachés aux
yeux corporels; savoir le Feu & l'Air,
lesquels il faut comprendre des yeux de
l'entendement, comme dit Raimond Lulle
en son Codicille. Considère bien, dit-il, en
toi-même la nature & propriété de l'Huile,
que les Sophistiques ont appelé Air (pour
ce qu'ils disent qu'il abonde plus en sa qualité)
car ton oeil ne te montre point la différence
& propriété d'icelui. Montrant assez
par cela que les quatre Eléments, ne sont
pas tous évidents dans notre Divin Oeuvre,
comme plusieurs ont faussement estimé,
ainsi que nous dirons en déclarant
T t ij
@

500 O p u s c u l e
les Termes de notre Science.
Davantage, elle est dite Naturelle, parce qu'en sa première Opération, elle imite
Nature au plus près qu'il lui est possible,
car elle ne la peut imiter en tout, comme
dit Géber en sa Somme. Qu'il soit vrai, les
Philosophes Naturels, qui nous ont précédés,
nous en assurent. Lesquels, après avoir
diligemment connu, comme Raimond
Lulle en son Epître au Roi Robert, & Albert
le Grand en son Traité des Simples
Minéraux, Que la façon de quoi Nature
travaille sous terre en la procréation des
Métaux, n'est que par Décoction continuelle
de la vraie Matière d'iceux; laquelle Décoction
sépare le monde de l'immonde, le
pur de l'impur, le parfait de l'imparfait,
par évaporation continuelle, qui sont causées
de la chaleur de la Terre minérale,
échauffée en partie par la chaleur du Soleil.
Car il ne fait pas tout seul l'entière &
parfaite Décoction, ainsi que très bien a
déclaré le bon Trévisan, & comme même
l'expérience nous montre ordinairement ès
Minières, où il se trouve diversité de Métaux
& de Matières, les unes grossières,
les autres subtiles & pures, qui sont volontiers
élevées au plus haut. Notre Science,
donc, imitant en cela Nature, procède
au commencement en la première
Opération par Sublimation, pour purifier

@

de D. Zachaire. 501
très bien notre Matière; pour ce qu'il
nous est impossible la préparer autrement,
comme dit Géber en sa Somme, & Rasis
au Livre des Lumières, quand il dit: Le
commencement de notre Oeuvre est sublimer.
Par quoi elle est dite à bon droit
Naturelle.
Ce qui a fait écrire à ceux qui nous ont précédés que notre Divine Oeuvre n'est
point artificielle. Car ce que nous faisons
c'est ministrer* par Art à Nature la Matière
due pour la Composition d'icelle, laquelle
Nature n'a point su conjoindre
pour la perfection de notre Divine Oeuvre,
parce que ses actions sont continuelles.
Et pour raison de cette admirable Conjonction d'Eléments, notre Science est appelée
Divine. Laquelle Conjonction les
Philosophes ont appelé la seconde Opération,
& d'autres l'appellent Dissolution,
disant, Que c'est le Secret des Secrets, &
Pythagoras, C'est le grand Secret, dit-il,
que Dieu a voulu cacher aux Hommes. Et
Rasis, au Livre des Lumières, dit: Si
tu ignores la vraie Dissolution de notre
Corps, ne commence point à travailler;
car icelle ignorée, tout le reste nous est inutile:
Laquelle il nous est du tout impossible
savoir par les Livres, moins par la
connaissance des Causes naturelles, qui

*ministrer: administrer, gérer.

@

502 O p u s c u l e
est la raison pourquoi notre Science est
appelée Divine, comme dit Alexandre:
Notre Corps (qui est notre Pierre cachée)
ne peut être connu ni vu de nous, si le bon
Dieu ne le nous inspire par son Saint Esprit,
ou apprend par quelque Homme vivant,
sans lequel Corps notre Science est
perdue. Et c'est la Pierre de laquelle parle
Hermès en son quatrième Traité, quand il
dit: Il faut connaître notre divine & précieuse
Pierre, laquelle crie incessamment,
défends-moi, & je t'aiderai; rends-moi
mon droit & je te secourrai. De ce même
Corps caché il parle en son premier Traité,
quand il dit: Le Faucon est toujours
au bout des Montagnes, criant: Je suis le
Blanc du Noir, & le Rouge du Citrin.
Or la raison pourquoi notre Science nous est inutile sans ladite Conjonction,
c'est qu'à la naissance & procréation de notre
Divine Oeuvre, la partie volatile emporte
quant & soi la fixe: & par ainsi nous
ne saurions faire qu'elle fût fixe & permanente
au feu, si nous ne faisions par une
admirable (voire supernaturelle) Conjonction
que le fixe retint le volatil; afin
que lors soit fait ce que tous les Philosophes
commandent, savoir le Volatil fixe,
& le Fixe volatil: Laquelle Conjonction
se doit faire sur l'heure même de sa
naissance, comme dit Haly au Livre de ses

@

de D. Zachaire. 503
Secrets: Celui qui ne trouvera notre Pierre
sur l'heure de sa naissance, ne faut point
qu'il en attende une autre en sa place. Car
celui qui a entrepris notre Divine Oeuvre,
sans connaître l'heure déterminée de la naissance,
n'en rapportera que peine & tourment.
Cette même Conjonction Rasis a appelée
fort proprement les Poids & Régimes
des Philosophes; nous conseillant, que
si nous ne les connaissons très bien, de ne
nous entremettre point à travailler à notre
Divine Oeuvre; disant, Que les Philosophes
n'ont rien tant caché que cela.
Comme de vrai, ils le démontrent assez en
leurs Ecrits. Car si l'un dit que cette divine
Conjonction doit être faite le septième
jour; l'autre dit au quarantième; l'autre
au centième; l'autre au bout de sept mois;
l'autre à neuf, comme Rasis; l'autre au
bout de l'an, comme Rosinus: De sorte
qu'il n'y en a pas deux qui s'accordent;
combien que de vrai il n y ait qu'un seul
terme, voire un seul jour, voire même une
seule heure, en laquelle il faut faire notre
Conjonction pour sa propre Décoction.
Mais pour l'envie qu'ils ont, de la tenir secrète,
ils ont de propos délibéré écrit
les termes différents les uns des autres;
encore qu'ils s'entendent très bien entre
eux, qu'il n'y a qu'un seul terme; sachant
très bien qu'icelui connu, le reste

@

504 O p u s c u l e
n'est qu'Oeuvre de Femmes & Jeu d'Enfants,
comme dit Socrate: Je t'ai montré
la vraie Disposition du Plomb blanchi;
c'est-à-dire la vraie Préparation de notre
Matière qui apparaît noire au commencement
de Plomb, puis est faite blanche
par notre continuelle Décoction: Et si tu
l'as très bien connue, le reste n'est qu'Oeuvre
de Femmes & Jeu d'Enfants: Voulant
dire par cela qu'il n'y a besogne plus aisée,
que la nôtre, après ladite Conjonction,
comme de vrai il est puisqu'il
n'est besoin que de cuire les deux Matières
déjà assemblées, & que pendant icelle
Décoction on est en repos, il est très *
certain qu'on y a grand plaisir; comme
dit Aristote au 2. des Ethiques: Qu'on
a plus de plaisir en se reposant qu'en travaillant.
Et qu'il soit vrai, Rasis, au Livre
des trois Paroles, dit: Que toutes les
Dissolutions, Calcinations, Sublimations,
Déalbations, Rubifications, & toutes autres
Opérations, que les Philosophes ont
écrit être nécessaires, pour parfaire notre
Divine Oeuvre, se font dans le feu sans le
bouger. Pythagoras, en la Tourbe, a écrit
le même, disant: Que tous les Régimes
requis à la perfection de notre Divine Oeuvre,
sont parfaits par la seule Décoction
Barsenne, au même Livre, dit: Qu'il faut
Décuire, Teindre & Calciner notre Divine
Oeuvre,
@

de D. Zachaire. 505
Oeuvre; mais toutes ces Opérations, dit-il,
se font par la seule Décoction.
Toutefois, afin que nos Calomniateurs ne disent que toutes leurs Opérations
ne sont aussi que Décoctions, je veux leur
alléguer d'autres Sentences des anciens
Philosophes, pour leur ôter toutes excuses,
& démontrer comme à l'oeil leurs erreurs
& ignorances.
Alphidius nous témoigne, Que nous n'avons besoin en la Composition de notre
Divine Oeuvre, que d'une seule Matière,
qu'il appelle assez proprement Eau, & d'une
seule Action, c'est la Décoction, laquelle
se fait en un seul Vaisseau, sans jamais y
toucher.
Le Roi Salomon témoigne le même, quand il dit, Qu'à la Faction de notre
Divine Oeuvre, qu'il appelle notre Soufre,
nous n'avons qu'un seul moyen.
Lilium a écrit le même, disant, Que notre Divine Oeuvre est faite dedans un
seul Vaisseau, par un seul moyen, & par
une seule Décoction.
Mahomet déclare assez le semblable disant: Que nous n'avons qu'un seul Moyen,
savoir la Décoction, & un seul Vaisseau,
pour faire notre Divine Oeuvre, tant la
Blanche que la Rouge.
Avicenne a été de même opinion, quand il parle plus proprement que pas un, disant:
Tome II. * V u

@

506 O p u s c u l e
Que toutes les Dispositions, c'est-à-
dire, toutes les Opérations, requises à la
Composition de notre Divine Oeuvre, se font
dans un seul double Vaisseau.
Si donc notre Divine Oeuvre est faite dans un seul double Vaisseau, & par une
seule Décoction, comme de vrai elle est;
il faut que la plupart des Opérateurs d'aujourd'hui
confessent leurs grandes fautes
& erreurs, pour ce que je ne sache en
avoir vu aucun, qui n'eût des trois ou
quatre Fourneaux; tel était qu'en avait
dix & douze; l'un pour distiller; l'autre
pour calciner; l'autre pour dissoudre;
l'autre pour sublimer; accompagnés d'une
infinité de Vaisseaux pour parfaire leurs
Oeuvres. Mais ils y sont encore, & y seront
toujours, s'ils ne corrigent leurs fautes,
avant qu'ils parviennent & la faction
de notre Divine Oeuvre.
Je me tais d'un tas de séparations, qu'ils font, à ce qu'ils disent, des quatre
Eléments; pour ce qu'elle sera plus à mon
propos quand je déclarerai la nature des
quatre Eléments, en déclarant les Termes
de notre Science. Il me suffit pour le présent
d'avoir montré la façon & vrai Moyen
pour connaître, comme à l'oeil, ceux qui
sont éloignés de la vérité de notre Science,
ou ceux qui sont dans le vrai chemin. Car,
comme nous avons montré ci-dessus, &

@

de D. Zachaire. 507
montrerons encore ci-après, il n'y a qu'un
seul Moyen, une seule façon de faire, & ce
dedans un seul Vaisseau (que Raimond
Lulle appelle Himen*) & dedans un seul
Fourneau (que le bon Trévisan appelle
Feu clos, humide, vaporeux, continuel &
digérant) sans jamais y toucher, que notre
Décoction ne soit parfaite. Tant s'en
faut qu'il y faille tant de fatras, ni tant de folles
dépenses qu'on a accoutumé d'y faire.
Je n'ignore point qu'il n'y ait entr'eux quelques-uns qui lisent les Livres; combien
que de vrai ils soient bien Clercs,
(car ils travaillent tous à crédit) qui me
diront, Pourquoi nous taxez-vous ainsi
vu que Géber, en sa Somme, nous apprend
diverses Préparations, tant du Soufre
que de l'Argent-vif, ensemble du Corps
& de l'Esprit. Et Rasis, au Livre du Parfait
Magistère, témoigne que les Corps
& les Esprits sont préparés par divers
Moyens, & en apprend beaucoup de manières.
Mais il ne faut point me peiner
grandement pour leur répondre, leur
ayant déjà répondu, parce que j'ai dit auparavant.
Car telles & semblables Sentences
ont été écrites, pour cacher la vraie
Préparation de notre Divine Oeuvre,
comme nous avons dit au premier Membre
de notre Division. Ce que même Géber
témoigne en sa Somme, au Chap. des
V u ij
*Himem: (latin: Hymem, dieu du mariage).

@

508 O p u s c u l e
différences des Médecines: Il y a, dit-il,
une seule voie parfaite, laquelle nous relève
& soulage de nous peiner à toutes autres
Préparations.

IV. M E M B R E.
Comment la Nature travaille dans les Mines pour faire les Métaux.
A Insi, en continuant notre Division, je déclarerai la façon comment Nature besogne aux concavités de la Terre
dedans les Mines, en la procréation des
Métaux. En quoi l'on connaîtra en quelles
Opérations l'Art se peut ensuivre, &
conséquemment quelle est la vraie Matière,
requise pour les parfaire sur Terre.
Mais parce que c'est le principal Point
de notre Science, comme dit Géber au
commencement de sa Somme, & Avicenne,
qui défend de s'entremettre de la Pratique
d'icelle, si l'on n'a premièrement connu
les vrais Fondements & Matière des
Mines, j'ensuivrai, en la déclaration d'icelle,
les principaux Auteurs & plus expérimentés
en la Pratique des Mines,
comme témoignent leurs Ecrits.
Or est-il tenu pour tout résolu, & plus que certain entre tous les Philosophes,
Que tous Simples, qui sont congelés,

@

de D. Zachaire. 509
par le froid, abondent en leur première
Matière, en humidité aquatique; comme
a écrit Aristote, au quatrième des Météores.
Par quoi, puisque les Métaux étant
fondus, sont congelés par le froid ; il faut
dire qu'ils abondent en leur première Matière
en humidité aquatique. Toutefois,
Albert le Grand (qui a de plus près enquis
les Causes en la procréation des Métaux,
que tout autre) montre très bien
que cette humidité aquatique, n'est point
l'humidité commune, que nous voyons
en l'Eau, & en autres Simples. Car l'expérience
nous montre qu'elle est réduite
& convertie en fumée par la violence du
feu. Mais il est ainsi que les Métaux, étant
fondus, ne sont point convertis en fumée,
il faut donc dire que leur Humidité est
mêlée avec quelqu'autre Matière qui les
retient sur le feu, & qui garde qu'ils ne
soient convertis en fumée par la violence
d'icelui. Or il n'y a Matière, qui résiste
plus au feu que l'Humidité visqueuse,
quand elle est mêlée avec la partie terrestre
& subtile; comme témoigne Bonus,
Philosophe Italien, & ainsi que l'expérience
nous le certifie. Par quoi donc il
faut dire que l'Humidité, qui est aux Métaux,
est telle.
Mais pour ce que nous voyons qu'il y a des Humidités en iceux, qui sont consumées
par le feu, sans que pour cela ils
V u iij
@

510 O p u s c u l e
soient consumés; comme l'expérience nous
montre en leurs purgations: Il nous faut
nécessairement confesser, avec les principaux
Auteurs de notre Science, Qu'en
la composition des Métaux il y entre deux
façons d'Humidités visqueuses; l'une au-
dehors, qu'ils appellent extrinsèque, & l'autre
au-dedans, qu'ils appellent intrinsèque.
Et pour ce que la première est grossière,
& n'est point bien & parfaitement mêlée
avec sa Matière terrestre & subtile, elle
est facilement arse* & consumée par le feu.
Mais la seconde est grandement subtile,
& tellement mêlée avec sa partie terrestre,
que toutes deux ensemble ne font
qu'une simple Matière; laquelle ne peut
être en partie consumée par le feu, qu'elle
ne le soit du tout entièrement. Et d'icelle
est procréé & fait le Vif-argent que nous
voyons communément. Ce que ses effets
montrent par expérience (comme a très
bien dit Arnaud de Villeneuve,) laquelle
nous certifie que les deux susdites Matières
sont conjointes parfaitement en lui. Car, ou
le Terrestre retient l'Humidité avec soi, ou
l'Humidité l'emporte, ainsi que dit Albert le
Grand lequel en cherchant les Causes des
Compositions Métalliques, a très bien connu,
que la Cause pourquoi l'Argent-vif est
toujours remuant, c'est pour ce que l'Humidité,
surdomine sur la Partie terrestre;

*arse: brûlée.

@

de D. Zachaire. 511
comme par même raison (savoir par la
mixtion indicible, & univoque) le Terrestre,
dominant sur l'Humide, est cause
que l'Argent-vif ne mouille point ce qu'il
touche, ni le bois sur quoi il est mis.
Par ceci donc, il nous est montré assez évidemment, que la Sentence d'Albert le
Grand est fort véritable, quand il dit
en son Livre des simples Métalliques:
Que la première Matière des Métaux,
c'est l'Humidité visqueuse, incombustible
& grandement subtile, mêlée par une mixtion
forte & admirable, avec la partie terrestre
& subtile, dedans les Cavernes des
Terres Minérales. Ce qui ne contrarie en
rien à ce que Géber a écrit dans sa Somme,
disant: Que l'Argent-vif est la vraie
Matière des Métaux. Car Nature, qui n'est
jamais oisive, a procréé l'Argent-vif de
cette Matière. Ce qui est la cause que Bonus
a dit très bien: Qu'il est la plus prochaine
Matière des Métaux; mais que la
première & principale, c'est ladite Humidité
visqueuse, mêlée avec sa partie terrestre
& subtile, comme dit Albert. Géber a
très bien déclaré le même, quand il a dit
à la Définition qu'il baille de l'Argent vif
en sa Somme. C'est, dit-il, une Humidité
visqueuse, qui a été épaissie, par l'aide de
sa partie terrestre, qui entre en sa Composition.
V u iiij
@

512 O p u s c u l e
Or, à présent nous faut considérer bien subtilement la façon comment Nature procède
à la procréation de toutes choses,
en lesquelles elle a mêlé une propre Matière,
que les Philosophes appellent Agent,
pour ce qu'elle ne se produit point soi-même,
comme dit Aristote; c'est-à-dire,
ne montre point ses effets. Par quoi Nature
en la procréation des Métaux, après
avoir créé leur Matière, savoir l'Argent-
vif; elle, qui est toute savante, lui adjoint
son propre Agent, à savoir une façon
de Terre minérale, qui est comme la
crème & graisse d'icelle, décuite & épaissie
par la chaleur, qui est dans la Caverne
des Mines, par longue Décoction, laquelle
Terre nous appelons communément
Soufre; lequel est en même degré, en
faisant comparaison de lui à l'Argent-vif,
comme le Caillé, en le comparant au Lait;
l'Homme, en le comparant à la Femme,
& l'Agent, en le comparant à la Matière
sujette. Lequel Soufre, les Philosophes
ont dit être en deux sortes; l'un est facile
à fondre de sa propre nature, & l'autre
est tant seulement congelé & non fusible.
Par quoi, afin que Nature montrât sa puissance & force de l'Agent; à savoir,
du Soufre, en la Matière à laquelle il est
conjoint; elle a fait par une admirable

@

de D. Zachaire. 513
Composition, que les Métaux fussent congelés
par l'action du Soufre fusible; afin
qu'ils fussent fondants: Comme elle a composé
les autres simples Métallions* par l'action
non fusible, afin qu'ils ne fussent pas
fondants; comme la Magnésie, les Marcassites,
& autres semblables. Mais pour ce
que l'Agent ne peut être aucunement partie
matérielle du Composé, comme dit
Aristote, Nature en besognant sous terre
à la procréation des Métaux, après avoir
mêlé ledit Soufre avec l'Argent-vif, par
une Composition indicible, elle en fait
& procrée le principal Métal, savoir l'Or,
en séparant d'icelui (par une parfaite Décoction)
son Agent, savoir le Soufre:
Qui est la cause pourquoi l'Or est plus
parfait que tous les autres Métaux, pour
ce que c'est la principale & dernière intention
de Nature en leur procréation;
ainsi que l'expérience nous certifie, quand
elle ne la transmue en meilleur. Et c'est
la raison pourquoi l'Argent-vif se mêle
mieux & plus aisément avec l'Or qu'avec
tout autre Métal: pour ce que ce n'est
rien qu'Argent-vif, décuit par son propre
Soufre, & du tout séparé d'icelui par
ladite Décoction. Or, tout ainsi que la
séparation du Soufre est cause de la perfection
de l'Or; de même aussi, à cause
qu'il en demeure aux autres Métaux, ils

*Métallions: demi-métaux?.

@

514 O p u s c u l e
sont dits imparfaits. Et voilà la cause pourquoi
l'Argent est moins parfait que l'Or;
& le Cuivre plus imparfait que l'Argent;
à savoir, par faute de Décoction; car par
elle seule, leur Agent (savoir le Soufre)
en est séparé.
En quoi est déclaré le plus grand & principal Secret de notre Science: Car
puisqu'il faut qu'il ensuive Nature en ses
Opérations, il est nécessaire qu'avant que
parfaire notre divine Oeuvre, nous en se
parions son Agent, savoir le Soufre; ce
que tous les Philosophes ont caché en
leurs Ecrits, nous renvoyant aux Opérations
de Nature, lesquelles ne semble
avoir assez déclaré.
Mais afin que l'on connaisse parfaitement en quoi notre Science peut ensuivre
les Opérations de Nature, il nous convient
déclarer la façon principale, & plus
coutumière, dont elle use en la perfection
des Métaux. Nous avons déjà dit, Que
la perfection ou imperfection des Métaux
est causée par sa privation ou mixtion de
leur Agent, savoir du Soufre & avons
montré la première façon de laquelle Nature
use en composant le principal, & plus
parfait de tous, qui est l'Or. Mais, elle
a usé d'une autre, qui semble être diverse
de la première, combien que de vrai soient
toutes unes, si l'on considère la fin & vraie

@

de D. Zachaire. 515
intention de Nature; laquelle n'est autre
que purger & nettoyer les Métaux de leur
Soufre. Car ce qu'elle fait en la première
façon, avec une parfaite Décoction, elle
le fait en la seconde, par une continuelle
& longue Digestion, digérant & purifiant
les Métaux imparfaits peu à peu, tant
qu'ils soient réduits en Or. Qu'il soit vrai,
l'expérience nous montre qu'aux Mines
de l'Argent, l'on trouve ordinairement du
Plomb, & en aucunes l'on trouve les deux
tellement mêlés ensemble, que ceux qui
sont experts au fait des Mines, disent
(après avoir découvert l'Argent, qui apparaît
presqu'imparfait par faute de Digestion)
qu'il les faut laisser ainsi, & refermer
la Mine, afin que rien de la Matière
subtile n'évaporât, par trente ou quarante
ans, & que par ce moyen le tout sera
parfait. Comme récite Albert le Grand
avoir été fait en son temps au Royaume
d'Esclavonie. Et moi j'ai ouï affermer le
même à un Maître qui était grandement
expert au fait des Mines. (1)


(1) BARBA, Directeur ser une d'Argent, il la fit
Général des Mines du Pé- remplir de ses Décombres
rou, sous Charles-Quint, & que vingt ans après, repassant
rapporte dans un Traité dans le même endroit,
qu'il a composé sur la ma- il reconnut que cette
nière de travailler les Mi- Mine recomblée, était
nes, qu'en ayant fait épui- presque aussi abondante que
@

516 O p u s c u l e
C'est donc en cette seconde façon, que Nature tient pour parfaire les Métaux,
que notre Art l'ensuit en ses Opérations;
à savoir, en parfaisant les Métaux imparfaits
par la privation de leur Soufre,
lequel en est séparé par la Projection que
nous faisons de cette divine Oeuvre sur
iceux, quand ils sont fondus & les parfait
en fin Or, par sa parfaite & exubérante
Décoction, qu'elle a acquise par
l'administration de notre Art.
Et tout ainsi que les diverses façons de quoi Nature use à la purification des Métaux,
ne font point que nous trouvions
diverses façons d'Or, (j'entends en perfection;)
Aussi la diverse façon de quoi
nous usons pour les faire sur terre, (qui
est toute autre & différente des Opérations
de Nature) ne fait point que notre Or &
le Minéral soient en rien différents; attendu
mêmement que nous usons de même
Matière qu'elle use sous terre dedans les
Mines. Ce que confirme Aristote au 9 de
sa Métaphysique, disant: Quand l'Agent
& la Matière sont semblables, les Opérations
sont toujours semblables, encore que


quand il l'avait fait ouvrir me Mine étaient chargés
la première fois, & qu'il de Parties Mercurielles & Sulfureuses,
l'avait fait travailler de que la Nature avait
nouveau avec grand pro- achevé de conduire à la
fit. Ce qui démontre que perfection de l'Argent.
les Décombres de cette mê-
@

de D. Zachaire. 517
les Moyens, pour les faire, soient divers. Car
les Moyens & la Matière sont deux choses.
Pour ce que si la Matière est une & du
tout semblable, toutes les Opérations,
qui semblent au commencement contraires,
font enfin un même effet, comme témoigne
le même Philosophe.
Or, qu'il soit vrai que notre Matière de laquelle nous usions pour parfaire les
Métaux sur terre, soit du tout semblable
à celle de quoi Nature use sous terre
pour la procréation des Métaux, Géber
en sa Somme dit: Que notre Science ensuit
Nature au plus près qu'il lui est possible.
Le même dit Hermès, Pythagoras, Senior,
& plusieurs autres. Puis donc qu'elle
ensuit Nature, il faut nécessairement confesser
qu'elle use de semblable Matière;
laquelle ne peut être qu'une seule & même
en notre Science: Tout ainsi que nous
avons assez montré ci-dessus, Qu'il n'y a
qu'une seule Matière en Nature, laquelle
Matière nous avons appelée Argent vif
non pas en tant qu'il est seul, mais quand
il est mêlé avec son propre Agent, qui
est son vrai Soufre.
Cette même Matière donc que les Philosophes ont appelée Argent-vif animé,
sera la vraie Matière de notre Science,
pour parfaire notre Divine Oeuvre; vu
qu'icelle même, sans autre, est la vraie

@

518 O p u s c u l e
Matière de laquelle Nature use aux concavités
de la terre, & dedans les Mines,
en la procréation des Métaux; comme
nous avons assez montré ci-devant.
Or la raison pourquoi ils l'ont appelée
Argent-vif animé, c'est pour montrer la
différence qui est entre lui & l'Argent-
vif commun, qui est demeuré tel, pour ce
que Nature ne lui a pas adjoint son Agent
propre. Tant s'en faut donc que l'Argent-
vif commun, ni le Soufre commun soient
la vraie Matière des Métaux, comme plusieurs
ont faussement estimé. Et qu'il soit
vrai, l'expérience nous témoigne que jamais
on n'a trouvé l'Argent-vif commun,
ni le Soufre commun mêlés ensemble dedans
les Mines. Comment donc seraient-
ils la vraie Matière des Métaux aux concaves
de la Terre, & par conséquent de
notre Science? Ainsi que témoigne Géber
en sa Somme, quand il parle des Principes
d'icelle. Lequel en un autre lieu dit
très bien: Que notre Argent-vif n'est autre
chose qu'une Eau visqueuse, épaissie par
l'action de son Soufre Métallique.
C'est notre vraie Matière, laquelle Nature a préparée à notre Art, (comme dit
Valerandus Sylvensis) & l'a réduite en
une Espèce certaine, aux vrais Philosophes
connue, sans la transmuer davantage de
soi-même. Tant s'en faut donc que toutes

@

de D. Zachaire. 519
les Matières, que nous pourrions mêler
ensemble, fussent-elles Métalliques ou
non, soient la vraie Matière de notre
Science, attendu que Nature nous l'a déjà
préparée: De sorte qu'il ne nous resté
que deux choses, à savoir, purifier ladite
Matière, & la parfaire & conjoindre
par sa propre Décoction. C'est de cette
Matière que Rasis a écrit au Livre des
Préceptes: Notre Mercure, dit-il, est le
vrai Fondement de notre Science, duquel
seul on tire & extrait les vraies Teintures
des Métaux. Alphidius a déclaré le même,
quand il dit: Regarde bien, mon Enfant,
car toute l'Oeuvre des Savants Philosophes
consiste au seul Argent-vif, qui est
la raison pourquoi Hermès nous commande
garder très bien ce Mercure, lequel il
appelle coagulé & caché dedans les Cabinets
dorés. De ce même Mercure a parlé
Géber, où il dit, Liv. 2. Part. I. Chap.
7. Loué soit le Dieu très haut, qui a créé
cet Argent vif, & lui a donné telle puissance,
qu'il n'y en a point d'autre qui lui
soit semblable, pour parfaire le vrai Magistère
de notre Science. Bref, il n'y a Auteur
savant, qui ait écrit, qui ne soit de
cette opinion.
Mais je sais bien que les Opérateurs du jourd'hui me taxeront, disant: Comment
est-ce que j'ose reprendre tant de

@

520 O p u s c u l e
savants Personnages, qui nous ont précédés,
lesquels nous ont laissé par écrit,
non pas la Théorique seulement de notre
Science, mais la pratique d'icelle? En laquelle
ils nous apprennent de sublimer
l'Argent-vif, qu'ils appellent Mercure,
avec du Vitriol & du Sel; puis montrent
comme il le faut revivifier avec de l'eau
chaude, afin de le mêler avec de l'Or,
qu'ils appellent Sol, & par ce moyen le
dissoudre pour le fixer; afin de parfaire
par ce moyen notre divine Oeuvre: Comme
a écrit Arnaud de Villeneuve en son grand
Rosaire, & Raimond Lulle en son Testament.
Mais afin que je les contente, leur déclarant leur ignorance, je ne veux qu'ensuivre
les mêmes Auteurs qu'ils m'allèguent,
les Ecrits desquels nous témoignent
que toutes ces diverses Opérations, Distillations,
Séparations d'Eléments, Réductions
& autres semblables, n'ont été écrites
par eux, que pour cacher & envelopper
là-dessous la vraie Pratique de notre
Science. Et qu'il soit vrai, après qu'Arnaud
de Villeneuve nous a appris toutes
ces diverses Opérations en son dit Rosaire,
Au dernier Chapitre qui est le 32. il
dit à la fin en Récapitulation: Nous avons
montré la vraie Pratique & vrai Moyen
pour parfaire notre Divine Oeuvre; mais
en
@

de D. Zachaire. 521
en paroles fort courtes, lesquelles sont assez
prolixes pour ceux qui les entendront. Tant
s'en faut donc, qu'en parlant de tant de
diverses & longues Opérations, il ait toujours
entendu parler de la vraie Préparation
& Pratique de cette Divine Oeuvre.
Le même nous témoigne la fin du Codicille
de Raimond Lulle, quand il répond à
ceux qui lui voudraient demander pourquoi
il a écrit l'Art, puisqu'il a témoigné
un peu auparavant, Qu'il ne se faut point
attendre de parvenir à la vraie connaissance
d'icelui, par la lecture des Livres:
Pour que, dit-il, le Lecteur fidèle soit introduit
& habilité en la vraie connaissance
de notre Divine Oeuvre; la Préparation
de laquelle nous n'avons jamais déclarée
au vrai. Tant s'en faut donc que les grandes
& diverses Préparations, qu'il a enseignées
en ses Livres, soient la seule &
unique Pratique, qui est requise pour parfaire
notre Divine Oeuvre.
Il y en aura d'autres, qui seront plus savants, & me reprendront volontiers, disant:
Pourquoi j'ai écrit que notre Divine
Oeuvre est faite d'une seule Matière,
à savoir du seul Vif-Argent animé, vu
que Géber en sa Somme, au Chapitre de
la Coagulation du Mercure, dit, Qu'elle
est extraite des Corps Métalliques préparés
avec leur Arsenic. Rosinus au contraire
Tome II. * X x

@

522 O p u s c u l e
dit: Que c'est le vrai Soufre incombustible
auquel notre Divine Oeuvre est faite. Salomon,
fils de David, témoigne le même,
quand il dit: Dieu a préféré à toutes
les choses qui sont sous le Ciel notre vrai
Soufre. Pythagoras, en la Tourbe des Philosophes,
a écrit, Que notre Divine Oeuvre
est parfaite quand les Soufres se conjoigne,
l'un avec l'autre. Par ainsi elle est
faite de Soufre, & non d'Argent-vif: animé
seulement.
Mais pour leur bien répondre & contenter leurs Esprits dévoyés de la vraie
voie; il faut leur ramentevoir* ce que nous
avons déclaré ci-devant, parlant de la Matière
des Métaux, où nous avons montré
comment Nature à adjoint l'Agent propre
à l'Argent-vif dedans les Mines.

V. M E M B R E.
Divers noms de l'Oeuvre, de la Matière, & quelle elle est.
O R, pour ce que notre Divine Oeuvre n'a point de nom propre, les uns lui ont donné un nom, les autres un autre;
tellement que Lilium a très bien écrit: Que
notre Divine Oeuvre a autant de noms
comme il y a de choses au Monde: Voulant
dire par là qu'elle a des noms infinis.

*ramentevoir: se souvenir, se rappeler.

@

de D. Zachaire. 523
Car combien qu'elle soit toujours une même,
faite d'une seule Matière; toutefois;
les Philosophes lui ont donné divers &
variables noms, selon la diversité des Couleurs
qui apparaissent en la Décoction
d'icelle.
Ainsi, ceux qui l'ont appelée Argent- vif animé, comme nous, ont considéré
que notre première Matière, que les anciens
Philosophes ont appelée Cahos, participe
à son commencement, & est vraiment
du tout semblable à la nature & matière
de l'Argent vif, duquel Nature compose
& parfait les Métaux aux concavités de
la Terre; comme nous avons assez montré
ci-dessus.
De même, ceux qui ont appelé notre Divine Oeuvre Pierre Philosophale (qui
est le nom aujourd'hui le plus reçu de
tous) ont eu égard à la fin de la Décoction
de notre Matière; pour ce qu'enfin elle
est fixe, & ne s'envole point du feu;
Pour raison qu'ils ont ce terme commun
entr'eux, d'appeler Pierre, toutes choses
qui ne se sont évaporées ni sublimées
au feu.
D'autres ont inventé plusieurs autres noms, (les causant sur diverses raisons)
lesquels seraient longues à réciter, comme
dit Malvescindus: Si nous appelons notre
Matière Spirituelle, il est vrai: Si nous la
X x ij
@

524 O p u s c u l e
disons Corporelle, ne mentons point: Si
nous l'appelons Céleste, c'est son vrai nom:
Si nous l'appelons Terrestre, nous parlons
fort proprement. Déclarant assez par cela,
que la variété des noms, que ceux qui
nous ont précédés, ont donné à notre Divine
Oeuvre, a été causée par diverses
raisons, fondées sur la diversité des Couleurs
& autres Opérations, qui apparaissent
à sa Décoction.
Ainsi; ceux qui l'ont appelée Soufre (comme témoignent les autorités qu'on
pourrait amener contre moi) ont regardé
à la dernière Décoction, en laquelle notre
Matière est fixe. Laquelle, tout ainsi
qu'au commencement, montrait la vraie
apparence d'Argent-vif; pour ce qu'elle
était volatile; ainsi, enfin, est elle dite
fixe. Et lors ce qui était au-dedans inconnu
(savoir les Parties fixes, que nous
appelons Soufre) est fait manifeste par
la continuelle & dernière Décoction, en
laquelle il domine le volatil. Qui est la
raison pourquoi notre Matière n'est plus
appelée volatile; (j'entends de ceux qui
considèrent la dernière Décoction) mais
Soufre fixe, comme dit Arnaud de Villeneuve
en son grand Rosaire, quand il a
parlé de la dernière Décoction de notre
Divine Oeuvre: C'est, dit-il, le vrai Soufre
rouge, par lequel l'Argent-vif peut être
parfait en fin Or.

@

de D. Zachaire. 525
Par ainsi, nous pouvons justement & au vrai résoudre: Que la Matière de laquelle
nous composons notre Divine Oeuvre,
n'est qu'une seule, du tout semblable à la
Matière, de laquelle Nature use sous terre
dedans les Mines, en la procréation des
Métaux, nonobstant les autorités que nous
avons amenées ci-dessus au contraire, &
toutes autres semblables. Car, comme dit
Aristote, (& même l'expérience nous témoigne)
la diversité des noms ne fait
point la chose diverse.

VI. M E M B R E.
Déclaration les principaux Termes de la Science.
P Our mettre fin à notre Division, il nous reste déclarer les Termes de notre
Science. J'entends déclarer; c'est-à-dire,
conférer les Sentences des bons & principaux
Auteurs, qui nous ont précédés.
Lesquels usent entre autres de quatre Termes,
en parlant de la Composition de notre
Divine Oeuvre; savoir de Quatre
Eléments, du parfait Levain, du vrai Venin,
& du parfait Coagulé, qu'ils ont autrement
appelé Le Mâle, le comparant
aux Femelles, comme ils comparent leurs
Caillé ou Coagulé au simple Lait.

@

526 O p u s c u l e
Afin donc de bien déclarer qu'est-ce qu'ils entendent par quatre Eléments, il
nous faut savoir ce que tous les Philosophes
Naturels ont déclaré touchant la
première Matière, qu'ils appellent Cahos
en laquelle ils ont dit que tous les quatre
Eléments étaient confus; mais par leur
contrariété, chacun en démontrant ses actions,
se nous est manifesté. Qui est la
raison pourquoi Alexandre a écrit en son
Epître: Que tout ce qui se démontre à
nos Anciens être de qualité chaude, ils l'ont
appelé Feu. Ce qui était sec & coagulé,
Terre: Ce qui était humide & labile, Eau:
Et ce qui était froid & subtil-venteux, ils
l'ont appelé Air. Desquels les deux sont
enclos dans les deux autres, comme dit
Rasis au Livre des Préceptes: Tous Composés
sont faits des quatre Eléments, les deux
cachés dans les deux autres apparents: savoir,
l'Air au-dedans de l'Eau, & le Feu
au-dedans de la Terre, comme nous avons
dit ci-devant. Toutefois pour ce que les
deux enclos, savoir l'Air & le Feu, ne
peuvent montrer leurs actions sans les autres
deux; ils les ont appelés les deux Eléments
débiles, & les autres deux les forts: Ce qui est la cause pourquoi ils disent que
les composés sont parfaits, quand l'humide
& le Sec (savoir l'Eau & la Terre)
sont conjoints également par l'aide de Nature,

@

de D. Zachaire. 527
avec le froid & le chaud; c'est-à-dire
avec l'Air & le Feu. Ce qui se fait par la
conversion de l'un en l'autre. Par quoi Alexandre,
au Livre de ses Secrets, dit: Si
tu convertis les Eléments l'un en l'autre, tu
trouveras ce que tu cherches. Laquelle Sentence
il nous faut bien déclarer, pour ce
qu'icelle bien entendue, nous montre comme
au doigt la vraie Matière & parfaite
Pratique de notre Science.
Mais pour le bien entendre, il nous faut parler un peu plus proprement des quatre
Eléments, & de la nature d'iceux, en tant
qu'ils sont nécessaires en la Composition
de notre Divine Oeuvre. Hermès quand
il en parle, dit: Que de notre Terre sont
créés tous les autres Eléments. Au contraire,
Alphidius dit: Que l'Eau est le principal
Elément, de laquelle tous les autres Eléments,
requis à la Composition de notre Divine
Oeuvre sont créés. En quoi il n'y a
point de contradiction, comme il semble,
pour ce qu'au commencement de la procréation
de notre Divine Oeuvre, il n'apparaît
rien qu'Eau, laquelle les Philosophes
ont appelé Eau Mercuriale. Et d'icelle
est procréée la Terre, lorsqu'elle est
épaissie par la Conjonction & Décoction
supernaturelle, sans laquelle elle nous est
inutile. Hermès donc a fort bien dit, Que
de la Terre sortent les autres Eléments,

@

528 O p u s c u l e
pour ce qu'en la seconde Opération, elle
seule montre ses qualités, comme l'Eau
les montrait au commencement. Ce qui
a fait écrire à Alphidius, à Valerandus,
& aux autres, Qu'elle était le principal
Elément en la Composition de notre Divine
Oeuvre. Et ce sont ces deux Eléments,
que les Philosophes ont commandé
connaître avant s'entremettre de travailler,
comme dit Rasis au Livre des
Lumières; Avant, dit-il, que commencer,
il faut bien connaître la nature & qualité
de l'Eau & de la Terre, pour ce qu'en ces
deux sont compris les quatre Eléments: Autrement
le Volatil emportera le Fixe; &
par ainsi notre Science nous sera inutile.
Qui est la raison pourquoi il nous est
commandé convertir les quatre Eléments,
afin que notre Divine Oeuvre soit bien
qualifiée & finalement faite fixe, pour pouvoir
résister à toute violence de Feu, corruption
de l'Air, rouillure de la Terre,
gâtement* & pourriture de l'Eau, ni plus
ni moins que l'Or minéral, pour raison de
sa grande perfection.
Laquelle Conversion d'Eléments n'est autre chose, comme dit Raimond Lulle,
Que faire la Terre, qui est fixe, volatile
& l'Eau, qui est humide & volatile, la
faire sèche & fixe. Ce qui se fait par notre
continuelle Décoction dedans notre Vaisseau,
seau,
*gâtement: dégradation.

@

de D. Zachaire. 529
sans jamais l'ouvrir, de peur que
nos Eléments ne soient gâtés, & qu'ils ne
s'envolent en fumée. Cela même témoignent
les Ecrits de Rasis & d'autres divers Philosophes,
quand ils disent, Que la vraie Séparation
& Conjonction des quatre Eléments
fait dedans notre Vaisseau, sans y toucher
des mains & des pieds: Pour ce, disent-
ils, que notre Pierre se Dissout, se Coagule,
se Lave, se Purge, se Blanchit, &
Rougit soi-même, sans y mêler chose quelconque
d'étrange. Arnaud de Villeneuve
est de cette même opinion en son grand
Rosaire, où il dit en peu de paroles: Il
ne faut se peiner à tuer l'Eau; c'est-à-dire
la fixer, car si elle est morte, tous les autres
Eléments sont tuez, c'est-à-dire fixés.
Tant s'en faut que la fausse & sophistique
Séparation, que font les Opérateurs
du jourd'hui des quatre Eléments, comme
ils disent, soit bien fondée sur ces Ecrits;
moins sur les Sentences de tous les Philosophes,
qui défendent nommément de ne
gâter point les Simples en leur préparation;
pour ce, disent-ils, Qu'il est impossible
à l'Art bailler les premières Formes.
Or est-il tout résolu que les quatre Eléments
ne pourraient être composés, sans
les détruire. Par quoi il n'est besoin user
de cette sophistique & fausse Séparation
d'Eléments, pour la Composition de notre
Tome II. * Y y
@

530 O p u s c u l e
Divine Oeuvre. Et qu'il soit vrai que telle
Séparation soit fausse, il a été assez
prouvé ci-devant, que les deux Eléments
sont enclos dedans les deux autres. Tant
s'en faut donc que nous puissions connaître
la parfaite Séparation d'iceux, moins
leur vraie & due Conjonction. Et puis
l'expérience nous montre, comme a très *
bien écrit Valerandus: Que les Eléments,
qu'ils disent avoir séparés, ne participent
en rien de la Nature des vrais Eléments;
témoin leur Huile, qu'ils appellent Air,
lequel mouille tout ce qu'il touche, contre le
vrai naturel de l'Air. Par quoi il me suffit
avoir montré ceci de la nature & qualité
des Eléments, & Conversion d'iceux, qui
est requise en notre Science, pour découvrir
l'ignorance des Opérateurs d'aujourd'hui,
& introduire les vrais Enfants de la
Science à la connaissance d'iceux.
Continuant donc notre dernière Division, nous déclarerons qu'est-ce que les
Philosophes ont entendu par ce terme Levain
ou Ferment: Disant, qu'ils l'ont pris
en deux significations; en usant de la première,
quand ils comparent notre Divine
Oeuvre aux Métaux. Pour ce que tout
ainsi qu'un peu de Levain énaigrit*, &
convertit beaucoup de pâte à sa nature;
ainsi notre Divine Oeuvre convertit les
Métaux à sa nature, & pour ce qu'elle est

*énaigrit: rend aigre.

@

de D. Zachaire. 531
Or, elle les convertit en Or. Mais parce
qu'ils n'en ont guères usé en cette signification
(car il n'y a point de difficulté)
nous parlerons de la seconde, en laquelle
gît toute la difficulté de notre Science.
Car ils entendent, par ce terme, Levain,
le vrai Corps & vraie Matière, qui parfait
notre Divine Oeuvre; lequel est inconnu
aux yeux, mais le faut connaître
d'entendement. Car au commencement
notre Matière apparaît volatile (comme
nous avons assez déclaré ci-devant) laquelle
il nous faut conjoindre avec son
propre Corps, afin que par ce moyen il
retienne l'Ame, laquelle par le moyen de
cette Conjonction (faite moyennant l'Esprit)
montre ses divines Opérations en notre
Divine Oeuvre. Comme est écrit en la
Tourbe des Philosophes, où il en dit, Que
le Corps a plus grande force que ses deux Frères,
qu'ils appellent Esprit & Ame: Non
pas qu'ils l'entendent, ainsi qu'a déclaré
Aristote & les autres Philosophes, (ce
qui est grandement notable): Mais ils
appellent Corps tout simple qui de son propre
naturel peut soutenir le feu, sans aucune
diminution; qu'ils appellent autrement
Fixe. Et ont appelé Ame, tout simple
qui est volatil de soi, ayant puissance
d'emporter quant & soi le Corps de dessus
le feu; qu'ils l'appellent autrement Volatil.
Y y ij
@

532 O p u s c u l e
Appelant Esprit, celui qui a la puissance
de retenir le Corps & l'Ame & les
Conjoindre tellement ensemble, qu'ils ne
puissent être séparés, soient-ils faits parfaits
ou imparfaits. Combien que de vrai,
en notre Divine Oeuvre, n'entre rien de
nouveau au commencement (j'entends après
sa première Préparation,) ni au milieu,
moins à la fin. Mais les Philosophes, selon
divers respects & diverses considérations,
ont appelé une même chose Corps,
Ame & Esprit, comme nous avons assez
déclaré ci-devant.
Ainsi, quant au commencement notre Matière était volatile, ils l'ont appelée
Ame, pour ce qu'elle emportait quant &
soi le Corps. Mais quand ce qui était Caché,
a été fait Manifeste en notre Décoction;
lors le Corps a démontré ses
forces par le moyen de l'Esprit; c'est-à-
dire, a retenu l'Ame; & la réduisant à sa
propre nature (qui est d'être faite Or) l'a
fait Fixe par sa puissance, étant aidée par
notre Art.
En quoi est déclarée la vraie interprétation de ce que Hermès a écrit: Que nulle
Teinture ne se fait sans la Pierre rouge.
Car, comme dit Rosinus: Notre vrai Soleil
apparaît blanc & imparfait en notre
Décoction, & est parfait en la Couleur
rouge. Et c'est le Levain, duquel a parlé

@

de D. Zachaire. 533
Arnaud de Villeneuve en son Grand Rosaire,
lequel se montre en ces deux Couleurs,
sans jamais y toucher ni mêler rien dans
notre Matière, comme l'on pourrait penser
par ses Ecrits. Qu'il soit vrai, Anaxagoras
dit: Que leur Soleil est rouge & ardent,
lequel est conjoint avec l'Ame qui
est blanche, & de la nature de la Lune,
par le moyen de l'Esprit. Combien que de
vrai le tout ne soit qu'Argent-vif des Philosophes.
Cela même déclare Morien, disant:
Qu'il n'est possible parvenir à la perfection
de notre Science, jusqu'à ce que la
Lune soit conjointe avec le Soleil, sans lequel
notre Science nous est inutile; comme
dit Hermès, & tous les Philosophes. Par
ainsi donc il appert, comme il faut entendre
ce que dit Rasis, au Livre des Lumières:
Le Serviteur rouge a épousé la Femme
blanche, à la fin de la perfection de
notre Divine Oeuvre. Ensemble ce que dit
Lilium: Que la vraie union du Corps &
de l'Ame est faite en la Couleur blanche
& rouge par un Moyen. Ce qui se fait en
certain temps par l'aide de notre Décoction,
laquelle il faut gouverner tellement
que notre Matière n'en soit point gâtée;
parce qu'ainsi qu'il est écrit en la Tourbe:
Le profit & le dommage de notre Divine
Oeuvre provient de l'administration du feu.
Par quoi je conseillerai, avec Rasis, que Y y iij
@

534 O p u s c u l e
personne ne s'entremette de pratiquer en
notre Science, que premièrement il ne
connaisse tous & chacun les Régimes du
feu, qui sont requis à la Composition de
notre divine Oeuvre, pour ce qu'ils sont
grandement divers: Autrement le tiers Terme,
qu'ils appellent le Venin, lui sera appliqué.
Ce qui advient en la seconde Opération,
comme nous avons dit ci-devant.
Non pas que pour cela il faille mettre aucune
chose venimeuse en notre Matière,
moins de la Thériaque, ni autre chose
étrange, comme aucuns ont pensé, s'arrêtant
à l'apparence de la lettre: Mais faut
être soigneux & vigilants pour ne perdre
point la propre heure de la naissance de
notre Eau Mercuriale, afin de lui conjoindre
son propre Corps, que nous avons
ci-devant appelé Levain, & maintenant
l'appelons Venin, pour deux raisons:
L'une, quant à nous, pour ce que tout
ainsi que le Venin n'apporte rien au Corps
humain que dommage; ainsi, si nous faillons
à le conjoindre à son heure déterminée,
ne nous apporte que dommage; comme
nous avons déclaré ci-dessus. Par même
ou semblable raison il est dit Venin,
quant à notre Mercure, que nous appelons
Eau mercuriale, pour ce qu'il le tue
& fixe. En quoi il est déclaré la vraie interprétation
de ce qu'Hamec a écrit, disant:

@

de D. Zachaire. 535
Quand notre Matière est parvenue à
son terme, elle est conjointe avec son Venin,
mortifère, Ensemble de ce que dit Rosinus:
Que ce Venin est de grand prix; Haly,
Morien, & tous les autres ont témoigné
le semblable. Et quant à ce qu'ils
l'appellent Thériaque, c'est par même comparaison,
comme dit le même Morien; car
ce que la Thériaque fait au Corps humain,
notre Thériaque le fait au Corps
des Métaux. Combien que ce qu'ils en
ont écrit se puisse adapter à la Conjonction
du parfait Levain, quand elle est faite
sur l'heure déterminée; pour ce que par
icelle notre divine Oeuvre est parfaite.
Telles & semblables autorités donc se doivent
entendre selon le sens allégorique, &
non pas selon l'apparence de la lettre, comme
plusieurs ont faussement estimé.
Semblable est l'interprétation du dernier Terme, qui est le plus usité de tous, & le plus
mal entendu. Car la plupart l'entendent de
notre divine Oeuvre, quand elle est parfaite.
Disant, que tout ainsi qu'un peu de
Caillé ou Coagulé congèle beaucoup de
Lait, ainsi un peu de notre Matière jetée
sur l'Argent vif, le congèle & le réduit
à sa propre nature. Mais c'est s'éloigner
grandement de la vérité. Car ils
concluent par-là que notre Matière ne
pourrait être comparée aux Métaux,
Y y iiij
@

536 O p u s c u l e
pour ce qu'ils sont déjà congelés. Par quoi
il faut entendre que quand notre Mercure
apparaît simple, il est labile, lequel les
Philosophes ont appelle Lait, appelant
son Caillé ou Coagulé, ce que nous avons
ci-dessus appelé Levain, Venin, & Thériaque.
Pour ce que tout ainsi que le Caillé
n'est en rien différent du Lait, que d'un
peu de Décoction: Ainsi notre Coagulé
n'est en rien différent de notre Mercure,
que par la Décoction qu'il a acquise auparavant.
Qui est le grand & supernaturel
Secret, qui a causé & ému les Philosophes
d'appeler notre Science Divine, pour ce que
tout Sens humain & raisons humaines y
défaillent, comme nous avons déclaré ci-
devant. Et c'est ce Coagulé qu'Hermès
appelle la Fleur de l'Or, duquel les Philosophes
entendent parler, quand ils disent,
Qu'en la Congélation de l'Esprit est
faite la vraie Dissolution du Corps; & du
contraire, en la Dissolution du Corps est faite
la vraie Congélation de l'Esprit. Pour ce
que par son moyen le tout est parfait, comme
dit Senior: Lors que j'ai vu que notre Eau,
(c'est-à-dire notre Mercure,) se Congelait
soi-même; j'ai cru fermement que notre
science était véritable. Par cette même raison
Alexandre a écrit, Qu'il n'y a rien de
crée en notre Science, que ce qui est fait
de Mâle & de Femelle: Appelant notre

@

de D. Zachaire. 537
Coagulé le Mâle, pour ce qu'il agit, &
que tous les Philosophes ont attribué l'action
au Mâle, & la passion à la Femme;
appelant notre Mercure Femelle, pour ce
que ledit Coagulé agit & montre sa puissance
sur lui. Qui est la raison pourquoi
ils ont écrit que la Femme a des ailes,
pour ce que notre simple Mercure est volatil;
lequel est retenu par son dit Coagulé.
Ce qui leur a fait écrire: Qu'il nous
faut faire monter la Femelle sur le Mâle,
& puis le Mâle sur la Femelle: Entendant
le même, quand ils disent en la Tourbe
des Philosophes: Qu'il faut honorer notre
Roi & la Reine sa Femme, & nous garder
bien de les brûler; c'est-à-dire, de hâter
notre Décoction. Car comme dit Arnaud
de Villeneuve en son grand Rosaire,
La principale faute en notre divine Oeuvre,
est la soudaine Décoction,
Semblables & variables Termes ont écrit les anciens Philosophes en leurs Livres:
Mais pour ce que ceux-ci sont les principaux,
je mettrai fin à la Déclaration d'iceux,
pour ce qu'iceux bien entendus la
vraie Matière est connue; & par ainsi tous
les Livres nous sont déclarés & faits faciles,
comme dit le bon Trévisan.
Par quoi je conclurai avec tous les Auteurs les, Ecrits desquels j'ai rédigé au
meilleur ordre qu'il m'a été possible: Qu'il

@

538 O p u s c u l e
n'y a qu'une seule Matière, de laquelle notre
Divine Oeuvre est faite; laquelle est composée
de seul simple Mercure, que les Philosophes
ont appelé en propres termes & sans
aucune équivoque, Eau Mercuriale, a Coagulée
par l'action de son propre Soufre;
qu'Hermès a appelé fort proprement la Fleur
de l'Or; ayant acquis par notre longue &
continuelle Décoction une perfection si grande
& excellente, qu'elle peut parfaire tous
Corps Métalliques imparfaits, étant conjointe
avec eux par sa projection, les convertissant
en fin Or tel que le minéral, pour
diverses raisons, que nous avons ci devant
déduites; par lesquelles il est assez
déclaré pourquoi les Métaux imparfaits
sont parfaits par icelle. Car d'autant
qu'il n'y a Simples au monde différents
en tout, & contraires en qualités, qui
puissent être conjoints & mêlés parfaitement
ensemble; notre divine Oeuvre,
pour être faite du seul Argent-vif animé,
se peut endurer d'être mêlée avec le Soufre,
qui est demeuré aux Métaux par faute
de digestion; comme nous avons montré
ci-dessus. Mais elle, étant toute-puissante
& parfaite en très grande digestion
sépare ledit Souffre des Métaux, & parfait
l'Argent-vif qui reste en iceux en fin
Or. Qu'il soit vrai, l'expérience nous le
montre; Car quand nous faisons projection

@

de D. Zachaire. 539
d'icelle sur de l'Argent-vif commun,
nous le trouvons presque tout converti en
Or: Ce qui advient du contraire sur les
Métaux; car d'un Marc d'aucun d'iceux
ne s'en recouvre point six Onces. Mais tant
plus sont décuits, tant moins se diminuent,
pour la même raison.
Par quoi, pour continuer mon petit Opuscule, je mettrai fin à la Seconde Partie,
& commencerai la Tierce & dernière
en laquelle je montrerai la vraie & parfaite
Pratique de notre Science sous diverses
Allégories; lesquelles notre bon Dieu manifestera,
s'il lui plaît, à ses vrais fidèles &
parfaits Amateurs d'icelle, qui se peineront
à la lecture de mes Ecrits, la vraie intelligence
desquels il leur déclarera par son
S. Esprit, pour en user à l'honneur de notre
cher Seigneur, Frère & vrai Rédempteur
Jésus-Christ; auquel soit louange &
gloire aux Siècles des Siècles. Ainsi soit-il.

------------------------------------------

TROISIEME PARTIE
En laquelle la Pratique est montrée sous Allégorie.
L Es Philosophes & vrais Cosmographes ont laissé par écrit, Que la Terre, qui est aujourd'hui habitable, est divisée en

@

540 O p u s c u l e
trois Parties principales; savoir, en l'Asie,
l'Afrique & l'Europe, qu'ils ont dit
être sous quatre régions; sous l'Orient
& Occident, sous le Midi & Septentrion
(1). Lesquelles sont régies & gouvernées
par divers Empereurs, Rois, Princes,
& grands Seigneurs; chacun desquels a
diverses & variables choses en grande
recommandation, tant pour la rareté
d'icelles que pour la valeur & singularité
qu'ils y ont trouvé: Laquelle n'a point eu
si grand crédit en leur endroit, comme la
première; ainsi que l'expérience m'a témoigné,
lors que j'étais voyageant par
diverses Contrées. Car la part ou la fréquence
des Gens de savoir était fort grande,
je vis à mon très grand regret & dommage,
les Gens savants fort pauvres &
grandement reculés, & les Ignorants riches
& avancés en toute sorte. Mais où la faute
& rareté des Gens de savoir était grande,
l'Ignorance y régnait; tellement que
la plupart & presque tous n'étaient que
Gens ignares & mal appris: Là, dis-je,
étaient les Gens savants en fort bonne opinion
de tous, & favorisés des plus Grands.


(1) L'Amérique ayant été nant que Zachaire, qui n'a
découverte en 1492. par écrit que vers le milieu du
Americ Vespuce, & la Con- quinzième Siècle rapporte
quête en ayant été com- ici que la Terre n'est divisée
mencée dès 1497, par Chris- qu'en trois Parties, l'Asie,
tophe Colomb, il est éton- l'Afrique & l'Europe.
@

de D. Zachaire. 541
Ainsi, la faute des richesses des Mines,
desquelles l'Or nous est communiqué,
ensemble tous les autres Métaux, à
cause qu'aucun d'iceux a été, & sera à
l'avenir, en grande estime en la plus grande
partie des dites Régions; comme l'abondance
d'icelui a fait aux autres Régions;
qu'il a été & sera toujours méprisé
des grands Seigneurs d'icelles: Au
lieu qu'ils ont en grande estime les choses
qui sont de peu de valeur, voire de néant
qui n'ont rien de parfait fors la seule apparence;
laquelle a toujours ébloui les
yeux, les empêchant de connaître les choses
grandes & parfaites. Lesquelles se fâchant
de leur façon de faire (comme font
volontiers les Gens savants, quand ils
voient que les Ignorants leur sont préférés)
se retirent ailleurs, délibérés de montrer
leur savoir & puissance (1).
Or étaient ces Régions (comme une partie du Monde est aujourd'hui) gouvernées
par un, qui les rangea & renforça de
telle façon, avec une si grande diligence,


(1) Ce discours semble nes sollicitations, que ses
rouler sur le mépris que Parents & ses Amis, peu
les Grands de la Cour du versés dans la Philosophie
Roi de Navarre avaient Hermétique, lui faisaient
fait de la Science de Za- pour l'engager à quitter
chaire, qui n'était pas en- les travaux chimiques, &
core Adepte, quand il se à se pourvoir d'une Charge
rendit à Pau. Il roule peut- Judiciaire.
être aussi sur les importu-
@

542 O p u s c u l e
qu'il se fit accroire qu'avant de vouloir
cesser, le reste du Monde, lui serait assujetti
par l'aide & faveur de ses Compagnies, &
principalement par le conseil de son fidèle
Pourvoyeur. Mais pendant qu'il était en
ces délibérations, il s'accompagna de divers
& non féaux Etrangers, lesquels désirant
& s'attendant d'être très bien reçus,
& mieux récompensés des Empereurs,
Rois & autres grands Princes, (comme
sont les Espions (1) d'aujourd'hui) se retirèrent
devers eux, pour leur découvrir
ce qu'ils avaient pu apprendre de l'entreprise
de ce bon Gouverneur. De laquelle
ils ne tinrent aucun conte, se faisant accroire
qu'il n'y avait Puissance terrienne,


(1) Par les Espions, qui ils ne manquent point de
viennent avertir les Rois, succomber. Ce qui justifiera
les Princes & les grands bientôt la conduite de
Seigneurs du dessein que notre Empereur parabolique,
le bon Gouverneur forme qui n'est avec tous
de les subjuguer par le con- les Princes & grands seigneurs,
seil de son Pourvoyeur, ses Alliés, que l'Emblème
Zachaire entend, je crois, des Soufres arsenicaux
parler des sophistes, qui, & des Matières hétérogènes,
par les promesses qu'ils qui empêchent les
font non pas à des Puis- Principes matériels du Mercure
sances effectives, mais sous Philosophique de se
cette fiction, à des Per- conjoindre radicalement,
sonnes riches & avares, leur Conjonction ne pouvant
de leur faire faire autant se faire que par le secours
d'Or & d'Argent qu'ils des Colombes de Diane,
peuvent en souhaiter, les & c'est cette Conjonction,
engagent, sur cette vaine si difficile à faire, que
espérance, dans les Entre- les Philosophes appellent
prises au-dessus de leurs le Travail d'Hercule.
forces, & dans lesquelles
@

de D. Zachaire. 543
qui pût résister à la leur; tant s'en fallait
que l'entreprise du dit Gouverneur leur fût
redoutable.
Par quoi, lorsqu'il ne se parlait en leurs Cours & grands Palais, que de rire, de
chanter, de mener l'amour, fréquenter ordinairement
les festins, entreprendre des
momeries, piquer Chevaux, dresser
Tournois pour combattre pour les couleurs
& faveurs des Dames, jouer à la paume,
aller à l'Assemblée, priser les Flatteurs,
Causeurs & Rapporteurs envieillis*, se moquer
des pauvres Gens savants, les appelant
par moquerie Philosophes (qui est
le titre bien convenant aujourd'hui à peu
de Gens; mais tel que les grands Monarques
ne l'ont point dédaigné anciennement,
& encore ne feraient pas ceux du
jourd'hui, s'ils étaient bien conseillés)
lors, dis-je, ce bon Prince tout chenu, accompagné
de ses bonnes Compagnies, &
fidèle Pourvoyeur, fit battre aux champs,
& avait déjà assiégé une des principales
Ville de l'Empire, quand l'Empereur fit
assembler son Camp, accompagné de plusieurs
Rois & grands Seigneurs, lesquels
tous ensemble le vinrent trouver. De sorte
qu'ils lui firent abandonner le Siège bientôt
après qu'ils furent arrivés. Et non sans
cause pour ce que son fidèle Pourvoyeur
le fâchait ordinairement, le voulant faire

*enviellis: viellis, rendus vieux.

@

544 O p u s c u l e
retirer dans quelque Fort, qui fût digne de
lui; où il n'endurât pas si grand chaud. Et
puis outre le secours que ceux de dedans
la Ville leur donnaient (faisant journellement
de grandes & vaillantes Sorties sur
les Compagnies de ce bon Prince.) L'Empereur
était accompagné de cinquante
mille Hommes de pied & de six mille Chevaux,
comme l'on disait, sans conter force
Noblesse & grands Seigneurs, qui suivaient
sa Cornette; étant renforcés d'un
grand nombre d'Artillerie qui faisait merveille
de bien tirer,
Par quoi ce bon Prince, après avoir assemblé le Conseil de toutes ses Compagnies,
qui s'accordaient au bon avis de
son fidèle Pourvoyeur, leva le Siège de
devant ladite Ville (aussi était-elle défendue
d'un Fort, qui était en partie de fer)
se retirant le mieux qu'il pouvait, & avec
le meilleur ordre qu'il lui fut possible de
garder, pour ce qu'il se sentait encore faible.
Qui fut la cause qu'il laissa au derrière
sur la queue, par le conseil de son
dit Pourvoyeur, des plus vaillantes Compagnies
qu'il avait, pour entretenir toujours
l'escarmouche avec les Gens de l'Empereur,
qui le suivaient de près; pour
garder & défendre par ce moyen son Arrière-Garde,
qui était faible, n'eût été un
Ruisseau, qui lui fut favorable, Lesquelles
Compagnies
@

de D. Zachaire. 545
Compagnies firent si bien leur devoir,
qu'il n'y en eut aucune des autres qui fussent
occises, encore qu'elles eussent bien
des affaires; même il y en eut quelques-
unes d'abattues, qui furent relevées par la
prouesse & vaillantise* des autres.
Mais l'écheveau ne se démêla pas ainsi: Car le lendemain, l'Empereur suivit de si
près ce bon Prince avec tout son Camp,
qu'il fut contraint (suivant en cela le bon
conseil de son fidèle Pourvoyeur) gagner
un Fort, qui a toujours été estimé, imprenable;
pour ce qu'il était tout rond & assis
sur un Cerceau, entouré de murailles, où
il recevait tant de Vivres & Munitions
qu'il voulait d'une forte Tour, qui était
tout joignant, laquelle était pourvue de
tout ce qu'il avait besoin, par le moyen
d'un seul Homme, savoir du dit Pourvoyeur
(1); sans que personne s'en prît
garde, non plus que le Sultan Soliman, ni
ses Gens, soulaient* faire de l'avitaillement,
qu'on faisait ordinairement à Napoli de


(1) Le Pourvoyeur, c'est premier Oeuvre: La Tour
l'Artiste: Le Gouverneur, par laquelle se reçoivent
c'est le Soufre Solaire, con- les Vivres & les Munitions
joint avec le Mercure Phi- c'est l'Athanor, dans lequel
losophique: le Fort impre- l'Artiste jette du Charbon
nable entouré de murail- pour entretenir une chaleur
les, c'est le Matras de Ver- continuelle, qui est
re, dans lequel l'Artiste en- comme la nourriture de
tretient sa Matière, après l'Elixir durant le second
qu'il l'a préparée dans le Oeuvre.
{{Tome II}. * Z z
*vaillantise: vaillance.
*soulaient: désiraient

@

546 O p u s c u l e
Romanie, par dessous une Roche, quand
il la tint assiégée vingt ans durant ou davantage.
Or ce bon Prince logea à l'environ de cette Tour toutes ses Compagnies, se logeant
dedans le Corps du Château, en
une belle petite Chambre bien entournée*
& garnie de toutes choses requises à la
commodité d'une Chambre, qui fût digne
d'un si grand Seigneur. Et entre autres elle
était enrichie d'un beau Cabinet grandement
excellent, semblable en partie à ceux
qu'on voit en la Duché de Lorraine; duquel
il ne bougea, tant qu'il demeura dedans
ledit Château, jusqu'à la fin du Siège,
pour le grand & singulier plaisir qu'il
regardait par quatre fenêtres, sans bouger
de là, par lesquelles il voyait la contenance
de ses Ennemis, lesquels ne lui pouvaient
en rien nuire; pour ce que sa principale
porte était fermée; tellement qu'il
n'y avait personne qui la sût ou pût ouvrir,
fors son principal & fidèle Pourvoyeur,
qui donna tel ordre, que rien ne
leur fallût durant un an, que l'Empereur
le tint assiégé. (1) Lequel lui donna divers


(1) Le Cabinet, dans le- parler. Zachaire, mieux
quel le bon Gouverneur qu'aucun autre Philosophe,
demeure jusqu'à la fin du en présente à l'imagination
Siège, c'est le Matras de de son Lecteur
Verre ou Oeuf Philosophi- une peinture très exacte.
que, dont nous venons de
*entournée: aménagée, garnie.

@

de D. Zachaire. 547
assauts du commencement par l'aide
& faveur des grands Seigneurs qu'il avait
quant & lui. Ce qui contraignit ce bon
Prince (qui avait déjà été rudement
assailli) de partir toutes ses Compagnies
en cinq Enseignes Colonelles, (1) afin
que chacune fît la garde par rang, & soutînt
les assauts qui se présentaient durant
leur Quartier. Et afin qu'il résistât à la force
& ennui que l'Empereur lui faisait ordinairement,
étant conseillé de ceux qui
étaient auprès de lui. Car ils lui disaient:
Si nous le laissons ainsi, il aura juste occasion
pour se moquer de Nous; lui mêmement
qui a été en notre puissance d'autres
fois, attendu qu'il dit s'en être retiré
par le mauvais traitement qu'il y a reçu.
Ce qui lui causera juste occasion de vengeance
sur nous & les nôtres, s'il peut
une fois sortir d'ici.
Tels & semblables propos furent cause que l'Empereur se délibéra l'avoir par famine,
& cependant le fâcher ordinairement
par divers assauts. Mais pour ce que l'Hiver


(1) Les cinq Enseignes au degré de plus que perfection,
colonelles, sont les cinq & qu'il sera devenu
Métaux imparfaits, qui sou- un Or propre à communiquer
tiennent les intérêts du une Teinture aurifique,
composé Philosophique, il leur fera part de
pendant qu'il passe par les sa nouvelle perfection, &
Régimes d'un feu gradué, les convertira en sa propre
dans l'espérance qu'après nature d'Or.
que l'Artiste l'aura élevé
Z z ij
@

548 O p u s c u l e
s'approchait, il se retira avec une
partie de l'Armée, laissant le reste au-devant
du Château, sous la charge d'un
grand Seigneur, qui l'avait suivi à ce voyage:
Lequel ne chôma point; de sorte
qu'il ne passait guère de jour, qu'ils ne vinssent
à l'assaut jusqu'au combat de la main.
Car de Sorties ceux de dedans n'en faisaient
point, pour ce que leur Prince l'avait
défendu: Lequel étant averti par
son fidèle Pourvoyeur de l'ordonnance
que l'Empereur avait fait à son partement*,
(1) qu'on ne levât le Siège de là
devant, qu'un an entier ne fût passé; ou
qu'il ne fût rendu, ordonna tant pour la
conservation de sa Personne, que pour
l'avancement de son Règne, que chacune
des dites Enseignes Colonelles lui apporterait,
durant son Quartier, une Enseigne,
qu'elle aurait conquise aux assauts sur ses
Ennemis; autrement elles auraient sa mâle
grâce. Mais s'il advenait que par leur diligence


(1) Zachaire marque ici faire le premier Oeuvre,
le temps qu'il a employé à & que le temps du second
faire la Pierre des Philoso- Oeuvre est désigné par
phes; mais il est à suppo- l'Année que le Siège doit
ser, comme les Savants le être continué devant le
pensent qu'il avait son Fort; c'est-à-dire, le temps
Mercure tout préparé, & que l'Artiste doit employer
cela paraît d'autant plus à faire passer par les Régimes,
vraisemblable, que la son Composé Philosophique,
guerre que l'Empereur fait & l'exalter jusqu'au
au bon Gouverneur, dési- Rouge parfait.
gne le temps qu'il a mis à
*partement: départ.

@

de D. Zachaire. 549
& hardiesse, elles accomplissent ses
commandements, il les assura que lui-même,
étant aidé de son fidèle Pourvoyeur,
gagnerait l'Enseigne Colonelle des Ennemis,
y dût-il employer sa vie, & leur ferait
telle part du butin, qu'elles porteraient
sa propre & naturelle Enseigne, &
seraient par ce moyen plus riches que pas
un de tous ceux qui l'avaient assiégé. (1)
Si cette Ordonnance fut agréable à ces
bonnes Compagnies, qui ne désiraient autre
chose que voir leur Prince grand, pour
en pouvoir augmenter; l'expérience qui
s'en ensuivit en a rendu certain témoignage.
Car avant que leur terme passât, on
lui apporta les Enseignes qu'il avait de


(1) Par les Enseignes des d'emporter l'Enseigne Colonelle
Ennemis que le bon Gou- de ses Ennemis par
verneur veut, sur peine de l'aide de son fidèle Pourvoyeur,
sa disgrâce, que ses pro- c'est-à-dire, qu'en
pres Enseignes gagnent passant du Régime de Mars
chacune durant son Quar- à celui du Soleil, il remporte
tier, nous devons enten- par le travail de l'Artiste
dre les Couleurs par les- la victoire sur ce qui
quelles le Composé Phi- l'empêchait d'obtenir par
losophique passe sous le le secours de l'Art une
Régime de chaque Pla- Teinture exubérante pour
nète, comme la Noire sous communiquer la perfection
les Régimes de Mercure & de l'Or aux Métaux imparfaits,
de Saturne, la Grise, sous en séparant de leur
le Régime de Jupiter, la Mercure Principe les Soufres
Blanche, sous le Régime de adustibles & les superfluités
la Lune, la Verte sous le impures, qui ont
Régime de Vénus, & la détourné la Nature d'en
Citrine sous le Régime de faire des Métaux parfaits.
Mars. Pour lui, il promet
@

550 O p u s c u l e
mandées, moyennant le bon ordre que son
fidèle Pourvoyeur y donna, par la duplication
du Cercle qu'un grand Prince de
France (voire admirable par son savoir)
lui avait appris.
Or, la première Enseigne était Pistoliers* Allemands, La seconde était semée de
diverses couleurs de l'Amie, que l'Amant
avait portée à l'assaut. La tierce approchait
grandement de ressemblance à la Cornette
du Roi Français. Et la quatrième
était celle même enrichie d'un beau &
grand Croissant. La cinquième était grandement
semblable à l'Enseigne Colonelle
de l'Empereur, laquelle anima tellement
le coeur de ce bon Prince, que lui-même
s'en alla le lendemain sur la brèche, où
il fut longtemps, ayant toujours près de
lui son fidèle Pourvoyeur, qui était grandement
soigneux de ses affaires: Et là endura
une peine indicible, & mêmement
grand chaud, qui le fâchait fort. Mais,
enfin, il tint promesse à ses Compagnies,
& gagna la propre Enseigne Colonelle de
l'Empereur. (1)


(1) Tous les Régimes. me, poussant le feu à son
dont nous venons de par- quatrième degré, avec la
ler, sont marqués ici, prin- précaution néanmoins de
cipalement le Régime du ne pas le pousser jusqu'à
Soleil, par la chaleur exces- faire casser le Matras, dans
sive qu'y endure le bon lequel est le Composé parvenu
Gouverneur; l'Artiste, au Rouge.
pendant ce dernier Régi-
*pistoliers: pistole: petite arquebuse de cavalerie.

@

de D. Zachaire. 551
Par quoi, après avoir été bien nettoyé & rafraîchi par son dit Pourvoyeur, qui
le festoya grandement avec ses premières
viandes, qu'il avait de réserve depuis le
commencement du Siège, il mit en route
tout le Camp à sa sortie, qu'il fit le
lendemain, accompagné de son bon &
léal* Pourvoyeur, & de ses bonnes Compagnies,
qui portaient toutes & avaient
en leur puissance la propre Couleur naturelle
de leur bon Conducteur. (1) De
sorte qu'il n'y eut ni sera à l'avenir Pape,
Empereur, Roi, Sultan, ni autres Princes
ou grands Seigneurs, qui ne se vinssent
rendre à lui & aux siens, pour lui
faire hommage: Tellement qu'ils lui en
font encore, & lui en feront tant qu'ils demeureront
en ce bas Monde, par l'Ordonnance
du haut & souverain Dieu, qui distribue
ses grands & admirables Biens à
ceux qui le craignent & honorent, gardant
les Saints Commandements, que son


(1) Par le Rafraîchisse- faire ces Imbibitions. Après
ment du Pourvoyeur, il quoi, fermentant sa Pierre
faut entendre les Imbibi- avec l'Or purifié, & la multipliant
tions que fait l'Artiste, ensuite, il en fait
quand il a retiré du Ma- une Poudre, qu'il projette
tras la Pierre parfaite au sur les Métaux imparfaits,
Rouge; & les premières pour les convertir en Or,
viandes, qu'il a de réserve, par l'attraction de leur
dont il régale le bon Gou- Mercure aurifique, comme
verneur, c'est le Mercure nous venons de l'expliquer
Philosophique, que le mê- dans la pénultième Note
me Artiste a conservé pour de cette Parabole.
*léal: loyal.

@

552 O p u s c u l e
cher Fils, & notre seul Rédempteur J ES
U S-C H R I S T, nous a déclaré en son
saint Evangile. Auquel soit louange &
gloire au Siècle des Siècles. Ainsi soit-il.

------------------------------------------

La façon de s'aider de notre grand Roi pour la Projection, pour faire les Perles, & pour la Santé.
A Fin que notre Opuscule ne demeure imparfait, il me reste déclarer, pour mettre fin à la tierce & dernière Partie, la
façon comment il faut faire Projection de
notre grand Roi sur ses compagnies: Ensemble,
comment l'on en peut user sur les
Pierres précieuses: Déclarant enfin, quel
profit en rapportent les Corps humains pour
la santé.

------------------------------------------

Pour faire la Projection sur les Métaux.
P OUR bien convertir tous les Métaux imparfaits à la nature de notre grand Roi, en faut prendre une once d'icelui,
après qu'il est multiplié & rafraîchi, & la
jeter sur quatre onces de fin Or fondu,
& trouverez toute votre Matière frangible*,
laquelle pulvériserez & ferez décuire
par trois jours dans un Vaisseau propre &
bien
*frangible: qui est susceptible d'être rompue.

@

de D. Zachaire. 553
bien fermé, au-dedans de la Montagne
close, avec la chaleur du dernier assaut.
Et d'icelle Poudre en jetterez une once
sur vingt-cinq marcs d'Argent, ou de Cuivre:
Ou bien sur dix-huit marcs de Plomb
ou d'Etain: Ou bien sur quinze marcs
d'Argent vif commun échauffé dans un
Creuset, ou congelé avec le Plomb. Mais
faut que premièrement ils soient bien fondus
& échauffés, & verrez bientôt après
votre Matière couverte d'une écume bien
épaisse. Puis, quand elle aura fait son Opération,
il vous semblera que le Creuset ait
éclaté. Lors ferez refondre votre Matière,
& la trouverez en fin Or.
Mais si d'aventure n'aviez gardé le poids susdit, vous n'y trouverez vos Matières
comme en rien changées de leur première
Couleur. Par quoi les faudra passer par une
grande Coupelle, sans y mettre du Plomb,
& dans trois heures après la Coupelle aura
consumé tout ce qui n'avait été parfait,
par faute de n'avoir mis assez de notre Divine
Oeuvre; & le reste demeurera au-
dessus tout net, lequel passerez par le Ciment
Royal, durant l'espace de six heures,
& trouverez tout l'Or, qui aura été
converti, par l'aide de notre grand Roi,
aussi fin que l'Or Minéral. Et c'est ce moyen
que Raimond Lulle a enseigné en son Codicille,
Tome II. * A aa
@

554 O p u s c u l e
lequel apprend le second en son
Testament, comme il s'ensuit.

La façon d'user de notre Divine Oeuvre pour les Perles & Rubis.
P OUR faire les Perles rondes & de telle grosseur qu'on voudra, faudrait nettoyer & rafraîchir notre grand Roi, incontinent
après que ses bonnes Compagnies
lui ont rapporté cette belle Enseigne
blanche, semée de ce grand Croissant,
sans attendre la fin du Siège. Et
quand aura été rafraîchi une fois seulement,
en prendrez deux ou trois onces
(car c'est le Mercure que Raimond Lulle
appelle exubéré*) lequel mettrez sur des
cendres dedans un Alambic petit, propre
& bien fermé, pour le distiller à bien petit
& lent feu au commencement. Et quand
ne distillera plus par ce feu, changerez le
Récipient, lequel étant bien luté, lui
donnerez bon & fort feu, tant que ne distille
plus. Puis prendrez cette seconde Liqueur,
& la mettrez dedans un nouvel
Alambic pour la distiller bien proprement
dedans un Bain Marie par trois fois, l'une
après l'autre; remettant chaque fois ce
qui aura distillé, sur les fèces, qui seront
visqueuse, & le dissoudront chaque fois

*éxubéré: surabondant, rendu manifeste?.

@

de D. Zachaire. 555
avec ladite Eau en peu de temps. Mais à
la tierce fois, ferez distiller du tout par
cendres. Puis prendrez ce qui sera distillé,
& mettrez en nouvel Alambic, pour
distiller bien proprement par Bain, par
quatre fois; mettant toujours les fèces à
part, tant que votre Eau, qui sera distillée,
soit très claire & luisante en blancheur,
comme de Perles Orientales, de
laquelle userez comme s'ensuit.
Mettez des Perles, qui soient bien claires, mais tant menues que voudrez, au
fond d'une petite Cucurbite, & mettrez
de votre Eau au-dessus l'épaisseur d'un dos
de couteau, & la couvrirez très bien de
sa Chape, & dans trois heures après, les
Perles se fondront en pâte blanche; mais
au-dessus viendra une Liqueur claire, laquelle
viderez doucement par inclination,
sans rien troubler, ni sans mettre de
ladite pâte dans l'autre Alambic; lequel
étant bien couvert & luté, mettrez dans
le Bain (comme si la vouliez sublimer)
par trois jours, puis l'ôterez. Ce fait, ayez
un Mosle (Moule) d'argent tout creux
& rond, parti par le milieu, & doré au-
dedans, de la rondeur & grosseur que
voudrez vos Perles, y faisant un petit trou
par le milieu de l'entre-deux, afin qu'un
petit fil d'Or, comme un poil, y puisse
A aa ij
@

556 O p u s c u l e
passer, & remplirez la moitié du Mosle
de ladite pâte avec une Spatule d'Or,
puis l'autre tout incontinent, & mettrez
ledit fil au milieu dans la moitié de son
trou, & fermerez très bien le Mosle,
en passant & repassant le fil par son trou,
afin que les Perles soient bien percées.
Puis l'ouvrirez & mettrez votre Perle sur
une plaque d'Or, & la couvrirez d'un
Couvercle d'Or, sans la toucher des mains,
la faisant sécher à l'ombre, sans que le
Soleil y touche. Et quand aurez fait ainsi
toutes vos Perles, & qu'elles seront bien
sèches, les enfilerez dedans ledit fil d'Or,
sans les toucher des mains, & mettrez le,
dit fil dans un tuyau de verre, fait comme
un Roseau, qui ait un petit trou dans
un bout, & l'autre tout ouvert; lequel
pendrez dans un Matras, où sera la Liqueur
sublimée, sans qu'il y touche. Puis
lutez très bien le tout, afin que rien n'exhale,
& le mettrez à l'air par huit jours,
sans que le Soleil y touche; puis au Soleil
par trois jours, remuant votre Matras
de trois en trois heures également;
& par la vapeur de ladite Liqueur les Perles
seront parfaites.
De même façon pourrez faire Rubis de telle forme & grosseur que voudrez, y
procédant par même moyen avec le Mercure

@

de D. Zachaire. 557
rouge, après l'avoir nettoyé, & rafraîchi
une fois seulement.

La Façon d'user de notre Divine Oeuvre aux Corps Humains, pour les guérir de maladies, & les conserver en santé.
P OUR user de notre grand Roi pour recouvrer la santé, il en faut prendre un grain pesant après sa sortie, & le faire
dissoudre dans un Vaisseau d'Argent avec
de bon vin blanc; lequel se convertira en
Couleur citrine. Puis faites boire au Malade,
un peu après la mi-nuit, & il sera
guéri en un jour, si la maladie n'est que
d'un mois; & si la maladie est d'un an,
il sera guéri en douze jours; & s'il est malade
de fort longtemps, il sera guéri dans
un mois, en usant chaque nuit comme dessus.
Et pour demeurer toujours en bonne
santé, il en faudrait prendre au commencement
de l'Automne, & sur le commencement
du Printemps, en façon d'Electuaire
confit: Et par ce moyen l'Homme
vivrait toujours joyeux & en parfaite
santé, jusqu'à la fin des jours que Dieu lui
aura ordonné; comme ont écrit les Philosophes.
Lesquelles admirables Opérations ils
ont attribuées à notre Divine Oeuvre, pour

@

558 O p u s c u l e
la grande & exubérante perfection que notre
bon Dieu lui a donnée par notre Décoction;
à ce que par ce moyen les Pauvres
& vrais Membres de notre Seigneur
J E S U S - C H R I S T, & vrai Rédempteur,
en soient soulagés & nourris. Auquel soit
louange & gloire avec le Père & le Saint
Esprit aux Siècles des Siècles. Ainsi
soit-il.

FIN du deuxième Volume.
TABLE
@

559
pict

T A B L E D E S C H A P I T R E S
Contenus dans ce deuxième Volume.
L A Tourbe des Philosophes, ou l'Assemblée
des Disciples de Pythagoras,
appelée Code de Vérité. Page 1
La Distinction de l'Epître qu'Arisleus a
composée pour savoir ce précieux Art.
p. 47
Entretien du Roi Calid, & du Philosophe
Morien sur le Magistère d'Hermès rapporté
par Galip, Esclave de ce Roi. p. 56
Seconde & principale partie de l'Entretien
du Roi Calid, & du Philosophe Morien,
sur le Magistère d'Hermès p. 70
Troisième Partie de l'Entretien du Roi Calid,
& du Philosophe Morien, p. 101
Table du Livre d'Artéphius, ancien Philosophe,
qui traite de l'Art Secret, ou de
la Pierre Philosophale, pag. 112. & suiv.
Le Livre de Synésius, sur l'Oeuvre des Philosophes.
p. 175
Première Opération. De la Sublimation,
p. 183
@

560 T A B L E
Deuxième Opération. De la Déalbation.
P. 187
Troisième Opération. De la Rubification.
p. 191
De la Projection. p. 192
Epilogue suivant Hermès. p. 193
Le Livre de Nicolas Flamel, contenant
l'Explication des Figures Hiéroglyphiques
qu'il a fait mettre au Cimetière des
SS. Innocents à Paris. p. 195
Des Interprétations Théologiques, qu'on peut
donner à ces Hiéroglyphiques, selon mon
sens Chap. 1. p. 213
Les Interprétations Philosophiques selon
le Magistère d'Hermès. Chapitre II.
p. 218
Première Figure. Une Ecritoire dans une
Niche faite en forme de Fourneau.
Chap. III. Explication de cette Figure,
avec la manière du Feu. p. 221
Seconde Figure. Deux Dragons de couleur
jaunâtre, bleue & noire comme le
{{Champ.}
Chap. IV. Explication de cette Figure. p. 225
Troisième Figure. Un Homme & une Femme,
vêtus de Robe Orangée, sur un
Champ azuré & bleu, avec leurs Rouleaux.
Chapitre V. Explication de cette Figure.
p. 234
Quatrième Figure. Un Homme semblable
@

DES CHAPITRES 561
à S. Paul, vêtu d'une Robe blanche
Orangée, bordée d'Or, tenant une Epée
nue, ayant à ses pieds un Homme à genoux,
vêtu d'une Robe Orangée blanche
& noire, tenant un Rouleau, où il
y a, Dele Mala quae feci. C'est-à-dire,
Ote le mal que j'ai fait.
Chap. VI. Explication de cette Figure.
p. 240
Cinquième Figure. Sur un champ vert,
deux Hommes & une Femme, qui ressuscitent
entièrement blancs, deux Anges au-
dessus, & sur les Anges la Figure du Sauveur
venant juger le Monde, vêtu d'une
Robe parfaitement Orangée blanche.
Chapitre VII. Explication de cette Figure.
p. 274
Sixième Figure. Sur un Champ violet &
bleu. Deux Anges de couleur Orangée
avec leurs Rouleaux.
Chapitre VIII. Explication de cette Figure.
p. 251
Septième Figure. Un Homme semblable à
{{S. Pierre, vêtu d'une Robe Orangée rouge,}
tenant une Clef en la droite; mettant
la main gauche sur une Femme vêtue
d'une Robe Orangée, qui est à ses
pieds à genoux, tenant un Rouleau, où
est écrit, Christe, precor, esto pius.
Je vous prie, ô Christ, soyez-moi miséricordieux.
@

562 T A B L E
Chapitre IX. Explication de cette Figure.
p. 255
Huitième Figure. Sur un Champ Violet
obscur, un Homme rouge de Pourpre, tenant
le pied d'un Lion rouge de Laque,
qui a des ailes, & semble ravir & emporter
l'Homme.

{{Chapitre X. Explication de cette Figure.}
p. 259
Avertissement touchant les Figures de Flamel.
p. 261
Petit Traité d'Alchimie, intitulé le Sommaire
Philosophique de Nicolas Flamel.
p. 263
Le Désir Désiré de Nicolas Flamel. Avant-
Propos. p. 285
Première Parole des Philosophes. p. 289
Deuxième Parole des Philosophes. p. 290
Troisième Parole des Philosophes. p. 291
Quatrième Parole des Philosophes. p. 292
Cinquième Parole des Philosophes. p. 294
Sixième Parole des Philosophes. p. 298
Le Livre de la Philosophie Naturelle des
Métaux de Messire Bernard Comte de la
Marche Trévisane p. 325
Première partie. Des Inventeurs qui les premiers
trouvèrent cet Art précieux. p. 330
Deuxième Partie, où je mettrai ma peine
& dépense depuis le commencement jusqu'à
la fin, selon la vérité. p. 334
@

DES CHAPITRES 563
Troisième Partie, où il est traité des Principes
& Racines des Métaux, par raisons
évidentes & Philosophales. p. 367
Quatrième Partie, où est mise la Pratique
en Paroles paraboliques. p. 386
La Parole délaissée, Traité Philosophique
de Bernard, Comte de la Marche Trévisane.
p. 400
Premier Degré. p. 403
Deuxième Degré. p. 410
Troisième Degré. p. 431
Le Songe Vert, véridique & véritable,
parce qu'il contient vérité. p. 437
Opuscule de la Philosophie Naturelle des
Métaux, composée par D. Zachaire
Gentilhomme de Guyenne, Préface.
p. 447
Première Partie. Comment l'Auteur est parvenu
à la connaissance de cette Divine
Oeuvre. p. 455
Seconde Partie. Contenant la vraie Méthode
pour faire lecture des Livres des
Philosophes Naturels. p. 478
Premier Membre, ou Division. Des premiers
Inventeurs de la Science. p. 481
Deuxième Membre. De la Certitude & Vérité
de la Science. p. 487
Troisième Membre. Que la Science, est naturelle;
pourquoi appelée Divine, &
quelles Opérations sont nécessaires pour
faire l'Oeuvre. p. 498
@

564 T A B L E
Quatrième Membre. Comment la Nature
travaille dans les Mines pour faire les
Métaux. p. 508
Cinquième Membre. Divers noms de l'Oeuvre,
de la Matière, & quelle elle est.
p. 522
Sixième Membre. Déclaration des principaux
Termes de la Science. p. 525
Troisième Partie en laquelle la Pratique est
montrée sous Allégorie. p. 539
La façon de s'aider de notre grand Roi pour
la Projection, pour faire les Perles, &
pour la santé. p. 552
Pour faire la Projection sur les Métaux.
p. 552
La façon d'user de notre Divine Oeuvre pour
les Perles & Rubis. p. 554
La façon d'user de notre Divine Oeuvre aux
Corps humains, pour les guérir de maladies,
& les conserver en santé. p. 557


Fin de la Table des Chapitres du deuxième
Volume.
@
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