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Réfer. : ES0850G
Auteur : Grasset d'Orcet.
Titre : Le premier livre de Rabelais.
S/titre : .

Editeur : Bureaux de la Revue Britannique. Paris.
Date éd. : 1886 .
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LE
PREMIER LIVRE DE RABELAIS
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Rien n'est plus connu que la biographie de Rabelais, aussi nous bornerons-nous à rappeler celles des particularités de sa
vie qui, réelles ou supposées, sont de nature à jeter quelque
lumière sur ses écrits. On sait qu'il naquit à Chinon, en 1483,
la même année que Raphaël et Luther. Son père se nommait
Thomas Rabelais, seigneur de la Devinière, un des meilleurs
vignobles du pays. On a dit qu'il était cabaretier, mais il est
prouvé qu'il exerça la profession d'apothicaire, laquelle, alors,
exigeant des connaissances assez étendues, le classait dans la
bourgeoisie lettrée. Il était, de plus, fort riche pour l'époque,
car la seigneurie de la Devinière valait au moins 20,000 écus, un
demi-million d'aujourd'hui. Il était d'usage dans les familles riches
de la bourgeoisie, qu'un de leurs cadets, pour le moins, entrât
dans les ordres. François Rabelais se conforma donc à cet
usage. Les couvents étaient les seuls établissements d'instruction
publique; il s'y trouva en très haute compagnie et y fit
des connaissances qu'il conserva toute sa vie. Plus tard, il
abandonna la vie monastique pour l'étude de la médecine dont
il avait dû puiser le goût dans la pharmacie paternelle; mais
il le fit sans rompre jamais avec l'Eglise et rien n'était plus
commun de son temps que ce passage du cloître au monde.
L'état ecclésiastique étant une profession comme une autre,
on était très tolérant sur le chapitre des moeurs, et un moine
n'était pas plus déconsidéré pour avoir un enfant illégitime

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194 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
que ne l'est aujourd'hui un membre de la magistrature,
lorsque pareille infortune lui arrive. Rabelais eut un fils qu'il
reconnut et qui porta le nom de Théodore. Il mourut l'année
même de sa naissance. Ses amis lui adressèrent leurs condoléances
en vers latins. On ignore quelle pouvait être la mère:
probablement quelque grisette de Montpellier. Ce fait prouve
que maître Alcofribas sacrifiait aux faiblesses humaines, sans
que la femme ait tenu plus de place dans sa vie que dans ses
livres. Nulle part il ne s'est élevé contre le célibat ecclésiastique,
ni n'a manifesté le moindre goût personnel pour le mariage ; les
perplexités de Panurge à cet égard ne furent jamais les siennes,
et il n'en a jamais entretenu le public. Il était hardi penseur,
mais nullement révolutionnaire en quoi que ce fût. Sous ce
rapport, on ne saurait mieux le comparer qu'à Goethe. Il vint à
Lyon en 1532, pour publier son premier ouvrage Hippocratis et
Galeni libri aliquot, et ce fut à partir de cette date que commença
sa vie littéraire. De novembre 1532 à février 1534, il fut attaché,
en qualité de médecin, à l'hôpital de Lyon; mais son esprit était
trop vaste pour se confiner dans cette honorable spécialité.
L'ancienne cité impériale était, vers le milieu du XVIe siècle, ce que Bordeaux avait été sous la domination des rois angevins
d'Angleterre au XIVe, ce que fut plus tard Edimbourg au XVIIIe,
c'est-à-dire un centre local de vie intellectuelle qui rivalisait
avec la capitale. Le grand imprimeur allemand Gryphe venait
de s'y établir. Ce fut de ses presses que sortirent les Commentaria
linguae latinae de Dolet, et tant d'autres livres remarquables
par leur élégance autant que par leur correction. Autour de lui
s'était groupée une pléiade de savants et de littérateurs qui s'intitulait
la Société angélique. Inutile de dire qu'il ne faut pas
interpréter ce mot dans le sens séraphique qu'il a pris dans
notre langage moderne. Aggelos signifie réellement un messager,
un porteur de nouvelles; la Société angélique de Gryphe était
juste aussi angélique que l'agence Havas. On la nommerait
aujourd'hui une agence de correspondance. Seulement, dans un
temps où Pantagruel prenait si aisément les gens de lettres à la
gorge, il fallait rédiger ses correspondances en un style tout
particulier, qui se nommait alors le lanternois, le patelinage, ou

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 195
le grimoire. A cette époque, les nouvelles n'allaient pas vite,
la province ne savait guère ce qui s'était passé à la cour que
l'année suivante, si toutefois elle venait à le savoir. Une gazette
ou ce qui en tenait lieu groupait pour le moins tous les événements
d'une année. On prenait son temps pour la composer;
aussi bien que pour la déchiffrer. Ce fut de cette façon que
Rabelais mit au jour les horribles et espouvantables faits et
prouesses du très renommé Pantagruel, roi des dipsodes, dont le
fond dut lui être fourni par sa protectrice la reine de Navarre et
peut-être rafraîchi par elle sous le pseudonyme de maître Jean
Lunel, qui indique un adepte de la quinte, tandis que celui
d'Alcofribas Nasier est tout ce qu'il y a de plus orthodoxe.
Gryphe lui-même y figure sous celui de Panurge, et le sujet du
pamphlet est un projet de divorce entre François Ier et Léonore
d'Autriche, soeur de Charles-Quint, projet qui avorta.
Cette académie littéraire comptait parmi ses membres Etienne Dolet et Bonaventure Desperiers. Le premier à l'âge de vingt ans
avait attaqué le clergé toulousain pour avoir brûlé Caturce. Mal
lui en prit, car le clergé ne le lui pardonna jamais. Il attendit
patiemment dix-sept ans l'occasion de pouvoir le livrer aux rigueurs
du bras séculier qui l'emprisonna; le tortura et finalement
le brûla. La seule grâce qu'on lui accorda fût d'être étranglé avant
d'être brûlé, s'il voulait dire une prière à la Vierge. Le pauvre
patient la fit d'autant plus volontiers, que le culte de la Madone
était l'un des masques dont le quiétisme lunaire s'affublait de
préférence. En 1532 il n'avait que 23 ans, c'est à dire 27 ans de
moins que l'auteur de Pantagruel; à la même époque, tous deux
étaient correcteurs dans l'imprimerie de Gryphe.
Les littérateurs du XVIe siècle vivaient dans le plus sublime mépris de la religion établie. A leurs yeux, le christianisme n'était
pas autre chose que la discipline catholique. Ils étaient loin
d'être athées, mais les doctrines de la quinte déteignaient sur
toutes les intelligences et leur faisaient considérer le dogme de
l'immortalité à un tout autre point de vue que celui du christianisme.
Leurs théories religieuses étaient restées exactement,
celles du VI° livre de Virgile et du premier livre des Tusculanes
de Ciceron. « C'était pour eux, à la fois, une espérance, une consolation

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196 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
et une distinction. Eux, les lettrés, ne voulaient pas
être confondus avec le troupeau du vulgaire. Ils prétendaient
s'élever au-dessus, et sur les hauteurs sereines se délivrer des
inquiétudes terrestres. De là, ils surveillaient les progrès de
l'Humanité et tâchaient de pénétrer de plus en plus l'ordre divin.
Les hommes de science, parmi lesquels se trouvait Rabelais,
étudiaient la nature et adoraient celui qui avait créé ce vaste
et admirable Cosmos. Les lettrés, avec lesquels vivait Dolet, se
complaisaient à penser qu'il devaient flotter à jamais invisibles
dans les régions pures du ciel éthéré, chargés d'étudier les voies
de l'humanité et d'enregistrer ses lents progrès vers la plus
haute civilisation. » (Rabelais, by Walter Besant, p. 35.)


II*
Il est facile de reconnaître dans cet idéal la doctrine des Eons alexandrins qui s'était perpétuée dans celles des sectes lunaires ;
elles y joignaient cette théorie du bonheur terrestre, nécessaire
à la félicité d'outre-tombe, que Dolet avait résumée dans les vers
suivants :

Vivens vidensque gloria mea Frui vole: nihil juvat mortuum Quod vel diserte scripserit, vel fecerit Animose.
« Vivant et voyant. je veux jouir de ma gloire; une fois mort il n'y a de plaisir que dans ce qu'on a écrit disertement, ou fait
avec goût. » En d'autres termes, dans le royaume des souvenirs,
il faut autant que possible n'en emporter que d'agréables.
Son ami Bonaventure Desperiers avait été secrétaire de la reine de Navarre, et dut lui servir d'intermédiaire avec Rabelais.
C'était un lettré d'un ordre inférieur à ses deux illustres amis,
mais un conteur fort amusant et ses historiettes faisaient la
joie de la petite cour béarnaise. Son radicalisme religieux dépassant
par trop les tendances luthériennes que sa brillante
patronne a glissées dans l'abbaye de Thélème, il fut congédié et
publia son Cybalum mundi, dans lequel il se moquait du protestantisme
autant que du catholicisme. Ce livre, qui parut en

* Il n'y a pas de I. Note du traducteur.

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 197
1537, sous le pseudonyme de Thomas de Clavier, fut immédiatement
supprimé, et son auteur, abandonné de tous ses amis,
mourant de faim, se jeta sur son épée.
Ce fui dans ce milieu et pour ce milieu d'illustres beuveurs etc., que Rabelais composa d'abord la grande et inestimable chronique
du grand et énorme géant Gargantua, qui eut un succès non
moins gigantesque. Ce succès induisit un plagiaire à en publier
la suite. Alors le véritable auteur changea son plan et donna
Pantagruel, où le sérieux se cachait sous le grotesque, puis il
refit le premier livre pour le mettre en harmonie avec le second.
Ce dernier est le seul, comme nous l'avons vu, qui porte le double pseudonyme d'Alcofrihas Nasier et de Jean Lunel ; il y a
là une opposition qui indique deux mains parfaitement différentes.
Jean Lunel doit être le masque de la reine de Navarre ou de
son secrétaire Bonaventure Desperiers, rien n'est au contraire
plus catholique ni plus solaire que celui d'Alcofrihas Nasier.
AL. COFR. IBAS dans l'hébreu le plus classique, signifie Dieu qui expie les péchés, et NASIER veut dire littéralement
consacré, mais plus spécialement nazaréen, ou chrétien. Il n'y a
pas d'équivoque possible. Rabelais n'avait pas cessé d'être
moine, consacré au Dieu qui expie les péchés, il le proclamait
hautement. De même qu'Aristophanes, il appartenait au parti
conservateur et s'amusait à cacher sous un masque grotesque
tout ce qu'il y avait de plus orthodoxe. C'était une manière de
rendre, l'orthodoxie amusante qui l'avait précédé et lui survécut
longtemps. Dans l'Histoire de la Caricature de Champfleury, on
peut voir, pages 71 et 207, comment on traduisait irrévérencieusement
en rébus français, les deux mots hébraïques AL-COFR,
Dieu expiateur. Ces éclaircissements indispensables nous amènent
tout naturellement à l'explication de quelques aventures plus ou
moins authentiques. mais utiles pour l'intelligence du livre.
En 1536, c'est-à-dire après la publication des deux premiers livres de Pantagruel, Rabelais se rendit à Rome et obtint du pape
Paul III l'autorisation de passer de l'ordre des Franciscains
dans celui des Bénédictins qui convenait beaucoup mieux à un
lettré comme lui. Ses pamphlets avaient fait immensément de
bruit et l'on voit que l'Eglise ne s'y trouvait pas offensée. Ce fut

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198 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
de ce voyage qu'il rapporta le melon, l'artichaut et la romaine.
En 1537, il assista à Paris, à un festin célèbre donné en l'honneur de Dolet qui avait échappé à une accusation de meurtre.
Parmi les convives se trouvaient Guillaume Budé, le catholique;
Béraud, protestant et précepteur des trois frères de Châtillon;
Odet, le futur cardinal ; Gaspard de Coligny et André
d'Andelot; Danès et Toussaint, célèbres hellénistes; Salmon,
poète latin; Nicolas Bourbon, précepteur de Jeanne d'Albret;
Voulté, Marot et enfin Rabelais. Cette réunion donne la mesure
de la tolérance réciproque des lettrés de cette époque.
Ce fut avec Paul III qu'eut lieu le débat grotesque à propos du baisement de la mule papale. On sait quelle fut la réponse
de Rabelais, elle contenait l'explication de la devise qu'on peut
voir sur les piliers de la basilique de Saint-Pierre. Une colombe
laissant choir de son bec une branche d'olivier, en vieux français
se prononce colon bas eleverai. C'est l'argument du premier
livre de Pantagruel et nous y reviendrons en temps et lieu.
Les papes de cette époque ne craignaient point de saler l'orthodoxie. Sixte-Quint en disait bien d'autres. Paul III trouva la
plaisanterie de son goût, puisqu'il accorda au joyeux Tourangeau
tout ce qu'il désirait.
Rabelais retourna à Rome à la suite de l'empoisonnement du dauphin, avec une missive particulière de François Ier lui-
même. Ce fut à cette seconde visite que le pape lui ayant demandé
quelle grâce il désirait, il lui répondit : « Notre saint
Père, je suis Français et d'une petite ville nommée Chinon
qu'on tient être fort sujette au fagot, on y a déjà brûlé quantité
de gens de biens et de mes parents; or, si Votre Sainteté m'excommunie,
je ne brûlerai jamais. »
Cette singulière demande que le pape comprit fort bien, puisque c'était encore un des mots de passe du catholicisme,
faisait allusion à une fête aussi grotesque que bizarre qui se
célébrait jadis à Rome à la fin de la semaine sainte. Elle donne
l'explication de certains passages du premier livre de Pantagruel,
notamment de la suspension de frère Jean des Entommeures. On
nous pardonnera donc de nous y arrêter quelques instants.

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 199

III
Voici ce qu'en dit Amati, dans ses Prelegomeni alla bibliographia romana, vol. I. 1880.
« Dans la matinée du samedi, in albis, les prêtres des dix-huit diaconies sonnaient les cloches à raccolta, et tout le peuple se
rendait à sa paroisse. Il était accueilli par un chapelain vêtu
d'une tunique ou chemise, couronné de fleurs de cornuta, et
tenant en main un finobole. C'était un instrument concave de
bronze entouré de sonnettes. Précédés du chapelain et suivis du
prêtre en chape, le clergé et le peuple de la paroisse se rendaient
à Latran et s'arrêtaient successivement pour attendre le pape
dans le campo lateranense en face du palais, près de la fullonica,
c'est-à-dire des buanderies.
« Le pape, averti que tout le monde était arrivé, descendait au lieu où devaient se célébrer les laudes de la choromanie qui
était, semble-t-il, la basilique même de Latran. Alors chaque
archiprêtre avec son clergé et ses fidèles chantait en formant le
cercle. Ego preces de loco deus, ad bonam horam, puis des versets
latins et grecs.
« Le chapelain, accoutré comme il a été dit, se tenait au centre du cercle, dansant en rond au son de son finobole et dodelinant
de sa tête couronné de cornutes; les laudes achevées, un des
archiprêtres montait sur l'âne qui y avait été envoyé ad hoc,
par la curie, mais à rebours.
Sur la tête de l'âne un camérier du pape tenait un bassin avec vingt sous en monnaie. Aussitôt passé trois files des bancs
de la nef, l'archiprêtre se couchait en arrière, et suivi de ses
clercs il prenait la monnaie du bassin qu'il empochait. Cela fait,
les archiprêtres allaient déposer les couronnes aux pieds du
pape, mais l'archiprêtre de Santa Maria in Vialata lui présentait
une couronne et un renardeau qui, n'étant pas attaché, s'enfuyait.
Le pape lui donnait un besan, l'archiprêtre de Santa Maria in
Aquiro lui présentait à son tour une couronne avec un coq et
en recevait un besan et un quart. A tous les autres prêtres des
diaconies le pape distribuait un besan et sa bénédiction.
« Cette distribution terminée, le chapelain, vêtu comme ci-
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200 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
dessus, et un prêtre de chaque paroisse, prenaient l'eau bénite,
des petits pains ou cialdoni (échaudés) nommés nebale, des rameaux
de laurier, puis dansant et jouant du finobole, ils allaient
bénir les maisons de la paroisse en les aspergeant de leurs
rameaux de lauriers. Le prêtre saluait la maison, l'aspergeait
d'eau, jetait sur le feu un rameau de laurier, donnait les échaudés
aux enfants de la famille.
« Pendant ce temps, le chapelain chantait ces deux vers barbares :

Jaritan, jaritan, jarariasti Raphaym, acrchoin, uzariasti.
D'après Amati, on pourrait en quelque mode y deviner le sens suivant : Pour les maux dont tu as hérité, j'ai recueilli la médecine
des champs. Cette traduction est plus que barbare elle-même,
car ces deux vers sont en excellent phénicien, et se traduisent :
Le don du ruisseau, le don du ruisseau, j'ai hérité des doctrines
des morts, sur les biens des cultivateurs je le répands à la ronde.
Ce cantique phénicien doit remonter à la plus haute antiquité et provenir des mystères thébains, inaugurés par le Phénicien
Cadmus. Une foule d'épigraphes funèbres et autres prouvent
qu'en Italie, en Grèce, à Marseille, à Chypre, il existait des
fratries entières qui, bien que ne se distinguant en rien des autres,
extérieurement, avaient conservé le phénicien comme langue
liturgique. Ainsi s'explique ce mélange de phénicien et d'étrusque
qui, au sein de Rome même, donna naissance au christianisme.
Le mythe du dieu expiateur des péchés, Alcofribas,
avec son supplice mystique, existait chez tous les peuples anciens,
mais particulièrement chez les Arméniens et les Gaulois.
C'était ce qu'on appelait le sacrifice du Sace. Primitivement, tous
les enfants qui naissaient du solstice d'hiver à l'équinoxe du
printemps, étaient sacrifiés sans pitié. Plus tard, on les condamna
à s'expatrier, et ils fondaient des colonies sous le nom de Sacrani.
Ce mot correspond à l'hébreu Nasir, Nazaréen. Les Saces furent
alors recrutés parmi les étrangers, les prisonniers de guerre et
les gens de bonne volonté qui, las de la vie, voulaient jouir de
quelques bons jours avant d'y renoncer. En effet, durant tout

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 201
l'hiver, on leur accordait tout ce qu'ils désiraient, et ils avaient
droit de choisir parmi les concubines royales. Au solstice de
printemps, on les enfermait dans un sac, et on les pendait ou les
précipitait du haut d'un rocher. Cette coutume existait encore
à Marseille du temps de Pétrone. Les Juifs, plus humains, avaient
remplacé l'homme par le bouc émissaire.
Le Sace avec son sac s'est conservé dans nos farces populaires. Sous le masque enfariné de Pierrot ou du clown anglais, c'est le
colonus ou paysan (clown), éternellement destiné à être pendu,
pour expier les péchés sociaux. Il représentait Saturne, ou l'âge
d'or, et la saison de l'année que nous nommons aujourd'hui carnaval,
autrefois les saturnales. Pendant son règne si court, les
esclaves étaient servis par les maîtres; à l'équinoxe, Pierrot était
pendu et tout rentrait dans l'ordre habituel. Saturne était le dieu
de la droite (Isra -- el). Lorsque les Israélites abondèrent à Rome,
les fratries du rite phénicien, parmi lesquelles se trouvaient probablement
des restes des dix tribus trahies par celle de Juda et
dispersées par Nabuchodonosor, firent du Sace un Israélite vendu
par Juda, et ainsi dut se former la légende évangélique, rapportée
plus tard en Orient.
Le cantique phénicien de la choromanie nous donne le vrai nom du christ primitif qui était Jar, la source, et correspondait
au signe du Verseau; il représentait le principe humide, ou la
sève, de là son nom de Marsyas, la main de la sève.
Lorsque ce rôle était joué par une femme, elle se nommait Andromède (qui guérit l'homme), ou Dircé (le bourgeon). La première
est représentée sur des monuments latins subissant le supplice
de la pendaison, par les bras, à une potence carrée; l'autre
était liée aux cornes d'un taureau. Elle est le principal personnage
du groupe Farnèse.
Nous avons vu que l'archiprêtre de Santa Maria in Aquiro offrait au pape une couronne (chapel) et un coq (jars), en échange
d'un besant et un quart (monnaie quart), Le tout donnait son
titre de Chapelain germain quart, dont Rabelais se paraît plus
tard, lorsqu'il s'intitulait caloyer des îles d'Hiere. Caloyer est
un grec moine germain), hiere, île (Royal). Ce titre de germain
s'est conservé, croyons-nous. dans le Grand Orient français qui

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202 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
est d'origine solaire, et s'écrit tout simplement par G ou gé romain.
Ces germains n'étaient pas des Allemands, ce mot vient
du latin germinatus, germiné. Par extension il a pris la signification
de frère (hermano en espagnol), mais c'est ici tout simplement
l'équivalent du grec Dircé, le bourgeon. Les germains
étaient les ministres du dieu Germinal, le principe mâle, ou le
quart. L'archiprêtre de Santa Maria in Vialata avec son chapel
et son renardeau lâché (escoursé), pour lequel il recevait une
monnaie, était le chapelain qui écorche le renard du démon. Cette
expression d'écorcher le renard, qui revient si souvent dans Rabelais,
signifiait renier.
Nous voici maintenant arrivés, à rebours, à l'archiprêtre monté de même sur un âne. Les premiers chrétiens, comme les
Grecs actuels, nommaient leurs prêtres papas, celui-là gît à reculons
sur un âne qui a de la monnaie sur sa tête, d'où la légende :
papas, chef monnaie, gît à recul, âne, c'est-à-dire paix, pesque
âme noyée, jar kilion. Jar kilion est saint Pierre qui, de pécheur
de poissons, se fit pêcheur d'âmes noyées, de sorte que lorsque
Rabelais demandait à être excommunié par le pape, il lui disait
le mot de passe d'un des grades les plus élevés du rite solaire,
paix, pesque âme noyée. Nous avons vu que jar voulait dire ruisseau,
kilion veut dire épuisement. La fête de Pâque ou de l'équinoxe
du printemps, c'est-à-dire la fête solaire par excellence,
représente la fin de la saison pluvieuse, ou la mort d'Adonis tué
par le sanglier du mois d'avril. C'est également la fin de la choromanie,
ou, en vieux français, de la carole, dont les Carlovingiens
tiraient leur nom. Le chapelain avec des cornues dans les
cheveux, probablement des bleuets, et carolant au son du finobole,
donne la légende : Sépulcre né, Carol finit bal. (Né dans un sépulcre,
Carol finit de danser.) La carole était une danse de paysans,
la sabotière, car le mot carol ou carie, signifie réellement
paysan et est le synonyme de clown et colon. Le paysan était le
conducteur de la constellation du Chariot ou du Carpentum.
C'était le Saturne au grand gousier (1). Dans le premier exemple


(1) Il est probable que le fils de François Ier fut empoisonné par les partisans du connétable. Cette vengeance détourna à jamais son père du parti de la quint.
avec lequel il avait coqueté alors que sa soeur en était l'âme.

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 203
de crucifiement qui ait été recueilli, il est représenté avec une tête
d'âne et la légende Alexandre t'adore, le tout de l'époque des
Antonins. On a cru que c'était une caricature contre les chrétiens,
mais plus de 500 ans auparavant, une tête d'âne (ker-onos) était
l'hiéroglyphe très fréquent de Chronos, Saturne. Il est très vrai
qu'une caricature, citée par Tertullien, représente un chrétien
avec une tête d'âne; c'est que, pour les païens, Jésus n'était pas
autre chose que Saturne ou Chronos, et nous verrons qu'il en
était de même pour Rabelais.
Il nous reste maintenant à expliquer l'origine de son fameux quart d'heure, qui a une certaine importance historique. Depuis
qu'il était entré dans l'ordre des Bénédictins, le cardinal Du
Bellay l'avait chargé de plusieurs missions diplomatiques, dont
la plus importante fut de rechercher quels pouvaient être les
empoisonneurs du dauphin. Ce crime tournait au profit de
Catherine de Médicis, une assez mince bourgeoise qui n'était pas
destinée à régner sur la France. Elle appartenait à une famille
du parti solaire, fort intrigante et ne reculant devant aucun forfait.
Il importait à François Ier d'être fixé à cet égard. Rabelais,
dûment excommunié par le pape, revint à Lyon, où il se trouva
ou feignit de se trouver sans argent pour se faire conduire
promptement an roi : il écrivit sur des paquets de cendres, poison
pour le roi, la reine, etc. Ce stratagème devait avoir été concerté
à l'avance entre Rabelais et le roi, pour déjouer certaines
surveillances. C'était le parti de la Cendre qui avait empoisonné
le, dauphin. Les cendres, ou les dracons, désignaient
également les adorateurs de la Quine qui a fourni aux contes
populaires le charmant personnage de Cendrillon. Cette légende
est très antérieure au christianisme. Cendrillon figure sur les
vases grecs sous le nom de Konis, qui a la même signification.
Les adorateurs de la Quinte, très adonnés à l'alchimie, avaient
beaucoup de penchant à l'empoisonnement. Toute la famille de
Louis XIV périt de leurs mains, et comme la plupart des calvinistes,
sinon tous, étaient affiliés à cette secte, le ressentiment
qu'en garda le roi Soleil fut un des principaux motifs qui l'engagèrent
à révoquer l'édit de Nantes.

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204 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS

IV
Nous avons vu que lorsqu'il demandait au pape de l'excommunier, Rabelais avouait appartenir à une famille et à une ville
de sectaires. Chinois porte en effet un nom druidique ou phénicien
qui dénote de très vieilles accointances avec le culte de la
Quinte. Qinon est son nom carthaginois. Kyn-on (pour Kyn-aein)
veut dire la Source de la chienne, comme Avignon (Ave-aein)
signifie en grec druidique la Source de la truie. Sur ses médailles
se trouve représentée la tête de cet animal, hiéroglyphe
du principe humide, auquel le français a emprunté le nom de
l'eau. Kyn-on et Ave-on personnifiaient les deux principes contraires,
l'eau et la canicule.
Le nom de Rabelais, comme ceux de Bismarck, Quinet, Colqhoun, Mermillod et tant d'autres, était emprunté aux hiérarchies
solaires ou lunaires. C'était celui de la corporation des
savetiers ou robelinneurs, qui représentait les citadins, tandis que
les esclopins ou sabotiers semblent avoir englobé toutes les corporations
forestières, dont le carpent ou charron était le patron
naturel. Reboul, en argot moderne reboui, signifiait un vieux
soulier. Nous ignorons l'origine de ce mot, qui est très ancien.
La planche CXIV des Songes drolatiques qui représente Rabelais
en mère abbesse, ou marrabais, est remarquable par un énorme
soulier qu'on peut considérer comme l'hiéroglyphe de son nom.
Cette secte des marrabais dont Rabelais parle si souvent a dû
fleurir à Chinon, mais lui-même n'en faisait point partie. Il
appartenait à celle des Fanfreluches, ou fils de la Vierge. C'était
une désignation assez claire du Christ, né dans le sépulcre, de la
mère toujours vierge. Fanfreluche avait encore un sons plus
topique et désignait les fendeurs de la forêt de Loches. Lokhos
signifiait en grec l'accouchée, et la ville est située à l'est de celle
de Chinon. Toutes deux faisaient partie du même cantonnement
druidique dans lequel se passe l'action du poème pantagruélique.
A Loches régnait Grandgousier, à Chinon Pantagruel. Pour ce
qui est de Gargantua, les traditions locales voulaient qu'il eût
un pied à Niort, l'autre à Luçon, et il était très populaire dans la

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 205
Touraine. l'Anjou et le Poitou. Il a laissé son nom à deux localités
de la Normandie et de l'Auvergne et au mont Garganus,
près de Naples. Gargantua se nommait en étrusque Carcan, en
grec Gorgon; il est devenu saint Georges. Pantagruel, s'il n'est
pas de la création de Rabelais, doit procéder des marrabais d'Espagne.
Son nom tourangeau était Vitdegrain. Grandgousier a
été substitué à Gulliver. Gringole ou Foutasnon. A eux trois ils
formaient une triade cosmique complète. Dans leur généalogie
Rabelais a ajouté les unes aux autres une quantité de ces triades
dont les noms ne sont pas toujours faciles à expliquer, sauf
ceux dont la composition est hébraïque. Tel est celui d'Hacquelebec
qui reproduit en hébreu le caractère androgyne de Gargantua.
AKL, BC veut dire festins et larmes. C'est sur la signification
de ces noms qu'est bâtie la trame du récit. Chacun d'eux
sert pour ainsi dire de sommaire à un chapitre.
Un fait à noter est la division par triade pythagoricienne, plutôt que par tétrade. Généralement les compositions gothiques
sont à quatre personnages qui, sérieux ou grotesques. correspondent
aux quatre points cardinaux et aux quatre masques populaires,
Pierrot ou le clown, Polichinelle ou Carabas, Gilles
le guerrier fuyard et Arlequin, ou plus exactement Hellequin,
le sorcier. Tous quatre remontent à l'antiquité la plus reculée,
et sauf Gilles qui a suivi la mode, ils ont conservé leurs costumes
primitifs. Quand ils quittent le masque grotesque pour
le sérieux, ils se nomment Saturne, Jupiter, Arès et Hermès.
Rabelais les réduit à deux, Mars, la guerre, et Saturne, la Paix ou le gain, se fusionnant dans un troisième personnage à
la fois pacifique et guerrier, dont le rôle est de rendre la justice
aux deux autres. Aussi porte-t-il le nom grec de Gargan-tic,
celui qui châtie les deux classes que Proudhon nommerait dans
son langage économique les improductives et les productives.
Et c'était, bien ainsi que l'entendait Rabelais, lorsqu'il promettait
de révéler les très hauts sacrements et les mystères horrifiques,
en ce qui concerne la religion, qu'aussi l'état politique et vie
aeconomique. Nous allons voir qu'il tint parole.
Les classes pacifiques étaient représentées par la Colombe, ou le colomb, qu'on écrivait colon, les classes guerrières par le

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206 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
falcon, ou faucon. Dans les farces populaires, la femelle de
Pierrot a gardé son nom de Colombine, et lui-même, avec ses
grandes manches, imite les gestes d'un pigeon qui prend son
vol. Arlequin aiguisant continuellement son sabre est resté
bigarré comme l'oiseau de proie, et pille continuellement le
pauvre colon.
Le catholicisme, héritier direct des traditions de Marius, a toujours eu pour principe d'élever la colombe au-dessus du faucon
et y a contribué dans une plus large mesure que quiconque.
Mazzini, lui-même, n'hésitait pas à reconnaître que, jusqu'au
XIVe siècle, la papauté avait été le principal facteur de toutes les
libertés, et que son histoire dictée jusqu'ici par une adoration
servile ou par l'ignorance matérialiste était complètement à refaire.
Sous ce rapport, personne ne fournira plus de matériaux,
aux historiens de l'avenir que Rabelais, traduit en langage intelligible
pour tous; ce sera sans doute l'oeuvre de plusieurs générations.
En attendant, voici ce que nous extrayons de cette
mine encore vierge.
« Retournant à noz moutons, je vous dictz que par don souverain des cieulx nous a été réservée l'antiquité et généalogie
de Gargantua, plus entière que nulle autre, excepté celle de
Messias, dont je ne parle, car il ne me appartient : aussi les diables
(ce sont les calomniateurs) s'y opposent; et fut trouvée par
Jean Audeau, en un pré qu'il avait près l'arceau Gualeau, au-
dessous de l'olive, tirant à Narsay. Duquel faisant lever les fossés
touchèrent les piocheurs de leurs mares, un grand tombeau de
bronze long sans mesure car oncques n'en trouvèrent le bout
parce qu'il entrait trop avant les excluses de Vienne. Icelluy ouvrans
en certain lieu signé au-dessus d'un goubelet, à l'entour
duquel était écrit en lettres ethrusques Hic hibitur, trouverent
neuf flaccons en tel ordre qu'on assied les quilles en Gascogne desquels
icelluy qui était au milieu estoit, couvroit, un gros, gras,
grand, gris, joly, petit, moisy livret, plus mais non mieux sentant
que roses.
Ce passage est un des types les plus complets du grimoire le plus souvent employé par Rabelais. Les mots que nous avons
écrits en italiques sont noyés dans une espèce de grille où il faut

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 207
les repêcher, à l'aide du rythme et des assonances en L qui
marquent la fin des vers. 'Toutes les fanfreluches antidotées, tout
le plaidoyer des sires de Hume V. et Baise C. sont rédigés de
cette façon. Pour les contemporains, la difficulté n'était pas
grande, malheureusement il n'en est pas de même à plus de
trois siècles de distance. Cependant, quand on tient le fil de
l'idée, on y arrive assez aisément. Vu l'importance de ce spécimen
de lanternois, nous en donnons le mot à mot tout entier :

Jean Audeau, pré arceau gualeau. Sous olive, Narsay tirant. airain sépulcre. Signe Goubelet. Ci l'on boit, latin. Neuf flacons quillés, mi base livret Gros, gras, grand, gris, joli, Petit, moysi, sentant plus ne mieux rose,.
Il faut lire :

Janus, dieu pairé (double) arche Gaule, Seul venere Saturne, Touraine sépulcre. Signe: Goubelet, Colon boit, loi tient. Haine au Faulcon ! Colombe ose leve haste. Guerre, gare, Guérin, doit grege loup. Petit musicien, tient Apollon, marsye.
En langage moderne : « De Janus, dieu double du royaume des Gaules, le sépulcre de Touraine, ne vénère que Saturne, sous le signe de la colombe
qui boit dans un gobelet (le signe du Verseau). Il a pour loi : haine
au faucon. Que la colombe ose lever son enseigne, le loup doit
garder son troupeau de la guerre avec Guerin. Marsyas tient
Apollon pour petit musicien.
On reconnaît facilement dans cet acte de foi du sépulcre de Touraine la paraphrase de la colombe à l'olivier, de la basilique
de Saint-Pierre. Guerin, dont le nom se trouve dans Gironde,
Guérande, etc., veut dire tourner, et est le nom français de Pantagruel
(la fortune qui tourne. Le loup gardien du troupeau, est
la curie romaine, fille de la louve de Romulus; quant à Marsyas
qui tient Apollon pour petit musicien, c'est bien le moins de lui
consacrer un chapitre.

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208 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS

V
Marsyas était une divinité d'origine phrygienne, comme Marpesa son complément cyclique. Le nom de l'un signifiait
la main vive, et l'autre la main morte. Le premier était le patron
des artisans, la seconde était vénérée de préférence par les gens
de main morte, les improductifs. Marsyas avait la même généalogie
que Saturne; il était, comme lui, fils du ciel supérieur Ouranos,
ou Olympos, qui correspondait à la constellation de la
Vierge, et lui-même coïncidait avec le signe du Verseau, ou du
goubelet, c'était le Jar de la fête de la choromanie, l'Al-cofribas,
ou dieu rédempteur des péchés. Représentant de l'activité humaine,
il était l'inventeur de tous les arts, et particulièrement de
celui de la musique. On sait qu'il défia Phébus à la flûte et que
le vaincu devait être écorché par le vainqueur. Le vaincu, ce fut
lui. Il était le dieu de la sève hivernale que le soleil printanier
fait éclater et qui crève l'écorce des arbres pour former le bourgeon.
Tel est le sens de ce mythe; aussi portait-il chez les Latins
le nom de liber qui veut dire écorce. C'était pour ce motif que
toutes les anciennes cités libres plaçaient sur leurs forums le
groupe d'Apollon écorchant Marsyas, comme emblème de la
liberté. Le Louvre en possède un très beau qui vient de Rome
et a dû orner son forum. Apollon ne s'y trouve point, il est remplacé
par la Toison d'or. Pour comprendre le motif de cette substitution,
il faut savoir que cette Toison d'or n'était elle-même
que la peau de Marsyas, dont le supplice avait lieu à l'équinoxe
printanier, au signe du bélier. Déro en grec ne veut seulement
pas dire écorcher, il signifie par extension découvrir, révéler. La
Toison d'or se dirait en grec deras khryso melon, qui voulait dire
la révélation de l'âge d'or, ou l'apocalypse. La suspension par les
bras (ankali-kremasmos) écrite avec l'orthographe étrusque ou
chypriote se traduisait : le chant qui renouvelle la richesse. Comme
toutes les statues de cette époque, le Marsyas du Louvre est une
invocation qu'on doit traduire : main libératrice, qui révèles le futur
âge d'or, que ton chant renouvelle les biens de la terre ! C'est à peu
de chose près la traduction des deux vers phéniciens chantés

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 209
dans la choromanie. La composition de Marsyas ou celle du groupe
Farnèse. qui est au fond la même, prouve péremptoirement que
le fondateur mystique du christianisme n'était pas un juif et qu'il
n'a pas été cloué à Jérusalem sur une croix, mais qu'il était de
liturgie grecque ou phrygienne et que, probablement, il n'a été
pendu qu'en effigie. Le Marsyas du Louvre est de l'époque de Marius,
il lui ressemble et il a dit être placé au forum en son honneur,
comme libérateur de la plèbe. Marius devait être d'origine
gauloise; en tout cas, c'était dans ce pays qu'on vénérait le plus
la déesse Mare qui figure si souvent dans les noms gaulois tels
que Viromar ou Virdomar (homme de Mare). Lorsqu'elle est sans
épithète, elle est l'équivalent de l'activité manuelle ou la main- d'oeuvre. De là, Marthe la languissante et Marie la femme active
de l'Evangile. Ces deux noms essentiellement gaulois figurent
dans des inscriptions gauloises antérieures à l'ère chrétienne.
Il y eût en Syrie une prophétesse du nom de Martha qui suivait
partout Marius et exerçait sur lui une très grande influence. Son
fils, dont la mémoire resta très populaire et qui périt de mort violente,
fut très lié comme son père avec les Phéniciens de Carthage.
César et Auguste rebâtirent cette ville malgré les malédictions
du Sénat et ils étaient de la famille de Marius. Les
grandes guerres de la fin de la République avaient amené à
Rome des esclaves de tous les pays, mais particulièrement de la
Phrygie et de Carthage. Un grand nombre d'entre eux avaient
reçu une éducation très soignée et par conséquent étaient arrivés
facilement à l'affranchissement.
Ces affranchis, la plupart très riches, mais exclus des charges publiques, formèrent naturellement la clientèle de Marius, et
choisirent, non moins naturellement, pour dieu celui de l'affranchissement.
Il se fit en son honneur une nouvelle légende
dans laquelle le phrygien domina avec une forte teinture de
galiléen. Cette légende ne pouvait naître qu'à Rome, du confluent
de l'esclavage général elle ne se répandit que postérieurement
dans la Palestine et l'Asie Mineure. Aussi l'auteur de
l'Apocalypse ne fait pas mourir sou Seigneur à Jérusalem, car il
est probable que cette version n'est pas antérieure à l'époque de
Titus. La croix latine comme emblème chrétien est encore plus

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210 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
moderne. Sauf le crucifié à tête d'âne, nous ne connaissons
pas de croix antérieure à Constantin, c'est-à-dire à une époque
où Rome était déjà depuis longtemps le centre reconnu du christianisme
et, quelle que fût son origine, lui avait imprimé son
caractère ineffaçable.
Jérusalem, rasée par Titus, avait été mystérieusement chargée, par les descendants des dix tribus que Juda avait trahies
six siècles auparavant, d'un crime qui n'était qu'une fatale
réminiscence. Mais le Jésus nazaréen ne supplanta point complètement
le Marsyas phrygien qui resta toujours le patron des
ménestrels, et le principal représentant du mythe solaire. Son
nom, légèrement altéré en celui de Mercy ou Murcie, a laissé sa
trace jusque dans la maçonnerie moderne, où il occupe le
26° grade du rite écossais. Il n'en est pas de plus solaire ni de
plus chrétien que celui du prince de Merci dont le bijou rappelle
le soleil guérisseur, et dont le mot de passe Gomel est l'exacte
traduction du français gain et du grec souos, actif. Ce mot entre
dans la composition du nom de la femme du bon Grandgousier.
Gargamelle veut dire pèlerine du travail. C'est la mère de Gargantua,
le représentant de l'apogée de la prospérité, tandis que
Pantagruel, la fortune qui tourne, est enfanté par Badebec, qui
en vieux français signifie le désoeuvrement aristocratique.
Marius, le père de la démocratie, le premier qui ait élevé la colombe au-dessus du faucon, doit aussi avoir laissé un souvenir
persistant dans les croyances historiques de nos pères.
Une de leurs devises était : Veille Mare plebe ; elle s'écrit avec
une tête de Méduse ailée, dont les cheveux sont entremêlés de
serpents. Il en est certainement question dans les fanfreluches
antidotées, car le grand dompteur des Cimbres ne peut
être que lui. Malheureusement ce passage est un des os à mouelle.
les plus durs à entommer de Rabelais. Antidote veut dire en grec
contre-poison. C'est certainement une réfutation des doctrines
de la Quinte, à l'usage des enfants de la forêt de Loches, car
elles débutent par une série de figures typographiques disposées
verticalement dans l'ordre suivant :

Mal R. b ». apostrophe mal. δδ . = Ce qui se traduit assez aisément :
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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 211
Malherbe Gaule empestera, femelle Apostre, foi deletere homme nie lois.
Malherbe (Mol-hir-abi) est le mot de passe du 33e degré du rite écossais, du souverain grand inspecteur général. Il signifie la
vigueur des traditions antérieures, ou de l'antérieur ; cette
énigme peut donc s'interpréter ainsi : « Un apôtre femelle empestera
la rigueur des anciennes traditions de la France, d'une
foi délétère, qui nie toute loi humaine. » Est-ce une allusion au
cinquième livre qu'une femme devait faire ajouter aux siens ?
Du restant, nous n'avons pu entommer jusqu'ici que les vers suivants :

Mais l'an viendra signé d'un arc tarquois De cinq fuseaulx et trois culs de marmite Onquel le dos d'un roy trop peu courtois Poyvré sera soubz en habit d'hermite. O la pitié! pour une chattemitte Laisserez-vous engouffrer tant d'arpens? Cessez, cessez, ce masque nul n'imite, Retirez-vous au frère des serpens.
Un arc tarquois c'est une M, cinq fuseaux IIIII, trois culs de marmite CCC. MIIIIICCC indiquent fort clairement l'an 1800
qu'on peut considérer comme la fin du grand drame révolutionnaire
de 93. Le reste est beaucoup plus obscur, cependant on y
démêle les malheurs d'un roi trop peu courtois, et l'on peut,
croyons-nous, hasarder avec une certaine vraisemblance l'interprétation
suivante :

L'an 1800, Roi tuera peuple, Pouvoir se fera remette loup. Tue chat, maître pend, nie foi royale, Roi chasse promit mesconnu l'a Retour veut frère des bois...
Ainsi, l'an 1800, le peuple tuera le roi et se fera remettre le pouvoir par les loups (clergé romain). Telle est cette prophétie
qui par extraordinaire s'est vérifiée. Le reste indique que les
fanfreluches antidatées sont un contrat entre les Faons de la
forêt de Loches (Faons forêt Loches) et les seigneurs de la Touraine,
c'est-à-dire les rois de France. Antidote ne veut pas seulement
dire contre-poison. mais don ou guerdon en retour, c'est-à-

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212 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
dire un contrat synallagmatique entre les rois et les forestiers.
Quant à ce titre de chat qu'on trouve ici, l'explication en est
donnée par Paradin dans ses emblèmes héroïques. Les rois
francs, burgundes et goths, portaient sur leurs enseignes la
chatte de la déesse Freya, dont ils prétendaient descendre, et
dont elle tirait son nom grec de thera, ou fera, qui signifie sauvage,
indompté. Les forestiers avaient le droit de pendre, de
tuer, et de chasser le chat qui avait manqué au retour promis aux
frères des bois. Cette pénalité se trouve dans toutes les chartes
secrètes, ou accords conclus entre les rois de l'Europe et les
forestiers, qu'ils fussent de rite solaire ou lunaire. Charles II
et Louis XVI ont été jugés d'après des lois qu'ils avaient acceptées,
et leur procès public n'a été qu'un simulacre. Le fameux discours
de Robespierre indique très clairement que le roi avait été condamné
par un autre tribunal. Mais, en revanche, il est fort
possible que cette date fatidique de 1800, étant une croyance
générale, ait fortement influé sur les imaginations et particulièrement
sur celles de ses juges.


VI
Assurément, Rabelais avait reçu du ciel une des plus riches intelligences dont jamais mortel ait eu le droit de s'enorgueillir,
mais il l'enrichissait encore à l'aide d'une méthode dont tous
les artistes et les écrivains ont usé jusqu'à Goethe inclusivement ;
il empruntait les noms de ses personnages à une langue inconnue
du vulgaire et sur ces noms il bâtissait un conte. Nous avons
usé nous-mêmes de ce procédé pour en produire quelques-uns
qui, à défaut d'autre mérite, ne le cèdent à nuls autres, en fait
de bizarrerie.
L'on s'imagine que cet incomparable abstracteur de quinte essence écrivait d'abondance, et qu'il laissait courir sa plume
au gré de sa fantaisie, tandis que chacun de ses mots est pesé
avec le soin le plus scrupuleux. Quant à la trame de ses fantasques
broderies, il l'emprunte, dans les deux premiers livres de
ses chroniques pantagruéliques, à un canevas purement géographique,
le plan de l'ancienne Touraine.

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 213
Lorsque les anciens formaient quelque part un nouvel établissement, ils commençaient par tracer un quadrilatère aussi
régulier et aussi exactement orienté que possible, dont chaque
angle devait être une forteresse; chaque côté était subdivisé en
trois parties et chaque partie recevait le nom d'un des 12 signes
du zodiaque dans la langue secrète des nouveaux colons; puis
chacun de ces douze lots était tiré au sort et la colonie se divisait
en douze tribus qui prenaient le nom du lot à chacune échu
en partage.
Ainsi faisaient les Turones, dont le nom, comme ceux de la plupart des populations druidiques, dénonce une origine phrygienne.
Tyrones, en latin triones, veut dire les boeufs et particulièrement
les sept boeufs de Gérion qui indiquaient le plein nord
(septem triones). C'est encore le nom de la ville de Tours. A
l'est se trouvait la forteresse de Loches (l'accouchée); au sud celle
de Châtellerault (Chatel du roi haut); Gargantua le géant ou le
soleil au zénith ; à l'ouest Chinon (grec Kinon), mouvement,
agitation, changement, trouble, révolution. C'est le domaine de
Pichrochole (l'humeur noire, la bile) et de Pantagruel (la fortune
qui tourne). Tel est le cadre de son récit.
Il débute par un accouchement prodigieux, celui du grand jour, de Gargantua, l'enfant du carnaval. Grandgousier son père,
bon raillard en son temps, aymant à boire net autant que
homme qui pour lors fust au monde, représentait tout ce qu'il y
a de plus antérieur, la Gueule, et avait épousé Gargamelle, fille
du roi des Parpaillots. En vieux français ce mot signifie papillon,
mais il vient de pourple ou pourpre, qui était la couleur
Priape, représenté par le taureau de la ville de Tours. Rabelais
d'ailleurs ne laisse pas ignorer qu'on se trouve sur les domaines
du principe mâle et de la boustifaille, dans ce bien yvre, qui est
le bon hyver.
Rabelais donne du nom de Gargantua une étymologie de fantaisie dont il n'était pas la dupe; la vraie lui était connue,
puisque lorsqu'il décrit son bijou, c'est-à-dire l'image qu'on
avait l'habitude de porter alors à son bonnet, il dit qu'il y estoit
pourtraict un corps humain ayant deux têtes, l'une virée contre
l'autre, quatre bras, quatre pieds, etc.. tel que dict Platon in symposio,

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214 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
avoit été l'humaine nature à son commencement mystic, et
autour estoit escript en lettres ioniques ΑΓΑΠΗ. ΟΥ.ΖΗΤΕΙ. ΤΑ.
ΕΑΥΤΗΣ. « Amour ne quiert chose à elle-même. » Sous cette
forme c'est un non-sens, il faut entendre : grimoire, on écrit
chose elle même ». En effet ce qu'il vient d'écrire, c'est l'androgyne
de Platon, le principe des deux solstices, c'est-à-dire
de ce qu'il y a de plus vivant et de plus mort dans la nature.
Telle est la signification du nom de Gargantua et de l'ancienne Gorgone, confirmée par ses couleurs qui sont le blanc et
le bleu. C'étaient celles de l'étendard des Pouhiers ou autochtones,
dès l'époque carlovingienne, comme on peut le voir dans
Ducange, à l'article Beaucéan. Tel était leur cri et le nom de
leur héraut. Celui de la baillie, ou autorité royale, se nommait
montjoie, son étendard était beyle, couleur de Priape, c'est-à-
dire rouge, Les Carlovingiens représentaient par excellence le
principe mâle. Il est probable que les Mérovingiens avaient représenté
le principe contraire, car ils prétendaient descendre de
la déesse Freya, la Chatte blanche.
Le beaucéan était le mot de passe des forestiers du coin, et se représentait par une cognée avec son bois, ou manche ; le
fer était bleu, le manche blanc, de là ses deux couleurs. Les
boïens du Bourbonnais les ont portées en Bavière d'où elles sont
retournées en Grèce, leur point de départ. Dans l'origine le
beaucéan ne s'écrivait point par une coignée emmanchée, mais
par un boeuf et un couteau (bou-kainos), c'était un des noms du
dieu phrygien Mithra. Boucan veut réellement dire trompette,
ou héraut. Gargantua ou Mithra, comme Dieu du solstice d'hiver,
était le trompette ou héraut du point du jour; de là les noëls de
la vieille France, et le boucan que font tous les pifferari d'Italie,
devant les madones de carrefour à la fête du solstice hivernal,
que les maçons nomment encore Saint-Jean d'hiver, et Rabelais
Jean pleure; c'est le Gargantua hivernal, le Gargantua estival
est Jean rit, le mot de passe des rose-croix ; Jean pleure et Jean
rit sont les deux faces de l'androgyne ou de Janus le dieu pair
archigaulois. Il régnait à la fois sur les deux points extrêmes du
canton des Turones, Tours et Châtellerault ; on n'a qu'à jeter
les yeux sur une carte pour s'assurer qu'en rejoignant ces deux

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 215
villes par un trait, Loches et Chinon par un autre, on forme la
croix de Janus quadrifrons, en même temps qu'on a l'explication
de l'horrifique mystère de la Trinité.
Les couleurs et livrées de Gargantua fournissent à Rabelais l'occasion d'une très violente, mais très curieuse sortie contre le
Blason des couleurs qui parut alors sous le pseudonyme de Sicile.
Ce livre, très intéressant, quoi que dise le bon Caloyer des îles
d'Hyères, est de Ligier Richier, sculpteur lorrain, qui vécut de
1500 à 1570 et l'a signé par les trois lettres L. I. G. en acrostiches
de chapitre; complétées d'un archer.
Ce chapitre est à lire et à méditer, pour ceux qui veulent savoir ce qu'on faisait du blason ou du grimoire, ce qui n'était
qu'une seule et même chose. On ne se contentait pas d'en escarteler
ses chausses, broder ses gants, franger ses lits, peindre ses enseignes,
on en composait des chansons et, qui pis est, on faisait
avec des impostures et lasches tours clandestinement entre les pudiques
matrones.
On lit aujourd'hui Rabelais pour des hors-d'oeuvre auxquels ni lui ni ses contemporains n'attachaient une grande importance.
Parmi ces hors-d'oeuvre, il n'en est pas de plus cité aujourd'hui
que celui dans lequel il critique si vertement la déplorable éducation
que la Renaissance substitua pour les classes riches à
celle que les seigneurs donnaient à leurs pages dans leurs châteaux.
De même que les Grecs, ils faisaient une large part à la
gymnastique, tandis que l'université moderne atrophie le corps.
Le système préconisé par le savant médecin de Montpellier n'a qu'un seul défaut, celui de coûter très cher. Les Anglais
l'ont conservé dans leurs collèges aristocratiques et lui doivent
certainement les mâles qualités qui les distinguent. Les Suisses
sont les premiers qui aient réussi à introduire la gymnastique
militaire dans les écoles primaires, ce qui est beaucoup plus
utile que de faire jouer les enfants au soldat, comme dans les
bataillons scolaires.
Tout le monde a reconnu, dans la grande jument de Gargantua qui inondait le pays, Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes.
La façon dont il paya sa bienvenue aux Parisiens est encore une
allusion très claire à son nom. Il y a dans les deux significations

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216 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
du mot petut une équivoque que le français ne saurait rendre
honnêtement, tant elle est brutale et obscène. Les initiés ne prenaient
pas de gants avec leur Gargantua, et nous en verrons
d'autres exemples encore plus risqués, que le bon François souffrait
patiemment. Il s'agit ici de quelque impôt sur les clochers,
qu'on retrouverait peut-être en cherchant bien et qui devait servir
à solder les fantaisies de la sémillante et peu fidèle duchesse.


VII
Le premier livre des Chroniques pantagruéliques est le tableau le plus exact et le plus animé qui ait jamais été tracé de la vie
féodale. La grande guerre seigneuriale qui le termine a un caractère
essentiellement local et provincial qui ne saurait s'appliquer à
une lutte contre l'étranger. Pichrochole, qui disparaît à la fin sans
qu'on le revoie jamais, n'est ni Charles-Quint ni Henri VIII,
il ne peut être autre que le connétable de Bourbon, chef héréditaire
de la faction de la Quinte. Cette fameuse couleur blanche,
à laquelle le comte de Chambord a sacrifié une couronne, n'avait
rien à voir avec la royauté. Au sacre, les hérauts d'armes portaient
une cotte de gueule ou pourpre qui était la couleur Bayle
de la baillie. Le blanc, ou luné n'était ni plus ni moins que celle
du parti antipapal ou gibelin, et si Henri IV la conserva après
son abjuration, c'était uniquement parce que, de coeur, il était
resté avec les protestants.
C'est dans cette guerre qu'apparaît le personnage qui domine toute l'oeuvre de Rabelais et lui imprime son véritable caractère.
Ce n'est ni Grandgousier, le seigneur populaire et pacifique, ni
Gargantua, le roi chevalier, ni Pantagruel le sceptique. Tous
trois sont grossis de façon à y perdre une forte partie de leur
vitalité. Les deux véritables héros du livre, ceux qui ont été
exactement copiés d'après nature, sont Panurge l'étudiant, -- on
disait alors écolier, -- et frère Jean des Entommeures, le moine.
Mais il faut convenir que le moine, inébranlable comme un roc,
dans son unique foi, domine d'une incroyable hauteur l'écolier
transi et poltron qui hésite entre le mariage et le célibat ou, pour
parler plus exactement, entre le quart et la quinte.

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 217
Comme tous les noms employés par Rabelais, celui de frère Jean des Entommeures est une définition. En grec, Entommeure
signifie secte. Le grec a par lui-même la signification de guerre.
Frère Jean des Entommeures est celui qui dit aux sectes guerre.
Ce n'est pas qu'il ne soit très coulant en matière de dogme, ça
lui est bien égal, pourvu qu'il boive frais et que les filles soient
d'humeur accommodante; mais il ne faut pas qu'on touche aux
biens de l'Eglise, ou gare le bâton de la croix.
Le bon frère Jean est le mâle par excellence, et Rabelais a dû faire son portrait en se regardant dans un miroir de Venise ;
car, sauf la science, c'est bien lui de tout point. Le Franciscain
devenu Bénédictin s'est permis de nombreux écarts dans sa vie si
accidentée; il a frondé bien des abus; mais on chercherait vainement
dans tous ses pamphlets une attaque au pouvoir temporel.
Le protestantisme, lorsqu'il s'est permis des visées démocratiques
comme celles des anabaptistes, a été impitoyablement
réprimé par les princes et les seigneurs; ils n'en voulaient
qu'aux biens de l'Eglise et ne se souciaient nullement d'améliorer
le sort des classes souffrantes qui est resté beaucoup plus
misérable chez eux que dans les pays catholiques. La conspiration
du connétable de Bourbon devait cacher une tentative de
séculariser l'Eglise de France, à l'instar de celle d'Angleterre.
Comme Diane de Poitiers, héritière de ses traditions, il ne daigna
jamais embrasser le protestantisme; mais on sait de quelle
façon il prit Rome et traita la papauté.
Bien que Rabelais soit d'une rare impartialité dans son rôle d'historien, et bien qu'il fût l'ami de la reine de Navarre dont le
libéralisme frisait le luthérianisme, il ne penchait sûrement pas
pour le parti de Bourbon et certes ce n'était pas parce qu'il
défendait sa propre marmite, puisqu'en ce moment il s'était
sécularisé de sa propre autorité. Si moine lui-même, Rabelais
était resté de coeur avec la moinerie. c'est qu'il était trop instruit
des mystères du catholicisme pour n'être pas sincèrement convaincu
que, malgré des abus criants, il restait bien au-dessus
des dogmes politiques qui le battaient en brèche, et qu'il était
encore le phare de l'humanité.
Nous disons catholicisme, parce qu'en dehors de lui, le
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218 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
christianisme ne s'est nullement montré une religion supérieure
à une autre et qu'il s'est laissé écraser par l'islamisme en Orient,
par sa très grande faute. Si le catholicisme venait à tomber, les
autres sectes chrétiennes ne lui survivraient certainement pas,
tandis qu'l est possible et même probable qu'il survive au christianisme.
C'est à Marius que remonte le courant d'idées égalitaires qui ont enfanté le christianisme, et s'il n'en fut pas l'auteur, il en
fut certainement l'apôtre par le sabre, ce qui lui valut l'honneur
du supplice mystique de Marsyas sur le forum. Le christianisme
est toujours resté infécond en Orient, ce fut dans les Gaules qu'il
fut imposé à Constantin. A partir de ce moment, son organisme
représentatif se montra au grand jour, et si Rome avait su l'appliquer
au civil, avec le service obligatoire que réclamait Synésius,
évêque de Cyrène, l'empire romain subsisterait encore.
Du haut en bas de l'échelle, le catholicisme est fondé sur la non-hérédité de toutes les fonctions, base de toutes les démocraties
modernes. Le célibat des prêtres n'a aucune importance
au point de vue dogmatique, et la preuve, c'est que les rites
orientaux restés unis à l'Eglise romaine ne l'observent point;
mais, au point de vue politique, il a joué jusqu'à nos jours un
rôle capital dans le maintien de l'esprit du catholicisme. Nos
aïeux n'étaient pas aussi exigeants que nous vis-à-vis du clergé.
Ils lui passaient volontiers des concubines, cette tolérance les
scandalisait si peu que les prêtres devaient payer une taxe
pour elles, et que ceux qui n'en avaient point l'acquittaient
tout de même.
Lorsque la féodalité rendit toutes les fonctions civiles héréditaires, le catholicisme courut un grand danger, car les prêtres
étaient tentés d'imiter les ducs, comtes et viguiers. Si le mariage
leur avait été permis, l'Eglise d'Occident se serait transformée
en féodalité théocratique avec un pape héréditaire, et
c'en était fait de la démocratie. Le moine Hildebrand, ce Grégoire
VII qui le premier mit le pied sur la tête du faucon, fit
prévaloir le célibat ecclésiastique. Aujourd'hui que la société
civile n'admet plus l'hérédité de ses fonctions, le célibat ecclésiastique
n'a plus les mêmes raisons d'être conservé; mais du

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 219
temps de Rabelais, le moment n'était pas encore venu d'y renoncer.
Il était de plus en plus indispensable à la démocratie
catholique. Les biens de l'Eglise ne seraient point arrivés au
peuple. ils auraient été confisqués au profit des princes et des
nobles, comme en Allemagne et en Angleterre.
Aussi, frère Jean est-il célibataire non moins obstiné que fougueux défenseur du patrimoine plébéien, le seul dont le fils
de serf pût espérer prendre sa part. S'il était moins peuple lui-
même, on pourrait y voir le portrait du belliqueux Jules II; mais
l'Eglise venait d'avoir une série de papes princiers qui l'avaient
mise dans de forts mauvais draps. Elle allait rentrer dans ses
traditions plébéiennes avec Sixte-Quint qui ressemblait de tout
point à frère Jean des Entommeures, y compris les propos salés.


VIII
Nous avons dit que le poème cyclique de Gargantua correspondait dans ses divisions aux quatre villes principales de l'ancien
canton des Turones; l'action débute à Loches le pays de
l'accouchée, elle se poursuit à Châtellerault où Grandgousier, le
principe pacifique, est attaqué par Pichrochole, le principe belliqueux.
Ce personnage est mis en déroute à Chinon. Gargantua
partage ses dépouilles à l'antique entre ses lieutenants, Ponocrates,
Eudemon, Tolmère, Ithybole, Acamas, Chironacte, Sebaste,
Alexandre et Sophrone. Ces noms, parfaitement choisis,
prouvent que Rabelais avait une connaissance complète des
dogmes de la franc-maçonnerie antique. Les lieutenants sont au
nombre de dix. Pour compléter les 12 signes du zodiaque, reste
Gargantua lui-même qui représente les deux changements de
direction solaire, ou les deux tropiques du Capricorne et du
Cancer; mais comme le roi, son représentant terrestre, ne peut
pas se dédoubler pour une tâche aussi ardue, il délègue son
vigoureux ami, frère Jean des Entommeures, à la garde du tropique
du Capricorne, et il fonde pour lui l'abbaye de Thélème,
où les deux sexes se trouvent réunis.
Il ne faudrait pas croire que cette particularité de la réunion des deux sexes fût une fantaisie de l'imagination érotique du

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220 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
joyeux Caloyer des îles d'Hyères. Non, l'abbaye de Thélème a
existé, en tout bien tout honneur, dans cette bonne Touraine,
sous le nom de Foutevrault. C'était un refuge aristocratique qui
admettait des moines et des nonnes, mais avait à sa tête une
femme qui appartenait presque toujours à la famille royale et
toujours à la plus haute noblesse, parce que plusieurs rois et
reines de France y avaient leur sépulture.
L'abbaye de Thélème n'est cependant pas Fontevrault, car l'auteur la décrit formellement comme étant adossée à la Loire
ce qui ne peut s'entendre que de la ville de Tours, ou plutôt de
sa célèbre abbaye de Marmoutiers, la plus ancienne des Gaules.
Elle portait le nom du vainqueur des Cimbres, ou du moins de
sa patronne gauloise la déesse Mare, et devait occuper l'emplacement
d'un ancien collège druidique. Au sud-ouest de Marmoutiers,
si l'on cherchait bien, on retrouverait certainement
les vestiges d'un ancien cimetière, où les deux sexes dormaient
côte à côte, car dans cette Thélème où les horloges sont proscrites,
il est impossible de ne pas reconnaître cette station de
l'existence où le temps n'a pas de mesure. Rabelais, comme
Victor Hugo, héritier des doctrines pythagoriciennes de nos
pères, ne connaissait pas d'autre définition de la mort.
Ainsi le roi avait gardé pour lui le domaine de la vie et confiait au moine celui de la mort. Nous n'insisterons pas sur les
particularités de l'abbaye de Thélème, parce qu'elle reproduisait.
plus ou moins exactement, le palais de la grave Entéléchie, celui
de Brunel, les jardins d'Armide et plus anciennement ceux de
Circé. Cette station était obligatoire dans tout roman de chevalerie;
Rabelais ne pouvait la supprimer. Le bonheur et les libertés
ne sont point de ce monde, on ne les trouve que dans le domaine
d'Entéléchie, la continuité, ou de Thélème, la fantaisie.
Mais pourquoi Thélème et ses six tours portaient-elles des noms grecs, pourquoi la confiait-on à un guerrier moine? Nous
avons vu que le grec était l'hiéroglyphe de guerre, il était aussi
celui de girer, tourner. L'abbaye de Thélème était un grec-
monial, construite pour un guerrier-moine, parce qu'elle était
consacrée à la loi du girement girement loi. Fontevrault signifiait
la même chose (font-vire-loi), c'était le sépulcre de la Touraine,

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 221
et si les Romains donnaient au boeuf le nom de trio,
c'était parce qu'en labourant il tourne au bout de son sillon. La
ville de Tours représentait donc, dans le canton des Tyrones, le
signe du Capricorne. Là finissait le règne de la paresseuse
Marthe, la déesse gauloise de la mort, et commençait celui de
Mare, la déesse gauloise de l'activité et du temps qui se compte.
En conséquence on y retrouvait la font Jouvin du cinquième livre. Rabelais a emprunté la sienne au songe de Poliphile. « Au
milieu de la basse-cour estoit une fontaine magnifique de alabastre
; au-dessus les trois Grâces, avec cornes d'abondance, et
gettoient l'eau par les mamelles, bouche, aureilles, yeux et
autres ouvertures du corps. Les Grâces figurent sur le tombeau
de Catherine de Médicis et autres, comme hiéroglyphe du girement.
Aux yeux des anciens, elles ne différaient d'ailleurs en rien
des trois Parques, et celle du milieu qui représentait la mort,
ou le changement de sort, avait l'habitude de tourner le dos,
pour figurer l'inconnu. Quant à l'eau qui s'échappe par toutes
les ouvertures, c'est la font ouvre l'eau (fonte vreault). Bacon,
sire de Vorulam, portait un nom et un titre empruntés aux doctrines
de la quinte qui résume parfaitement l'idée de l'abbaye de
Thélème. La traduction de cette fontaine est sort gire coin, font
vire loi (le coin où tourne le sort), la source de la loi du changement.
L'abbaye de Thélème avait six coins et autant de tours,
celle où s'accomplissait le changement était la tour Artice, qui
avait donné son nom au roi Arthus, ou Arthos, en grec Arter,
qui veut dire attacher sa destinée à celle de quelqu'un, et par
extension chaussure, de là la pantoufle de Cendrillon, laquelle est
de verre, parce qu'elle indique le virement de l'âme (verulam),
virement qui a lieu au coin le plus bas (basscoin). Telle est l'origine
du sabot de Noël qu'on rencontre si souvent sur les monuments
funèbres grecs. C'est l'arter de l'abbaye de Thélème.
Sur ce fond archi-antique Rabelais a greffé une description de la cour de la reine de Navarre et de sa composition aristocratique
qui excluait les bigots, les chicanoux, les usuriers et les
pédants pour s'ouvrir toute grande aux chevaliers, aux annonciateurs
du saint évangile en sens agile quoiqu'on gronde, et aux
dames de haut parage qui en occupaient la place d'honneur,

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222 LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS
c'est-à-dire la droite depuis la tour Artice jusqu'à la tour Mesembrine.
C'était une tradition germanique qui incarnait le bon
principe, c'est-à-dire le solaire dans le féminin, et réciproquement.
Mais les Allemands n'avaient pas le monopole de cette
galanterie envers le sexe auquel nous devons notre mère, l'autel
des douze dieux de Gabie se distingue par la même particularité.
Le luthérianisme de Rabelais ne survécut pas à sa patronne la reine Marguerite, chez laquelle il était tout à fait à l'état de
vernis, le pauvre Desperiers s'en aperçut bien. Cependant il
paraît qu'elle tenta de réconcilier les parpaillots avec son frère;
tel était le but de la dernière énigme qui termine le premier
livre, elle est donnée par frère Jean comme étant l'interprétation
de l'énigme ou prophétie du chapitre LVIII; mais cette prophétie
ne présente rien d'énigmatique, c'est l'explication très claire
d'une partie des Fanfreluches antidotées et de ce qui se passera
en l'an 1800. Suivant un procédé qui lui est familier, Rabelais
a donné intelligiblement la date dans l'une, et les faits dans l'autre,
de sorte qu'elles se complètent.

Alors auront par moindre autorité Hommes sans foi, que gens de vérité Car tous suivront la créance et estude De l'ignorante et sotte multitude Dont le plus lourd sera reçu pour juge.
Nous ne sommes pas de ceux qui accordent à qui que ce soit le don de seconde vue. Bien que cela s'applique au commencement
du XIXe siècle, Rabelais ne visait pas si loin et ne prédisait
que les excès du protestantisme qui devaient ensanglanter la
France pendant quarante ans: la reine Marguerite aurait voulu
les prévenir.
Gargantua le catholique ne voyait dans la prophétie que le décours et maintien (décadence et restauration) de la vérité divine,
ce qui est bien l'idée de Rabelais : « Par saint Goderau (dist le
moyne), telle n'est mon exposition ; le stille est de Merlin le prophète,
donnez y allégories et intelligences tant graves que vouldrez,
et y ravassez vous et tout le monde, ainsy que vouldrez.
De ma part je n'y pense autre sens enclous qu'une description
du jeu de paulme soubz obscures parolles. »

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LE PREMIER LIVRE DE RABELAIS 223
Voici le sens assez clair de ces obscures paroles : « Amis parpaillots , pourchasse roi, loges, -- soeur qu'il écoute, tente roi
Luther paix Rome Christophe accorde lui -- se recorde requête
mit : ne bible haste, -- foi parjure force doive ne clerc -- foi
change aulbaine acquest gagne pas loge. »
Le roi persécutait les loges des amis parpaillots. Il paraît que l'étymologie de ce mot était amis part pelotte, et qu'ils se réunissaient
sous prétexte de jouer à la paume, mais le sens mystique
est Priape lutte (qui lutte contre le principe mâle). La reine de
Navarre s'était entremise auprès de son frère pour qu'il obtînt,
du Christophe de Rome (le pape), l'absolution de Luther; elle
ajoutait dans sa requête qu'on ne devait pas forcer ceux qui
avaient pour haste (enseigne) la bible, à abjurer leur foi et que
leurs biens ne devaient pas être confisqués comme aubaine par
l'Etat.
In cauda venenum. C'était pour en arriver à cette noble conclusion que frère Jean des Entommeures, c'est-à-dire Rabelais,
avait tiré ce feu d'artifice éblouissant. Il ne voulait introduire
qu'une seule réforme dans le catholicisme, la liberté de conscience,
et dans ce but il prêta à la reine de Navarre le concours
de sa plume magique.
Comme style et comme composition, son premier livre est un des plus parfaits qui aient été écrits. Tous les caractères, même
les plus chargés, comme ceux de la triade pantagruélique, y
sont d'une vitalité et d'une vérité extraordinaires; il n'abuse point
de la poudre d'Oribus et le grimoire n'y prédomine pas comme
dans le songe de Polyphile, au point d'en rendre la lecture assommante.
Si l'on compare le livre consacré au quart, à celui qui à
été ajouté en l'honneur de la quinte, la différence est tellement à
l'avantage du premier, qu'il est impossible de les attribuer au
même auteur. D'ailleurs Rabelais avait traité le sujet dans son
abbaye de Thélème, dont le palais d'Entéléchie n'est qu'une
pâle copie, et par conséquent il n'avait pas à y revenir.

G. D'ORCET.
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