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Réfer. : ES0850F
Auteur : Grasset d'Orcet.
Titre : Le cinquième livre de Pantagruel.
S/titre : .

Editeur : Bureaux de la Revue Britannique. Paris.
Date éd. : 1885 .
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LE
CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
-------

I
On a souvent comparé Rabelais à Aristophane, aussi bien pour la licence de l'expression que pour la grandeur et la profondeur
de la pensée; mais les milieux dans lesquels se mouvaient
ces deux génies de premier ordre ne se ressemblaient en
rien.
Athènes était une démocratie vivant en plein air et au grand jour; en dehors des hétaïres, la femme n'y jouait que le rôle de
nourrice; aucun citoyen n'y dépassait le niveau des autres; d'où
un manque absolu de mystère dans la vie privée. Aussi les
allusions secrètes dont est remplie l'oeuvre d'Aristophane n'ont
jamais rien de personnel ; elles portent uniquement sur les
mystères d'Eleusis , véritable franc-maçonnerie nationale à
laquelle on ne pouvait être initié sans être citoyen d'Athènes, de
sorte que le sel des plaisanteries aristophanesques consistait
uniquement dans l'ahurissement des alliés et des esclaves qui
assistaient à ces représentations sans les comprendre. Or, s'il est
au monde une joie sans mélange, c'est celle de pouvoir traiter
son prochain d'ahuri. Les allusions d'Aristophane sont donc au
fond assez inoffensives et ses mystères assez faciles à deviner.
Il n'en est pas de même de ceux de Rabelais. Assurément, il existait de son temps une franc-maçonnerie aussi nationale que
celle d'Eleusis. et non moins bien organisée, puisque c'était
la fédération de tous les corps d'état de la nation, nommés
maîtrises ou jurandes, et que tous ceux qui possédaient le secret

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158 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
de leur association communiquaient librement entre eux,
à l'aide d'un système d'hiéroglyphes dont le sens n'a jamais
été révélé aux bélistres, c'est-à-dire aux profanes. Les initiés
s'en servaient librement, au contraire, non seulement pour
correspondre avec la royauté ou critiquer ses actes, mais encore
pour se transmettre les uns aux autres les nouvelles de la
cour ; de là le nom d'art royal, que l'on donnait au grimoire, et
qui est resté à la franc-maçonnerie, tandis que les Grecs le nommaient
langue des dieux. Il est impossible de trouver deux
expressions qui caractérisent mieux les deux époques : Aristophane
s'occupait des secrets des dieux, Rabelais de ceux de la
famille royale.
Si les compositions du bon curé de Meudon eurent un si prodigieux succès auprès de ses contemporains et surtout de ses
contemporaines, ce fut beaucoup moins à cause des admirables
pages que nous dévorons aujourd'hui, que pour les parties
que nous ne comprenons plus et dans lesquelles les initiés déchiffraient
sans beaucoup de peine les mystères de la cour de
François Ier. Les quatre livres de Pantagruel dus à la plume de
Rabelais ne sont donc qu'une série de pamphlets politiques dont
voici le sommaire.
Le premier de ces pamphlets, qui porte aujourd'hui le numéro 2, a été écrit à l'instigation de la reine de Navarre, soeur
de François Ier, contre la reine Eléonore d'Autriche, soeur de
Charles-Quint, que ce prince lui avait imposée pour femme, à
titre d'espion. Aussi ne put-il jamais la souffrir, et riait-il aux
larmes de la voir représenter sous les traits d'une grande dame
de Paris.
Le second, composé également sous l'inspiration de la reine de Navarre, est consacré en grande partie à l'abbaye de Thelème,
qui représente les aspirations vaguement luthériennes,
mais franchement épicuriennes, de la spirituelle Marguerite.
C'est la seule partie didactique de l'oeuvre de Rabelais ; mais les
théories de la quinte essence, qui était alors la religion de presque
toutes les aristocraties de l'Europe, n'y sont pas exposées
sous leur côté abstrait; bien que forcé de se servir de cette
langue hiéroglyphique sous peine de la corde ou du bûcher,

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 159
l'écrivain ne semble pas avoir été bien enthousiasmé de ce genre
de scolastique. Il eût certainement préféré écrire en langage
clair ; peut-être y aurions-nous perdu.
Le troisième livre a vu le jour après la mort de la reine de Navarre, et le quatrième après celle de François Ier; ce sont
ceux qui ont le plus d'âpreté et de valeur historique, car à défaut
des mémoires du temps, absolument muets sur ce sujet, ils
contiennent l'histoire de la guerre des andouilles, lisez en deuil,
parce que les deux rivales, Diane et Catherine, avaient également
adopté la couleur noire. Catherine tenait pour le IIII, c'est-
à-dire pour le catholicisme romain et la démocratie; Diane
pour la V, ou quinte essence, qui devint celle de la doctrine de
Calvin, et pour le régime aristocratique. Si son parti avait prévalu,
nous serions aujourd'hui protestants, avec la Constitution
anglaise.
Assurément, rien n'est plus intéressant que cette partie de nos chroniques nationales; c'est un des grands noeuds de l'histoire
générale et le prologue de la Saint-Barthélemy, qui assura
définitivement le triomphe du régime démocratique représenté
par la bourgeoisie parisienne. Mais il n'est pas possible de suivre
Rabelais dans son récit à bâtons rompus, sans s'être bien pénétré
de ce qu'étaient ce quart et cette quinte, dont il se sert
sans cesse pour raconter sous leur masque l'envers de l'histoire
de son temps. Comme il n'écrivait pas pour les profanes, il ne
s'est jamais donné la peine de nous l'apprendre, et après avoir
longtemps hésité entre le quart et la quinte, il a fini par opter
lui-même pour le quart, ou l'Eglise romaine, qui convenait
mieux à sa nature virile que les arguties féminines de la
quinte. On sait qu'il est mort en bon catholique, comme Claude
Bernard et Littré, après avoir abandonné le patronage du cardinal
de Châtillon, l'un des coryphées de la quinte, pour celui
du cardinal de Lorraine, qui ne cessa jamais d'être celui du
quart.
Quant au pauvre Henri II, il fut toute sa vie ballotté entre le quart et la quinte, c'est-à-dire entre sa femme et sa maîtresse.
Personnellement et de coeur, il était avec la quinte; mais le parti
du quart était si puissant, grâce à l'appui de toute la bourgeoisie

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160 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
parisienne, qu'il ne put jamais se débarrasser de sa
femme par un divorce et qu'il dut se résigner à un ménage à
trois, dans lequel d'ailleurs Catherine n'occupait que le dernier
rang.
Elle était cependant presque aussi belle, presque aussi spirituelle et beaucoup plus jeune que sa rivale. Mais elle fut toujours
méprisée de son mari, comme de ses enfants, parce qu'elle
descendait d'une famille de droguistes florentins qui avait conservé
pour blason les biscuits dépuratifs avec lesquels elle avait
commencé sa fortune. Tenace comme une bourgeoise et une
Italienne, elle patienta tant que dura le prestige de Diane, qui
fut un de nos meilleurs ministres des affaires étrangères; mais
lorsqu'elle le vit ébranlé par le désastre militaire de Saint-
Quentin, un de ces assassinats mystérieux dans lesquels elle
excellait la débarrassa d'Henri au moment où il s'apprêtait à la
répudier pour faire prévaloir les doctrines de la quinte. Dès
lors commença entre le quart et la quinte, c'est-à-dire entre la
bourgeoisie parisienne et la noblesse de province, une guerre
qui dura quarante ans et ne se termina que par l'abjuration
d'Henri IV.
Diane fut chassée du Louvre; mais elle restait sénéchale de Normandie, duchesse souveraine du Valentinois et la plus riche
princesse du royaume. De plus, elle était grande maîtresse d'une
immense et très ancienne franc-maçonnerie répandue dans
toute l'Europe et tout le monde musulman, qui dédaignait également
le luthéranisme et le catholicisme, mais inclinait davantage
vers le calvinisme, dans lequel elle finit par se fondre. A la
mort d'Henri II, la quinte servait surtout de centre de ralliement
au parti des politiques, composé des plus grands seigneurs
du royaume.
Ce fut à leur intention que Diane de Poitiers composa ou fit composer cette espèce d'évangile burlesque qui parut d'abord
sous le titre d'Ile sonante, et fut ensuite annexé aux quatre
livres de Rabelais, uniquement à cause du numéro à prendre,
qui en faisait le livre V, ou livre de la quinte.
La politique y joue un rôle beaucoup moins considérable que dans ceux qui sont vraiment de Rabelais, parce que Diane, jetée

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 161
dans ce qu'on appellerait aujourd'hui les rangs de l'opposition,
n'avait rien à raconter au public que l'assassinat d'Henri II, ce
qu'elle a fait en quelques hiéroglyphes formant tête de chapitre.
Sous ce rapport, c'était bien le complément de la grande
chronique historique et pantagruélique.
Mais comme sa situation de princesse souveraine et immensément riche ne lui imposait pas les mêmes ménagements qu'à
un simple moine, ce fut avec une audace et une crudité sans
exemple qu'elle attaqua les suppôts de Catherine, c'est-à-dire
l'ordre de Malte ou gourmandeurs, les chats fourrés ou le
Parlement, et les frères Fredons ou les Jésuites. Ces derniers
faisaient à peine leur apparition dans le monde; Rabelais était
mort avant qu'ils eussent fait parler d'eux. Il est donc impossible
de lui attribuer le mordant et monosyllabique dialogue du frère
Fredondant Fredondille, qui est la perle du V° livre. Est-il de
Diane ? c'est plus que probable. Ses contemporains nous la
dépeignent comme une des causeuses les plus étincelantes de
son temps; savante. elle l'était comme toutes les grandes dames
du XVIe siècle, comme Marie Stuart et Elisabeth d'Angleterre,
plus peut-être; artiste, elle était l'élève de Léonard de Vinci. la
protectrice de Jean Goujon et de Pierre Lescot.
A-t-elle eu des collaborateurs? c'est plus que vraisemblable encore. On a cité Ronsard et Henry Estienne ; mais il est à présumer
qu'elle fut aidée par Béroalde de Verville le père et par le
cardinal de Châtillon. Ce qui est moins discutable, dans une
question où l'on ne peut procéder que par hypothèses invérifiables,
c'est qu'elle l'a signé seule.
On sait en effet que la pièce de vers énigmatique qui sert d'épigraphe au Ve livre de Pantagruel porte pour signature
NATVRE QVITE.
Les contemporains savaient à quoi s'en tenir sur cet anagramme et n'ont pas eu de peine à en extraire le nom de Jean
Turquet, qui aurait été ami de Rabelais et son exécuteur testamentaire.
Mais c'est un personnage fantastique qu'on ne connaît
que par cette interprétation. Egalement retenus par le secret
maçonnique qu'observe encore le Vatican, ni les partisans du
quart ni ceux de la quinte n'ont voulu nous en dire davantage.

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162 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
Il suffisait cependant de déplacer une lettre pour mettre, comme l'on dit vulgairement, le point sur l'I.
Lisons JANE-TVRQ-ET en trois mots, et nous aurons, sinon l'explication de l'énigme, du moins les éléments qui nous permettront
de la déchiffrer.
Chez les vieux latins, le soleil se nommait IANVS et la lune IANA, du grec iaino qui veut dire échauffer, guérir; ils le prononçaient
comme l'italien Gennaro, c'est-à-dire Djanus, Djana, et ils
ont fini par écrire jana, comme ils le prononçaient, c'est-à-dire
Diane, tandis qu'ils ont conservé à Janus son orthographe
étymologique. C'est ainsi que, reprenant la chose à rebours,
nous disons aujourd'hui jour et diurne qui ont la même étymologie
diurnus. Jane est donc le synonyme latin de Diane.
Je n'ai pas besoin d'expliquer le mot Turq, au moins pour le moment.
ET est pour haste, hette, hitte. En vieux français on nommait ainsi la hampe d'une pique ou d'un étendard; le plus souvent
haste se prenait pour l'étendard lui-même.
Jane Turq Et signifie donc Diane à la bannière turque. On sait que la bannière turque se composait jadis d'un croissant au
bout d'un bâton, avec un certain nombre de queues de boeuf, ou
d'un drapeau dans lequel figure invariablement le croissant. Le
plus usité est de gueule au croissant d'argent supportant la
planète Mars.
Sur ce qui nous reste du château d'Anet, on peut voir toute espèce de combinaisons du croissant ; mais le plus significatif
est l'hiéroglyphe désignée héraldiquement sous le nom de Lunel,
connue pour être originaire d'Espagne (1). C'est le véritable nom
de la religion en l'honneur de laquelle Diane de Poitiers éleva
la singulière chapelle d'Anet et composa ou fit composer le
V° livre de Pantagruel. L'anagramme de ce livre n'en est pas
l'unique preuve; nous en recueillerons une autre non moins
convaincante lorsque nous en serons à l'oracle de la dive
bouteille. Ce n'était pas non plus une création de la célèbre sénéchale,


(1) On peut voir ces lunels sur les boiseries de l'escalier de Jean Goujon au Louvre.

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 163
mais une religion de famille à laquelle Rabelais avait
déjà fait allusion lorsque Panurge raconte qu'il a été mis
à la broche Turque (Turque haste) ; elle lui survécut longtemps;
puisque, dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme de Molière,
on retrouve son mot de passe qui était maraba-basahem, en
hébreu : joyeuse abondance.
Religion savante par excellence du moyen âge, au lieu de se dissimuler comme celle du quart sous des rébus en
langue vulgaire très difficiles à deviner aujourd'hui, elle
croyait se défendre bien mieux contre la curiosité des profanes
sous un masque hébraïque très facile à soulever pour quiconque
a tant suit peu l'habitude du déchiffrement des textes
phéniciens. Aussi la plupart des interprétations que nous en
donnerons ne seront-elles sujettes à aucune espèce d'incertitude.
Mais le V° livre offre encore une autre espèce d'intérêt : il explique
nettement les relations qui n'ont jamais cessé d'exister
entre les sectes lunaires de l'Europe et de l'Afrique, relations
dont nous avons été témoin nous-même en Tunisie et dont
MM. Nachtigal et Broadwel se sont servis, et se servent encore,
pour favoriser les vues de l'Allemagne et de l'Angleterre (1). Ce
fut grâce à ces relations qu'Arabi put échapper aux douze balles
réglementaires et qu'Olivier Pain put arriver jusqu'au Mahdi. Il
y a plus : les sectaires lunaires ont conservé partout le même
nom : ils se nomment aujourd'hui en Afrique les kouens; ils portaient
autrefois en France le titre de pèlerins ou cousin du
coin; et en Afrique comme on France, ils ont gardé pour emblème
un coin, c'est-à-dire une hache. A Lyon, en 1793, les juges
du tribunal révolutionnaire le portaient pendu au cou, en guise
de décoration. C'était l'insigne d'un des plus hauts grades de
l'ordre (2). Le rôle que les sectaires lunaires ont joué dans la
Révolution française est aussi considérable que peu connu ; mais
il paraît certain qu'il faut les distinguer de la franc-maçonnerie
actuelle, dont ils différaient par un point essentiel. Les maçons


(1) Diane de Poitiers était en relations avouées avec les forbans de Tunis, et les employa officiellement comme auxiliaires dans une expédition en Corse.
(2) Il est encore porté par le royal pacha ou prince du Liban, 22e grade du rite écossais.

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164 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
ont toujours eu une existence publique, ils fournissent au gouvernement
les listes de leurs membres, ils se connaissent tous
entre eux, il ne leur est pas défendu d'avouer leur qualité de
franc-maçon. Les pèlerins du coin ne tenaient pas de registres.
ils ne se voyaient que masqués, ils n'avouaient jamais leur qualité
de pèlerins du coin, et ils étaient autorisés à renier leurs
doctrines toutes les fois qu'ils y avaient intérêt. Tels étaient en
dernier lieu les Ku Klux d'Amérique, et tels sont les charbonniers
décrits par Mgr de Ségur dans sa brochure sur la franc-
maçonnerie.
Mais eux-mêmes ne se qualifiaient point de charbonniers. Le mot carbon signifiait dans leur langage ce qui était écrit sur
une bannière (criban) et toutes les sectes, soit solaires, soit
lunaires, avaient leur criban ou carbon, comme le plus simple
gentilhomme banneret. Le carbon espagnol désignait spécialement
l'inquisition. Le nom commun que se donnaient toutes
ces sectes secrètes était celui de forestiers, ou de maçon, suivant
qu'elles étaient rurales ou urbaines; elles se divisaient
encore en esclopins ou sabotiers, ribles ou cordonniers et guilpaies
ou glypains sculpteurs (4). Le nom le plus moderne qu'elles
aient porté est celui de fendeurs; en Afrique, elles se nommaient
Pelpoul (en hébreu fendeur africain) ou forbans (maçon de sa
destinée) ; forban est l'exacte traduction du grec Tycho poion,
artisan de sa fortune, dont nous avons fait maçon. Mais dans
l'origine ce mot ne voulait pas dire un faiseur de murailles, que
les Italiens nomment muratore ; il est grec lui-même et vient
de méchané, dont nous avons fait mécanicien. Ce titre ne s'appliquait
primitivement qu'aux architectes et aux ingénieurs.


II
Si nous voulions reprendre ab ovo l'histoire du quart et de la quinte, nous serions forcés de remonter bien au delà du
déluge; mais on peut la lire tout au long dans le volumineux


(1) Grand ciseleur et chevalier du Serpent d'airain. 25e grade du rite écossais.
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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 165
ouvrage de M. Saint-Yves de Salveydre qui a pour titre la
Mission des juifs. Nous nous bornerons donc à rappeler que, malgré
la diversité de leurs noms, toutes les religions et les philosophies
se réduisent à deux, qui sont aussi anciennes que
l'homme et vivront autant que lui. Toutes ont pour point de
départ le physique, pour arriver au métaphysique, et cette gradation
peut s'établir de la façon suivante.

Religion . . . . . . . . . . . Religion.
Masculine . . . . . . . . . . . Féminine. Solaire . . . . . . . . . . . . Lunaire. Mars . . . . . . . . . . . . . Vénus. Quart . . . . . . . . . . . . . Quinte. Positive . . . . . . . . . . . Négative. Physique . . . . . . . . . . . Métaphysique. Art . . . . . . . . . . . . . . Science.
représentées par les deux emblèmes dont nous nous servons tous
les jours : +, -.
Dans l'histoire des nations, les langues aryennes ont servi spécialement d'organe au principe positif. Aryen, en effet,
veut dire mâle en grec (arès, arren). Aussi la philosophie positive
a-t-elle eu d'abord recours au grec, puis au français, les
deux langues les plus précises qui aient jamais existé.
Le principe négatif s'est toujours dissimulé dans le vague de la langue que nous nommons improprement hébraïque, mais qui
est réellement celle de Chanaan. Ce mot vient de QN, ou Kenos,
qui veut dire vide, creux comme une canne; de là l'idée de moule
et de matrice exprimée par le français coin et par le chiffre romain V
ou quintus. L'idée contraire se rendait, en chananéen, aussi bien
qu'en grec et en latin, par le mot KR qui veut dire convexe et bélier.
Delà, le nom de quirinus que les Romains donnaient à Janus,
représentant du principe mâle et solaire. Chez eux, le quiris était
le bâton terminé par une crosse, restée l'emblème distinctif de
nos évêques. Son temple était en forme de croix et chaque branche
était éclairée par trois fenêtres correspondant aux douze stations
solaires. Le nom de janus était l'exacte traduction du grec jason
et du chananéen io-isha: dans les trois langues, il désignait le soleil
guérisseur. Mais la croix est tout à fait spéciale au latin, comme

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166 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
emblème masculin et solaire ; le stavros des Grecs et le hets des
Juifs n'étaient que de simples poutres auxquelles les condamnés
étaient suspendus par les bras, et seulement après avoir été lapidés
chez les Juifs.
Le Louvre possède un magnifique spécimen de Jason attaché de la sorte à un stavros pour avoir volé la Toison d'or qu'on voit
encore à ses pieds (1). Prométhée fut également enchaîné sur le
Caucase pour avoir volé le feu du Ciel ; dans l'Apocalypse, Jésus
est aussi traité de voleur.
Dans tous les temps et chez toutes les nations, la religion du quart et celle de la quinte ont vécu côte à côte, malgré le désir
qu'elles ont toujours manifesté de s'exterminer réciproquement.
Chez les Juifs, le principe mâle était adoré par les Elohistes,
et le principe femelle par les Jéhovistes, qui avaient fini par les
chasser avec la famille de David. A Rome, Quirinus, dont la
légende ressemble beaucoup à celle de Jésus, était resté le dieu
de la plèbe d'origine gauloise. Les sénateurs arcadiens et troyens,
qui se distinguaient par une lunula attachée à leur chaussure,
adoraient le principe féminin représenté par Vénus, mère d'Enée ;
et lorsque la religion de la plèbe, fille de Mars, triompha, la lunula
se réfugia dans les forêts où elle se maintint sous le nom de Lunel
et de Braganze. La déesse Berecynthia, en grec la chienne de malheur,
a laissé son nom aux Burgondes et à la Bourgogne. C'est
de cette noble aïeule que descendent les sans-culottes révolutionnaires.
Les armes de la Bourgogne jouent sur son nom qui, en
vieux français, équivoquait avec Brague n'a et Bourg n'a (sans-
culotte ou sans-bourg). Elles sont de sept bandes d'or et azur bordées
de gueules. En grimoire cela se traduit Brague n'a sept bonnes
or et bleu brague l'a. C'est-à-dire, celle qui n'a pas de culotte a
sept bonnes culottes or et bleu; le héraut d'armes équivoquait
de la sorte sur brague-culotte et bourg-ville. La secte de Braganze
était fort répandue en Espagne, où elle avait probablement


(1) Ce Jason ou Marsyas attaché au stavros était, bien avant le christianisme, l'emblème de tous les villes libre,. Mar-syas veut dire main rédemptrice. Celui du
Louvre vient de Rome et est le portrait de Marius-Marsyas, qui, pendant tout le
moyen âge, a continué d'être le patron de la cité Solaire. connue sous le nom de
ménestrels, de merci, ou marsyas. Lui-même était ménestrel. Nous reviendrons
sur ce sujet lorsque nous traiterons de la partie solaire du poème de Pantagruel.

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 167
été apportée par la maison de Bourgogne lorsqu'elle monta sur
le trône de Portugal. En France, elle opposa une résistance désespérée
à Jeanne d'Arc qui portait la couleur pourpre des Armagnacs.
C'était la teinte rouge de la planète Mars, tandis que
Braganze arborait la couleur lunaire, le blanc. Dans leurs initiations,
les adorateurs de Braganze quittaient leurs culottes,
comme on peut le voir par l'exemple de Panurge lorsqu'il se présente
devant Pantagruel avec la puce à l'oreille (l. II, ch. VII).
Dans ce livre, Panurge représente Henri II refusant de consommer un mariage qui attendait depuis onze ans et prêt à professer
ouvertement les doctrines de la quinte, ce qui revenait à
embrasser le protestantisme.
Sous le masque de Pantagruel, François lui répond : « Mais ce n'est la guise des amoureux, ainsi avoir bragues avalades, et
laisser pendre sa chemise sur ses genoux sans haut-de-chausses,
avec longue robe de bureau, qui est couleur inusitée en robes
talares, entre gens de bien et de vertu. Si quelques personnages
d'hérésie et de sectes particulières s'en sont accoutrés, que plusieurs l'aient imputé à piperie, imposture et affection de tirannie
sur le rude populaire, je ne veux pourtant pas les blâmer et en
cela faire d'eux un jugement sinistre. Chacun abonde dans son
sens. »
Il résulte de ce passage, comme de beaucoup d'autres, qu'au fond, Rabelais ne tenait pas pour le principe lunaire, représenté
par les bure-gone ou robes de bure (1).
La couleur bure ou tannée était celle de Vénus représentée par le cuivre. Elle était imposée aux juifs et elle est encore celle
de tous les derviches.
Une nouvelle de Cervantès, intitulée Dialogue de deux chiens, contient les plus curieux détails sur les dogmes et les pratiques
de cette secte de sorciers et surtout de sorcières ou Bruges. Une
bruge-nue était un de ses hiéroglyphes les plus usités. On nous a


(1) Gonna en italien, Gown en anglais, est un vieux mot gaulois qui désignait une robe de femme et s'est perdu chez nous. La buregone est encore le vêtement
des sorciers de comédie. Au moyen âge, ils étaient presque tous juifs ou gitanos et
ils transmirent leur radicalisme aux sans-culottes, avec l'habitude de ne pas en
porter. Rabelais les désigne plus loin sous le nom d'engastromylhes ou ventriloques.

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168 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
assuré à Chypre qu'on en rencontre encore se promenant la nuit,
avec cette absence complète de culottes dans un pays où toutes les
femmes en portent. En revanche, elles mâchent un tibia humain
et elles sont armées d'une carde à chanvre avec laquelle elles
labourent la figure des indiscrets qui ont le malheur de se trouver
sur leur route. Il est probable que c'est une franc-maçonnerie
féminine locale, qui n'admet que des femmes, formant dans le
pays de petites communautés d'amazones professant ostensiblement
l'islamisme. Cervantès décrit très scientifiquement leur
méthode de se procurer des rêves étranges leur laissant au réveil
la persuasion qu'elles ont été au sabbat, et signale leur culte
pour le chien, qui nous donne l'explication d'un des passages les
plus obscurs de Pantagruel, celui du pantagruelion.
Le pantagruelion n'était pas autre chose que le mot de passe de cette secte. Tout le monde a pu remarquer que le chien aboie
à la lune, jamais au soleil, ce qui avait fait dire que la religion
lunaire était celle des chiens. Aussi le mot de passe de ces sectaires
était-il : Aboie chien voit, à quoi on répondait : Ame en
étoiles. Cette âme, c'était la lune dont ses adorateurs faisaient
l'âme de la nature.
On sait que, d'après Rabelais, le pantagruelion se composait de beau chenevis et de toile d'amiante, en grimoire amiante-
; ce qui donne la demande et la réponse : à beau chenevi --
amiantelé. Il y avait encore bien d'autres versions. On en retrouve
une dans le Walpurgis de Goethe. Il fallait être muni du pantagruelion,
pour être admis dans le pays de Lanternois, c'est-à-dire
dans les loges de la secte lunaire.
Mais il serait impossible de faire comprendre ces dogmes sans dire un mot de ceux de la secte solaire, car le + et le -
sont les deux faces de la divinité, dont la troisième est formée
par leur réunion, de sorte que le mystère de la Trinité s'exprime
ainsi : + (- +) -, ou 4 (54) 5, ce qui se prononçait le quart,
le concors et la quine.
Sur un autel antique du Louvre (1), ce dogme est représenté par Mars et Vénus réunis par l'amour. Telle est la signification


(1) L'autel des douze dieux avec les crues du zodiaque correspondant à chacun, trouvé à Gabies.

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 169
de concors, en français concorde. Dans la philosophie druidique
ou forestière, le + se nommait le gain; le - avait nome le guère ;
leur réunion donnait guere-gain ou Gargantua; ce dernier était
le seigneur des Solstices, ou l'androgyne. Le gain était représenté
par grandgousier ou gringolé, dont l'hiéroglyphe est
une tête de serpent. Il représentait l'antérieur, le principe
mâle. Le principe femelle, ou le postérieur, avait nom pantagruel.
Aussi, dans la guerre des Andouilles, est-ce lui qui
donne l'assaut à Niphleseth, littéralement le principe masculin.
Quant au nom de Pantagruel, il est emprunté à la langue officielle
de la quinte, c'est-à-dire l'hébreu. PNUT-GR-AUL peut se
traduire : la force qui s'enfuit, au montent où elle tourne le dos.
En français moderne, c'est le commencement de la fortune décroissante,
l'instant psychologique suivant celui où le guère tue
le gain, la première heure du soir. Astronomiquement, c'est
l'espace céleste situé à l'ouest du tropique du Cancer ou de la
constellation de la Croix du Sud; tandis que Grandgousier préside
à l'espace situé à l'est de la Grande Ourse ou Chariot;
aussi son nom mystique et astronomique est-il : le car ou le
carpent, en latin carpentum, que les Anglais nomment charle's
wain, le char du paysan. C'est le Charlemagne du cycle carlovingien,
dont Pantagruel est l'Agramant. De carpentum est
venu carpentarius et charron, que nous avons légèrement détourné
de son sens dans notre charpentier. C'est ce qui a donné
lieu à la légende qui fait du Christ le fils d'un charpentier. On
n'en trouve aucune trace dans les évangiles.
Le prototype du Christ est le Christna indien, qui, trente siècles avant lui, subit le supplice du stravros et fut achevé à
coups de flèches. Cette légende est complètement aryenne et
tout à fait en désaccord avec le caractère de l'Ancien Testament,
qui se retrouve encore dans l'Apocalypse. Rien ne ressemble
moins au terrible personnage aux yeux de feu, aux lèvres dont
s'échappe un glaive à double tranchant, que le doux Jésus du
Nouveau Testament. L'autre n'est pas l'agneau du sacrifice,
mais le terrible mâle Arès, le dieu de la guerre.
Nous ignorons pourquoi il a plu aux premiers chrétiens de se rajeunir d'au moins un siècle. L'Apocalypse, le seul de tous

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170 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
leurs livres dont il soit possible de fixer approximativement la
date, fait mention de la mort de Pompée et donne le mot de
passe des partisans de ses fils (Cnéius et Sextus), c'est-à-dire
les trois lettres κ. ξ, ς, qu'on peut lire K. Sext, ou 666. Ces
deux lectures font également allusion au second fils de Pompée.
L'Apocalypse a donc été écrite, quarante-huit ans avant
notre ère, par un juif hellénisant qui avait dû se trouver en
contact avec Pompée à Antioche et abhorrait son parti, qu'il
désigne, en rébus, comme celui du proktos ou du postérieur.
C'était le parti de l'aristocratie romaine, comme celui des jéhovistes qui avaient expulsé la famille de David. Il est certain
qu'en ce temps-là, comme au moyen âge, les liens religieux
étaient beaucoup plus forts que les liens nationaux et que les
querelles de caste entre Marius et Sylla, ou entre le quart et la
quinte, avaient partagé tout le monde antique en deux camps.
A Rome, ils se nommaient plébéiens et patriciens; en Judée,
élohistes et jéhovistes.
Saint Jean était élohiste à outrance et du parti de César contre Pompée. Il écrivait près d'un demi-siècle avant notre ère,
et cependant il parle de Jésus comme d'un personnage mort
depuis longtemps ; mais, ce qui renverse des préjugés séculaires,
il en parle comme d'un homme mort ailleurs qu'à Jérusalem.
Le verset 8 du chapitre XI de l'Apocalypse ne laisse aucune
espèce de doute à cet égard, car il est ainsi conçu : « Et leurs
corps giront dans les rues de la grande ville qui est nommée spirituellement
Sodome et Egypte, dans laquelle Notre Seigneur a
été également supplicié. »
Cette grande ville, désignée mystiquement par deux noms qui, tous deux, veulent dire occident, ne peut être que Rome;
toutefois, il est permis de le contester. Ce qui est indubitable,
c'est que ce n'est pas cette Jérusalem dont saint Jean fait la fiancée
de son agneau. Pour lui, juif, c'était la ville sainte par excellence.
Ceux qui, plus d'un siècle plus tard, ont rédigé les évangiles
étaient du parti de Titus contre les jéhovistes, qu'il extermina,
et ils ont jugé à propos d'ajouter aux épouvantables
calamités dont fut alors frappée une glorieuse race, cette accusation
de déicide qui le met depuis dix-huit siècles au ban des

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 171
nations. Jésus n'est pas mort à Jérusalem, cela résulte du témoignage
de saint Jean; et il n'est pas certain qu'il fût juif, car
dans l'histoire de ce peuple, on ne trouve aucun personnage qui
lui ressemble de près ou de loin. Il ne figure pas dans la liste
des docteurs populaires qui, cependant, compte bien des martyrs.
Son nom de Jésus n'est qu'un titre qui veut dire médecin. En ce
temps-là, il était de règle de changer de nom en changeant de
fonctions, pour prendre son rang dans un cadre hiérarchique
traditionnel (1).
Nous savons que Pierre s'appelait Simon, et Paul, Saul. Si Jésus n'est pas un personnage purement légendaire, il a dû porter
un autre nom.
Or, le Seigneur que désigne saint Jean, et qu'il ne désigne que par le titre de Kyrios, a dû être, selon toute vraisemblance,
le neveu de Marius, qui avait été l'hôte du roi Hiempsal et
s'était trouvé chez lui en contact avec les Juifs pullulant à cette
époque dans le nord de l'Afrique (2). Il fut excessivement populaire
dans le parti plébéien, et les juifs élohistes de Rome, qui
étaient en nombre très considérable, avaient dû se rallier autour
de lui. Sylla le força à se faire donner la mort, et les élohistes
durent souffrir cruellement dans les massacres qui suivirent, de
la part des jéhovistes, partisans de Sylla, d'où des haines qui ne
furent même pas assouvies par la destruction de Jérusalem.
C'est donc à Rome, et nulle part ailleurs, que le christianisme a reçu cette empreinte romaine s'il en fut, dont l'emblème est
resté la croix de Janus quadrifrons. Tout le christianisme est
dans cet emblème et dans son nom latin crux, cruciare, qui veut
dire tourment, souffrance inséparable de la vie. En grec et en
hébreu, cet emblème n'a pas plus de nom que de signification.
Quant aux modifications qui ont pu être apportées à la biographie d'un personnage que nous ne connaissons que par son
titre, nous en avons un exemple dans celle de Moïse telle que
Joseph nous l'a transmise, d'après Manéthon. Il se nommait


(1) Cet usage s'est conservé intact dans l'Eglise; les papes et les évêques changent de nom en montant sur le trône.
(2) Son père avait ramené de Syrie la prophétesse juive Martha, dont le nom figure dans l'Evangile. Elle jouissait sur lui d'une immense influence.

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172 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
Osarsiph, il n'était pas hébreu, et il ne ressemble pas plus au
Moïse de l'Ancien Testament que Jésus ne ressemble lui-même
au jeune Marius ou à tout autre chef du parti solaire de
cette époque.
Personne n'attachait alors aucune importance à ces inexactitudes qui transformaient l'histoire réelle en roman et nous
ne sommes pas de ceux qui songeront jamais à en faire un
reproche aux rédacteurs de l'Ancien ou du Nouveau Testament.
Nous nous bornerons à répéter ce qu'a dit M. Saint-Yves de
Salveydre : « De deux choses l'une: ou le christianisme est capable
de synthétiser scientifiquement le déluge de l'ancienne intellectualité,
ou il doit s'y noyer. » (Mission des juifs, p. 98.)
Nous croyons comme lui qu'il viendra un temps où de nouveaux missionnaires judéo-chrétiens rétabliront une parfaite
communion de science et d'amour avec tous les autres centres
religieux de la terre, et nous croyons apporter une pierre à ce
grand édifice en donnant une explication scientifique des origines
du christianisme.
Nous sommes d'ailleurs bien persuadés que le danger ne lui viendra jamais de ce côté. Ses ennemis, ce sont les évhéméristes
qui acceptent au pied de la lettre le récit des évangiles et le
retournent contre lui, pour le rendre odieux ou ridicule. Que
l'Eglise défende ses traditions et ne les abandonne qu'à bon
escient, non seulement nous le comprenons, mais nous l'approuvons.
Nous nous croyons le droit d'être beaucoup plus sévères
pour ceux qui, parlant au nom de la science, comme M. Henan,
ignorent complètement l'existence du verset 8 du chapitre XI
de l'Apocalypse, font mourir à Jérusalem un personnage qui a
été supplicié à Sodome ou en Egypte, et le clouent sur une
croix alors qu'il résulte du texte grec, aussi bien que de celui du
Talmud, que les Juifs n'attachaient de suppliciés au hetz ou pilori
qu'en les suspendant par les bras et après les avoir préalablement
lapidés.
Pour ce qui est des dogmes des religions positives, tout le monde les connaît; ils se résument dans le décalogue emprunté
au rituel funéraire égyptien, qui le tenait probablement d'une
civilisation plus ancienne. Ces religions n'ont pas de doctrines

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 173
secrète et sacrifient la logique métaphysique au côté moral et
politique. Ce sont les seules qui établissent sur des bases solides
la discipline sociale, en promettant aux déshérités de ce monde
une compensation certaine dans une autre vie; et toutes aboutissent
à l'égalité devant la loi humaine comme devant la loi
divine. Ce sont donc des religions essentiellement politiques et
militaires, et l'Europe leur doit uniquement l'empire du monde.


III
Le mécanisme des religions lunaires, ou négatives, est infiniment plus savant et plus délicat, mais il ne laisse debout
qu'un seul dogme positif, celui de la certitude et de l'éternité du
moi : Cogito, ergo sum. Elles nient le libre arbitre et par conséquent
la responsabilité humaine, aussi bien que la charité, de
sorte que leur morale se réduit à celle de Thélème : Fais ce que
voudras. Le Christianisme répond : Fais ce que dois, sans quoi
tout lien social disparaît et tout édifice politique s'écroule ; il en
résulte pour les doctrines négatives la nécessité de se cacher,
même lorsqu'elles ne sont pas persécutées, ce qui divise forcément
l'humanité en deux castes : les initiés et les profanes.
Exploiter le profane au profit de l'initié, tel est l'unique but
de toutes les sectes à mystères ; on en a un exemple sous les
yeux dans l'islamisme. Les doctrines lunaires s'appuyant sur le
dogme de l'immortalité font de bons soldats, tels sont les musulmans
de caste inférieure ; mais elles extirpent radicalement
dans les castes supérieures toute idée de dévouement et de
sacrifice, pour ne laisser subsister que le désir de satisfaire tous
les caprices quels qu'ils soient. De là le harem, qui mène tout
droit à la folie et à l'abrutissement ; aussi toutes les sociétés
musulmanes sont-elles des colosses ayant des pieds d'airain et des
têtes de fange, ce qui faisait dire à Fuad Pacha : « Le poisson
pue par la tête. »
Maintenant c'est dans le Ve livre de Pantgruel que nous allons étudier cette dangereuse secte, dont l'un des mots de
passe nous a été conservé par le Bourgeois gentilhomme :
« Maraba Basahem »
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174 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
Comme la plupart de ses symboles sont choisis de façon à avoir un double sens en hébreu et en français, elle se résume
également bien dans le nom de Pantagruel, peine te gare, veille,
veille à te garder de toute peine.
Quant à sa doctrine philosophique, elle est contenue tout entière dans la signature de son auteur anonyme :

NATURE QVITE
Ce qu'il faut lire nature quiete. C'est la fameuse doctrine du quiétisme de Fénelon qui, au dire de M. Saint-Yves de Salveydre
fut un des parrains, en France, de la maçonnerie écossaise. Diane
de Poitiers a multiplié ses emblèmes sur toute la partie du
Louvre construite par ses ordres : c'est un masque de Diane, son
portrait probablement très ressemblant, émergeant d'un croissant
entre deux chiens. Ils lui posent la patte sur la tête, qui est
remarquable par d'énormes nattes de cheveux; en voici la
lecture :

Foi nature quiete, quinte Reine Alicante Compas, quart dieu nie, Apollon haste.
Nous ne pouvons pas donner l'analyse détaillée de ces hiéroglyphes, non plus que de ceux que nous aurons à citer par la
suite ; en voici l'explication sommaire. Les affiliés à la quinte,
comme les maçons modernes, portaient un compas d'argent ou
métal lunaire ; l'Espagne était le sanctuaire de la foi en la quinte,
et Alicante un de ses principaux foyers. Ses adhérents niaient
la divinité du quart ou du Christ, et de la haste ou de l'enseigne
d'Apollon, que Catherine de Médicis victorieuse prodigua plus
tard sur la façade des Tuileries. Ainsi, d'une part, la façade
lunaire du Louvre, de l'autre la façade solaire des Tuileries, les
plus magnifiques pages, sans comparaison, de l'art moderne.
Comme on peut bénir l'intelligence et l'à-propos de ceux qui
ont fait disparaître celle où était célébré le triomphe de la démocratie
sur l'aristocratie !
Tout à côté des Dianes de la sénéchale, Charles IX a remplacé son portrait par une femme aux cheveux ceints d'un bandeau
(poil ban, ou plébéien), c'était la merci plébéienne.

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 175
Le bouclier d'Henri II transcrit en hiéroglyphes français l'hébreu pur de l'acte de foi lunaire. Se croyant suffisamment
protégé par la langue chananéenne, l'artiste s'est permis d'être
d'une merveilleuse clarté.

KTB. KN. TVR. NKR. MRB. LVN.
« Il a pour devise la loi de la quine, il croit qu'elle habite dans la plénitude. » Cette plénitude était représentée par la pleine
lune, la lune éterne ou lanterne du pays de Lanternois, -- bref,
la lune dans laquelle Arioste place également le séjour des intelligences
en congé de la vie terrestre. Le soleil représentait
l'antérieur ou l'actualité, et la lune le postérieur, ce qui vient
après nous ; de là la grosse gauloiserie de frère Jean des Entommeures,
qui rappelle une particularité de toutes les initiations
lunaires :

O ! dieu père paterne, Qui changeas l'eau en vin, etc.
A côté de la devise lunaire d'Henri II, Charles IX a sa devise solaire en français, sous les traits d'une femme avec des serpents
dans les cheveux : mère ché poil besse, ou merci plèbe,
miséricorde pour le peuple. Rabelais accuse au contraire les
sectaires lunaires d'affectation de tyrannie sur le rude populaire
et de piperie. Cette accusation est restée rigoureusement vraie
pour tous les pays où dominent encore les doctrines de la quinte,
c'est-à-dire pour tout le monde musulman et certains Etats européens
qu'il est inutile de nommer ; l'absence de toute charité et
de tout frein moral se ressent toujours dans le machiavélisme,
dont l'unique axiome est : La force prime le droit.
La nature quine ou quiète, joue un grand rôle dans la littérature chevaleresque. C'est la Veuve Coi, du célèbre roman de
Tiran Le Blanc. Lui-même y représentait le principe lunaire,
comme le Chevalier des Lunes, de Don Quichotte.
La Maraba basahem se retrouve dans le Kiet musulman. Elle personnifiait la douce quiétude que procurent à tant de gens
le culte de la dive bouteille, du haschich, de l'opium, ou ces
exercices des derviches qui produisent, sur les plus incrédules
des effets si surprenants. De là, toutes ces jongleries des sectes

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176 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
lunaires pour piper le peuple, qui leur ont fait donner par Rabelais
le nom d'engastromythes.
Maintenant nous croyons avoir suffisamment déblayé le terrain pour pouvoir aborder l'analyse sommaire du livre de la
quinte.
On sait que c'est la continuation du pèlerinage entrepris par Panurge pour aller consulter l'oracle de la dive bouteille. Si, dans
le livre précédent, Rabelais ne s'était guère écarté du cadre d'un
pamphlet politique, cela tenait à toutes sortes de raisons, dont
la première était son indifférence en matière religieuse.
Sa continuatrice est an contraire une fougueuse adepte des dogmes lunaires, mais par cela même trop païenne pour s'arrêter
au moyen terme du protestantisme, qu'elle trouvait encore
plus illogique que le catholicisme. Paradin, dans ses emblèmes
héroïques, la dépeint, en revanche, comme très ferme dans le
seul dogme positif du culte lunaire.
« Diane de Poitiers, illustre duchesse de Valentinois, dame d'une piété suprême, avait, dit-il, dans la résurrection des morts,
la ferme espérance qu'elle s'opère après la mort par une migration
dans une autre vie, de sorte qu'elle repaissait son esprit de la considération
des choses célestes. Voici un exemple qui donnera la
mesure de ses tendances pieuses : son tombeau est orné d'un trait
accolé de rameaux verdoyants (1). » On retrouve ce trait accolé sur
les portes de la chapelle d'Anet. C'était la turque loi, ou loi du
troc, que, dans la guerre des Andouilles, Rabelais a figurée par la
truie et les queux, ou cuisiniers. La doctrine lunaire admettait
l'égalité absolue de toutes les destinées, représentées par des
chaînes ou chapelets d'existences toutes identiques ; seulement
chacun n'en est pas au même grain. Aussi Epistémon, en revenant
de l'autre monde, raconte-t-il qu'il a vu Alexandre rapetasseur
de vieilles chaussures et ainsi de suite. Le chapelet ou la
chaîne des existences est donc devenu l'emblème par excellence
des Kouens musulmans ; mais dans notre exploration d'Utique,
avec le comte d'Hérisson, nous l'avons retrouvé dans des tombeaux
grecs terminé par une tête de pelops, ou des phallus avec


(1) Symbola heroica, p. 55. La devise non moins significative est Sola vivit in illo.

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 177
des yeux, emblème des tribulations (en grec phlaps). Aux yeux
des Kouens, les existences terrestres ne sont qu'un désagréable
réveil de la nature quite. L'état bienheureux, ce sont les rêves
de l'être immortel dans l'intervalle d'une existence à l'autre ; on
les peuple à sa fantaisie des plus aimables souvenirs de l'existence
précédente ; de là, la nécessité d'être heureux dans ce
monde, pour en emporter la mémoire dans l'autre. C'est le paradis
tout immatériel de Mahomet, qui justifie la théorie du maçon
celui qui bâtit sa destinée future. Et comme elle doit être le
miroir de la présente, il l'aura guerrière, voluptueuse ou
savante, suivant ses propres goûts.
Il n'y a pas le moindre mystère dans l'Ile sonante ; c'est une sanglante satire, à visage découvert, du clergé romain et de
l'Ordre de Malte qui tenait pour le parti solaire. La joute est
brillante mais froide. Panurge n'y incarne plus les perplexités
d'Henri II entre sa femme et sa maîtresse, ni Pantagruel l'épicuréisme
narquois de son père. Frère Jean est d'une grossièreté
plus cynique que gaie. Ce ne sont plus que les acolytes indispensables
d'une initiation lunaire. Ils ont de l'esprit, énormément
de science, surtout dans cette astronomie que, au dire de Paradin,
Diane cultivait avec tant de passion; mais le large et vigoureux
souffle de Rabelais ne les anime plus, et l'on sent un peu
trop que si la puissante sénéchale peut redouter le poignard, le
poison ou la chute de cheval habilement provoquée qui l'envoya
dans le paradis de la quinte, elle ne craint point le bûcher ou
cette cravate de pantagruélien menaçant toujours de prendre à
la gorge un simple moine. Il en résulte un effet analogue à
celui des Blasphèmes de Richepin. Sous l'inquisition c'eût été
piquant ; mais non saupoudré de danger, rien au monde n'est
fade et insipide comme un blasphème.
Il est donc inutile de perdre son temps à traduire des jeux de mots plus ou moins ingénieux, comme les apedeftes aux
longs doigts, qui désignent le Parlement. Il en est de même des
chats fourrés ou cafards ; on y reconnaît suffisamment les procureurs
de l'ancien régime.
L'originalité du Ve livre ne se révèle véritablement qu'au chapitre de la quinte.

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178 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
Qu'était-ce au fond que cette quinte mystérieuse? C'était l'arche du temple de Salomon, ou Jéhova lui-même représenté
par un cercueil vide, figurant l'Occident et la mort.
Comme l'a fort bien remarqué M. Saint-Yves de Salveydre, le nom de Jéhova est essentiellement androgyne ; il se compose
des deux temps morts du verbe : le passé IE, il fut, et le futur
EVE, il sera. Le premier représente l'antérieur, et l'Apocalyse
l'exprime par une pierre sur un trône; c'est le Hen de Platon.
Le second est un livre scellé, en hébreu Golin. C'est la vierge
incontaminée, l'Osia de saint Jean et l'erkchomenon de Platon. La
réunion des deux faces non vivantes de la divinité forme l'androgyne
pucelle homme des légendes forestières. Le principe
vivant est l'agneau, en grec Arnès ou Krios qui rompt le sceau
du livre, ou viole le secret de l'avenir. Ce viol est immédiatement
suivi du châtiment, qui est la mort, exprimé par le fameux
vers :

Le moment où je parle est déjà loin de moi.
Cette mort consiste à être fixé ou cloué au poteau sur lequel les anciens affichaient leurs lois, et qu'ils nommaient tavros ou
stavros. Alors le postérieur, la vierge qui vient derrière nous,
passe à l'état d'antérieur ; l'inconnu devient le connu ; l'incertain,
le certain ; mais, en définitive, le présent n'est qu'un point
mathématique, dont l'existence est tellement brève, que les
langues anciennes, et notamment l'hébreu, n'avaient pas de
mot pour le rendre. C'est une illusion du moi se mouvant à reculons
dans l'éternité, comme un voyageur occupant en chemin
de fer la banquette de devant. Il n'aperçoit les objets que lorsqu'il
les a dépassés, il les suit de l'oeil pendant quelque temps,
puis ils sont remplacés par d'autres qui en effacent jusqu'à la
mémoire. Si on lui ferme la portière de son wagon, il est comme
le mort dans son cercueil, et se replie sur lui-même pour lire
dans ses souvenirs.
C'était là ce que les marabais nommaient la lunel, ou plus exactement la lit en elle, la conscience du moi. Son hiéroglyphe
était la lunel du blason, ou un lion avec une laie. Sur les
tombeaux de la Renaissance, elle est figurée par une femme

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 179
lisant dans son lit. Telle était la quinte ou quintessence, représentée
par l'arche et désignée par le nom androgyne de Jéhovah.
On prétend que les juifs étaient des matérialistes, qui ne
croyaient pas à une autre vie. C'était exactement le contraire;
s'ils ne niaient pas la vie présente, les jéhovistes ou marabais
la maudissaient d'avoir ouvert la porte du wagon ou d'avoir levé
le couvercle de l'arche, pour mettre le moi en communication
avec le monde extérieur, qui lui apportait la souffrance, et ils
ne demandaient qu'à reprendre leur rêve interrompu. Telle était
la doctrine séduisante mais anti-sociale qu'ils avaient répandue
dans tout l'islamisme et propagée en Espagne. Mais auparavant,
dès le VIe siècle, ils l'avaient importée en Prusse, où elle subsiste
encore sous le nom d'ordre des noachides, fondé par
Phaleg, architecte de la tour de Babel. C'est une franc-maçonnerie
lunaire par excellence, qui n'a pas le droit d'introduire
dans ses assemblées d'autre lumière que celle de la lune. Son
mot d'ordre est SCJ, et veut dire forestier en hébreu, mais il se
prononce en français saccage, et les adeptes prussiens de Phaleg
nous ont terriblement saccagés. On peut même établir qu'en
thèse générale les doctrines lunaires ont imprimé à toutes les
sectes protestantes qui en procèdent une âpreté particulière,
incarnée dans le fameux axiome : La force prime le droit.
Soyons frères, ou je t'assomme, est au contraire la quintessence
et aussi la déviation du principe solaire. Le premier
n'aime pas assez son prochain, l'autre l'aime trop. On ne peut
cependant pas dire que cela revienne au même, car la Révolution
française, qui est solaire, est destinée à faire progresser
davantage l'humanité, que le principe lunaire du protestantisme
de Cromwell et de Bismarck.
L'auteur du cinquième livre nomme la quintessence entéléchie, ou la continuité dans le mouvement, la force motrice. Ce
n'est qu'un équivalent de l'autokinéma de Platon, ou plus brièvement
kinein, le mouvoir, l'âme. Les marabais juifs et musulmans
d'Espagne la désignaient sous le nom de morabaquine,
force multipliante et créatrice. C'était aussi le nom qu'elle portait
dans les mystères phéniciens de Thèbes, car on retrouve
dans les tombeaux thébains des vases ou konos avec une tête de

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180 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
moira ou parque d'un côté, et une tète de boeuf de l'autre. Le
tout fait moira bou kone, qui n'a aucun sens en grec. On la nommait
dans cette langue byssa-marika, d'où l'on a fait Bis-marque,
désignant en grimoire moderne la marche du serpent, ou l'Irlande.
Ces trois divinités n'en sont pas moins identiques, car
leurs noms ne sont que les hiéroglyphes de ce que nous nommons
improprement la mort, et qui n'est réellement que le
postérieur ou l'inconnu se transformant continuellement en
connu.
Ceux qui nous ont fait l'honneur de nous suivre dans ce labyrinthe ne s'étonneront point si la pieuse Diane de Poitiers
en fait la guérisseuse de tous les maux et l'éternelle rajeunisseuse.
On peut assister à cette opération dans l'admirable tableau de Mantegna, où il a représenté la quinte sous les traits classiques
de Pallas heaulmée, ou la pucelle-homme.
Il y a même ajouté un commentaire hébreu des plus précieux. ASM. NPS. IA. OA. le péché de Nephès (Psyché) a gâté sa
beauté. QV.TsQ. OM. QTs. ILD. l'union de la loi avec l'abstrait
a engendré ce qui finit, crime éternel du quart. De son viol de la
Vierge de l'inconnu, sont nés tous les maux et les vices qui empoisonnent
notre courte existence. C'est le péché de Nephès,
l'âme du monde, la loi, la pucelle-homme, celle qui conçoit éternellement
sans cesser d'être vierge. Le peintre ajoute : Agite,
pellite sedibus nostris, taeda haec victorum monstra, virtutum, coelitus,
ad nos restitutis.
On voit dans le cinquième livre que la reine Entélechie guérissait de tous les maux à l'aide de ses chansons, comme toutes
les enchanteresses anciennes ou modernes. C'était sans doute
pour ce motif qu'elle se nommait Chante reine, ou Canteraine.
L'hébreu QN veut dire aussi plainte. Le grand guérisseur n'est
donc autre chose que l'éternel féminin, ou la continuité. Son
occupation est de passer le temps à travers un tamis de soie
blanche et bleue.
Elle a vingt-deux officiers, c'est-à-dire vingt-deux grades d'initiés, nombre égal à celui des lettres hébraïques. Les quatre
premiers grades sont ceux d'abstracteurs, spodizateurs (incinérateurs),

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 181
massitères (mâcheurs), prégustes (dégustateurs). Ces quatre
grades sont culinaires. Les dix-huit autres sont des titres
hébraïques, tabachins, chachanins, etc.; les traduire serait fastidieux
; nous nous bornerons à faire observer que le grade de
Tabachin, qui veut dire l'amour dans l'arche ou le cercueil (1), se
trouve souvent exprimé sur des sépultures féminines par un
tibia et un chien. Aussi la Quinte crie-t-elle lorsqu'elle va prendre
son repas de métaphysique transcendante : Tabachin a panacée,
littéralement : l'amour dans l'arche guérit tout.
Si le livre de la Quinte n'a pas l'ampleur de ceux qui sont dus à la plume de Rabelais, il est rempli de détails ingénieur et
gracieux qui dénotent celle d'une grande dame. Tel est le suivant
:
« Puis furent introduits les empoisonnés; elle leur sonna une autre chanson et gens debout. Puis les aveugles, les sourds,
les muets, leur appliquant de même. Ce qui nous épouvanta,
non à tort, et tombâmes en terre, nous prosternans comme gens
ecstatiques et ravis, en contemplation excessive et admiration
des vertus qu'avions vu procéder de la dame, et ne fut en notre
pouvoir aucun mot dire. Ainsi restions on terre, quand elle, touchant
Pantagruel d'un beau bouquet de roses blanches qu'elle
tenait en sa main, nous restitua le sens, et le fit tenir en pied. »
(Liv. V, chap. XX.)
Ce passage nous apprend que la quinte était la fameuse rose blanche, dont la lutte contre la rose rouge fit tant verser de sang
en Angleterre. Sa formule se trouve à la page suivante :
« Mainte lune rétrograde, vos ongles mors avez, et la tête d'un
doigt grattée. » Cette pantomime se traduisait par le vers suivant:
Mainte lune reculée, mors ongles, doigt chef gratté. C'est l'explication
de toute une série de miroirs trouvés dans les tombeaux
grecs et de l'inceste d'Oedipe; mais ces obscénités grandioses ne
se traduisent point dans notre langue.
Au chapitre XX., les pèlerins sont nominés abstracteurs. Ils la remercièrent sans mot dire, et acceptèrent l'office DE BEL ÉTAT,
qu'elle leur donna. Un autre traité de la Quinte, intitulé Tableaux


(1) De la devise de Diane citée précédemment: Vivit in illo.
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182 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
hiéroglyphiques, est signé du pseudonyme de Pierre l'Anglois,
sieur de bel état. Il faut lire diableteau.
Le séjour des pèlerins dans le royaume de la Quinte se termine par le fameux ballet des échecs ou la lutte du principe
solaire contre le principe lunaire (1).
Les champions argentés remportent deux victoires, qui représentent celles de Diane de Poitiers elle-même sur Catherine de
Médecis ; mais celle-ci, par la mort de son mari, resta maîtresse
du terrain. A partir de ce moment, Diane s'éclipse comme la
Quinte et entreprend une lutte masquée dont l'histoire parle à
peine, quoiqu'elle ait combattu sans trêve ni merci jusqu'au
jour où son cheval sa cabra sur elle et lui écrasa la cuisse. Les
Songes drolatiques de Rabelais, qui sont un recueil de caricatures
en grande partie postérieures à sa mort, représentent
Diane en mère boiteuse, en mère boite. Cette façon de figurer la
marabé ou marabout espagnole se retrouve dans l'Acajou et
Zirphile; qui fut composé pour la réception dans l'ordre de
Mme de Pompadour. Diane mourut bien persuadée que l'ingénieuse
Catherine s'était arrangée de façon à provoquer l'accident
et à la transformer en mère boiteuse au naturel.


III*
Le chapitre de l'Ile d'Odes, ou des Chemins qui cheminent, est un des moins étudiés et des plus curieux de tout le V° livre.
Nous avons comparé le voyage du Moi à travers l'éternité
à un homme assis sur la banquette de devant d'un wagon et ne
voyant le paysage qu'à mesure qu'il le dépasse. Mais telle n'était
pas l'opinion des docteurs lunaires; pour eux, le moi est éternellement
immobile et immuable au centre do l'univers qui n'est
que la création de son rêve. Ce n'est pas le voyageur qui se
déplace, c'est le chemin de fer qui chemine comme une sorte de
panorama qui se déroulerait devant un spectateur ayant l'oeil
au verre d'un diorama. De temps en temps, le trou par lequel


(1) Ce ballet des échecs se rapporte au nom grec de la quinte ; elle s'appelait marpesa, la main qui joue aux échecs. Comme principe de la fatalité, elle présidait
à tous les jeux.
* Devrait être le IV. Note du traducteur.

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 183
il communique avec le non-moi se bouche et le laisse seul avec
lui-même, comme le grand moi central de l'univers. Alors il lit
en lui, comme Dieu lui-même, pour lequel il ne peut pas y avoir
d'autre vie. La nature extérieure n'est donc pour nous qu'un
chemin qui chemine.
Puis, considérant les alleures de ces chemins mouvans Pantagruel nous dit que, selon son jugement, Philolaüs et Aristarchus
avaient en isle philosophé. Séleucus prit opinion d'affirmer
la terre véritablement autour des pôles se mouvoir, non le ciel,
encore qu'il nous semble le contraire être vérité. Comme étant
sur la rivière de Loire, nous semblaient les arbres prochains se
mouvoir; toutefois, ils ne se meuvent. » (L. V, chap. XXVI.)
Ainsi le E pur si muove n'est que la contre-épreuve du toutefois ils ne se meuvent, dont personne n'a jamais parlé. Une
grande dame astronome, et encore plus astrologue, l'avait écrit
plus d'un demi siècle avant que Galilée fût soumis à ce propos
à la torture de l'estrapade, qui était exactement celle du stavros
grec. Copernic venait à peine de mourir; mais elle ne tenait
pas ce secret de Copernic. C'était un legs des alexandrins que
les marabais avaient recueilli, avec beaucoup d'autres, car ils
étaient astronomes et astrologues de profession, pour la plupart.
Ce n'est donc pas Copernic qui a affirmé le premier la rotation de la terre autour du soleil ; c'est Séleucus, un obscur néo-
platonicien, qui lui-même ne l'avait pas inventée. Mais tout
l'ordre religieux reposait sur le système contraire, et il était de
principe chez les marabais de laisser patauger les bélistres dans
les fanges de toutes les aberrations. Voilà pourquoi ce terrible
secret, qui devait ébranler les bases scientifiques de toutes les
religions positives, est resté si longtemps sans être divulgué.
On sait que, de l'Ile des chemins qui cheminent, on arrive dans celle des esclots ou sabots. C'est une allusion au blason de
la ville de Saint-Quentin, qui représente ce saint cloué par les
épaules. Là finit le règne de la quinte ou de la nature quite,
c'est-à-dire du cimetière. Dans l'Eglise, il est représenté par
saint Paul, dont le nom signifie repos, dans la nature, par l'automne
; dans l'espace, par le nord-ouest. Saint Quentin, en grimoire

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184 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
quinte-nie (qui nie la quinte), marque la limite des états de
Paul (escloue Paul).
Là commence le domaine de Pierre, en grec pater, le marcheur, chef des esclopins ou sabotiers, ce qui est exprimé par sa
clé au poing (4). Paul et lui occupent en même temps le pôle arctique
marqué par la constellation du Carpent ou Chariot, dont le
Christ prend le nom dans le langage mystique des Forestiers du
brouillard. L'Ile des esclots est, entre la quinte et le cart ou
le char, un espace neutre dont saint Pierre tient les deux
clefs. La quinte; aux yeux des adeptes du quart, représente l'enfer,
et le quart le paradis ou champs élysées. Pour ceux de la
quinte, c'est tout le contraire. C'était jadis sur cet espace neutre
que se tenait janus bifrons ou quadrifrons, car astronomiquement
il représente l'intersection des deux cercles passant par
les deux pôles, qui partagent l'espace en quatre parties égales
correspondant aux quatre divisions de la journée. Là est donc
la place de l'androgyne ou de la pucelle-homme, et il est représenté
par un frère fredon ou jésuite. Mais ce n'est pas le
roi de l'Ile qui se nomme Benius III, calembour assez inoffensif
sur Bénitier, s'il n'en cachait un autre qui l'est beaucoup
moins. Nous avons vu que ben en hébreu signifie maçon, IVS
veut dire sale; benivs doit donc se traduire sale maçon. C'est
une équivoque sur les innombrables colimaçons qu'on trouve
mêlés aux frasques du Vatican. L'Eglise de Rome avait adopté
cet emblème parce que coel veut dire ciel, et que colimaçon était
le maçon qui se fait son ciel, ou le chrétien, tandis que le forban
était le maçon qui se fait sa destinée. La différence des deux
religions est tout entière dans ces deux idées : pour le chrétien,
il n'y a qu'une seule existence après celle-ci, éternellement heureuse
ou malheureuse; pour le marabais, le nombre en est aussi
indéfini que le caractère.
Un volume entier ne suffirait point à analyser tout ce que Diane de Poitiers a entassé d'allusions politiques et religieuses
dans cet étrange personnage du frère Fredon. Qu'il nous suffise
de dire que ce singulier androgyne représente le jésuite Molins,


(1) Esclopins, scalpins, finalement scapin, vient du latin sculpere, tailler à coups de hache, d'où esclop, sabot, ancien gaulois sculponeae.

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 185
alors très jeune mais déjà très célèbre; il était né en 1535,
et Rabelais, qui était mort en 1553, alors que le premier entrait
tout au plus dans sa dix-huitième année, n'avait pu le deviner.
Le curé de Meudon est donc complètement étranger à la composition
de ce chapitre, le plus remarquable du V° livre et celui
qui rappelle le plus sa manière.
En hébreu FRD veut dire mule et ON inane, d'où molinanie. Que niait Molina? le libre arbitre. L'hébreu, qui est l'hiéroglyphe
de libre, achève de compléter cette définition (Molina,
nie, libre). C'était la doctrine de la quinte; aussi fut-il attaqué et
condamné par les dominicains. Plus tard, les jésuites défendirent
le libre arbitre contre Pascal et Port-Royal, qui inclinaient
comme tous les savants vers les doctrines quintistes ; mais malgré
cela ils ont toujours conservé l'empreinte de Molina, témoin lorsqu'ils
essayèrent de pactiser en Chine avec le culte des ancêtres.
Leur dévotion à Marie était essentiellement quintiste, et l'on peut
dire qu'en thèse générale ils ont toujours tendu à efféminer le catholicisme.
Aussi Diane dit-elle qu'ils chantaient de l'oreille (quine
tor lié, lié à la loi de la quinte). Cette charge à fond est tellement
violente, tellement peu déguisée, que Rabelais n'aurait jamais
pu se la permettre; elle remonte jusqu'à la papauté elle-même,
dont M. Saint-Yves de Salveydre a parfaitement noté le caractère
androgyne, qui se retrouve jusque dans son blason : d'argent
à deux clefs d'or en sautoir chargées d'une tiare de même. C'est
contrevenir à la règle interdisant de mettre métal sur métal, outre
que la pensée ne prend même pas la peine de se déguiser sous
le rébus. La tiare se dit posséder deux clefs, celles du soleil et de
la lune, ou du principe masculin et du principe féminin ; aussi
l'auteur du V° livre l'accuse-t-il de maudire le jour et de tromper
la nuit. Mais il ne s'en tient point là. Une caricature des
Songes drolatiques représente le frère Fredon avec sa double
face masculine et féminine, dont la première est Catherine de
Médicis et l'autre le cardinal Charles de Lorraine, son favori,
puis son maître. Du vivant d'Henri II, Diane lui avait imposé des
faveurs quelque peu surannées; après sa mort, il fut son ennemi
acharné et elle l'a souvent caricaturé, dans les Songes drolatiques,
sous le masque d'une pucelle-homme. C'est à lui que s'applique

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186 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
la singulière épithète de brûleur de maison, ce qu'il faut lire :
Bar laisse dame ose ne, le bar que la dame n'ose pas laisser; il
était originaire de Bar-le-Duc, qui avait pour arme un bar, et
c'était par ce bar qu'il était désigné dans les innombrables caricatures
faites contre lui. Diane le traite encore de carrelure de
ventre, parce qu'il se nommait Charles et qu'on prétendait qu'il
était le plastron de Catherine.
Mais nous n'avons pas le temps de nous attarder au côté politique du livre et nous passons à l'île de Satin, lisez Satan. C'est
un pays qui n'existe qu'en tapisserie, et dont on ne parle que
par ouï-dire. Ces allusions étaient très hardies au XVIe siècle ;
dans celui de Richepin, c'est assez incolore. Arrivons immédiatement
au pays de Lanternois.
Celui-là n'a plus rien à voir avec la mappemonde ; c'est la simple cave souterraine de toutes les initiations maçonniques
mentionnée dans la réponse rituelle :
« Une cavimage m'est connue, une lampimage m'a éclairé, une
sourimage m'a désaltéré. »
Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la maçonnerie adonhiramite existait déjà en Espagne depuis près d'un siècle, et que si
le pays de Lanternois n'était pas le rite écossais lui-même, il
s'en rapprochait singulièrement, avec cette différence capitale,
toutefois, qu'il cachait le sérieux sous le grotesque, tandis
que c'est aujourd'hui presque toujours le contraire. En ce temps,
la maçonnerie était encore l'unique dépositaire de la liberté de
penser; aujourd'hui elle n'est plus qu'une société d'admiration
mutuelle, et le mystère commence à la gêner plus qu'il ne peut
lui servir désormais.
Ici, l'auteur nous fait pénétrer dans l'admirable monument que Diane et Henri avaient consacré à la Quinte et dont nous
possédons les restes au Palais des beaux-arts. Les pèlerins y
sont introduits par la pontife Bacbuc, en hébreu bouteille, ce
qu'il faut traduire libre beauté loi. Tout d'abord, elle leur montre
une mosaïque représentant la bataille de Bacchus contre les
Indiens, qui indique que nous sommes bien chez Diane, car elle
doit s'interpréter ainsi :
Mosaïque Bacchus indienne bataille, prononcez : Mosaïque baccuin
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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 187
Diane beauté loi. Remplacez mosaïque par l'hébreu, vous
aurez : la barbacane Diane beauté loi. Barbacane ou morabaquine
ont en hébreu la même signification; mais en français
barbacane signifie une meurtrière, de sorte qu'une tour avec une
meurtrière donnait la profession de foi de la secte, barbacantour,
ou loi de la multiplication de la richesse. Sur les chapiteaux
romans, cet hiéroglyphe est remplacé par un barbu-centaure.
Le Bucentaure de Venise indique que cette ville était du
parti de la quinte; il en était de même de Milan, dont le dôme est
encore dominé par la mère Eve.
Après la mosaïque vient la lampe du temple, ou lanterne en chef, « qui est en cristal et porte une bataille de petits enfants
nuds, montés sur petits chevaux de bois, avec lances de virolets,
et pavois faits subtilement de grappes de raisin ». Autre idéogramme
un peu trop compliqué ; pour en donner la traduction,
nous nous contenterons de rappeler que les fous ou niais montés
sur des palefrois de bois (palefroi, bois, niais), étaient un des
hiéroglyphes les plus communs des Pul-forbans, ou maçons
d'Afrique.
De là on passe à la fontaine mystérieuse représentant les sept planètes, ou semaine de la quinte, mais dans un ordre différent
de celui de la semaine vulgaire. Ce sont, avec leurs couleurs:

1 Saturne . . . . . . . . . . bleu. 2 Jupiter . . . . . . . . . . violet. 3 Le Soleil . . . . . . . . . or. 4 Mars . . . . . . . . . . . rouge. 5 Vénus . . . . . . . . . . . vert. 6 Mercure . . . . . . . . . . moucheté. 7 Lune . . . . . . . . . . . argent.
Comme on le voit, la lune occupe ici la place d'honneur, accordée au soleil dans notre semaine, et lui-même y remplace notre
mercredi. Tous ces astres sont accompagnés d'un blason des plus
curieux. Nous devrons nous borner à celui du VIIe qui est une
syénite et une lune d'argent sous les pieds d'un lévrier; il est
beaucoup question de ce lévrier dans les prophéties du Dante,
mais c'est tout simplement une équivoque sur levrié et le vrai,
ou loi vraie.

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188 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
La traduction de ce blason lunaire correspondant au plus haut grade de l'ordre est sept, maçon troyen, Psélion loi vraie.
Il est donc grec et non hébreu (1). La déesse grecque Psélion
est la femme qui accouche devant le dragon dans l'Apocalypse et
enfante le mâle Arren qui doit gouverner les hommes avec une
verge de fer ; l'Eglise fait de ce mâle l'Antéchrist, quoiqu'il ne
soit pas plus terrible que l'agneau aux yeux de pyrope de la
bouche duquel s'échappe un double glaive. Le nom de Psélion
veut dire chaîne ou destinée ; en français, ce sont les passe-lunes,
ou phases lunaires, qui servent à mesurer le mois. Sur les tombeaux
gothiques elle a pour hiéroglyphe un lion sous les
pieds du défunt (pié sous lion), et cet hiéroglyphe indique un
affilié lunaire. S'il est solaire, le lion tient un écu ou Cuir, d'où
Carléon, homme de Carle. Quand le défunt ayant à ses pieds un
lion gît à côté d'une défunte avec un lévrier, on a la formule
complète : Psélion loi vraie.
De cette fontaine, l'initié, accoutré d'une façon mystique, est soumis à une cérémonie semblable à celle que décrit Cervantes
dans sa nouvelle de la Gitanilla, où il donne les moeurs des
bohémiens de la secte du comte Maldonado; puis on le mène
dans un réduit souterrain où se trouve une autre fontaine, dont
l'eau a le goût du vin. C'est la fontaine de Jouvence, que nos
aïeux nommaient la fon Gouvin ou Jouvin. Bacbuc lui en fait
baiser les bords et l'avertit que l'oracle de la dive bouteille ne
doit être écouté que d'une oreille, ce qui veut dire qu'il est Diane-
heur-lié, lié à la fortune de Diane ; puis elle lui souffle à l'oreille
gauche (Tor-oreille), ce qui lui apprend qu'il est affilié à la loi de
Tarare, ou lumière de la raison ; il ne lui reste plus qu'à posséder
le secret final, qui est TRINQ. En hébreu TR-INQ signifie la
loi de la succion, ce qui au premier abord ne paraît pas bien
malin. Ce n'est cependant ni plus ni moins que la célèbre loi
d'attraction universelle, qu'on croit avoir été découverte par
Newton, mais qu'il n'a pas osé révéler entièrement. Car loi de
succion est autrement précis et autrement vrai que loi d'attraction.
En effet, le premier acte de tout être vivant, depuis la plus


(1) Psélion est la traduction de la lunula, que les patriciens arcadiens et troyens portaient au pied.

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LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL 189
humble cellule jusqu'au marmot la plus porphyrogénète, est de
sucer tout ce qu'il peut saisir. C'est par la succion qu'il s'assimile
ce qui lui est indispensable pour se maintenir vivant et qu'il
le transforme en lui-même, c'est-à-dire en Dieu. Tel est le mystère
de l'Eucharistie réduit à sa signification scientifique et
dégagé de tout mysticisme superflu. Celte assimilation est
l'ouvrage de l'antérieur grangousier, Gringalet, ou Gulliver. Le
produit, ou la quinte, en est distribué par le postérieur. C'est tout
ce que l'humanité en sait et en saura jamais.
Cette formule, commune aux deux sectes lunaire et solaire, avait deux prononciations : les solaires disaient suc-loi, ou Sicile,
les lunaires suce-raison, ou sois-Sarrasin. Lors des Vêpres siciliennes,
les ennemis du parti solaire ou français égorgeaient
tous ceux qui ne prononçaient point de cette dernière façon.
C'est ici l'ite missa est. La suite contient cependant quelques éclaircissements précieux. Si Diane était princesse souveraine
du Valentinois en Dauphiné, elle en était aussi grande prêtresse.
Nous l'apprenons par les vers suivants de Panurge :

Pourquoi les oracles Sont au Delphes plus mûrs que mâcles Plus ne rendant réponse aucune? La raison est assez commune : En Delphes n'est, il est ici. (Liv. V, chap. LVII.)
Cette secte était donc celle du Dauphiné, ou plutôt des Dauphinés, car on la retrouvait également en Auvergne, et il est à
remarquer que les députés de ces deux pays jouèrent un rôle
capital dans la Révolution. Mais leur secret n'en venait pas moins
de Delphes, car Delphis est en grec l'exacte traduction de l'hébreu
quine.
Frère Jean, qui représente le principe mâle, refuse obstinément de s'affilier à la secte, c'est-à-dire de se marier ; il reste
fidèle à la doctrine de saint Jean qui, dans sa Jérusalem apocalyptique,
n'admettait ni femmes ni chiens. Panurge lui dit que
ça ne l'empêchera pas d'aller cohabiter avec Proserpine, la
Koré grecque, celle qui

...κοίνον πάσιν θάλαμον ἔχει.
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190 LE CINQUIEME LIVRE DE PANTAGRUEL
Théophile Gautier a traduit cette idée en vers magnifiques sur la Mort :

Bien qu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde. Sous sa blanche couronne elle reste inféconde Pendant l'éternité.
Panurge dit plus bourgeoisement :
Elle ne fut oncques cruelle Aux bons frères, et si fut belle.
Telle est la quintessence du V° livre. Sur ce, Bacbuc fait aux pèlerins un discours de circonstance dans lequel nous relevons ce passage curieux sur le magnétisme :
« Qu'est devenu l'art d'évoquer des cieux la foudre et le feu
céleste jadis inventé par le sage Prometheus? Vous certes
l'avez perdu ; il est de votre hémisphère départi ; ici sous terre,
est en usage. »
Nous signalons ce passage à M. Saint-Yves de Salveydre ; il prouve que décidément nos grand'mères, représentées par la
sénéchale de Normandie, en savaient beaucoup plus long qu'on
ne l'imagine. Elle congédie ses hôtes avec le plus sage des conseils,
celui d'avoir des amis : « Car tous philosophes et sages antiques
à bien sûrement et plaisamment parfaire le chemin de la
connaissance divine et chasse de sapience out été deux choses
nécessaires, guide de Dieu et compagnie d'homme. »
Tel fut le précepte social de toutes les franc-maçonneries antiques et le secret de leur force. Diane l'avait certainement mis
à profit pour mener à bien une oeuvre de science aussi considérable
que ce V° livre. Quelle fut sa part et celle de ses collaborateurs?
Nous laissons cette tâche ardue à ceux qui voudront
approfondir le sillon que nous venons de tracer. Tout ce que
nous pouvons dire, c'est que si les quatre premiers livres de Pantagruel
portent l'empreinte d'un des génies les plus mâles qui
aient jamais existé, c'est une haute intelligence essentiellement
féminine qui prédomine dans le cinquième et qui a élevé ce
curieux monument à l'éternel féminin.
G. D'ORCET.
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