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Réfer. : ES0850B
Auteur : Grasset d'Orcet.
Titre : Rabelais.
S/titre : et les 4 premiers livres de Pantagruel.

Editeur : Bureaux de la Revue Britannique. Paris.
Date éd. : 1879 .
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ESTHETIQUE. -- CURIOSITES ARCHEOLOGIQUES. -- CRYPTOGRAPHIE.

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R A B E L A I S ET LES QUATRE PREMIERS LIVRES DE PANTAGRUEL
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I
Un public d'élite a bien voulu me suivre dans cette série déjà longue d'études qui ont eu pour point de départ l'Androgyne
de Platon. J'ai même la satisfaction de constater aujourd'hui
que deux savants hors ligne, MM. Lenormant et
Ganneau, marchent actuellement sur mes traces, et que le
caractère hiéroglyphique de l'art antique ne rencontre plus
guère de contradicteurs de parti pris, même à l'Institut. Il est
vrai que, quand j'ai dit que MM. Lenormant et Ganneau marchaient
sur mes traces, j'ai enfreint les préceptes de la saine
modestie ; la science française est quelque peu comme les
mules de Provence, elle ne marche que si un Allemand va
devant. C'est donc un Allemand, M. Helbig, qui marche devant


(1) En publiant cette étude curieuse de notre collaborateur M. G. d'Orcet, nous croyons devoir prévenir ceux de nos lecteurs qui voudraient
le suivre dans ce voyage de découvertes cryptographiques un peu abstraites,
qu'une parfaite connaissance du texte de Rabelais et de l'histoire intime
de son temps est indispensable. Nous entendons d'ailleurs laisser à M. d'Orcet
la responsabilité de ses interprétations ingénieuses. Il peut être utile de
rappeler à cette occasion les travaux antérieurs que nous avons publiés sur
des sujets analogues. Voir, dans la Revue Britannique, UN SAINT NATIONAL
EN AUVERGNE (mars 1877), LE NOBLE SAVOIR (janvier 1878).
(Note de la rédaction.)
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MM. Lenormant et Ganneau, et c'est moi qui précède
M. Helbig.
C'est, je crois, le moment de remercier ceux qui m'ont bien voulu suivre dans ces explorations aventureuses, alors que je
n'avais d'autre autorité à invoquer que la mienne, et particulièrement
tous ceux qui m'ont envoyé des lettres d'encouragement
auxquelles je n'ai pas eu le loisir de répondre. Je
n'oublierai pas non plus dans mes remerciements ceux qui
m'ont critiqué à la légère, car d'abord, la seule chose qu'un
auteur ne pardonne point, c'est de ne pas être lu, et, en second
lieu, une critique qui ne porte pas mérite un double
remerciement, car elle fournit l'occasion d'un triomphe aussi
éclatant que facile.
Je remercie donc particulièrement M. Vitu d'avoir traité de « folies solennelles » les explications que j'avais données jadis
sur l'antiquité du personnage de Carabas, « non que je me
« veuille impudentement exempter du territoire de folie,
« comme disait Panurge; j'en tiens et en suis, je le confesse.
« Tout le monde est fol. En Lorraine, « fou » est près « tou »
« par bonne discrétion »; mais la qualification de « folie solennelle »
ne peut pas entrer dans mon blason, aussi ne réfuterai-je
M. Vitu qu'en l'obligeant à avaler la fin de l'histoire
de Carabas, car, si j'ai bonne mémoire, nous n'en étions encore
qu'au déluge, et ce personnage s'enfonce bien plus avant
dans la nuit des temps.
Au vingt-cinquième siècle avant notre ère, on le voit arriver en Egypte avec les conquérants connus sous le nom de « chétas »
ou « pasteurs », dont il est le dieu principal. Il se présente
alors sous la forme d'un singe ou d'un nain difforme à
masque rabelaisien et riant à gorge déployée. On a prétendu
que ce poussah était le fétiche de certaines tribus africaines,
mais son nom nous est parvenu : il s'est constamment appelé
« Bais », ce qui s'écrit hiéroglyphiquement par les trois
palmes qu'il porte sur la tête ; or, en grec, la palme se dit
« bais »; et, d'ailleurs, on le retrouve chez tous les Grecs asiatiques
ou européens, sans en excepter ceux de l'Italie. J'ajouterai
même que c'est la seule divinité que les Grecs aient jamais

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adorée, et la seule qui figure jusqu'à la fin du paganisme
hellénique dans leurs doctrines secrètes des Cabiries et des
mystères de Bacchus.
Ce personnage prouve donc que les hautes classes de ce ramas d'aventuriers de toute provenance qui envahirent l'Egypte
quelque peu à la façon de Guillaume le Normand étaient helléniques
de langue et de religion ; mais, quelle que soit l'importance
historique de cette constatation, elle n'aurait pas valu
au dieu Bais une place dans cette étude, s'il ne constatait en
même temps l'introduction d'un élément nouveau dans le développement
des facultés humaines, celui du rire et de la satire.
En effet, ni l'art égyptien ni l'art assyrien ne se sont jamais déridés ; si extravagantes que soient parfois leurs conceptions,
elles sont toujours raides et glacées, tandis que les penseurs
les plus profonds du monde hellénique, Socrate et Aristophane,
sont deux grotesques, et que la caricature joue le rôle
le plus large dans l'art intime par excellence de la Grèce, c'est-
a-dire l'art funéraire, dont l'Exposition rétrospective du Champ
de Mars nous a donné un tableau si curieux et si imprévu.
Là, le dieu Bais se retrouve sous les formes les plus variées et les plus excentriques ; il est le représentant des misères de
la vie, et il répète continuellement le fameux vers moderne :

Vaut mieux faquin debout qu'empereur enterré.
Car « bais », en grec, équivaut complètement au français « faquin »; il veut dire à la fois « pauvre » et « imbécile »; mais
il est vivant, et il répond en son rébus, à tous ceux qui l'interrogent
Kharabais (1) ! » « Réjouis-toi de n'être qu'un imbécile
dans ce monde, plutôt qu'un empereur dans l'autre. » Tel est
l'unique secret de l'art grec, l'unique formule qu'il répète
sous les formes les plus variées et les plus élégantes, car il
servait d'interprète aux classes heureuses qui prêchaient aux
esclaves et aux alliés les avantages de la vie future, pour leur
faire supporter leur domination dans celle-ci, mais n'avaient
rien de moins pressé que d'aller vérifier, dans un monde qu'ils


(1) Littéralement « khara » (tête), « bais » (palmée), ce qui fournit l'équivoque « karabais » (réjouis-toi d'être petit).
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lisaient meilleur sans beaucoup y croire, le bien fondé de
cette indispensable hypothèse sociale. Aussi le grotesque
grec, bien que parfois assez téméraire, garde toujours une
certaine mesure et une certaine discrétion, et ne s'écarte jamais
du ton des classes dominantes, dont les artistes faisaient
tous partie.


II
Au moyen âge, l'art change complètement de caractère ; les classes dominantes sont d'origine barbare et le méprisent
souverainement comme un métier de manant. Les chevaliers
un peu dégrossis du onzième siècle lui demandent bien des armoiries
et des devises, mais ils ne cherchent pas à les comprendre
en dehors de ce qui concerne leurs souvenirs de famille.
L'art reste donc le patrimoine exclusif des classes « dominées », qui lui confient leurs peines, leurs douleurs et leurs
rancunes contre Dieu et les hommes, car il est bien reconnu
aujourd'hui que la plupart des édifices religieux du moyen
âge mériteraient plutôt le nom d'édifices irréligieux.
En effet, tous les artistes de cette époque sont organisés en guildes ou en corporations nécessairement reliées par des
liens très étroits à ces compagnies errantes d'ouvriers connus
sous le nom de « francs-maçons », qui courent à travers le
pays en quête d'églises, de ponts ou de châteaux à construire.
Ceux qui en ont besoin font marché avec le chef électif de la bande et signent un contrat qui assure aux ouvriers ou compagnons
le salaire, les vivres et les vêtements. Puis, si c'est
une église, la première pierre est posée en grande cérémonie
par l'évêque, entouré de tout son clergé.
« Joyeux d'abandonner leur vie errante et d'avoir trouvé du travail pour de longs jours, les pauvres maçons s'improvisent
des baraques de bois autour du chantier. C'est là qu'ils passeront
toute leur vie avec leur famille, collés à leur oeuvre
comme le serf à sa glèbe. Fils, femmes, filles les aideront
aussi bien à transporter les matériaux qu'à sculpter les porches,
et ils feront des apprentis qui leur succéderont, à leur
mort dans cette espèce de fief du travail. »

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RABELAIS 65
Parmi ces dynasties d'artistes, qui furent généralement très remarquables, on cite à Strasbourg Erwin de Heinbach, sa
femme, sa fille et ses deux fils, et à Paris les trois Jacquin, père,
fils et frère, qui y furent successivement « maîtres des oeuvres ».
« Dès lors, la cité où doit s'élever la cathédrale devient la patrie du tailleur de pierres. Il épousera les idées et les querelles
de ses bourgeois et il modifiera ses compositions et son
style au gré des passions de la foule. Ne vous étonnez pas s'il
sort de son ciseau tant de monstrueuses caricatures et d'images
obscènes ; l'Eglise ne s'en occupe pas et lui laisse fouiller
la pierre à sa fantaisie; à peine si, de temps à autre, se montre
un chanoine pour faire la paye (1).
On a attribué cette singulière tolérance de l'Eglise romaine à son ignorance; mais il est certain, au contraire, qu'elle avait
la clef de la langue imagée des francs-maçons, et que, tandis
que les empereurs byzantins proscrivaient les images, parce
qu'on s'en servait pour conspirer contre eux, les papes, malgré
l'avis de nombreux évêques, persistèrent à tenir ouvert
cet exutoire des mauvaises humeurs populaires et accordèrent
constamment aux artistes la liberté pleine et entière du chapiteau
et du portail; il est vrai qu'ils ne voulurent pas l'admettre
dans la ville pontificale, mais il leur suffisait ailleurs
que ce genre d'écriture fût impénétrable au vulgaire ; et on
n'a pas gardé le souvenir d'un artiste qui ait été inquiété par
les ordres de la cour de Rome pour les impiétés qu'il ciselait
en tout lieu, et que les gens d'Eglise lisaient parfaitement,
mais ils étaient liés comme les autres par un serment de maîtrise
qui n'a jamais été violé. D'ailleurs, pour quelques couplets
contre l'enfer, il y en avait des centaines contre les nobles,
que le clergé ne détestait pas moins que la bourgeoisie ;
et quant à ces hommes maillés de fer, ils étaient trop orgueilleux
et trop Béotiens à la fois pour accorder la moindre attention
aux sculptures des églises. Celles-ci suivirent donc
exactement le mouvement de la littérature et transcrivirent
successivement en pierre une réplique populaire à la chanson


(1) Paul. Rosières, Cathédrales gothiques.
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66 RABELAIS
de Roland, et surtout les romans de la Rose et du Renard, qui
s'adaptaient admirablement au genre d'ornementation du style
gothique, ou plutôt qui l'ont créé.
Si l'on avait besoin d'un artiste de mérite, on le faisait venir de Paris. Dès le sixième siècle, la suprématie artistique
de cette ville se trouvait établie sur toute l'Europe, et les
francs-maçons de l'Ile-de-France portaient en Angleterre,
l'art, la langue et les moeurs de la France mérovingienne,
qui avait soumis les conquérants anglo-saxons à l'influence
française bien avant qu'ils tombassent sous le joug du bâtard
de Normandie. On ne doit donc pas s'étonner si la langue
française a été l'idiome adopté par toutes les tribus de
francs-maçons de l'Europe assez longtemps avant la date où
elle a fait son entrée officielle dans le monde par le fameux
serment de Lothaire et de Charles le Chauve, car tout ce
que l'on a pu recueillir de l'ancien gaulois prouve que c'était
un dialecte assez rapproché du latin pour qu'au siège de Gergovia
César n'osât pas écrire une lettre dans cette dernière
langue, parce qu'elle pouvait tomber entre les mains des Gaulois
et que tous comprenaient le langage de César. Il faut donc
en conclure, d'après la ressemblance qui existe entre les dialectes
italiens du nord du Pô et le français proprement dit,
que l'idiome romain n'était qu'un des nombreux dialectes de
la grande famille gauloise, avec une grammaire façonnée probablement
après coup à la grecque, car le peu que nous possédons
d'épigraphes gauloises indique des formes grammaticales
aussi simplifiées que celles du onzième siècle, et la
plupart du temps dépourvues des désinences latines.
Tel était le dialecte que les compagnies errantes des francs- maçons transportaient partout avec eux, bien des siècles avant
qu'il fût devenu celui de la diplomatie, et ils le transmettaient
religieusement à leurs descendants, tout en adoptant celui du
pays pour leurs relations avec les indigènes.
C'était dans le dialecte de l'Ile-de-France qu'étaient rédigés tous leurs plans et leurs annotations hiéroglyphiques; car ils
ne confiaient pas à l'écriture vulgaire les secrets de leur corporation,
et il existe une foule de preuves qui attestent que

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l'écriture hiéroglyphique, dont on constate l'apparition au onzième
siècle, sous le nom de « blason », était déjà d'un usage
général à l'époque gauloise. De ces preuves je ne citerai que
la plus connue. Pendant toute la domination romaine, la ville
de Lyon (Lugdunum) a conservé son blason gaulois : un corbeau
sur une montagne (en gaulois « lug », corbeau ; « dun »,
montagne).
Cette écriture a-t-elle été, dans l'origine, le patrimoine de tous les francs-maçons sans distinction? C'est possible, et
même probable, car on en retrouve une toute semblable dans
les catacombes de Rome, dont le but était évidemment de
graver certaines formules dans la mémoire des illettrés. Telles
sont ces lampes chrétiennes entourées de disques et de feuilles
de peuplier, au milieu desquelles courent deux chiens, ce
qui donne les vers suivants :

Lucerna disce populos Lucem canes, Deo current. (Instruis les peuples par cette lampe,
Tu chanteras la lumière, et ils accourront à Dieu (1).)

C'est précisément pour maintenir cet enseignement par les images (2) que les papes résistèrent énergiquement aux empereurs
iconoclastes, et ils comprenaient si bien la langue des
francs-maçons, que, au dixième et au onzième siècle, toutes
les églises romanes sont de véritables catéchismes en action,
dont la porte orientale figure le Décalogue. Elle est toujours
creusée dans une tour carrée s'élevant sur un « dé cannelé »,
avec six degrés, ce qui se lit : « Créteur (carré, tour), 6 grés décannelé »
(vous suivrez le Décalogue du Créateur). L'hiéroglyphe


(1) Sur les tombes chrétiennes de la même époque se voit un enfant avec un oiseau dans les mains : « Puer, ave manibus », ce qui se traduit :
« Enfant, sois heureux chez les mânes ». Cette formule, essentiellement
païenne, prouve que les hiéroglyphes des catacombes étaient antérieurs au
christianisme.
(2) On vient de signaler tout récemment une lampe chrétienne égyptienne portant une grenouille entourée d'une légende grecque signifiant
« Je suis la résurrection »; en égyptien, la grenouille se dit « higgit », ce qui
signifie aussi « résurrections ». Cette grenouille était donc là pour traduire la
légende grecque, à l'usage des Egyptiens qui ne savaient que leur langue.

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d'une tour carrée pour rendre le mot « créateur » s'est conservé
dans ce genre d'écriture jusqu'à la Révolution française.
Mais, lorsqu'elle descendit des chapiteaux historiés de l'architecture
romane pour orner de devises les écus des gentils-
hommes partant pour les croisades, elle était déjà le monopole
exclusif de l'aristocratie des arts et métiers, qui comprenait
tous les dessinateurs de chaque catégorie. On sait quel
splendide usage les artisans du moyen âge faisaient de l'art
du dessin, je n'en citerai d'autre exemple que les étonnantes
ferrures de Notre-Dame.
Le pivot de cette aristocratie professionnelle semble avoir été la corporation des peintres en émail, celle qui du reste a fourni
la langue et les règles du blason aux hérauts d'armes. On sait
que l'art de l'émailleur est d'origine essentiellement gauloise; il
comprenait au onzième siècle la fabrication des vitraux et celle
des terres émaillées, dans lesquelles la France n'a jamais connu
de rivaux ; il n'est donc pas surprenant que sa langue et
son écriture spéciale soient devenues celles de tout l'art moderne
jusqu'à ce que le centre de cette mystérieuse et aristocratique
fédération ait été détruit on ne sait comment par la
suppression des maîtrises et jurandes. Mais elle nous a laissé
d'innombrables monuments, dont les plus modernes sont les
assiettes révolutionnaires de la fabrique de Nevers, qui contiennent
en hiéroglyphes blasonnés la plus curieuse et la
plus véridique des histoires de la Révolution, avec les espérances
et les désenchantements des pauvres peintres en émail.
Au début, ils étaient tout feu et tout flammes contre la noblesse
et le clergé, mais ils chantèrent une tout autre antienne
lorsqu'ils virent leur petit « temple » balayé par la tourmente
révolutionnaire. Comment et pourquoi n'essayèrent-ils
pas de le relever ? C'est un mystère que je n'ai pu éclaircir,
mais qui s'explique cependant par la difficulté toujours croissante
de se servir d'une langue qui avait trop vieilli. Ce qui
est certain, c'est que les survivants ne firent plus d'adeptes.
La dernière trace que l'on trouve des émailleurs est sur les
monnaies de Louis XVIII, qui portent sur l'effigie du souverain
un cou de cheval, ce qui donne avec le cercle de la rouelle

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mi-oeuvée ce vers, qui caractérise si énergiquement le grand
tort des Bourbons à leur retour de l'émigration :

Mauvais roi l'est point tel chevaulche (1).
C'est d'après ce système que sont composés les types de Dupré, que la république actuelle a repris sans se douter
qu'ils contiennent tout autre chose que l'éloge de cette forme
de gouvernement.
Cette franc-maçonnerie artistique était répandue dans toute l'Europe occidentale et groupait tous les artistes de quelque
valeur, dans une confrérie mystérieuse qui, autant qu'il est
permis d'en juger, n'avait le droit de correspondre qu'en
hiéroglyphes. Mais il était évident que pour les artistes ce
n'était pas le côté sérieux de la question. Le comte de Caylus
l'a défini tout au long dans une des vignettes hiéroglyphiques
de son recueil d'antiquités représentant le Nil sur un « dé »
couvert d'hiéroglyphes et commençant ainsi :

Car tel point découvre hiéroglyphes En déchiffre autre que sait nul, Se font rébus tant « pairs peintres anglent (2) » .
Ce genre de poésie étant fait pour l'oeil et non pour l'oreille, je me contenterai de résumer brièvement la suite de cet important
document ; l'auteur ajoute que ce n'est pas pour le
plaisir de faire des mystères que les artistes assujettissent leurs
compositions à la règle de « angle », mais pour trouver des
combinaisons nouvelles et originales dans l'ornementation, et
que ceux qui ne s'y assujettissent pas sont considérés par
leurs confrères comme « canailles »; mais il n'est permis d'« angler »
ses compositions qu'autant qu'on a été reçu « pair »
parmi les peintres et qu'on a donné des « garanties » qu'on
n'en révélerait pas le secret.
Dans une autre vignette, le même auteur se plaint que ce

(1) Littéralement : Mi oeuvé rouellé point (en pointe) taillé cheval chef. (2) Littéralement : Cartel point dé couvert hieroglyphe en dé 6 fieux (fils, enfans) ras (tondus) au tort (à gauche) cuisse Nil (fleuve). Ré (à droite),
buste en paire pieds ( 2 pieds) en 3 ongles. (Caylus, Recueil d'antiquités,
t. V, frontispice.)

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secret soit trop prodigué, et cependant, malgré le nombre
considérable des initiés, il a été emporté avec eux dans la
tombe, alors qu'il n'existait plus aucune sanction pénale qui
pût les atteindre, ce qui pourrait surprendre, si le même fait
ne devait être constaté à propos des hiéroglyphes égyptiens,
de ceux de l'art grec et généralement à propos de tous les secrets
de maîtrise.
Nous venons de voir le nom que se donnaient les francs- maçons de l'art. Celui de « pairs peintres angles » est le
plus générique. Le mot « angler (1) » , en vieux français, signifie
à la fois « cacher » et faire du « galon » . Ce secret était donc
celui de composer des « bordures » ou des ornements, sur des
canevas rythmés. C'est pour cela qu'il est question dans Rabelais
d'un fameux docteur « Anglais » qui vient arguer par
« signes ». La discussion qui s'élève entre lui et Panurge est
en effet un dialogue blasonné, qui débute par les règles de ce
genre d'écriture, dite « oeuvre anglé ». Dans l'espèce elle consiste
à traduire le dialogue des deux personnages en dialecte
héraldique, ou en vieux français du onzième siècle. Les voici :

Par dessin se parles oeuvre anglé, Te doives te rime t'aies qu'L Ne mets tel signe en quel dépouille Huit fois fert de l'une l'autre ongle. Oeuvre faire paraître s'en plaît, Droit se nie pair faire querelle Voir; rime est enjoint l'un jouxte l'autre Comme doive, au prix de pareille.
Ce qui en français moderne signifie : « Si tu « oeuvres anglé », tu parles par dessin ; tu n'y dois mettre d'autre rime qu'L,
tu la mets de façon (en tel signe) que celui qui dépouille (déchiffre)
frappe huit fois d'un ongle sur l'autre (fasse des vers
de huit syllabes); s'il te plaît de faire paraître cette oeuvre, on
refuse aux pairs le droit de se quereller ouvertement. Il leur


(1) Un enfant ot encor nagaires, Dedens sa chambre s'en « angla », Se le « mourdri » et « estrangla ». (Voir Ducange, aux mots Anglare et Opus anglicum.)
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RABELAIS 71
est enjoint de ne jouter qu'à coups de rimes, en se soumettant
à la pareille. »
Nous verrons dans le cours de cette étude que celui qui manquait à cette règle, ou à celle de la discrétion, était puni
de la façon la plus terrible, et que c'est ainsi que s'explique
le supplice infligé à Abaylard par son beau-père. Cette discrétion
était l'unique garantie de la libre pensée au moyen âge.
L'Eglise de Rome elle-même n'a jamais songé à l'enfreindre,
et Dieu sait cependant si cette liberté allait loin contre Dieu,
les papes et les rois. L'oeuvre entière de Rabelais en est restée
la preuve vivante.
Nous venons de voir que l'« oeuvre anglé » se composait de vers de huit syllabes, terminés par une assonance en L. Telle
parait être l'étymologie du mot « blasonner » (bé (bien) L assonner).
Cette lettre était le signe de reconnaissance des « pairs peintres anglés » entre eux. L'un demandait : « Lanterne si
el? » (Lanterne-t-il?) L'autre répondait : « Bouteille ». En
vieux français, cela pouvait se traduire aussi : « Loin terre
n'est ciel ?» (La terre est-elle loin du ciel ?) Et l'autre répliquait :
« Boute oeil. » (Mets-y l'oeil.) En jargon actuel : « Vas-y
voir. » On sait que c'est la conclusion du livre de Rabelais et
qu'elle se retrouve dans toutes les franc-maçonneries occidentales
et orientales, à l'exception du Grand Orient français,
qui tout récemment a remplacé cette formule de la liberté de
pensée la plus absolue par la négation obligatoire de Dieu
et de l'âme.
Les pairs peintres anglés entendaient mieux la liberté de penser; mais pourquoi avaient-ils adopté une « lanterne » pour
signe de ralliement? Etait-ce un souvenir des lanternes des
catacombes chrétiennes, dont j'ai parlé plus haut?
Quoi qu'il en soit, les pairs peintres anglés parisiens affectionnaient la qualification de « pairs lanternés », et c'est celle
que prend constamment Rabelais. Ils se nommaient aussi
« grinches habiles » ou « abeilles », et partout ils désignaient
par l'épithète de « frelons » les non-initiés, que les artistes
modernes qualifient de « pékins » ou d'« épiciers ».

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72 RABELAIS
Les « grinches habiles » écrivaient leur nom par une « grosse boule de verre », comme on peut le voir dans le portrait de
la maîtresse du Titien qui est au Louvre et dans celui de la duchesse
de Southampton, par van Dyck (1); les « lanternés », par
une lanterne qu'on rencontre fréquemment dans les peintures
du quinzième siècle. Les Lombards avaient conservé, paraît-il,
le nom de « francs-maçons » et l'écrivaient par un « fer hameçon »,
c'est-à-dire une hallebarde. Philibert Delorme était
franc-maçon ; mais toutes ces fractions de la grande famille
artistique se servaient de la même langue et s'entendaient
entre elles, ce qui prouve qu'en Allemagne et en Hollande le
haut enseignement artistique ne pouvait se donner qu'en français;
mais le latin était si répandu à cette époque, que la difficulté
était moins grande qu'elle ne le serait aujourd'hui (2).
Quant aux Lombards et aux Toscans, leurs dialectes sont si
rapprochés du vieux français, que la grammaire de la langue
internationale des grinches habiles est beaucoup plus voisine
de l'italien actuel que de la langue que nous parlons ; ils
n'éprouvaient donc aucune difficulté à s'en servir et je me suis
demandé si elle ne provenait pas directement du latin des catacombes;
mais un examen attentif prouve que la langue du blason,
adoptée par toutes les corporations artistiques dès la fin
du onzième siècle, est bien du français de l'Ile-de-France. Le
fait est attesté historiquement et n'a jamais été contesté.
Il n'y a aucune parenté entre ces francs-maçons du moyen


(1) Le frontispice de l'ouvrage du jésuite Villapandus, sur les mystères de l'architecture du temple de Jérusalem, dans lequel j'ai trouvé le plus de
renseignements sur ceux de l'architecture gothique, représente le Christ
avec les insignes de grinche habile; c'est-à-dire les cinq doigts de la main
gauche posés en chef sur une grande boule de verre (vrai grand che boule),
au-dessus de quatre anges avant des pieds fourchus (pairs ongles), le tout
avec la formule « cum permissu superiorum » preuve indiscutable que
Rome avait la clef de cette écriture secrète et ne la proscrivait pas.
(2) Voici un spécimen de grivoiserie flamande tiré de l'église de Tervueren. Une jeune fille est assise tendant les deux mains et cimée (coiffée)
d'un « roy vieil » entre deux roys vieils tendant la main, dont celui de droite
a le poing voilé. Traduire :
Si fille demand s'aimer veuille, De dire point veult, c'est merveille.
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RABELAIS 73
âge et la société exclusivement politique instituée par Cromwell.
La fameuse légende d'Hiram leur est parfaitement étrangère,
ainsi que toute espèce de souvenir biblique (1). L'orientation
de leurs églises indique des traditions païennes auxquelles
il n'est fait aucune allusion dans les innombrables hiéroglyphes
qu'ils nous ont laissés. Quelquefois, mais rarement, ce
sont des prières d'une parfaite orthodoxie ; plus souvent, on
rencontre d'amères protestations contre le dogme politique
de l'enfer et de la damnation éternelle. Le clergé est beaucoup
moins maltraité qu'on ne le croit, dans ces compositions où
domine le genre satirique, car beaucoup de ces grinches habiles
étaient eux-mêmes des moines et n'ignoraient pas d'ailleurs
que leur secret était entre les mains de la cour de
Rome. Mais le clergé, étant d'origine populaire, ne trouvait
nullement mauvais qu'on éreintât les nobles brigands qui ravageaient
églises et monastères. On sait que sous ce rapport
Pépin et Charlemagne se distinguèrent à un point que le clergé
n'a pas craint d'exprimer dans beaucoup d'églises ses préférences
pour les Sarrasins, formulées dans ce couplet de la
contre-chanson de Roland, qu'on peut voir à Saint-Germain
des Prés, à Sens, et dans plusieurs églises d'Auvergne ayant
particulièrement souffert de la brutalité carlovingienne. Il est
écrit par des perdrix (perdriel) dans des blés sarrasins (Sarrasins
emmi blés) :

Littéralement : Mi pile (colonne) annelée- Sarrasins - emmi (entre) blés - perdriels - tailloir demi capitel (chapiteau).
Lecture : Mi plaigne els Sarrasins amiables. Perdre el, tel oir daim capitel. Traduction : Ne plaignez pas les Sarrasins aimables. Si on entendait un tel péché capital, vous seriez perdus.

Donc, si la cathédrale n'est pas l'expression d'une pensée religieuse, comme l'a démontré M. Paul Rosières dans ses
Cathédrales gothiques, ce n'est pas non plus, comme il le dit,


(1) Cependant Philibert Delorme a eu le projet d'écrire un livre où il aurait démontré que toutes les règles de l'architecture provenaient de celles
du temple de Salomon, et ce livre a été composé plus tard par le jésuite
Villapandus.

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74 RABELAIS
le génie populaire qui a imaginé ces édifices et fait sortir des
murs ces images à la fois grandioses et triviales, pures et
immondes, railleuses et tristes comme lui, mais bien la verve
frondeuse du moine et de l'artiste, qui, la plupart du temps,
ne faisaient qu'un (1). « La cathédrale était le seul livre qu'il lui
fût possible de composer, il y a exprimé toutes ses émotions
et tous ses rêves. Il s'y est pétrifié dans toute sa beauté et sa
laideur. Lorsqu'il sera las de ciseler de telles montagnes de
pierre, il se servira de la prose pour créer encore des monuments
faits à sa propre image. Sa dernière cathédrale, la plus
majestueuse et la plus grotesque, la plus cynique et la plus
énigmatique, se nomme Pantagruel et fut l'oeuvre du « clerc
François Rabelais ». (P. Rosières.)
Dans son ensemble, cette appréciation de l'oeuvre de Rabelais est la plus neuve, la plus hardie et la plus exacte qu'on
en ait jamais donnée; car il est de toute évidence, pour ceux
qui ont étudié l'art du moyen âge, que le Pantagruel a été
composé d'après la même méthode que les cathédrales gothiques,
et que son auteur avait la clef de tous leurs mystères ;
bref, qu'il était lui-même un des hauts dignitaires du pays de
« Lanternois », dont il est si souvent question dans son livre.
Mais de ce que le Pantagruel a été édifié par les mêmes procédés
que les cathédrales, ce n'est pas une raison pour que ce
soit une cathédrale et encore moins le produit de l'imagination
populaire. Les grinches habiles sortaient bien des rangs
du peuple ; mais, de même que les moines, avec lesquels ils
avaient tant de points de contact, ils formaient une caste à part,
dont les intérêts étaient complètement différents de ceux du
peuple et reliés étroitement à ceux des autres « clercs », expression


(1) Ce qui le prouve, c'est ce couplet choisi entre tant d'autres parmi ceux qui décorent les abbayes du onzième siècle et particulièrement celle
de Mozat, en Auvergne. En voici le mot à mot : pile annelée. 2 mi griffons
calice, pieds 4, queue en ventre, 2 paires d'ailes, chef (tête) 2 yeux pairs,
papegal (perroquet) tailloir carré, demi capitel. Ce qui se lit :
Plaigne li dom (moines) griffonne ecclise Picards (rébus) qu'inventer doit perde el (lui) Si Dieu le Père pape égale, Tel oir car est dam capital.
@

RABELAIS 75
qui, dans l'origine, désignait toutes les classes lettrées.
On ne doit pas oublier en effet que la plupart des couvents possédaient des écoles d'architecture initiées à tous les secrets
des grinches habiles et que c'est vraisemblablement
dans une de ces écoles que Rabelais avait appris les secrets
de cet art dans lequel on sait qu'il était passé maître. Ceci
est tellement vrai qu'à l'époque où il vivait, les architectes,
bien qu'ils construisissent infiniment plus de palais que
d'églises, étaient encore presque tous des abbés, tels que
Pierre Lescot et Philibert Delorme, qui fut, comme on sait
abbé de Saint-Éloi. et bien qu'on fût très peu exigeant à leur
égard en matière de cléricature, encore étaient-ils tenus
d'avoir reçu les ordres mineurs et de s'astreindre au célibat.
Mais déjà en Italie l'architecture était absolument profane,
et je crois que Philibert Delorme a été le dernier des abbés
architectes.


III
Si l'on jette un coup d'oeil d'ensemble sur la longue carrière fournie par les grinches habiles, on peut la diviser en
trois grandes périodes celle des cathédrales, qui va du sixième
au seizième siècle ; celle des châteaux, presque exclusivement
limitée à la Renaissance. et celle de l'ameublement, qui n'est
ni la moins intéressante ni la moins brillante des trois et comprend
tout l'art décoratif si exclusivement français du dix-huitième
siècle. Les Boule, les Germain. les Gouttierrez, étaient
des grinches habiles, c'est-à-dire de véritables poètes échafaudant
leurs compositions sur des canevas rythmés. Tel est,
comme le dit le comte de Caylus, le secret de leur inimitable
originalité. En dehors de l'« angle ». il n'existe pas de
moyens de varier ses composition, on en est réduit, comme
les artistes contemporains, aux pastiches inintelligents des
autres époques et il en résulte une infériorité tellement
choquante, que, sans se rendre compte du motif qui détermine
leurs préférences, les collectionneurs s'arrachent à
prix d'or les compositions « anglées » des siècles passés,
parce qu'ils leur trouvent un piquant dont les composition,

@

76 RABELAIS
modernes sont absolument dépourvues. Il est donc impossible
que, du jour où la règle de l'ornementation ancienne
aura été divulguée, les artistes n'y reviennent pas avec frénésie,
car ils en seront récompensés par les succès les plus
éclatants. Quant à l'application que Rabelais en a faite à la littérature,
c'est une tentative unique (1) qui n'aura aucune occasion
de se renouveler dans un temps où l'on a brisé toutes
les entraves de la liberté de pensée, mais elle donne à son
livre une saveur toute particulière qui certainement ne nuira
jamais au reste. Un des rares mérites du curé de Meudon, c'est
d'avoir été de son temps, et c'est pour cela qu'il est encore du
nôtre ; il ne faudrait donc pas chercher dans son oeuvre ce qui
caractérisait les époques précédentes. Né au temps où les
grinches habiles construisaient des châteaux, c'est un château
qu'il a construit, ni plus ni moins, car on ne saurait
comparer équitablement son abbaye de Thelème à une cathédrale.
Les gens qu'il veut y réunir ne sont pas des manants ni
des « meurt-de-faim ». Il en exclut les hypocrites et les bigots :

Cy n'entrez pas maschefaim praticiens, Clercs, bazauchiens, mangeurs de populaires... Cy n'entrez pas usuriers et chichars, Briffaulx, leschars qui toujours amassez, ., Ni vous aussi, séditieux, mutins, Grecs ou Latins, plus à craindre que loups.
Voici maintenant la liste des invitations :
Cy entrez, vous, et bien soyez venus Et parvenus, tous nobles chevaliers, Mes familiers serez et péculiers, Frisques, gualiers, joyeux, plaisans, mignons, En général, tous gentils compagnons. Cy entrez, vous, dames de hault parage En franc courage, entrez y en bon heur, Fleurs de beauté à céleste visage.

(1) Il avait cependant été précédé dans cette voie par le dominicain. A. Colonna, dont l'Hynerotomachia Pooliphili attend encore un commentateur
moderne; mais, outre que Rabelais le cite, il devait avoir la clef de
ses hiéroglyphes, puisque ses Songes drolatiques ne sont que la traduction
parodiée du titre même de l'Hypnerotomachia (combat des songes d'amour).

@

RABELAIS 77
Certes voilà un public qui n'est guère démocratique, à l'exception des prêcheurs d'Evangile, dans lesquels on peut reconnaître
les réformés, bien que ce livre ait précédé l'apparition
de Calvin. Mais à cette époque les doctrines luthériennes ne
s'étaient encore répandues que dans la noblesse provinciale.
La bourgeoisie des villes, celle qu'il repousse, resta obstinément
catholique, tout en penchant fortement du côté des idées
républicaines, comme la Ligue le prouva quelques années plus
tard. Rabelais prévoyait ce mouvement, auquel il ne s'associait
pas, comme l'attestent les cinq vers si prophétiques de
l'énigme trouvée dans les fondations de l'abbaye de Thelème :

Alors auront non moindre authorité Hommes sans foi que gens de vérité. Car tous suivront la créance et estude De l'ignorante et sotte multitude, Dont le plus lourd sera reçeu pour juge.
Ne dirait-on pas que ces vers fatidiques désignent le temps où
nous vivons? Aujourd'hui Rabelais n'eût pas été plus partisan
que Balzac du triomphant suffrage universel, et cependant
c'était le fils d'un aubergiste et il avait cruellement souffert
de la tyrannie monacale. Mais, sauf le mariage des prêtres,
dont il était partisan, Rabelais était trop libre-penseur et trop
platonicien pour verser dans les erreurs du calvinisme, et il
mourut catholique de raison, sinon de foi. Quant à ses opinions
politiques, à une époque où le pédantisme de la Renaissance
remettait à la mode l'idéal républicain de Rome et
d'Athènes, elles furent invariablement et correctement monarchiques,
parce que Rabelais fut un ardent patriote, Français
avant tout, et que de son temps l'unité française n'existait
et ne pouvait exister que dans la monarchie. Aussi Charles-
Quint et plus tard Philippe II y favorisèrent-ils de tout leur
pouvoir l'expansion des idées républicaines. La seconde branche
des Valois eut le tort de s'associer inconsciemment à ce
mouvement, en faisant venir d'Italie une foule d'artistes et de
pédants, dont aucun, sauf Léonard de Vinci, n'avait rien
à apprendre à ceux qu'avait toujours possédés la France.
Tous étaient affiliés à la franc-maçonnerie lombarde, qui, bien

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78 RABELAIS
qu'elle n'eût rien de commun avec celle de Cromwell, lui servait
cependant de précurseur en faisant tous ses efforts pour
déconsidérer de toutes les façons l'ancienne suprématie artistique
et politique de la France au profit d'un idéal pseudo-
romain qui travaillait sans vergogne à substituer aux franchises
locales du moyen âge le joug byzantin du roi soleil
; c'était déjà l'idéal des bourgeois de cette époque. Aussi
peut-on remarquer que Rabelais ne laisse jamais échapper
l'occasion de tomber à bras raccourcis sur ce que l'on nomme
aujourd'hui les nouvelles « couches sociales », c'est-à-dire les
avocats, les usuriers et les séditieux mutins grecs ou latins,
« plus dangereux que loups ». Cet homme, qui était peut-
être le plus savant de son siècle, abhorrait les pédants. D'un
bout à l'autre son livre, uniquement écrit pour les artistes et
les grandes dames, les mystifie de la façon la plus cruelle, témoin
l'écolier limousin. Il est émaillé à chaque pas d'horribles
vocables grecs que tous les commentateurs n'ont pas manqué
de chercher dans leurs plus lourds lexiques ; mais ce prétendu
grec n'est que du « lanternois », c'est-à-dire du français écrit
avec une orthographe particulière, qu'Anne de Pisseleu et Diane
de Poitiers lisaient à livre ouvert sans savoir le grec, aussi
bien que le Rosso, Jean Goujon et Philibert Delorme, car le
Pantagruel a cela de commun avec les cathédrales gothiques,
qu'il est blasonné sur toutes ses faces et que le seul moyen de
le comprendre dans ses parties mystérieuses est de dessiner
à l'aide du crayon les scènes ou les objets décrits par l'auteur.
Quant à la clef de toutes ces énigmes, on sait qu'il l'a
laissée dans un recueil de cent vingt dessins dépourvus de toute
espèce de légendes, qui devaient d'abord être publiés avec
le texte du Gargantua, mais n'ont paru qu'à part et douze
ans après la mort de Rabelais. Encore, dans un cul-de-lampe
qui sert de préface, l'éditeur anonyme assure-t-il qu'il ne les
livre au public qu'en exécution d'une promesse formelle faite
à son regretté maître, et l'un de ces dessins a été lacéré dans
toutes les éditions.
De toutes ces précautions on est autorisé à conclure que cette écriture mystérieuse était lue d'un grand nombre d'initiés

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RABELAIS 79
du vivant de Rabelais et que, malgré les immunités que s'accordaient
entre eux les grinches habiles, quel que fût leur rang,
il y avait de graves dangers à publier les Songes drolatiques.
Il est vrai que des bibliophiles distingués qui se sont spécialement
occupés de Rabelais, tels que MM. G. Brunet et
Tross, prétendent qu'il est étranger à ce travail ; mais sur
quelles preuves? M. Paul Lacroix, qui a écrit la préface d'une
édition moderne, est moins affirmatif et convient que ces
compositions très ingénieuses et très plaisantes ne seraient
pas indignes de Rabelais -- si l'on pouvait démontrer qu'il
savait se servir du crayon aussi bien que de la plume -- et il
avoue plus loin que Rabelais, étant excellent architecte, devait
être excellent dessinateur.
A cette preuve déjà concluante, j'en joindrai une autre tirée des oeuvres mêmes de Rabelais : elles prouvent à chaque ligne
qu'il était initié à tous les mystères du blason, comme tous
les artistes et la plupart des grandes dames de son temps, qui,
sans aller jusqu'au tableau de chevalet, composaient et exécutaient
des oeuvres de broderie attestant une connaissance
approfondie des arts du dessin. Les rois eux-mêmes s'en mêlaient,
et Charles VII a composé et dessiné de sa propre main
les armes de la Pucelle. Quant au roi René, son habileté en
ce genre est restée légendaire. Or, il est impossible de faire du
blason sans être un habile dessinateur, et c'est uniquement
parce qu'il était un habile dessinateur que Champollion a déchiffré
les hiéroglyphes égyptiens, qu'on ne peut reproduire
qu'à cette condition.
De plus, Rabelais fait dans son livre d'innombrables allusions à des oeuvres d'art de tous les temps, mais particulièrement
à certains portraits du Titien qu'il avait eu le loisir d'étudier
en Italie, et il est rare qu'on s'intéresse aux oeuvres d'art
sans avoir mis soi-même la main à la pâte. Il est donc démontré
à mes yeux que Rabelais, qui d'ailleurs possédait à
fond l'anatomie et avait dû faire de nombreux dessins de cette
espèce, était au moins un dessinateur héraldique d'une habileté
au-dessus de l'ordinaire, et c'est ce que prouve la fine
caricature de Diane de Poitiers qui porte le numéro XXII des

@

80 RABELAIS
Songes drolatiques. Mais ce qui surprend le plus celui qui
essaye de deviner ces rébus, c'est qu'ils sont évidemment de
plusieurs mains, ce qu'avoue du reste le titre, qui ne dit pas
que l'oeuvre entière soit de l'auteur du Pantagruel, mais qu'il
y est « contenu plusieurs figures de l'invention de maître
François Rabelais, et dernière oeuvre d'iceluy pour la récréation
des bons esprits. »
Cette dernière oeuvre est la planche II du livre, et contient un avis à Henri II, pour l'avertir de se tenir en garde contre
une dame qui a des palmes en croix sur son tombeau, laquelle
n'est autre que Diane de Poitiers. Aucune allusion à cette intrigue
ne figure dans le Pantugruel, qui tient une grande place
dans les Songes drolatiques, et cet avis mystérieux a précédé de
très peu la mort de Rabelais. Il est signé par des épis de blé
fichés à droite (1) dans les talons du personnage, ce qui donne,
dans ce genre d'écriture : «Talonné Ré-blé » ; « Tel n'est Rabelais »,
et certes c'était à la fois un acte de courage et de probité
de contrecarrer ainsi les desseins d'une femme vindicative
et toute-puissante.
Le premier dessin est de l'éditeur inconnu du recueil, et donne les motifs de la mort de Henri, à laquelle Diane fut parfaitement
étrangère. Il périt pour avoir laissé emprisonner et
spolier des membres de l'ordre des Lanternois, auquel il était
lui-même affilié, et il reconnut lui-même qu'il avait mérité son
sort, car il s'opposa à ce que son meurtrier fût arrêté.


IV
Mais, quel que soit l'intérêt de ces mystérieux événements, ils n'ont rien à voir avec l'ouvrage dont je m'occupe spécialement
en ce moment, c'est-à-dire les quatre livres du Pantagruel,
qui ont paru du vivant de l'auteur. Le dernier, celui de
« Pile sonnante », est considéré comme ayant dû subir d'importantes
retouches de la part de l'éditeur, et dans ce genre
d'oeuvres blasonnées, la moindre altération du texte suffit pour


(5) Dans le syllabaire des peintres émailleurs, la droite = R et la gauche = se nestre, mais le plus souvent T R (tort).

@

RABELAIS 81
en fausser complètement le sens ou le rendre inintelligible.
Les quatre premiers furent constamment remaniés par l'auteur, ce qui épaissit encore le voile d'obscurité dont il a systématiquement
enveloppé sa pensée. Cependant, comme il est
certain qu'il écrivait pour un certain nombre d'initiés qui
avaient la clef de ces énigmes, il n'est pas moins certain que
cette clef peut être retrouvée en s'appuyant sur les règles bien
connues aujourd'hui du déchiffrement des cryptographies.
Mais bien qu'aucune n'y résiste, on n'enfonce cependant pas
du premier coup des portes aussi solidement verrouillées que
celles du Pantagruel. C'est donc aujourd'hui bien moins une
solution du problème qu'une méthode pour y arriver que je
propose, et ceux qui s'intéressent à ce genre de recherches voudront
bien me pardonner de revenir encore sur les règles qui
doivent conduire lentement, mais sûrement, au déchiffrement
de toute écriture blasonnée ou simplement cryptographique.
Après avoir été longtemps oublié, le recueil des Songes drolatiques est aujourd'hui très recherché, surtout des artistes, et
l'on tend à le considérer comme contenant la clef des mystères
de Pantagruel ce qui concorde avec le dialogue mimé
entre le docteur anglais et Panurge ; car, après s'être avoué
battu, Thaumaste annonce que il rédigera par écrit ce qui a
été dit et résolu, afin que l'on ne pense point que ç'aient été
moqueries, » et il finit : « Le feray imprimer, à ce que chacun
y appreigne comme je ay faict »
Ce livre, j'ai toujours supposé que c'étaient les gravures des Cent vingt Songes drolatiques, mais j'avoue que j'y ai vainement
cherché la traduction littérale de la mimique échangée
entre Thaumaste et Panurge. Du vivant de Rabelais, c'eut été
compris de trop de monde.
D'ailleurs, dans cette publication, tout est combiné pour dérouter le « frelon » qui veut s'introduire parmi les « abeilles »,
et ce n'est qu'après un travail très pénible qu'on s'aperçoit
qu'il faut commencer par la fin. Il en est de même du déchiffrement
isolé de chaque rébus : pour le « frelon », le héraut
d'armes blasonne en commençant par le « chef » ou le « haut »
de l'écusson, et terminant par la « pointe » ou le bas. Dans des

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82 RABELAIS
blasons très simples, qui contiennent rarement plus de deux
vers, ceci n'empêche pas de les deviner ; mais, quand un dessin
comprend plus de vingt vers, dans une écriture déjà très
peu intelligible par elle-même et que le poète s'étudie à rendre
aussi indéchiffrable que possible, qu'on juge des bévues que
doit commettre l'indiscret qui se risque dans un semblable
guêpier. Il faut d'abord constater que tout dessin blasonné,
qu'il soit grec, latin ou français, doit se déchiffrer en commençant
par les pieds, car tous procèdent des règles de cet
antique blason dont on retrouve déjà les principes dans les
Védas, et qui a servi de règle à tous les architectes de l'antiquité
et du moyen âge pour les proportions de leurs temples.
Tous suivaient celles du corps humain, qui, les doigts joints
sur la poitrine et les coudes étendus, donne une proportion
de 2 sur 4. De là sans doute la règle commune à tous les blasons,
de procéder par vers ïambiques de quatre pieds ou de
huit syllabes. Quant aux assonnances uniformes en L, qui établissent
la seule différence qu'on puisse noter entre le blason
moderne et celui des anciens, elles n'existaient pas chez les
Gaulois, mais on les constate dans le plus ancien monument
blasonné de l'art français que j'aie pu déchiffrer, le pilier de
la cathédrale de Saint-Dié, qui porte une caricature de Charles
le Chauve. L'emploi d'une assonnance uniforme a eu une
influence très considérable sur l'architecture du moyen âge;
il lui a permis de substituer de longs poèmes de pierre aux
légendes très sommaires de l'art grec, qui use plutôt des procédés
de la charade que de ceux du rébus (1). Cela provient
de ce que les monosyllabes sont très peu nombreux dans le
grec, et par conséquent ne lui permettaient guère de formuler
un syllabaire de cinquante ou soixante syllabes, ce qui est
le minimum pour transcrire intelligiblement la parole. Le
déchiffrement des épigraphes chypriotes a donné les règles


(1) L'art moderne, qui est un art purement d'illustration, se borne à exprimer la pantomime ou la charade d'une explication écrite dont il ne
peut pas se passer. De là la nécessité des catalogues. Dans l'art des grinches
habiles, cette explication est donnée hiéroglyphiquement par le dessin
lui-même, avec lequel elle fait corps.

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RABELAIS 83
de l'écriture héraldique des Grecs. Elle remontait certainement
à une très haute antiquité, mais avait conservé toutes les
imperfections primitives résultant de la pauvreté ou de la confusion
de son système de consonnes, qui, même aujourd'hui,
ne distingue pas nettement le K du G, le B du P, et le D
du T. Cette pauvreté, toujours irrémédiable dans une langue
héraldique, qui meurt tout d'une pièce, mais ne se transforme
jamais, explique la simplicité quelque peu indigente des
compositions grecques. Le vieux français, et probablement le
gaulois, son père direct, fournissaient au contraire une multitude
de monosyllabes, très riches en consonnes, avec une seule
voyelle E, nuancée de quatorze façons différentes. Telle est encore
la prononciation du dialecte des barrières et du patois picard.
Le blason français néglige donc complètement les voyelles,
que celui qui le déchiffre doit rétablir d'après le sens général du
texte ; mais il écrit très distinctement les consonnes, et donne
ainsi une écriture syllabique tout à fait analogue à l'hébreu. Au
point de vue héraldique, c'est infiniment supérieur au grec.
Aussi quelle différence entre la pauvreté des combinaisons du
style grec et la richesse exubérante du style français ! Mais, me
dira-t-on, ne peut-on pas obtenir l'incroyable variété du gothique
sans avoir recours aux canevas rythmés du blason? A
ceux-là je répondrai : Je vous en défie, même en vous accordant
les ressources du pastiche et du « bric-à-brac » modernes.
La Révolution française, ayant balayé sans le savoir le cénacle
des grinches habiles, en a été réduite, en fait d'architecture,
au style dit « de prison », le plus pauvre et le plus misérable
dont l'histoire fasse mention. On a essayé depuis de remédier
à cette pauvreté par le pastiche des styles précédents, et un
artiste contemporain croit avoir répondu à toute espèce d'objections
quand il a dit : « C'est de l'époque. » On n'a qu'à voir
l'effet que produit la copie exacte des hiéroglyphes égyptiens
et des cunéiformes assyriens par des artistes qui ne les lisent
pas, pour juger de celui que feraient ces pastiches sur un des
grinches habiles qui les a inventés. Personne n'a fait plus
d'efforts que l'auteur du nouvel Opéra pour refaire « parler
l'architecture »; mais cette montagne en mal d'enfant est accouchée

@

84 RABELAIS
d'une lyre ; et cependant il n'est pas un seul traité
d'architecture du siècle passé qui ne donne en hiéroglyphes
le secret de faire parler la pierre (1). Il existe même des vocabulaires
très étendus de cette langue. Un architecte, du nom
de Delafosse, a réuni, dans des planches très recherchées
des collectionneurs, la plupart des combinaisons qu'on peut
emprunter à tous les règnes de la nature et à tous les arts et
métiers.
Au point de vue de l'art, les combinaisons dont Rabelais et ses collaborateurs ont tiré un parti si original dans les grotesques
des Cent vingt Songes drolatiques ne laissent rien à désirer;
il n'y a qu'à les reprendre en tâchant de substituer un
idiome moins vieilli à celui du onzième siècle, ce qui est possible
si l'on se sert du jargon désossé usité aujourd'hui par
la télégraphie, qui lui ressemble beaucoup. Au point de vue de
la cryptographie, tous ces procédés sont très imparfaits et
très arriérés, et si quelqu'un de ceux qui me feront l'honneur
de lire cette étude s'étonnait de me voir déchiffrer avec une
certaine assurance ces énigmes un peu enfantines, s'il ne
croyait pas possible que du vivant de l'auteur elles aient pu
être lues d'un public assez nombreux, je m'engage à convaincre
les plus incrédules en leur faisant lire tout ce qu'il me
plaira d'écrire cryptographiquement dans un article comme
celui-ci, sans que rien l'indique à ceux qui n'en auront pas la
clef. Le tout est d'en adopter une qui aille à la serrure. Dans
le blason c'était la lettre L, mais toute autre convention peut
la remplacer.


V
Aussi n'y a-t-il pas que du blason dans le Pantagruel. On y trouve une autre espèce d'écriture cryptographique qui est


(4) J'ai sous les yeux un Vignole du siècle dernier, anonyme, publié chez Daumont, rue Saint-Jacques, où ces règles sont écrites hiéroglyphiquemeut,
suivant l'usage des grinches habiles, dans des vignettes placées au-
dessous des cinq ordres, et je ne connais pas un traité d'architecture de
cette époque qui ne les reproduise pas, tant ce secret était inséparable de
celui de maîtrise.

@

RABELAIS 85
assujettie à la règle des vers de huit syllabes, mais non à l'assonnance
en L. Rabelais, chaque fois qu'il s'en sert, a expressément
soin d'indiquer que c'est du « lanternois ».
« Et n'oublie debitoribus » ce sont lanternes », s'écrie Carpalim au moment de s'embarquer pour le pays de Lanternois.
Mon pronostic est (dist Pantagruel) que par le chemin nous ne engendrerons mélancolie, jà clairement je l'aperçois :
seulement me desplait que ne parle pas bon lanternoys.
« -- Je (respondit Panurge) le parleray pour vous tous; je l'entends comme le maternel ; il m'est usité comme le vulgaire :
par le chemin je t'en ferai un beau petit dictionnaire,
lequel ne durera guères plus qu'une paire de souliers neufs.
Tu l'auras plus tost appris que le jour levant sentir. »
En effet le précepte est clair et court ; « debitoribus », ce sont lanternes, et quand on sait que ce langage ne tient pas
compte des voyelles, on traduit immédiatement « debitoribus »
par « débiter des rébus », ce qui est le caractère commun de
toutes les écritures figurées.
Mais ni le prologue véritable de Pantagruel ni celui du Voyage à la recherche de la dive bouteille ne sont écrits en
rébus. Les bazochiens ou chicanons se servent, dans leurs
grotesques démêlés avec le sire de Basché, d'une langue à l'aspect
rébarbatif dans laquelle on ne découvre au premier
abord qu'un bizarre cliquetis de consonnes, tel que ce vers:

Prug frest strin, etc. (1).
C'est tout simplement du français écrit à la mode sémitique, c'est-à-dire sans voyelles, celles qui y sont intercalées
n'ont généralement d'autre but que de dépister le « frelon ».
On ne doit pas plus en tenir compte que de la séparation des
mots, qui ne répond à rien. Il faut faire une masse de tout le
vers et déchiffrer comme l'on peut. Malgré cela, ce déchiffrement
ne souffrirait pas plus de difficultés que celui des langues
sémitiques, si les I ne se confondaient avec les J et les U


(4) Déchiffrer : « Preuve je ferai s'atteste Reine », etc.
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86 RABELAIS
avec les V (1). Ainsi on reconnaît très aisément « Panurge »
dans Panrge et Pantagruel dans PNTGRL. Rabelais n'a donc
confié à ce genre de cryptographie que des secrets relativement
peu dangereux et peu importants, et surtout il a pris soin
de travestir les noms réels de ses personnages. Sous ce rapport
on ne trouve de renseignements concluants que dans les
Cent vingt Songes drolatiques, qui donnent presque tous leurs
portraits chargés, mais très ressemblants. Bien que ce livre
n'ait été publié qu'après la mort de la plupart d'entre eux, il
devait encore piquer prodigieusement la curiosité de la génération
suivante.
J'y reviendrai après avoir dit un mot de la dernière espèce d'énigme employée par Rabelais, je veux parler du fameux
plaidoyer du sire de Hume V. contre le sire de B. C. Au premier
abord on n'y voit qu'un récit baroque à la façon de celui
des Deux Aveugles d'Offenbach ; mais quand on a suffisamment
sondé les autres mystères de cet étrange livre, on constate avec
étonnement que c'est une narration « grillée » à la façon des
dépêches diplomatiques, c'est-à-dire laissant des intervalles
entre les phrases d'une narration régulière et les comblant par
des insanités sans rime ni raison. Etait-il nécessaire de posséder
une grille « ad hoc » pour les lire, c'est-à-dire un papier
découpé dont les pleins couvrent les parties inutiles et les
vides ne laissent lire que la partie qui a un sens? Je ne le crois
pas, et en tout cas il est certain qu'on peut s'en passer.
Ce plaidoyer se rapporte à l'action en divorce que François Ier intenta contre sa seconde femme, Léonore d'Autriche,
soeur de Charles-Quint, personnage qui n'a laissé presque
aucune trace dans nos souvenirs nationaux et qui joue cependant
le principal rôle dans la première partie du Pantagruel.
L'histoire de cette pauvre femme est assez triste et l'on ne
comprendrait pas qu'elle ait été si cruellement bafouée par le


(4) Et si les lettres X, Y, Z, H ne devaient être prises avec la valeur qu'elles ont dans le blason, c'est-à-dire « ixe », X, Y « grégeois » ou Y
« grec », Z « zède », H « haïche ». Exemple : AZ se lira « aisde », BLH
« blèche » DY « dit guère que », etc. Le blason a fait au seizième siècle un
grand usage de ces combinaisons.

@

RABELAIS 87
plus mordant des satiriques modernes, s'il n'avait cédé à des
influences dans lesquelles la politique et le patriotisme dominaient
toute autre considération. Née en 1499, elle était par
conséquent du même âge que Diane de Poitiers; Charles-
Quint, son frère, plus jeune qu'elle de quelques années, paraît
lui avoir porté une affection tellement jalouse, qu'elle a
été interprétée d'une façon tout à fait infamante par les contemporains.
En effet, il l'empêcha d'épouser un prince palatin
qui avait recherché sa main, pour l'unir ensuite à un roi de
Portugal absolument impotent, qui la laissa veuve et immaculée
au moins de son fait (1). Elle retourna alors auprès de son
frère, qui ne consentit à s'en séparer que pour l'offrir en 1530
à François Ier, en compensation de la Bourgogne, de l'Artois et
autres provinces.
Le pauvre roi chevalier n'avait pas le droit de se refuser à cet échange, qui du reste ne s'accomplit jamais. Résolu à ne
pas tenir sa parole, il voulut renvoyer Léonore d'Autriche à
son frère et réclama le divorce en cour de Rome. Mais il fallait
invoquer un motif d'ordre privé et bien que Rabelais prétende
qu'elle « dressait des pages qu'on aurait dû brûler ou
décapiter en grève », le seul fait que le roi de France pût
prouver n'était pas d'un poids suffisant aux yeux du Saint-
Père pour rompre une union régulièrement conclue.
Léonore était Flamande, lippue, rousse « comme crouste de pasté » et vorace comme « six baleines». Il paraît qu'elle avait
rapporté, des bords de l'Escaut une passion immodérée pour
le « homard », ce qui rendait ses digestions particulièrement
laborieuses. Un jour que Rabelais ne désigne pas, mais qui
doit avoir été celui de son arrivée à la cour, le homard se
comporta si mal à son égard, que pendant un tête-à-tète avec
le roi, le premier probablement, elle accompagna en « baryton »
un compliment qui ne comportait pas de « duo ».
Le roi s'en tint là de ses conversations intimes avec sa nouvelle épouse. A son retour de Madrid, il avait remplacé l'altière


(1) Elle donna, en effet, au vieux roi de Portugal deux héritiers en si peu de temps, que cette extraordinaire fécondité a sans doute fourni le prétexte
des méchants propos dont Rabelais s'est fait l'écho.

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88 RABELAIS
comtesse de Chateaubriant par Anne de Pisseleu, dont il
bombarda le mari, duc d'Etampes. Effrayé de la pétulance
autrichienne, François revint immédiatement à la Pisseleu.
C'est ce que Rabelais traduit dans son jargon par l'étrange
conte : « petite pluie abat grand vent » (1).
Depuis cette époque elle consacra ses loisirs non interrompus à la gastronomie et c'est elle que désigne le pourceau
Mardi-gras. Elle vécut à la cour de François Ier jusqu'à la mort
de ce prince, occupant le court intervalle de ses longs repas à
apaiser les différends qui s'élevaient à chaque instant entre
Anne de Pisseleu, Diane de Poitiers et Catherine de Médicis
et entre son frère et son mari « in partibus ». Ce fut elle qui
finit par mettre dans ses intérêts la duchesse d'Etampes.
Son procès en divorce fut soutenu en cour de Rome par Gaspard de Tavannes, l'un des prototypes du Panurge de la première
partie de Pantagruel, celui qui fait une si singulière et
cavalière cour à une haute dame de Paris, laquelle n'est autre
que Léonore d'Autriche. Elle lui résista et il s'en vengea peu
chevaleresquement en poursuivant le divorce d'une femme dont
personnellement il ne pouvait révoquer en doute la chasteté.
En définitive, on ne put prouver contre elle qu'une indiscrétion
musicale, « et, dit le seigneur de B. C., voyant donc que la
pragmatique sanction n'en faisait nulle mention et que le
pape donnait à un chacun la liberté de ..... à son aise », le roi chevalier garda sa Quélot, mais en même temps le
duché de Bourgogne. Quant à Panurge, il se vengea de la
reine en la faisant « chevaucher aux chiens », c'est-à-dire
en aidant Diane de Maulevrier et Anne de Pisseleu à reprendre
leur ascendant sur le roi. Un dessin du Louvre qui
est probablement de la main de Diane, brillante élève de Léonard,
représente deux chiens chevauchant des tortues. C'est
sans doute à cette épigramme en action que fait allusion le fameux


(1) Livre IV, chap. XLIV : Genin tastant un soir ses vins nouveaux Troubles encore et bouillans dans leur lie, Pria Quélot apprêter les naveaux A leur soupper, pour faire chère lie, etc.
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RABELAIS 89
chapitre de Rabelais où il est traité de l'origine des teintureries
des Gobelins, « comme jadis, dit-il, le prêcha publiquement
nostre maistre « Doribus ». Quel était le maître de
« rébus » de Rabelais ? Le Vinci, selon toute apparence. Ce qui
est plus certain, c'est que pendant tout le règne de François Ier
Anne de Pisseleu, qui inclinait vers la réforme et s'y convertit
plus tard publiquement, fut la patronne reconnue des « pairs
lanternais » et que ce fut probablement sur son initiative que
Rabelais composa son sanglant pamphlet contre la soeur de
Charles-Quint. Dès lors son impunité s'explique tout naturellement,
la maîtresse était plus influente que l'épouse dédaignée.
Mais Rabelais y apporta une animosité toute personnelle qui ne se retrouve pas dans la suite de sa terrible et grotesque
épopée. En effet, lorsque la pauvre Autrichienne se présenta
à la cour de France dans des circonstances qui auraient exigé
plus de retenue vis-à-vis du homard, elle représentait ni plus
ni moins que la défaite, et une défaite non moins désastreuse
que celle de Sedan. Si Napoléon III était rentré veuf de Wilhelmshoe
et que l'empereur Guillaume lui eût imposé la main
d'une de ses filles en échange de sept ou huit de nos départements
d'aujourd'hui et si de plus cette princesse avait commis
à son arrivée la maladresse qui perdit à tout jamais la reine
Léonore, une explosion générale eût été inévitable et la pauvre
créature n'eût pas pu séjourner vingt-quatre heures de
plus dans le pays. A cette époque, le pays était la cour et
Paris ou le pays de Lanternois. La cour fut discrète, mais le
pays de Lanternois s'en donna à coeur joie et Rabelais abandonna
son idylle phalanstérienne de Thélème, qui aurait dû
paraître avant le Pantagruel, pour donner libre carrière aux
rancunes nationales. Il fallait cependant garder le décorum visà-vis
de la reine de France car le roi n'entendait pas raillerie
là-dessus et se conduisit toujours vis-à-vis de l'Autrichienne
avec tous les égards que l'on doit à une étrangère de naissance
illustre. C'était là l'occasion d'employer toutes les formes
du langage lanternoys. Il était d'usage courant, mais personne
n'en avait fait l'application sur une aussi vaste échelle.
L'un des plus importants de ces passages en lanternoys est
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90 RABELAIS
précisément l'argument même du livre et se trouve intercalé
dans les réponses polyglottes de Panurge aux interrogations
de Pantagruel, lorsqu'il le rencontre au retour du pays des
« paillards turcs », qui semble tout simplement désigner Florence
et les Médicis, à cause des palles ou tourtels de leur blason.
Toutefois, en cette occasion ce n'est plus lui, mais l'auteur,
qui prend la parole. Voici l'original :
« Prug frest strinst sorgdmand strocht dr h ds pag brland « Gravot chavygny pomardicre rusth p kallh drac g deviniere
« près Nays, Beuille Kalmuch monach drupp delmeu pplist
« rincq drlnd dodelb up drent loch mine stz rinquald de vins
« drs cordelis hur jocst stzampenards. »
« A quoi dist Epistenson, parlez vous christian, mon amy, ou langage patelinoys ? Non, c'est langage lanternois. »
Il résulte de cette importante remarque qu'il y avait aussi un langage « patelinois » ; j'ignore jusqu'ici en quoi il pouvait
consister, mais le « lanternois » étant le moins incertain
de ceux employés par Rabelais, voici la traduction du passage
ci-dessus :

Preuve j'offre, atteste reine, cette Soeur agée, domn (seigneur) n'est d'Austriche A cédée, te dresse des pages Brûl'er l'on dût que p... elle Grève, Eût te sache, vie guère que jeûne, Guère occupe, homards digère, Viste hâchis, pâtés, caille lèche. Drù à ce jeu, doive, j'en jure, Paresse qu'occupe, tel n'ait gré, Qu'ouvre gueule que pot telle est, Ce vis-je l'a loup que a « lime » (affamé). Vessa se moyne assez se dire Veut peu p... d'el émeuve peuple. Juste reine, ce que dire l'on doit; Duc d'Albe eût, padron tel sache aime, Inceste, osa dire : n'est jeu que vale. Du duc vais-je en ce, dire secret D'elle je sais, soeur jouissait, ceste Se taise, dame poignarda, ce.
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RABELAIS 91
Il y a dans ces vers une équivoque perpétuelle sur la « paix » désastreuse dont la soeur de Charles-Quint était le gage, et
l'accident que Rabelais explique tout au long dans le conte
de : Petite pluie abat grand vent. Le sujet est trop scabreux
pour essayer ici d'arracher complètement le voile ; je me contente
de le soulever discrètement, mais suffisamment pour
démontrer que dans cette colossale bouffonnerie le grotesque
et le terrible se coudoient perpétuellement. C'est le résumé
du procès que Tavannes ou Panurge intenta à la reine Léonore
au nom de François Ier et qu'il perdit, mais la pauvre femme
ne le gagna pas devant le tribunal du pays de Lanternois et
l'on continua à l'appeler « patenostre en cestrin » (chapelet
de citronnier) ; tout le monde lui agitait au nez cet instrument
de dévotion qui lui rappelait à la fois un crime peut-être imaginaire
et une faute qui fut plus qu'un crime. Le voyou héritier
de la langue picaresque prononce encore comme la cour
de François Ier : « paitenotre inceste reine », pour « patenostre
encestrin ». C'est sur cette cruelle plaisanterie qu'est basée
toute la scène dans laquelle Panurge dérobe à la haute dame
de Paris ses patenostres.
Ce rébus n'était pas de Rabelais, il l'avait lui-même emprunté au Titien, qui, ayant à représenter la célèbre soeur de
Lucrèce Borgia dans un état de grossesse très avancé, lui a
mis entre les mains d'énormes « patenostres d'or émaillé ».
Sur les pierres sépulcrales gothiques on rencontre à chaque
instant des « patenostres » dans les mains du trépassé, ce
qui équivaut à la formule écrite en toutes lettres sur les tombeaux
modernes : « Pater noster », mais tout le monde connaissait
le père de l'enfant de la fille d'Alexandre II. En lanternoys,
« patenostre d'or émaillé » se traduit : « pater noster
dormi l'y est ». C'est devenu l'hiéroglyphe de l'inceste.
Aussi lorsque Panurge-Tavannes dit à la soeur de Charles- Quint: (« En aimeriez-vous mieux d'or bien émaillé en forme
de grosses sphères, ou de beaux lacs d'amour? », etc., les
allusions sont si claires et si outrageantes, qu'en juxtaposant
les noms des pierres précieuses qu'il énumère on se trouve
avoir composé des vers lanternoys qui complètent le passage en

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92 RABELAIS
langage bazochien ou chicanous que j'ai cité plus haut. Voici
l'énumération de ces pierres :

Patenostre, sphere, or, émail, En lacs d'amour, lingot tel. Ebène, hyacinthe, grenat taillé, Turquois, topaze, safir, balays, Diamant, aimeraude, chapelet, Ambre gris, union, boucle Persicque, pomme orange telle.
Le commencement est trop rabelaisien pour être traduit ; les derniers vers sont exclusivement politiques. Les voici, il
s'agit de Charles-Quint :
Et bien je sentis, gré n'ait telle Tour que te pèse s'offre bayle. De amante aimerait duché paie el En brigue réunion. Bé qu'ait le Perche, que paix m'arrange telle.
Léonore était très grosse et on la représente avec la tour de Castille sur sa tête. Aussi, dans le rondeau que lui débite
Panurge au chapitre suivant, le mot « tour » revient-il dix fois :
Tort ne vous fais, si mon cueur vous décelle En remontrant comme l'ard l'estincelle De la beauté que couvre votre « atour », Car rien n'y quiers, sinon qu'en vostre « tour » Me faciez de hait la combre celle « Pour ceste fois ».
Dans ce rondeau Panurge-Tavannes trouve le moyen de la
nommer par ses armoiries, la « tour » et de l'appeler « pourceau
». Mais ce vers fait évidemment allusion au procès qu'il
lui avait fait : « pourcés te fais ».
Il y a encore bien des mystères dans ce rondeau, mais on n'en finirait jamais avec Rabelais, si l'on voulait tout comprendre
; jamais aucun auteur n'a accumulé autant d'idées
dans un nombre donné de mots. C'est comme ces champs de
pierres sous chacune desquelles s'abrite un scorpion. Aussi

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RABELAIS 93
n'ai-je cité la fin du rondeau que pour achever d'éclairer l'épigramme
en pierres précieuses. Il s'adresse à François Ier et,
après avoir fait allusion à l'affection singulière de l'empereur
flamand pour sa robuste soeur, il lui dit :
« Bien je sens qu'il trouve son avantage à t'offrir une tour » qui te pèse et à payer de son amante le duché (de
Bourgogne). C'est pour avoir le Perche qu'il m'arrange « paix »
telle (1). »
Cette équivoque poursuit continuellement la pauvre Flamande que les Cent vingt Songes drolatiques représentent
avec un « patin » en « gueule ». Le patin était, comme on sait,
une pantoufle : « de là, dit le seigneur de B. C, ces petites finesses
qu'on fait à étymologiser les « pattins ». Les chiens
qui représentaient les deux favorites royales inondaient les
« patins », et afin qu'il ne manquât aucun des traits qui
pouvaient la faire reconnaître de tout bon Lanternoys, Rabelais
donne les couleurs qu'elle portait le jour de cette
fête. « La dicte dame s'était vestue d'une très belle robe de
satin « cramoisi » et d'une cotte de veloux « blanc» bien précieux.
»
Par une singulière coïncidence, ce sont les couleurs autrichiennes « gueule » et « argent » et en même temps son nom
en écriture blasonnée « luné-roux » ou Lénore.
Nous avons déjà vu que François Ier ou Pantagruel ne comprenant pas le lanternoys, tout cela se passait par-dessus sa
tète, mais il n'en était pas de même de Léonore, qui a répondu
dans les Cent vingt Songes et ailleurs par l'intermédiaire d'un
artiste italien de beaucoup de talent, le Rosso, qui représente
la face poltronne de Panurge. Rabelais l'appelle « Tremolo ».
Tavannes était au contraire d'une bravoure infernale ; à Fontainebleau,
il fit franchir à son cheval une fissure entre deux
roches de près de 10 mètres. Toutes les farces que Rabelais
raconte sont de lui. Mais comme celui qui traitait si cavalièrement
la soeur de Charles-Quint et offrit plus tard à Catherine


(1) Littéralement « en brigue reunion (ambre gris union). Il y a équivoque sur « brigue réunions et « bourguignon ».

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94 RABELAIS
de Médicis de couper le nez à Diane toute-puissante,
n'aurait reculé devant aucune des protectrices de Rabelais,
celui-ci, bien qu'il fût essentiellement brave, jugea à propos de
doubler son personnage d'un poltron qui pût donner le change
au féroce Tavannes, l'âme damnée du frère cadet de Henri II,
Charles, duc d'Orléans et de Bourbon, aussi coureur d'aventures
de toutes sortes que le futur maréchal.
Dans le dialogue mimé entre Panurge et Thaumaste, c'est un peintre qui répond aux accusations d'avoir « anglé » des
satires pour Léonore, Diane et Anne, et il s'excuse en disant
qu'il n'a fait que mettre au net les ébauches fournies par ces
dames, qui toutes trois étaient des artistes en broderie et faisaient
elles-mêmes leurs croquis. Il ajoute qu'il n'y a rien
ajouté de son fait et qu'il n'était pas libre de refuser. En
grec, πανούργος signifierait « factotum » ; et au troisième livre
il est traité d'« architriclin » ou majordome ; mais Rabelais
ne donnait une tournure grecque aux noms de ses personnages
que pour dérouter les pédants. L'architriclin en question n'était
plus Rosso, qui s'était empoisonné en 1542 pour avoir
manqué à ses devoirs de grinche habile : il avait été remplacé
par Philibert Delorme, revenu d'Italie en 1536, qui n'était ni
moins habile ni plus belliqueux que le pauvre « Tremolo ». En
lanternois, « Panurge » signifie tout simplement « peint
rouge », par allusion au nom de Rosso et aux cheveux de
Philibert.
« Pantagruel » est un sobriquet donné à François Ier à la suite de la paix des Asturies, qui lui valut la main de Léonore.
Son nom se traduit : « Paix ne te guère vale ». « Gargantua »,
le surnom de Louis XII, se traduit par : « Guère gain tu as »
ou « gagne-petit ». Les commentateurs allemands, qui veulent
voir partout du celtique, donnent je ne sais quelle étymologie
à ces noms, qui sont parfaitement français et empruntés
à un poème lanternois ayant probablement pour but de graver
oralement dans la mémoire des adeptes le secret de
maistrance du « Rémouleur » ou « Rimailleur », qui figure si
souvent dans l'école hollandaise. En langage lanternois, c'était
le secret de rimer en L.

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RABELAIS 95
Dans les Cent vingt Songes, Rabelais (1) donne impartialement la plupart des attaques et des ripostes. La reine Léonore
s'y montre une femme supérieure, très capable de tenir tête à
des adversaires de la force de Rabelais et de Diane de Poitiers,
et l'on ne s'expliquerait pas l'acharnement du premier,
qui était d'une nature essentiellement généreuse, si, après une
action en divorce qui la laissait nécessairement dans la situation
la plus fausse, elle avait pu avoir un autre but en restant
à la cour d'un roi qui avait voulu la répudier, que d'intriguer
et d'espionner pour le compte de son frère Charles-Quint.
Excellente Flamande, elle a été très certainement une exécrable
reine de France. Ses intrigues pour faire accepter par
François Ier les décisions du concile de Trente, et la protection
qu'elle accorda à Catherine de Médicis, alors Dauphine,
qui n'était pas plus populaire qu'elle en pays de Lanternois,
sont le sujet des troisième et quatrième livres de l'épopée
politique de Rabelais.
Son portrait, à peine chargé et dessiné par Rosso, se voit à la planche XXV des Cent vingt Songes; on la reconnaît
aisément à sa ressemblance avec Charles-Quint jeune, et à sa
lourde lèvre autrichienne ; elle est presque toujours enfermée
dans une cloche ou une écaille de tortue ; on l'appelait
l'« austricaille » ou « huistre écaille », parce qu'on prétendait
qu'en la donnant à François Ier Charles avait gardé l'huître
et ne lui avait laissé que l'écaille.
Dans les troisième et quatrième livres, elle joue encore un rôle important ; c'est elle qui représente la sibylle de Panozust
et le pacificateur Mardi-Gras ; mais elle laisse arriver au premier
plan deux créatures autrement hardies et venimeuses
qu'elle : la Dauphine Catherine de Médicis et la terrible
Diane, qui, malgré tout son esprit et son énergie, se voit enlever
successivement, par l'Italienne, François Ier et le Dauphin
Henri, dont elle avait été successivement la favorite, plus Philibert
Delorme, son favori. C'est, parait-il, l'Autrichienne Léonore
qui décida la victoire en faveur de l'Italienne en lui fournissant


(1) Ou, pour parler plus exactement, leur éditeur anonyme.
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96 RABELAIS
les fonds dont elle avait besoin, car elle était aussi
pauvre que sa rivale était riche.
Je ne terminerai point cette première partie de ma tâche, qui est nécessairement la plus aride, sans aller au-devant
d'une question qui me sera certainement adressée :
« Du vivant de Rabelais y avait-il beaucoup de lecteurs en état de le comprendre?
Il paraît qu'il en comptait un grand nombre dans la classe « blazonnante », car il dit dans le prologue de Pantagruel
de 1542 : « Très illustres et très chevaleureux champions,
gentilshommes et « autres », qui volontiers vous adonnez à
toutes les gentillesses et honnestetés, vous avez n'a guères
« veu », « leu » et « sceu » les grandes et inestimables chroniques, »
etc., et plus bas : « Aultres ne sont par le monde,
ce ne sont fariboles, qui estant grandement affligés du mal
des dents, après avoir dépendu tous leurs biens en médicine,
sans en rien profiter, ne ont trouvé remède plus expédient
que de mettre les dictes chroniques entre deux beaux linges
bien chaulx et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapisant
avecques un peu de pouldre d'« oribus ».
Il y avait donc du temps de Rabelais deux classes de la nation: les artistes et les grands seigneurs, en état de « voir »,
de « lire » et de « savoir » ce qu'il sinapisait si largement de
sa poudre de « rébus ».
G. D'ORCET.
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ESTHETIQUE. -- CURIOSITES ARCHEOLOGIQUES. -- CRYPTOGRAPHIE.

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RABELAIS ET LES QUATRE PREMIERS LIVRES DE PANTAGRUEL
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VI
Rabelais n'a publié que successivement les diverses parties de son livre, et elles n'ont pas toujours paru dans l'ordre de
leur composition ni surtout à la date de cette composition.
Malgré l'impunité que s'accordaient les membres de la confrérie
lanternoise, il n'était pas prudent de s'attaquer de front
à un Lanternois et surtout une Lanternoise jouissant de la faveur
royale, et il est impossible d'attribuer à une autre cause
qu'une rancune de Lanternois couronné le coup d'arquebuse
qui vint frapper mortellement Jean Goujon sur ses échafauds
du Louvre. Quand on lit ce que Diane de Poitiers y avait fait
graver d'infamant pour la mère de Charles IX, on ne s'étonne
pas que ce malheureux prince ait tué dans un moment de colère
le secrétaire et le confident de cette impitoyable ennemie de
sa race (1).


(1) Lorsque j'ai entrepris cette étude cryptographique sur le Pantagruel, je n'avais déchiffré qu'un très petit nombre des planches connues sous le
nom de Songes drolatiques. Depuis, j'ai presque complété ce travail, qui ne
m'a pas révélé le mot de l'énigme, car je l'avais trouvé sans son aide. Le
sujet du poème de Rabelais est le triomphe du catholicisme et de la monarchie
absolue, représentés par la dynastie des Valois, sur la monarchie
limitée par l'aristocratie et la sécularisation de l'Eglise, que Diane de Poi-

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98 RABELAIS
Si Rabelais avait survécu à la faveur de cette puissante protectrice, il est également douteux qu'il eût échappé au ressentiment
de la Florentine ; car la date à laquelle il publia le
troisième et le quatrième livre du Pantagruel (1546 et 1548)
indique qu'il avait, en ce moment, Diane pour alliée, pour
complice et probablement pour collaborateur. Elle est la seule
qui n'y soit pas bafouée, et certaines épigrammes lanternoises
dirigées contre Catherine sont si venimeuses, qu'elles ne peuvent
pas être du bon curé de Meudon (1).
En tout cas, il est certain qu'elle possédait la clef de toutes ces énigmes, car elle les a fait reproduire par Jean Goujon sur
les parois du Louvre et sur son fameux groupe du château
d'Anet, où elle s'est fait un piédestal de ses trois rivales. Au
bas sont les quatre chiens qui écrivent si singulièrement le
nom de Pisseleu. Avec la favorite de François Ier mourant,
elle ne se donnait pas la peine de se gêner, et elle méprisait
sans doute plus qu'elle ne haïssait cette insignifiante créature,
instrument docile de la reine Eléonore ; car il est impossible
de découvrir dans les troisième et quatrième livres de
Pantagruel une allusion tant soit peu blessante pour elle. Il
est vrai que Rabelais, qui inclinait vers le luthéranisme, était
en bons termes avec cette avide, mais inoffensive favorite, qui


tiers voulait faire prévaloir en faisant entrer le second fils du roi François Ier
dans les ordres et en le reléguant lui-même dans un cloître, ainsi que le
dauphin Henri, pour faire revivre les droits de Henri VIII à la couronne de
France. Les Songes drolatiques, j'en ai aujourd'hui la certitude, sont des
révélations scandaleuses adressées à Rabelais par la reine Léonore d'Autriche,
chef du parti espagnol, et Diane de Poitiers, qui dirigeait le parti
anglais, pour lui fournir les matériaux de ses poèmes satiriques. Mais, à
mesure que le débat s'envenime, le rôle du poète s'agrandit. A la fin, ce
n'est plus à l'écrivain qu'on s'adresse, c'est au grand maître de la franc-
maçonnerie des arts et métiers, que chacune des deux rivales veut mettre
dans ses intérêts. On verra, dans le cours de cette étude, qu'après avoir
tenu la balance longtemps égale, Rabelais, ou plutôt les corporations ouvrières
qu'il représentait, finirent par la faire pencher du côté des Valois et
du catholicisme.
(1) On verra plus loin que, bien que n'épargnant personne, Rabelais s'arrangea de façon à avoir des amis dans tous les camps, sans en excepter
l'Eglise romaine.

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RABELAIS 99
le protégeait secrètement et finit par s'y convertir publiquement.
Mais elle ne faisait que suivre l'impulsion de la reine
Eléonore, qui s'appuyait aussi sur le luthéranisme, sans que
le curé de Meudon lui en ait su aucune espèce de gré. On tonnait
ses infortunes avec le homard. Huit crustacés de cette
espèce les rappellent sur le soubassement en forme de tombeau
qui supporte le groupe de Jean Goujon, et ils semblent
destinés à écrire le mot « commère » (queue homard), qui parait
avoir été une de ses désignations familières les mieux
méritées (1).
Quant à Catherine de Médicis, elle est représentée par quatre « cancres » ou « tourteaux » faisant la culbute se rapportant
à une des épigrammes lanternoises les plus salées
du troisième livre, et l'on remarquera combien de fois Panurge
y prononce le mot « cancre ». Mais pourquoi ce
crustacé personnifie-t-il la femme de Henri II? Par la raison
toute simple que Rabelais désigne le plus souvent ses personnages
par leur blason. Nous avons déjà vu que « tour », dans
le rondeau adressé par Panurge à la grande dame de Paris,
rappelle les « tours » de Castille figurant sur le blason de la
reine Eléonore. Diane de Poitiers, qui portait six besans dans
le sien, devient Buzançay (besans 6). Quant aux armes de Médicis,
qu'on peut voir encore sur la belle fontaine du Luxembourg,
où figure le groupe d'Acis et Galatée, elles se lisent
héraldiquement
« D'or à 6 tourteaux, 5 de gueules et 1 en chef, d'azur aux armes de France. »
On sait que le crustacé qui porte le nom de « cancre » est beaucoup plus connu des Parisiens sous celui de « tourteau »;
il était impossible de désigner plus clairement Catherine de
Médicis.
L'histoire des tourteaux de sa famille est des plus connues

(1) L'espionnage auquel elle se livrait à la cour est caractérisé ainsi par Rabelais dans le prologue des Songes :
Cherche lettre où Charle qu'embrouille Montre Lénore l'est soeur qui louche.
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100 RABELAIS
et des plus intéressantes. Au commencement du quinzième
siècle, les Médicis n'étaient que de simples médecins-apothicaires,
comme le sont encore, en Italie, la plupart des disciples
d'Esculape. Ils s'enrichirent en vendant des « tourtels » ou
pilules purgatives, que les Italiens nomment « palle ». A cette
époque, ils n'étaient que de simples plébéiens, et leur enseigne,
dont ils firent plus tard leur blason, n'était qu'une vulgaire
annonce en langue grinche habile, que les initiés déchiffraient
ainsi :

Seulse s'en crois, ches bels tourtels Te repens ne, chest délices els (1).
Ce blason, outre son originalité, a un intérêt historique que je dois passer sous silence, comme bien d'autres faits du
même siècle, qu'il n'est pas possible d'exposer dans une revue,
en ce pudique siècle de l'Assommoir. Qu'il me suffise de dire

(1) J'interprète ce blason d'après la lecture (les héraldistes modernes ; Diane de Poitiers, qui possédait des règles plus certaines pour déchiffrer ce
genre d'hiéroglyphes, l'a parodié de façon à faire supposer qu'il devait
se lire :
Car tel sulcer baille tourtel S'en croit medecin ne se leurre Te repens ne, ce que plaît baille.
(Car tel à qui l'on donne à sucer ces pilules doit croire que le médecin ne le trompe pas, il n'a pas à se repentir de les payer ce qu'il lui plaît.)
Diane fit un terrible usage de cette enseigne de droguiste, qu'on peut comparer à celle que rapporte Rabelais des sergents qui portaient un anneau
d'argent au pouce gauche :
Se nestre pouce argent anel (Les sergents, c'est un troupeau d'agneaux) ; ou la rouelle de feutre jaune que les juifs devaient porter sur leurs habits
devant et derrière :
Le bon Médicis qui inventa cette devise ne prévoyait point l'usage qu'on en à ferait contre une de ses descendantes. Tantôt la fière duchesse. de Valentinois
l'appelait « Mes deux chiennes » et tantôt « Médecine en douleur ».
De là, les cancres, les semis de chênes, les lauriers et les chiens qui figurent
dans l'ornementation du château d'Anet et du palais du Louvre. Ces
cruelles plaisanteries ne faisaient qu'augmenter la répulsion naturelle que
ressentait le fils de François Ier pour la fille des droguistes florentins.

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RABELAIS 101
que les « tourtels » ou « cancres » du groupe de Jean Goujon
sont l'équivalent héraldique et injurieux des « tourteaux » du
blason des Médicis, et en même temps une caricature de Catherine,
dont la taille était passablement épaisse.
Quant à Jean Goujon, il est évident que ce n'est pas lui simple artiste, qui se serait permis des allusions aussi outrageantes
et aussi transparentes surtout, aux trois plus
grandes dames de la cour de François Ier : la reine, la Dauphine
et la favorite. Tout ce monument, depuis la base jusqu'au
sommet, y compris la statue de Diane, a été composé
et réglé, dans ses moindres détails, par la duchesse de Valentinois
elle-même, et ne pouvait pas l'être par une autre.
Le Louvre possède, du reste, le projet primitif de sa propre
main; car élève de Léonard de Vinci, du Primatice et surtout
de Philibert, elle possédait, comme la plupart des hautes
dames de son temps, un véritable talent de dessinateur, renforcé
par la connaissance à fond de la langue du blason,
qu'elle n'employait pas à faire des tableaux de chevalet, mais
des compositions de broderies ou des caricatures, dans lesquelles
elle donnait libre carrière à sa verve mordante et satirique.
Eléonore d'Autriche et Diane de Médicis lui répondaient dans le même style hiéroglyphique, et c'est la soeur de Charles-
Quint qui eut la première l'idée de représenter « la dame en
deuil » sous les traits d'un « daim andouillé ». Diane se
brouilla avec Henri, à la suite de son rapprochement avec sa
femme et avec Philibert, qui en avait été l'intermédiaire,
après avoir été mis à la porte par la favorite pour le péché
auquel il était trop sujet, celui d'être un bourreau d'argent.
D'abord, elle adopta sa devise de la flèche, qui voulait dire
« ne fléchit »; mais elle ne tarda pas à la démentir en écrivant
à Henri une lettre, dans laquelle elle lui demandait un raccommodement
qui aurait été scellé par l'exil de Philibert. Le
blason était un excellent moyen d'engager une négociation de
ce genre sans se compromettre. Tel est le sujet du dessin du
Louvre, faussement attribué à Jean Goujon. Il est étincelant
d'esprit et d'originalité, mais fort peu magistral au point de

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102 RABELAIS
vue de l'étude du nu, que Diane ne traitait qu'en amateur.
D'ailleurs, Goujon n'eût pas manqué de faire ressemblant, et
la figure chiffonnée et toute de fantaisie de Diane ne peut
être que d'une main de femme.
Philibert et Catherine eurent connaissance de ce dessin, qui était un projet de tombeau, et y répondirent par un bas-
relief de marbre représentant toujours Diane accolant un
daim; mais la déesse, fort ressemblante cette fois, est le portrait
de Catherine de Médicis, jeune et potelée, entre ses deux
chiens (mi 2 chiens). Elle répond mot pour mot à la lettre de
Diane et, comme elle est courte, je la cite tout entière ; il parait
qu'après s'être vainement adressée au Dauphin, Diane
avait eu recours à Philibert, qui, dans des temps plus heureux,
avait souvent joué le rôle de pacificateur entre le Dauphin
et l'altière et impérieuse duchesse. Mais la réplique de
l'artiste, qu'elle avait accusé d'être « de peu de deniers » et
dont elle avait demandé l'expulsion, est sanglante.

Car telle aima le barbillon (1) Medicin chasser écolier Lanternois, n'aime croire telle Née de peu tant peu l'honore elle De race chasser chienne l'ait S'en croit droit l'ait de bannir elle. Ne cuyde, maîtresse est car telle. Bien qu'elle est reine, Diane est celle Que roi faible daigne accoler. Ment d'être tant peu ne fléchit, Qu'offrir point dédaigne brouillée Lanternois s'aimât s'en débrouille. Changés n'estre temps qu'écolier (Se croit mie, fasse renaître elle). Chère l'eut de coeur. Dame Andouille Brouillée, Boudin être aussi elle (2).

(1) Philibert possédait une superbe barbe; de là le nom de « barbillon », « barbutel », « barbiche », qui lui est donné dans ces épigrammes. Jean
Goujon l'a ciselé très ressemblant dans le triton enlevant une nymphe qui
figure sur la façade du château d'Anet.
(2) Philibert se décomposait aussi en phili-bar, qui aime le bar, ou Bra-
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RABELAIS 103
On voit que si Diane était mordante, elle recevait aussi de rudes horions dans ce tournoi héraldique à fer émoulu. Les
trois groupes de Diane accolant des « daims andouillers » qui
représentent Eléonore, Diane et Catherine ont servi de thème
au fameux chapitre de la guerre des Andouilles de Rabelais,
qui l'a résumé dans ce vers héraldique composé des deux
noms des deux capitaines :

Taille boudin, Rifle andouille (Telle boude Henri folle en deuil).
La victoire resta à la favorite et elle l'a constatée dans le fameux groupe de Jean Goujon, mais elle fut chèrement achetée
et Philibert resta à la Dauphine. Dès lors Jean Goujon
devint le secrétaire de ciseau de Diane et paya probablement
ce dangereux honneur du coup d'arquebuse qu'il reçut à la
Saint-Barthélemi. Quant à Henri, il résuma le débat dans le
spirituel monogramme qu'il avait adopté et qui prouve qu'il
ne manquait ni d'esprit ni de grâce. On sait que ce monogramme
se compose de 2 D en forme de demi-fibules couplées
formant une hache, le tout doré :

« Dé en mi fibule hache or couplés.»
Ce qui doit se prononcer « Diane me fait blessure qui plaît ». C'est une des plus mystérieuses et des plus délicates applications
de cet art charmant du blason qui a servi de base à
toutes les compositions ornementales jusqu'à la révolution
française.


VII
Les oeuvres de Rabelais, de Jean Goujon et de Philibert Delorme sont les seuls documents qui nous restent sur la
jeunesse si agitée de Catherine. De son vivant, lorsque les
troubles de la Ligue avaient profondément déconsidéré la majesté


mant, qui est le nom d'un célèbre architecte italien : la comparaison était
sans doute flatteuse pour l'artiste français. Dans les Songes, Rabelais nomme
Diane :
Bramant cerf dessine accole.
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104 RABELAIS
royale, on publia sur son compte un pamphlet qui la
faisait sourire ni plus ni moins qu'une vulgaire Lisette et elle
avouait ingénument qu'il y avait du vrai. Sans qu'il y en ait de
preuves historiques bien certaines, la légitimité de ses enfants a
toujours été mise en doute, et le connétable de Montmorency
faisait observer un jour à Henri II qu'il n'y avait que Diane
de France qui lui ressemblât. Sur cette Diane la critique moderne
a bâti un roman invraisemblable, en acceptant comme
vraie une légende répandue par sa véritable mère, Diane de
Poitiers, en vertu de laquelle elle aurait dû le jour à une Savoyarde
nommée Philippe Duc ; la vérité est que la fière duchesse
de Valentinois n'avait pas voulu reconnaître un enfant
adultérin. Mais s'il eût été d'une autre, elle n'eût certainement
pas souffert que son amant couronné lui donnât non
seulement son nom, mais encore un rang qui l'élevait an-dessus
de ses enfants légitimes à elle. Henri II aimait Diane de
France autant qu'il se souciait peu des enfants de Catherine
et en lui faisant, en présence de la reine et de la favorite, un
compliment qui blessait autant la première qu'il flattait la
seconde, le connétable de Montmorency savait d'autant mieux
ce qu'il faisait qu'ayant été le confident et, assure-t-on, l'amant
de la reine Eléonore, il était au fait des mystères de la cour.
Diane de France naquit en 1537, quatre ans après le mariage de Catherine de Médicis, qui était née en 1519 et avait
épousé Henri, second fils de François Ier, en 1533. Ce prince
n'avait lui-même qu'un an de plus que sa femme et il n'était
pas destiné à régner, sans quoi on ne lui eût point fait contracter
une alliance aussi mesquine. Son frère le Dauphin
François avait été marié à une princesse de la maison d'Autriche.
Catherine n'était que la fille d'un prince de création
papale dont la famille n'avait pas encore régné. C'était un
neveu de Léon X que celui-ci avait fait duc d'Urbin en montant
sur le trône pontifical. A peine Catherine était-elle mariée,
que le Dauphin fut empoisonné par son échanson italien
Montecuculli. François Ier, d'après la maxime « Fecit cui prodest »
soupçonna très certainement la famille de Catherine
de lui avoir ouvert par un crime le chemin du trône, et Rabelais

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RABELAIS 105
fut chargé à cette occasion d'une mission en Italie, moitié
diplomatique, moitié médicale, qui donna lieu à son retour à
la célèbre facétie des sacs remplis de cendre (1536) (1).
Catherine se trouvait désormais Dauphine, mais Dauphine fort mal vue à la cour, car la petite-fille des apothicaires faisait
très piètre figure non seulement auprès de la soeur de
Charles-Quint, mais encore de la sénéchale (c'était le titre
que l'on donnait à la veuve de Louis de Maulevrier), dont la
richesse était passée en proverbe et qui de son chef était duchesse
souveraine de Valentinois, tandis que la Florentine
n'apportait que 500 000 livres de dot, quelques terres en Auvergne
qui lui venaient des Dauphins de ce pays auxquels sa
famille était alliée et le château d'Auteuil sur l'emplacement
duquel a été bâti le palais du Trocadéro.
Elle était âgée de quatorze ans et son mari n'en avait que quinze. Mais il paraît qu'en outre il était très peu avancé pour
son âge. C'est certainement à lui que fait allusion Rabelais
dans le chapitre des alliances de cour, lorsqu'il dit: « Nous
présens feut faict un joveulx mariage, d'une poyre femme bien
gaillarde, comme nous sembloit, etc. (liv. IV, ch. IX) (2). »
Tel était bien ce pauvre Henri qui avait hérité de la nature quelque peu rachitique et débonnaire de sa mère Claude
de France et mérita toute sa vie le nom de Panurge (pas
n'urge) dont il se trouve affublé dans les troisième et quatrième
livres de Pantagruel (3). En effet, Catherine s'était
mariée en 1533 ; ce ne fut qu'en 1544, c'est-à-dire onze ans
plus tard, que naquit son premier enfant, qui régna sous le
nom de François II. Henri avait alors vingt-cinq ans, sa
femme vingt-quatre et tout le monde savait que si elle ne donnait
pas d'héritiers à la couronne, ce n'était pas de sa faute.
Tant que vécut son fils aîné François, le beau-père de Catherine


(1) Ce fut de ce voyage qu'il rapporta la laitue dite « romaine ». (2) Ce chapitre, l'un des plus obscurs et des plus importants de Pantagruel, au point de vue historique, est blasonné tout entier et contient la
clef de ce genre d'énigmes reproduite d'après Marot.
(3) Diane le désigne, dans les Songes drolatiques, sous le nom de « Piètre mollet ».

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106 RABELAIS
s'inquiéta fort peu d'elle ; mais lorsque tout l'espoir
de sa race se concentra sur la nièce de Léon X, son fils avait
dix-huit ans et menait l'existence d'un farouche Hippolyte,
sans paraître se douter qu'il était marié depuis trois ans. Le
roi pria la duchesse de Valentinois d'apprivoiser cette espèce
de sauvage.
Du vivant de son mari, qui n'était pas commode, Diane avait été retenue dans son gouvernement de Normandie par la cour
princière qu'elle y tenait elle-même. Mariée à l'âge de quatorze
ans, elle était mère de famille depuis longtemps, lorsque son
père, compromis dans la conspiration du connétable de Bourbon,
fut arrêté sur les terres mêmes de son gendre, où il avait
cherché un refuge, par deux gentilshommes de sa maison. Ce
fut donc le mari même de Diane qui le livra à François Ier,
mais sous la condition qu'il aurait la vie sauve ; ce qui résulte
des lettres de grâce qui commuèrent sa peine en prison perpétuelle
; il n'y est pas question de Diane, qui ne vint pas à la
cour et n'eut aucun prétexte d'intercéder pour son père. Quant
au roi, tant que vécut sa première femme Claude, qui cependant
n'était pas belle, ce fut le plus fidèle des maris, trop
fidèle même, puisque, en dix ans, la pauvre femme, qui n'était
pas forte, lui donna sept enfants, dont le septième la tua net.

Elle en mourut, la noble Badebec, Qui cependant par trop me semblait nice, Car elle avait visage de rebec, Corps d'Espagnole et ventre de Souyce.
Rien n'est donc plus invraisemblable que toute la donnée du Roi s'amuse. François Ier ne se démoralisa qu'à l'époque de sa
captivité de Madrid.
A l'âge de trente et un ans, Diane, princesse souveraine de Valentinois et de plus immensément riche, vint se fixer à la
cour, avec le rang et les prétentions de la veuve d'un prince
du sang royal. Remarié à Eléonore d'Autriche, François Ier
n'en avait pas moins conservé sa maîtresse en titre, Anne de
Pisseleu, sur les brisées de laquelle Diane était trop fière pour
marcher. Quant à Henri, ce n'était encore qu'un enfant de

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RABELAIS 107
douze ans et de plus un cadet auquel personne ne songeait.
Riche, belle, spirituelle, de grande naissance, Diane conquit
une grande influence sur l'esprit du roi, sans chercher à partager
son intimité avec la duchesse d'Etampes (1), et protégea
beaucoup les arts et les lettres, si bien qu'on a prétendu que
le poète Clément Marot aurait été le prédécesseur de Henri II
dans ses bonnes grâces ; mais la laideur repoussante de ce
poète rend l'hypothèse peu vraisemblable.
Elle avait trente-six ans sonnés lorsque le roi la désigna pour le rôle qui l'a rendue si célèbre ; et, bien que la duchesse
d'Etampes affectât de dire qu'elle avait l'âge de son
père, elle était dans tout l'éclat d'une beauté que, grâce à une
hygiène sévère et l'exercice du cheval et de la chasse, elle
conserva jusqu'à l'âge de soixante-cinq ans. Brantôme, qui
la vit à cette époque, dit qu'elle était encore admirablement
belle et séduisante, et elle mourut comme elle avait vécu,
écrasée par sa monture, qui se renversa sur elle et lui brisa
la cuisse. Il est vrai que les auteurs protestants, qui ne l'aimaient
pas, ont nié sa beauté, ainsi que les charmes de l'esprit
qui la relevaient ; il est certain cependant qu'elle était
amie aussi dévouée qu'ennemie impitoyable et qu'elle réalisait
on ne peut mieux ce type de femme androgyne, chevaleresque
et guerrière sur lequel l'Arioste a modelé ses Marphise et ses
Bradamante. En religion, elle était païenne dans toute la force
du terme. Artiste et poète autant qu'on pouvait l'être, sa conversation
devait être des plus attrayantes, et c'est surtout par les
qualités de son esprit qu'elle retint dans ses chaînes ce grand
ennuyé couronné qui eut nom Henri II. Je dis « chaînes »,
car il est impossible de rêver un asservissement plus complet
que celui de ce pauvre monarque. Cette affection fut la première
et la dernière de sa vie, et rien n'égale l'humilité des
lettres ou des vers qu'il lui adressait :

Plus ferme foi ne fut oncques jurée A nouveau prince, ô ma seule princesse.

(1) Telle est l'opinion qui tend à prévaloir dans la critique moderne; mais elle est formellement contredite par les caricatures que le Rosso fit
pour la reine Eléonore.

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108 RABELAIS
Que mon amour qui vous suivra sans cesse Contre le temps et la mort asseurée. De fosse creuse, ou de tour bien meurée Dont je vous fis dame, royne et maistresse Pour ce qu'elle est d'éternelle durée. Hélas! mon Dieu! combien j'ay regretté Le temps perdu en ma folle jeunesse, Combien de foys je me suys souëté Avoyr Diane pour ma seule maîtresse; Mais je craignois qu'elle qui est déesse Ne se voulust abaisser jusque-là De faire cas de moy qui sans cela N'avois joye ni contentement, Jusqu'à l'heure que se delybéra Que j'obéysse à son commandement.
Voici pour les vers. Voyons maintenant la prose,:
Je vous supplye d'avoir souvenance de celuy qui n'a jamais conneu qu'un Dieu et qu'une amye et assure que n'aurez point de honte de
m'avoir donné le nom de serviteur, lequel vous supplye de l'accepter
pour jamais.
HENRY.

VIII
Une fois maîtresse absolue du coeur de l'héritier de la couronne, Diane trouva sans doute que ce qui est bon à prendre
est bon à garder, et trompa complètement les espérances de
François Ier ; car, loin de faire aucun effort pour opérer un
rapprochement entre les deux jeunes époux, elle affecta pour
la nouvelle Dauphine un mépris et une aversion que le Dauphin
ne demandait pas mieux que de partager. Après s'être bravement
comporté dans la campagne d'Italie qui eut lieu en 1536
et fournit à Diane l'occasion de lui offrir cette magnifique
armure dessinée par le Primatice, qu'on admire au Louvre (1),
le mari de Catherine la délaissait publiquement et passait la
plus grande partie de son temps à Anet, où il s'occupait avec


(1) Elle porte dans le dos deux « potets », que Diane avait adoptés pour écrire hiéroglyphiquement son nom « de Poitiers ».

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RABELAIS 109
le Primatice, et surtout avec Philibert Delorme, des embellissements
qu'il projetait pour cette demeure. Catherine vivait
seule à Auteuil, où elle avait formé cet escadron de filles
d'honneur qui la suivit partout et parmi lesquelles brilla plus
tard la belle Sauve. Délaissée comme elle, Eléonore venait lui
tenir compagnie. Ces deux femmes eussent été fort à plaindre,
si l'une n'eût pas été une hypocrite et si l'autre n'avait pas
apporté d'Italie tout ce qu'il fallait pour devenir un des personnages
non seulement des plus criminels, mais des plus
repoussants de notre histoire, et la vie qu'elle menait à Auteuil
était rien moins qu'édifiante.
Henri restait absolument indifférent en face de tous ces scandales. Il laissait flotter complètement les rênes conjugales
sur le cou de la Dauphine et avait complètement l'air d'ignorer
son existence; mais on s'étonnerait davantage de
l'indifférence de François Ier, si l'on ne savait qu'après la
vengeance de l'avocat Féron, il ne fut plus physiquement et
moralement que l'ombre de lui-même. Cette mésaventure,
autrement terrible que la fable imaginée par Victor Hugo, lui
advint en 1538. C'est de cette époque que date la toute-puissance
de Diane ; Anne de Pisseleu n'était plus que la favorite
d'un astre qui se couchait avant l'heure, et le lever de celui
qui favorisait Diane paraissait si imminent, que personne à
la cour ne voulait plus jouer sur d'autres cartes que sur les
siennes.
Il est beaucoup plus difficile de démêler les motifs qui pouvaient la pousser à tenir éternellement les deux époux à distance,
au grand détriment de la race des Valois. Détestait-elle
assez Catherine pour sacrifier à sa haine les intérêts les plus
chers du malheureux qu'elle dominait? Ce n'est pas impossible
; et cependant Diane était Française, « chauvine », dirait-on
aujourd'hui ; et si les intérêts de son pays lui eussent
semblé dépendre de la dynastie des Valois, elle leur eût peut-
être immolé sa haine. Mais, bien que cette singulière femme
ait paru toute sa vie hostile à la Réforme, il est à remarquer
que le confident de sa pensée la plus intime n'a jamais cessé
d'être Jean Goujon, et que son père avait été martyr de son

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110 RABELAIS
dévouement à la branche (les Bourbons qui devait monter sur
le trône de France, si celle des Valois venait à s'éteindre.
Ce qui semblerait prouver que telle fut la raison qui la détermina à condamner Catherine à la stérilité, c'est que le
troisième fils de François Ier, Charles (1), duc d'Orléans et de
Bourbon, mourut à l'âge de vingt-trois ans, sans avoir été
marié, tandis que ses deux frères l'avaient été dès l'âge de
quatorze ans. Comme l'un était mort, et l'autre n'avait pas
d'enfants, on ne s'expliquerait pas que François Ier n'ait
pas cherché à assurer l'avenir de sa race en mariant son
troisième fils, si une influence aussi pernicieuse que toute-
puissante n'y avait mis d'obstacles insurmontables.


IX
Quoi qu'il en soit, la Dauphine était devenue une solide virago de vingt-trois ans, éclatante de fraîcheur et de santé, et
portant tous les signes extérieurs de cette exubérante fécondité
dont elle devait fournir la preuve en accouchant de dix enfants
dans l'espace de treize années, sans en trépasser, comme la
pauvre Claude de France, qui ne put arriver qu'au septième.
On menait joyeuse vie à Auteuil ; Charles d'Orléans, troisième
petit-fils de François Ier, y avait introduit son ami Gaspard de
Saulx, lequel s'était réconcilié avec la grande dame de Paris,
au point de donner beaucoup d'ombrage au connétable de
Montmorency, son ami en titre, qui lui en garda toujours la
plus mauvaise de ses dents. Enfin, en 1542, la reine présenta
à la cour un de ses protégés qui devait y jouer plus tard un
rôle considérable, Charles de Guise, frère cadet du duc de
Guise, depuis cardinal de Lorraine et déjà évêque de Reims.
C'est donc à la soeur de Charles-Quint que nous devons cette
funeste famille de Guise, qui invoqua toujours l'assistance de
l'Espagne. Décidément, si cette princesse ne suivait pas un
plan bien arrêté, elle avait la main malheureuse, car elle nous
faisait de bien vilains cadeaux.


(1) Son projet était de le faire entrer dans les ordres.
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RABELAIS 111
L'évêque de Reims pouvait se dire tout frais pondu, ayant à peine dix-sept ans ; et si son âge était celui d'un page, ses
moeurs et ses goûts allaient de pair. Gaspard de Saulx, Charles
d'Orléans et Charles de Guise vinrent égayer de leurs
espiègleries endiablées les soirées de la délaissée, à laquelle
le jeune prélat fit surtout une cour assidue (1).
Diane laissait faire et, selon toute probabilité, n'eût pas été fâchée de voir cette rivale, qui jouait si imprudemment avec
le feu, s'y brûler une fois pour toutes. Mais l'astucieuse Italienne
savait que, si elle se laissait surprendre en faute, elle
se trouverait sous le coup d'un divorce déshonorant. L'une
voulait faire périr le sang des Valois, l'autre était intéressée
à le perpétuer. Poussée dans ses derniers retranchements, la
Florentine commit de sang-froid le premier de ses crimes dictés
par la raison d'Etat comme tous les autres, car elle était
froide, indifférente et peu sensible au plaisir de la vengeance.


X
Ici nous arrivons à la partie la plus remarquable, sous tous les rapports, du poème blasonné de Rabelais, le troisième livre.
Il est consacré tout entier à l'élucidation d'un des points les
plus importants de l'histoire moderne, car c'étaient les destinées
de la monarchie et du catholicisme qui se jouaient entre
ces deux femmes. Diane était un esprit politique de premier
ordre et le prouva par l'habileté consommée avec laquelle elle
dirigea le chapitre des relations extérieures sous le règne de
Henri II, qui répara presque toutes les fautes de François Ier.
Mais, confidente et vengeresse de son père et du connétable
de Bourbon, elle voulait sacrifier à la fois le catholicisme et la
dynastie des Valois aux intérêts du principe monarchique et
féodal, tel que Henri VIII venait de le reconstituer en Angleterre
par la sécularisation de l'Eglise anglicane, et elle rêvait
l'union des deux royaumes, que Jeanne d'Arc avait fait échouer.


(1) On sait que ce prêtre mondain fut un des plus beaux cavaliers de son temps.

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112 RABELAIS
Catherine ne visait pas si haut; « per fas et nefas », elle voulait éviter une répudiation imminente.
Comment s'y prit-elle? Rabelais le raconte dans tous les langages : en blason, dans le dialogue entre Nazdecabre et Panurge;
en lanternois, un peu partout, et enfin dans le plus
clair et le plus intelligible de tous les français, par l'oracle de
la sibylle de Panzoust, et surtout par le commentaire de la
réponse du fou Triboulet, qui ne laisse subsister aucun doute
sur les mystères de la naissance et de la mort du roi François
II (1).
Ce fut réellement dans la personne de ce prince que s'éteignit la branche des Valois-Angoulême; et par conséquent la
nièce de Léon X ne réussit point à la perpétuer, mais elle se
trouva avoir sauvé le catholicisme, dont, au fond, elle ne
s'inquiétait guère; car si un schisme avait séparé la France de
l'Eglise romaine, le moins qu'il pût advenir au catholicisme,
c'eût été de passer à l'état de minorité.
Quoi qu'il en soit, François II une fois mort, Catherine ne s'intéressa jamais à ses autres fils, qu'elle savait ne pas être
de sang royal ; et son affection se reporta tout entière sur ses
filles :Elisabeth, reine d'Espagne, et Claude, femme de Charles
II, duc de Lorraine, nées du vivant de François Ier.
En attendant, sa situation exigeait un rapprochement avec son mari, et c'est ici que l'action retombe du drame dans la
comédie; car il fallait faire la chasse au Dauphin, qui ne bougeait
pas d'Anet, où il vivait dans l'intimité de Diane et de
Philibert Delorme.
L'occupation de ces trois personnages était de dresser un tombeau à ce brave Maulevrier le Boiteux, que Diane n'avait
guère aimé de son vivant, mais dont elle affecta de porter le


(1) Voir Rabelais, édition Janet, Liv. III, chap. mi, lig. 2, et la Genèse, chap. XIX, à partir du verset 30. Voir surtout la planche VIII des Songes
drolatiques, qui ne peut être que de la main même de Diane de Poitiers,
tant les révélations qu'elle contient sont imprévues et audacieuses. François
Ier, admirablement ressemblant, y est représenté en éléphant avec des
oreilles de mulot, allusion aussi claire qu'originale au chapitre XIX, que
les protestants lisaient dans leurs prêches.

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RABELAIS 113
deuil toute sa vie, parce que le noir faisait ressortir la fraîcheur
de son teint. La façade de ce tombeau se voit aujourd'hui
à l'Ecole des beaux-arts, avec la dédicace de Henri II, et
c'est le chef-d'oeuvre de l'architecture moderne, car on sent
bien que c'est l'oeuvre d'un amoureux. On y voit une des nombreuses
devises que Diane avait adoptées. Un tombeau avec
deux palmes en croix, dont la cime est taillée. Ce qui se blasonne
:

Tombe, cime taillée croix palmes.
et se traduit :

Tombe s'y met tel crois peu l'aime.
« Celui qu'on met dans cette tombe, je crois que je ne l'aime
guère. » De là le nom de « Carpalim » que Rabelais donne
généralement à Diane de Poitiers en déguisant son sexe, mais
en la dépeignant comme prenant des cerfs à la course. Ce
nom est antérieur à sa liaison avec Philibert Delorme, sans
quoi on pourrait l'interpréter « Carpal aime » (qui aime un
carpaulx ou apprenti maçon) ; il est probable qu'il fait allusion
à sa manie, pour le « crêpe », ce qui n'empêchait pas
cette veuve très consolée de mener joyeuse vie entre un fils
de roi et un artiste de génie.


XI
Tous deux étaient à peu près du même âge, car, bien que la date de la naissance de Philibert ne soit pas exactement
connue, il devait être né à Lyon vers 1515, d'une famille
d'architectes distingués et ayant de hautes protections, puisque,
étant parti pour l'Italie à l'âge de quatorze ans, il y fut
accueilli avec beaucoup de distinction par le pape, et qu'à
son retour en France il fut, malgré son extrême jeunesse,
immédiatement employé à de grands travaux. Ce fut le cardinal
Dubellay qui le présenta lui-même à Diane vers 1537,
c'est-à-dire l'année même qu'elle était devenue la favorite du
nouveau Dauphin, et presque immédiatement il entreprit les

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114 RABELAIS
réparations du château d'Anet avec le Primatice, mais les continua
bientôt seul, car Diane n'aimait pas les Italiens.
Le Louvre possède un médaillon en bronze de Philibert qui en donne au physique l'idée la plus flatteuse, et il avait tout
ce qu'il fallait pour plaire à une femme assez enthousiaste des
beaux-arts, pour qu'on l'ait accusée d'avoir eu une faiblesse
pour Clément Marot, poète on ne peut plus gracieux, mais
on ne peut plus disgracieux, comme galant. Cette passion de
Diane s'est manifestée par celle du laurier, qui foisonne dans
l'ornementation du château d'Anet et celle du Louvre. Cette
débauche de laurier pourrait s'expliquer par ses relations avec
le cardinal de Lorraine, qu'elle s'amusa à enlever à Catherine
de Médicis ; mais cette liaison est postérieure à la construction
du château d'Anet et à l'ornementation du Louvre qui porte
la date de 1548 (1).
Ce n'était donc pas à Charles de Lorraine que s'adressaient ces jolis vers de la seneschale :

Voici vraiment qu'Amour un beau matin S'en vint m'offrir fleurette très gentille. Là se prit-il à orner vostre teint, Et vistement violiers et jonquille Me rejetoit à temps, que ma mantille En estoit pleine et mon coeur se pasmoit. (Car voyez-vous fleurette si gentille Estoit garçon frais, dispos et jeunet). Ains tremblottante et destournant les yeux. Nenni! disais-je. -- Ah ! ne serez déceue, Reprint Amour et soubdain à ma veue Me présentant un « laurier » merveilleux, Mieux vaut, luy dis-je, estre sage que royne. Alors me sens et frémir et trembler. Diane faillit et comprendrez sans peine, Du quel matin, je prétends reparler (2).

(1) La ville de Guise, qui a conservé les armes de la célèbre famille de ce nom, porte encore une branche de laurier (laur-rains), qui désignait leur
origine lorraine.
(2) Ces vers font allusion à une déclaration d'amour en langage des fleurs. Un laurier entouré de violiers et de jonquilles signifie : « Lorme veuille,

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RABELAIS 115
Philibert avait alors vingt-deux ans. C'était le temps où Diane parsemait les parois de son palais d'Anet de branches
de lauriers en croix que Delorme a plus tard reproduites sur
celles du palais des Tuileries en guise de signature. L'artiste n'était
guère moins chéri du seigneur du logis et cette amitié il la
conserva toute sa vie (1). Malheureusement pour Diane, Philibert
était un véritable panier percé toujours à court d'argent,
car il avait autant de manières d'en trouver et d'en dépenser
que Panurge, dont Rabelais lui a donné la succession après la
mort d'Antoine Rosso, auquel il ressemblait sous tant de rapports.
De même que lui, il était bigot et poltron et toute la
face pusillanime du personnage a été copiée d'après lui, tandis
que tout ce qui se rapporte aux transes matrimoniales de
Panurge désigne son royal patron. Rabelais a ainsi trouvé le
moyen de fondre en un seul type les deux amoureux de la
sénéchale, ce qui déroutait les profanes, qui n'eussent pas
manqué de découvrir son secret, s'il n'eût pas introduit dans
la caricature du Dauphin des disparates qui lui permettaient
de repousser toute interprétation un peu trop précise.
Philibert étant toujours à court d'argent prêtait prise à la corruption ; malheureusement Henri, qui avait à satisfaire les
courtoises fantaisies de sa favorite, n'en donnait guère à sa
femme et celle-ci en était réduite aux revenus de sa maigre
dot, avec laquelle elle vivait à Auteuil plutôt en simple particulière
qu'en héritière de la couronne de France. Ce fut la
reine Eléonore qui vint à son secours. Cette princesse recevait
de son frère de fort subsides en argent pour les dépenser
à le bien renseigner. Il ne lui convenait nullement de laisser
la place libre à la sénéchale, laquelle, étant de naissance
beaucoup plus princière que celle des Médicis, pouvait arguer
de ce précédent pour se faire épouser elle-même, ce qui eût
été fort gênant pour Charles-Quint, dont elle était l'ennemie


jeune qu'il est. » Diane avait répondu précédemment qu'elle ne voulait pas
de l'amour d'un enfant. Malgré sa fière devise de la flèche, elle fléchit.
(1) Aussi Rabelais flétrit son ingratitude envers son protecteur par la définition suivante, dans la préface des Songes:
Agrément n'eut, joue Henri drôle.
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116 RABELAIS
jurée. Mais ce qui l'eût gêné bien davantage, c'eût été l'extinction
de la race des Valois.


XII
Eléonore délia donc les cordons de l'énorme bourse (pource) sous la figure de laquelle elle est si souvent représentée
par Rabelais, et Philibert consentit à user de son intimité
avec le Dauphin pour faire naître dans son esprit des
doutes, qui ont été si éloquemment exprimés par Rabelais
dans son inimitable dialogue sur les avantages et les inconvénients
du mariage (liv. III, ch. IX).
« Voire mais, dist Panurge, je n'aurois jamais aultrement fils ni filles légitimes esquels jeusse espoir mon nom et armes
perpétuer; esquels je puisse laisser mes héritages et acquets. »
Ici, Panurge n'est plus le bohème affamé du deuxième livre : c'est bien le plus grand héritier du royaume parlant à
Pantagruel sur le ton d'un égal.
Il paraît qu'à la suite de ces ouvertures, qui eurent un plein succès, Philibert, redoutant le courroux de la terrible sénéchale,
s'enfuit d'Anet et vint se réfugier auprès de Catherine,
qu'il ne quitta plus depuis cette époque et celle-ci lui fit une
place à côté de Gaspard de Saulx, Charles d'Orléans et Charles
de Lorraine, en attendant que trois d'entre eux fussent ses
ministres : le cardinal de Lorraine à l'intérieur, le maréchal
de Tavannes à la guerre, et Philibert aux beaux-arts (4).
Diane fut avertie de cette trahison par une caricature des Cent vingt Songes drolatiques, qui, si elle est de la main de
Rabelais, dénote en lui un dessinateur aussi spirituel et presque
aussi habile que l'écrivain (pl. XXII).
Ce qu'on ne saurait contester dans la planche que je cite, c'est l'esprit avec lequel est croqué le portrait à peine chargé
de Diane en forme de pot de terre à deux anses, coiffé d'une
« bare » ou bonnet aplati relié à terre par un fil, qui écrit
le nom de Philibert (fil lie bare).


(1) Charles d'Orléans était mort, en 1544, d'une fluxion de poitrine.
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RABELAIS 117
La fuite de Philibert, dont il est parlé dans le chapitre de la sibylle de Panzoust, donna lieu à une longue brouille entre
Diane et son royal amant, qui fait le sujet de la célèbre guerre
des Andouilles. Diane y est désignée par le nom de Niphles
eth (ne fléchit), qui fait allusion à la flèche enroulée du château
d'Anet.
On l'y voit combattre contre Gymnaste, qui est le sobriquet que reçut Catherine à son arrivée en France (j'ai guère age
aime ne as te) : je n'ai guère l'âge d'aimer, ni toi non plus. La
reine des Andouilles est sur le point de succomber par suite
de l'intervention des Luthériens ou des cuisiniers renfermés
dans « la truie » et commandés par frère Jean des Entommeures
ou Rabelais (disent en toi aime me voir). Le blason de ces cuisiniers
est un des plus intéressants de tous ceux que le curé
de Meudon a semés à profusion dans un livre qu'on a si bien
comparé, à une cathédrale gothique. Ils portaient « de gueule à
lardoire de sinople, fessée (fascée) d'un chevron argenté, penché
à gauche » .

Car tel église si ne peut elle L'ardoir, sévère n'est parole Fasse ce nostre chef incline. (Car tel que l'Eglise ne peut pas brûler, ce n'est pas une parole sévère qui lui fera courber la tète. )

Une intervention du pourceau Mardi-gras, protecteur des gens de la Truie ou des Luthériens qui n'observaient pas le
carême, met fin à cette effroyable lutte de deux femmes sans
foi ni loi, qui, pour être racontée en style grotesque, n'en est
pas moins une des pages les plus lugubres de l'histoire de
France.
C'est Pantagruel ou François Ier qui conclut lui-même la paix avec Diane sur les conseils de la reine « Procès », et
l'action du drame finit là, car les autres chapitres ne sont que
des hors-d'oeuvre qui n'y tiennent que par leurs titres, dont
ils fournissent des explications et des étymologies tantôt
fantastiques, tantôt réelles, mais toujours pleines de cette
verve et de cette érudition sans pédantisme qui réalise cet

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118 RABELAIS
étrange tour de force de faire lire avec plaisir même ce que
l'on comprend le moins.
A la requête des dames de la cour, la jeune Niphleseth, qui semble personnifier Catherine, fut sauvée et honorablement
traitée : « depuis feut mariée en bon et riche lieu et feit plusieurs
beaux enfants dont loué soit Dieu. »


XIII
C'était en 1548, un an après la mort de François Ier, que Rabelais écrivait ce dénouement, et depuis, Diane, Catherine et
Philibert vécurent sous le même toit. Ce dernier remplissait
auprès du roi les fonctions que Rabelais désigne sous le nom
d'« architricein », ce qui correspond à « majordome » et avait
été doté d'un revenu de 60 000 écus, ce qui était princier pour
l'époque.
Etait-il rentré en grâce auprès de Diane ? Non certes, car il ne fut pas employé à la décoration du Louvre, dont elle
avait fait sa chose à elle et qu'elle a couvert de ses élucubrations
exécutées par son fidèle Jean Goujon. Il y eut même un
moment où Philibert n'évita une disgrâce complète qu'en
cédant une de ses abbayes à un neveu de Diane, et elle le cribla
ainsi que Catherine d'épigrammes sanglantes sculptées dans la
pierre, qui non seulement sont parvenues jusqu'à nous, mais
ont été multipliées avec la plus candide innocence par les
architectes modernes chargés de l'achèvement de la cour de
François Ier.
L'oeil le moins inexpérimenté peut y remarquer la profusion de feuillages de lauriers et de chênes glantés qui caractérise
cette ornementation, aussi bien que celle du château
d'Anet, et disparaît avec Diane de Poitiers elle-même. Le laurier,
c'est toujours Delorme. Au-dessus de la porte de l'horloge,
la frise est ornée de masses à noeuds qui désignent sa
profession de maçon et sont croisés par une verge entourée
de serpents dont la traduction héraldique est « canne ». De
chaque côté sont deux « raies » ou rameaux de laurier et à
l'extrémité un rameau de chêne.

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RABELAIS 119
Ferai maçon cancre accouplée Se repente, médicine égalant Delorme butor son galant (1).
Un « butor », à cette époque, n'était ni plus ni moins qu'un « apprenti». C'était un terme emprunté à la langue de la fauconnerie.
Dans l'ornementation du château d'Anet, Philibert avait glissé ses déclarations d'amour entre les lignes de celles qu'il
rédigeait pour le Dauphin. Diane lui rendait la pareille à travers
les mordantes épigrammes qu'elle et son royal amant
composaient contre la reine ; car lui la lisait sans doute d'une
autre façon qui faisait disparaître le nom du butor sans être
plus aimable pour Catherine. Pour cela, il suffisait de déplacer
le mot « noeud », qui, s'il suit « masse », fait « maçon », et, s'il
le précède, donne « n'aimasse » ou « n'aime ce ».

Le roi lisait alors :
Affreux n'aime ce cancre accouple Serpent médecine égalant Douleur me bouter son égal.
Tout près, sur la même frise, se trouve une autre devise encore plus insolente, si c'est possible.
Entre deux trousses (carquois) accrochées à des clous, on distingue un arc et sa flèche, dans un semis de chêne.

Fléchirai Medicis n'égalant Diane, maîtresse bannir laquelle Se peut ne ferait Angoulême.
« Angoulême », en lanternois « Anguille aime », c'est le roi, (lui était de la branche des Valois-Angoulême. Le triolet précédent
parodiait le blason des Médicis. Celui-ci fait allusion à
l'une des devises de Diane, une flèche issant d'une « banderole »
(banderole), qu'elle adopta pendant sa brouille avec le Dauphin,
lorsque celui-ci la délaissa, pendant quelque temps,
pour sa femme légitime.


(1) Textuellement : frise, masse, noeuds, canne, croise, accouplés serpents, mi 2 chênes glantés, 2 laurs mi, bout tort, (à gauche) chêne glanté.

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120 RABELAIS
Elle se lit :

Car tel l'honore bannir elle, Peut ne faire se fléchisse elle.
De là le nom de « Niphleseth » ( ne fléchit ) que lui donne Rabelais, dans la guerre des Andouilles. Pendant tout le règne
de son mari, Catherine vécut donc sous la menace perpétuelle
d'une expulsion et fut criblée d'insultes, qui sans doute
égayaient beaucoup le bon Henri ; il avait le caractère bien
fait et riait de tout, même lorsque Diane poussait l'audace
jusqu'à le représenter sous les traits d'un cerf dix cors.
Tout semble faire présumer que Catherine, écrasée par cette épouvantable tyrannie domestique, ne fit rien pour empêcher
le meurtre de son mari, bien qu'elle eût été instruite de la
conspiration ourdie contre lui. Un signal d'elle devait faire
relever la lance de Montgomery, qui, ne recevant pas de contre-ordre,
alla donner, du tronçon qui lui restait en main, dans
l'oeil du roi, et l'assassina froidement. Ce malheureux prince
avait probablement appris qu'il était un nouvel Oedipe ; car il
avait arboré ce jour-là les couleurs « blanc et noir » , en l'honneur
de Diane, disait-on ; mais en lanternois elles signifient
« diamanté, perlé ». Or, Rabelais assure que, si Pantagruel ne
savait pas le lanternois, Panurge le parlait comme sa langue
maternelle. Il est vrai que, ce masque couvrant deux visages,
l'un pouvait le savoir et l'autre l'ignorer. Mais le blason était
alors une langue si répandue, que, bien que d'intelligence
paresseuse, Henri devait en comprendre quelque chose, sans
aller toutefois jusqu'à déchiffrer les énigmes des écrits de
Rabelais, qui exigent des connaissances philologiques et une
attention dont tout le monde n'est pas également doué, témoin
les rébus des journaux illustrés modernes, qui ne sont, pour
les trois quarts du public, qu'un galimatias indéchiffrable (1).


(1) D'ailleurs les pièces blasonnées réunies sous le nom de Songes drolatiques, et dont deux lui sont personnellement adressées, n'ont été publiées
que dix ans après sa mort.

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RABELAIS 121

XIV
Quoi qu'il en soit, il fallait que la reine n'eût pas la conscience nette ; car Diane la traita ce jour-là comme la dernière des
femmes, et quitta le Louvre la tête haute, sans être inquiétée.
Mais Catherine avait à son tour la liberté de la muraille, et
immédiatement elle chargea Philibert de lui bâtir un palais qui
fût une réponse à ceux d'Anet et du Louvre. C'est à ce besoin
de faire parler la pierre à son tour que nous devons les Tuileries.
On peut remarquer que le malencontreux semis de chêne en est rigoureusement proscrit et qu'il y est remplacé par le
soleil rayonnant, adopté depuis par Louis XIV. C'est un hiéroglyphe
qui signifie « insolence » (un sol en chef). D'Hozier, qui
composa cette devise, s'y moquait outrageusement du roi-soleil,
car « Nec pluribus impar », encadrant un « sol en chef »,
se lit en lanternois :

Ne que plus ribaud, sans pair insolence.
« Il n'y en a pas de plus ribaud et de plus insolent.» Un grand nombre des vilains savonnés par d'Hozier ne sont pas mieux
traités.
Ce soleil était emprunté à Delorme répondant aux insolences de Diane. La grande porte du côté du jardin est surmontée
de deux cornes à fruits (d'abondance) en sautoir; en chef,
deux rameaux de laurier, deux lyres, et en cime un sol en chef
surmonté de deux rameaux de laurier, dans un rond (couronné)
du même ; ce qui se traduit :

Chére de coeur n'eut friquenelle Crut reine et Delorme salir Lui rend insolence Delorme (1).
C'était une réponse au groupe d'Anet qui représente Henri par un cerf dix cors. A gauche, en faisant face à l'obélisque, se


(1) Textuellement : chef arc, 2 cornes à fruit cannelées, en croix; rains 2 laurés; mi en chef lyres, lauré rond; 1 sol en chef; 2 laurés mi.

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122 RABELAIS
trouve celle du pavillon de l'Horloge du Louvre. Les serpents
accouplés de celle-ci y sont remplacés par des serpents « escartelés »
rampant sur des rameaux de laurier et encadrant un
« sol en chef ». Le cartel est rogné en pointe.

Car telle reine escarté l'ait Serpent, rend Delorme insolence.
Si Delorme s'en était tenu là, il n'y aurait rien à dire ; mais sa vanité ne put tenir contre le désir d'afficher son intimité
avec la reine, et, sur l'un des cartels de gauche, on voit un
sautoir de flûte et de lyre, dont le dé ( pied ) est orné de ses
deux rameaux de laurier ; brochant sur le tout, un chef solé.
Cette fatuité héraldique signifie :

Car tel reine flatte délire Embrasser Delorme se laisse.
Le délire dura peu. Philibert avait un ennemi irréconciliable, c'était Ronsard, passé maître comme lui en lanternois,
qui avait écrit contre lui le poème de la Truelle crossée; car,
bien que simple tonsuré, sa royale maîtresse l'avait pourvu
des deux abbayes de Saint-Léger et de Saint-Martin, qui lui
donnaient le droit de porter mitre et crosse sur ses armes.
Un jour, le facétieux Ronsard, ne l'ayant pas trouvé dans son logement des Tuileries, écrivit sur sa porte : FORT. REVERENT.
HABE. Celui-ci se ficha de cette plaisanterie, fort
inoffensive en apparence, et alla se plaindre à la reine, qui fit
mander Ronsard. Le poète s'excusa en alléguant que ces trois
mots appartenaient à un vers de Stace, et l'on se moqua du
pauvre Philibert, qui avait pris du latin pour du français.
Mais c'était bien du bon lanternois, ni Philibert ni Catherine
ne s'y étaient mépris, et, traduit selon les règles de l'art, ce
« Mané thécel pharès » signifiait :

Faire t'aime point rêves reine t'aime. Point tache, abbé, foi ne l'ai point (Je n'aime point te voir faire le rêve que la reine t'aime, point
tache, abbé (ne prends point cette peine), je ne te crois pas. )

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RABELAIS 123
Cette épigramme lanternoise était imitée de celles que le curé de Meudon a semées à profusion dans son chapitre des
sorts virgilianes, et outre qu'elle est des plus spirituelles elle
prouve que Rabelais n'écrivait pas des énigmes pour lui seul,
et qu'il était parfaitement compris de l'élite des contemporains,
non seulement en France, mais à l'étranger.
Pour en revenir à Catherine, elle s'efforça de faire prendre le change à Ronsard, en lui disant que son palais des Tuileries
était consacré aux « Muses », et, en effet, on peut s'arranger
de façon à substituer les Muses au nom de Delorme. Mais
Ronsard garda certainement son opinion, et Catherine tança
vertement Philibert, qui depuis ne rentra jamais complètement
en faveur, car elle quitta le palais des Tuileries et l'y
laissa seul.


XV
Le lanternois et le patelinage (1) survécurent à Rabelais, mais ne donnèrent rien de bien digne de remarque pendant
la première moitié du dix-septième siècle. Pour le retrouver en
pleine floraison, il faut se reporter à l'époque des charges
blasonnées ou patelinées faites sur Mme de Maintenon et son
royal époux, après la révocation de l'édit de Nantes. Ces
caricatures, faites en Hollande par les réfugiés protestants,
sont d'un dessin lourd et grossier, bien éloigné de l'élégante
bizarrerie des songes drolatiques ; mais elles n'en sont pas
moins méchantes pour cela, et l'on peut remarquer que la
plupart des portraits officiels de Louis XIV sont inscrits dans
un « ovale » dont la « pointe » et le « chef » sont « rognés », ce
que tous les initiés lisaient sans hésiter :

Peintre nie charogne vals. Littéralement :(Pointe rogne, chef rogne ovale.)

(1) Cette expression, dont je n'avais pu rendre compte dans la première partie de cette étude, parait désigner un personnage attifé de façon que,
l'ensemble de son accoutrement et de ses gestes donne une épigramme rimée
en L ou rimaillée. Les Songes drolatiques et les caricatures faites plus
tard contre Mme de Maintenon, sont des « patelinages ».

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124 RABELAIS
Rabelais n'a donc fait qu'appliquer à un ouvrage littéraire de longue haleine, mais publié livre par livre en fragments
peu considérables et formant chacun un tout complet, un
procédé dont il n'était pas l'inventeur, puisque lui-même, dans
son livre, en cite des exemples tirés de l'histoire grecque, et
notamment de celle d'Alexandre ; mais ce genre d'hiéroglyphie
exige une si prodigieuse dépense d'esprit, que ce tour de force
surhumain n'a pas été renouvelé et ne le sera probablement
jamais. Il faudra, certainement, plusieurs générations de savants
pour déchiffrer tous ces hiéroglyphes autrement intéressants
que ceux qui couvrent les murailles des temples
égyptiens ; mais il est probable que la pensée humaine, libre
désormais de toutes ses entraves, n'aura plus besoin de recourir
à de semblables moyens. L'art des grinches habiles
ne peut plus servir désormais qu'à délivrer les artistes de
cette affreuse manie du pastiche qui déshonore l'art contemporain
et à leur permettre de trouver des combinaisons
d'ornementation dans leur propre imagination, sans entasser
le grec sur l'égyptien et l'étrusque sur le moyen âge. Considéré
à ce point de vue, il peut rendre la vie à nos monuments
et transformer en pages d'histoire ou de poésie familière ces
froids étalages de pédantisme stérile qui encombrent nos villes
modernes.
Quant à Rabelais, son livre titanesque est, certainement, le meilleur commentaire de l'art de son temps, et ils ne peuvent
se comprendre que l'un par l'autre. Malheureusement, il vivait
à une époque prodigieusement gangrenée, qui était déjà grosse
de la révolution française, et, si séduisantes que soient les
productions de la renaissance, on peut leur appliquer la devise
de cette famille de droguistes florentins qui y joua un rôle si
éclatant et si pernicieux :

Suce s'en crois ces bels tourtels Te repens ne c'est délices els.
Les tourteaux pouvaient avoir bonne mine, mais ils étaient fièrement drogués. Jamais période historique n'a produit de
personnages plus profondément vicieux qu'Alexandre, César

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RABELAIS 125
et Lucrèce Borgia, Cosme et Catherine de Médicis et Pierre-
Louis Farnèse. A côté d'eux, Diane de Poitiers apparaît presque
vertueuse. Altière, capricieuse et vindicative, elle donne
parfaitement la mesure de la moralité française d'alors, qui
brillait par comparaison et était du moins spirituelle et élégante
jusqu'au bout des ongles. Non seulement tout ce qui
nous reste de beau et de bon de cette époque en matière d'art
a été inspiré par elle, mais encore on reconnaît sa main dans
l'oeuvre de Rabelais, aussi bien que dans celle de Jean Goujon
et de Philibert Delorme. Sous son règne, l'art français a atteint
son apogée, et son originalité a disparu en même temps
qu'elle, pour ne renaître qu'avec les Boule et les Watteau.
Le règne de Catherine de Médicis inaugure cet affreux style
italien du dix-septième siècle, qui se fait déjà sentir dans le
palais des Tuileries.
Rabelais égaya de son intarissable bonne humeur cette époque si sombre et si tourmentée, et l'on peut dire que jamais
génie plus sain ne vécut dans un milieu plus empesté. Il ne
raconte point ces immondes horreurs d'un ton indifférent,
pour ne pas dire approbatif, comme celui de Machiavel. Une
patriotique et robuste indignation se fait jour à travers ses
aristophanesques bouffonneries, sans altérer en quoi que ce
soit l'équilibre de ses opinions conservatrices et aristocratiques
; car il prévoyait que, lorsque le roi Démos serait sur le
trône, ses moeurs, pour être plus grossières, n'en seraient pas
plus pures. Bouge pour bouge, il préférait le Louvre à l'Assommoir.
Un médecin italien, qui lui a été comparé, Galateo, craignant que le fils de Ferdinand d'Aragon, roi de Naples, ne
reçût une éducation qui ne fût pas italienne, écrivait à son
précepteur qu'il ne devait pas oublier que son élève était né
en Italie, et qu'il devait régner sur des Italiens : il voulait donc
que son éducation fût en harmonie avec leur nature et leur
esprit, inspirée par les grands exemples de la Grèce et de
Rome, et non par ceux des Français et des Espagnols, « ultimi
hominum et pessimi ».
Rabelais avait des raisons plus plausibles d'appliquer les
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126 RABELAIS
mêmes épithètes aux Catherine de Médicis et aux Eléonore
d'Autriche. On a remarqué avec raison que toute la partie
claire et si admirablement claire de son livre est un traité
d'éducation royale, dans lequel il cherche à défendre le vieux
système français, où la gymnastique chevaleresque jouait un
rôle si salutaire, contre le système exclusivement pédantesque
et idolâtre de l'antiquité classique que les jésuites commençaient
à lui substituer.
Mais la partie « anglée », pour me servir de cette belle expression gothique, est tellement indispensable à l'intelligence
de l'autre, que, faute de la comprendre, La Bruyère et
Voltaire ont porté sur son livre les jugements les plus injustes.
Le premier a dit : « Son livre, quoi qu'on puisse dire, est une énigme inexplicable. C'est une chimère, c'est l'image
d'une belle femme ; avec les pieds et la queue d'un serpent
ou de quelque autre animal plus difforme, c'est le monstrueux
accouplement d'une fine morale avec une ignoble corruption.»
Voltaire ajoute : « Son livre est un ramassis des plus impertinentes et grossières « cochonneries » qui puissent être
vomies par un moine ivre; mais il faut convenir que c'est une
sanglante satire du pape, de l'Eglise et des événements de
son temps. Ce livre ne fut jamais prohibé en France, parce
que tout y est caché sous un amas d'extravagances qui ne
laissent pas le temps de découvrir le véritable but de l'auteur.
»
L'auteur de la Pucelle est bien sévère pour un homme qui n'a jamais manqué de respect envers les choses vraiment respectables
et ne s'est occupé du pape et de l'Eglise, qui ne l'intéressaient
guère, que pour masquer le but tout politique de
son ouvrage. Ce but, c'était de flageller les intrigants et les
intrigantes que l'étranger nous envoyait pour démolir l'édifice
social de notre vieille France, qui assurait depuis le règne de
Charlemagne sa domination intellectuelle sur l'Europe. L'intelligence
de la partie « anglée » de son livre est donc indispensable
pour bien juger l'auteur, même au point de vue
exclusivement littéraire, et je ne crois pas qu'elle fût très
difficile à déchiffrer pour le petit nombre d'initiés d'élite auxquels

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RABELAIS 127
elle était destinée. Les difficultés que l'on rencontre
aujourd'hui ne proviennent pas de celles du « lanternois » ou
du « patelinage », mais d'une connaissance insuffisante de
l'histoire intime des personnages mis en scène.
Tous leurs noms sont écrits en lanternois. J'ai traduit ceux de Panurge, Pantagruel, Frère Jean, Gymnaste et Carpalim.
Ponocrate (peine sera te) est Eléonore, Eusthène
(eviste chaine) la reine de Navarre ; Xénomane (qui se nomme
Anne), Anne de Pisseleu.
Si au premier abord on est étonné qu'un roman écrit surtout pour les dames pèche par pauvreté de personnages féminins,
on voit que toute la fleur de la cour de François Ier s'y
trouve, seulement elle est travestie en page.
Epistemon (épée juste aimons) est le connétable, mais j'ignore quel est le personnage que cache Rabelais sous le
masque de Rizotome (raisde est homme). Lautrec, le seul
auquel ce nom pourrait convenir, car le sien se lirait en lanternois
« l'est réelle », était mort en 1535.


XVI
Après avoir démontré jusqu'à quel point l'oeuvre de Rabelais se lie intimement à toutes les oeuvres d'art de son temps,
il ne me reste plus qu'à donner le résumé du quatrième volume,
qui, suivant son habitude, est contenu dans les noms
fantastiques des îles visitées par Panurge. Ces noms, ajoutés
les uns aux autres, forment les vers lanternois suivants :

Medamotu ile, Ennasin ile, Cheli ile, Procuration ile, Tohu bohu ils, Macreons ile, Tapinois ile, Farouche ile, Ruach ile, Papefigue ile, Papimanes ile, Chaneph ile, Ganabin ile (1).

(1) Pour déchiffrer ce passage, il faut le transcrire en supprimant les voyelles autres que J et V. On remarquera que les lettres X, Y, Z n'y figurent
pas.

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128 RABELAIS
Ils commencent par « Madame Auteuil », mais je dois laisser aux amateurs de lanternois, s'il s'en trouve encore, le soin
de lever le reste du voile. D'ailleurs, ce n'est pas là que se
trouve le secret du livre, c'est Catherine elle-même qui l'a fait
graver sur le tombeau de Philibert Delorme qu'on voit au
Louvre à côté du groupe de Diane. Je ne citerai de ce précieux
monument que la partie historique dans laquelle Delorme
dit que sur l'ordre de la reine il

Demasque qu'estre jeune Henri plut Reine de France douaire l'est double, Demeurât fille se voulût. De Pater Noster n'eut deux fils Naz de cabre trepas fut mal. Dieu lui pardoint, croire l'est tel, Se plût, car craignit qu'Angoulême Race, n'estre Diane mort veuille Grands boutent couronne, leur plut L'Anglais n'espérant mieux veillance.
Bien que jamais document de ce genre n'ait été rédigé avec autant de clarté, on ne peut le consulter qu'à titre de conjecture;
mais il est évident que les anguilles, les patenostres et
les naz de cabre qui font une si singulière figure sur un monument
de ce genre se rapportent au livre de Rabelais où il
en est si souvent question ; en effet, cette confession héraldique
si étrange n'est que la transcription presque textuelle d'un
passage que Rabelais lui-même déclare écrit en lanternois.
Au moment de partir pour l'oracle de la dive bouteille, Carpalim
(Diane), ramenant Triboulet, s'écrie : « Panurge,
Ho! monsieur le quitte, pren Millort debitis à Calais, car
il est goud fallot, et n'oublie debitoribus, ce sont lanternes.
Ainsi auras et fallot et lanternes ». En langage clair, ce passage
laisse déjà pressentir la conception politique que j'ai
exposée précédemment, et qui consistait à amener l'extinction
de la race des Valois, pour faire passer la couronne à
Henri VIII et doter notre pays d'une constitution basée sur la
sécularisation du clergé et le double jeu d'une chambre des

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RABELAIS 129
pairs et des communes. On aurait ainsi évité l'ornière de la
monarchie absolue, dans laquelle les Valois avaient déjà versé,
et, par suite, la révolution française. Mais Rabelais, ordinairement
très porté vers l'aristocratie, démêla ce plan, qui dut
échouer par l'opposition des luthériens dont il est parlé dans
la guerre des Andouilles. Les Luthériens, c'étaient Anne de
Pisseleu et la reine Léonore, ennemis jurés de la favorite. Catherine
dut recevoir quelque caricature où se trouvait un « fallot »,
ce qui veut dire en anglais « fall loathe » (viens à bout du
récalcitrant), et fut fait dans un festin où Henri, séparé habilement
de Diane, fut grisé par Delorme et l'évêque de Reims.
Tel fut le voyage de la dive bouteille qui changea les destinées
de la France. Rabelais donne dans le chapitre de la sibylle
tous les détails de cette lutte conjugale qui fut des plus
scabreuses. Voici le passage en lanternois qui jette un certain
jour sur les projets politiques de Diane :

Angoulême Panurge ait voir glisse Point esquelle aime tienne main. (Que Panurge ait à voir si celle qu'il aime ne tient pas la main four faire glisser l'anguille qu'il aime (1).)

Le reste est écrit en anglais, que probablement Diane ne savait point.

Sure corne pairing mylord, To do be this he call his, corne. Cure, will haste, go do fall loath. (Sûrement mylord (Henri VIII) vient d'accord avec elle, il vient pour faire sien ce qu'il appelle ainsi (la couronne de France). Prends garde,
il faut que tu te hâtes de venir à bout du récalcitrant. )

Puis il continue en français : « Et n'oublie debte aux rébus, ce sont lanternes » (n'oublie pas ce que tu dois aux rébus, qui
ont été tes lanternes).
Pourquoi un moine plus qu'aux trois quarts défroqué et luthérien se mit-il en travers d'une combinaison politique qui


(1) Jeu de mots sur Angoulême.
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130 RABELAIS
semblait devoir réaliser deux des plus chers de ses voeux, la
sécularisation du clergé et la consolidation de toutes les aristocraties
déjà si ébranlées de la vieille France? On ne peut
attribuer cette intervention qu'à son affection personnelle pour
les Valois (1). Rome, qu'il n'aimait guère, lui fut très reconnaissante
d'un service rendu par amour de tout autre que l'Eglise
catholique. Non seulement ses livres ne furent jamais proscrits,
mais elle lui ouvrit les portes du clergé séculier, et il
mourut en paix dans sa cure de Meudon.

G. D'ORCET.

(1) Diane, qui était à la tête d'une conspiration de grands seigneurs, s'adressa à lui comme à l'un des chefs de la grande maçonnerie des corporations
ouvrières, qui jouèrent depuis un si grand rôle dans les troubles de
la Ligue et furent sur le point de substituer, dès le seizième siècle, une
république ultra-catholique à la monarchie représentée par un protestant.
Voici ce que lui répondit Rabelais (Songes drolatiques, pl. III) :
Fol doit lui manquer que roi faible Me juje ne veuille l'estrangle. Riront d'elle que réforme veuille.
Rabelais ne fait donc pas cette réponse en son nom, il laisse pressentir que les corporations ouvrières, dont il était probablement le grand maître,
ne voulaient pas de la réforme.

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