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Réfer. : 2403 .
Auteur : M. A. de Nantes.
Titre : Clef des Oeuvres de Saint Jean.
S/titre : et de Michel de Notredame.

Editeur : Lachèse, Belleuvre et Dolbeau. Angers.
Date éd. : 1872 .
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CLEF DES OEUVRES
DE
SAINT JEAN ET DE MICHEL DE NOSTREDAME
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CLEF DES OEUVRES
DE
SAINT JEAN
ET DE
MICHEL DE NOSTREDAME
PAR
M. A. de Nantes
De fin porphire profond collon trouvée Dessous la laze écrits capitolins Os poil retors Romain force prouvée.
(Cent., IX, quat. 32).
Une étoile sortira de Jacob.
(Nomb., XXIV, 17).
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AU LECTEUR ------ Ce livre n'aura pas de Préface; son titre et son objet dispensent de tout autre préambule ;
c'est une des clefs qui doit ouvrir les
monuments mystérieux légués à la postérité
par saint Jean et Michel de Nostredame.

31 août 1871.
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CLEF DES OEUVRES
DE
SAINT JEAN ET DE MICHEL DE NOSTREDAME
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CHAPITRE Ier.
Des prophètes et des prophéties. - Les trois Babylones.
- Le nouveau Cyrus.
En théologie, dans le sens propre, on appelle Prophète un homme à qui Dieu a révélé l'avenir, fait
connaître les événements futurs que ne saurait prévoir
la sagesse humaine et à qui il a donné ordre de
les annoncer.

Une prophétie, est donc la prédiction certaine d'un événement futur qui ne peut être connu que de Dieu
seul.

Les caractères que doit réunir une prophétie sont au nombre de quatre, il faut : 1° qu'elle ait désigné
l'événement d'une manière nette et précise, en sorte
que l'application de la prophétie ne soit pas arbitraire,
mais que l'événement en fixe et en détermine le sens ;

2° qu'elle soit certaine, authentique ; c'est-à-dire qu'elle ait indubitablement précédé l'événement qui

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en fait l'objet ; 3° que les faits annoncés soient arrivés
comme ils avaient été prédits; 4° que la prophétie
soit telle qu'on ne puisse en regarder l'accomplissement
ni comme le résultat d'une prévision naturelle,
ni comme l'effet du hasard.

Or, ces caractères ne se sont rencontrés jusqu'ici que dans les prophéties de l'Ancien et du Nouveau
Testament, soit qu'elles aient pour objet des faits
surnaturels qui dépendent uniquement de la volonté
de Dieu, soit qu'elles annoncent un ensemble d'événements
ou de circonstances dont il serait insensé
d'attribuer au hasard la réalisation.

« Qui pourrait, par exemple, dit le cardinal Gousset, « regarder comme une combinaison fortuite l'accomplissement
« des prédictions où les prophètes parcourent
« en esprit les siècles et les nations étrangères
« ; marquent la destinée des empires qui n'étaient
« pas encore ; prédisent des révolutions dont
« on ne voyait pas encore la moindre cause ; nomment
« les héros et les princes qui doivent en être
« les auteurs, en les désignant par des traits aussi
« expressifs que leurs noms; supputent les temps et
« les années des événements lointains ; écrivent par
« anticipation l'histoire du Messie ; annoncent à tous
« les peuples du monde la loi qu'ils doivent embrasser
« un jour, après avoir renoncé au culte des idoles ;
« prophétisent à leur propre nation le malheur inouï
« qui lui était réservé ? Aucune de ces prédictions
« n'a été démentie ; nous savons par des monuments
« authentiques qu'elles ont été vérifiées; plus les
« historiens sont exacts et fidèles, plus leurs relations
« sont conformes aux prédictions des prophètes.

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« Non, évidemment les rapprochements que l'histoire
« nous offre avec les prophéties ne sont point l'effet
« du hasard ; il est impossible que tant d'événements
« annoncés à l'avance soient arrivés fortuitement, à
« point nommé, pour cadrer avec les prédictions. »

Plusieurs philosophes du dernier siècle ont affecté d'assimiler aux prophéties les oracles des prêtres du
paganisme. Il suffit de considérer la nature des réponses
émanées du fameux sanctuaire de Delphes et
les manoeuvres de ceux qui les dictaient, pour comprendre
combien une pareille assimilation est fausse
et dénuée de fondement.

Saint Augustin, le plus illustre des docteurs de l'Eglise latine, vient prêter au sujet l'appui et l'autorité
de son génie :

« La vérité immuable parle, soit par elle-même et « d'une manière ineffable dans la plus secrète intimité
« de la créature raisonnable ; soit par la créature
« muable, à notre esprit, dans un idiome d'images
« spirituelles ; soit par le son corporel au sens
« corporel. " (Cité de Dieu., lib. XVI, cap. VI.)

« Dès l'origine même du genre humain, les anges « (αγγελοι, envoyés), ont annoncé aux élus par des
« signes et des révélations appropriées au temps le
« mystère de l'Incarnation, c'est-à-dire le mystère
« de la vie éternelle. Puis le peuple hébreu a été
« rassemblé en société pour figurer ce mystère, et
« c'est au sein de ce peuple, que, par l'organe de certains
« hommes, les uns initiés, les autres étrangers
« à l'intelligence de leurs prédictions, tout ce qui
« depuis l'avènement du Christ jusqu'à nos jours et
« jusqu'à la fin des temps devait s'accomplir, a été

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« prédit, et cette race juive est dispersée par toutes
« les nations pour servir de témoignage aux écritures
« qui montrent la promesse du salut éternel en Jésus-Christ.
« Car, non-seulement toutes les prophéties
« qui sont littérales et les préceptes contenus
« dans ces lettres saintes, règles des moeurs et de la
« piété, mais encore rites sacrés, sacerdoce, tabernacle,
« temple, autels, sacrifices, cérémonies, solennités,
« ce culte en un mot dû à Dieu, le culte de
« latrie, tout était figure et prédiction de ces accomplissements
« qui se rapportent à la vie éternelle des
« justes en Jésus-Christ, accomplissements que nous
« croyons de foi, dont nos yeux sont témoins ou que
« notre confiance espère. » (Cité de Dieu., lib. VII,
cap. XXXI.)

On suit avec une admiration toujours croissante saint Augustin retraçant le rôle et l'oeuvre des prophètes
à travers les âges de l'humanité qu'il partage
en deux sociétés ou cités : la cité de la terre, bâtie
par l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu ; la cité
de Dieu, bâtie par l'amour de Dieu jusqu'au mépris
de soi. Celle-là dans ses chefs, dans ses victoires sur
les autres nations qu'elle dompte, se laissant dominer
par sa passion de dominer, et personnifiée dans les
mauvais anges, Caïn et les impies ; celle-ci nous représentant
ses citoyens unis dans la charité, serviteurs
mutuels les uns des autres, gouvernants tutélaires,
sujets obéissants, et personnifiée dans les bons
anges, Abel et tous les justes. L'une prédestinée à
vivre éternellement avec Dieu, parce qu'elle se sera
conformée à sa loi ou la cité céleste, la céleste Sion
(dont le nom signifie contemplation) ; l'autre prédestinée

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à souffrir un éternel supplice avec le démon
dont elle aura partagé la révolte ou la cité terrestre,
Babylone (dont le nom signifie confusion).

On aime à reconnaître avec lui que les prophéties antérieures à l'établissement du peuple hébreu dans
la Judée, réunies à celles des prophètes nés dans
Israël et à celles écloses depuis Jésus-Christ telles que
l'Apocalypse de saint Jean, forment avec les évangiles
et tous les livres canoniques de l'Ancien et du
Nouveau Testament un ensemble merveilleux qui
sert journellement à établir la divinité du christianisme
et à démontrer à la fois la continuité et l'unité
de la religion primitive, de la religion mosaïque et
de la religion chrétienne.

L'esprit est satisfait du rapprochement ingénieux qu'il nous offre entre Rome qui s'élève au moment
où Babylone tombe. « Rome fondée comme une seconde
« Babylone, comme la fille de la première dont
« il plaît à Dieu de se servir pour dompter l'univers,
« et une fois réduite à l'unité de la république et de
« ses lois, le pacifier jusqu'à ses derniers confins.

« Comme à l'origine de l'empire des Assyriens « dont Babylone fut la capitale, Abraham s'est rencontré
« à qui furent confiées les promesses évidentes
« de la bénédiction des peuples en sa postérité ; il a
« fallu que ces promesses se répandissent à la naissance
« de Rome, la seconde Babylone, sous l'empire
« de laquelle devait naître Jésus-Christ, sauveur
« des hommes, objet principal des prophéties, principe
« et fin de la création. Aussi avec l'ère de Rome,
« future souveraine des nations, les sources des prophéties
« s'adressant aux nations, jaillirent-elles plus

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« nombreuses que sous les rois d'Israël, époque où
« les prophéties avaient surtout pour objet les intérêts
« de ce peuple. » (Cité de Dieu., lib. XVIII,
cap. xxvii.)

Sous le charme de cette éloquente parole, si l'on vient à ouvrir l'Apocalypse de saint Jean, au chapitre
XIV et que l'on lise, verset 8 : Elle est tombée
Babylone, cette grande ville qui a fait boire à toutes
les nations le vin de sa furieuse prostitution ; et verset
14 : Je vis ensuite une nuée blanche et sur cette
nuée quelqu'un assis qui ressemblait au Fils de
l'homme et qui avait sur la tête une couronne d'or
et à la main une faux tranchante ; il n'est pas possible
de se défendre de l'idée que saint Jean soit apparu
à l'origine du christianisme pour continuer la
longue chaîne des prophètes, pour établir dans son
Apocalypse les différentes phases de la cité de Dieu et
de la cité du monde jusqu'à la fin des temps, pour
annoncer enfin la venue du Messie semblable à l'agneau.

Si, de cette lecture on passe à une étude plus sérieuse de l'Evangile, des épîtres et de l'Apocalypse
de saint Jean, puis à celle des développements prophétiques
que Michel de Nostredame a donnés sur
ces livres sacrés, on découvre sans peine la troisième
Babylone fille de Rome païenne, dans la ville de
Paris, cette reine du monde où la science, l'industrie,
les arts et les lettres ont été portés à leur dernière
perfection, mais qui a centralisé aussi les
vices, les erreurs, les prostitutions et les souillures
de l'univers entier.

On reste convaincu que Dieu suscitera bientôt un
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nouveau Cyrus (Soleil, - Christ, - Sauveur), pour
délivrer la France, la papauté et la société du joug de
leurs oppresseurs, comme il envoya autrefois Cyrus
pour délivrer le peuple hébreu du joug des Babyloniens.

« Qu'un roi paraisse, dit M, Constant, et qu'il sacrifie « publiquement tous ses intérêts matériels au
« salut de l'humanité ; qu'il se fasse le rédempteur du
« pauvre le propagateur et même la victime des doctrines de
« charité, il se fera autour de lui un concours immense et il se
« produira un bouleversement moral complet dans le
« monde. A cause du désenchantement universel, du
« positivisme égoïste et du cynisme public des intérêts
« les plus grossiers, tout est prêt pour une nouvelle
« explosion de l'enthousiasme évangélique ;
« plus on se sent vide de croyances et plus on este
père ; le monde entier attend un messie et il ne
« peut tarder à venir. »

On a matérialisé l'esprit par les doctrines réalistes et anti-chrétiennes, il faut arriver à spiritualiser la
matière par la pratique sérieuse de la loi du Christ.

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CHAPITRE II.
Saint Jean; Michel de Nostredame Torné-Chavigny.
leur premier traducteur.
Est-il possible d'opérer un rapprochement entre l'Apocalypse de saint Jean et les prophéties de Michel
de Nostredame ?

Jusqu'à l'année 1860, aux yeux du plus grand
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nombre, ces deux ouvrages semblaient être séparés
par un abîme.

M. Dupiney de Vorrepierre, dans son Encyclopédie, résume ainsi l'opinion adoptée à cette époque
sur saint Jean et l'Apocalypse :

« L'Apocalypse est l'oeuvre de saint Jean qui la « composa de l'an 95 à l'an 98 de notre ère, pendant
« son exil dans l'île de Pathmos ; le concile de Carthage
« en 397 l'a mise au rang des livres sacrés et
« elle forme le dernier des livres canoniques du Nouveau
« Testament. Elle est divisée en 22 chapitres et
« renferme sous une forme inspirée et prophétique
« l'histoire figurée de l'Eglise depuis l'ascension de
« Jésus-Christ jusqu'au jour du jugement dernier;
« plusieurs commentateurs parmi lesquels on rencontre
« Bossuet et Newton ont tenté d'expliquer cet
« ouvrage divin, mais leurs efforts n'ont abouti qu'à
« mettre en évidence l'impuissance de l'esprit de
« l'homme en présence des inspirations sublimes
« qu'il a plu à Dieu d'envoyer à son apôtre bien-
« aimé. »

Quant à Michel de Nostredame, ses prophéties sont renfermées en 1° un livre de mille quatrains rimés,
divisés par centuries, composé vers 1550;

2° Des présages formant cent dix-sept quatrains, rimés ;

3° Une lettre en prose adressée à Henri II à la date du 27 juin 1558 ;

4° Une lettre à César, son fils, du 1er mars 1555 ; et 5° enfin, la prophétie merveilleuse.

Ces divers écrits ont entre eux une corrélation intime et s'expliquent les uns par les autres.

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Michel de Nostredame, né à Saint-Remy, en Provence, le 4 décembre 1503, mourut le 2 juillet 1566
à Salon de Graux, en parfait chrétien comme il avait
vécu, honoré des rois et de l'Eglise. Son tombeau
fut placé dans l'église des Cordeliers de Salon, bien
qu'il fût astronome. L'Eglise ne pouvait manquer de
compter au nombre de ses fidèles celui qui écrit à
chaque page de son livre : « C'est Dieu qui dicte, et je
« ne me sers de l'astronomie que pour fixer l'époque
« où les événements que j'annonce doivent avoir
« lieu. Alors on verra les grands corps célestes dans
« telle conjonction ou opposition. »

La mémoire de Michel de Nostredame est toujours en vénération parmi les populations de la Provence
qui le regardent comme un homme inspiré de Dieu.
C'est même sur la foi de cette croyance que ses écrits
ont eu un si grand nombre d'éditions et ont joui
d'une si grande vogue quoiqu'ils fussent énigmatiques
et couverts à dessein d'un voile obscur (sous
obnubilée obscurité).

Michel de Nostredame a eu, dit-on, des détracteurs de son vivant. Quoi d'étonnant ! De tout temps l'envie
a jalousé le mérite, et il est d'usage de n'élever
des statues aux grands hommes qu'après leur mort.
Depuis sa mort, un certain nombre de savants, pour
la plupart encyclopédistes et révolutionnaires, l'ont
tourné en ridicule ; ah ! c'est qu'il croyait à la Providence
divine, qu'il était catholique, qu'il glorifiait
le principe de la légitimité et qu'il condamnait les
protestants, les jansénistes et le prétendu droit révolutionnaire
sous quelque nom qu'il se cachât ; raisons
plus que suffisantes pour mériter leur animosité.

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Bref, jusqu'en 1860 l'Apocalypse de saint Jean était comme les prophéties de Michel de Nostredame,
un livre fermé, scellé pour les intelligences. Un voile
également impénétrable enveloppait chacun de ces
ouvrages.

Mais voilà que tout à coup Dieu projette sur un prêtre de son choix un de ces rayons qui transpercent
les voiles, qui illuminent les obscurités ; le sceau
posé sur les deux livres est levé, ils sont ouverts. Les
deux prophéties se répondent, se complètent; elles
se fondent si bien l'une dans l'autre qu'on ne trouve
pas un détail, pas un jugement de l'une en désaccord
avec l'ensemble de l'autre prophétie.

De 1860 à 1862, M. Torné-Chavigny livre successivement au public sa concordance de l'Apocalypse
avec les prophéties de Michel de Nostredame et son
Histoire prédite et jugée par Michel de Nostredame ;
l'annonce de ses élucubrations surprend, étonne et
rencontre d'abord le sourire de l'incrédulité. Il en
coûte tant à la science d'avouer son impuissance
dans certaines questions ! puis jamais personne n'avait
encore pu déchiffrer l'Apocalypse ni les énigmes
de Michel de Nostredame ! Cependant, il faut bien
en convenir, Dieu parle à ses heures ; il emploie les
instruments qu'il lui plaît. Il n'y a pas si longtemps
que Champollion a donné la clef des hiéroglyphes de
la mystérieuse Egypte ! II n'y a pas si longtemps que
les forces de la vapeur et de l'électricité ont été mises
en action. A chaque époque son oeuvre ! à chaque
homme sa mission ! C'est ainsi que Dieu alimente la
flamme de l'activité humaine.

La puissance de la presse et celle de la vapeur
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ignorées, méconnues, proscrites par Napoléon le
Grand, ont triomphé de toutes les résistances et sont
aujourd'hui vulgarisées ; il en sera bientôt ainsi de
l'interprétation des prophéties de saint Jean et de
Michel de Nostredame qui s'imposera d'elle-même au
public par la réalisation frappante des faits qu'elles
annoncent. La parole de Dieu n'a-t-elle pas une
force d'expansion qu'il n'est donné à personne de
comprimer ?

Tous ceux qui ont voulu prendre la peine de lire avec attention les travaux de M. Torné ont été bientôt
frappés, attendris, convaincus et se plaisent à reconnaître
que notre époque a été admirablement choisie
pour l'interprétation des deux auteurs, puisque la démonstration
de l'accomplissement d'un grand nombre
de faits du passé vient servir de garantie de l'accomplissement
des faits de l'avenir; que l'Apocalypse
de Michel de Nostredame est l'histoire de l'Eglise et
de la France depuis 1789 jusqu'à la fin du monde ;
que de plus Michel de Nostredame prédit tous les événements
de l'histoire de France sa patrie, depuis sa
mort jusqu'à la fin du monde, et cela avec une telle
précision, que l'histoire paraît comme burinée dans
ses quatrains. Il semble que le grand prophète ait
vu se dérouler devant ses yeux tous les faits de l'avenir,
ait connu tous les personnages importants qui
devaient paraître, ait lu tous les ouvrages remarquables
qui devaient être écrits, ait entendu tous les
discours saillants qui devaient être prononcés jusqu'à
la fin du monde.

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CHAPITRE III.
Du style de Michel de Nostredame.
Au milieu du bruit qui se fait autour du nom de Michel de Nostredame, beaucoup de gens ouvrent son
livre et le rejettent cinq minutes après, parce qu'ils ne
sauraient en soutenir plus longtemps la lecture ; les
mots barbares qu'ils y rencontrent semblent vides de
sens et les termes équivoques qui sont placés à dessein
presque dans toutes les phrases ne présentent aucun
sens déterminé ; joint à cela que la liaison des idées et
des faits énoncés existe rarement entre les quatrains
qui se succèdent ; dans leur impuissance à expliquer
et à comprendre cet auteur, à livre ouvert et sans
étude préalable, ils prennent aussitôt le rôle de censeurs
et décident hardiment que ses ouvrages ne sont
qu'un tissu d'absurdités qu'il a cachées sous des
termes incompréhensibles pour se donner des airs
de prophète. C'est en juger vraiment comme un
aveugle des couleurs ! Quel cas les gens sensés doivent-ils
faire de pareilles critiques, puisque tout le
mérite de ces jugements consiste dans le froid assaisonnement
de quelques bons mots à l'ombre desquels
ils cachent leur ignorance et qu'ils sèment
faute de bon grain, dans l'esprit de quelques auditeurs
choisis, toujours disposés à les applaudir ! On
pourrait ne pas leur répondre et se contenter de les
envoyer à l'école du Sage. Homo versutus celat scientiam.
(Prov., C. XII, v. 23.) Moins dédaigneux et

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moins méprisant que ces censeurs, Salomon regardait
les hiéroglyphes, les proverbes, les énigmes et
paraboles des philosophes comme un objet digne de
toute l'attention et de toute l'étude d'un homme sage
et prudent. (Prov., c. I.) Jésus-Christ notre Sauveur
ne révélait nos mystères qu'à ses disciples, et parlait
toujours au peuple au moyen d'allégories et de paraboles.
Vobis datum est noscere mysteria regni coelorum.
Sine parabolis non loquebatur eis. Les prêtres de
toutes les nations n'ont parlé des sciences religieuses
que par énigmes et paraboles. Hermès l'égyptien,
déclare, en tête d'un de ses livres, que s'il voile, sous
l'ombre des hiéroglyphes, quelques mystères sublimes,
ce n'était pas tant pour les cacher au peuple
que parce que ces mystères n'étaient pas à sa portée
et que, ne pouvant le contenir dans les bornes d'une
connaissance prudente et sage, il ne manquerait
pas, selon son habitude, d'abuser des instructions
qu'on lui donnait à cet égard et de mêler bientôt le
sacré au profane.

A l'exemple de ces illustres devanciers, Michel de Nostredame qui possède la connaissance des secrets
redoutables de l'avenir, ne croit devoir en parler que
dans une langue mystérieuse.

Il avertit à chaque instant ses lecteurs qu'on ne doit pas l'entendre à la lettre, qu'il a donné plusieurs
noms à une même chose et à une même personne,
que ses ouvrages sont remplis d'énigmes, de métaphores,
d'allégories présentées même sous un nuage
de termes ambigus.

Il emploie des figures de pensées pour répandre sur sa prophétie le plus grand jour et n'être pas inquiété

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(prenant Diane pour son jour et repos. C. II,
quatr. 28).

Il emprunte les paroles du Sauveur reproduites par saint Mathieu, ch. VII, vers. 6 : « Gardez-vous
bien de donner les choses saintes aux chiens et ne jetez
pas vos perles devant les pourceaux de peur qu'ils ne
les foulent aux pieds et que, se tournant contre vous,
ils ne vous déchirent. » Et il ajoute : « Qui a été la
cause de faire retirer ma langue au populaire et ma
plume au papier. » (Lettre à César, son fils.)

Il savait par l'histoire que plusieurs prophètes expièrent par les persécutions le droit de prêcher la
vérité aux puissants du monde pour qui le frein de
la loi est chose importune. Aussi a-t-il voilé sa pensée
par prudence ; mais il y a lieu de croire qu'il a voulu
surtout laisser à Dieu le soin de susciter à l'heure
qu'il lui conviendrait des interprètes de son langage ;
le soin de préparer et de distribuer en nombre,
poids et mesure le sens des prophéties aux différentes
intelligences, comme il prépare et distribue le lait
de la mère à chaque enfant.

Avant d'étaler leur mépris pour M. de Nostredame et son style, il serait donc à propos que les censeurs
prissent la peine de s'instruire. Sans cette précaution
ils s'attireront à bon droit le reproche « que les insensés
méprisent la science et la sagesse et qu'ils ne
se repaissent que d'ignorance. » (Prov., c. I.) Et je
leur dirai avec Horace : Odi profanum vulgus et
arceo ! Ou avec les anciens prêtres : Procul ô procul
este profani !

Mais plutôt armés de la foi en Dieu et de la prière, munis aussi de bons dictionnaires grecs et latins,

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romans et français, d'une histoire universelle, d'une
géographie ancienne et moderne, des oeuvres de
M. Torné et du présent volume, qu'ils s'avancent
vers le monstre, vers le terrible sphinx ; qu'ils l'attaquent
sans trêve ni merci, qu'ils luttent avec lui
corps à corps, qu'ils le terrassent, il se rendra alors
à discrétion et leur livrera ses secrets.

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CHAPITRE IV.
Les prophéties de saint Jean et de Michel de Notre- dame ont pour objet les destinées de l'Eglise et de la
France.
Les prophéties de saint Jean et de Michel de Nostredame ont pour objet les destinées de l'Eglise et de
la France par la raison que ces deux causes sont
unies.

En effet, la France est la fille aînée de l'Eglise et c'est par elle que Dieu accomplit ses grandes oeuvres.
Gesta Dei per Francos. La nation française est la
race choisie de Dieu pour porter le Testament Nouveau
aux peuples modernes, le sang prédestiné au
milieu des populations occidentales ; comblée des
plus grands dons, elle est appelée aux plus hautes
destinées. C'est en un mot le nouveau peuple de Dieu,
tour à tour l'objet de ses justices et de ses miséricordes,
suivant qu'il est coupable ou repentant, mais
toujours l'objet de sa prédilection.

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- 18 -
Elle est aujourd'hui sous le coup de sa justice, quand viendra le temps de la miséricorde ?

N'a-t-elle pas encore mérité le miracle qui doit la tirer de l'abîme ? Tant de prières, tant d'héroïques
dévouements, tant d'exemples de courage et de patriotisme,
tant de sacrifices, tant de deuils, tant de
sang et tant de larmes ne pourront-ils contrebalancer
bientôt aux yeux de la justice divine les fautes et les
folies dont elle subit l'expiation cruelle ? Ou le châtiment
ne suffit-il pas et devra-t-il se prolonger jusqu'à
ce que l'orgueil des révoltés contre Dieu et ses
lois se confesse enfin vaincu ? 11 faut peut-être qu'elle
soit plus bas encore, plus sevrée de tout reste d'espoir
humain pour que l'intervention divine apparaisse
plus visible et plus incontestable dans sa délivrance
et que nul ne soit tenté de rapporter aux hommes le
salut envoyé de Dieu.

C'est en invoquant le Génie de la France sous les auspices de Garibaldi, que le gouvernement des avocats
a livré la bataille à Dieu même et s'est flatté de
remporter la victoire. Ce gouvernement et ses adhérents
avaient oublié que le Dieu des armées se rit des
projets des hommes et de leurs combinaisons sacrilèges
et qu'il disperse les gros bataillons aussi facilement
que le duvet des chardons.

Dieu attend que la masse s'ébranle et que du fond des coeurs brisés s'élève ce cri : Seigneur, sauvez-
nous, car sans vous nous périssons ! Domine, salva
nos, perimus. Alors il nous enverra un sauveur, un
homme selon son coeur qui nous délivrera de nos
ennemis et de ces gouvernements bâtards qui ont
corrompu, avili, désorganisé et pillé la France, un

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- 19 -
homme qui saura gouverner et régner, qui fera
fleurir la religion en appuyant les moeurs par
l'exemple et la justice, fera respecter la loi et rendra
le peuple heureux au moyen d'une constitution en
rapport avec les besoins et les progrès du temps.

Saint Jean et Michel de Nostredame nous fixeront l'époque où la justice étant satisfaite, commencera
l'oeuvre de la miséricorde.

Ils nous diront que Dieu brisera le joug des Prussiens comme on brise une verge lorsqu'elle est devenue
inutile, comme il a brisé maintes fois les
Gentils qui ont subjugué le peuple hébreu.

Ils nous diront comment Dieu fera disparaître l'homme de Sédan qui a corrompu la nation jusqu'à
la moelle des os, en lui inspirant le goût exclusif du
luxe, des plaisirs et de toutes les jouissances matérielles,
l'amour désordonné de l'or pour se procurer
ces jouissances; en l'éloignant de l'amour de la
famille ; en voulant faire prévaloir cette maxime
païenne : que désormais l'intérêt doit être le seul mobile
des actions humaines, au mépris des lois de la
vertu, de l'honneur et du patriotisme ; cet homme
qui a livré la France et qui pactise avec la Prusse
pour revenir l'opprimer sous son despotisme militaire.

Ils nous diront comment sera écartée la famille d'Orléans qui n'a pas de racines en France. (Voir la
Vie de Louis-Philippe, publiée par Crétineau-Joly et
celle publiée par M. Torné.)

Ils nous diront comment Dieu nous délivrera de la République qui avec l'orgueil sous les moeurs n'est
que la dissolution de l'autorité ; qui représente la société

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- 20 -
la tête en bas et les pieds en l'air ou la pyramide
renversée.

Ils poseront enfin cette conclusion consolante : Il faut que le règne de Dieu s'étende, et ce n'est pas la
Prusse protestante que Dieu chargera de cette oeuvre.
Le gouvernement de Napoléon, pas plus que celui
des d'Orléans ou celui de la République ne peuvent
être les instruments de la miséricorde et du salut
pour nous, par la raison que ces gouvernements sont
tous des agents plus ou moins déclarés des sociétés
secrètes ou sataniques, des révolutionnaires, implacables
ennemis de la loi du Christ et persécuteurs de
son Eglise.

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CHAPITRE V.
Coup d'oeil sur l'Apocalypse ; époque de l'interpré-
tation.
Saint Jean consacre les trois premiers chapitres de son livre à prophétiser sur les sept églises qui
existaient de son temps. Dans les trois chapitres suivants
il monte au ciel pour voir de plus haut les
choses qui doivent arriver dans l'avenir. Il remarque
entre les mains de Dieu le livre de l'avenir; alors
commence sa prophétie sur les événements de 1789
et elle se poursuit dans les derniers chapitres jusqu'à
la fin du monde.

Dans le chapitre VI, saint Jean annonce Louis XVI, le cavalier couronné puis la révolution, la mort du

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- 21 -
roi, soleil des trois frères, celle de la reine, la proscription
des trois ordres de l'Etat.

Dans le chapitre VII il représente les quatre grandes puissances qui en 1814 arrêtèrent la révolution, refoulant
dès 1799 la France en deçà de ses frontières,
le Directoire complétant le nombre des victimes de
la Révolution avant d'être renversé par Napoléon
alors en Orient.

Au chapitre VIII, Pie VI, pour avoir honoré publiquement la mémoire des victimes de la révolution
attirera sur lui la colère du Directoire ; la montagne
souillée de sang est renversée. Napoléon revient
de l'expédition d'Egypte. Pie VI signe un concordat
qui diminue la splendeur de l'Eglise. L'aigle
de l'Apollion traverse le monde en annonçant les
plus grands maux.

Au chapitre IX c'est la mort du duc d'Enghien qui ouvre à Napoléon l'accès au trône. C'est la guerre
faite par Napoléon ou l'exterminateur. C'est l'arrivée
des quatre puissances alliées qui ruineront le pouvoir
révolutionnaire du tiers.

Au chapitre X, après la chute de Napoléon paraît Louis XVIII comme un secours envoyé de Dieu, un
gage d'alliance entre le peuple français et les étrangers,
il porte dans sa main la charte qui lui a été
imposée.

Dans les chapitres XI, xii, xiii, saint Jean nous montre Louis XVIII réclamant des alliés les anciennes
limites de la France ; le retour de Napoléon
de l'île d'Elbe, sa chute définitive après Waterloo et
la deuxième restauration des Bourbons. Dieu se réconciliant
avec les nations en accordant à la France

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- 22 -
pour gage de son alliance l'enfant Dieudonné, l'enfant
du miracle !....

Puis, Louis-Philippe (le dragon préconisant les sept péchés capitaux), ou la révolution française personnifiée
qui comptera couronner la bourgeoisie et
satisfaire toutes les mauvaises passions du peuple,
gagnant par la flatterie une partie même de l'entourage
du roi et faisant tomber des grands dans l'oubli
de leur devoir. Placé devant la femme qui enfantera,
il protestera contre la naissance du duc de Bordeaux.
Une révolution éclatera. L'enfant protégé de Dieu
sera privé de son trône et sa mère s'exilera. Saint
Michel, l'ange de la France, sauvera le droit et Louis-
Philippe et les siens n'étant soutenus de personne,
tomberont et ne reparaîtront plus en France. Cet
homme animé de l'esprit révolutionnaire que souffle
le démon contre tout principe d'autorité, sera chassé
avec sa famille et il n'y aura qu'une voix pour reconnaître
dans les événements le doigt de Dieu qui
rendra ainsi la liberté à son Eglise que Philippe accusait
sans cesse d'empiéter sur le pouvoir temporel.
Louis-Philippe renversé songera enfin au principe
de la légitimité qu'il voudra par la fusion faire pactiser
avec la révolution, mais l'arrivée au trône de
l'aigle puissant de Napoléon III rompra les préliminaires
de cette alliance monstrueuse et la légitimité
réservera tous ses droits. L'esprit révolutionnaire
poursuivra partout la branche aînée des Bourbons,
en Sicile, à Parme, en Espagne. Dieu dira à la révolution :
Tu n'iras pas plus loin, et le monstre qui a
englouti Jonas, le rejettera.

Puis, c'est la bête qui s'élève de la mer ou la révolution
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italienne reprenant la vie sous l'impulsion de
Paris, couronnant les sociétés secrètes, faisant un
héros d'un assassin ; bête personnifiée dans un homme
dont le caractère et le nombre font 666.

Enfin la deuxième bête ou le faux prophète ayant deux cornes semblables à celles de l'agneau et parlant
comme le dragon. Cette bête personnifiée dans
le langage qui emploie pour séduire les hommes les
enseignements de l'Agneau divin.

Le chapitre XIV nous présente la personne de Pie IX aux mains de la révolution, son supplice suivi
d'un 93 en Italie, puis le triomphe moral de l'Eglise
dans le monde entier sous son successeur. Après de
simples indications, saint Jean revient à ce qui fait
le fond de sa prophétie, la condamnation de Babylone.
On crie que Babylone est tombée, puis vient
celui qui ressemble au Fils de l'homme, ayant sur
la tête une couronne d'or et à la main une faux
tranchante. Il plonge dans la cuve de la colère de
Dieu Babylone déjà désolée. Cette ville perd alors sa
prépondérance seulement ; sa destruction complète
est ajournée et fixée à cinquante-sept années plus
tard, suivant le chapitre XVII.

Au chapitre XVII saint Jean parle de sept rois dont cinq sont morts ; il en reste un et l'autre n'est pas
encore venu, et quand il sera venu il doit demeurer
peu. La bête qui était et qui n'est plus est elle-même
la huitième, est aussi une des sept et elle va périr
bientôt.

L'apôtre compte les rois qui se sont succédé sur le trône à Paris depuis que la révolution est commencée.
Cinq en effet sont morts : Louis XVI, Napoléon

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Ier, Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe.
Il en reste un, Napoléon III et l'autre n'est pas encore
venu, Napoléon IV, il doit demeurer peu. La
révolution cesse pour un temps, la bête n'est plus.
Vient ensuite le grand monarque qui, après un règne
de quarante ans, laisse le pouvoir à la République
dont il a préparé l'avènement et ainsi la bête revient
et est elle-même la huitième en montant au trône
des sept rois de l'époque révolutionnaire ; elle est
aussi une des sept, car saint Jean a identifié un des
sept rois avec cette bête quand il a dit que le nombre
de cette bête était le nombre d'un homme, nous
montrant en effet cette bête animée par Napoléon III
qui s'est dit comme son oncle : la Révolution faite
homme ; nous montrant cette bête souveraine : Elle
fera que personne ne puisse acheter ni vendre s'il n'a
le caractère ou le nom de la bête ou le nombre de
son nom, et elle va périr bientôt. Après cinquante-
sept années pacifiques dont quarante auront été
données par le grand monarque, l'ogmion revenu
ou la République qui aura gouverné en paix dix-
sept ans, périra bientôt.

Ce calcul de saint Jean vient fixer l'époque de l'interprétation sous le règne de Napoléon III par ces
expressions : Cinq sont morts, il en reste un, l'autre
n'est pas encore venu.

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CHAPITRE VI.
Coup d'oeil sur les centuries de Michel de Nostredame.

Comme un musicien qui joue d'inspiration ou de mémoire pour essayer son instrument et intéresser
ceux qui l'écoutent, l'auteur croit devoir préluder ici
à une interprétation postérieure des oeuvres de Michel
de Nostredame par l'exhibition de quelques quatrains
propres à faire une vive impression sur l'esprit du
lecteur. Naturellement amené par ce qui précède, ce
chapitre vient contribuer à l'harmonie du tout ; la
matière en sera fournie comme celle du cinquième
chapitre par M. Torné, qui trouvera, je crois, à se
rembourser amplement dans le présent volume.

Aucun poème héroïque n'a plus de majesté et de solennité dans le début, que les centuries de notre
prophète.

« Me livrant, en pleine nuit, à la science occulte qui révèle l'avenir, seul assis sur le trépied d'airain, une
flamme aiguë née de la solitude me pénètre et me
fait prophétiser parce que j'ai la foi. (Centurie 1, quatrain
1er.)

« La plume entre les doigts, je vais couvrir de prophéties une page entière depuis le haut jusqu'en bas ;
une sainte horreur me fait frissonner ; l'éclat de Dieu
m'environne ; Dieu s'assied près de moi et me dicte.
(I, 2.)

« Quand le tiers-état qui n'est rien sera devenu tout
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par une révolution, en voilant sa marche vers le pouvoir
et en ne se démasquant que lorsqu'on ne pourra
plus revenir en arrière, la chose publique souffrira
beaucoup de l'arrivée au pouvoir de gens nés pour
obéir. Il y aura deux partis ennemis : celui des blancs
et celui des rouges. (I, 3.)

« On fera par élection un monarque (Napoléon Ier) qui ne sera en paix et vie longuement, alors celui qui
prendra la barque de Pierre (Pie VII) la régira en
plus grand détriment. (I, 4.)

« Les Français, après de longs combats, seront chassés des territoires envahis et repoussés jusque dans
l'intérieur de leur patrie. Tous les peuples réunis leur
imposeront les charges les plus lourdes. Bientôt les
divisions armeront les Français les uns contre les
autres. » (I, 5.)

De quelle vive lumière il éclaire certains points obscurs de l'histoire !

Le masque de fer.
Au château de Saint-Germain, en face du monastère des Loges, naîtra l'enfant besson d'un monarque
devenu père, après vingt-trois ans d'un mariage stérile.
Le bruit que fera dans le monde, par la révocation
de l'Edit de Nantes, par le siècle des arts et des
sciences qui portera son nom, par ses victoires, celui
des deux enfants auquel on aura conservé la vie civile,
lui méritera le titre de grand de la part même
de ses ennemis. (I,95.)

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Louis XVII.
Louis XVII enlevé de la prison du Temple ne portera jamais le sceptre qui lui vient de droit. Il s'indignera
contre les fils et les petits-fils de ses parents
qui devront occuper un jour sa place au trône. Le
roi Louis XVIII instruit par Martin de l'existence de
cet enfant, descendrait du trône, et ses oncles le reconnaîtraient,
mais leurs épouses protesteront et le
roi laissera pour toujours dans l'oubli le prisonnier
du Temple. (X, 57.)

Mort du duc de Reischtad.
Roi gaulois, ton neveu sera si entreprenant que ton fils unique, Napoléon II, contraint de vivre dans
l'inaction au milieu des Autrichiens, prendra la vie
en dégoût ; dans le temps où le neveu deviendra l'espoir
du parti napoléonien (1831), le fils prendra les
germes d'une maladie de langueur qui amènera sa
fin à l'âge de 21 ans et 4 mois. Ton neveu sera l'empereur
pacifique. (VIII, 32.)

Annonce des montgolfières et de la chute du règne
de la Terreur.
Il naîtra de Montgolfier et du règne de la liberté un homme qui, de la nacelle d'un ballon à Fleurus, fera
connaître à l'armée républicaine les positions de l'ennemi.
Dans le même moment, les deux partis de la
Montagne seront en lutte, et un mois après l'ascension
du ballon, Robespierre et ses adhérents seront
livrés en proie à la guillotine. Le règne de la Terreur
tombera avec eux. (V, 57.)

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Translation des cendres de Napoléon 1er. - Erection
d'un monument de marbre à Napoléon 1er, à l'île Sainte-Hélène, sur le terrain cédé par la reine d'Angleterre, sous Napoléon III.
On ira recueillir à Sainte-Hélène les os du premier des trois consuls ; Louis-Philippe, cherchant à conserver
(chose difficile), la popularité qui lui échappe.
Dans le temps même de l'expédition, le neveu du
triumvir qui plus tard sera l'empereur pacifique, et
ses partisans se tenant en Angleterre, à l'entour de
la France, débarqueront à Boulogne. Louis-Napoléon
n'aura pu rester en repos en voyant l'enthousiasme
d'un peuple qui veut renfermer les os de son triumvir
dans un cercueil de plomb et les recouvrir d'un tombeau
de marbre. (Y, 7.)

Avant que l'empire ait passé des mains de Napoléon III en celles de Napoléon IV, il arrivera un cas
bien merveilleux. Le champ où aura reposé Napoléon
Ier, sera donné en toute propriété par la reine
d'Angleterre à Napoléon III qui fera transporter un
tombeau de marbre sur le rocher, occasion de noise
entre les Français sujets de l'empereur et les Anglais
ses meurtriers. (I, 43.)

Assassinat du prince de Bourbon-Condé.
De nuit dans son lit, le dernier des Bourbon-Condé sera étranglé pour être demeuré trop longtemps fidèle
au jeune roi à la blonde chevelure, élu par l'abdication
de ses parents. Le pouvoir enlevé par le tuteur
sera réclamé par trois partis : les légitimistes, les bonapartistes

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et les républicains. Un testament qu'on
ne produira pas, fait en faveur du duc de Bordeaux,
aura causé la mort du prince de Condé. (I, 39.)

Paris, mis en état de siège durant cette révolution de 1830, élèvera des barricades, se portera la nuit
sur les postes occupés par les Suisses, qui périront
pour la plupart. Charles X et sa famille gagneront à
petites journées et sans être inquiétés, la terre d'exil ;
mais tout à coup, en vue de la mer, ils courront les
plus grands dangers. Six jours après, le prince de
Bourbon-Condé mourra assassiné. La Feuchère,
femme de joie, qu'on accusera de ce meurtre, aura
caché dans le foyer des lettres où le prince serait
censé avoir fait l'aveu déshonorant d'un suicide causé
par des retours pénibles sur le sort de son fils infortuné.
(I, 41.)

Il annonce l'exposition universelle de 1867.
Le palais se déroulera, pour ainsi dire, comme une nappe d'eau à ondulations concentriques en sept anneaux
formant autant de galeries tournantes. Les
voies rayonnantes par lesquelles on traversera les galeries
circulaires seront au nombre de douze et l'intervalle
de l'une à l'autre formera un secteur. La
classification par galeries concentriques correspondant
à la similitude des produits et par coupes transversales
correspondant à l' exposition des divers pays,
déterminera la forme du monument.

Ces premières difficultés vaincues, il faudra surmonter pour établir ce palais au Champ-de-Mars la
difficulté des accès et l'éloignement du centre de la

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ville ; pour y obvier, on sollicitera tous les moyens
de transports et on embellira le parc.

Batty, le célèbre dompteur, paraîtra à la porte Saint- Martin, dans une scène de la Biche aux bois, au milieu
de sept lions.

Des brevets, des médailles seront distribués aux premiers inventeurs.

L'univers entier sera représenté à cette exposition (catholiques et schismatiques). (I, 45.)

Il prédit encore :
X, 79. Que le génie du commerce fera terminer le canal de l'isthme de Suez sous le grand monarque.

IX, 29. Que le grand monarque traversera la France en bateaux à vapeur et en chemins de fer.

I, 63. Que l'on ne guidera sûrement les ballons que dans le xxe siècle.

VI, 20. Que notre flotte transformée sera mue par la vapeur.

IV, 24. Que l'on sera éclairé au feu électrique et que l'on emploiera le pétrole dans les bombes.

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CHAPITRE VII.
Il est au ciel trois témoins. Il est en terre trois
témoins (S. Jean).
L'auteur avait préparé les six chapitres précédents, quand au mois d'avril dernier lui tomba sous les yeux
ce passage de saint Jean (Epît. Ire, ch. v) :

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Verset 5. Quel est celui qui est victorieux du monde, sinon celui qui croit que Jésus-Christ est le
fils de Dieu ?

Verset 6. C'est le même Jésus-Christ qui est venu avec l'eau et avec le sang ; non-seulement avec l'eau,
mais avec l'eau et avec le sang, et c'est l'esprit qui
rend témoignage que Jésus-Christ est la vérité.

Verset 7. Car il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, le Verbe et le Saint-Esprit,
et ces trois sont un.

Verset 8. Et il y en a trois qui rendent témoignage en la terre : l'esprit, l'eau et le sang, et ces trois sont
un.

Ce fut comme une révélation. Quelques heures après il avait construit les trois figures ci-contre,
points de départ de ses découvertes en saint Jean et
Michel de Nostredame.

1° La première est une exposition figurative du dogme de la Trinité où se trouve nettement reproduite
la distinction capitale entre l'essence et les personnes.
C'est un triangle équilatéral renversé; à chacun
de ses trois angles on voit un globe ; les deux
globes d'en haut portent écrit l'un Pater, l'autre Filius
et celui d'en bas Spiritus Sanctus, lequel se
trouve ainsi procéder des deux autres ; au centre du
même triangle est un autre globe sur lequel on lit :
Deus et qui correspond aux trois autres par trois
rayons ; ainsi, les personnes aux trois extrémités
dans une disposition qui indique leur procession relative
et l'essence divine au milieu du triangle. Maintenant
sur chaque côté du triangle on lit ces mots :

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Non est qui séparent les personnes entre elles, et sur
chaque rayon on lit celui-ci : est qui les réunit dans
l'essence divine. On a ainsi d'une part en suivant le
périmètre du triangle : Pater non est Filius non est
Spiritus Sanctus non est Pater ; et d'autre part, en
allant de ses extrémités au centre par les rayons :
Pater est Deus, Filius est Deus, Spiritus Sanctus est
Deus, c'est-à-dire tout à la fois, Trinité et unité.

Cette figure traduit bien les paroles du verset 7 de saint Jean. Il y a au ciel trois témoins : le Père, le
Verbe et le Saint-Esprit, et ces trois sont un.

Les trois personnes de la sainte Trinité dans le ciel, témoignent des hauteurs du ciel et surtout aux
hommes que le Christ est le vrai Messie et le Fils de
Dieu. 1° Le Père l'a proclamé dans le baptême et la
transfiguration du Christ : Celui-ci est mon Fils bien-
aimé, écoutez-le. Puis, lorsqu'il fut prié par le Christ
de le glorifier, il fit entendre ces paroles du haut du
ciel : Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore. 2° Le
Saint-Esprit l'a également proclamé, lorsqu'il descendit
sur le Christ sous forme de colombe et se répandit
lui-même sur les apôtres et les autres chrétiens.
Toutes les prophéties qu'il a inspirées n'avaient
pas d'autre but. 3° Le Fils a dit, enseigné et prouvé
par des miracles qu'il était le Messie, fils de Dieu, et
il s'est rendu à lui-même ce témoignage.

2° La seconde figure est aussi un triangle équilatéral, mais avec le sommet en haut.

Dans cette position, le globe d'en haut porte le mot spiritus, les deux globes d'en bas : aqua et sanguis.

« Saint Jean, dit saint Augustin, présente une
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« double Trinité de témoins pour attester que le
« Christ est Dieu et Fils de Dieu. Il oppose le témoignage
« terrestre et humain au témoignage céleste et
« divin. La première Trinité est incréée : Pater, Filius
« et Spiritus Sanctus. La deuxième Trinité est
« créée par la première : spiritus aqua et sanguis.
« L'eau correspondrait au Père, le sang au Fils et
« l'Esprit au Saint-Esprit. En effet, le Père est le
« principe de tout comme l'eau ; de l'eau ont été
« créés les deux et toutes les autres choses suivant la
« Genèse. »

L'exposé de Moïse sur la formation de l'univers a conduit l'auteur à traduire le mot Spiritus par Ether,
air, cieux ; le mot aqua par eau et le mot sanguis
par terre ou sang.

Ainsi qu'il sera plus amplement expliqué, Moïse donne le nom d'abîme et d'eau à la matière première
dont Dieu créa le ciel et la terre. Cette matière
comprend le globe, terra-aque-aërien ; l'air,
l'eau et la terre ne sont qu'une même matière plus
ou moins tenue ou subtilisée selon qu'elle est plus ou
moins raréfiée. L'air comme le plus proche du principe
de raréfaction est le plus subtil, l'eau vient ensuite,
puis la terre.

On peut diviser l'eau en trois parties : le pur, le plus pur et le très-pur. De celui-ci, les deux ont été
faits ; du plus pur, l'air ; le simplement pur est demeuré
dans sa sphère; c'est l'eau ordinaire qui ne
forme qu'un même globe avec la terre : ces deux éléments
réunis sont tout, parce qu'ils contiennent les
deux autres.

Après avoir créé le globe, Dieu voulant mettre le
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sceau à son ouvrage, forma l'homme à son image et,
en fit comme un microcosme, comme un abrégé de
ses oeuvres. Saint Augustin, commentant le texte de
saint Jean, déclare « qu'il personnifie le souffle, l'eau
« et le sang comme témoins par prosopopée ; il faut,
« dit-il, qu'un témoin existe sur la terre près des
« hommes ; que celui qui témoigne produise son témoignage
« par la parole, et il n'y a que l'homme
« pour remplir ce rôle; l'homme réunit ces divers
« éléments. Il a un corps composé de terre et d'eau
« ou d'os, de chair et de sang et une partie subtile,
« spirituelle ou esprit. » (Cornélius à Lapide.)

S'inspirant du sentiment des SS. Pères, Cornélius à Lapide s'exprime encore ainsi à cette occasion :
« L'esprit que le Christ mourant sur la croix rendit
« entre les mains de son Père de même que l'eau et
« le sang qui coulèrent de son côté, attestent que le
« Christ fut non-seulement homme mais Dieu, parce
« qu'à ce moyen il satisfit à l'offense faite à Dieu, ce
« qu'il ne pouvait faire s'il n'avait été Dieu. »

« Si l'on fait sortir l'esprit, l'eau et le sang de l'Eglise « qui est le corps du Christ, observe encore saint
« Augustin, pour prêcher l'essence une et semblable
« de la Trinité, il convient mieux de faire correspondre
« l'eau au Père, le sang au Fils, l'esprit au Saint-Esprit.
« En effet, comme au commencement du monde
« Dieu créa l'eau, l'esprit de Dieu était porté par les
« eaux, afin que de ces eaux tout fût formé ; ainsi, dans
« cette nouvelle création du monde, Dieu par l'eau du
« baptême donnant le Saint-Esprit, forma les chrétiens
« comme de nouveaux hommes spirituels et divins, et
« cela par le mérite du sang de Jésus-Christ. »

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3° L'union des deux triangles forme la troisième figure qui est l'étoile à six rayons et nous représente
l'union de la terre et du ciel.

Au sujet de la Trinité, le Sohar, livre hébreu qui contient la tradition déposée dans la synagogue, expliquant
et complétant les Ecritures et ne recevant
son développement que dans le catholicisme, fait l'exposé
suivant :

« Le ternaire est tracé dans l'espace par le point « culminant du ciel, l'infini en hauteur qui se rattache
« par deux lignes droites et divergentes à l'Orient
« et à l'Occident.

« Mais à ce triangle visible, la raison compare un « autre triangle invisible qu'elle affirme être égal au
« premier : c'est celui qui a pour sommet la profondeur
« et dont la base renversée est parallèle à la
« ligne horizontale qui va de l'Orient à l'Occident,

« Ces deux triangles réunis forment l'étoile à six « rayons, signe sacré du sceau de Salomon.

« L'idée de l'infini et de l'absolu est exprimée par « ce signe qui est le grand pentacle (παξτα xxxxx) abrégé
« de la science de toutes choses. »
Aidé par cette définition, il était facile de voir dans cette étoile l'étoile qui devait sortir de Jacob, le rejeton
qui devait s'élever d'Israël, annoncée par Balaam ;
(Nombres, XXIV, vers. 17.) C'est-à-dire le Christ appelé
étoile : 1° Parce qu'il est la lumière du monde ;
2° à cause de son éclat et de sa gloire tant au point
de vue de sa vie céleste qu'au point de vue de sa résurrection
et de sa béatitude ; 3° comme une étoile
divine sorti de la race de Jacob, le Christ émit et créa
cette étoile matérielle qui appela vers lui les mages à

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- 36 -
Bethléem ; cette étoile dont les six rayons sont l'humilité,
la douceur, l'obéissance, la patience, la miséricorde
et la charité, et qui éclaire tout homme en
ce monde. (Cornélius à Lapide.) Cette étoile guidant
l'humanité dans la voie qui conduit à Dieu. Le Christ
enfin venu du ciel en terre pour unir le fini à l'infini.

De là, il n'y avait qu'un pas à rechercher de quelle manière Dieu accomplit son oeuvre dans le monde.
Faisons cette étude avec M. Aug. Nicolas de Bordeaux,
pour arriver par une suite de chapitres à confectionner
notre clef.

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CHAPITRE VIII.
Plan divin.
En contemplant cette oeuvre, nous voyons Dieu comme sortant de lui-même et comme rentrant en
lui-même. Il sort de lui-même par son Verbe incréé
et il y rentre par le même Verbe incarné. Ce Verbe,
production éternelle du Père fait au dehors le monde
pour être glorifié dans son union personnelle avec
son ouvrage, pour y glorifier cet ouvrage par cette
union, pour le rendre digne de glorifier avec lui son
Père.

Toutes les différentes parties de ce monde, si infinies en nombre, en diversité et en étendue, sont
sorties de l'unité divine où elles étaient non en
essence, mais en puissance, puissance qui a son

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expression éternelle dans le Verbe, lequel d'un mot
les a fait sortir : Dixit et facta sunt.

Sorties ainsi de l'Unité, elles aspirent à l'Unité comme au principe de leur existence ; et comme c'est
pour y vivre, elles y aspirent, non par la confusion
qui les y anéantirait, mais par l'Union qui les y fait
participer. Tout est union dans les choses créées et
tout tend par l'union à l'unité, à la plénitude de
l'être qui est Dieu, seule Unité simple.

Cette tendance universelle des êtres est la loi de leur nature.

Mais comment l'accomplir?
On conçoit l'union des créatures entre elles et tout l'univers en offre un admirable spectacle, comme le
nom même d'Univers l'exprime. Cette multitude de
familles, de genres, d'espèces, de règnes, de sphères,
nous montre toutes choses en travail d'union universelle
et comme en marche vers l'Unité. Cette marche
se poursuit, se simplifie et va se rapprochant de l'unité
tant que dure la nature et la communauté des
êtres dont elle est l'essence. Mais elle ne peut aller
au delà. Et c'est au delà cependant que se trouve
l'unité parfaite, principe de l'existence créée et terme
unique de son repos. Il y a là un abîme à franchir
pour le retour, comme il y a eu un abîme à franchir
pour le départ de l'existence. Il y a là une création
surnaturelle comme il y a eu une création naturelle.
Par celle-ci, l'univers a été appelé du néant au fini ;
par celle-là il est appelé du fini à l'infini, et cette
création à opérer et cet abîme à franchir, réclame le
secours de la même puissance, du même Verbe qui
a opéré la première création et qui lui a fait franchir

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- 38 -
l'abîme du néant. Voici, dit-il lui-même, que je m'en
vais créer de nouveaux deux et une terre nouvelle.
(Isaïe, lxv, 17.)

Pour opérer ce prodige, le Verbe descend, il vient au-devant de toutes les aspirations de sa créature, il
la revêt, et par cette union personnelle il l'élève du
fini à l'infini, et il la rapporte divinisée au sein du
Père, pour l'y consommer avec lui dans une même
unité. Qu'ils soient Un comme nous sommes Un.
(S. Jean, XVII, 22.)

Il crée au sein du fini un principe surnaturel d'union avec l'infini : la Grâce, qui reproduit dans
chaque créature fidèle à ce principe le même phénomène
qui s'est opéré dans la personne du Christ et
qui fait de lui le chef d'un monde nouveau où toutes
choses, célestes et terrestres, se trouvent incorporées
en lui par la grâce et consommées avec lui dans la
gloire.

Et comme cette incarnation du Verbe, cette incorporation des créatures en lui, se fait au sein de la
nature humaine, dans l'homme, dernier des ouvrages
de Dieu en qui se termine la création, le Verbe,
principe, et l'homme terme de la création, se rejoignent
ainsi dans le Christ qui, de la hauteur des
cieux d'où il est descendu pour contracter cette
union, où il est remonté pour la couronner dans ses
membres, et d'où il viendra pour la consommer par
le jugement final de l'univers, la proclame par cette
sublime définition de sa personne adorable : Je suis
l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le commencement
et la fin, qui est, qui était et qui doit
venir, le Tout-Puissant.. (Apoc., I, 8 ; XXII, 13.)

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- 39 -
La vérité du rapport entre le fini et l'infini, c'est- à-dire de la religion, ne se trouve que dans le christianisme.
Lui seul pourvoit à leur union sans leur
confusion, à leur distinction sans leur séparation ; lui
seul répond aux deux tendances de l'âme humaine à
se porter vers Dieu et à s'y unir, et dans ce mouvement
d'union à respecter la personnalité divine et à
se réserver sa propre personnalité.

Toute existence vient de Dieu et tend à retourner à Dieu. L'univers est un flux et reflux des êtres de
Dieu vers Dieu. Dieu n'est pas seulement le principe
et le terme de cet éternel mouvement, mais il en est
le médiateur ; ainsi il s'y fait voir en tout, dans la vie
que nous recevons, dans le mouvement qui nous y
reporte et dans l'être qui nous y consomme : In ipso
vivimus, movemur et sumus.

En même temps que tout s'unit et tout se rejoint en Jésus-Christ, la personnalité de l'être souverain et
celle du plus petit des êtres de la création se distinguent
et se respectent. Au sein de Dieu où l'unité
simple et absolue d'essence semble ne permettre aucune
distinction, apparaissent d'abord trois personnalités
distinctes dont l'une, le Fils, se fait homme et
dans cet état se soumet au Père ; soumission qui est
le plus grand acte de personnalité qui pût être fait
par Dieu, offrant cette soumission en la personne du
Fils, la recevant dans la personne du Père et en opérant
le mystère par la personne du Saint-Esprit. La personnalité
de Dieu unique éclate ainsi triplement
dans ce grand acte de l'incarnation considéré du côte
de Dieu : Christus autem Dei.

Considérée du côté de l'homme, la personnalité du
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Christ et celle de chacun des hommes ne sont pas
moins sauvées dans leur union. Cette union nous est
présentée sous la figure d'un seul corps dont le Christ
est le chef et dont nous sommes les membres. Quoi
de plus intime ! mais dans cette union si intime,
c'est la grâce qui est l'agent, et le commerce de la
grâce entre Dieu et l'âme est ce qu'il y a de plus réciproquement
personnel. C'est un jeu continuel de
don et de fidélité dont les conséquences peuvent être
éternelles, puisqu'elles tendent toutes en définitive
au ciel ou à l'enfer librement choisi, librement
voulu, par l'amour ou par la haine.

Dieu n'a pas créé un monde parfait ; lui seul peut l'être ; mais il a créé un monde perfectible en le
donnant du grand ressort de la liberté morale qui,
appuyée de la grâce, le fera tendre et se développer
indéfiniment vers la divine perfection.

Ainsi, Dieu en permettant que le monde qu'il avait créé dans un état de perfection supérieure, mais
perfectible encore, déchût de cet état dans l'état
d'imperfection où nous sommes, mais pour, sortant
de ce dernier état, remonter et s'élever à un degré de
perfection supérieur au premier, a agi pour sa plus
grande gloire, pour la plus grande gloire de l'auteur
de notre perfectionnement, Jésus-Christ, pour notre
plus grande gloire.

Enfin, bien que nous appartenions au Christ à double titre et comme principe et comme fin médiatrice
de notre existence et de nos possessions, toutes
celles-ci nous sont laissées, nous sont dévolues à titre
naturel. Nous nous possédons et nous possédons
toute la nature à titre humain. Le monde est livré à

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nos investigations et à nos industries ; il est notre
apanage, Dieu respecte le don qu'il nous en a fait et
la charte (si l'on peut s'exprimer ainsi) de cette naturelle
fondation, jusqu'à ne pas nous y troubler dans
l'oubli, dans l'infidélité môme dont nous nous y rendons
coupables à son égard.

La doctrine catholique, qui a pour but d'arracher les âmes aux biens de ce monde et de procurer ceux
de l'autre, a maintenu la distinction des deux
mondes temporel et spirituel autant que leur union.
Elle sauvegarde les droits de la nature et de la raison
aussi bien que ceux de la grâce et de la foi. Jusqu'au
XVIIIe siècle, l'Eglise a combattu beaucoup plus
pour la raison et la nature que pour la foi et la grâce.
Ce n'est qu'à partir de cette époque qu'elle a combattu
pour la foi et l'ordre spirituel, contre le philosophisme
et le naturalisme qui voulaient les faire
disparaître par une extension exclusive de la nature,
par une divinisation de la raison.

C'est ainsi que les personnalités de Dieu, du Christ et de l'homme se trouvent admirablement dégagées
et distinguées dans le plan chrétien en même temps
qu'elles y sont unies, et que par un art tout divin
c'est dans leur union même que s'exerce leur distinction
et par leur distinction que s'opère leur union.

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CHAPITRE IX. De la grâce
I. La plus simple et la plus juste définition de la grâce paraît celle que Pascal donne de la foi : C'est
Dieu sensible au coeur.

« La grâce, dit encore saint Augustin, qui l'avait « tant éprouvée, est une inspiration de l'amour divin
« pour nous faire pratiquer par ce saint amour le
« bien que nous connaissons. » « Ne vous figurez
« rien de dur ni de fâcheux dans la sainte violence
« par laquelle Dieu nous attire à lui ; elle n'a rien
« que de doux, rien qui ne fasse plaisir ; et c'est le
« plaisir môme qui nous attire. »

Ce dernier mot est celui qui rend le plus heureusement l'effet de la grâce : c'est une puissance attractive
qui prévient la volonté, la remue, la tourne à
Dieu, l'attire par une délectation intérieure et lui fait
aimer comme par instinct une beauté qu'elle ne
devrait aimer que par raison. C'est ce dont nous
avait avertis son auteur Jésus-Christ, lorsqu'il disait :
« Sans moi vous ne pouvez rien faire. - Personne
« ne peut venir à moi si celui qui m'a envoyé ne
« l'attire. » C'est par sa mort expiatoire sur la croix
qu'il nous a ouvert le trésor des grâces ; et c'est aussi
lorsqu'il aurait été élevé sur cette croix, comme il l'a
dit et de là haut, qu'il devait tirer tout à lui. (Joan.,
xii, 32.)

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La grâce de Jésus-Christ est ainsi, dans l'ordre moral, ce que l'attraction est dans l'ordre physique.
Comme l'astre des nuits soulève les vastes mers,
ainsi elle a agi sur l'humanité ; elle s'est emparée des
volontés et des coeurs des hommes et les a fait courir
aux saintes rigueurs de ses vertus comme ils couraient
aux coupables plaisirs de la licence ; et cela par
une force séduisante qui ne commande que par la
douceur et qui fait que quoiqu'on puisse y résister
en principe, on n'y résiste pas en effet. Voilà le quid
divinum de la conversion de tout l'univers païen à la
croix de Jésus-Christ, et qui est le même agent de
la conversion, de la persévérance et de l'avancement
de chaque chrétien dans le chemin de cette croix qui
est celui de la vertu.

II. Essayons de donner une idée plus sensible de la grâce en empruntant cette idée à un phénomène
moral qui nous est commun à tous, et dont elle est le
remède et l'antidote.

Si tous ne connaissent pas la grâce, tous connaissent la concupiscence, je veux dire ce penchant au
mal que nous apportons en naissant, ce poison héréditaire
que nous prenons avec le sang dans le sein
maternel, et qui faisait dire à un grand roi : « Voici
que j'ai été engendré dans l'iniquité et que ma mère
m'a conçu dans le péché ; » et à Ovide après Euripide
et avant saint Paul : Video meliora proboque,
deteriora sequor.

Quel étrange phénomène ! Si nous ne l'éprouvions pas à chaque instant, pourrions-nous y croire ? et
n'est-il pas plus mystérieux que la grâce ? Naturellement
le bien vaut mieux que le mal, l'ordre que le

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désordre ; nous le voyons, nous le décidons, et voici
qu'en le voyant et en le décidant, nous faisons l'inverse,
nous inclinons, nous gauchissons au mal. Je
sens en moi-même, dit saint Paul, une loi qui répugne
à la loi de l'esprit et me captive sous la loi du péché,
car je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal
que je ne veux pas. Il y a ainsi comme un aimant
secret, un charme fatal, embusqué dans tout ce qui
est défendu, qui l'emporte en nous sur toutes les raisons,
sur toutes les résolutions, et nous fait dévier au
désordre comme malgré nous, sans que nous puissions
faire autre chose que donner de stériles regrets
à la vertu en nous éloignant d'elle, et que cacher la
honte de notre visage dans nos mains. (Fable des
Sirènes dans Homère.) Tous ne cèdent pas à un égal
degré à cet attrait, mais tous le ressentent ; la raison
toute seule y est impuissante et les plus vertueux ne
font que lui opposer des considérations d'intérêt,
d'orgueil, d'égoïsme, puisées à la même source, et
qui sont une autre manière de lui obéir en paraissant
lui résister.

Eh bien ! si l'on veut avoir une juste idée de la grâce, qu'on se figure que c'est la contre-partie de ce
penchant mauvais et comme un contre-poids apporté
dans la balance de notre libre arbitre pour rompre
l'inclination que nous avons au mal, nous remettre
d'aplomb et rétablir en nous la rectitude et la liberté
du bien. Naturellement la passion est d'un côté et la
raison de l'autre ; par la raison nous voyons le bien,
par la passion nous goûtons le mal. La grâce vient
joindre à la raison l'attrait, à la vue du bien le goût
du bien. Elle combat la concupiscence sur son propre

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terrain, le coeur ; elle est elle-même comme la concupiscence
du bien.

Ces deux états de concupiscence et de grâce ne sont pas naturels, mais c'est d'une façon différente.

L'état de concupiscence est un état vicié par rapport à notre nature primitive. Il est inconcevable que
nous soyons ainsi sortis des mains de Dieu ; les
païens eux-mêmes l'ont dit sans connaître cependant
le fait du péché originel. Ils ont entrevu que l'humanité
n'était plus qu'un débris d'elle-même. De là
une seconde nature en nous, nature déviée dans
laquelle nous naissons tous, qui n'est pas la vraie
nature. Celle-ci a survécu en partie, mais faiblement,
assez cependant pour protester contre les mauvais
instincts de la nature corrompue et pour lui faire
payer nos vices par nos remords. Esclaves par ceuxlà,
nous sommes libres par ceux-ci, dit Rousseau.
Triste liberté ! qui ressemble à celle de ces peuples
conquis qui insultent leurs tyrans par derrière et leur
obéissent en face.

La grâce de Dieu par Jésus-Christ est le renversement de cet état et le retour de la vie primitive.
Aussi paraît-elle surnaturelle et elle l'est en effet,
mais par rapport à la nature corrompue seulement.
Car, par rapport à la nature primitive, elle est naturelle,
puisqu'elle est cette nature même réintégrée en
nous.

De l'état de concupiscence et de l'état de grâce le plus anormal, le plus surnaturel, le plus incompréhensible
à la raison, c'est donc l'état de concupiscence,
parce qu'il met notre volonté en désaccord
avec nos penchants, qu'il soulève la chair contre l'esprit,

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le sentiment contre la raison, et qu'il nous partage
comme en deux hommes, en deux natures irréconciliables,
quoique indissolubles ; tandis que l'état
de grâce nous faisant aimer ce que nous devons vouloir,
pacifiant la chair, affranchissant l'esprit, nous
portant au bien autant par instinct que par raison,
autant par douceur que par nécessité, et nous faisant
trouver notre goût et notre félicité dans nos devoirs
et dans nos destinées, est le vrai état de nature,
puisque c'est un état d'ordre, de droiture, d'harmonie
et d'unité.

III. Il n'y a que l'auteur môme de notre nature qui peut la redresser et exaucer ce voeu du Prophète-
Roi : « Créez en moi un coeur pur, mon Dieu, et
remettez un esprit droit dans le fond de mes entrailles.
» La même main qui a créé peut seule
recréer ; et à ce cri de saint Paul, qui est celui de la
nature humaine : « Malheureux homme que je suis !
qui me délivrera ? » il n'y a pas d'autre réponse que
celle qu'il fait lui-même : « La grâce de Dieu par
Notre-Seigneur Jésus-Christ. » (Rom., vii.)

Cette grâce restauratrice n'a manqué à personne, mais elle a été dispensée aux enfants d'Adam à divers
degrés. Elle a été octroyée à l'humanité dès sa chute,
par anticipation de l'unique source de grâces que
devait ouvrir la grande expiation du Médiateur dans
la plénitude des temps. Sans elle, l'humanité déchue
n'aurait pu produire aucune bonne action. Toutes les
bonnes actions, toutes les vertus qui ont fleuri dans
l'humanité avant même la venue de Jésus-Christ,
sont donc imputables à ce divin secours que les théologiens
appellent grâce suffisante, en tant qu'elle est

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répartie sur tous les hommes à un degré suffisant
pour leur salut; et grâce efficace, en tant qu'elle opère
le salut même chez quelques-uns. Les impulsions de
la conscience et ses remords ne sont pas autre chose.
Cette voix intérieure qui nous avertit, nous console
ou nous accuse, d'autant plus forte que nous voulons
la contrarier, témoigne bien, par cela même qu'elle
ne dépend pas de nous, qu'elle est autre chose que
nous..., qu'elle est Dieu. Les anciens, plus naturellement
pieux, ne s'y trompaient pas. Aussi voyons-
nous leurs poètes, Homère surtout, déterminer toujours
leurs héros par l'impulsion divine, et Platon en
appeler sans cesse à cet homme intérieur, à cette
étincelle divine, à cette voix de Dieu qui parle en
nous. (Plat., Rép., 1. X.)

Depuis la venue de Jésus-Christ et par l'effet immédiat du christianisme, cette grâce a été versée avec
plus d'abondance et elle agit plus visiblement sur le
monde. Elle crée en ceux qui la reçoivent une nouvelle
nature qui ne résiste pas seulement au mal,
mais qui porte au bien ; dont l'attrait ne suit pas
seulement la vertu, mais la prévient et la détermine ;
et qui répand sur les devoirs les plus pénibles et les
sacrifices les plus rudes, une paix si douce qu'elle fait
prendre en pitié le bonheur des rois. C'est elle qui
semble s'être dépeinte ainsi par la plume de l'auteur
sacré : « J'ai poussé des fleurs d'une agréable odeur
« comme la vigne, et mes fleurs sont des fruits de
« gloire et d'abondance. Je suis la mère du pur
« amour, de la crainte, de la science et de l'espérance
« sainte. En moi est toute la grâce de la voie et de la
« vérité ; en moi est toute l'espérance de la vie et de

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« la vertu. Venez à moi, vous tous qui me désirez
« avec ardeur, et remplissez-vous des fruits que je
« porte, car mon esprit est plus doux que le miel.
« Ceux qui me mangent auront encore faim et ceux
« qui me boivent auront encore soif. Celui qui m'écoute
« ne sera point confondu et ceux qui agissent
« par moi ne pécheront point ; ceux qui m'éclaircissent
« auront la vie éternelle. » (Eccl., xxiv.)

L'accroissement qu'elle a reçu par l'avènement du christianisme a été prophétisé par le même auteur en
ces mots : « Je suis sortie du Paradis comme un
« faible ruisseau de l'eau immense d'un fleuve, et
« j'ai dit : J'arroserai les plants de mon jardin et je
« rassasierai d'eau le fruit de mon pré ; et voici que
« mon filet d'eau est devenu comme un grand fleuve
« et d'un fleuve une mer. » Prophétie qui répond à
l'attente universelle où était le genre humain, du
saint par excellence, comme dit Confucius, qui devait
être envoyé du ciel et qui produirait naturellement
un océan d'actions méritoires.

IV. Le phénomène de la grâce pour tous ceux qui le ressentent est trop positif, trop répété, trop intime
et trop sensible pour qu'ils puissent se croire un seul
instant dupes d'une illusion. Il emporte avec lui sa
pleine évidence- Que ceux qui ne l'ont pas expérimentée
l'ignorent, cela doit être, et ne saurait étonner ;
mais qu'ils la nient, qu'ils s'en moquent, c'est
une témérité impardonnable et qui ne saurait inspirer
d'autre sentiment que la pitié. Qu'ils ne se rassurent
pas à cet égard sur la force de leur raison, sur la sagacité
de leur esprit, sur leur expérience même des
mystères de notre coeur. La grâce est d'un tout autre

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ordre. Elle ne hante pas les spéculations, elle ne
dérive d'aucune des sources de nos connaissances
naturelles. Surnaturelle et agissante, elle marche
avec les simples de coeur et se donne aux hommes de
bonne volonté quels qu'ils soient. Tout le génie humain
ne peut en approcher et elle s'approche des plus
faibles esprits et devient en eux comme un génie.
Elle achève la raison et la vertu chez ceux qui en
sont le plus heureusement doués, et leur donne
quelque chose d'arrêté et de ferme que la nature ne
comporte pas ; et pour ceux qui en seraient dépourvus,
elle crée un instinct qui vaut mieux que la raison,
une sagesse qui est plus sûre que la vertu ; on
n'aura jamais la vraie foi tant qu'on n'aura pas la
grâce, et dès qu'on a la grâce on a la foi, on a l'intuition
de la vérité divine. Ceux qui croient le plus
comprendre le christianisme, qui ont la foi de l'esprit,
ne se doutent pas de ce qu'il est, tant qu'ils n'ont pas
reçu la grâce et qu'ils n'ont pas obtenu la foi du
coeur ; comme aussi ceux dont l'incrédulité est le plus
sûre d'elle-même, ne soupçonnent pas cette puissance
qui, dans un rien de temps, peut les abattre à
ses pieds comme des enfants.

§ II.
La grâce considérée dans son principe (car jusqu'ici nous ne l'avons définie que dans ses effets) est
la vie divine en nous.

Pour nous la communiquer, Dieu pouvait agir immédiatement sur notre âme, et ce mode d'opération
a lieu quelquefois. La simple élévation de nos

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coeurs vers lui par la prière pouvait encore en attirer
sur nous les fruits, et tous les jours la prière produit
cet effet qui lui a valu le nom de Canal général des
grâces. La prière, d'ailleurs, est indispensable pour
le succès des autres moyens particuliers dont nous
allons parler et dont elle est comme la culture.

Outre cette action immédiate de Dieu sur l'âme, outre le moyen de la prière, Dieu a institué, en effet,
des moyens particuliers de nous communiquer ses
grâces, moyens obligés dès qu'ils sont à notre portée,
auxquels la prière peut nous disposer, mais sans lesquels
elle-même tarit bientôt.

Ces moyens sont les sacrements.
I. Qu'est-ce que le sacrement ?
Le sacrement est un signe visible de la grâce invisible institué pour notre sanctification (Saint Augustin).

Deux caractères dominent dans cette définition ; il faut bien le remarquer. Les sacrements sont des
signes, c'est-à-dire des images sensibles, de ce que la
grâce de Dieu opère visiblement dans nos âmes et
qui ont pour objet de nous le rappeler.

Est-ce là tout, et les sacrements ne sont-ils autre chose que des signes, que des symboles ?

Non : ils ont de plus la vertu d'opérer ce qu'ils signifient.

Dieu qui pouvait généraliser ses grâces, les a resserrées, en ce qu'elles ont de plus efficace, dans les
sacrements qui en sont comme les canaux. Sans
doute ces moyens ne sont pas exclusifs pour lui ; et
en dehors des sacrements, il a mille voies pour arriver
immédiatement ou médiatement à nos âmes et

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leur faire sentir les touches de sa grâce ; mais il lui a
plu de choisir la voie des sacrements et de nous y
assujettir d'une façon toute particulière, de manière à rendre cette voie exclusive pour nous, lorsqu'il ne
dépend que de nous d'y avoir recours.

Nous rechercherons dans un instant la sagesse de cette divine institution des sacrements. Remarquons
bien, quant à présent, les deux caractères qui les distinguent :
ils sont à la fois signes et agents de la
grâce, ils ont la double vertu de représenter et de produire
la justice et la sainteté.

Il faut donc soigneusement distinguer les autres signes usités dans la religion, comme les images, les
cérémonies, même celles qui accompagnent ordinairement
l'administration des sacrements du corps des
sacrements eux-mêmes ; ici, avec le signe, concourt
l'effet ; avec l'image, la réalité.

Saint Paul, dans son Epître aux Romains dit, en parlant de l'univers, que les invisibles perfections de
Dieu y sont rendues visibles par la connaissance que
les créatures nous en donnent. Si les créatures, outre
cette propriété de nous signifier les perfections divines,
avaient de plus la vertu de nous communiquer
ces perfections, on pourrait dire qu'elles sont autant
de sacrements.

Au rapport de la Genèse, Dieu, avant la chute de l'homme avait attaché cette vertu à une de ses créatures.
Au milieu du paradis terrestre, il avait placé
un arbre mystérieux appelé l'arbre de vie, dont le
fruit devait être pour l'homme un aliment d'immortalité ;
et, à juger de ses effets d'après ceux de l'arbre
du bien et du mal, il est permis de croire qu'ils étaient

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aussi bien moraux que physiques et qu'ils engendraient
la sainteté pour l'âme aussi bien que la santé
pour le corps.

Cela étant, on peut dire que le sacrement est d'institution naturelle.

Par suite de son infidélité, l'homme encourut la perte du bénéfice de cette institution : « Empêchons,
« dit Dieu dans la Genèse, qu'Adam ne porte sa main
« à l'arbre de vie, qu'il ne prenne aussi de son fruit,
« et que, mangeant de ce fruit, il ne vive éternellement.
« Et le Seigneur Dieu, ayant chassé Adam du
« jardin des délices, mit des chérubins devant l'entrée
« pour garder le chemin qui conduisait à l'arbre de
« vie. »

L'homme, ainsi exclu de la participation du sacrement de l'arbre de vie, devait mourir éternellement ;
mais Dieu qui avait résolu de le sauver, lui promit
dès lors de lui redonner ce sacrement sous une autre
forme plus noble, plus immédiate, plus glorieuse
pour lui, c'est-à-dire, comme le dit saint Jean : Que
la vie même, qui était au commencement, devait venir
revêtir notre nature humaine, se montrer à nous
de nouveau, mais sous la forme qui convenait à
l'homme pécheur, sous la forme d'esclave et de victime ;
et devenir par son expiation, le principe, l'aliment
et la source de notre nouvelle justification.

Tel est Jésus-Christ. Il est comme un nouvel arbre de vie planté au sein de l'humanité, pour purger en
elle les effets de l'arbre du bien et du mal.

Devenus, par notre participation originelle à celui- ci, comme des rameaux sauvages qui ne portent que
des fruits empoisonnés, nous ne pouvons redevenir

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des rameaux francs qu'autant que nous aurons été
entés sur Jésus-Christ, et que participants de sa mort
expiatoire, nous soyons devenus aussi participants de
sa résurrection. (Saint Paul aux Romains, VI, 5.)

Aussi, Jésus-Christ disait-il lui-même : « Je suis « le véritable cep qui donne à ses branches la nourriture
« et la vie ; la branche ne peut d'elle-même porter
« du fruit, si elle n'est incorporée au tronc. Ainsi,
« vous ne pouvez faire aucune oeuvre salutaire si vous
« n'êtes incorporés à moi. » (Joan, xv, 4, 5.)

La mort de Jésus-Christ est le principe et la source de cette sanctification. C'est comme l'incision par laquelle
la sève de la grâce divine nous est offerte ; et
c'est en nous mettant dans un état semblable et correspondant
de mortification que nous sommes insérés
en lui, que nous y adhérons et que nous recevons
cette grâce précieuse qui nous rend participants de
la vertu même de Dieu et nous met en voie de retour
à cette immortalité d'où nous fûmes exclus.

Jésus-Christ dans sa passion et dans sa mort, est donc aussi la source des sacrements ; il est lui-même
le sacrement des sacrements ; ceux-ci n'en sont que
les rameaux, par lesquels il s'étend et se communique
au sein de l'humanité.

Il faut bien saisir l'ensemble de ce plan divin :
D'Adam pécheur, la concupiscence a coulé dans l'humanité ; de Jésus-Christ médiateur, la grâce a fait
retour dans cette même humanité.

La concupiscence a été transmise d'Adam à nous par le canal de la génération ; la grâce est transmise
de Jésus-Christ à nous par le canal des sacrements.

Par la génération charnelle d'Adam, nous naissons
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corrompus, esclaves du mal, enfants de malice et de
perdition ; par la régénération sacramentelle de Jésus-
Christ, nous renaissons purifiés, nous redevenons
libres, enfants de justice et d'immortalité.

Jésus-Christ, par la voie des sacrements est ainsi pour le bien, ce qu'Adam par la voie de la génération,
a été pour le mal. Il est un nouvel Adam en qui
nous pouvons renaître de nouveau. Le péché originel
qui a inondé de ses suites tout le genre humain, en
lui seul a trouvé une solution de continuité, une digue,
et non-seulement une digue, mais un réacteur puissant
dans la grâce originelle dont il est la source et
par laquelle tous les hommes jusqu'à Adam lui-même
auront pu être justifiés.

Ce qu'il y a d'étonnant, de mystérieux, c'est que la dépravation de la volonté dans la race humaine se
transmette sans le concours de la volonté ; ce qui n'a
pas lieu dans le mystère de la grâce, où la transmission
du bien ne s'opère que par l'adhésion sacramentelle
de la volonté humaine à la divinité de Jésus-
Christ.

III. Une étude consciencieuse perce bien des voiles, aussi, nous fait-elle découvrir dans l'institution
des sacrements des raisons aussi solides que nombreuses.

La première et la plus frappante est celle-ci : si l'homme n'avait point eu de corps, les vrais biens
lui eussent été donnés dépouillés de toute enveloppe
étrangère; mais puisque l'âme est unie à un corps,
il fallait que les choses sensibles fussent pour elle un
moyen de connaître les choses invisibles. C'est l'ordre
de la nature elle-même. Rien ne nous arrive à l'âme

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que par l'entremise des sens, d'où cet adage de l'école :
Nihil est in intellectu quod non fuerit prius in
sensu.

Il fallait encore que Jésus-Christ, en nous promettant le pardon de nos fautes, la grâce céleste et la
communication du Saint-Esprit, établît des signes
sensibles qui fussent comme des gages par lesquels il
se liait envers nous et des garants infaillibles de sa
fidélité à exécuter ses promesses.

Il fallait entre les chrétiens des liens sacrés pour les relier entre eux.

Une autre raison, c'est que les sacrements domptent et répriment l'orgueil de l'esprit humain et nous
forcent à la pratique de l'humilité. Nous avions abandonné
Dieu d'une manière outrageante pour nous
livrer aux créatures et par les sacrements nous sommes
forcés de dépendre des choses sensibles pour obéir
aux volontés de Dieu.

Enfin il est une raison plus profonde et plus immédiate.
« Parle fait (et les traditions universelles, d'accord
« avec la haute philosophie, nous en ont assez dit la
« cause), l'homme, intelligence servie par les organes
« était devenu charnel et grossier ; son âme s'était
« épaissie jusqu'à s'identifier avec la chair, où, selon
« l'expression d'un ancien, citée par Cicéron, elle est
« ensevelie comme dans un tombeau ; de plus en plus
« passée dans les sens et tout au dehors, elle ne voyait
« plus rien, elle n'entendait plus rien des choses de
« l'esprit et les portes du monde invisible s'étaient
« pour ainsi dire refermées sur elle. Pour se redonner
« à l'homme, il fallait que la raison divine adaptât

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« ses communications à notre infirmité. Il fallait
« qu'elle sortît elle-même des profondeurs de l'invisible
« et de l'absolu et qu'elle se signalât à nos yeux
« sous une forme et par des attributs extérieurs et
« sensibles, afin de rentrer ensuite par les portes des
« sens au dedans de nous et d'y rééditer l'homme
« spirituel. Il fallait qu'elle suivît l'homme dans la
« voie où il s'était égaré, et que, le prenant à cette
« extrémité, elle le fît remonter par le même chemin
« de la chair à l'esprit, du visible à l'invisible, de la
« foi à l'intelligence, des ténèbres à la lumière. A cet
« effet, il fallait qu'elle-même se proportionnât à la
« faiblesse de notre vue en se voilant, se fît visible et
c( charnelle et que toutes les vertus qu'elle voulait
w nous faire pratiquer, elle les fît entendre aux
« oreilles, elle les représentât aux yeux, elle les fît
« toucher aux mains, elle les inoculât enfin à travers
« cette même chair spiritualisée par la grâce,
« comme dans l'état de nature l'esprit avait été charnalisé
« par le péché ; notre état de maladie exigeait
« qu'elle s'infusât ainsi à l'état d'incarnation et de
« foi, pour éclater ensuite intérieurement à l'état de
« raison pure et d'intelligence. »

Les sacrements sont comme des organes divins de l'incarnation ; c'est par eux que l'incarnation divine
en Jésus-Christ se particularise en chacun de
nous et que tous les fidèles deviennent avec leur divin
médiateur comme un seul corps mystique où il
vit en eux et eux en Lui.

Les sacrements sont au nombre de sept; ils ont été disposés le long de la route de la vie, de manière

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à s'emparer de toutes ses périodes, à présider
à toutes ses évolutions.

L'homme naît à la vie de la chair en entrant clans le monde, à la vie de l'intelligence et de la volonté
en entrant dans l'adolescence, à la vie sociale en entrant
dans l'âge mûr, et enfin à la vie éternelle en
mourant.

Indépendamment de ces quatre périodes de la vie, on peut dire qu'à partir de la seconde il renaît ou
peut renaître chaque jour par l'action répétée de sa
liberté sur son perfectionnement moral.

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CHAPITRE X.
Accord entre Saint Jean et Michel de Nostredame.

I. Saint Jean et Michel de Nostredame célèbrent à l'unisson la gloire de Dieu dans ses oeuvres, ainsi
qu'il va être démontré.

Au chapitre XIV, verset 14 de l'Apocalypse, saint Jean voit une nuée blanche, et sur cette nuée quelqu'un
assis qui ressemblait au Fils de l'homme et qui
avait sur la tête une couronne d'or, et à la main une
faulx tranchante. L'apôtre bien-aimé du premier
Messie choisi pour définir la Trinité et pour parler
des choses célestes avec tant de sublimité, voit dans
l'avenir un Messie nouveau ressemblant au Fils de
l'homme ; roi, il a une couronne d'or sur la tête;
justicier, il a en main une faulx tranchante.

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- 58 -
Mais s'il doit avoir des points de ressemblance avec le premier Messie, c'est surtout comme médiateur
entre le ciel et la terre, ce doit être un envoyé
du ciel pour réconcilier Dieu avec les hommes dans
des circonstances presque identiques.

Saint Augustin, en traçant le caractère du premier médiateur, dans ses commentaires sur saint
Jean, nous fait deviner le rôle du second.

« De ces paroles : Deviens semblable à Dieu, ou : « Soyez parfaits comme le Père céleste est parfait, on
« peut tirer cette conclusion : Si plus on ressemble à
« Dieu, plus on s'approche de Dieu, il n'est entre
« nous et lui qu'une distance morale. Et l'âme de
« l'homme s'éloigne d'autant plus de l'être incorporel,
« éternel, immuable, qu'elle est plus passionnée pour
« les objets soumis au temps et au changement. Cette
« âme, il faut la guérir, et comme il n'est aucun rapport
« entre l'immortelle pureté qui règne au ciel et
« la bassesse qui rampe un jour sur la terre, il faut
« un médiateur ; mais un médiateur qui ne tienne pas
« à l'ordre supérieur par l'immortalité corporelle, et
« à l'ordre inférieur par l'infirmité maladive d'une
« âme semblable à la nôtre, infirmité qui le porterait
« plutôt à envier notre guérison qu'à y concourir ; il
« faut un médiateur qui, s'unissant à notre bassesse
« par la mortalité du corps, demeure par l'immortelle
« justice de l'esprit dans la gloire de la divinité, à
« cette hauteur infinie qui n'est pas une distance, mais
« une inaltérable conformité avec le Père ; un médiateur
« enfin qui puisse prêter à l'oeuvre de notre purification
« et de notre délivrance un secours vraiment
« divin. » (Cité de Dieu, liv. IX, ch. XVII.)

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Nous avons vu saint Jean opposer le témoignage terrestre et humain au témoignage céleste et divin
pour attester que le Christ était Dieu et Fils de Dieu ;
montrant ainsi qu'il n'y a que deux choses au monde :
l'élément divin et l'élément humain, Dieu et l'homme,
qu'il y a en l'homme, abrégé de la création, la chair
et l'esprit, l'homme animal et l'homme spirituel, la
concupiscence et la grâce.

« Chaque homme, dit saint Augustin, est la preuve « vivante de cette parole de l'Apôtre : Que ce n'est
« pas l'élément spirituel qui précède, mais l'élément
« animal, puis le spirituel ; d'où il suit que chacun de
« nous, en tant qu'issu d'une race maudite, naît d'Adam,
« méchant et charnel et ne devient bon et spirituel
« qu'à la condition de renaître et de croître en
« Jésus-Christ ; ainsi, lorsque les deux cités commencèrent
« à naître et à mourir, la première naissance
« que nous présente le genre humain est celle du citoyen
« de ce monde ; la seconde, celle du citoyen
« de la cité de Dieu, étranger en ce monde ; prédestiné
« par la grâce, élu par la grâce ; par la grâce,
« étranger ici-bas ; par la grâce, citoyen d'en-haut.
« Car pour lui-même il sort de ce fonds maudit dès
« l'origine ; mais Dieu, semblable à un potier (c'est
« la comparaison dont se sert l'Apôtre, à dessein et
« non pas au hasard), Dieu tire de la même matière
« un vase d'honneur et un vase d'ignominie. Or, le
« vase d'ignominie est formé le premier, et puis le
« vase d'honneur. Car en chaque homme, je le répète,
« l'élément mauvais précède, par où il faut nécessairement
« commencer, mais où la nécessité ne nous
« condamne pas à demeurer ; vient ensuite l'élément

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« spirituel où le perfectionnement intérieur nous
« amène et doit nous fixer. D'où il s'ensuit, non que tout
« méchant devienne bon, mais que nul ne soit bon
« qui d'abord n'ait été méchant. Et plus un homme
« est prompt à s'améliorer, plus tôt il obtient d'être
« nommé ce qu'il devient; et ce nom nouveau est
« comme un voile dont il couvre son ancien nom. »
(Cité de Dieu, liv. XV, ch. I.)

Au chapitre III, versets 5 et 6 de son Evangile, saint Jean reproduit les paroles suivantes du Sauveur : Si
un homme ne renaît de l'eau et de l'esprit, il ne peut
entrer dans le royaume de Dieu, et les saints pères
commentent ainsi ce passage : « Le Christ nous présente
« par là la nécessité de la régénération par l'eau
« et l'esprit, en même temps que sa raison, son excellence
« et son fruit, et tel est le raisonnement du
« Christ. La chair et le sang ne peuvent posséder le
« royaume de Dieu ; ce sont en effet des choses charnelles
« et le royaume de Dieu est spirituel. Or,
« comme d'une génération charnelle il ne peut naître
« que de la chair, c'est-à-dire un homme animal et
« charnel, sujet au péché, enclin au mal, et qui par
« conséquent n'est pas digne du royaume de Dieu et
« n'y est pas apte ; il sensuit que pour pouvoir entrer
« dans le royaume spirituel de Dieu, l'homme doit
« renaître spirituellement par l'eau et l'esprit, afin
« que devenu esprit ou spirituel, il soit apte et digne.
« Il n'y a pas lieu de s'étonner, dit le Sauveur à son
« disciple Nicodème, de ce langage : il faut renaître
« par l'eau et l'Esprit-Saint ; car de même que la
« chair engendre la chair, c'est-à-dire une chose corporelle
« et charnelle, ainsi l'esprit engendre l'esprit,

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« c'est-à-dire une chose spirituelle ; en effet : le Fils
« tient de la nature de son Père ; celui-ci fait passer
« sa substance dans ce qu'il engendre, autant que
« cette substance peut être transfusée ; le Saint-
« Esprit ne peut transfuser sa substance, c'est-à-dire
« sa divinité dans les sujets baptisés, il les ferait
« ainsi vraiment et proprement Dieux, comme il est
« vraiment et proprement Dieu, ce qui est impossible
« ; il se transfuse donc lui-même en eux autant
« que cela se peut faire ; par la grâce et les dons spirituels,
« il rend les sujets baptisés semblables à lui,
« c'est-à-dire spirituels, saints, célestes et divins. »

Si l'eau a été choisie pour la matière du baptême, c'est qu'elle représente très-bien la régénération intérieure.
En effet :

1° C'est de l'eau que les cieux et les autres choses ont été créées au commencement du monde.

2° Une certaine humidité pareille à celle de l'eau concourt d'une manière spéciale dans la génération
à former l'enfant, ainsi que l'enseignent les médecins ;
la justification est une espèce d'expurgation
des souillures de l'âme bien exprimée par l'eau. Saint
Thomas expose que l'eau qui, par sa froideur, tempère
la trop grande chaleur, convient pour mitiger
l'ardeur de la concupiscence ; que l'eau se laisse pénétrer
par la lumière à cause de sa transparence,
d'où il suit qu'elle convient au baptême, sacrement
de la foi.

3° L'eau convient pour représenter les mystères du Christ par lesquels nous sommes justifiés.

4° La matière de l'eau convient au baptême, aussi parce qu'elle se rencontre partout.

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Nous remarquerons encore avec les pères que le Fils de l'homme appelé Messias par les Hébreux,
Christos par les Grecs, noms qui signifient, également
oint ou consacré, plutôt par la grâce spirituelle que
par l'onction corporelle ; qui est le prêtre, le docteur,
le prophète, le roi, le législateur et le rédempteur du
monde par excellence, l'envoyé de Dieu annoncé par
les prophètes, a été nommé aussi le riche, le sage et
le médecin par excellence.

« L'homme sage, juste, vertueux, dit saint Augustin, « qu'il ait peu ou point d'argent, nous l'appelons
« riche. Que dis-je? il est riche par ces vertus qui le
« rendent content de ce qui suffit aux besoins du
« corps. Nous appelons sage, l'homme possédant la
« sagesse dont l'amour purifie le coeur même de l'amour
« de l'argent. Dieu n'est-il pas la source de la
« richesse et de la sagesse, la source de la médecine
« et le remède par excellence de l'humanité? »

Comment ne pas s'arrêter enfin devant le portrait du Christ, tracé par le pinceau de saint Jean au chapitre
Ier, versets 13-18 de son Apocalypse?

« Je vis quelqu'un qui ressemblait au Fils de « l'homme, vêtu d'une longue robe et ceint au-dessous
« des mamelles d'une ceinture d'or. Sa tête et
« ses cheveux étaient blancs comme de la laine
« blanche et comme de la neige et ses yeux paraissaient
« comme une flamme de feu. Ses pieds étaient
« semblables à l'airain fin quand il est dans une fournaise
« ardente et sa voix égalait le bruit des grandes
« eaux. Il avait en sa main droite sept étoiles, et de
« sa bouche sortait une épée à deux tranchants, et
« son visage était aussi brillant que le soleil dans sa

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« force. Au moment que je l'aperçus, je tombai
« comme mort à ses pieds ; mais il mit sur moi sa
« main droite et me dit : Ne craignez rien, je suis le
« premier et le dernier, et celui qui vis ; car j'ai été
« mort, mais maintenant je suis vivant dans les
« siècles des siècles, et j'ai les clefs de la mort et de
« l'enfer. »

C'est bien là l'agneau, le Christ, l'ancien des jours, l'homme du temps et du fleuve chanté par Daniel.

II. Michel de Nostredame nous représente Dieu opérant l'oeuvre d'une nouvelle restauration de la
société humaine dont le plus haut représentant est
sans contredit la nation française, son peuple privilégié,
au moyen d'un Christ, d'un Messie qu'il envoie.

Notre prophète achève le tableau seulement esquissé par saint Jean, de cette incarnation dans l'humanité
du roi-soleil, de cette manifestation lumineuse et vivante
du Rouah-Elohim qui, suivant Moïse, couvrait
et travaillait la surface des eaux à la naissance du
monde, de cet homme-soleil, de ce roi-lumière, de
ce mage suprême, vainqueur du serpent.

Michel de Nostredame est instruit par Moïse et par saint Jean des secrets du plan divin, des procédés que
Dieu a employés dans la création du monde, dans la
création de l'homme et dans la régénération spirituelle
de l'homme par Jésus-Christ ; créations qui se continuent
tous les jours à nos yeux dans la nature et
dans l'humanité; mais il est aussi inspiré par le
Saint-Esprit qui a fait surgir dans l'âme des prophètes
et dans le coeur des apôtres la vérité divine et
qui la leur faisait enfanter dans ces paroles et ces
écrits sacrés, qui composent le corps des Ecritures.

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- 64 -
et qui sont comme une incorporation et une incarnation
scripturale du Verbe de Dieu.

Il a dans les mains les ouvrages d'Hermès Trismégiste, où se trouvent décrites les opérations du grand
oeuvre philosophique de la formation de la pierre
philosophale et de l'élixir qui doit procurer à l'homme
santé et richesse, opérations qui ne sont qu'une image
de celles de la création du monde et une figure des
créations journalières qui s'effectuent dans la nature,
et le sujet lui étant donné, à l'exemple d'Orphée,
d'Homère et de Virgile, il bâtit dessus, non pas un
roman ou une fiction comme ces derniers, mais son
poème de l'avenir.

Il sait qu'il n'y a au monde que deux choses : Dieu et l'homme ; l'homme abrégé de la nature, participant
avec sa partie spirituelle à toutes les créatures
immortelles et avec sa partie matérielle à tout
ce qui est caduc dans l'univers. S'emparant de cette
idée et l'appliquant à la nation française, il figurera
cette matière composée du fixe et du volatil, c'est-à-
dire de la cité céleste et de la cité terrestre, mélangés
en un chaos ténébreux dans le vase de la France.
Il représentera cette matière animée du souffle de
l'esprit de Dieu porté sur les eaux, la lumière commençant
à paraître, les eaux se séparant des eaux par
la sublimation, les éléments sortant du chaos pour
constituer un monde nouveau, un ciel nouveau, une
terre nouvelle ; cette régénération se faisant par l'esprit
igné qui descend sous la forme d'eau pour laver
la matière de son péché originel et y porter la
semence aurifique ; cette eau, vrai mercure, prenant
tantôt la nature d'un corps terra-aqueux, tantôt celle

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d'un corps aqua-aérien qui attire et va chercher les
vertus des choses supérieures et inférieures, devenant
par ce moyen le messager de Dieu et son médiateur,
entretenant ainsi le commerce entre le ciel
et la terre. Cet esprit médiateur, cette eau mercurielle
personnifiée dans le grand monarque,
devient le héros du poème, le sauveur de la France et
de la société.

Pendant la fermentation ou la dissolution de la matière, pendant ces espèces de combats livrés entre
le fixe et le volatil, surviennent différents changements
et variations de couleur? personnifiés dans les
dieux et métaux des philosophes, qui porteront les
noms de sept planètes. La première couleur entre les
principales sera la noire, le plomb des sages, ou
Saturne ; la grise qui vient après sera affectée à Jupiter ;
la couleur de la queue de paon (arc-en-ciel ou
iris), à Mercure ; la blanche à la Lune ; la jaune à
Vénus ; la rougeâtre à Mars et la pourprée au Soleil.

Nous ferons revivre avec Michel de Nostredame ces différents dieux et les héros de l'antiquité grecque,
qu'il a évoqués de manière à répandre la plus grande
lumière possible sur son ouvrage.

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CHAPITRE XI.
Deux découvertes.
Le rapprochement du langage de saint Jean avec celui de Michel de Nostredame établi dans le chapitre
précédent, a été amené par deux découvertes providentielles

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touchant à la linguistique et aux hiéroglyphes.

1° La première est celle-ci :
Dans tout Verbe primitif, le parallélisme des rapports physiques et des relations morales s'établit sur
les mêmes radicaux.

Chaque mot porte avec lui sa définition matérielle et sensible, et ce langage vivant est aussi parfait et
vrai qu'il est simple et vrai dans l'homme créateur.

Le voyant, l'homme éclairé, l'homme de génie, si vous voulez, exprime avec le même mot légèrement
modifié, le soleil, le jour, la lumière, la vérité, et si
appliquant une même épithète au blanc soleil et à
un agneau, il dit agneau ou Christ au lieu de soleil,
et soleil au lieu de vérité, lumière, civilisation, il n'y
a point d'allégorie, mais des rapports vrais saisis et
exprimés avec inspiration.

Cet homme éclairé était l'homme sortant des mains de Dieu, voyant les effets dans les causes et les causes
dans les effets; cet homme est encore l'homme inspiré.

Quand les hommes d'un esprit inférieur, les enfants de la nuit, disent dans leur dialecte incohérent
et barbare : soleil, jour, lumière, vérité, agneau, le
rapport savant si nettement exprimé par le Verbe
primitif s'efface et disparaît, et par la simple traduction
l'agneau et le soleil deviennent des êtres allégoriques,
des symboles. (Allégorie en définition celtique
signifie changement de discours, traduction.)

Les hommes de lumière se servaient du même radical pour exprimer nourriture et instruction. La
science de la vérité n'est-elle pas la nourriture de
l'âme ?

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Le rouleau de papyrus dévoré par Ezéchiel, le petit livre qu'un ange fait manger à l'auteur de
l'Apocalypse, la multiplication des pains de l'Evangile,
l'Eucharistie, n'ont-ils pas un sens figuré admirable ?
la vie des âmes se nourrissant de la vérité,
la vérité qui se multiplie sans diminuer jamais
et qui au contraire augmente à mesure qu'on s'en
nourrit?

Dans les écoles des voyants, le globe terrestre était représenté par un oeuf de carton ou de bois, et quand
on demandait aux petits enfants : Qu'est-ce que cet
oeuf ? ils répondaient : C'est la terre. Les barbares
répétèrent après les petits enfants : le monde est un
oeuf ; mais ils comprenaient par là le monde physique,
matériel, et les hommes de lumière le monde
géographique idéal, le monde image créé par l'esprit
et le Verbe.

Aussi les prêtres de l'Egypte représentaient l'esprit, l'intelligence, Knef, avec un oeuf posé sur les
lèvres pour mieux exprimer que l'oeuf n'était là
qu'une comparaison, une image, une façon de parler.
Il en est de même de l'oeuf de Brahma.

Encore un exemple pris dans les religions de l'Inde. Agni ou Aghni, l'un des huit vaçous placés
immédiatement au-dessous de Brahma, préside au
feu sous toutes les formes : feu céleste, feu terrestre,
feu qui réchauffe, féconde et purifie, comme celui qui
brûle, dessèche et tue. C'est le Fta égyptien. De
même que Fta se change en Souk ou Remfa (Saturne)
et en Ertosi (artès, arès, Mars), de même Agni est
représenté avec deux visages désignant le feu qui produit
et le feu qui détruit. N'est-ce pas du nom de ce

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Dieu que sont venus les mots latins ignis, le feu, et agnus, agneau, l'animal sacré entre tous, le symbole
du sacrifice ? C'est Agni la lumière solaire, le grand
purificateur.

C'est ainsi que saint Jean et Michel de Nostredame ont employé la couleur blanche comme symbole de
la vérité dans Dieu par essence et dans l'homme par
communication. Le blanc n'est-il pas la réunion de
tous les rayons lumineux reflétés sans altération ?
Tinctura veritatis, dit saint Clément d'Alexandrie;
manna est verbum Dei, dit Origène ; vere lilium est
veritas, dit saint Bernard. - De là les mots Albanais,
Ariens, Perse, etc.

C'est ainsi qu'ils se sont servis des mots cube, pierre angulaire, quadrangulaire, cité aux quatre
côtés, pour signifier la stabilité et la vérité, parce
qu'en effet rien n'est plus solide, plus stable que la
pierre cubique, et parce que les choses vraies sont
toujours droites de quelque côté qu'on les tourne.

2° La seconde découverte est celle d'une de ces colonnes égyptiennes dites de Mercure ou d'Osiris,
portant gravés sur son fût les exploits de ce dernier
au moyen de triangles, de cercles, de carrés et de
figures hiéroglyphiques ; une colonne de ce marbre
appelée granito rosso par les italiens, pyrite dont la
dureté ne le cède pas à celle du porphyre, composé
de quatre substances, dont la principale d'un rouge
éclatant, est incrustée de morceaux de cristal et
d'améthyste, les uns de couleur cendrée, les autres
bleus, d'autres noirs, semés çà et là dans toute la
substance de cette pierre qui possède ainsi les couleurs
principales de l'oeuvre hermétique, la noire, la

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blanche, la bleue et la rouge ; une de ces colonnes
sur lesquelles vinrent s'instruire les anciens philosophes
et poètes grecs, sous la direction des prêtres
de l'école hermétique ; colonne enfin indiquée par
Michel de Nostredame, quatrain 32 de la centurie IX :

De fin porphyre profond colon trouvée Dessous la laze écrits capitolins Os poil retors Romain force prouvée.
colonne couverte de caractères hiéroglyphiques dont
il ne nous reste plus qu'à donner l'interprétation
à Rome pour prouver la mission du grand prophète
français.

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CHAPITRE XII.
Hermétique.
Voici comment on a défini l'hermétique :
La science hermétique reconnaît Hermès pour son propagateur, et quelques-uns le regardent comme le
premier qui y ait excellé, ce qui lui a fait donner son
nom.

Le grand art, la philosophie hermétique, le grand oeuvre, l'ouvrage de la pierre philosophale, le magistère
des sages sont toutes expressions synonymes de
la science hermétique.

La physique hermétique dépend de cette science qui fait consister tous les êtres sublunaires dans

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trois principes : le sel, le soufre et le mercure, et rapporte
toutes les maladies au défaut d'équilibre dans
l'action de ces trois principes ; c'est pourquoi elle se
propose pour objet la recherche d'un remède qui entretienne
cet équilibre dans les corps, ou qui y
remette ces trois principes lorsque l'un d'eux vient
à dominer avec trop de violence sur les autres. Le
second objet de cet art est de composer ce qu'ils appellent
élixir au blanc ou au rouge, qu'ils nomment
aussi poudre de projection ou pierre philosophale.
Ils prétendent avec cet élixir changer les métaux imparfaits,
en argent avec l'élixir au blanc ou en or
avec l'élixir au rouge.

On a regardé dans tous les temps comme des fous ceux qui se sont adonnés à ces recherches, bien qu'ils
se nomment les vrais sages et les vrais philosophes à
qui seuls la nature est connue. Ils se flattent d'en
imiter les procédés pour parvenir à produire des
choses plus parfaites que celles de la nature môme,
et par cette connaissance ils parviennent à celle du
Créateur, auquel ils rendent leurs devoirs et leurs
hommages avec beaucoup d'attention, d'amour et de
respect. Ils disent que cet amour est le premier pas
qui conduit à la sagesse et le recommandent sans
cesse à leurs disciples. Ils prétendent que les philosophes
de l'antiquité, Démocrite, Platon, Socrate,
Pythagore, etc., étaient tous initiés dans les secrets
de celte science, que les hiéroglyphes des Egyptiens
et toutes les fables qui composent la mythologie,
n'ont été inventés que pour enseigner cette science.

OEuvre hermétique. - Les philosophes comptent plusieurs oeuvres, quoiqu'il n'y en ait proprement

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qu'une, mais divisée en trois parties : la première
qu'ils appellent oeuvre simple est la médecine du
premier ordre ou la préparation de la matière qui
précède la parfaite préparation ; c'est l'oeuvre de la
nature. La seconde partie appelée oeuvre moyenne
est la préparation parfaite, la médecine du second
ordre, l'élixir et l'oeuvre de l'art. La troisième est la
multiplication et l'oeuvre de l'art et de la nature.

La première préparation purge, mondifie les corps et les teint en apparence ; mais sa teinture n'est pas
permanente à la coupelle.

La seconde opération ou médecine du second ordre mondifie et teint les corps d'une teinture permanente,
mais sans beaucoup de profit.

La médecine du troisième ordre est proprement le grand oeuvre. Il demande plus de sagacité et d'industrie
et teint parfaitement les corps avec beaucoup de
profit, parce qu'un grain seul convertit en or ou en
argent des millions de grains des métaux imparfaits.

Toutes ces opérations composent proprement ce qu'on appelle le grand oeuvre, l'oeuvre des sages,
ainsi nommé de son excellence par-dessus toutes les
autres productions de l'art. Morien dit que c'est le
secret des secrets que Dieu a révélé aux saints prophètes
dont il a mis les âmes dans son Paradis.

Le grand oeuvre tient donc le premier rang entre les belles choses ; la nature sans l'art ne peut le faire
et l'art sans la nature l'entreprendrait en vain. C'est
le chef-d'oeuvre qui borne la puissance des deux ; ses
effets sont si miraculeux que la santé qu'il procure et
conserve, la perfection qu'il donne à tous les composés
de la nature et les grandes richesses qu'il produit

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ne sont pas ses plus hautes merveilles. S'il purifie les
corps, il éclaire les esprits ; s'il porte les mixtes au
plus haut point de leur perfection, il élève l'entendement
aux plus hautes connaissances. Plusieurs philosophes
y ont reconnu un symbole parfait des mystères
de la religion chrétienne ; ils l'ont appelé le sauveur
de l'humanité et de tous les êtres du grand monde,
par la raison que la médecine universelle qui en est
le résultat, guérit toutes les maladies des trois règnes
de la nature ; qu'il purge tous les mixtes de leurs
taches originelles et répare par sa vertu le désordre
de leur tempérament. Composé de trois principes
purs et homogènes pour ne constituer qu'une substance
très-supérieure à tous les corps, il devient le
symbole de la Trinité ; et les adeptes disent que c'est
de là qu'Hermès en a parlé dans son Pymandre,
comme l'aurait fait un chrétien. Leur élixir est originairement
une partie de l'esprit universel du monde
corporifié dans une terre vierge, d'où il doit être
extrait pour passer par toutes les opérations requises
avant d'arriver à son terme de gloire et de perfection
immuable. Dans la première préparation il est tourmenté,
comme le dit Basile Valentin, jusqu'à verser
son sang ; dans la putréfaction il meurt ; quand la
couleur blanche succède à la noire, il sort des ténèbres
du tombeau et ressuscite glorieux ; il monte au ciel
tout quintessencié ; de là, dit Raymond Lulle, il
vient juger les vivants et les morts et récompenser
chacun selon ses oeuvres, c'est-à-dire que les bons
artistes, les philosophes, connaissent par les épreuves
qu'ils ont bien opéré et cueillent les fruits de leurs
travaux, pendant que les souffleurs ne trouvent que

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cendres et poussières et sont condamnés au feu perpétuel
de leurs fourneaux, sans pouvoir jamais réussir.
Raymond Lulle ajoute que l'élixir a la puissance
de chasser les démons, parce qu'ils sont ennemis de
l'ordre, du concert et de l'harmonie, et qu'il remet
les principes des choses dans un accord parfait ; c'est
en rétablissant cet accord qu'il remet l'équilibre
dans les humeurs du corps humain et qu'il en guérit
les maladies.

Toutes ces merveilles qui ont charmé le coeur des philosophes en éclairant leur esprit sur les plus obscurs
et les plus mystérieux secrets de la nature, ont
irrité l'esprit des ignorants, qui ne jugent de tout que
par les sens ; ils ont en conséquence aboyé contre ce
trésor dont ils ne pouvaient avoir la possession, et
ont fait passer le grand oeuvre pour une savante chimère,
une rêverie, une illusion. Ils ne peuvent comprendre
qu'une substance élémentaire puisse guérir
toutes sortes de maux, quelque incurables que les
médecins ordinaires les aient déclarés ; ils ne sauraient
se persuader qu'elle puisse agir sur tous les
corps d'une manière si étonnante, que du cristal elle
fasse des diamants, du plomb elle fasse de l'or ; et
accusent les philosophes d'imposture lorsqu'ils
assurent qu'ils l'ont fait et qu'ils en ont réussi l'expérience.
Heureusement pour les philosophes, des
gens savants, bien reconnus pour tels, comme sont
Beccher, Stahl, Kunkel, Borrichius et tant d'autres,
ont pris la défense du grand oeuvre et en ont soutenu
la réalité et l'existence. Il n'est pas nécessaire après
ce qu'ils en ont dit d'en faire l'apologie.

Il faut que le grand oeuvre soit une chose bien
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aisée à faire puisque les philosophes se sont tant appliqués
à le cacher et qu'ils l'ont appelé en même
temps un amusement de femme et un jeu d'enfant.
Lorsqu'ils ont dit que c'était un ouvrage de femme,
souvent ils ont fait allusion à la conception de l'homme
dans le sein de sa mère; parce que, suivant Morien,
l'ouvrage de la pierre est semblable à la création de
l'homme : premièrement, il faut la conjonction du
mâle et de la femelle ; en second lieu la conception,
puis la naissance, enfin la nourriture et l'éducation.

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CHAPITRE XIII.
Hermès et ses disciples.
Du temps d'Abraham, c'est-à-dire vers l'année 1897 avant Jésus-Christ, vivait en Egypte un homme
appelé Thoth ou Phtath par ses compatriotes, et
Adris ou Hermès Trismégiste par les grecs. La nature
semblait l'avoir choisi pour son favori et lui
avait en conséquence prodigué toutes les qualités
nécessaires pour l'étudier et la connaître parfaitement ;
Dieu lui avait, pour ainsi dire, infusé les arts
et les sciences, afin qu'il en instruisît le monde entier.

Voyant la superstition obscurcir chez les Egyptiens les idées que leurs pères leur avaient données de Dieu,
il pensa sérieusement à prévenir l'idolâtrie qui menaçait
de se glisser insensiblement dans le culte
divin. Mais il sentit bien qu'il n'était pas à propos de

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découvrir les mystères trop sublimes de la nature et
de son Auteur à un peuple aussi peu capable d'être
frappé de leur grandeur qu'il était peu susceptible de
leur connaissance. Persuadé que tôt ou tard ce peuple
les tournerait en abus, il s'avisa d'inventer des symboles
si subtils et si difficiles à entendre, que les
sages ou les génies les plus pénétrants seraient les
seuls qui pourraient y voir clair, pendant que le
commun des hommes n'y trouverait qu'un sujet
d'admiration. Ayant cependant dessein de transmettre
ses idées claires et pures à la postérité, il ne
voulut pas les laisser à deviner sans déterminer leur
signification et sans les communiquer à quelques
personnes. Il fit choix à cet effet d'un certain nombre
d'hommes qu'il reconnut les plus propres à être les
dépositaires de son secret et seulement entre ceux qui
pouvaient aspirer au trône. Il les établit prêtres du
Dieu vivant, après les avoir rassemblés, et les instruisit
de toutes les sciences et les arts, en leur expliquant
ce que signifiaient les symboles et les hiéroglyphes
qu'il avait imaginés.

Dans le nombre de ces arts et sciences, il y en avait un qu'il ne communiqua à ces prêtres qu'à la
condition qu'ils le garderaient pour eux avec un
secret inviolable et qu'ils ne le transmettraient sous
le même secret qu'à des personnes dignes de leur
succéder. Cet art était appelé l'art sacerdotal.

Le grand secret qu'observèrent les prêtres et les hautes sciences qu'ils professaient les firent considérer
et respecter de toute l'Egypte et des peuples
étrangers.

Mais comme les lois les plus sages trouvent toujours
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des prévaricateurs, et que les choses les mieux
instituées sont sujettes à ne pas durer toujours dans
le même état; les figures hiéroglyphiques qui devaient
servir de fondement inébranlable pour appuyer la
véritable religion et la soutenir dans toute sa pureté,
lurent une occasion de chute pour le peuple ignorant.
Les prêtres obligés au secret pour ce qui concernait
certaines sciences, craignirent de le violer en
expliquant les hiéroglyphes quant à la religion, parce
qu'ils s'imaginèrent sans doute qu'il se trouverait des
gens du commun assez clairvoyants pour soupçonner
que ces mêmes hiéroglyphes servaient en même
temps de voile à quelques autres mystères, et qu'ils
viendraient enfin à bout d'y pénétrer. Il fallut donc
quelquefois leur donner le change et ces explications
forcées tournèrent en abus. Ils ajoutèrent même
quelques symboles arbitraires à ceux qu'Hermès
avait inventés ; ils fabriquèrent des fables qui se
multiplièrent dans la suite et l'on s'accoutuma insensiblement
à regarder comme Dieux les choses qu'on
ne présentait au peuple que pour lui rappeler l'idée
du seul et unique Dieu vivant.

Il n'est pas surprenant que le peuple ait donné dans des idées aussi bizarres. Peu accoutumé à réfléchir
sur les choses qui ne tendent pas à la ruine de
ses intérêts ou au risque de sa vie, il laisse à ceux
qui ont plus de loisir le soin de penser et de l'instruire.
Les prêtres ne raisonnaient guère avec lui
que symboliquement et le peuple prenait tout à la
lettre. Il eut dans les commencements les idées qu'il
devait avoir de Dieu et de la nature ; il est même
vraisemblable que le plus grand nombre les conservèrent

@

- 77 -
toujours. Les Egyptiens qui passaient pour les
plus spirituels et les plus éclairés de tous les hommes
auraient-ils pu donner dans des absurdités aussi
grossières et dans des puérilités aussi ridicules que
celles qu'on leur attribue ? On ne doit pas même le
croire de ceux d'entre les Grecs qui furent en Egypte
pour se mettre au fait de ces sciences, qu'on n'apprenait
que par hiéroglyphes. Si les prêtres ne leur dévoilèrent
pas à tous le secret de l'art sacerdotal, au
moins ne leur cachèrent-ils pas ce qui regardait la
théologie et la physique. Orphée se métamorphosa,
pour ainsi dire, en Egypte et s'appropria leurs idées
et leurs raisonnements, au point que les hymnes et
ce qu'elles renferment annoncent plutôt un prêtre
d'Egypte qu'un poète grec. Il fut le premier qui transporta
dans la Grèce les fables des Egyptiens ; mais il
n'est pas probable qu'un homme que Diodore de
Sicile appelle le plus savant des Grecs, recommandable
par son esprit et ses connaissances, ait voulu
débiter dans sa patrie ces fables pour des réalités. Les
autres poètes, Homère, Hésiode, auraient-ils voulu
de sang-froid tromper les peuples en leur donnant
pour de véritables histoires des faits controuvés et
des acteurs qui n'existèrent jamais en effet?

Un disciple devenu maître donne communément ses leçons et ses instructions de la manière et suivant
la méthode qu'il les a reçues. Ils avaient été instruits
par des fables, des hiéroglyphes, des allégories, des
énigmes ; ils en ont usé de môme. Il s'agissait de
mystères; ils ont écrit mystérieusement.

Jamblique s'en explique ainsi à la tête d'un de ses livres : « Les écrivains d'Egypte pensant que Mercure

@

- 78 -
« avait tout inventé, lui attribuaient tous leurs
« ouvrages. Mercure préside à la sagesse et à l'éloquence;
« Pythagore, Platon, Démocrite, Eudoxe et
« plusieurs autres se rendirent en Egypte pour s'instruire
« par la fréquentation des savants prêtres de
« ce pays-là. Les livres des Assyriens et des Egyptiens
« sont remplis des différentes sciences de Mercure,
« et les colonnes les présentent aux yeux du
« public. Elles sont pleines d'une doctrine profonde.
« Pythagore et Platon y puisèrent leur philosophie.»

La destruction de plusieurs villes et la ruine de presque toute l'Egypte par Cambyse, roi de Perse,
dispersa beaucoup de prêtres dans les pays voisins et
dans la Grèce. Ils y portèrent leurs sciences; mais
ils continuèrent sans doute à les enseigner à la manière
usitée parmi eux, c'est-à-dire, mystérieusement.
Ne voulant pas les prodiguer à tout le monde,
ils les enveloppèrent encore dans les ténèbres des
fables et des hiéroglyphes, afin que le commun,
en voyant, ne vît rien et en entendant, ne comprît
rien. Tous puisèrent dans cette source; mais les uns
n'en prenaient que l'eau pure et nette, pendant qu'ils
la troublaient pour les autres qui n'y trouvèrent que
de la boue.

De là cette source d'absurdités qui ont inondé la terre pendant tant de siècles. Ces mystères cachés
sous tant d'enveloppes, mal entendus, mal expliqués,
se répandirent dans la Grèce et de là par toute la
terre.

Ces ténèbres dans le sein desquelles l'idolâtrie prit naissance, s'épaissirent de plus en plus. La plupart
des poètes, peu au fait de ces mystères quant au fond,

@

- 79 -
enchérirent encore sur les fables des Egyptiens et le
mal s'accrut jusqu'à la venue de Jésus-Christ notre
Sauveur, qui détrompa les peuples des erreurs où ces
fables les avaient jetés. Hermès avait prévu cette décadence
du culte divin et les erreurs des fables qui
devaient prendre sa place. « Le temps viendra, dit-
« il, où les Egyptiens paraîtront avoir inutilement
« adoré la divinité avec la piété requise et avoir observé
« en vain son culte avec tout le zèle et l'exactitude
« qu'ils devaient. O Egypte ! ô Egypte ! il ne
« te restera de la religion que les fables ; elles deviendront
« même incroyables à nos descendants;
« les pierres gravées et sculptées seront les seuls monuments
« de ta piété. »

Il est certain qu'Hermès, ni les prêtres d'Egypte ne reconnaissaient point la pluralité des Dieux. Qu'on
lise Orphée, Hermès, Pythagore, on y trouvera partout
des expressions qui manifestent leur sentiment
sur l'unité d'un Dieu, principe de tout, sans principe
lui-même; et que tous les autres Dieux, dont ils font
mention, ne sont que des différentes dénominations
soit de ses attributs, soit des opérations de la nature.

Hermès et les autres sages ne présentèrent donc aux peuples les figures des choses comme des Dieux,
que pour leur manifester un seul et unique Dieu
dans toutes choses ; car celui qui voit la sagesse, la
providence et l'amour de Dieu manifestés dans ce
monde, voit Dieu même; puisque toutes les créatures
ne sont que des miroirs qui réfléchissent sur
nous les rayons de la sagesse divine (St Denis l'Ar.).

Les Egyptiens et les Grecs ne prirent pas toujours ces hiéroglyphes pour de purs symboles d'un seul

@

- 80 -
Dieu ; les prêtres, les philosophes de la Grèce, les
mages de la Perse, etc., furent les seuls qui conservèrent
cette idée ; mais celle de la pluralité des Dieux
s'accrédita tellement parmi le peuple, que les principes
de la sagesse et de la philosophie ne furent pas
toujours assez forts pour vaincre la timidité de la faiblesse
humaine dans ceux qui auraient pu désabuser
ce peuple et lui faire connaître son erreur. Les philosophes
paraissaient même en public adopter les
absurdités des fables, ce qui faisait dire à un prêtre
d'Egypte : Les Grecs sont des enfants et seront toujours
des enfants.

Cette manière d'exprimer Dieu, ses attributs, sa nature, ses principes et ses opérations, fut usitée de
toute l'antiquité et dans tous les pays ; on ne croyait
pas qu'il fût convenable de divulguer au peuple des
mystères si relevés et si sublimes. La nature de
l'hiéroglyphe et du symbole est de conduire à la connaissance
d'une chose par la représentation d'une
autre tout à fait différente. Pythagore a des façons
de s'exprimer très-mystérieuses. Moïse écrit souvent
dans un sens allégorique. Salomon fait l'éloge des
hiéroglyphes et des proverbes. Les Egyptiens ne s'exprimaient
pas toujours par des hiéroglyphes ou des
énigmes ; ils ne le faisaient que quand il s'agissait
de parler de Dieu ou de ce qui se passe de plus secret
dans les opérations de la nature; et les hiéroglyphes
de l'un n'étaient pas toujours des hiéroglyphes de
l'autre, ce qui a été cause de confusion et d'erreur.

Tout homme sensé qui veut de bonne foi faire réflexion sur les absurdités des fables ne saurait
s'empêcher de regarder les dieux comme des êtres

@

- 81 -
imaginaires, puisque les divinités païennes tirent
leur origine de celles que les Egyptiens avaient inventées.
Mais Orphée et ceux qui transportèrent ces
fables dans la Grèce, les y débitèrent de la manière
et dans le sens qu'ils les avaient apprises en Egypte.
Si dans ce dernier pays elles ne furent imaginées que
pour expliquer symboliquement ce qui se passe dans
la nature, ses principes, ses procédés, et môme
quelque opération secrète d'un art qui imiterait la
nature pour parvenir au même but, on doit sans
contredit expliquer les fables grecques, au moins les
anciennes, celles qui ont été divulguées par Orphée,
Mélampe, Lin, Homère, Hésiode, etc., dans le même
sens et conformément à l'intention de leurs auteurs
qui se proposaient les Egyptiens pour modèle. En
analysant leurs ouvrages, on voit que les puérilités,
les absurdités qui frappent dans ces faits montrent
que le dessein de leurs auteurs n'était pas de parler
de la Divinité réelle. Ils avaient puisé dans les ouvrages
d'Hermès et dans la fréquentation des prêtres
d'Egypte des idées trop pures et trop relevées de
Dieu et de ses attributs pour en parler d'une manière
en apparence si indécente et si ridicule. Lorsqu'il
s'agit de traiter les hauts mystères de Dieu, ils le font
avec beaucoup d'élévation d'idées, de sentiments et
d'expressions, comme il convient. Il n'est point alors
question d'incestes, d'adultères, de parricides, etc.
Iis ne pouvaient donc avoir que la nature en vue;
ils ont personnifié, à la manière des Egyptiens,
les principes qu'elle emploie et ses opérations ; ils les
ont représentés sous différentes faces et enveloppés
sous différents voiles, quoiqu'ils n'entendissent que

@

- 82 -
la même chose. Ils ont eu l'adresse d'y mêler des
leçons de politique, de morale, des traits généraux
de physique. Ils ont quelquefois pris occasion d'un
fait historique pour former leurs allégories ; mais
toutes ces choses ne sont qu'accidentelles et n'en
faisaient pas la base et l'objet. En vain se mettra-ton
donc en frais pour expliquer ces hiéroglyphes fabuleux
par leur moyen. Ceux qui ont cru devoir le
faire par l'histoire, ont été dans la nécessité d'admettre
la réalité de ces dieux, déesses, héros et héroïnes, au
moins comme des rois, reines et gens dont on raconte
les actions. Mais la difficulté de ranger le tout
suivant les règles de la saine chronologie, présente à
leur travail un obstacle invincible; c'est un labyrinthe
dont ils ne se tireront jamais. L'objet de l'histoire
fut dans tous les temps de proposer des modèles
de vertus à suivre et des exemples pour former les
moeurs; on ne peut guère penser que les auteurs de
ces fables se soient proposé cet objet, puisqu'elles
sont remplies de tant d'absurdités et de traits licencieux,
qu'elles sont infiniment plus propres à corrompre
les moeurs qu'à les former. Il serait donc
pour le moins aussi inutile de se donner la torture
pour leur trouver un sens moral.

On peut cependant probablement distinguer quatre sortes de sens donnés à ces hiéroglyphes,
tant par les Egyptiens que par les Grecs et les autres
nations où ils furent en usage. Les ignorants, dont
le commun du peuple est composé, prenaient l'histoire
des dieux à la lettre, de même que les fables
qui avaient été imaginées en conséquence; voilà la
source des superstitions auxquelles le peuple est si

@

- 83 -
enclin. La seconde classe était de ceux qui, sentant
bien que ces histoires n'étaient que des fictions, pénétraient
dans les sens cachés et mystérieux des
fables et des hiéroglyphes et les expliquaient des
causes, des effets et des opérations de la nature. Et
comme ils en avaient acquis une connaissance parfaite,
ils opérèrent des choses surprenantes en faisant
jouer les seuls ressorts de la nature, dont ils
se proposèrent d'imiter les procédés pour parvenir
au même but. Ce sont ces effets qui formaient l'objet
de l'art sacerdotal, art qui n'était autre que celui de
faire une chose qui pût être la source du bonheur et
de la félicité de l'homme dans cette vie, c'est-à-dire
la source de la santé, des richesses et de la connaissance
de toute la nature. Le troisième sens dont ces
hiéroglyphes étaient susceptibles fut celui de la morale
ou des règles de conduite. Et le quatrième enfin
était proprement celui de la haute sagesse. On expliquait
par ces prétendues histoires des Dieux tout ce
qu'il y avait de sublime dans la religion, dans Dieu
et dans l'univers. C'est là où les philosophes puisèrent
tout ce qu'ils ont dit de la divinité. Les
prêtres, il est vrai, n'eurent rien de caché pour la
plupart de ces philosophes quant à ce qui regardait
la divinité et la philosophie, ils ne leur apprirent cependant
pas à tous l'art sacerdotal. Qui dit art dit
une chose pratique. La connaissance de Dieu n'est
pas un art, pas plus que la connaissance de la morale
et de la philosophie. Les anciens auteurs nous apprennent
qu'Hermès enseigna aux Egyptiens l'art des
métaux et de l'alchimie, c'est-à-dire l'art de composer
la pierre philosophale que nous regardons

@

- 84 -
comme une allégorie et comme une réalité, ainsi que
nous aurons occasion de l'expliquer dans un chapitre
particulier ; mais pour le moment nous nous bornerons
à faire avec les philosophes hermétiques une
distinction bien tranchée entre les vrais alchimistes
et les souffleurs ; ceux-ci cherchent à faire de l'or
immédiatement avec les matières qu'ils emploient et
les autres cherchent à faire une quintessence qui
puisse servir de panacée universelle pour guérir
toutes les infirmités du corps humain et un élixir
pour transmuer les métaux imparfaits en or philosophique;
objets que se proposaient les Egyptiens
suivant tous les auteurs, tant anciens que modernes.
C'est cet art sacerdotal dont ils faisaient un si grand
mystère et que les philosophes tiendront toujours enveloppé
dans l'obscurité des symboles et les ténèbres
des hiéroglyphes. Ils se contenteront de dire avec
Haled « qu'il y a une essence radicale, primordiale,
« inaltérable dans tous les mixtes, qu'elle se
« trouve dans toutes les choses et tous lieux ;
« heureux celui qui peut comprendre et découvrir
« cette secrète essence et la travailler comme il faut !
« Hermès dit aussi que l'eau est le secret de cette
« chose et l'eau reçoit sa nourriture des hommes.
« Marcunes ne fait pas de difficulté d'assurer que
« tout ce qui est dans le monde se vend plus cher
« que cette eau ; car tout le monde la possède, tout
« le monde en a besoin. Abuamil dit, en parlant de
« cette eau, qu'on la trouve en tout lieu, dans les
« plaines, les vallées, sur les montagnes; chez le riche
« et le pauvre, chez le fort et le faible. Telle est la
« parabole d'Hermès et des sages touchant leur

@

- 85 -
« pierre ; c'est une eau, un esprit humide dont Hermès
« a enveloppé la connaissance sous des figures
« symboliques les plus obscures et les plus difficiles
« à interpréter. »

La matière d'où se tire cette essence renferme un feu caché et un esprit humide ; il n'est donc pas surprenant
qu'Hermès nous l'ait représentée sous l'emblème
hiéroglyphique d'Osiris , qui veut dire feu
caché, et d'Isis, qui étant prise pour la lune, signifie
une nature humide. Diodore de Sicile confirme cette
vérité en disant que les Egyptiens qui regardent
Osiris et Isis comme des dieux, disent qu'ils parcourent
le monde sans cesse, qu'ils nourrissent et font
croître tout, pendant les trois saisons de l'année, printemps,
été et hiver, et que la nature de ces dieux
contribue infiniment à la génération des animaux,
parce que l'un est igné et spirituel, l'autre humide
et froid ; que l'air est commun à tous deux ; enfin
que tous les corps en sont engendrés et que le Soleil
et la Lune perfectionnent la nature des choses. Plutarque
nous assure de son côté que tout ce que les
Grecs nous chantent et nous débitent des Géants,
des Titans, des crimes de Saturne et des autres
Dieux, du combat d'Apollon avec Python, des courses
de Bacchus, des recherches et des voyages de Cérès,
ne diffère pas de ce qui regarde Osiris et Isis; et
que tout ce qu'on a inventé de semblable avec assez
de liberté dans les fables que l'on divulgue, doit être
entendu de la même manière, comme ce qui s'observe
dans les mystères sacrés.

Tout étant dans la nature engendré du chaud et de l'humide, les Egyptiens donnèrent à l'un le nom

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d'Osiris et à l'autre celui d'Isis et dirent qu'ils étaient
frère et soeur, époux et épouse; on les prit toujours
pour la nature môme, comme nous le verrons dans
la suite.

Quand on voudra ne pas recourir à des subtilités, il sera aisé de découvrir ce que les Egyptiens, les
Grecs, etc., entendaient par leurs hiéroglyphes et
leurs fables. Pour qui désire être guidé dans le Labyrinthe
de la mythologie, le présent ouvrage servira
sûrement de fil d'Ariane.

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CHAPITRE XIV.
Physique hermétique.
Le philosophe hermétique modèle les opérations de son oeuvre sur celles de la nature, il doit donc
avant tout connaître cette dernière. L'étude de la
physique donne cette connaissance.

Dieu parla et tout fut fait, dit Moïse, au livre de la Genèse; puis il ajoute d'où le monde a été tiré;
quel ordre il a plu à l'Être suprême de mettre dans
la formation de chaque règne de la nature. Il fait
plus ; il déclare positivement quel est le principe de
tout ce qui existe et ce qui donne la vie et le mouvement
à chaque individu. Son récit clair et précis est
celui d'un homme inspiré, d'un grand philosophe,
d'un vrai physicien. En s'écartant de ses données
l'on déraisonne, et en s'y appuyant on se trouve toujours
dans la vérité.

Rien de plus simple que la physique. Son objet quoique très-composé aux yeux des ignorants n'a

@

- 87 -
qu'un seul principe, mais divisé en parties, les unes
plus subtiles que les autres. Les différentes proportions
employées dans le mélange, la réunion et les
combinaisons des parties les plus subtiles avec celles
qui le sont le moins, forment tous les individus de la
Nature. Et comme ces combinaisons sont presque infinies,
le nombre des mixtes l'est aussi.

Dieu est un être éternel, une unité infinie, principe radical de tout ; son essence est une immense lumière,
sa puissance une toute-puissance, son désir
un bien parfait, sa volonté absolue un ouvrage accompli.
A qui voudrait en savoir davantage il ne reste
que l'étonnement, l'admiration, le silence et un
abîme impénétrable de gloire.

Avant la création, il était comme replié en lui- même et se suffisait. Dans la création il mit au jour
ce grand ouvrage qu'il avait conçu de toute éternité.
Il se développa par une extension manifeste de lui-
même et rendit actuellement matériel ce monde
idéal, comme s'il eût voulu rendre palpable l'image
de sa divinité. C'est ce qu'Hermès a voulu nous faire
entendre lorsqu'il dit que Dieu changea do forme;
qu'alors le monde fut manifesté et changé en lumière.
Il paraît vraisemblable que les Anciens entendaient
quelque chose d'approchant par la naissance
de Pallas sortie du cerveau de Jupiter avec
le secours de Vulcain ou de la lumière.

Non moins sage dans ses combinaisons que puissant dans ses opérations, le Créateur a mis un si bel
ordre dans la masse organique de l'univers, que les
choses supérieures sont mêlées sans confusion avec
les inférieures et deviennent semblables par une certaine

@

- 88 -
analogie. Les extrêmes se trouvent liés très-
étroitement par un milieu insensible, ou un noeud
secret de cet admirable ouvrier, de manière que tout
obéit de concert à la direction du modérateur suprême
sans que le lien des différentes parties puisse
être rompu que par celui qui en a fait l'assemblage.
Hermès avait donc raison de dire que ce qui est en
bas est semblable à ce qui est en haut, pour parfaire
toutes les choses admirables que nous voyons.

DE LA PREMIÈRE MATIÈRE.
Moïse donne le nom d'abîme et d'eau à la première matière des choses. C'était comme une vapeur épaisse
et ténébreuse, stupide et sans mouvement, engourdie
par une espèce de froid et sans action, jusqu'à ce
que la même parole qui créa cette vapeur y infusât
un esprit vivifiant qui devint comme visible et palpable
par les effets qu'il y produisit.
La séparation des eaux supérieures d'avec les inférieures
semble s'être faite par une espèce de sublimation
des parties les plus subtiles et les plus tenues
d'avec celles qui l'étaient moins, à peu près comme
dans une distillation où les esprits montent et se séparent
des parties les plus pesantes, plus terrestres
et occupent le haut du vase pendant que les
plus grossières demeurent au fond.

Cette opération ne put se faire que par le secours de cet esprit lumineux qui fut infusé dans cette masse.
Car la lumière est un esprit igné, qui, en agissant
sur cette vapeur et dans elle, rendit quelques parties
plus pesantes en les condensant et devenues opaques
par leur adhésion plus étroite; cet esprit les chassa

@

- 89 -
vers la région inférieure où elles conservent les ténèbres
dans lesquelles elles étaient premièrement
ensevelies. Les parties plus tenues et devenues homogènes
de plus en plus par l'uniformité de leur ténuité
et de leur pureté furent élevées et poussées vers la
région supérieure où, moins condensées, elles laissèrent
un passage plus libre à la lumière qui s'y manifesta
dans toute sa splendeur.

Ce qui prouve que l'abîme ténébreux, le chaos ou la matière première était une masse aqueuse et humide,
c'est que le propre de l'eau est de couler, de
fluer tant que la chaleur l'anime et l'entretient dans
son état de fluidité. La continuité des corps, l'adhésion
de leurs parties est due à l'humeur aqueuse ; elle
est comme la colle ou la soudure qui réunit et lie les
parties élémentaires des corps. Tant qu'elle n'en est
pas séparée entièrement, ils conservent la solidité de
leur masse ; mais si le feu vient à échauffer ces corps
au delà du degré nécessaire pour leur conservation
dans leur manière d'être actuelle, il chasse, raréfie
cette humeur, la fait évaporer et le corps se réduit en
poudre, parce que le lien qui en réunissait les parties
n'y est plus.

La chaleur est le moyen et l'instrument que le feu emploie dans ses opérations ; il produit deux effets
qui paraissent opposés mais qui sont conformes aux
lois de la nature. En séparant la partie la plus tenue
et la plus humide de la plus terrestre, la chaleur raréfie
la première et condense la seconde. Ainsi par la
séparation des hétérogènes se fait la réunion des homogènes.

Nous ne voyons en effet dans le monde qu'une eau
@

- 90 -
plus ou moins condensée. Entre le ciel et la terre,
tout est fumée, brouillard, vapeurs poussées du centre
de la terre, et élevées au-dessus de sa circonférence
dans la partie que nous appelons air. L'air échauffé
sublime les eaux en vapeurs qui courent dans la région
moyenne sous la forme de nuées, se résolvent en
pluie, neige, grêle, etc., et tombent pour retourner
à leur origine.

L'esprit de Dieu qui était porté sur les eaux, fut l'instrument dont Dieu se servit pour donner la forme
à l'univers ; il répandit à l'instant la lumière, réduisit
de puissance en acte les semences des choses confuses
dans le chaos, et par une altération constante
de coagulations et de résolutions, il entretint tous
les individus. Répandu dans toute la masse, il en
anime chaque partie et par une continuelle et secrète
opération, il donne le mouvement à chaque individu,
selon le genre et l'espèce auquel il l'a déterminé.
C'est proprement l'âme du monde et qui l'ignore ou
le nie, ignore les lois de l'univers.

DE LA NATURE.
A ce premier moteur ou principe de génération et d'altération, s'en joint un second corporifié, auquel
nous donnons le nom de Nature. L'oeil de Dieu, toujours
attentif à son ouvrage, est proprement la nature
même, et les lois qu'il a posées pour sa conservation
sont les causes de tout ce qui s'opère dans l'univers.
La nature que nous venons d'appeler un second moteur
corporifié, est une nature secondaire, un serviteur
fidèle qui obéit exactement aux ordres de son

@

- 91 -
maître ou un instrument conduit par la main d'un
ouvrier incapable de se tromper. Cette Nature ou
cause seconde est un esprit universel qui a une propriété
vivifiante et fécondante de la lumière créée dans
le commencement et communiquée à toutes les parties
du macrocosme. Zoroastre, Héraclite et Virgile l'ont
appelé un esprit igné et l'âme du monde.

L'ordre qui règne dans l'univers n'est qu'une suite développée des lois éternelles. Tous les mouvements
des différentes parties de sa masse en dépendent. La
nature forme, altère et corrompt sans cesse ; et son
modérateur présent partout, répare continuellement
les altérations de l'ouvrage.

On peut partager le monde en trois régions : la supérieure, la moyenne et l'inférieure.

Les philosophes hermétiques donnent à la première le nom d'intelligible et disent qu'elle est spirituelle,
immortelle ou inaltérable; c'est la plus parfaite.

La moyenne est appelée céleste, elle renferme les corps les moins imparfaits et une quantité d'esprits
physiques tels que l'esprit igné; elle participe de la
supérieure et de l'inférieure. Elle sert comme de milieu
pour réunir ces deux extrêmes et comme de canal
par où se communiquent sans cesse à l'inférieure
les esprits vivifiants qui en animent toutes les parties.
Elle n'est sujette qu'à des changements périodiques.

L'inférieure ou élémentaire comprend tous les corps sublunaires. Elle ne reçoit des deux autres les esprits
vivifiants que pour les leur rendre. C'est pourquoi
tout s'y altère, tout s'y corrompt, tout y meurt; il ne
s'y fait point de génération qui ne soit précédé de corruption;
point de naissance que la mort ne s'ensuive.

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- 92 -
Chaque région est soumise et dépend de celle qui lui est supérieure, mais elles agissent de concert. Le
Créateur seul a le pouvoir d'anéantir les êtres comme
lui seul a le pouvoir de les tirer du néant. D'après les
lois de la nature, la substance n'est pas assujettie à
l'anéantissement. Aussi, dit Hermès, rien ne meurt
dans ce monde; tout passe d'une manière d'être à
une autre. Tout mixte est composé d'éléments et se
résout enfin dans les mêmes éléments par une rotation
continuelle de la nature.

Il y eut donc dès le commencement deux principes : l'un lumineux, approchant beaucoup de la nature
spirituelle ; l'autre tout corporel et ténébreux : le
premier pour être le principe de la lumière, du mouvement
et de la chaleur ; le second comme principe
des ténèbres, d'engourdissement et de froid. Celui-là
actif et masculin, celui-ci passif et féminin. Du premier
vient le mouvement pour la génération dans
notre monde élémentaire et de la part du second procède
l'altération, d'où la mort a pris commencement.

Tout mouvement se fait par raréfaction et condensation. La chaleur, effet de la lumière sensible ou insensible
est la cause de la raréfaction et le froid produit
le resserrement ou la condensation. Toutes les
générations, végétations et accrétions, ne se font que
par ces deux moyens; parce que ce sont les deux premières
dispositions dont les corps aient été affectés.
La lumière ne s'est répandue que par la raréfaction;
et la condensation, qui produit la densité des corps, a
seule arrêté le progrès de la lumière et conservé les
ténèbres.

Lorsque Moïse dit que Dieu créa le ciel et la terre,
@

- 93 -
il semble avoir voulu parler des deux principes formel
et matériel ou actif et passif et il ne parait pas
avoir entendu par la terre, cette masse aride qui parut
après que les eaux s'en furent séparées. Celle dont
parle Moïse est le principe matériel de tout ce qui
existe et comprend le globe terra-aque-aérien ; l'autre
n'a pris proprement son nom que de sa sécheresse et
pour la distinguer de l'amas des eaux. (Genèse, c. 1.)

L'air, l'eau et la terre ne sont qu'une même matière plus ou moins tenue et subtilisée, selon qu'elle
est plus ou moins raréfiée. L'air comme le plus
proche du principe de raréfaction est le subtil ; l'eau
vient ensuite et puis la terre.

DE LA LUMIÈRE ET DE SES EFFETS.
La lumière après avoir agi sur les parties de la masse ténébreuse les plus voisines et les avoir raréfiées
plus ou moins à proportion de leur éloignement,
pénétra jusqu'au centre pour la féconder et lui faire
produire tout ce que l'univers présente à nos yeux. Il
plut alors à Dieu d'en fixer la source naturelle dans
le soleil, sans cependant l'y ramasser tout entière. Il
semble que Dieu l'en ait voulu établir comme l'unique
dispensateur, afin que la lumière créée de Dieu
unique, lumière incréée, elle fût communiquée aux
créatures par un seul, comme pour nous indiquer sa
première origine.

De ce flambeau lumineux, tous les corps empruntent leur lumière et l'éclat qu'ils réfléchissent sur
nous. La lune, corps opaque comme les autres planètes,
sont pour nous des réflecteurs et produisent de
l'ombre.

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- 94 -
Quelques philosophes ont appelé le soleil âme du monde et l'ont supposé placé au milieu de l'univers,
afin que, comme d'un centre, il lui fût plus facile de
communiquer partout ses bénignes influences. Avant
que de les avoir reçues, la terre était comme dans
une espèce d'oisiveté ou comme une femelle sans
mâle. Sitôt qu'elle en fut imprégnée, elle produisit
aussitôt, non des simples végétaux comme auparavant,
mais des êtres animés et vivants, des animaux
de toutes sortes d'espèces. Les éléments furent donc
aussi le fruit de la lumière.

La première lumière avait jeté les semences des choses dans les matrices qui étaient propres à chacune ;
celle du soleil les a comme fécondées et fait
germer. Chaque individu conserve dans son intérieur
une étincelle de cette lumière qui réduit les semences
de puissance en acte. Les esprits des êtres vivants
sont des rayons de cette lumière et l'âme seule de
l'homme est un rayon et comme une émanation de
lumière incréée. Dieu, cette lumière éternelle, infinie,
incompréhensible, pouvait-il se montrer au monde
autrement que par la lumière; et faut-il s'étonner s'il
a infusé tant de beautés et de vertus dans son image
qu'il a formé lui-même et dans laquelle il a établi son
trône : In sole posuit tabernaculum suum? (Ps., xviii.)
de l'homme.

Dieu en se corporifiant, pour ainsi dire, par la création du monde y mit le sceau de sa divinité par
la formation de l'homme. Il le fit pour cet effet à son
image et à celle du monde. Il lui donna une âme,
un esprit et un corps, et de ces trois choses réunies
dans un même sujet, il constitua l'humanité.

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- 95 -
Il composa ce corps d'un limon extrait de la plus pure substance de tous les corps créés; il tira son esprit
de tout ce qu'il y avait de plus parfait dans la nature,
et il lui donna une âme faite par une espèce
d'extension de lui-même ; c'est Hermès qui parle.

Le corps représente le monde sublunaire composé de terre et d'eau, c'est pour cela qu'il est composé de
sec et d'humide, ou d'os, de chair et de sang.

L'esprit plus subtil, tient comme le milieu entre l'âme et le corps et leur sert comme de lien pour les
unir, parce qu'on ne peut joindre deux extrêmes que
par un milieu. C'est lui qui par sa vertu ignée vivifie
et meut le corps sous la conduite de l'âme dont il est
le ministre; quelquefois rebelle à ses ordres, il suit
ses propres fantaisies et son penchant. Il représente
le firmament dont les parties constituantes sont infiniment
plus subtiles que celles de la terre et de
l'eau.

L'âme enfin est l'image de Dieu même et le flambeau de l'homme.

Le corps tire sa nourriture de la plus pure substance des trois règnes de la nature, qui passent successivement
de l'un dans l'autre pour aboutir à
l'homme qui en est la fin, le complément et l'abrégé.
Ayant été fait de terre et d'eau, il ne peut se nourrir
que d'une manière analogue, c'est-à-dire d'eau et de
terre, et ne saurait manquer de s'y résoudre.

L'esprit se nourrit de l'esprit de l'univers et de la quintessence de tout ce qui le constitue, parce qu'il
en a été fait.

L'âme enfin de l'homme s'entretient de la lumière divine dont elle tire son origine.

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- 96 -
La conservation du corps est confiée à l'esprit. Il travaille les aliments grossiers, en assimile au corps la
quintessence et rejette l'impur par les voies destinées
à cet usage. C'est le véritable archée de la nature,
principe igné de chaleur, de mouvement et de vie, se
nourrissant de principes analogues à lui-même qu'il
attire sans cesse par la respiration : c'est pourquoi la
mort succède à la vie, aussitôt que la respiration est
interceptée.

Le corps est par lui-même un principe de mort analogue à cette masse informe, froide et ténébreuse
de laquelle Dieu forma le monde. Il représente les
ténèbres.

L'esprit tient et participe de cette matière animée par l'esprit de Dieu qui au commencement était porté
sur les eaux et qui, par la lumière qu'il répandit, infusa
dans la masse cette chaleur qui donne le mouvement
et la vie à toute la nature, et cette vertu fécondante,
principe de génération qui fournit à chaque
individu l'envie et le moyen de multiplier son espèce.
Infusé dans la matrice avec la semence même qu'il
anime, il y travaille à former et à perfectionner la
demeure et le logement qu'il doit habiter, suivant
l'espèce et la qualité des matériaux fournis, suivant
la disposition des lieux et la spécification de la matière.
Si les matériaux sont de bonne qualité, le bâtiment
en sera plus solide, le tempérament plus fort et plus
vigoureux. S'ils sont mauvais, le corps en sera plus
faible et moins propre à résister aux assauts perpétuels
qu'il aura à soutenir tant qu'il subsistera. Si la
matière est susceptible d'une organisation plus déliée,
plus combinée et plus parfaite, l'esprit la fera de manière

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- 97 -
qu'il puisse y exercer dans la suite son action
avec toute la liberté et l'aisance possible. Alors l'enfant
qui en viendra sera plus alerte, plus vif et l'esprit
se manifestera dans les actions de la vie avec plus de
brillant et d'éclat. Mais s'il manque quelque chose ;
si la matière est grossière et terrestre; si cet esprit est
faible par lui-même, par son peu de force ou de quantité,
les organes seront défectueux ou viciés ; l'esprit
ne pourra travailler à sa demeure que faiblement,
l'enfant sera plus ou moins pesant, stupide. L'âme
qui y sera infusée n'en sera pas moins parfaite, mais
son ministre n'y pouvant alors exercer ses fonctions
que difficilement, à cause des obstacles qu'il rencontre
à chaque pas, elle ne paraîtra pas avec toute sa splendeur
et ne pourra se manifester telle qu'elle est. Une
cabane de paysan, une maison même bourgeoise
n'annoncerait pas la demeure d'un roi, quoique un
roi y fît son séjour. En vain, aura-t-il toutes les qualités
requises pour régner glorieusement ; en vain son
ministre sera-t-il entendu et capable de seconder son
souverain, si la constitution de l'Etat est mauvaise,
s'ils ne peuvent pas se faire obéir, s'il n'y a aucun
remède, l'Etat ne sera point brillant, tout ira mal,
tout languira; il tendra à sa perte sans qu'on puisse
nier l'existence du souverain, ou rejeter sur lui le
défaut de gloire et de splendeur. On rendra même au
roi et à son ministre la justice qui leur est due.
Aussi, à mesure que les organes croissent la raison
croît dans les enfants et elle décroît dans les vieillards
à mesure que les organes s'affaiblissent.

Salomon, au chapitre II de la Sagesse nous indique les trois principes qui composent l'humanité.

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- 98 -
L'esprit est donc une vapeur ignée, une étincelle un feu qui donne la vie animale et le mouvement au
corps et qui se dissipe dans l'air, quand les organes
se détruisent. L'âme est le principe des actions volontaires
et réfléchies et survit à la destruction du
corps et à la dissipation de l'esprit. Ministre de Dieu
et de l'âme dans les hommes, il suit uniquement
dans les animaux les impressions et les lois que le
Créateur lui a imposées pour les animer, leur donner
le mouvement conforme à leurs espèces.

Cet esprit que l'on appelle ordinairement instinct, quand il s'agît des animaux, déterminé, spécifié, ne
l'est pas dans l'homme. Ainsi un chien est fidèle, un
agneau est doux, etc.; l'homme est tout ensemble
fidèle, doux, traître, gourmand, etc.; les circonstances
ou la raison décident toujours de ce qu'il est à
chaque instant de la vie, et l'on ne voit jamais dans
aucun animal ces variétés que l'on trouve dans
l'homme, parce qu'il possède lui seul le germe de
tout cela. Chaque homme le verrait développer et le
réduirait de puissance en acte comme les animaux,
toutes les fois que l'occasion s'en présente, si cet esprit
n'était subordonné à une autre substance fort
supérieure à la sienne. L'âme purement spirituelle
tient les rênes : elle le guide et le conduit dans toutes
les actions réfléchies. Quelquefois il ne lui laisse pas
le temps de donner ses ordres et d'exercer son empire.
Il agit de lui-même ; il met les ressorts du corps
en mouvement, et l'homme fait alors des actions purement
animales. Telles sont celles que l'on appelle
premier mouvement, et celles que l'on fait sans réflexion,
comme aller, venir, manger, lorsqu'on a la

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- 99 -
tête pleine de quelque affaire sérieuse qui l'occupe
tout entière.

L'animal obéit toujours infailliblement à son penchant naturel, parce qu'il tend uniquement à la conservation
de son être, mortel et passager, dans lequel
gît tout son bonheur et sa félicité. Mais l'homme ne
suit pas toujours cette pente ; parce que, s'il est porté
à conserver ce qu'il y a en lui de mortel, il sent aussi
un autre penchant qui le porte à travailler pour la
félicité de sa partie immortelle, à laquelle il est très-
persuadé qu'il doit la préférence.

L'homme créé à l'image de Dieu est un microcosme, l'abrégé des ouvrages de Dieu ; il renferme
la quintessence de tout l'Univers ; il participe aux
vertus et aux propriétés de tous les individus. Il a la
fixité des métaux et des minéraux, la végétabilité des
plantes, la faculté sensitive des animaux et de plus
une âme intelligente et immortelle. Le Créateur a
renfermé dans lui, comme dans une boîte de Pandore,
tous les dons et les vertus des choses supérieures et
inférieures. Il finit son ouvrage de la création, par
la formation de l'homme, parce qu'il fallait créer tout
l'Univers en grand avant d'en faire l'abrégé. Et comme
l'Etre suprême n'ayant point eu de commencement
était néanmoins le commencement de tout, il voulut
mettre le sceau h son ouvrage par un individu, qui, ne
pouvant être sans commencement, fût au moins sans
fin comme lui-même. L'homme ne doit donc pas
vivre seulement suivant son animalité, mais suivant
son humanité, pour la vie éternelle, but de sa création.

Le corps de l'homme est sujet à l'altération et à la
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- 100 -
dissolution entière, comme les autres mixtes. L'action
de la chaleur produit ce changement dans la manière
d'être de tous les individus sublunaires, parce que
leur masse étant composée de parties plus grossières,
moins pures, moins liées et plus hétérogènes entre
elles que celles des astres ou des planètes, elle est
plus susceptible des effets de la raréfaction.

Cette altération est dans son progrès une vraie corruption qui se fait successivement et qui par degrés
dispose à une nouvelle génération ou une nouvelle
manière d'être; car l'harmonie de l'univers
consiste dans une diverse et graduée information de
la matière qui le constitue.

Pour suppléer à ce défaut originel de la matière dont le corps même de l'homme a été formé, Dieu
mit Adam dans le paradis terrestre afin qu'il pût
combattre et vaincre cette caducité par l'usage du
fruit de l'arbre de vie, dont il fut privé en punition
de sa désobéissance et condamné à subir le sort des
autres individus que Dieu n'avait pas favorisés de ce
secours.

La première matière dont tout a été fait, celle qui sert de base à tous les mixtes, semble avoir été tellement
fondue et identifiée dans eux, après qu'elle eut
reçu sa forme de la lumière, qu'on ne saurait l'en
séparer sans les détruire. Qui saurait marier cette
matière toute volatile avec son mâle, en extraire les
éléments et les séparer philosophiquement, pourrait
se flatter, dit d'Espagnet, d'avoir en sa possession
le plus précieux secret de la nature et même l'abrégé
de l'essence des deux.

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- 101 -
DES ELEMENTS.
La nature n'employa dans le commencement que deux principes simples : la matière première, passive
et l'agent lumineux qui lui donna la forme. Les
éléments sortirent de leur action comme principes
secondaires, du mélange desquels se forma une matière
seconde, sujette aux vicissitudes de la génération
et de la corruption.

L'analyse des mixtes ne donne que le sec et l'humide, la terre et l'eau, seuls sensibles ; l'air et le feu
y sont cachés. L'air n'est sensible qu'à notre ouïe et
à notre toucher. Le feu de la nature ne se manifeste
que par ses effets.

Les philosophes anciens distinguaient les éléments en trois seulement et feignirent l'Univers gouverné
par trois frères enfants de Saturne, fils du ciel et de
la terre. Les Egyptiens regardaient Vulcain comme
père de Saturne, c'est pourquoi ils ne mirent pas le
feu au nombre des éléments. Mais comme ils supposaient
que le feu de la nature, principe du feu élémentaire,
avait sa source dans le ciel, ils en donnèrent
l'empire à Jupiter avec un sceptre et la foudre à
trois pointes, associé à Junon présidant à l'air. Neptune
fut constitué sur la mer avec un sceptre à trois pointes,
Pluton sur les enfers ou la terre, source des richesses
qui font le tourment des hommes, aussi avec le sceptre
à trois pointes, parce que chaque élément est un composé
de trois. Jupiter, Neptune et Pluton étaient proprement
frères, puisqu'ils étaient sortis du même
principe, fils du ciel et de la terre, c'est-à-dire la
première matière animée dont tout a été fait;

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- 102 -
Les poètes adoptèrent ces idées, puis persuadés que
les accidents qui distinguent la basse région de l'air
de la supérieure, ne fournissaient pas une raison suffisante
pour en faire une distinction réelle, ils imaginèrent
les deux sexes dans le môme élément, n'y remarquant
qu'une différence de sec et d'humide, de
chaud et de froid mariés ensemble.

De là l'application du reste de la fable à la physique. Les philosophes hermétiques qui se flattent d'être les
vrais imitateurs de la nature, firent une double application
de ces principes, voyant dans les procédés et
le progrès du grand oeuvre les opérations de la nature
comme dans un miroir. Ils ne distinguèrent plus
les uns des autres, et les expliquèrent de la môme
manière. Ils comparèrent alors tout ce qui se passe
dans l'oeuvre aux progrès successifs de la création de
l'Univers par une certaine analogie qu'ils crurent y
remarquer.

DE LA TERRE.
La terre est froide et pesante. Tout froid est contraire à la génération. Lorsqu'une matière est de
cette nature, elle devient passive et n'y est propre
qu'autant qu'elle est aidée et corrigée par un secours
étranger. L'Auteur de la nature voulant que la nature
fût la matrice des mixtes, l'échauffe en conséquence
par la chaleur des feux céleste et central et y joint la
nature humide de l'eau; afin qu'aidée des deux principes
de la génération, le chaud et l'humide, elle ne
soit pas stérile et devienne le vase où se font toutes
les générations. Par cette raison, on dit que la terre
contient les autres éléments.

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- 103 -
Ce qui est visible dans la terre est fixe, ce qui est invisible est volatil ; il y a terre pure et terre impure.
La première est la base des mixtes, la seconde entre
dans la composition des individus.

DE L'EAU.
L'eau est d'une nature de densité qui tient le milieu entre celle de l'air et celle de la terre, elle est
le menstrue de la Nature et le véhicule des semences.
C'est un corps volatil qui semble fuir les atteintes du
feu et s'exhale en vapeurs à la chaleur la plus légère.
Il est susceptible de toutes les figures et plus changeant
que Protée. L'eau est un mercure qui, prenant
tantôt la nature d'un corps terra-aqueux, tantôt celle
d'un corps aqua-aërien, attire et va chercher les vertus
des choses supérieures et inférieures. Il devient
par ce moyen le messager des Dieux et leur médiateur ;
c'est par lui que s'entretient le commerce entre
le ciel et la terre.

Un phlegme onctueux est répandu dans l'eau; l'eau même très-dégagée de toutes les parties hétérogènes,
peut suffire à la végétation. Elle fournit la
terre, base de la solidité des plantes : elle répand
même dans la terre cette partie inflammable, huileuse
ou résineuse qu'on y trouve.

La masse étant donnée sous forme de vapeur, la lumière la raréfia, les deux se formèrent de la portion
la plus subtilisée ; l'air de celle qui l'était un peu
moins ; l'eau élémentaire de celle qui était un peu
plus grossière, et la terre de la plus dense; l'eau participant
de la nature de l'air et de la terre se trouve

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- 104 -
au milieu. Plus légère que la terre et moins légère
que l'air, elle est toujours mêlée avec l'un et l'autre.
A la moindre raréfaction, elle semble abandonner
la terre pour prendre la nature de l'air; est-elle
condensée par le moindre froid, elle quitte l'air et
va se réunir à la terre.

Ce que l'eau nous présente de visible est volatil; son intérieur est fixe. L'air tempère son humidité. Ce
que l'air reçoit du feu, il le communique à l'eau, celle-
ci à la terre.

On peut diviser l'eau en trois parties : le pur, le plus pur et le très-pur ; de celui-ci les cieux ont été
faits ; du plus pur, l'air, et le simplement pur est demeuré
dans sa sphère : c'est l'eau ordinaire qui ne
forme qu'un même globe avec la terre. Ces deux éléments
réunis sont tout, parce qu'ils contiennent les
deux autres. De leur union naît un limon, et de ce
limon, la nature forme tous les corps, soit dans le
règne animal, soit dans le règne végétal, soit dans le
règne minéral. Dans la génération des métaux par
exemple, le soufre regardé comme le mâle et le mercure
regardé comme la femelle, se résolvent en une
eau visqueuse qui est un vrai limon. La décoction
coagule cette eau, la fixe plus ou moins, et il en résulte
des minéraux et des métaux. Dans l'oeuvre philosophique
on forme un limon de deux substances
ou principes, après les avoir bien purifiés. Comme
les quatre éléments s'y trouvent, le feu préserve la
terre de submersion et de dissolution entière ; l'air
entretient le feu ; Peau conserve la terre contre les
atteintes violentes de ce dernier, et agissant ainsi les
uns sur les autres de concert, il en résulte un tout

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- 105 -
harmonique qui compose ce qu'ils appellent la pierre
philosophale et le microcosme.

DE l'AIR.
L'air est léger et n'est point visible, mais il contient une matière qui se corporifie, qui devient fixe. Il
est d'une nature moyenne entre ce qui est au-dessus
et au-dessous de lui. C'est pourquoi il prend facilement
les qualités de ses voisins.

L'air est le réceptacle des semences de tout, le crible de la nature, par lequel les vertus et les influences
des autres corps nous sont transmises. Il pénètre
tout. C'est le sujet propre de la lumière et des ténèbres;
un corps toujours plein, diaphane et le plus
susceptible des qualités étrangères comme le plus
facile à les abandonner. Les philosophes l'appellent
esprit quand ils traitent du grand oeuvre.

La région supérieure de l'air est pure ; la moyenne reçoit les exhalaisons sulfureuses qui forment les météores ;
la basse reçoit les vapeurs de la terre ; elles
s'y condensent par le froid et retombent par leur
propre poids.

DU FEU.
Le feu de la nature ne diffère pas du feu céleste. Le feu dont on use est en partie naturel et en partie
artificiel. Le Créateur a ramassé dans le soleil un
esprit igné, principe de mouvement et d'une chaleur
douce telle qu'il la faut à la nature pour ses opérations.
Il la communique à tous les corps et en excitant
et développant le feu qui leur est inné, il conserve
le principe de la génération et de la vie, Qui cherche

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- 106 -
dans la nature un autre élément du feu, ignore ce
que c'est que le soleil et la lumière.

Cet esprit igné est logé dans l'humide radical comme dans le siège qui lui est propre. Chez les animaux,
il semble avoir établi son domicile principal
dans le coeur qui le communique à toutes les parties
comme le soleil le fait à tout l'Univers.

Le feu de la nature est son premier agent. Le soleil est le premier agent naturel et universel.

On divise le feu en trois : le céleste, le terrestre ou central et l'artificiel. Le premier est le principe des
deux autres et se distingue en feu universel et feu
particulier. L'universel répandu partout, excite et met
en mouvement les vertus des corps ; il développe le
feu particulier; il mêle les éléments et donne la forme
à la matière. Le feu particulier est inné et implanté
dans chaque mixte avec sa semence ; il n'agit guère
que lorsqu'il est excité ; il fait alors dans la partie de
l'Univers ce que le soleil son père fait dans le tout.
Partout où il y a génération, il y a nécessairement du
feu, comme cause efficiente. Loin de voir une opposition
entre le feu et l'eau, tout oeil clairvoyant doit
remarquer au contraire un amour, une sympathie qui
fait la conservation de l'univers, le cube de la nature
et le lien le plus solide pour unir les éléments et les
choses supérieures avec les inférieures. Cet amour
même est pour ainsi dire ce que l'on devrait appeler
la Nature, le ministre du Créateur qui emploie les
éléments pour exécuter ses volontés selon les lois qu'il
lui a imposées.

Dans le chaos, tout était froid et humide, qualités qui conviennent à la matière, comme femelle. Le

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chaud et le sec, qualités masculines et formelles, lui
sont venus de la lumière dont elle a reçu la forme.
L'abîme semble n'avoir acquis un degré de perfection
que lorsqu'il commença à produire. La confusion, la
difformité, une densité opaque, une froideur, une
humidité indigeste et une impuissance étaient son
apanage. Les mixtes qui en sont sortis y ont une manière
d'être passagère.

Depuis que la lumière et les ténèbres ont concouru l'un comme agent et l'autre comme patient, à la formation
de l'univers, elles ont fait dans ce concours
de qualités contraires un traité de paix qui a passé
dans la famille homogène des éléments d'où s'en est
suivie la génération paisible de tous les individus. La
nature se plaît dans la combinaison et fait tout par
proportion, poids et mesure, et non par contrariété.

Le feu, agent universel de la nature, est le principe du feu élémentaire. Quoiqu'à l'extérieur il nous
paraisse sec, tel que le soufre, la poudre à canon, etc.,
l'expérience nous apprend que cet extérieur cache un
humide gras, onctueux, huileux, qui se résout à la
chaleur.

Notre feu artificiel et commun a des propriétés contraires au feu de la nature, quoiqu'il l'ait pour
père ; il est ennemi de toute génération ; il ne s'entretient
que de la ruine des corps ; il ne se nourrit
que de rapines ; il réduit tout en cendres et détruit
tout ce que l'autre compose. C'est l'ennemi de la nature
et l'on est obligé de s'opposer à ses ravages.
Est-il surprenant dès lors que les souffleurs qui emploient
ce feu artificiel à travailler leurs métaux,
voient périr tout entre leurs mains, leurs biens et

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leur santé s'évanouir en fumée et rester une cendre
inutile pour toute ressource?

Quelques anciens ont cru que le soleil présidait particulièrement au feu et la lune à l'eau, parce qu'ils
regardaient le soleil comme la source du feu de la
nature et la lune comme le principe de l'humide.

DES OPERATIONS DE LA NATURE.
La sublimation, la descension et la coction sont trois manières d'opérer que la nature emploie pour
parfaire ses ouvrages. Par la première, elle évacue
l'humidité superflue qui suffoquerait le feu et empêcherait
son action dans la terre sa matrice ; par la
descension, elle rend à la terre l'humidité dont les
végétaux ou la chaleur l'ont privée; la coction est une
digestion de l'humeur crue instillée dans le sein de
la terre, une maturation et une conversion de cette
humeur en aliment, au moyen de son feu secret.

Ces trois opérations sont tellement liées ensemble que la fin de l'une est le commencement de l'autre.
La sublimation a pour objet de convertir une chose
pesante en une légère ; une exhalaison eu vapeurs ;
d'atténuer le corps crasse et impur et de le dépouiller
de ses fèces; de faire prendre à ces vapeurs les vertus
et propriétés des choses supérieures, et enfin de débarrasser
la terre d'une humeur superflue qui empêcherait
ses productions. A peine ces vapeurs sont-
elles sublimées qu'elles se condensent en pluie, et de
spiritueuses et invisibles qu'elles étaient, elles
deviennent un instant après un corps dense et aqueux,
pour retomber sur la terre et l'imbiber du nectar

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céleste dont il a été imprégné pendant son séjour
dans les airs. Sitôt que la terre l'a reçu, la nature
travaille à le digérer et à le cuire.

Chaque animal, le plus vil vermisseau, est un petit monde où toutes ces choses se font; l'humilité donc
convient parfaitement à l'homme et la gloire à Dieu
seul.

L'eau contient un ferment, un esprit vivifiant qui découle des natures supérieures sur les inférieures
dont elle s'est imprégnée en errant dans les airs et
qu'elle dépose ensuite dans le sein de la terre.

Dieu seul et la Nature son ministre savent se faire obéir des éléments matériels, principes des corps.
L'art n'y saurait atteindre, mais les trois qui en
résultent deviennent sensibles dans la résolution des
mixtes. Les chimistes les nomment soufre, sel et mercure :
ce sont les éléments principiés. Le mercure
se forme par le mélange de l'eau et de la terre ; le
soufre, de la terre et de l'air ; le sel, de l'air et de
l'eau condensés. Le feu de la nature s'y joint comme
principe formel.

DES MIXTES.
On remarque trois façons d'êtres qui constituent trois genres ou trois classes appelés règnes : l'animal,
le végétal et le minéral. Tous trois partent du
même principe et néanmoins sont composés de trois
substances différentes qui en sont les semences ;
savoir le menstrue pour les animaux, l'eau de pluie
pour les végétaux et l'eau mercurielle pour les minéraux.
Chaque règne est encore composé d'un assemblage

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de trois substances analogues en quelque
manière avec celles des autres règnes ; c'est-à-dire
d'une substance subtile, tenue spiritueuse et mercurielle;
d'une substance grossière, terrestre et crasse,
et d'une troisième moyenne et qui participe des deux.
Il n'est point de corps d'où l'art ne vienne à bout de
séparer ces trois principes.

Le minéral existe. Dans la génération des minéraux, il y a comme une jonction du mâle et de la
femelle sous les noms de soufre et de mercure, qui
par une fermentation, une circulation et une cuisson
continuée, se purifient avec le secours du sel de nature,
se cuisent et se forment en une masse que nous
appelons métal.

Le végétal croît et se multiplie par l'esprit végétatif qui anime les plantes, mais elles sont privées du
sentiment et du mouvement des animaux. Leurs
semences sont hermaphrodites, bien que les naturalistes
aient remarqué les deux sexes dans presque
tous les végétaux.

Les animaux ont de plus que les minéraux et les végétaux une âme sensitive, principe de leur vie et de
leurs mouvements. Dieu a séparé les deux sexes dans
ce règne afin que de deux il en vînt un troisième.
Dieu a fait de l'homme l'abrégé de l'univers.

Tous les mixtes parfaits qui ont vie ont une âme ou esprit et un corps. Le corps est un composé de
limon, l'âme qui donne la forme au mixte est une
étincelle du feu de la nature ou un rayon imperceptible
de la lumière qui agit dans les mixtes. L'âme
des mixtes conserve une je ne sais quelle connaissance
de leur origine. L'âme de l'homme se réfléchit

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- 111 -
souvent sur la lumière divine par la contemplation,
Elle semble vouloir pénétrer dans ce sanctuaire accessible
à Dieu seul ; elle y tend sans cesse et y retourne
enfin. Les âmes des animaux sorties du secret des
cieux et des trésors du soleil, semblent avoir une
sympathie avec cet astre par les différents présages
de son lever, de son coucher, que les mouvements
des animaux nous annoncent. Les âmes des végétaux
dirigent la tête de leur tige en haut comme empressées
de retourner dans l'air leur patrie. Les pierres
proprement dites tendent vers la terre. Mais les métaux
semblent favorisés du soleil et des astres qui
leur imprimèrent leur forme. L'âme des métaux est
comme emprisonnée dans leur matière ; le feu des
philosophes sait l'en tirer pour lui faire produire un
fils digne du soleil et une quintessence admirable qui
rapproche le ciel de nous.

La lumière est le principe de la vie et les ténèbres sont celui de la mort. Les âmes des mixtes sont des
rayons de lumière et leurs corps sont des abîmes de
ténèbres. Tout vit par la lumière et tout ce qui meurt
en est privé. C'est de ce principe auquel on fait si peu
d'attention qu'on dit communément d'un homme mort
qu'il a perdu le jour, la lumière, et que saint Jean
dit : La lumière est la vie des hommes. (Evang., c. 1).

Tout retourne à son principe. Chaque individu est en puissance dans le monde matériel avant que de
paraître au jour sous sa forme individuelle, et retournera
dans son temps et à son rang au même point
d'où il est sorti, comme les fleuves dans la mer, pour
renaître à leur tour. (Eccl., I, 7.)

Lorsque le mixte se dissout par le vice des éléments
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corruptibles qui le composent, la partie éthérée
l'abandonne et va rejoindre sa patrie. Il se fait alors
un dérangement, un désordre et une confusion dans
les parties du cadavre par l'absence de celui qui y
conservait l'ordre. La mort, la corruption s'en emparent
jusqu'à ce que cette matière reçoive de nouveau
les influences célestes qui réunissant les éléments
épars et errants, les rendra propres à une
nouvelle génération.

L'esprit igné qui donne la vie aux mixtes voit son activité modérée par l'humeur aqueuse qui les lie.
Toute la machine du monde ne compose qu'un corps
dont toutes les parties sont liées par des milieux qui
participent des extrêmes. Ce lien est caché, ce noeud
est secret, mais il n'en est pas moins réel, et c'est
par son moyen que toutes ces parties se prêtent un
secours mutuel, puisqu'il y a un rapport et un vrai
commerce entre elles. Les esprits émissaires des natures
supérieures font et entretiennent cette communication ;
les uns s'en vont quand les autres viennent ;
ceux-ci s'en retournent à leur source quand ceux-là
en descendent ; les derniers venus prennent la place,
ceux-ci partent à leur tour, d'autres leur succèdent ;
et par ce flux et reflux continuels la nature se renouvelle
et s'entretient. Ce sont les ailes de Mercure, à
l'aide desquelles ce messager des dieux rendait de si
fréquentes visites aux habitants du ciel et de la
terre.

Cette succession circulaire d'esprits se fait par deux moyens : la raréfaction et la condensation que la nature
emploie pour spiritualiser les corps et corporifier
les esprits ; ou, si l'on veut, pour atténuer les éléments

@

- 113 -
grossiers, les ouvrir, les élever môme à la nature
subtile des matières spirituelles, et les faire ensuite
retourner à la nature des éléments grossiers et spirituels.
Ils éprouvent sans cesse de telles métamorphoses.
L'air fournit à l'eau une substance ténue,
éthéréenne, qui commence à s'y corporifier; l'eau la
communique à la terre où elle se corporifie encore
plus; elle devient alors un aliment pour les minéraux
et les végétaux. Dans ceux-ci elle se fait tige, écorce,
feuilles, fleurs, fruit ; en un mot une substance corporelle,
palpable. Dans les animaux, la nature sépare
le plus subtil, le plus spirituel du boire et du manger
pour le tourner en aliment; elle change et spécifie
la plus pure substance en semence, en chair, en
os, etc., et laisse la plus grossière et la plus hétérogène
pour les excréments. L'art imite la nature dans
ses résolutions et ses compositions.

La vie et la conservation des individus consiste dans l'union étroite de la forme et de la matière. Le
noeud, le lien qui forme cette union consiste dans
celle du feu inné avec l'humide radical.

Mais le feu inné est bien différent de l'humide. Il tient de la spiritualité, de la lumière, et l'humide radical
est d'une nature moyenne entre la matière
extrêmement subtile et spirituelle de la lumière et la
matière grossière, élémentaire, corporelle ; il participe
des deux et lie ces deux extrêmes. C'est le sceau
du traité visible et palpable de la lumière et des
ténèbres, le point de réunion et de commerce entre
le ciel et la terre.

On ne peut donc confondre sans erreur cet humide radical avec le feu inné. Celui-ci est l'habitant ; celui-

@

- 114 -
là l'habitation, la demeure. Il est dans tous les mixtes
le laboratoire de Vulcain ; le foyer où se conserve ce
feu immortel, premier moteur créé de toutes les
facultés des individus ; le baume universel, l'élixir le
plus précieux de la nature, le mercure de vie parfaitement
sublimé et travaillé que la nature distribue
par poids et par mesure à tous les mixtes. Qui saura
extraire ce trésor du coeur et du centre caché des
productions de ce bas monde, le dépouiller de l'écorce
épaisse, élémentaire, qui le cache à nos yeux et le tirer
de la prison ténébreuse où il est renfermé et dans
l'inaction, pourra se glorifier de savoir faire la plus
précieuse médecine pour soulager le corps humain.

DU MOUVEMENT.
Il n'y a point de repos réel et proprement dit dans la nature ; elle ne peut rester oisive; et si elle laissait
succéder le repos réel au mouvement pendant un
seul instant, toute la machine de l'univers tomberait
en ruine. Le mouvement l'a comme tiré du néant;
le repos l'y replongerait. Ce à quoi nous donnons le
nom de repos n'est qu'un mouvement moins accéléré,
moins sensible. La nature agit toujours dans l'intérieur
des mixtes ; les cadavres mômes ne sont point
en repos puisqu'ils se corrompent et que la corruption
ne peut se faire sans mouvement.

Nous apercevons ce mouvement dans le cours des saisons. Pendant l'hiver, la nature paraît sans mouvement,
morte ou du moins engourdie. C'est cependant
durant cette morte saison qu'elle prépare, digère,
couve les semences et les dispose à la génération.

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- 115 -
Elle accouche, pour ainsi dire, au printemps; elle nourrit et élève en été, elle mûrit môme certains
fruits; elle en réserve d'autres pour l'automne, quand
ils ont besoin d'une plus longue digestion ; à la fin
de cette saison tout devient caduc pour se disposer à
une nouvelle génération. De la distance inégale et
variée du soleil procède particulièrement la variété
des saisons.

L'homme éprouve dans cette vie les changements des quatre saisons. Son hiver n'est pas le temps de la
vieillesse, comme on le dit communément, c'est
celui qu'il passe dans le ventre de sa mère, sans
action et comme dans les ténèbres, parce qu'il n'a pas
encore joui des bienfaits de la lumière solaire. A
peine a-t-il vu le jour qu'il commence à croître : il
entre dans son printemps qui dure jusqu'à ce qu'il
soit capable de mûrir ses fruits. Son été succède
alors ; il se fortifie, il digère, il cuit le principe de
vie qui doit le donner à d'autres. Son fruit est-il mûr,
l'automne s'en empare ; il devient sec, il flétrit, il
penche vers le principe où sa nature l'entraîne, il y
tombe, il meurt, il n'est plus.

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CHAPITRE XV.
OEuvre hermétique.
Nous avons dit que la source de la santé et celle des richesses, deux bases sur lesquelles est appuyé le
bonheur de cette vie, sont l'objet de cet art; Dieu
seul peut guider l'esprit humain dans la recherche de
ce trésor et dans le labyrinthe des opérations de cet
art, dont la clef est la connaissance de Dieu et de soi-
même, puisqu'il n'y a que deux choses au monde :
Dieu et l'homme ; l'homme abrégé de la nature participant
avec sa partie spirituelle à toutes les créatures
immortelles et avec sa partie matérielle à tout
ce qui est caduc dans l'univers.

Les philosophes disent avec raison que la pierre philosophale est comme le centre et la source des
vertus, puisque ceux qui la possèdent, méprisent toutes
les vanités du monde, la sotte gloire, l'ambition;
qu'ils ne font pas plus de cas de l'or que du sable et
de la vile poussière (Sagesse, VII), et l'argent pour
eux n'est que de la boue. La sagesse seule fait impression
sur eux ; l'envie, la jalousie et les autres
passions tumultueuses n'excitent point de tempêtes
dans leur coeur ; ils n'ont d'autres désirs que de vivre
selon Dieu, d'autre satisfaction que de se rendre en
secret utiles au prochain et de pénétrer de plus en
plus dans l'intérieur des secrets de la nature. En un

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- 117 -
mot, cette pierre est l'arbre de vie pour ceux qui la
possèdent.

Quand notre premier père entendit prononcer l'arrêt de mort pour punition de sa désobéissance, il
entendit en même temps la promesse d'un libérateur
qui devait sauver le genre humain. Dieu tout miséricordieux
ne voulut pas permettre que le plus bel
ouvrage de ses mains pérît absolument. La môme
sagesse qui avait disposé avec tant de bonté le remède
pour l'âme, n'oublia pas sans doute d'en indiquer un
contre les maux qui devaient affliger le corps. Mais
comme tous les hommes ne mettent pas à profit les
moyens que Jésus-Christ nous a mérités et que Dieu
offre à tous ; de même tous les hommes ne savent
pas user du remède propre à guérir les maux du
corps, quoique la matière dont ce remède se fait, soit
vile, commune et présente à leurs yeux, qu'ils la
voient sans la connaître et qu'ils l'emploient à d'autres
usages qu'à celui qui lui est véritablement
propre. C'est ce qui prouve bien que c'est un don de
Dieu qui en favorise celui qu'il lui plaît. Vir insipiens
non cognoscet et stultus non intelliget hoec.

C'est cette matière que Dieu employa pour manifester sa sagesse dans la composition de tous les
êtres. Il l'anima du souffle de cet esprit qui était
porté sur les eaux, avant que sa toute-puissance eût
débrouillé le chaos de l'univers. C'est elle qui est
susceptible de toutes les formes et qui n'en a proprement
aucune qui lui soit propre. Aussi la plupart des
philosophes comparent-ils la confection de leur pierre
à la création de l'univers. Il y avait, dit l'Ecriture,
un chaos confus duquel aucun individu n'était distingué.

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- 118 -
Le globe terrestre était submergé dans les
eaux ; elles semblaient contenir le ciel et renfermer
dans leur sein les semences de toutes choses. Il n'y
avait point de lumière, tout était dans les ténèbres.
La lumière parut, elle les dissipa, et les astres furent
placés au firmament.

L'oeuvre philosophique est précisément la même chose ; d'abord c'est un chaos ténébreux ; tout y paraît
tellement confus qu'on ne peut rien distinguer
séparément des principes qui composent la matière
de la pierre. Le ciel des philosophes est plongé dans
les eaux, les ténèbres en couvrent toute la surface ; la
lumière enfin s'en sépare ; la lune et le soleil se manifestent
et viennent répandre la joie dans le coeur de
l'artiste et la vie dans la matière.

Ce chaos consiste dans le sec et l'humide. Le sec constitue la terre ; l'humide est l'eau. Les ténèbres
sont la couleur noire que les philosophes appellent le
noir plus noir que le noir même. C'est la nuit philosophique
et les ténèbres palpables. La lumière dans
la création du monde parut avant le soleil ; c'est
cette blancheur tant désirée de la matière qui succède
à la couleur noire. Le soleil paraît enfin de couleur
orangée dont le rouge se fortifie peu à peu jusqu'à
la couleur rouge de pourpre : ce qui fait le
complément du premier oeuvre.

Le Créateur voulut ensuite mettre le sceau à son ouvrage : il forma l'homme en le pétrissant d'une
terre qui paraissait inanimée; il lui inspira un souffle
de vie. Ce que Dieu fit alors à l'égard de l'homme,
l'agent de la nature que quelques-uns nomment son
archée, le fait sur la terre ou limon philosophique. Il

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- 119 -
la travaille par son action intérieure et l'anime de
manière qu'elle commence à vivre et à se fortifier de
jour en jour jusqu'à sa perfection. Morien ayant
remarqué cette analogie, a expliqué la confection du
magistère par une comparaison prise de la création
et de la génération de l'homme. Hermès en a conclu
la résurrection des corps. La môme matière qui avait
été poussée à un certain degré de perfection dans le
premier oeuvre, se dissout et se putréfie; ce qu'on
peut très-bien appeler une mort, puisque notre Sauveur
l'a dit du grain que l'on sème : Nisi granum
cadens in terram mortuum fuerit, ipsum solum manet.
(S. Jean, xii, 24.) Dans cette putréfaction, la
matière philosophique devient une terre noire volatile
plus subtile qu'aucune autre poudre. Les adeptes
l'appellent même cadavre par analogie de corruption
avec celle des corps morts. Cette poudre ou cendre
que Morien recommande de ne pas mépriser, parce
qu'elle doit revivre et qu'elle renferme le diadème du
roi philosophe, reprend en effet vigueur peu à peu,
à mesure qu'elle sort des bras de la mort, c'est-à-
dire de la noirceur; elle se revivifie et prend un éclat
plus brillant, un état d'incorruptibilité plus noble
que celui qu'elle avait avant sa putréfaction.

MATIÈRE DU GRAND OEUVRE.
De toutes choses matérielles il se fait de la cendre, de la cendre on fait du sel, du sel on sépare l'eau et
le mercure, du mercure on compose un élixir ou une
quintessence. Le corps se met en cendres pour être
nettoyé de ses parties combustibles, en sel pour être,

@

- 120 -
(séparé de ses terrestréités, en eau pour pourrir et se
putréfier, et en esprit pour devenir quintessence. Les
sels sont donc les clefs de l'art et de la nature ; il n'y
a proprement qu'un sel de nature qui se divise en
trois : le nitre, le tartre et le vitriol. De ces sels et de
leurs vapeurs se fait le mercure que les anciens ont
appelé semence minérale. De ce mercure et du soufre
soit pur, soit impur, sont faits tous les métaux dans
les entrailles de la terre et à sa superficie.

La première matière est appelée communément soufre et argent vif. Raymond Lulle les nomme les
deux extrêmes de la pierre et de tous les métaux.
D'autres disent en général que le soleil est son père
et la lune sa mère ; qu'elle est mâle et femelle, qu'elle
est composée de quatre, de trois de deux et d'un, et
tout cela pour le cacher. Il est certain qu'il n'y a qu'un
seul principe dans toute la nature, et qu'il l'est de la
pierre comme des autres choses. Il n'y a aussi qu'un
seul esprit fixe composé d'un feu très-pur et incombustible
qui fait sa demeure dans l'humide radical
des mixtes. Il est plus parfait dans l'or que dans
toute autre chose, et le seul mercure des philosophes
a la propriété et la vertu de le tirer de sa prison, de
le corrompre et de le disposer à la génération. L'argent
vif est le principe de la volatilité, de la malléabilité
et de la minéralité, l'esprit fixe de l'or ne peut
rien sans lui. L'or est humecté, réincrudé, volatilisé
et soumis à la putréfaction par l'opération du mercure,
et celui-ci est digéré, cuit, épaissi, desséché et
fixé par l'opération de l'or philosophique, qui le rend
par ce moyen une teinture métallique.

L'un et l'autre sont le mercure et le soufre philosophique.
@

- 121 -
Mais ce n'est pas assez qu'on fasse entrer
dans l'oeuvre un soufre métallique comme levain ; il
en faut aussi un comme semence de nature sulfureuse,
pour s'unir à la semence de substance mercurielle.
Ce soufre et ce mercure ont été sagement
représentés chez les anciens par deux serpents, l'un
mâle et l'autre femelle, entortillés autour de la verge
d'or de Mercure. La verge d'or est l'esprit fixe où ils
doivent être attachés.

Ce soufre est l'âme des corps et le principe de l'exubération de leur teinture ; le mercure vulgaire
en est privé, l'or et l'argent vulgaires n'en ont que
pour eux. Le mercure propre à l'oeuvre doit donc
premièrement être imprégné d'un soufre invisible,
afin qu'il soit plus disposé à, recevoir la teinture visible
des corps parfaits, et qu'il puisse ensuite la communiquer
avec usure.

Vainement les chimistes souffleurs sueront sang et eau pour extraire la teinture de l'or vulgaire; ils
useront leurs forces et dépenseront inutilement leur
or et leur argent dans ce travail stérile.

NOMS DONNES A LA MATIÈRE PAR LES PHILOSOPHES.

Le vrai nom de la matière était caché sous des symboles. En Egypte on la représentait sous la forme
d'un boeuf, symbole d'Osiris et d'Isis tout à la fois,
frère et soeur, époux et épouse, l'un et l'autre petits-
fils du ciel et de la terre. D'autres lui ont donné le
nom de Vénus. Ils l'ont appelé aussi Androgyne,
femme de Saturne, fille du Dieu Neptune, Latone,
Maïa, Léda, Cérès et mère des dieux. Elle était connue

@

- 122 -
aussi sous le nom de Rhée απο του ρειν, terre coulante,
fusible et d'autres noms de femme suivant les
différentes circonstances où elle se trouve dans les
opérations successives de l'oeuvre. Ils la personnifiaient
dans chacune de ces circonstances.

Le philosophe hermétique veut que le Laiton (nom de la matière) soit composé d'un or et d'un argent
crus, volatils, immeurs et plein de noirceur pendant
la putréfaction, qui est appelée Ventre de Saturne,
dont Vénus fut engendrée. C'est pourquoi
elle est regardée comme née de la mer philosophique.
Le sel qui en était produit était représenté par Cupidon,
fils de Vénus et de Mercure, parce qu'alors
Vénus signifiait le soufre et Mercure l'argent-vif ou le
mercure philosophique.

Nicolas Flamel représente la première matière dans ses figures hiéroglyphiques sous la figure de deux
dragons, « l'un ailé, l'autre sans ailes pour signifier, dit-il,
« par le dragon sans ailes.le principe fixe ou le mâle ou le
« soufre, et par celui qui a des ailes le principe volatil ou l'humidité
« ou la femelle ou l'argent-vif. Ce sont, ajoute-
« t-il, le soleil et la lune de source mercurielle et
« origine sulfureuse, qui par feu s'ornent d'habillements
« royaux pour vaincre toute chose dure et les
« réduire ensemble en quintessence.

« Ce sont ces serpents et dragons peints en cercle, « se mordant la queue, pour dire qu'ils étaient sortis
« d'une môme chose, qu'elle seule était suffisante à
« elle-même et qu'en son contour et circulation elle se
« parfaisait. Ce sont les dragons gardant les pommes
« d'or des jardins des Hespérides ; ceux de l'aventure
« de Jason. Ce sont ces deux serpents envoyés par

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- 123 -
« Junon (qui est la nature métallique), que le fort
« Hercule, c'est-à-dire le Sage, doit étrangler en son
« berceau ; je veux dire vaincre et tuer, pour les faire
« pourrir, corrompre et engendrer au commencement
« de son oeuvre. Ce sont les deux serpents attachés
« autour du caducée de Mercure avec lesquels il
« exerce sa puissance et se transfigure et se change
« comme il lui plaît. »

La figure de Saturne était en grande vénération chez les Aborigènes comme symbole de la matière ;
ils la mettaient sur leurs médailles, leurs colonnes, etc.
Ils représentaient Saturne sous la figure d'un
vieillard ayant cependant un air mâle et vigoureux
qui laissait couler son urine en forme de jet d'eau ;
c'était dans cette eau qu'ils faisaient consister la
meilleure partie de leur médecine et de leurs richesses.
D'autres y joignaient la plante Moly (Saturnienne),
mentionnée par Homère, dont la racine
était de plomb, la tige d'argent et les fleurs d'or.

Les Grecs formèrent le nom de Mercure de μηροσ, inguin, et de ξουροσ, puer, parce que le mercure philosophique
est une eau que Raymond Lulle appelle
urine d'enfant.

LA MATIÈRE EST UNE ET TOUTE CHOSE.
La matière est une et toute chose, parce qu'elle est le principe radical de tous les mixtes. Elle est en
tout et semblable à tout, parce qu'elle est susceptible
de toutes les formes, mais avant qu'elle soit spécifiée
à quelque espèce des individus des trois règnes de la
nature. Lorsqu'elle est spécifiée au règne minéral,

@

- 124 -
ils disent qu'elle est semblable à l'or, parce qu'elle
en est la base, le principe et la mère. C'est pourquoi
ils l'appellent or cru, volatil, immeur. Elle est analogue
aux métaux étant le mercure dont ils sont
composés ; l'esprit de ce mercure est si congelant,
qu'on le nomme le père des pierres tant précieuses
que vulgaires ; il est la mère qui les conçoit, l'humide
qui les nourrit et la matière qui les fait.

Philalèthe nous assure que de quelque façon qu'on traite le mercure vulgaire, on n'en fera jamais le
mercure philosophique. Le Cosmopolite dit que celui-,
ci est le vrai mercure et que le mercure commun
n'est que son frère bâtard. Lorsque le mercure des
Sages est mêlé avec l'argent et l'or, il est appelé l'électre
des philosophes, leur airain, leur laiton, leur
cuivre, leur acier ; et dans les opérations leur venin,
leur arsenic, leur plomb, leur laiton qu'il faut
blanchir; Saturne, Jupiter, Mars, Vénus,la Lune et
le Soleil.

Ce mercure est une eau ardente qui a la vertu de dissoudre tous les mixtes, les minéraux, les pierres;
et tout ce que les autres menstrues ou eaux-fortes ne
sauraient faire, la faux du vieillard Saturne en vient
à bout; ce qui lui a fait donner le nom de dissolvant
universel.

LA CLEF DE L'OEUVRE.
L'artiste qui aurait la véritable matière philosophique ne serait pas embarrassé pour la mettre eu
oeuvre; cependant le président d'Espagnet dit qu'elle
demande beaucoup d'ouvrage. « Dans la sublimation

@

- 125 -
« philosophique du mercure ou la première préparation,
« il faut un travail d'Hercule, car sans lui,
« Jason n'aurait jamais osé entreprendre la conquête
« de la toison d'or. »

Il ne faut pas cependant s'imaginer que cette sublimation se fasse à la manière des sublimations chimiques,
aussi a-t-il eu soin de rappeler philosophique.
Cette sublimation philosophique du mercure
consiste dans la dissolution et la putréfaction de la
matière; parce que cette sublimation n'est autre
chose qu'une séparation du pur et de l'impur ou
une purification de la matière qui est de nature à ne
pouvoir être sublimée que par la putréfaction. C'est
donc la solution qui est la clef de l'oeuvre.

Il y a deux travaux dans l'oeuvre. L'un pour faire
la pierre, l'autre pour faire l'élixir. Le premier
oeuvre est la préparation, le second oeuvre est la disposition,
ce n'est qu'une répétition du premier. Telle
que puisse être cette préparation, elle doit commencer
par la dissolution de la matière ou sublimation,
et puisque les philosophes n'ont pas voulu en
parler plus clairement, on peut au moins des opérations
de la seconde disposition tirer des inductions
pour nous éclairer sur les opérations de la première.

Il faut d'abord faire le mercure philosophique ou le dissolvant avec une matière qui renferme en elle
deux qualités et qui soit en partie volatile et fixe en
partie. Ce qui prouve qu'il faut une dissolution, c'est
qu'on nous dit de chercher une matière de laquelle
nous puissions faire une eau qui dissolve l'or naturellement
et sans violence. Or une matière ne peut se réduire
en eau que par une dissolution, quand on n'emploie

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- 126 -
pas la dissolution de la chimie vulgaire, qui est
exclue de l'oeuvre.

Nous remarquerons que les termes de la chimie vulgaire employés par les philosophes doivent être
pris dans le sens philosophique ; que les termes distillation,
sublimation, calcination, dissolution, coagulation,
sont une même opération faite dans un
même vase, c'est-à-dire une cuisson de la matière ;
nous remarquerons aussi que les philosophes
supposant leur mercure et leur soufre déjà faits commencent
leurs traités à la seconde opération.

La clef de l'oeuvre est la dissolution annoncée par Flamel dans les termes suivants : « Le sage Hercule
« tue les deux serpents pour les faire pourrir, corrompre
« et engendrer. Mis ensemble dans le vaisseau
« du sépulcre, ils se tuent dans leur venin propre
« qui les change après leur mort en eau vive et permanente,
« en mercure des philosophes. Ces deux
« spermes, masculin et féminin, engendrés dans l'opération
« des quatre éléments, sont l'humide radical
« des métaux, soufre et argent-vif, se recueillant de
« la fiente et pourriture du soleil et de la lune. »

La putréfaction de la matière dans le vase, principe et cause des couleurs qui se succèdent dans les
opérations, se manifeste par la couleur noire, Cette
couleur signifie donc la putréfaction et la génération
qui s'ensuit et qui nous est donnée par la dissolution
de nos corps parfaits. Ces dernières paroles
indiquent que c'est de la dernière opération dont
parle Flamel. « Cette dissolution vient de la chaleur
« externe, qui aide et de l'ignéité politique et
« vertu aigre admirable du poison de notre mercure

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« qui met en poudre ce qui lui résiste. Ainsi la chaleur
« agissant sur et contre l'humidité radicale métallique
« visqueuse, engendre sur le sujet la noirceur.
« Elle est ce voile noir avec lequel le navire de
« Thésée revint victorieux de Crète et qui fut cause
« de la mort de son père. Aussi faut-il que le père « meure, afin que des cendres de ce phénix il en renaisse
« un autre, et que le fils soit roi. »

La véritable clef de l'oeuvre est cette noirceur au commencement de ses opérations. Si l'on voyait apparaître
d'abord une couleur rouge ou blanche,
l'oeuvre est manqué. C'est qu'on a brûlé la verdeur
et la vivacité de la pierre. La couleur bleuâtre ou
jaunâtre indique que la dissolution n'est pas achevée.
La noirceur est le vrai signe d'une parfaite solution.
La matière est dissoute en poudre plus menue
que les atomes voltigeant aux rayons du soleil, et ces
atomes se changent en eau permanente. Cette dissolution
a été nommée par les philosophes mort, ténèbres,
nuit, tombeau, charbon, boue, terre noire,
plomb, Saturne, éclipse du soleil et de la lune, écume
de la mer, noir, etc. ; elle a fourni aux philosophes
matière à nombre d'allégories sur les morts et les
tombeaux.

L'eau coagulée, noire comme de la poix est, dit Flamel, « le laiton qu'il faut blanchir. Les anciens
« sages l'ont décrite sous l'histoire du serpent de
« Mars qui avait dévoré les compagnons de Cadmus,
« lequel le tua en le perçant de sa lance contre un
« chêne creux. »

Pour parvenir à cette putréfaction, il faut un agent ou dissolvant analogue au corps qu'il doit dissoudre.

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Celui-ci est le corps dissoluble appelé semence masculine; l'autre est l'esprit dissolvant nommé semence
féminine; réunies dans le vase, on les appelle
Rebis.

DEFINITION ET PROPRIETES DE CE MERCURE.
Le mercure est une chose qui dissout les métaux d'une dissolution naturelle, qui conduit leurs esprits
de puissance en acte. Il nettoie les métaux de leurs
impuretés et tire de l'intérieur des métaux parfaits
leur nature et semence qui y est cachée. La confection
de ce mercure est un des plus grands secrets de la
Nature et l'on ne peut l'apprendre que par la révélation
de Dieu ou d'un ami. Le mercure dissolvant
n'est point mercure des philosophes avant sa préparation,
mais seulement après.

Le mercure dissolvant est un élément de la terre dans lequel il faut semer le grain de l'or. Il corrompt
le Soleil, le putréfie, le résout en mercure et le rend
volatil et semblable à lui-même. Il se change en Soleil
et Lune et devient comme les mercures des métaux.
Il tire au dehors les âmes des corps, les enlève
et les cuit. C'est pourquoi Homère nomme Mercure
αργειφοντησ, argicida, meurtrier d'Argus, tirant les âmes
des corps et les conduisant au royaume de Pluton.

Le mercure dissolvant est le vase unique des philosophes dans lequel s'accomplit le magistère. On lui
donne plusieurs noms : vinaigre, eau, ciel, crible,
feu, mère, mercure cru, femme, mer, sépulcre,
vase, argent-vif, etc.

Lorsque la conjonction du mercure est faite avec
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- 129 -
le corps dissoluble, les philosophes ne parlent des
deux que comme d'une seule chose et ils disent
alors que les sages trouvent dans le mercure tout ce
qu'il leur faut; ils l'appellent notre eau, areane, argent-vif,
cuivre, oes, laiton, pierre, mercure, oeuf,
racine unique, etc.

DU VASE DE l'art ET DE CELUI DE LA NATURE.
Trois sortes de matrices :
La première est la terre, le grand vase de la nature où se fait la corruption des semences, le sépulcre
et le tombeau vivant de toutes les créatures. Elle
est en particulier la matrice du végétal et du minéral.

La seconde est celle de l'utérus dans l'animal; celle des volatiles est l'oeuf; et le seul rocher celle de
l'or et de l'argent.

La troisième, celle du métal, est connue de peu de personnes; la matrice étant, avec le sperme, la
cause de la spécification du métal.

La connaissance de ce vase précieux et de l'esprit fixe et saxifîque implanté dans lui était un des plus
grands secrets de la cabale des Egyptiens. Il a fallu
chercher un vase analogue à celui que la nature emploie
pour la formation des métaux, qui devînt la
matrice de l'arbre doré des philosophes; après l'avoir
cherché longtemps, on n'en a pas trouvé de meilleur
que le verre.

NOMS DONNES A CE VASE PAR LES ANCIENS.
Les philosophes semblaient s'étudier à faire entrer ce vase dans toutes leurs allégories, de manière

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- 130 -
qu'on ne soupçonnât pas leur idée. C'est la tour de
Danaë ; le coffre de Deucalion ; le tombeau d'Osiris ;
la corbeille, l'outre de Bacchus et sa bouteille; le
vase de Vulcain ; la coupe présentée par Junon à
Thétis ; le vaisseau de Jason ; le marais de Lerne
(Λαρναξ, capsa, loculus) ; la chambre de Léda; les oeufs
d'où naquirent Castor et Pollux; la ville de Troie;
les cavernes des monstres; la cassette que Thétis
donna à Achille, dans laquelle on mit les os de Patrocle
et ceux de son ami. La coupe avec laquelle
Hercule passa la mer pour aller enlever les boeufs de
Gerion. La caverne du mont Hélicon qui servait de
demeure aux Muses et à Phébus. Le lit où Vénus fut
trouvée avec Mars. Le clepsydre ou la corne d'Amalthée,
de Κλεπτς, je cache, et υδορ, eau. Les Egytiens
enfin n'entendaient autre chose par leurs puits, leurs
sépulcres, leurs urnes, leurs mausolées en forme de
pyramide.

Les écrivains hermétiques ne distinguent pas le vase de l'Art de celui de la Nature dans leurs
livres. C'est le triple vaisseau de Flamel et autres,
plein de confections de l'art, c'est-à-dire de l'écume
de la mer Rouge et de la graisse du vent mercuriel.
Celui de l'art est en verre; mais celui de la nature,
c'est la terre de la pierre ou la femelle, ou la matrice
dans laquelle la semence du mâle est reçue, se putréfie
et se dispose à la génération. Dieu en a donné
le secret à ses amis.

D'Espagnet dit à propos du vase de l'art : « Pour « perfectionner les deux soufres on n'a besoin que
« d'un seul vase; il en faut un second pour l'élixir.
« Le premier sera de verre, le second sera fait de

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- 131 -
« deux hémisphères creux de chêne dans lesquels on
« mettra l'oeuf pour le faire couver. »

Le troisième vase enfin est le fourneau qui conserve les deux autres vases et la matière qu'ils con-
tiennent. Ce dernier est appelé Athanor.

DU FEU EN GENERAL ET DU FEU PHILOSOPHIQUE.
Nous connaissons trois sortes de feux : 1° le céleste qui a pour sphère la région éthérée ; 2° le feu
élémentaire qui a pour demeure la terre et notre
atmosphère; 3° le feu central qui est logé dans le
centre de la matière.

Les philosophes ont caché la matière de leur feu secret. Ce n'est ni le feu du soleil, ni le feu des cuisines,
ni le feu central. Le feu philosophique est
principe de corruption et de génération. Pour connaître
la matière de ce feu, il suffit de savoir comment
le feu élémentaire prend la forme du feu céleste
et pour sa forme, tout le secret consiste dans la forme
et structure de l'Athanor par lequel ce feu devient
égal, doux, continu et tellement proportionné, que la
matière puisse se corrompre; après quoi la génération
du soufre doit se faire, qui prendra la domination
et régira le reste de l'oeuvre. C'est pourquoi les
philosophes disent que la femelle domine pendant la
corruption et le mâle chaud et sec pendant la génération.

Artéphius dit qu'il participe du soufre, qu'il est la fontaine d'eau vive, environnant et contenant le lieu
où se baignent le roi et la reine. Les anciens ont
donné au feu les noms d'épée, de lance, de flèche, de

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javelot, de hache, etc. Telle fut l'épée dont Vulcain
frappa Jupiter pour le faire accoucher de Pallas; la
massue dont il fit présent à Hercule; l'arc que ce
héros reçut d'Apollon; le cimeterre de Persée; la
lance de Bellérophon, etc. C'est le feu que Prométhée
vola au ciel ; celui que Vulcain employait pour
forger les foudres de Jupiter; la ceinture de Vénus,
le trône d'or du souverain des cieux ; c'est enfin le
feu de Vesta, entretenu par les vierges à Rome.

PRINCIPES OPERATIFS.
La préparation est composée de quatre parties :
La première est la solution de la matière en eau mercurielle ; elle se fait par la semence minérale de
la terre.

La seconde est la préparation du mercure des philosophes ; elle volatilise et spermatise les corps.

La troisième est la corruption ; elle fait la séparation des substances et leur rectification.

La quatrième est la génération et la création du soufre philosophique ; elle unit et fixe les substances,
ce qui est la création de la pierre.

Les philosophes, et entre autres le président d'Espagnet, ont comparé la préparation à la création du
monde.

« Par la première digestion ou rotation d'éléments,
« le corps se dissout ; la conjonction du mâle et de la
« femelle et le mélange de leurs semences se font; la
« putréfaction succède et les éléments se résolvent en
« une eau homogène. Le Soleil et la Lune s'éclipsent
« à la tête du dragon, et tout le monde enfin rentre

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- 133 -
« dans le chaos antique et clans l'abîme ténébreux.
« Cette première digestion se fait, comme celle de
« l'estomac, par une chaleur pépantique et faible, plus
« propre à la corruption qu'à la génération.

« Dans la seconde digestion, l'esprit de Dieu est « porté sur les eaux ; la lumière commence à paraître
« et les eaux se séparent des eaux ; la lune et
« le soleil reparaissent; les éléments ressortent du
« chaos pour constituer un nouveau monde, un nouveau
« ciel et une terre nouvelle. Les petits corbeaux
« changent de plumes et deviennent des colombes;
« l'aigle et le lion se réunissent par un lien indissoluble.

« Cette régénération se fait par l'esprit igné, qui « descend sous la forme d'eau pour laver la matière
« de son péché originel et y porter la semence aurifique;
« car l'eau des philosophes est un feu. Mais
« donnez toute votre attention pour que la séparation
« des eaux se fasse par poids et mesure, de crainte
« que celles qui sont sous le ciel n'inondent la terre
« ou que, s'élevant en trop grande quantité, elles ne
« laissent la terre trop sèche et trop aride.

« La troisième digestion fournit à la terre naissante
« un lait chaud et y infuse toutes les vertus spirituelles
« d'une quintessence qui lie l'âme avec le corps au
« moyen de l'esprit. La terre cache alors un grand trésor
« dans son sein et devient premièrement semblable
« à la lune, puis au soleil. La première se nomme
« terre de la lune, la seconde terre du soleil et sont
« nées pour être liées par un mariage indissoluble; car
« l'une et l'autre ne craignent pas les atteintes du feu.

« La quatrième digestion achève tous les mystères
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- 134 -
« du monde; la terre devient par son moyen un ferment
« précieux qui fermente tout en corps parfaits ;
« comme le levain change toute pâte en sa nature:
« elle avait acquis cette propriété en devenant quintessence
« céleste. Sa vertu, émanée de l'esprit universel
« du monde, est une panacée ou médecine
« universelle à toutes les maladies des créatures qui
« peuvent être guéries. Le fourneau secret des philosophes
« vous donnera ce miracle de l'art et de la nature,
« en répétant les opérations du premier oeuvre. »

Le procédé philosophique consiste dans la solution du corps et la congélation de l'esprit, et tout se fait
par une même opération. Le fixe et le volatil se mêlent
intimement, mais cela ne peut se faire si le fixe n'est
auparavant volatilisé. L'un et l'autre s'embrassent
enfin et par la réduction ils deviennent absolument
fixes.

Les principes opératifs ou le régime sont donc au nombre de quatre : 1° par la solution ou liquéfaction,
les corps retournent en leur matière première
et se réincrudent par la coction. Alors le mariage se
fait entre le mâle et la femelle et il en naît le corbeau.
La pierre se résout en quatre éléments confondus
ensemble ; le ciel et la terre s'unissent pour
mettre Saturne au monde ; 2° l'ablution apprend à
blanchir le corbeau et à faire naître Jupiter de Saturne;
cela se fait par le changement du corps en
esprit ; 3° l'office de la réduction est de rendre au
corps son esprit que la volatilisation lui avait enlevé
4° et de le nourrir ensuite d'un lait spirituel en forme
de rosée ; jusqu'à ce que le petit Jupiter ait acquis
une force parfaite par la fixation.

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Le dragon dont parle Homère (Iliade, ch. II, v. 306) est le vrai symbole des deux dernières opérations.

« Pendant que nous étions assemblés, disait « Ulysse aux Grecs, pour faire des hécatombes, au
« pied d'un beau platane et autour d'une fontaine
« d'où s'échappait un ruisseau limpide, il apparut un
« prodige merveilleux. Un affreux dragon, le dos
« couvert de taches, mis au jour par Jupiter lui-même,
« s'éleva du fond de l'autel sur le platane. Au plus
« haut de la cime sont cachés sous le feuillage les petits
« à peine éclos d'un passereau (ils sont huit et la
« mère qui les a couvés est la neuvième). Le dragon
« les atteint et les dévore à faire pitié pendant qu'ils
« gazouillent. La mère plaintive voltige autour de sa
« couvée chérie. Comme elle pousse des cris perçants,
« il se retourne et la saisit par l'aile. Mais dès
« qu'il a mangé ses petits et elle-même, le dieu qui
« l'a fait apparaître le rend beau, brillant, et le
« change en pierre à nos yeux étonnés. »

PRINCIPES OPERATIFS EN PARTICULIER.
1° La calcination philosophique est une extraction de la substance de l'eau, du sel, de l'huile, de l'esprit,
et le reste de la terre, et un changement d'accidents,
une corruption de la substance, de manière
que toutes ces choses séparées se réunissent pour en
faire un corps plus parfait.

La calcination vulgaire se fait par l'action du feu de nos cuisines ou des rayons du soleil, la philosophique
a l'eau pour agent.

2° La solution philosophique est une réduction du
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corps en sa première matière ou une désunion naturelle
des parties du composé et une coagulation des
parties spirituelles.

3° La putréfaction philosophique est en quelque sorte la clef des opérations, quoiqu'elle ne soit pas
la première. Elle nous découvre l'intérieur du mixte;
elle est l'outil qui rompt les liens des parties ; elle
fait l'occulte manifeste ; elle est le principe du changement
des formes, la mort des accidentelles, le premier
pas à la génération, le commencement et le
terme de la vie, le milieu entre le non-être et l'être.

4° La fermentation philosophique a lieu dans l'oeuvre, comme elle a lieu dans la fabrique du pain.
On ne peut faire de pain sans levain et l'on ne peut
faire de l'or sans or. L'or est donc l'âme et ce qui
détermine la forme intrinsèque de la pierre. La médecine
dorée n'est qu'une composition de terre et
d'eau, c'est-à-dire de soufre et de mercure fermentés
avec l'or, mais avec un or réincrudé. Le mercure ou
eau mercurielle est l'eau, le soufre est la farine, qui
par une longue fermentation, s'aigrissent et sont
faits levain, avec lequel l'or et l'argent sont faits. Et
comme le levain se multiplie éternellement et sert
toujours de matière à faire du pain, la médecine philosophique
se multiplie aussi et sert éternellement de
levain pour faire de l'or.

SIGNES OU PRINCIPES DEMONSTRATIFS.
Les couleurs qui surviennent à la matière philosophique pendant le cours des opérations de l'oeuvre
sont des signes démonstratifs qui font connaître à
l'artiste qu'il a procédé de manière à réussir.

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- 137 -
Il y a trois couleurs qui se succèdent immédiatement par ordre.

La première est la noire, appelée tête de corbeau et autrement. Le commencement de cette noirceur
indique que le feu de la nature commence à opérer
et que la matière est en voie de solution ; lorsque
cette couleur noire est parfaite, la solution l'est aussi
et les éléments sont confondus. Pendant la putréfaction,
le mâle philosophique ou le soufre est
confondu avec la femelle, de manière qu'ils ne font
plus qu'un seul et même corps que les philosophes
nomment hermaphrodite. « C'est, dit Flamel, l'androgyne
« des anciens, la tête du corbeau et les éléments
« convertis. En cette façon, je te peins ici que
« tu as deux natures réconciliées qui peuvent former
« un embryon en la matrice du vaisseau et puis t'enfanter
« un roi très-puissant, invincible et incorruptible.
« Notre matière dans cet état est le serpent
« Python qui, ayant pris son être de la corruption
« du limon de la terre, doit être mis à mort et vaincu
« par les flèches du dieu Apollon, par le blond Soleil,
« c'est-à dire par notre feu égal à celui du soleil.
« Celui qui lave ou plutôt ces lavements qu'il faut
« continuer avec l'autre moitié, ce sont les dents de
« ce serpent que le sage opérateur, le prudent Cadmus
« sèmera dans la même terre, d'où naîtront des
« soldats, qui se détruiront eux-mêmes, se laissant résoudre
« en la même nature de terre... Les philosophes
« ont donné entre autres noms à cette confection
« le nom de Rébis. C'est ce qu'ils recommandent
« de blanchir. »

Le second signe démonstratif est la blancheur.
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Philalèthe nous assure que la matière blanche est
l'argent vif des sages, le vrai mercure des philosophes.
Cet argent vif, dit-il, extrait de cette noirceur
subtile est le mercure tingeant philosophique
avec son soufre blanc et rouge naturellement mêlés
ensemble dans leur minière. Divers noms lui ont
été donnés par les philosophes : agneau blanc, argent
vif animé, mercure purifié, argent, or, or blanc,
azoch, boeuf, décembre, essence, Euphrate, Eve, diamant,
chaux, lait, pierre connue, lune, lune dans son
plein, magnésie, mère, mercure dans son couchant,
huile, racine, sel, main gauche, soufre, terre, étoile
du soir, vent, virago, vautour, lis, voile, rose blanche,
os calciné, etc. Cette blancheur est la pierre parfaite
au blanc; c'est un corps précieux qui, quand il est
fermenté et devenu élixir au blanc, est plein d'une
teinture exubérante, qu'il a la propriété de communiquer
à tous les autres métaux. Les esprits volatils
auparavant sont alors fixes ; le nouveau corps ressuscite
beau, blanc, immortel, victorieux. C'est pourquoi
on l'a appelé résurrection, lumière, jour et de tous
les noms qui peuvent indiquer la blancheur, la fixité
et l'incorruptibilité.

« Les philosophes, suivant le môme Flamel, ont « représenté aussi cette blancheur sous la figure d'une
« épée nue, brillante. Quand tu auras blanchi, tu
« auras vaincu les taureaux enchantés qui jetaient
« feu et fumée parles narines. Hercule a nettoyé l'étable
« pleine d'ordures, de pourriture et de noirceur.
« Jason a versé le jus sur les dragons de Colchos,
« et tu as en ta puissance la corne d'Amalthée,
« qui encore qu'elle ne soit que blanche, te peut

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- 139 -
« combler tout le reste de ta vie de gloire, d'honneur
« et de richesses. Pour l'avoir, il t'a fallu combattre
« vaillamment et comme un Hercule. Car cet Acheloüs,
« ce fleuve humide (qui est la noirceur, l'eau
« noire du fleuve Esep), est doué d'une force très-
« puissante, outre qu'il se change très-souvent d'une
« forme en une autre. »

Comme le noir et le blanc sont pour ainsi dire deux extrêmes, et que deux extrêmes ne peuvent s'unir
que par un milieu, la matière en quittant la couleur
noire ne devient pas blanche tout à coup; la
couleur grise se trouve intermédiaire, parce qu'elle
participe des deux. Les philosophes lui ont donné le
nom de Jupiter, parce qu'elle succède au noir qu'ils
ont appelé Saturne. C'est ce qui a fait dire à d'Espagnet
que l'air succède à l'eau après qu'elle a achevé
ses sept révolutions que Flamel a nommées inhibitions.
La matière, ajoute d'Espagnet, s'étant fixée
au bas du vase, Jupiter après avoir chassé Saturne,
s'empare du royaume et en prend le gouvernement.
A son avènement, l'enfant philosophique se forme, se
nourrit dans la matrice et vient enfin au jour avec un
visage beau, brillant et blanc comme la lune. Cette
matière au blanc est dès lors un remède universel à
toutes les maladies du corps humain.

Enfin la troisième couleur principale est la rouge ; elle est le complément et la perfection de la pierre.
On obtient cette rougeur par la seule continuation de
la cuisson de la matière. Après le premier oeuvre on
l'appelle or philosophique, feu de la pierre, couronne
royale, fils du soleil.

La plupart des philosophes commencent leurs
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traités à la pierre au rouge ou à la fabrique de l'élixir,
seconde opération où les proportions des matières
sont différentes de celles du premier. Voici les
noms donnés à la pierre au rouge : acide, Adam,
âme, bélier, or, or vif, cancer, cendre, corps proprement
dit, frère, fruit, coq, homme, feu, pierre,
pierre Lazule, lumière, Mars, mâle, magnésie rouge,
olive, roi, rubis, sel, soleil, soufre, Thita, sang, vin,
virago, fer, fruit, coq, gomme, etc.

Dans cette opération le corps fixe se volatilise ; il monte et descend en circulant dans le vase, jusqu'à ce
que le fixe ayant vaincu le volatil, il le précipite au
fond avec lui pour ne plus faire qu'un corps de nature
absolument fixe.

Les trois couleurs noire, blanche et rouge doivent se succéder dans l'ordre indiqué, mais elles ne sont
pas les seules qui se manifestent. Elles indiquent les
changements essentiels qui surviennent à la matière :
au lieu que les autres couleurs presque infinies et
semblables à celles de l'arc-en-ciel ne sont que passagères
et d'une durée très-courte.

DE L'ELIXIR.
La pierre philosophale ne peut être parfaite qu'à la fin du second oeuvre qu'on appelle Elixir.

De ce premier soufre on en a fait un second que l'on peut ensuite multiplier à l'infini.

L'élixir suivant d'Espagnet est composé d'une matière triple ; savoir : D'une eau métallique ou du
mercure sublimé philosophiquement, du ferment
blanc, si l'on veut faire l'élixir au blanc, ou du ferment

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- 141 -
rouge pour l'élixir au rouge ; et enfin du second
soufre. Le tout selon les poids et proportions philosophiques.
L'élixir doit avoir cinq qualités, il doit
être fusible, permanent, pénétrant, tingeant et multipliant ;
il tire sa teinture et sa fixation du ferment,
sa fusibilité de l'argent vif qui sert de moyen pour
réunir les teintures du ferment et du soufre, et sa
propriété multiplicative lui vient de l'esprit de la
quintessence qu'il a naturellement.

La perfection de l'élixir consiste dans le mariage et l'union parfaite du sec et de l'humide, de manière
qu'ils soient inséparables et que l'humide donne au
sec la propriété d'être fusible à la moindre chaleur.

QUINTESSENCE.
La quintessence est une extraction de la plus spiritueuse et radicale substance de la matière; elle se
fait par la séparation des éléments qui se terminent
en une céleste et incorruptible essence dégagée de
toutes les hétérogénéités.

TEINTURE.
La teinture dans le sens philosophique est l'élixir même rendu fixe, fusible, pénétrant et tingeant par
la corruption et les autres opérations dont nous
avons parlé. Cette teinture ne consiste donc pas dans
la couleur externe, mais dans la substance même qui
donne la teinture avec la forme métallique ; elle agit
comme le safran dans l'eau, elle se mêle intimement
comme la cire avec la cire, comme l'eau avec l'eau,

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- 142 -
parce que l'union se fait entre deux choses de
même nature. C'est de cette propriété que lui vient
celle d'être une panacée admirable pour les maladies
des trois règnes de la nature.

Cette quintessence chasse l'impureté des corps, comme le feu fait évaporer l'humidité du bois ; elle
conserve la santé, en donnant des forces au principe
de la vie pour résister aux attaques des maladies, et
faire la séparation de la substance, véritablement nutritive
des aliments d'avec celle qui n'en est que le
véhicule.

LA MULTIPLICATION.
On entend parla multiplication philosophique une opération au moyen de laquelle on multiplie la
poudre de projection soit en qualité, soit en quantité
à l'infini, selon le bon plaisir de l'artiste. Elle consiste
à recommencer l'opération déjà faite mais avec
des matières exaltées et perfectionnées et non avec
des matières crues comme auparavant.

Tout le secret est une dissolution physique en mercure et une réduction en sa première matière.

Cuire jusqu'au rouge foncé s'exprime par brûler, cribler, couper avec le couteau, délier, fondre, laver,
limer, battre, noircir, inhumer, etc.

MALADIE DES METAUX.
La médecine dorée est la source des richesses et de la santé.

C'est avec la poudre de projection ou pierre philosophale que l'on guérit les maladies des métaux.

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- 143 -
Le premier vice des métaux vient du premier mélange des principes avec l'argent vif et le second se
trouve dans l'union des soufres et du mercure.

Il y a deux sortes de maladies dans les métaux : la première est appelée originelle et incurable; la seconde
vient de la diversité du soufre qui fait leur
imperfection et leurs maladies; savoir : la lèpre de
Saturne, la jaunisse de Vénus, l'enrhumement de
Jupiter, l'hydropisie de Mercure et la gale de Mars.

DES TEMPS DE LA PIERRE.
« Les temps de la pierre sont indiqués, dit d'Espagnet, « par l'eau astronomique et philosophique.
« Le premier oeuvre au blanc doit être terminé dans
« la maison de la lune, le second dans la seconde
« maison de Mercure ; le premier oeuvre au rouge
« dans le second domicile de Vénus et le second ou
« le dernier dans la maison d'exaltation de Jupiter ;
« car c'est de lui que notre roi doit recevoir son
« sceptre et sa couronne ornée de précieux rubis. »

Les philosophes disent communément que le grand oeuvre est un ouvrage de patience, qu'il faut
plus de temps que de dépenses pour parvenir à son
but. Les uns y parviennent plus tôt, les autres plus
tard.

CONCLUSION.
Les philosophes donnent ordinairement le nom de mâle ou père au principe sulfureux et le nom de
femelle au principe mercuriel. Le fixe est aussi mâle

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ou agent et le volatil est femelle ou patient. Le résultat
de la réunion des deux est l'enfant philosophique
communément mâle, quelquefois femelle
quand la matière n'est parvenue qu'au blanc, n'étant
pas parvenue à toute sa fixité ; aussi les philosophes
l'ont nommée lune, Diane; et le rouge soleil, Apollon,
Phébus. L'eau mercurielle et la terre volatile
sont toujours femelle, souvent mère, comme Cérès,
Latone, Semelé, Europe, etc. L'eau est ordinairement
désignée sous des noms de filles, nymphes,
naïades, etc. Le feu interne est toujours masculin et
dans l'action. Les impuretés sont indiquées par des
monstres.

Voici comment Basile Valentin introduit les dieux de la fable ou les planètes dans la pratique abrégée
de l'oeuvre :

« Dissous du bon or, comme la nature l'enseigne, « tu trouveras une semence qui est le commencement,
« le milieu et la fin de l'oeuvre de laquelle
« notre or et sa femme sont produits ; savoir : un
« subtil et pénétrant esprit, une âme délicate, nette
« et pure et un corps ou sel qui est un baume des
« astres. Ces trois choses sont réunies dans notre
« eau mercurielle. On mena cette eau au dieu Mercure
« son père qui l'épousa, il en vint une huile incombustible.
« Mercure jeta ses ailes d'aigle, dévora sa
« queue de dragon et attaqua Mars qui le fit prisonnier
« et constitua Vulcain pour son geôlier. Saturne
« se présenta et conjura les autres dieux de le venger
« des maux que Mercure lui avait faits. Jupiter
« approuva les plaintes de Saturne et donna ses
« ordres qui furent exécutés. Mars alors parut avec

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« une épée flamboyante, variée de couleurs admirables
« et la donna à Vulcain pour qu'il exécutât la
« sentence prononcée contre Mercure et qu'il réduisît
« en poudre les os de ce dieu. Diane ou la lune se
« plaignit que Mercure tenait son frère en prison
« avec lui et qu'il fallait l'en retirer. Vulcain n'écouta
« pas sa prière et ne se rendit même pas à
« celle de la belle Vénus qui se présenta avec tous
« ses appas. Mais enfin le Soleil parut couvert de son
« manteau de pourpre et dans tout son éclat. »

Enfin nous finissons par la même allégorie que d'Espagnet : « La toison d'or est gardée par un dragon à trois « têtes : la première vient de l'eau, la seconde de la
« terre, la troisième de l'air. Les trois têtes doivent,
« par les opérations, se réunir en une seule qui dévorera
« les autres dragons. Si Dieu vous accorde cette
« toison d'or, n'en usez que pour sa gloire, l'utilité
« de votre prochain et votre salut. »

Ces explications données, nous revenons aux dieux et aux héros de la fable dont Michel de Nostredame
fait revivre les caractères dans ses personnages.

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CHAPITRE XVI.
Mythes Egyptiens.
HIEROGLYPHES.
Hermès reconnaissait un Dieu unique, et il n'y a pas d'apparence qu'il ait prétendu le représenter par
des figures ni le faire adorer sous les noms d'Osiris
et d'Isis. Il n'est pas possible d'admettre que les

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- 146 -
Egyptiens disaient de la divinité ce qu'ils ne disaient
en effet que de la nature. Hermès avait enseigné aux
prêtres qu'il y avait deux principes des choses, l'un
bon et l'autre mauvais, mais ces deux principes doivent
s'entendre des principes bons et mauvais de la
nature qui se trouvent toujours mêlés dans les mixtes
et qui concourent à leur composition. C'est pourquoi
ils disaient qu'Osiris et Typhon étaient frères et
que ce dernier faisait toujours la guerre au premier.
Osiris était le bon principe ou l'humeur radicale, la
base du mixte et la partie pure et homogène ; Typhon
était le mauvais principe ou les parties hétérogènes,
accidentelles et principe de destruction et de
mort, comme Osiris l'était de vie et de conservation.

Presque tous les monuments égyptiens s'expliquent par l'art hermétique beaucoup mieux que par
la religion. Prenons comme exemple le premier
monument présenté dans l'antiquité expliquée de D.
Bernard de Montfaucon.

C'est une pierre sépulcrale que A. Hermès Herennuleius a faite pour sa femme, pour lui, pour ses enfants
et sa postérité. Il est représenté lui-même au
milieu de l'inscription, debout, en habit long, les
manches retroussées jusqu'au coude ; il a le bras
droit étendu et une espèce de cerceau à la main, au
centre duquel paraît un autre petit cercle ou un
point. D'un autre côté de la pierre sont deux serpents
dressés sur leur queue repliée en cercle ; l'un
tient un oeuf entre les dents, l'autre a la tête appuyée
dessus, la bouche un peu ouverte comme s'il voulait
mordre l'autre et lui disputer cet oeuf. Tous deux ont
une crête à peu près carrée.

Les deux serpents sont les deux principes de l'art
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- 147 -
sacerdotal ou hermétique, l'un mâle ou feu, terre
fixe et soufre ; l'autre femelle, eau volatile ou mercurielle,
qui concourent tous deux à la formation
ou génération de la pierre hermétique que les philosophes
appelaient oeuf et petit monde qui est composé
des quatre éléments représentés par les deux
crêtes carrées, mais dont deux seulement sont visibles,
la terre et l'eau. On peut aussi expliquer
l'oeuf du vase, dans lequel l'oeuf se forme, par le combat
du fixe et du volatil qui se réunissent enfin l'un
et l'autre et ne font plus qu'un tout fixe, appelé or
philosophique ou Soleil hermétique. C'est cet or que
Herennuleius montre comme le résultat de son art ;
or qui a été une source de santé et de richesses pour
lui et sa famille.

Rappelés à la philosophie hermétique, presque tous les hiéroglyphes égyptiens et grecs et surtout
ceux qui ont été attribués aux prêtres et aux savants
s'expliquent aussi facilement qu'ils sont inintelligibles
et inexplicables autrement, et il y a lieu de
penser que les initiés à la science hermétique, pour
la communiquer aux sages, leurs successeurs, à
l'insu du peuple, inventèrent les hiéroglyphes pris
des animaux, des hommes, etc. ; et qu'enfin pour
expliquer ces caractères ils imaginèrent des allégories,
des fables, prises de personnes feintes et des actions
prétendues de ces personnes.

DIEUX DE L'EGYPTE.
Les mystères des Egyptiens n'avaient point pour objet les Dieux comme Dieu et leur culte comme culte

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- 148 -
de la Divinité. Si le peuple admit la pluralité des
dieux, il n'en était pas de même des prêtres qui adoraient
Knef, dieu sans commencement et immortel.
Osiris et Isis, sur lesquels roule presque toute la
théologie égyptienne étaient, d'après le sentiment de
divers auteurs, tous les dieux du paganisme. Isis
représentait toutes les déesses, aussi l'appelait-on
myrionyme, ou la déesse à mille noms, la nature
même. Osiris représentait tous les Dieux. Les interprétations
mal entendues des hiéroglyphes inventés
par les philosophes et les prêtres ont donné lieu
à la multitude des Dieux. Hésiode, Homère, et avec
eux les Grecs qui n'avaient d'autres dieux que ceux
des Egyptiens, ont dit que les cieux, l'air et la
terre en étaient remplis.

La confusion dans les noms et dans les dieux mêmes doit nous convaincre que ceux qui les ont
inventés ne pouvaient avoir en vue que la nature,
ses opérations et ses productions. Et comme le grand
oeuvre est un de ses plus admirables effets, les premiers
qui le trouvèrent ayant considéré sa matière, sa
forme, les divers changements qui lui survenaient
pendant les opérations, ses effets surprenants; et
qu'en tout cela elle participait en quelque sorte avec
les principales parties de l'univers, telles que le soleil,
la lune, les étoiles, le feu, l'air, la terre et l'eau,
ils en prirent occasion de lui donner tous ces noms.
Tout ce qui se forme dans la nature, ne se faisant que
par l'action de deux, l'un agent, l'autre patient, qui
sont analogues au mâle et à la femelle dans les animaux ;
le premier chaud, sec, igné, le second froid
et humide; les prêtres d'Egypte personnifièrent la
matière de leur art sacerdotal et appelèrent Osiris ou
feu caché, le principe actif qui fait les fonctions de

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- 149 -
mâle et Isis le principe passif qui tient lieu de femelle.
Ils désignèrent l'un par le Soleil à cause du
principe de chaleur et de vie que cet astre répand
dans toute la nature ; et l'autre par la Lune, parce
qu'ils la regardaient comme d'une nature froide et
humide. Le fixe et le volatil, le chaud et l'humide
étant les parties constituantes des mixtes, avec certaines
parties hétérogènes qui s'y trouvent toujours
mêlées et qui sont la cause de la destruction
des individus, ils y joignirent un troisième à
qui ils donnèrent le nom de Typhon ou mauvais
principe. Mercure fut donné pour adjoint à Osiris et à
Isis pour les secourir contre les entreprises de Typhon,
parce que Mercure est comme le lien et le milieu qui
réunit le chaud et le froid, l'humide et le sec; qu'il
est comme le noeud au moyen duquel le subtil et l'épais,
le pur et l'impur se trouvent associés et qu'enfin
il ne se fait point de conjonction du Soleil avec la
Lune sans que Mercure, voisin du Soleil, y soit présent.

Osiris et Isis furent donc regardés comme l'époux et l'épouse, le frère et la soeur, enfants de Saturne
ou de Coelus. Typhon passait pour leur frère utérin,
parce que la liaison des parties homogènes, inaltérables
et radicales avec les parties hétérogènes,
impures et accidentelles des mixtes se fait dans la
même matrice ou dans les entrailles de la terre.

Ces quatre personnes, Osiris, Isis, Mercure et Typhon, étaient chez les Egyptiens les principales et les
plus célèbres. Trois passaient pour des Dieux et Typhon
passait pour un esprit malin et les trois autres
pour des Dieux, mais pour des Dieux, fabriqués par la
main des philosophes

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- 150 -
hermétiques. A ces quatre, ils joignirent Vulcain,
inventeur du feu, père de Saturne, parce que le feu
est absolument nécessaire dans l'oeuvre hermétique.
Ils leur associèrent Pallas ou la prudence, la sagesse
et l'adresse dans la conduite du régime pour les opérations.
L'Océan, père des dieux et Thétis leur mère,
vinrent ensuite avec le Nil, c'est-à-dire l'eau et enfin
la terre, mère de toutes choses. Saturne, Jupiter,
Vénus, Apollon et quelques autres dieux furent
enfin admis, et Horus, comme fils d'Osiris et d'Isis.

Non-seulement les choses, mais leurs vertus et propriétés physiques devinrent des Dieux dans l'esprit
du peuple à mesure qu'on s'efforçait de lui en démontrer
l'excellence. Bientôt il n'y eut pas une plante,
un animal, un métal qui n'eût son étoile ou son
génie dominant.

Outre les grands dieux il y eut des Génies qui furent des hommes justes et recommandables.

Après avoir choisi les noms de leurs dieux hermétiques, les prêtres qui voulaient tenir secrètes les
opérations de l'oeuvre, présentaient au peuple et à
ceux qui les questionnaient, Osiris tantôt comme
bienfaiteur de l'humanité et tantôt comme le soleil,
astre qui comblait l'univers de fécondité et ainsi des
autres personnages.

OSIRIS.
Que se passe-t-il dans l'oeuvre hermétique ? La matière est composée d'une chose qui contient deux
substances, l'une fixe et l'autre volatile, ou eau et
terre. Les philosophes ont appelé l'un mâle et l'autre

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- 151 -
femelle ; de ces deux réunis naît un troisième qui se
trouve leur fils, sans différer de son père et de sa
mère qu'il renferme en lui, quant à la substance
radicale. Le second oeuvre est semblable au premier.

Cette matière mise dans le vase au feu philosophique appelé Vulcain ou inventé, dit-on, par Vulcain,
se dissout, se putréfie et devient noire par l'action
de ce feu. Elle est alors le Saturne des philosophes
ou hermétique qui devient en conséquence fils de
Vulcain, comme l'appelle Diodore. Cette couleur
noire disparaît, la blanche et la rouge prennent la
place successivement; la matière se fixe et forme la
pierre de feu, ce feu caché signifié par Osiris. Voilà
donc Osiris fils de Saturne. Il est aussi aisé d'expliquer
le sentiment de ceux qui le font fils de Jupiter,
et voici comment : Lorsque la couleur noire s'évanouit,
la matière passe par la grise avant d'arriver à
la blanche, et les philosophes ont donné le nom de
Jupiter à cette couleur grise. En deux mots, les
Egyptiens entendaient par Isis et Osiris tant la substance
volatile et la substance fixe de la matière de
l'oeuvre, que la couleur blanche et la rouge qu'elle
prend dans les opérations.

Isis et Osiris sont, comme nous l'avons dit, l'agent et le patient dans un même sujet. Osiris part pour
son expédition et dirige sa route d'abord par l'Ethiopie,
pour parvenir à la mer Rouge qui bordait l'Egypte
de même que l'Ethiopie. Ce n'était pas le chemin
le plus court, mais c'est la route qu'il est nécessaire
de tenir dans les opérations du grand oeuvre,
où la couleur noire et la couleur rouge sont les deux
extrêmes. La noirceur se manifeste d'abord dans le

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- 152 -
commencement des opérations signifiées par le voyage
d'Osiris ou de Bacchus dans les Indes. Il faut donc
d'abord passer en Ethiopie, c'est-à-dire voir la couleur
noire, parce qu'elle est l'entrée et la clef de l'art
hermétique. « Ces choses sont créées dans notre terre
« d'Ethiopie, disent Flamel et Rasis ; blanchissez
« votre corbeau ; si vous voulez le faire avec le Nil
« d'Egypte, il prendra après avoir passé par l'Ethiopie
« une couleur blanchâtre ; puis le conduisant par les
« secrets de la Perse (1), avec cela et avec cela, la couleur
« rouge se manifestera telle qu'est celle du
« pavot dans le désert. »

Pour abréger, nous regarderons comme déjà

1 La Perse ou Iran, terre des Dews et des Péris, berceau de cette branche de la famille Japhétique qui a fourni les innombrables
peuplades Indo-Européennes, siège de l'antique nation
Aryenne qui a été la souche commune des tribus de l'Occident,
tels que les Ario-Hellènes, comprenant les Celtes et les
Cimbres, nos ancêtres, et les Ioniens (Ιςνιοι, les jeunes), et des
tribus des Mèdes, des Perses et des Indiens.

Ce pays, dont une province porte le nom de Suziane ou province des Lys, et dont une autre province s'appelle Ariane, en
souvenir de l'Ariah terrestre primitive des plaines de l'Aras et
de Sennaar où séjourna la famille de Noë en descendant de
l'arche arrêtée sur l'Ararat, montagne lumineuse de l'Arménie,
donne occasion de mettre sous les yeux du lecteur que la
race qui l'habita était une race blanche, la race Iranienne (d'ar
ou d'ir), toujours en opposition et en lutte avec la race Touranienne
(hors de l'Iran ou de l'Arie) ou race jaune; ou, suivant
la légende, la nation des Péris (nom analogue à celui des
Perses), aux ailes d'une blancheur éblouissante qui, comme le
cygne, unissent la grâce à la force et le courage à la beauté,
habitants de la plaine, toujours en guerre avec la nation des
Dews (Djnns ou démons), barbares, habitant en deçà et au
delà de l'Himalaya ; enfin ces peuples appelés dans l'Ecriture

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- 153 -
connue par le lecteur l'histoire des différentes divinités
du paganisme établie par les mythographes,
dont les ouvrages sont entre les mains de tout
le monde, et nous nous bornerons aux applications
de leurs faits et gestes à l'oeuvre hermétique.

Osiris étant en Ethiopie fit élever des digues soit pour faire rentrer le fleuve dans son lit, comme fît
Hercule dans le territoire de Prométhée, soit pour
l'empêcher d'inonder. L'eau est nécessaire, mais il
faut que tout soit fait par poids, mesures et proportions.

L'artiste du grand oeuvre doit faire attention que

Gog et Magog. Magog regardé généralement comme le nom
primitif des Scythes et des Tartares, mot identique suivant
d'Herbelot à Machin ou Magin, signifiant habitants d'en deçà
(sens du mot Ma), par opposition avec Gog, Gin, Djin ou Tchin,
d'où la Chine, qui veut dire habitants d'au delà.

Les Aryas, nation des fidèles, des excellents, des vénérables, des anciens, comme elle se nomme dans ses dialectes du Sanskrit
et du Zend ou race blanche (couleur la plus parfaite puisqu'elle
est la réunion de tous les rayons lumineux reflétés sans
altération), ont donné leur nom aux Ibères du Caucase et de
l'Espagne (Ibh-er); celui d'Arii à une des tribus de la Germanie
et celui des Irlandais, car er, eri, erin, irar, ireland, dénote
bien une origine Aryenne ou Iranienne. - Les mots alb,
albus, albain, alpes, et le nom d'Albanais (montagnard) donné
aux Irlandais et à d'autres montagnards de la Thrace et de l'Italie,
viennent aussi nous rappeler les Celtes partis de ces montagnes
d'Arménie, qui paraissent baigner leurs têtes dans les
flots de la lumière éternelle, resplendissent dans l'obscurité des
nuits par leur couronne neigeuse ou lancent par moment vers
le ciel des tourbillons de flammes volcaniques.

Nous devons même signaler ici, sauf à y revenir, le nom Proserpine (persephone, couleur blanche), fille de Jupiter et de
Cérès, ainsi que celui de Persée, fils de Jupiter et de Danaë.

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l'Ethiopie ne fut pas inondée et que le gouvernement
de Prométhée le fut. C'est que la partie de la matière
terrestre qui se putréfie et noircit, surnage la
dissolution ; au lieu que le fixe qui renferme le feu
inné que Prométhée vola au ciel pour en faire part
aux hommes, demeure dans le fond du vase et se
trouve submergé. Nous aurons occasion de parler
des Satyres formant cortège à Osiris à l'article de
Bacchus et des Muses représentant les parties volatiles
à l'article de Persée.

Pendant son absence, Osiris donna à Isis pour conseiller Mercure, le mercure des philosophes sans lequel
on ne peut rien faire. C'est lui qui de concert
avec l'artiste Hercule, constitué gouverneur de l'empire,
doit tout diriger, tout conduire, tout faire. Le
mercure est le principal agent intérieur de l'oeuvre,
il est chaud et humide, il dissout, il putréfie, il
dispose à la génération, et l'artiste est l'agent extérieur.

Les deux oeuvres qui font l'objet de cet art sont compris le premier dans l'expédition d'Osiris; le
second dans sa mort et son apothéose.

Par le premier on fait la pierre, par le second l'élixir.
Osiris parcourut l'Ethiopie, puis les Indes, l'Europe et retourna en Egypte par la mer Rouge pour
jouir de la gloire qu'il s'était acquise. Il fait élever
des colonnes de granit rose où sont gravés ses exploits,
puis il meurt. C'est comme si l'on disait : dans le
premier oeuvre, la matière passe par la couleur noire
ensuite par des couleurs variées, la grise, la blanche,
et enfin survient la rouge qui est la perfection du

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- 155 -
premier oeuvre et celle de la pierre ou du soufre
philosophique. Ces couleurs variées ont été figurées
par des léopards et des tigres dans l'expédition de
Bacchus qui est la même personne.

La seconde expédition étant semblable à la première, sa clef est la solution de la matière ou la division
des membres d'Osiris en beaucoup de parties.
Le coffre où ce prince est enfermé est le vase philosophique
scellé hermétiquement. Typhon et ses complices
sont les agents de la dissolution ; nous verrons
pourquoi ci-après dans l'histoire de Typhon. La dispersion
des membres du corps d'Osiris est la volatilisation
de l'or philosophique; la réunion de ses
membres indique la fixation. Elle se fait par les soins
d'Isis ou la terre, qui, comme un aimant, disent les
philosophes, attire à elle les parties volatilisées ; alors
Isis avec le secours de son fils Horus, combat Typhon,
le tue, et règne glorieusement et se réunit
enfin à son cher époux dans le même tombeau ;
c'est-à-dire que la matière se dissout, se coagule et
se fixe dans le même vase, parce qu'un axiome des
philosophes est : Solutio corporis est coagulatio spiritùs.


Horus, fils d'Osiris et d'Isis, est reconnu pour être le même qu'Apollon ; on sait aussi qu'Apollon tua le
serpent Python à coup de flèches; Python n'est que
l'anagramme de Typhon. Mais Apollon doit s'entendre
du Soleil ou or philosophique qui est la cause
de la coagulation et de la fixation, ainsi qu'on le
verra.

Osiris fut enfin mis au rang des dieux par Isis son épouse et par Mercure qui institua les cérémonies de

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- 156 -
son culte. Le mercure philosophique a travaillé à la
déification d'Osiris en agissant dans le vase de concert
avec Isis et le philosophe Hermès qui conduisait
extérieurement les opérations.

ISIS.
Isis, symbole de la Lune, comme Osiris était celui du Soleil, était regardée comme principe général
de la nature et principe matériel de l'art hermétique.
Le portrait d'Isis, tracé par Apulée, est une allégorie
de l'oeuvre. Sa couronne et les couleurs de ses habits
indiquent tout en général et en particulier. Isis passait
pour la Lune, pour la Terre et pour la Nature.
Sa couronne, formée par un globe brillant comme la
Lune, l'annonce à tout le monde. Les deux serpents
qui soutiennent ce globe sont les mêmes que ceux
d'Herennuleius Hermès. Le globe est aussi la même
chose que l'oeuf du même monument. Les deux épis
qui en sortent marquent que la matière de l'art hermétique
est la même que celle que la nature emploie
pour faire tout végéter dans l'univers. Les couleurs
qui surviennent à cette matière pendant les opérations,
ne sont-elles pas expressément nommées dans
rémunération de celles des vêtements d'Isis? Une
simarre ou longue robe frappante par sa grande
noirceur, couvre tellement le corps d'Isis, qu'elle
laisse seulement apercevoir par le haut une autre
robe de fin lin, d'abord blanche, puis safranée et enfin
de couleur de feu.

Les épis de blé prouvent que Cérès et Isis sont le même symbole. Le cistre et le vase qu'Isis tient à la

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- 157 -
main sont les deux choses requises pour l'oeuvre. Le
cistre représente le laiton philosophique, le vase représente
l'eau mercurielle. Isis est la terre ou le laiton
des philosophes; mais le laiton ne peut rien par
lui-même, disent-ils, s'il n'est purifié et blanchi par
l'azot ou l'eau mercurielle. La corne d'abondance
qu'on lui met souvent à la main, signifie en général
la nature, source du bonheur, de la santé et des richesses,
que l'on trouve dans l'oeuvre hermétique.

Le voyage d'Isis en Phénicie pour y aller chercher le corps de son mari, les pleurs qu'elle verse avant
de le trouver, l'arbre sous lequel il était caché, tout
est marqué au coin de l'art sacerdotal. En effet,
Osiris étant mort est jeté dans la mer, c'est-à-dire
submergé dans l'eau mercurielle ou la mer des philosophes ;
Isis verse dit-on des larmes, parce que la
matière qui est encore volatile, représentée par Isis,
monte en forme de vapeur, se condense et retombe
en gouttes. Cette tendre épouse cherche son mari
avec inquiétude, avec des pleurs et des gémissements
et ne peut le trouver que sous un tamarin ; c'est que
la partie volatile ne se réunit avec la fixe que lorsque
la blancheur survient ; alors la rougeur où Osiris est
caché sous le tamarin, parce que les fleurs de cet
arbre sont blanches et les racines rouges. Cette dernière
couleur est même indiquée par le nom même
de Phénicie qui vient de φοινιξ, rouge, couleur de
pourpre.

Isis survécut à son mari, et après avoir régné glorieusement, elle fut mise au nombre des Dieux. Mercure
détermina son culte comme il avait fait celui
d'Osiris; parce que dans la seconde opération appelée

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- 158 -
le second oeuvre, ou la seconde disposition par Morien,
la Lune des philosophes ou leur Diane, ou la
matière au blanc signifiée par Isis, parait encore
après la solution ou la mort d'Osiris ; elle se trouve
par là mise au rang des Dieux, mais des dieux philosophiques,
puisqu'elle est leur Diane ou la lune, une
des principales déesses de l'Egypte; on voit bien
pourquoi l'on attribue cette déification à Mercure.

Pourquoi Isis ramassa-t-elle tous les membres du corps d'Osiris excepté les parties naturelles? Pourquoi
après la mort de son mari jura-t-elle de ne pas
en épouser un autre? Pourquoi se fait-elle enterrer
dans la forêt de Vulcain? Quelles sont ces parties
naturelles, sinon les terrestres, noires et féculentes
de la matière philosophique dans lesquelles elle s'est
formée, où elle a pris naissance, qu'il faut rejeter
comme inutiles et avec lesquelles elle ne peut se
réunir, parce qu'elles lui sont hétérogènes ? Si Isis
tient le serment, c'est qu'après la solution parfaite,
désignée par la mort, elle ne peut plus par aucun
artifice, être séparée d'Osiris. On verra pourquoi elle
est inhumée dans la forêt de Vulcain ; on saura en
attendant que l'inhumation philosophique n'est autre
chose que la fixation ou le retour des parties volatilisées
et leur réunion avec les parties fixes et ignées,
desquelles elles avaient été séparées. C'est pour cela
qu'Isis et Osiris sont dits petits-fils de Vulcain.

Si Osiris et Isis eurent Vulcain et Mercure en grande vénération, c'est que Hermès a inventé les
arts et les caractères hiéroglyphiques, et cela au sujet
du mercure philosophique ; il a enseigné les sept arts
libéraux et il a montré comment il faut parler de

@

- 159 -
l'oeuvre, les astres qui y sont contenus, les proportions,
les poids et les mesures qu'il faut y observer
pour imiter ceux de la Nature.

Voilà comment Mercure fut l'interprète de tout et servait de conseil à Isis. Elle ne pouvait rien faire
sans Mercure, parce qu'il est la base de l'oeuvre et
que sans lui on ne peut rien faire.

Horus.
Horus est fils d'Osiris et d'Isis, c'est-à-dire l'or hermétique, le résultat de l'oeuvre; c'est Apollon,
c'est l'enfant philosophique. L'agent et le patient
dans l'oeuvre étant homogènes, se réunissent pour
produire un troisième semblable à eux, procédant
des deux ; le Soleil et la Lune sont ses père et mère,
disent tous les philosophes après Hermès.

On peut conclure de la bonne foi et de l'ingénuité de quelques adeptes, plutôt que de leur indiscrétion,
que la matière de l'oeuvre est le principe radical de
tout; mais qu'elle est en particulier le principe actif
et formel de l'or ; c'est pourquoi elle devient or philosophique
par les opérations de l'oeuvre imitées de
celles de la nature. Cette matière se forme dans les
entrailles de la terre et y est portée par l'eau des
pluies animées de l'esprit universel, répandu dans
l'air, et cet esprit tire sa fécondité des influences de
la Lune et du Soleil qui par ce moyen deviennent le
père et la mère de cette matière. La terre est la matrice
où cette semence est déposée et se trouve par là
sa nourrice. L'or qui s'en forme est le soleil terrestre.
Cette matière ou le sujet de l'oeuvre est composée de

@

- 160 -
deux substances, l'une fixe, l'autre volatile ; la première
ignée et active; la seconde humide et passive,
auxquelles on a donné le nom de ciel et terre ; Saturne
et Rhée, Osiris et Isis, Jupiter et Junon ; et le principe
igné ou feu de nature qui y est renfermé a été
nommé Vulcain, Prométhée, Vesta, etc. De cette
manière Vulcain et Vesta qui est le feu de la partie
humide et volatile sont proprement les père et mère
de Saturne, de même que le ciel et la terre, parce
que les noms de ces dieux ne se donnent pas seulement
à la matière encore crue et indigeste prise
avant la préparation que lui donne l'artiste de concert
avec la nature, mais encore pendant la préparation
et les opérations qui la suivent. Toutes les fois
que cette matière devient noire, elle est le Saturne
philosophique, fils de Vulcain et de Vesta, qui sont
eux-mêmes fils du soleil par les raisons que nous
avons dites. Quand la matière devient grise après le
noir, c'est Jupiter ; devient-elle blanche, c'est la Lune,
Isis, Diane; et lorsqu'elle est parvenue au rouge,
c'est Apollon, Phébus, le Soleil, Osiris. Jupiter est
donc fils de Saturne, Isis et Osiris fils de Jupiter, mais
comme la couleur grise n'est pas une des principales
de l'oeuvre, la plupart des philosophes n'en font pas
mention ; et passant tout à coup de la noire à la
blanche, Isis et Osiris sont rapprochés de Saturne et
deviennent naturellement des enfants premiers nés.
Isis et Osiris sont donc frère et soeur, soit qu'on les
regarde comme principe de l'oeuvre, soit qu'on les
considère comme enfants de Saturne et de Jupiter.
Isis se trouve même mère d'Osiris puisque la couleur
rouge naît de la blanche. Comment sont-ils époux et

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- 161 -
épouse? A plusieurs points de vue, mais surtout
dans la production du soleil philosophique appelé
Horus, Apollon ou soufre des sages, puisqu'il est
formé de ces deux substances fixe et volatile réunies
en un tout fixe nommé Horus.

Arrivant à la seconde opération, l'or philosophique étant déjà fait, on l'emploie comme base du second
oeuvre; alors le soleil se trouve premier roi d'Egypte ;
il contient le feu de nature dans son sein, et ce feu
agissant sur les matières produit la putréfaction et la
noirceur; voilà de nouveau Vulcain fils du Soleil et
Saturne fils de Vulcain. Osiris et Isis viendront ensuite;
enfin Horus, pour la réunion de son père et de
sa mère.

C'est à cette seconde opération qu'il faut appliquer ces expressions des philosophes : Il faut marier la
mère avec le fils; c'est-à-dire qu'après sa première
coction on doit le mêler avec la matière crue dont il
est sorti, et le cuire de nouveau jusqu'à ce qu'ils se
soient réunis et ne fassent qu'un. Pendant cette opération,
la matière crue dissout et putréfie la matière
digérée ; c'est la mère qui tue son enfant et le met
dans son ventre pour renaître et ressusciter. Pendant
cette dissolution les Titans tuent Horus et sa
mère le ramène ensuite de la mort à la vie. Le fils
alors moins affectionné envers sa mère qu'elle ne l'était
envers lui, disent les philosophes, fait mourir sa
mère et règne en sa place. C'est-à-dire que le fixe ou
Horus fixe le volatil ou Isis qui l'avait volatilisé; car
tuer, lier, fermer, inhumer, congeler, coaguler ou
fixer, sont des termes synonymes dans le langage
des philosophes, de même que donner la vie, ressusciter,

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- 162 -
ouvrir, délier, voyager, signifient volatiliser.

Ainsi s'expliquent les adultères, les incestes, les parricides et les matricides de la fable qui ne seront
plus que des allégories intelligibles et dévoilées, et
non des actions qui font horreur à l'humanité et qui
n'auraient point dû trouver place dans l'histoire.

TYPHON.
L'histoire de ce prétendu monstre n'est qu'une allégorie qui fait partie de celles que les prêtres égyptiens
ou Hermès lui-même avaient inventées pour
voiler l'art sacerdotal.

Nous avons dit qu'Osiris était le principe igné, doux et génératif que la nature emploie dans la formation
des mixtes et qu'Isis en était l'humide radical;
car il ne faut pas confondre l'un et l'autre, puisqu'ils
diffèrent entre eux comme la fumée et la flamme, la
lumière et l'air, le soufre et le mercure. L'humeur
radicale est dans les mixtes le siège et la nourriture
du chaud inné ou feu naturel et céleste et devient
comme le lien qui l'unit avec le corps élémentaire.
Cette vertu ignée est comme la forme et l'âme du
mixte. C'est pourquoi elle fait l'office de mâle et l'humide
fait, en tant qu'humide, la fonction de femelle ;
ils sont donc comme frère et soeur, et leur réunion
constitue la base du mixte ; mais ces mixtes ne sont
pas composés de la seule humeur radicale; dans leur
formation, des parties hétérogènes, impures et terrestres,
se joignent à lui pour compléter le corps du
mixte, et ces impuretés grossières et terrestres sont

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- 163 -
le principe de sa corruption à cause du soufre combustible,
âcre et corrosif qui agit sans cesse sur le
soufre pur et incombustible. Ces deux soufres ou
feux sont donc deux frères, mais des frères ennemis ;
et par la destruction journalière des individus, on a
lieu de se convaincre que l'impur l'emporte sur le
pur. Ce sont les deux principes bons et mauvais dont
nous avons parlé.

Cela posé, il n'est pas difficile de concevoir pourquoi on faisait de Typhon (τυφς, accendo, uro) un
monstre effroyable, toujours disposé à faire du mal, et
qui avait l'audace même de faire la guerre aux dieux.
Les métaux abondent en ce soufre impur et combustible
qui les ronge en les faisant tourner en rouille
chacun dans son espèce. Les dieux avaient donné
leurs noms aux métaux, et c'est pourquoi Hérodote
dit que les Egyptiens ne comptaient d'abord que
huit grands Dieux, c'est-à-dire les sept métaux et le
principe dont ils étaient composés. Typhon était né
de la terre, mais de la terre grossière étant le principe
de la corruption, il fut cause de la mort d'Osiris
parce que la corruption ne se fait que par la solution
expliquée en parlant de la mort de ce prince. Les
plumes qui couvraient la partie supérieure du corps
de Typhon et sa hauteur qui portait sa tête jusqu'aux
nues indiquent sa volatilité et sa sublimation en vapeurs.
Ses cuisses, ses jambes, couvertes d'écailles
et les serpents qui en sortent de tous côtés sont le
symbole de son aquosité corrompante et putréfactive.
Le feu qu'il jette par la bouche marque son
adustibilité corrosive, et désigne sa fraternité prétendue
avec Osiris, parce que celui-ci est un feu

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- 164 -
caché naturel et vivifiant, l'autre est un feu tyrannique
et destructif.

Ce monstre ne se contente pas d'avoir fait mourir son frère Osiris, il précipite aussi son neveu Bonis
dans la mer après s'en être saisi par le secours d'une
reine d'Ethiopie. On ne pouvait désigner plus clairement
la résolution en eau de l'Horus ou l'Apollon
philosophique, qu'en le disant précipité dans la mer;
la noirceur qui est la marque de la solution parfaite
et de la putréfaction appelée mort par les Adeptes, se
voit dans cette reine d'Ethiopie. Cette matière corrompue
et putréfiée est précisément cette écume ou
salive de Typhon, dans laquelle Horus fut précipité
et submergé. Elle est véritablement une larme de
Saturne, puisque la couleur noire est le Saturne philosophique.
Isis ressuscita enfin Horus, c'est-à-dire
que l'Apollon philosophique, après avoir été dissous,
putréfié et devenu noir, passe de la noirceur à la
blancheur, appelée résurrection et vie dans le style
hermétique. Le père et la mère se réunirent alors
ensemble pour combattre Typhon ou la corruption,
et après l'avoir vaincu ils régnèrent glorieusement,
d'abord la mère ou Isis, c'est-à-dire la blancheur, et
après elle Horus, son fils, ou la rougeur.

ANIMAUX, PLANTES ET OBJETS SYMBOLIQUES DE L'EGYPTE.
1 Anubis. - Anubis est fils d'Osiris et d'Isis. La matière de l'art sacerdotal, mise dans le vase, se dissout
en eau mercurielle ; cette eau forme Je mercure
philosophique ou Anubis. Osiris est le même que Sérapis

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- 165 -
ou Ammon, représenté avec des cornes de bélier,
parce que cet animal est d'une nature chaude et humide.
Isis était représentée avec une tête de taureau,
parce qu'elle était prise pour la lune dont le croissant
figurait les cornes de cet animal, et que d'ailleurs
il est pesant et terrestre. Anubis ainsi composé des
deux est fils d'Osiris et d'Isis.

On dit qu'Anubis accompagna Osiris dans son voyage, parce que le mercure philosophique est toujours
clans le vase. Quant à la tête de chien qu'on
donne à Anubis, nous savons que les Egyptiens prenaient
le chien pour symbole d'un ministre d'Etat,
ce qui convient très-bien au mercure des philosophes,
puisque c'est lui qui conduit tout dans l'intérieur de
l'oeuvre.

Raymond Lulle démontre qu'Osiris, Isis et Anubis ou Sérapis, Apis et Anubis sont renfermés dans un
même sujet, puisque Osiris, symbole du Soleil, et
Isis, symbole de la Lune, se trouvent dans l'eau mercurielle;
car les philosophes appellent indifféremment
soleil ou or leur soufre parfait au rouge, et
lune ou argent leur matière fixée au blanc.

Canope. - Un Canope n'est autre chose que la représentation du vase dans lequel on met la matière
de l'art sacerdotal; le col du vase est désigné par
celui de la figure humaine. La tête et la coiffure
montrent la manière dont il doit être scellé, et les
hiéroglyphes dont sa superficie est couverte indiquent
les choses que le Vase contient.

On a pensé, et non sans fondement, que c'est la figure même du dieu Canope que l'on a transporté
dans les deux où elle forme le signe du Verseau.

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- 166 -
Boeuf Apis.-Tous les historiens qui parlent de l'Egypte font mention du boeuf sacré. Ce boeuf
doit être noir, avec une seule marque blanche formée
en croissant de lune au front ou sur l'un des côtés,
et de plus avoir été conçu par les impressions de la
foudre. On ne pouvait mieux désigner la matière de
l'art hermétique que par tous ces caractères. Quant
à sa conception, Haymon dit en termes exprès qu'elle
s'engendre parmi la foudre et le tonnerre. Le noir
est le caractère indubitable de la vraie matière, parce
que la couleur noire est le commencement et la clef
de l'oeuvre. La marque blanche en forme de croissant
était l'hiéroglyphe de la couleur blanche qui
succède à la noire et que les philosophes ont appelé
Lune. Le taureau par ces deux couleurs avait un
rapport avec le Soleil et la Lune qu'Hermès dit être
le père et la mère de la matière. Apis était plus en
particulier le symbole de la Lune tant à cause de ses
cornes qui représentent le croissant, que parce que
la Lune n'étant pas dans son plein, a toujours une
partie ténébreuse indiquée par le noir, et l'autre partie
blanche, claire et resplendissante, caractérisée
par la marque blanche, en forme de croissant.

Le boeuf était un symbole préférable à tout autre, en effet : Le Soleil produit la matière ; la Lune l'engendre ;
la terre est la matière où elle se nourrit ;
res! elle qui nous la fournit comme les autres choses
nécessaires à la vie, et le boeuf est le plus utile à
l'homme par sa force, sa docilité, son travail dans
l'agriculture, dont les philosophes emploient sans
cesse l'allégorie pour exprimer les opérations de l'art
hermétique. Osiris et Isis n'étaient pas mal désignés

@

- 167 -
par le boeuf. Osiris signifie feu caché, le feu qui
anime tout dans la nature, et qui est le principe de
la génération et de la vie des mixtes ; en un mot le
Soleil. Les prêtres ne présentaient le boeuf que comme
un symbole de la divinité.

Chien et loup. - Le chien est consacré à Mercure à cause de sa fidélité, de sa vigilance et de son
industrie ; il était même le caractère hiéroglyphique
de ce dieu ; c'est pourquoi on le représentait avec
une tête de chien. Les philosophes prétendent que
leur mercure est le seul qui puisse avoir action sur
les métaux auxquels ils donnent les noms des Dieux
ou des planètes ; que leur mercure est un aigle qui
regarde le soleil fixement sans cligner les yeux et
sans en être ébloui, et ils donnent à leur mercure le
nom de Chien de Corascène et Chienne d'Arménie,
parce que cet animal regarde fixement les simulacres
des dieux.

Le loup ayant beaucoup de ressemblance avec le chien, et n'étant, pour ainsi dire, qu'un chien sauvage,
a participé aux mêmes honneurs que le chien.
Les philosophes hermétiques ont caché sous le nom de
loup leur matière perfectionnée à un certain degré.
Basile Valentin dit « qu'il faut prendre un loup ravissant
et affamé qui court dans le désert, en cherchant
toujours de quoi dévorer. » Que l'on examine
les différentes circonstances de l'oeuvre, et l'on reconnaîtra
l'analogie qui existe entre Osiris et le loup, et
entre Isis et le chien. Le loup qui vient d'Orient et
le chien de l'Occident.

5 Le Lion. -Cet animal tenait chez les Egyptiens un des premiers rangs dans le culte des animaux.

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- 168 -
Le trône d'Horus avait des lions pour supports.

Le lion était consacré à Vulcain ou le feu philosophique ; il a été pris par presque tous les philosophes
pour un symbole de l'art hermétique.

Le Bouc. - Toutes les nations se sont accordées à regarder le bouc comme le symbole de la fécondité ;
il était celui de Pan ou le principe fécondant
de la nature, c'est-à-dire le feu inné, principe de vie
et de génération. « Lorsque les prêtres veulent, dit
« Eusèbe, représenter la fécondité du printemps et
« l'abondance dont il est la source, ils peignent un
« enfant assis sur un bouc et tourné vers Mercure. »
Il faut y voir plutôt avec les prêtres l'analogie du Soleil
avec Mercure et la fécondité dont la matière des
philosophes est le principe dans tous les êtres. C'est
cette matière, esprit universel corporifié, principe de
végétation, qui devient huile dans l'olive, vin dans le
raisin, gomme, résine dans les arbres, etc. Si le Soleil
par sa chaleur est un principe de végétation , ce
n'est qu'en excitant le feu assoupi dans les semences
où il est comme engourdi jusqu'à ce qu'il soit réveillé
et animé par un agent extérieur. Ainsi, dans l'opération
hermétique, le mercure travaille la matière
fixe où dort le feu inné ; il le développe en rompant
ses liens et le met en état d'agir pour conduire
l'oeuvre à sa perfection. C'est là cet enfant assis sur
le bouc et en même temps la raison pour laquelle il
se tourne vers Mercure. Osiris étant ce feu inné ne
diffère pas de Pan ; aussi le bouc était-il consacré à
l'un et à l'autre. C'était aussi un des attributs de Bacchus,
par la même raison.

Le Crocodile était un hiéroglyphe naturel de la
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- 169 -
matière philosophique composée d'eau et de terre,
puisque cet animal est amphibie. Le crocodile était
aussi l'hiéroglyphe de l'Egypte môme, et particulièrement
de la basse, parce que ce pays là est marécageux.

Le Bélier. - Le bélier est l'hiéroglyphe du mercure philosophique. Le bélier, dit la fable, apparut
à Bacchus dans la Lybie et le conduisit à une
fontaine où il se désaltéra, parce que la Lybie signifie
une pierre d'où découle de l'eau, de liy, venant de
leibw, je distille ; le mercure dont la nature est chaude
et humide ne se forme que par la résolution de la
matière philosophique en eau.

Jupiter apparut à Hercule sous la forme d'un bélier. Cette faveur que Jupiter accorda aux prières
d'Hercule caractérise le désir que les artistes hermétiques
ont de voir le Jupiter philosophique qui ne
peut se montrer que dans la Lybie, c'est-à-dire
lorsque la matière a passé par la dissolution, parce
qu'ils ont alors le mercure après lequel ils ont tant
soupiré.

Le bélier était une victime que l'on sacrifiait presque à tous les dieux, parce que le mercure dont
il était le symbole les accompagne tous dans les opérations
de l'art sacerdotal ; mais l'on disait que Mercure,
quoique messager des dieux, l'était plus spécialement
de Jupiter et en particulier pour les messages
gracieux, au lieu qu'Isis n'était guère envoyée que
pour les affaires tristes, pour des guerres, des combats,
etc. La raison en est toute naturelle pour un
philosophe qui sait qu'on ne doit entendre par Isis
que les couleurs variées de l'arc-en-ciel qui ne se

@

- 170 -
manifestent sur la matière que pendant la dissolution
de la matière, temps auquel se donne le combat
du fixe et du volatil.

L'Aigle et l'Epervier. - Tous les hermétiques appellent aigle leur mercure ou la partie volatile de
leur matière; chez eux le lion est la partie fixe et
l'aigle la partie volatile. On a feint avec raison qu'il
fut d'un bon augure à Jupiter, puisque la matière se
volatilise dans le temps que Jupiter remporte la victoire
sur Saturne, c'est-à-dire lorsque la couleur
grise prend la place de la noire.

L'épervier représente la matière parvenue à un certain degré de perfection, lorsqu'elle est devenue
soufre philosophique. L'épervier est un oiseau qui
attaque tous les autres, qui les dévore et qui les
transforme en sa nature en les changeant en sa propre
substance, puisqu'ils lui servent d'aliments. Voilà
pourquoi on donnait à Osiris une tête d'épervier.
Osiris est un principe igné et fixe qui fixe les parties
volatiles de la matière désignées par les oiseaux.
Osiris est l'or, le soleil, le soufre des philosophes, et
l'épervier est aussi un symbole du soleil. Homère
l'appelle le messager d'Apollon.

Mais, dira-t-on, Osiris et Horus n'étaient pas le même, puisque l'un était le père et l'autre le fils. On
convient cependant que l'un et l'autre étaient le
symbole du Soleil ou d'Apollon. Comment concilier
cette apparente contradiction autrement que par
l'art hermétique? Dans l'oeuvre il y a deux opérations,
ou si l'on veut, deux oeuvres qui se succèdent immédiatement.
Dans le premier, dit d'Espagnet, on crée
le soufre, et dans le second on fait l'élixir; le soufre

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- 171 -
et l'or vif des philosophes, leur soleil ou Osiris. Dans
le second oeuvre il faut faire mourir cet Osiris par la
dissolution et la putréfaction après laquelle règne Isis
ou la lune, c'est-à-dire la couleur blanche appelée
Lune par les philosophes. Cette couleur disparaît
pour faire place à la jaune safranée ; c'est Isis qui
meurt et Horus qui règne, ou l'Apollon de l'art hermétique.

10° L'Ibis.- Isis était représentée par un ibis blanc et noir. Par les couleurs noire et blanche de
l'ibis, celui-ci ayant avec la Lune le même rapport
que le taureau Apis, devenait ainsi le symbole de la
matière de l'art sacerdotal. L'ibis tout noir combattant
et tuant les serpents ailés indiquait le combat
qui se fait entre les parties de la matière pendant la
dissolution ; la mort de ces serpents indiquait la putréfaction
qui est une suite de cette dissolution où la
matière devient noire. Après la putréfaction, la matière
devient en partie noire, en partie blanche,
temps auquel le mercure se fait; c'est la seconde
espèce d'ibis dont Mercure emprunta la forme.

On voit entre Isis et Mercure la plus grande analogie et un rapport si intime, qu'on ne les séparait
presque jamais, aussi on supposait qu'Hermès était
le conseiller de cette princesse et qu'ils agissaient
toujours de concert ; c'était avec raison, puisque la
Lune et le mercure philosophique ne sont qu'une
même chose. « Ceux, dit d'Espagnet, qui établissent
« pour matière de la pierre le soufre et le mercure,
« entendent par le soufre l'or et l'argent commun, et
« par le mercure la lune des philosophes. »

11° Du Lotus et de la Fève d'Egypte. - Le Lotus
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- 172 -
est une espèce de lys qui croît en abondance après
l'inondation du Nil; on en faisait du pain et du vin.
Les Egyptiens peignaient le soleil naissant de la fleur
du Lotus, non pas, dit Plutarque, qu'ils le croient
né ainsi, mais parce qu'ils représentent allégoriquement
la plupart des choses. La fleur du Lotus est
blanche et la fleur de la Fève d'Egypte est rouge;
ainsi la fleur du Lotus était affectée à Isis et l'autre à
Osiris. La plupart des vases sur la coupe desquels
on voit un enfant assis, sont le fruit du Lotus.

12. Le Colocasia et le Persea. - Le Colocasia ou arum a des fruits rouges qui par leur couleur
représentaient Horus. Le Persea ressemble au laurier;
ses feuilles persistantes ressemblent à une
langue, et son noyau à un coeur; il était consacré
au dieu du silence Harpocrate, pour annoncer
qu'il faut savoir conduire sa langue et conserver
dans le coeur le secret des mystères d'Isis, Osiris et
autres.

13° Du Musa. - Cet arbuste produit un fruit qui a du rapport avec un concombre. On voit
dans cet arbuste les quatre couleurs principales
du grand oeuvre. Le noir se trouve dans la racine,
cette écorce enlevée on découvre le blanc. Les fleurs
qu'Isis présente à Osiris sont jaunes et rouges, et la
pelure du fruit est dorée.

Après tout cela, si l'on ne peut justifier absolument le peuple d'Egypte sur l'absurdité et le ridicule
du culte qu'ils rendaient aux animaux, n'attribuons
pas aux prêtres et aux savants de ce pays-là des excès
dont leur sagesse et leur connaissance les rendaient
incapables. Les Grecs et les Romains en les raillant

@

- 173 -
sur leurs superstitions rendaient justice à leur politesse
et à leur savoir, et les admiraient. Les poètes
et les historiens pour la plupart ont mal interprété
les intentions, les symboles de ces peuples. Plutarque,
Hérodote et Diodore de Sicile, pour excuser les
Egyptiens sur le culte qu'ils rendaient aux animaux,
disaient qu'ils adoraient dans ces animaux la divinité
dont les attributs se manifestaient dans chaque animal,
comme le Soleil dans une goutte d'eau qui est
frappée de ses rayons. Tout culte n'est pas un culte
religieux et encore moins une adoration, et tout ce
qui placé dans les temples même pour être l'objet de
la vénération, n'est pas au rang des dieux. Si les
historiens se sont trompés sur les dieux de l'Egypte
même quant à ce qui regardait le culte du peuple,
ils ont pu se tromper à plus forte raison pour ce qui
regardait les prêtres et les philosophes dont ils ignoraient
les mystères.

DES COLONIES EGYPTIENNES.
La philosophie hermétique ne fut pas toujours renfermée dans les bornes de l'Egypte ; elle se répandit
dans diverses contrées avec les chefs de familles qui
en émigrèrent pour fonder des colonies et qui emmenèrent
avec eux des prêtres instruits. Bélus porta à
Babylone, en Chaldée, le culte du soleil ou Sabéisme.
Danaüs, fils de Bélus, dit-on, relâcha à Rhodes puis
de là se rendit en Grèce où il fît bâtir Argos, et en
Lydie la ville de Cypre. Cécrops s'établit en Attique.
Les habitants de la Colchide étaient aussi une colonie
d'Egypte. Tous ces colons élevèrent des temples à
Minerve.

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Cadmus était originaire de Thèbes d'Egypte (1). Ayant été envoyé à la recherche de sa soeur par
Agénor, son père, roi de Phénicie, il se trouva exposé
à une furieuse tempête qui l'obligea de relâcher
à Rhodes où il érigea un temple en l'honneur de
Neptune, et en confia le service à des Phéniciens qu'il
laissa dans cette île, Il offrit à Minerve un vase de
cuivre très-beau et de forme antique, sur lequel était
une inscription qui portait que l'île de Rhodes serait
ravagée par les serpents. Cette inscription, cette
offrande à Minerve d'un vase de cuivre indiquent que
cette fiction est une allégorie de l'art sacerdotal. La
matière est la terre de Rhodes ou la terre rouge philosophique
qui doit être ravagée par des serpents,
c'est-à-dire dissoute par l'eau des philosophes qui est
souvent appelée serpent. Cadmus au fait de ces mystères
n'eut pas beaucoup de peine à prédire cette
dévastation. Le présent d'un vase de cuivre même
antique était-il d'une si grande conséquence qu'il
eût le mérite d'être présenté à la déesse de la sagesse?
L'or, les pierreries, auraient été plus dignes d'elle ;
mais sans doute il y avait du mystère là-dessous ; il
fallait une vase de cuivre non du vulgaire, mais de


1 On sait que Thèbes fut bâtie par Busiris en l'honneur d'Horus (Apollon) ; son nom est d'origine égyptienne et se prononce dans
les inscriptions hiéroglyphiques Ap, ou avec l'adjectif féminin
Tap, d'où l'on a fait Thébé ou Thèbes. La véritable signification
du mot Ap était celui d'un certain petit sanctuaire d'Ammon,
comme il en existait beaucoup à Thèbes ; outre son nom populaire
de Tap, la ville (Urbs de toute l'Egypte), comme la plupart des
grandes villes de ce pays, avait un second nom saint provenant du
dieu local particulier, Ammon. On l'appelait la ville d'Ammon, ou
du Soleil.

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- 175 -
l'airain philosophique que les favoris de Minerve
appellent Laton.

Toute l'histoire de Cadmus sera toujours considérée comme une fable pure qui paraîtra ridicule à tout
homme de bon sens dès qu'il ne l'expliquera pas conformément
à la chimie hermétique.

Quelle idée en effet de suivre un boeuf de différentes couleurs, de bâtir la ville de Thèbes, en Béotie, au
son de la lyre d'Amphion, là où ce boeuf s'arrête,
d'envoyer à une fontaine ses compagnons qui y sont
dévorés par un horrible dragon fils de Typhon et
d'Echidna; lequel dragon est ensuite tué par Cadmus
qui lui arrache les dents, les sème dans un champ
comme on sème du grain, d'où naissent des hommes
qui attaquent Cadmus et qui, enfin, à l'occasion
d'une pierre jetée entre eux, se détruisent les uns et
les autres sans qu'il en reste un seul?

Ainsi que dans la fable de la Toison d'or, on ne peut réussir à tuer le dragon qu'en lui jetant dans la
gueule une composition narcotique et somnifère,
c'est-à-dire qu'on ne peut parvenir à la putréfaction
de la matière fixée que par le secours et l'action de
l'eau mercurielle qui semble l'éteindre en la dissolvant ;
ce n'est que par ce moyen qu'on peut lui
arracher les dents, c'est-à-dire la semence de l'art
philosophique qui doit être ensuite semée. C'est avec
les taureaux qu'il faut labourer le champ philosophique
et y jeter la semence qui y convient. Jason
se munit de la médaille du soleil et de la lune pour
réussir.

A peine les dents du dragon sont-elles en terre, qu'il en sort des hommes armés qui s'entre-tuent,

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c'est-à-dire qu'aussitôt que la semence est mise sur
la terre, les natures fixes et volatiles agissant l'une sur
l'autre, il se fait une fermentation occasionnée par
la matière fixée en pierre ; le combat s'engage, les
vapeurs montent et descendent jusqu'à ce que le tout
se précipite et qu'il en résulte une substance fixe et
permanente dont la possession procure celle de la
Toison d'or.

Orphée, Musée, Mélampe, Homère, Pythagore, Platon, Eudoxe et Démocrite vinrent puiser en
Egypte la connaissance de l'oeuvre hermétique qu'ils
rapportèrent dans leur pays, d'où elle se répandit
ensuite chez les peuples qui eurent des relations avec
les Grecs.

Homère a pris l'or hermétique pour sujet de son allégorie de la prise de la ville de Troie, ou tout au
moins a pris occasion d'une guerre et d'un siège réel
pour en former une allégorie du grand oeuvre, ainsi
que nous le prouverons en discutant les circonstances
de ce siège.

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CHAPITRE XVII.
Allégories les plus frappantes l'art Hermétique.&
Les Egyptiens ne reconnaissaient proprement pour dieux qu'Osiris, Isis et Horus; mais ils en multiplièrent
les noms et se trouvèrent par là engagés à en
multiplier les fictions historiques. De là vinrent douze
dieux principaux : Jupiter, Neptune, Mars, Mercure,
Vulcain, Apollon, Junon, Vesta, Cérès, Vénus,

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- 177 -
Diane et Minerve, six mâles et six femelles; dans la
suite on en imagina d'autres auxquels on donna le
nom de demi-dieux. Les Grecs adoptèrent ces dieux,
mais ils ne s'en contentèrent pas, et ils en inventèrent
un nombre infini.

On ne peut s'empêcher d'admettre qu'Orphée et Homère, qui étaient des savants et des sages, aient
soupçonné le sens caché dans les symboles égyptiens,
et qu'ils n'aient entendu présenter leurs fictions que
comme des allégories qu'ils voulurent rendre plus
sensibles en personnifiant et déifiant les effets de la
nature, tout en reconnaissant le seul unique et vrai
Dieu dirigeant toutes les fonctions de la nature par
ces dieux.

Orphée s'explique assez clairement là-dessus, en disant que tous les dieux ne font qu'une même chose
comprise sous divers noms.

Nous allons passer en revue plusieurs de leurs fictions pour mettre le lecteur en état de porter son
jugement sur les autres, et servir notre sujet que nous
ne perdons pas de vue.

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LA TOISON D'OR.
Ce n'est pas une histoire, c'est une fiction, ainsi que le prouvent les noms des lieux indiqués, le temps,
les personnes et les actions jointes aux circonstance?
qui ne sont point conformes à la vérité.

Quel fut Jason ? Son nom, son éducation et ses actions l'annoncent assez. Son nom signifie médecin,
απο του ιασχαι et ιασισ, guérison. ιασς, déesse de la Santé.
On le mit sous la discipline de Chiron, le même qui prit

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- 178 -
soin de l'éducation d'Hercule et d'Achille, deux héros
dont l'un se montra invincible à la guerre de Troie,
et l'autre fait pour délivrer la terre des monstres qui
l'infestaient. Jason eut deux maîtres, Chiron
et Médée. Le premier lui donna les premières instructions
et la théorie ; le second le guida dans la pratique
par ses conseils assidus. Sans leur secours un
artiste ne réussirait jamais et tomberait d'erreurs
en erreurs.

Jason était de la race des dieux. Comment a-t-il pu être élevé par Chiron, si Saturne, père de celui-ci
et Phyllire, sa mère, n'ont jamais existé en personne?
On dit que Médée, épouse de Jason, était
petite-fille du Soleil et de l'Océan, et fille d'OEtes,
frère de Pasiphaë et de Circé, l'enchanteresse. Tout
était divin chez lui, jusqu'à ses compagnons.

Il y a de plus bien des choses à observer dans cette fiction. Le navire Argo fut construit sur le mont Pélion,
des chênes parlants de la forêt de Dodone. On
en mit au moins un, soit pour servir de mât, soit à
à la poupe ou à la proue. Pallas ou la sagesse présida
à sa construction. Orphée en fut désigné le pilote
avec Typhis et Ancée. Les Argonautes portèrent ce
navire sur leurs épaules pendant douze jours à travers
les déserts de la Lybie. Jason s'étant mis à l'abri
du navire Argo qui tombait de vétusté, fut écrasé et
périt sous ses ruines. Le navire enfin fut mis au
rang des astres.

Orphée qui inventa cette fiction s'en dit aussi le constructeur et le pilote; il la composa en vers,
c'est-à-dire au son de la lyre ; il le construisit suivant
les conseils de Pallas, parce qu'il ne faut pas se

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- 179 -
mettre en tête de rimer malgré Minerve. Le chêne employé
à la construction de ce navire est le même que
celui contre lequel Cadmus tua le serpent qui avait
dévoré ses compagnons. C'est ce chêne creux au pied
duquel était planté le rosier d'Abraham Juif dont
parle Flamel. Ce chêne creux est le vaisseau. Typhis
est un des pilotes, parce que te feu est le conducteur
de l'oeuvre ; car τυφς, fumum excito in flamma. On
lui donne Ancée pour adjoint, afin d'indiquer que le
feu doit être le même que celui d'une poule qui
couve, comme disent les philosophes ; car Ancée vient
de αγκαι ulnoe, les bras.

Jason aborde à Lemnos pour se rendre Vulcain favorable, parce que le feu est absolument requis, et
quel feu? un feu de corruption et de putréfaction.
Les Argonautes en reconnurent les effets à Lemnos,
ils y trouvèrent des femmes qui exhalaient une odeur
puante et insupportable. Telle est celle de la matière
philosophique lorsqu'elle est tombée en putréfaction.
Toute putréfaction étant occasionnée par l'humidité
et le feu interne qui agit sur elle, on ne pouvait
mieux la signifier que par les femmes qui, dans le
style hermétique, en sont le symbole ordinaire. Le
massacre que ces femmes firent de leurs maris signifie
la dissolution du fixe par l'action du volatil
désigné par des femmes ordinairement. La volatilisation
est indiquée particulièrement dans cette circonstance
du voyage des Argonautes par Thoas, père
d'Hypsiphile, qui vient de χοοσ, celer χοαζς celeriter
moveo. Et par sa fille dont le nom signifie qui aime
les hauteurs ou mieux qui a des portes élevées,
υωιπυλεια, ce qui convient aussi à la partie volatile de

@

- 180 -
la matière qui s'élève jusqu'à l'entrée ou l'embouchure
du vase scellé et fermé comme une porte murée
et bien close.

Les Argonautes se plaisaient dans cette île et ils oubliaient le motif de leur voyage quand Hercule les
réveilla de cet assoupissement. A peine eurent-ils
quitté le rivage que les Tyrrhéniens leur livrèrent un
combat sanglant où tous furent blessés, et Glaucus
disparut. C'est le combat du volatil et du fixe auquel
succède la noirceur qui a été précédée de la couleur
bleue.

Les Argonautes ayant abordé en une certaine île y dressèrent un autel de petites pierres en l'honneur
de la mère des dieux ou Cybèle Dindymène, c'est-à-
dire la terre. Titye et Mercure qui seuls avaient secouru
et favorisé nos héros, ne furent pas oubliés.
Ce n'était pas sans raison. Lorsque la matière commence
à se fixer, elle se change en terre qui devient
la mère des dieux hermétiques. Dans l'état de noirceur
c'est Saturne le premier de tous. Cybèle ou
Rhée, son épouse, est cette première terre philosophique
qui devient mère de Jupiter ou de la couleur
grise que cette terre prend. Titye était ce géant célèbre,
fils de Jupiter et de la nymphe Elare, que
Jupiter cacha dans la terre pour la soustraire au
courroux de Junon. Le volume de la terre philosophique
augmentant à mesure que l'eau se coagule et
se fixe, les poètes ont feint que ce Titye allait toujours
en croissant. Il voulut, dit-on, attenter à l'honneur
de Latone, mère d'Apollon et de Diane, qui
le tuèrent à coups de flèches ; c'est-à-dire que cette
terre philosophique qui n'est pas absolument fixée et

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- 181 -
qui est désignée par Latone, devient fixe lorsque la
blancheur, appelée Diane ou la lune des philosophes
et la rougeur ou Apollon paraissent. Quant aux honneurs
rendus à Mercure on en sait la raison, puisqu'il
est un des principaux agents de l'oeuvre. Apollonius
ne met que ces trois comme les seuls guides
et les seuls protecteurs des Argonautes : la terre, le
fils de cette terre et l'eau ou Mercure.

Après que nos héros eurent parcouru les côtes de la petite Mysie et de la Troade, ils s'arrêtèrent en
Bébrycie où Pollux tua Amicus qui l'avait défié au
combat du ceste ; c'est-à-dire que la matière commença
à se fixer après la volatilisation désignée par
le combat. Cette volatilisation est particulièrement
indiquée par les Harpies aux mains crochues, aux
ailes d'airain. De la Bébrycie les Argonautes arrivent
au pays de Phinée, fils d'Agénor, devin et
aveugle molesté par les Harpies qui enlevaient ses
mets. Volatiliser c'est enlever. Calaïs et Zétès, fils
de Borée (Calaïs, nom d'une pierre, airain ou laiton),
chassèrent ces Harpies et les confinèrent dans l'île
Plote, c'est-à-dire qui flotte, qui surnage, parce que
la matière en se coagulant forme une île flottante
comme celle de Délos où Latone accoucha de Diane.
Les Harpies étaient filles de Neptune et de la terre,
c'est-à-dire de la terre et de l'eau mercurielle des
philosophes. Les Harpies étaient soeurs d'iris; en
effet, Iris n'est autre que les couleurs de l'arc-en-ciel
qui paraissent sur la matière après sa putréfaction et
quand elle commence à se volatiliser.

Phinée était aveugle ; ce qui a été ajouté pour marquer la noirceur appelée nuit et ténèbres, puisqu'il

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- 182 -
est toujours nuit pour un aveugle. Les Harpies ne le
tourmentent qu'après que Neptune lui a ôte la vue,
c'est-à-dire, que l'eau mercurielle a occasionné la putréfaction.
Phinée était devin, c'est que la noirceur
étant la clef de l'oeuvre, elle annonce la réussite à
l'artiste qui, sachant la théorie du reste des opérations,
voit tout ce qui arrivera dans la suite.

Phinée leur a indiqué la route qu'ils doivent tenir. Vous aborderez, dit-il, aux îles Cyanées (appelées aussi
symplegades ou écueils qui s'entrechoquent). Ces îles
jettent beaucoup de feu, mais vous éviterez le danger
en y envoyant une colombe. Vous passerez de là en
Bithynie et laisserez à côté l'île Tyniade. Vous verrez
Mariandynos, Achéruse, la ville des Enètes, Carambin,
Halim, Iris, Thémiscyre, la Cappadoce, les Calybes,
et vous arriverez enfin au fleuve Phasis qui
arrose la terre de Circé et de là en Colchide où est la
Toison d'or. De dures conditions furent faites à Jason
par OEtes, fils du soleil et roi de Colchos, mais Médée
lui indiqua les moyens de réussir. La Toison d'or
était suspendue dans la forêt de Mars, enceinte d'un
bon mur et gardée par un dragon, fils de Typhon et
d'Echidna. Jason devait mettre sous le joug deux
taureaux lançant des flammes, labourer le champ de
Mars, y semer les dents du dragon ; des dents de ce
dragon devaient naître des hommes armés qu'il fallait
exterminer jusqu'au dernier. La Toison d'or devait
être le prix de la victoire.

C'est un heureux présage que cette couleur noire ou Phinée aveugle, c'est-à-dire la matière qui dans
le premier oeuvre avait acquis la couleur rouge, et
tant de splendeur et d'éclat qu'elle avait mérité le

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nom de Phénix et de soleil (Phinée était fils de Phénix),
se trouve dans le commencement du second
oeuvre obscurci, éclipsé et sans lumière (perte de vue).
Phinée avait reçu le don de prophétie d'Apollon, parce
que lui-même était l'Apollon des philosophes dans le
premier oeuvre ou la première préparation.

Lorsque la couleur noire commence à s'éclaircir, la matière se revêt d'une couleur bleue foncée
(roches cyanées, ᾳυανειοσ, bleu noirâtre), il fallait avant
de les traverser y faire passer une colombe par dessus,
c'est-à-dire volatiliser la matière; c'était l'unique
moyen, car on ne peut réussir sans cela.

Au delà de la Bithynie sont les tombeaux des Paphlagoniens, sur lesquels Pélops avait régné autrefois
et dont ils se flattent d'être descendus. En
effet, la matière ne fait alors que quitter la couleur
noire désignée par Pélops de πελοσ, noir et οω, oculus,
ou πελοσ, noir et οποσ, suc. A l'opposite s'élève la montagne
nommée Carambin, au-dessus de laquelle
l'aquilon excitait les orages : non loin de là, le petit
fleuve Iris roule ses flots argentés et va se jeter dans
la mer.

Après la couleur noire vient la grise à laquelle succède la blanche ou l'argent, la Lune des philosophes;
Phinée l'indique par les eaux argentées du
fleuve Iris; il en marque la qualité ignée par le
fleuve Thermodon. Après la blanche vient la couleur
de rouille de fer que les philosophes appellent
Mars. Phinée la désigne par la couleur des Calybes,
ouvriers en fer par l'île et le temple de Mars élevé
par les amazones Otrera et Antiope, c'est-à-dire par
l'action des parties volatiles sur le fixe que l'on doit

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- 184 -
reconnaître au terme d'expédition qui avait précédé.
Il fallait chasser de cette île tous les oiseaux, c'est-à-
dire qu'il faut fixer tout ce qui est volatil: car
lorsque la matière a acquis la couleur de rouille elle
est absolument fixe, et il ne lui manque plus que de
se fortifier en couleur. C'est pourquoi Phinée dit
qu'ils passeront par le territoire cytaïque (couleur de
fleur de grenade) qui conduit au mont Amaranthe.
L'amaranthe est une fleur couleur de pourpre, une
espèce d'immortelle. C'est la couleur qui indique
la perfection de la pierre ou du soufre des philosophes.
Ils entrèrent ensuite dans le fleuve Phasis,
qui porte l'or. Jason est reçu par (Etes fils du Soleil,
dont la fille Médée va lui donner le moyen d'acquérir
le trésor dont le Soleil est possesseur. C'est-à-dire
que la préparation parfaite des principes matériels de
l'oeuvre est achevée et que l'artiste est parvenu à la
génération des fils du Soleil des philosophes. Mais il
y a trois travaux pour achever l'oeuvre en entier. Le
premier est représenté par le voyage des Argonautes
en Colchide, le second par ce que Jason y fit pour
s'emparer de la Toison d'or, et le troisième par le retour
des Argonautes dans leur patrie ; faits sur lesquels
nous ne nous étendrons pas, parce que l'oeuvre
sera suffisamment expliqué ailleurs.

On trouve dans cette fiction la reproduction de la fable de Thésée et d'Ariane et celle de Cadmus.

ENLÈVEMENT DES POMMES D'OR DU JARDIN DES HESPERIDES.
Thémis avait prédit à Atlas qu'un fils de Jupiter enlèverait un jour ces pommes. L'entreprise fut

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tentée par plusieurs ; il était réservé à Hercule d'y
réussir. Ne sachant où était situé le jardin des Hespérides,
il prit le parti d'aller consulter quatre
nymphes de Jupiter et de Thémis qui faisaient leur
séjour dans un antre. Elles l'adressèrent à Nérée ;
celui-ci le renvoya à Prométhée qui, selon quelques
auteurs, lui dit d'envoyer Atlas chercher ces fruits et
de se charger de soutenir le ciel sur ses épaules jusqu'à
son retour; mais, suivant d'autres auteurs,
Hercule ayant pris conseil de Prométhée, fut droit au
jardin, tua le dragon, s'empara des pommes et. les
porta à Eurysthée, suivant l'ordre qu'il en avait
reçu.

Les pommes dont il est ici question croissent sur les arbres que Junon apporta pour sa dot, lorsqu'elle
se maria avec Jupiter. Ce sont des fruits d'or et qui
produisent des semences d'or, des arbres dont les
feuilles et les branches sont de ce même métal ; les
mêmes rameaux dont Virgile fait mention dans le
sixième livre de l'Eneïde, à l'occasion de la descente
d'Enée aux enfers.

Nous savons que le mont Atlas produit bien des espèces de minéraux, et abonde en cette matière de
laquelle se forme l'or. Il n'est donc pas surprenant
qu'on y ait placé le jardin des Hespérides. La même
raison a fait dire que Mercure était fils de Maïa, l'une
des filles d'Atlas : car le mercure des philosophes se
compose de cette matière primitive de l'or. Il fut
pour cela surnommé Atlantiade. L'Atlas étant très-
élevé semblait porter le ciel sur ses épaules. Les
Hespérides sont filles d'Hespérus, Atlas est aïeul de
Dardanus et frère de Saturne.

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Le mont Atlas comprend presque toutes les montagnes qui règnent le long de la côte occidentale de
l'Afrique, comme on nomme en général le mont
Taurus, les Alpes, le mont d'Or, les Pyrénées, etc.,
une chaîne de montagnes et non une montagne seule.
Les petits monts qui se trouvent adjacents aux monts
Atlas et Hespérus semblent naître de ceux-ci ; ce qui
peut avoir donné lieu de les regarder comme leurs
enfants; c'est pourquoi on les appelle Atlantides. Les
trois noms des Hespérides ne leur ont été donnés
que parce qu'ils signifient les trois principales choses
qui affectent la matière de l'oeuvre avant qu'elle soit
proprement l'or philosophique. Hespéra est fille
d'Hespérus ou de la fin du jour, par conséquent la
nuit ou la noirceur; Hesperthuse a pris ce nom de la
matière qui se volatilise pendant et après cette noirceur
d'εσπεροσ, diei finis et de χυς, impetu feror. Eglé
signifie la blancheur qui succède à la noirceur
d'αιγλη, splendor, fulgor, parce que la matière étant
parvenue au blanc est brillante et a beaucoup d'éclat.
Apollonius les appelle : Hespéra, la noire, Eglé, la
blanche, et Erytheis d'ερευχςσ, rubor, la rouge, ayant
égard aux trois couleurs de l'oeuvre.

L'entrée du jardin des philosophes est gardée par le dragon des Hespérides. Ce dragon était fils de
Typhon et d'Echidna; par conséquent frère de
celui qui gardait la toison d'or ; frère de celui qui dévora
les compagnons de Cadmus ; de celui qui était
auprès des boeufs de Geryon, du Cerbère, du
Sphinx, de la Chimère et de tant d'autres dont il est
impossible de trouver à expliquer l'origine autrement
que par l'art hermétique. On y voit en effet

@

- 187 -
dans Typhon un esprit actif, violent, sulfureux,
igné, dissolvant sous la forme d'un vent impétueux
et empoisonné qui détruit tout. On reconnaît dans
Echidna une eau corrompue mêlée avec une terre
noire, puante sous le portrait d'une nymphe aux
yeux noirs. De tels pères ne pouvaient engendrer
que des monstres tels que l'hydre de Lerne (marais),
des dragons vomissant du feu parce qu'ils sont d'une
nature ignée comme Typhon ; enfin, la perte et la
destruction des lieux qu'ils habitent, pour marquer
leur vertu dissolvante, résolutive et la putréfaction
qui en est une suite.

Voici le tableau qu'Apollonius fait du dragon des Hespérides expirant : « Ladus, ce serpent qui gardait
« encore hier les pommes d'or, dont les nymphes
« Hespérides prenaient un si grand soin, ce monstre
« percé des traits d'Hercule est étendu au pied de
« l'arbre ; l'extrémité de sa queue remue encore,
« mais le reste de son corps est sans mouvement et
« sans vie ; les mouches s'assemblent par troupes sur
« son noir cadavre pour sucer le sang corrompu de
« ses plaies et le fiel amer de l'hydre de Lerne dont
« les flèches étaient teintes. Les Hespérides désolées
« à ce triste spectacle appuient sur leurs mains leur
« visage couvert d'un voile blanc tirant sur le jaune,
« et pleurent en poussant des cris lamentables. »

N'est-ce pas comme si l'on disait : Cette masse terrestre et fixe si difficile à dissoudre, et qui par
cette raison gardait opiniâtrement et avec soin la semence
aurifique ou le fruit d'or qu'elle renfermait,
se trouve aujourd'hui dissoute par l'action des parties
volatiles. L'extrémité de sa queue remue encore

@

- 188 -
mais le reste de son corps est sans mouvement et
sans vie. Les mouches s'assemblent en troupes sur
son noir cadavre, pour sucer le sang corrompu de
ses plaies ; c'est-à-dire, peu s'en faut que la dissolution
ne soit parfaite. La putréfaction et la couleur
noire paraissent déjà ; les parties volatiles circulent
en grand nombre et volatilisent avec elles les parties
fixes dissoutes. Les nymphes désolées pleurent et se
lamentent, la tête couverte d'un voile blanc-jaunâtre.
La dissolution en eau est faite ; ces parties aqueuses
volatilisées retombent en gouttes comme des larmes
et la blancheur commence à se manifester.

Le portrait et le pouvoir que Virgile prête à la prêtresse des Hespérides nous annoncent précisément
les propriétés du mercure des philosophes.
C'est lui qui nourrit le dragon philosophique ; c'est
lui qui fait rétrograder les astres, c'est-à-dire qui
dissout les métaux et les réduit à leur première matière ;
c'est lui qui fait sortir les morts de leurs tombeaux
ou qui après avoir fait tomber les métaux en
putréfaction appelée mort, les ressuscite en les faisant
passer de la couleur noire à la blanche appelée
vie, ou en volatilisent le fixe puisque la fixité est un
état de mort dans le langage des philosophes et la volatilité
un état de vie.

Hercule va consulter les nymphes de Jupiter et de Thémis qui faisaient leur séjour dans un antre sur
les bords du fleuve Eridan connu sous le nom de Pô
en Italie, ερισ-ιδοσ, dispute, débat. Les parties aqueuses
se livrent un combat au commencement de l'oeuvre,
c'est la fermentation. Voilà les nymphes du fleuve
Eridan. Elles sont quatre, à cause des quatre éléments

@

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dont la matière est comme l'abrégé quintessencié
par la nature, suivant ses poids, ses mesures
et ses proportions, que l'artiste ou Hercule doit
prendre pour modèles. C'est pourquoi elles sont appelées
nymphes de Jupiter et de Thémis. Hercule va
consulter les nymphes pour trouver la matière véritable,
les nymphes le renvoient à Nérée, le plus ancien
des dieux, suivant Orphée, fils de la terre et de
l'eau ou de l'Océan et de Thétis ; celui-là même qui
prédit à Pâris la ruine de Troie et qui fut père de
Thétis, mère d'Achille. Homère l'appelle le vieillard,
et son nom signifie humide, νηροσ. Voilà donc cette
matière si commune, si vile, si méprisée. Lorsque
Hercule se présentait à lui, il ne pouvait le reconnaître
et avoir raison de lui parce qu'il le trouvait
chaque fois sous une nouvelle forme ; mais enfin il
le reconnut et le pressa avec tant d'instances qu'il
l'obligea à lui déclarer tout. La matière n'a aucune
forme déterminée, mais elle est susceptible de
toutes. Elle devient huile dans la noix et l'olive, vin
dans le raisin, amertume dans l'absinthe, douceur
dans le sucre. Enfin il découvrit Nérée ; mais
comme ce n'est pas assez d'avoir trouvé la matière
prochaine de l'oeuvre pour parvenir à sa fin, Nérée
envoie Hercule à Prométhée qui avait volé le feu du
ciel pour en faire part aux hommes, c'est-à-dire au
feu philosophique, qui donne la vie à cette matière,
sans lequel on ne pourrait rien faire. Prométhée fut
toujours regardé comme le Titan igné, ami de l'Océan.
Il avait un autel commun avec Pallas et Vulcain,
parce que son nom signifie prévoyant, judicieux,
προμητησ; ce qui convient à Pallas, déesse de la sagesse

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- 190 -
et de la prudence, et que le feu de Prométhée était
le même que Vulcain. On a voulu marquer par là
aussi la prudence et l'adresse qu'il faut à un artiste
pour donner à ce feu un régime convenable.

Ce Titan judicieux engagea Jupiter à détrôner Saturne, son père. Jupiter suivit ses conseils et réussit,
mais il crut néanmoins devoir le punir du vol qu'il
avait fait et le condamna dans la suite à être attaché
à un rocher du mont Taurus et à avoir le foie déchiré
sans cesse par un vautour, de manière cependant
que son foie renaîtrait à mesure que le vautour
le dévorerait. Mercure fut chargé de cette expédition
et le supplice dura jusqu'à ce que Hercule, par
reconnaissance, tuât le vautour ou l'aigle et l'en délivrât.

Prométhée ou le feu philosophique est celui qui opère toutes les variations de couleur que la matière
prend successivement dans le vase. Saturne est la
première ou la couleur noire ; Jupiter est la grise qui
lui succède. C'est donc par le conseil et le secours
de Prométhée que Jupiter détrône son père; mais ce
Titan vole le feu du ciel et en est puni. Ce feu volé
est celui qui est inné dans la matière ; elle en a été
imprégnée comme par attraction ; il lui a été infusé
par le Soleil et la Lune, ses père et mère, suivant
l'expression d'Hermès ; c'est ce qui lui a fait donner
le nom de feu céleste. Prométhée est ensuite attaché
à un rocher; n'est-ce pas comme si l'on disait que
ce feu se concentre et s'attache à la matière qui commence
à se coaguler en pierre après la couleur grise,
et que cela se fait par l'opération du mercure des
philosophes? La partie volatile qui agit sans cesse sur

@

- 191 -
la partie ignée et fixée est bien désignée par un
aigle ou vautour et ce feu concentré par le foie. Ces
oiseaux sont voraces et le foie est le siège du feu naturel
dans les animaux. Le volatil agit donc jusqu'à
ce que l'artiste dont Hercule est le symbole, ait tué
cet aigle, c'est-à-dire fixé le volatil.

Ces couleurs qui se succèdent sont les dieux et les métaux des philosophes qui leur ont donné les noms
des sept planètes. La première entre les principales
est la noire, le plomb des sages ou Saturne. La grise
qui vient après est affectée à Jupiter et porte son
nom ; la couleur de la queue de paon (ou arc-en-ciel,
iris) à Mercure, la blanche à la Lune, la jaune à
Vénus, la rougeâtre à Mars et la pourprée au Soleil.
Ils ont même appelé règne le temps que dure chaque
couleur.

Hercule tue donc le dragon qui devient noir par la putréfaction ou Saturne. Les anciens ayant observé
que la dissolution se faisait par l'humidité et la
putréfaction, ou le noir étant leur Saturne, ils avaient
coutume de mettre Nerée (ou triton) sur le temple
de ce fils du ciel ou de la terre. Les premières monnaies,
frappées sous les auspices de Saturne portaient
pour empreinte une brebis et un vaisseau ; ce qui
faisait allusion à la toison d'or et au navire Argo.

Pourquoi des pommes d'or ? Cette idée doit venir assez naturellement à un homme qui sait que les
filons des mines s'étendent sous terre à peu près
comme les racines des arbres Les substances sulfureuses
et mercurielles se rencontrant dans les pores
et les veines de la terre et des rochers, se coagulent
pour former les minéraux et les métaux, de même

@

- 192 -
que la terre et l'eau imprégnées de différents sels
fixes et volatils, concourent au développement des
germes et à l'accroissement des végétaux. Cette allégorie
des arbres métalliques est donc prise de la nature
même des choses.

« Le grain fixe, dit Flamel, est comme la pomme « et le mercure est l'arbre. Il ne faut séparer le fruit
« de l'arbre avant sa maturité, parce qu'il ne pourrait
« y parvenir, faute de nourriture. - Il faut
« transplanter l'arbre, sans lui ôter son fruit, dans
« une terre fertile, grasse et plus noble, qui fournira
« plus de nourriture au fruit dans un jour que
« la première terre ne lui en aurait fourni en cent
« ans, à cause de l'agitation continuelle des vents.
« L'autre terre étant proche du Soleil, échauffée de
« ses rayons, abreuvée de rosée, fait végéter et
« croître abondamment l'arbre dans le jardin philosophique. »

ATALANTE.
Atalante a Schoenée pour père ou une plante qui croît dans les marais (σᾳοιθοσ, juncus) ; elle était vierge
et d'une beauté surprenante, si légère à la course
qu'elle parut à Hippomène courir aussi vite que vole
une flèche ou un oiseau.

L'eau mercurielle des philosophes a toutes ces qualités; c'est une vierge ailée, extrêmement belle,
née de l'eau marécageuse de la mer ou du lac philosophique.
Elle est volatile (rapide à la course). Atalante
tuait avec un javelot ceux qui couraient devant
elle. Hyppomène fut le seul qui la vainquit, non-seulement
parce qu'il était descendu du Dieu des eaux,

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- 193 -
par conséquent de même race qu'Atalante, mais
avec le secours des pommes d'or du jardin des Hespérides
qui ne sont autre chose que l'or ou la matière
des philosophes fixée et fixative. Ces pommes avaient
été données à Hyppomène par Vénus, qui les avait
cueillies dans le jardin des Hespérides ou dans le
champ damaséen de l'île de Chypre (allusion à l'effet ,
de ces pommes puisque le champ où elles croissent
signifie vaincre, dompter, δαμας, subigo, domo, qualité
des pommes d'or). L'or des philosophes est seul
capable de fixer le mercure des sages, en le coagulant
et en le changeant en terre.

Atalante court ; Hyppomène court à cause d'elle, parce que c'est une condition sans laquelle il ne
pourrait l'épouser. En effet, il est absolument requis
dans l'oeuvre que le fixe soit premièrement volatilisé,
avant de fixer le volatil; et l'union des deux ne
peut pas se faire avant cette succession d'opérations;
c'est pourquoi l'on a feint que Hyppomène avait
laissé tomber ses pommes de distance en distance.

Atalante devenue amoureuse de son vainqueur, l'épouse et ils vivent en bonne intelligence ; ils sont
même inséparables, mais ils s'adonnent encore à la
chasse; c'est-à-dire, qu'après que la partie volatile est
réunie avec la fixe, le mariage est fait. Mais comme
la matière n'est pas alors absolument fixe, on suppose
Atalante et Hyppomène encore adonnés à la chasse.
Atalante atteinte d'une soif violente près d'un temple
d'Esculape, frappe le rocher et en fait jaillir une
source d'eau fraîche, puis ayant profané avec Hyppomène
un temple de Cybèle, ils sont changés l'un en
lion, l'autre en lionne. La pierre se change en eau ;

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la matière proprement dite est le dieu des eaux; d'elle
est composée l'île de Délos que Neptune fixa, dit-on,
pour favoriser la retraite et l'accouchement de Latone
qui y mit au monde Apollon et Diane, c'est-à-dire la
pierre au blanc et la pierre au rouge qui sont lune
et soleil des philosophes ou lion et lionne. Ils sont
de force à dévorer les métaux imparfaits représentés
par les animaux plus faibles qu'eux et à les
transformer en leur propre substance, comme fait la
poudre de projection au blanc et au rouge, qui transmue
ces bas métaux en argent ou en or, suivant sa
qualité. Le temple de Cybèle est le vase philosophique
dans lequel est la terre des sages, mère des
dieux chimiques.

LA BICHE AUX CORNES D'OR ET AUX PIEDS D'AIRAIN.
Hercule l'attrape à la course dans la forêt d'Artémise et la donne à Eurysthée. L'or de ses cornes et
ses pieds d'airain favorisent son entreprise. La partie
volatile figurée par la course légère de la biche est
volatile au point qu'il ne faut rien moins qu'une matière
fixe comme l'or pour la fixer.

Tout dans cette fable a un rapport immédiat avec Diane. La biche lui est consacrée ; elle habite sur le
mont Ménale ou pierre de la Lune, de μηνη, luna, et
de λαοσ, lapis; elle fut prise dans la forêt d'Artémise
qui signifie aussi Diane. La Lune et Diane ne font
qu'une même chose, et les philosophes appellent lune
la partie volatile ou mercurielle de leur matière; ils
nomment aussi Diane leur matière parvenue au blanc.
C'est alors que la biche se laisse prendre, c'est-à-dire
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- 195 -
la matière de volatile qu'elle était devient fixe. Le
fleuve Ladon fut le terme de sa course, parce qu'après
la circulation longue, elle se précipite au fond
du vase dans l'eau mercurielle où le volatil et le fixe
se réunissent ; cette fixité est désignée par le présent
qu'en fait Hercule à Eurysthée. Car Eurysthée vient
de ευρυσ, latus et de στας, maneo. C'est comme si l'on
disait que l'artiste, après avoir travaillé à fixer la matière
lunaire pendant le temps requis, qui est celui
d'un an, il réussit à en faire sa Diane ou à parvenir
au blanc et lui donne ensuite le dernier degré de
fixité signifié par Eurysthée.

MIDAS.
La fable de Midas représente ce qui se passe dans
l'oeuvre lorsqu'on travaille à l'élixir. Quand Osiris,
Denis ou Bacchus des philosophes se forme, il se fait
une terre. Cette terre est Bacchus que l'on feint
visiter la Phrygie, à cause de sa vertu ignée, brûlante
et sèche, parce que φρυγια veut dire terre brûlante
et aride de φρυγς, torreo, arefacio ; on suppose que Midas y règne ; mais pour indiquer clairement ce que
l'on doit entendre par ce roi prétendu, on le dit fils de
Cybèle ou de la terre, la même qu'on regardait
comme mère des dieux hermétiques. Ainsi Bacchus
accompagné de ses Bacchantes et de ses Satyres dont
Silène était le chef, et Satyre lui-même, quitte la
Thrace pour aller vers le Pactole qui descend du
mont Tmole ; c'est précisément comme si l'on disait
le Bacchus philosophique ou le soufre après avoir été
dissous et volatilisé, tend à la coagulation, puisque

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- 196 -
χρηκη, Thrace, vient de τρεᾳς, je cours, ou de χρες, je
crie en faisant du tapage, ce qui désigne toujours
une agitation violente, telle que celle de la matière
fixe quand elle se volatilise après sa dissolution. On
ne pouvait guère mieux exprimer la coagulation que
par le nom de Pactole qui vient naturellement de
πακτοσ, πακτος, compactus, compingo, assembler, lier,
joindre l'un à l'autre ; par cette réunion se forme cette
terre Phrygienne ou ignée et aride dans laquelle
règne Midas. Ce qui était alors volatil est arrêté par
le fixe ou cette terre. C'est Silène sur le territoire de
Midas. La fontaine auprès de laquelle ce Satyre se
repose est l'eau mercurielle ; on feint que Midas y
avait mis du vin dont Silène but avec excès, parce
que cette eau mercurielle que le Trévisan appelle
aussi Fontaine, et Raymond Lulle vin, devient rouge
à mesure que cette terre devient plus fixe. Le sommeil
de Silène marque le repos de la partie volatile,
et les guirlandes de fleurs dont on le ceignit pour le
mener à Midas, sont les différentes couleurs de la
matière avant la fixation. Les orgies qu'ils célébrèrent
ensemble avant de joindre Bacchus sont les
derniers jours qui précèdent la parfaite fixation, qui
est elle-même le terme de l'oeuvre. On pourrait même
croire qu'on a voulu exprimer ce terme parle nom de
Denis donné à Bacchus, puisqu'il peut venir de Διοσ
et de νυσσα : le dieu qui est la fin ou le terme. C'est de
νυσσα qu'est venu Nyse. Le Dieu de Nyse ou Bacchus.

Bacchus récompense Midas par le pouvoir qu'il lui donne de convertir en or tout ce qu'il toucherait.
C'était donc un dieu aurifique que ce Bacchus. Midas
ayant conduit Silène à Bacchus, c'est-à-dire la terre

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phrygienne ayant fixé une partie du volatil, tout est
devenu fixe et par conséquent pierre transmuante
des philosophes. Il reçoit de Bacchus le pouvoir de
transmuer, il l'avait quant à l'argent, mais il ne pouvait
obtenir cette propriété quant à l'or que de Bacchus,
parce que ce dieu est la pierre au rouge, qui,
seule peut convertir en or les métaux imparfaits.

Les Satyres et les Bacchantes sont des parties volatiles de la matière qui circulent dans le vase.
Silène est lui-même un Satyre fils d'une nymphe et
de l'eau, et le père des autres Satyres; c'est la matière
de l'art hermétique; son extérieur grossier
cache un philosophe consommé. Il en est de même
de la matière du magistère, méprisée à cause de son
apparence vile, si commune, que le pauvre peut en
avoir comme le riche, sans que personne s'y oppose,
et sans employer de l'argent pour l'acquérir. Il faut
donc faire un bon accueil à ce Silène que les philosophes
disent fils de la Lune et du Soleil, et dont la
terre est la nourrice. Aussi signifie lune. La
matière de l'art étant le principe de l'or, on a raison
de regarder Silène comme le père nourricier d'un
dieu aurifique. Elle est même le nectar et l'ambroisie
des dieux. La terre sèche, aride et ignée, figurée
par Midas, boit cette eau avidement et dans le mélange
qui se fait des deux, il survient différentes couleurs.
C'est l'accueil de Midas à Silène et ses guirlandes
de fleurs. Au lieu de donner Silène pour un
grand philosophe, il entre mieux dans la fiction de
dire que Silène était propre à faire des philosophes,
puisqu'il est la matière même sur laquelle raisonnent
et travaillent les philosophes hermétiques. Cette matière

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est celle dont tout est fait dans le monde, dit
Hermès ; c'est un reste de la matière première qui
fut le principe de tout. C'est le plus précieux don de
la nature et un abrégé de la quintessence céleste.
Elien disait en conséquence, que quoique Silène ne fût
pas au nombre des dieux, il était cependant d'une nature
supérieure à celle de l'homme, c'est-à-dire, en
bon français, qu'on devait le regarder comme un
être aussi imaginaire que les Dieux de la fable, et que
les Nymphes dont Hésiode dit que tous les Satyres
sont sortis.

Midas en se lavant dans le Pactole lui communiqua le pouvoir de changer tout en or. Quand on veut
multiplier la pierre on la met dans l'eau mercurielle.
« Dans cette fontaine, dit Trévisan, se baigne le roi,
« puis il y dépouille sa robe de drap de fin or; et
« cette fontaine donne ensuite à ses frères cette robe
« et sa chair sanguine et vermeille, pour qu'ils deviennent
« comme lui. » Cette eau mercurielle est
véritablement une eau Pactole, puisqu'elle doit se
coaguler et devenir or philosophique.

DE L'AGE D'OR.
Ce n'est qu'une fiction, qu'une allégorie dont les
historiens n'ont pas soupçonné le sens. L'art hermétique
seul nous explique parfaitement la raison qui
a fait donner au prétendu règne de Saturne le nom
de Siècle d'or. Les philosophes appellent règne de
Saturne le temps que dure la noirceur, parce qu'ils
nomment Saturne cette même noirceur, c'est-à-dire
lorsque la matière hermétique mise dans le vase est

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- 199 -
devenue comme de la poix fondue. Cette noirceur
étant aussi, comme ils le disent, l'entrée, la porte et
la clef de l'oeuvre, elle représente Janus qui règne
par conséquent conjointement avec Saturne. On a
cherché et l'on recherchera longtemps encore la raison
qui faisait ouvrir la porte du temple de Janus
lorsqu'il s'agissait de déclarer la guerre, et qu'on la
fermait à la paix ; la voici : La noirceur est une suite
de la dissolution, la dissolution est la clef et la porte
de l'oeuvre. Elle ne peut se faire que par la guerre
qui s'élève entre le fixe et le volatil et par les combats
livrés entre eux. Janus étant cette porte, il était tout
naturel qu'on ouvrît celle du temple qui lui était
consacré pour annoncer une guerre déclarée. Tant
que la guerre durait elle demeurait ouverte et on la
fermait à la paix, parce que cette guerre du fixe et
du volatil dure jusqu'à ce que la matière soit absolument
devenue toute fixe; la paix se fait alors. Les
philosophes ont dit aussi figurativement ouvrir, délier,
pour dire dissoudre et fermer, lier, pour dire
fixer. Des anciens prirent Janus pour le Soleil, mais
c'était le soleil philosophique, et c'est une de ces raisons
qui fit appeler son règne Siècle d'or.

Pendant la noirceur ou le règne de Saturne, l'âme de l'or, suivant les philosophes, se joint avec le Mercure
et ils appellent en conséquence ce Saturne le
Tombeau du roi ou du Soleil. C'est alors que commence
le règne des dieux, parce que Saturne en est
regardé comme le père ; c'est, donc en effet l'âge d'or
puisque cette matière devenue noire contient en elle
le principe aurifique et l'or des sages; l'artiste se
trouve d'ailleurs dans le cas des sujets de Janus et de

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- 200 -
Saturne; dès que la noirceur a paru, il est hors
d'embarras et d'inquiétude. Jusque-là il avait travaillé
sans relâche et toujours incertain de la réussite.
Peut-être avait-il erré dans les bois, les forêts et les
montagnes, c'est-à-dire travaillé sur différentes matières
peu propres à cet art; peut-être même avait-il
erré près de deux cents fois en travaillant comme
Pontanus, sur la vraie matière. Il commence alors à
sentir une joie, une satisfaction, une véritable tranquillité,
parce qu'il voit ses espérances fondées sur
une base solide. Ne serait-ce donc pas un âge vraiment
d'or, dans le sens d'Ovide, celui où l'homme
vivrait content et le coeur et l'esprit pleins de satisfaction
?

DES PLUIES D'OR.
Jamais il n'est tombé de pluies d'or; c'est une
pure allégorie à l'art hermétique. On peut appeler
pluie d'or, une pluie qui produirait de l'or ou une matière
propre à en faire, comme le peuple dit assez
communément qu'il pleut du vin lorsqu'il vient une
pluie dans le temps qu'on la désire, soit pour attendrir
le raisin, soit pour le faire grossir. C'est précisément
ce qui arrive par la circulation de la matière
philosophique dans le vase où elle est renfermée. Elle
se dissout et ayant monté en vapeurs au haut du
vase, elle s'y condense et retombe en pluie sur celle
qui reste au fond. C'est pour cala que les philosophes
ont donné quelquefois le nom d'eau de nuée à leur
eau mercurielle ; ils ont même appelé Vénus cette
partie volatile et Soleil la matière fixe. D'Espagnet a
parlé plusieurs fois de cette eau mercurielle sous le

@

- 201 -
nom de Lune et de Vénus (femelle de race de Saturne),
et a parfaitement exprimé cette conjonction
du Soleil et de Vénus lorsqu'il a dit : « La génération
« des enfants est l'objet et la fin du légitime
« mariage; pour que la génération soit vigoureuse,
« il faut que les époux le soient. C'est ainsi que doivent
« être le Soleil et la Lune avant d'entrer dans
« le lit nuptial. Alors se consomme le mariage, et de
« cette conjonction naîtra un roi puissant dont le
« Soleil sera le père et la Lune la mère. » Il avait
appelé la Lune : mercure des philosophes, terre subtile,
eau d'or et d'argent, enfin Vénus Hermaphrodite
de ερμησ, mercure, et de αφροσ, écume, comme si
l'on disait : écume de mercure. On a feint que cette
conjonction du Soleil et de Vénus se fit à Rhodes,
parce que l'union du Soleil et du mercure philosophique
ne se fait que quand la matière commence à
rougir, ce qui est indiqué par le nom de cette île qui
vient de ροδον, rose. La matière fixe ou l'or philosophique,
qui après s'être volatilisée retombe en forme
de pluie, a donc pris avec raison le nom de pluie d'or ;
sans cette pluie, l'enfant hermétique ne se formerait
pas. Une pluie semblable se fit voir lorsque Pallas
naquit du cerveau de Jupiter, et cela par la même
raison. Jupiter n'aurait pu accoucher si Vulcain ou
le feu philosophique ne lui avait pas servi de sage-
femme. Si l'on regarde Pallas comme la déesse des
sciences et de l'étude, on peut dire quant à l'art hermétique,
qu'on aurait en vain la théorie la mieux
raisonnée et la matière même du magistère appelée
vierge, fille de la mer ou de l'eau ou de Neptune, ou
du marais Tritonis, on ne réussira jamais à faire

@

- 202 -
l'oeuvre, si l'on n'emploie le secours de Vulcain ou
du feu philosophique.

Ainsi dans l'art hermétique il faut : d'abord la science de l'art et la prudence pour la conduite du
feu et des opérations ; en second lieu le feu philosophique
ou Vulcain; ensuite le mercure des sages.

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CHAPITRE XVIII.
Mythes Grecs.
GENEALOGIE DES DIEUX.
Les dieux de la Grèce ne sont que les dieux plus ou moins défigurés de l'Egypte et de la Phénicie ;
nous avons dit comment à la place du véritable Dieu,
les peuples substituèrent une multitude de dieux.

Différents auteurs ont essayé de réfuter les poètes et les historiens sur l'existence réelle des
dieux et des déesses, comme tels, en ne les envisageant
qu'au point de vue religieux ; d'autres les ont
regardés comme des personnes réelles ayant un rapport
nécessaire et direct avec l'histoire; d'autres
enfin ont pris les fables pour des allégories touchant
à la morale. Ils se sont tous également trompés; car
enfin si ces dieux, ces déesses, ces héros n'ont jamais
existé personnellement, le chrétien prendrait une
peine fort inutile pour combattre au milieu du christianisme
un être actuel de raison. L'historien chronologique
établirait son histoire sur des époques
chimériques ; et le moraliste ne pourrait y trouver
des règles pour les bonnes moeurs, dans des exemples
qui ne sont propres qu'à les corrompre.

@

- 203 -
DU CIEL ET DE LA TERRE.
Les auteurs des généalogies des dieux n'ont eu que des connaissances fort confuses sur la véritable
origine du monde ; on pourrait même dire qu'ils l'ont
absolument ignorée. Eclairés par les seules lumières
de la raison, ils se sont égarés dans leurs vaines spéculations
comme l'apôtre saint Paul le leur reproche,
et ils se sont en conséquence formé des idées diverses
et de Dieu et de l'univers.

Le Créateur de tout ce qui existe n'étant pas assez connu des anciens philosophes, il y a lieu de croire
qu'ils n'ont étudié la nature des dieux que par rapport
aux choses sensibles dont ils cherchaient à connaître
l'origine et la formation, et qu'au lieu de soumettre
la physique à la théologie, ils ne fondaient
leur théologie que sur la physique.

Nombre d'anciens philosophes et poètes reconnaissaient cependant un Dieu unique, une intelligence
suprême, de laquelle tout dépendait, qui gouvernait
tout; mais comme peu de gens avaient assez réfléchi
pour connaître le vrai Dieu et en avoir une
idée juste, ne trouvant rien de plus parfait que le ciel
et la terre, il était tout naturel de les regarder
comme les premiers dieux. Ils imaginèrent de là que
l'air et le ciel, la mer et la terre, les fleuves, les fontaines,
les montagnes, les vents, devaient être parents
ou alliés ou du moins contemporains, ou même, ce
qui était plus croyable, tous frères et soeurs jumeaux.
Mais comme le Soleil et la Lune étaient les deux
objets les plus beaux et les plus frappants qui se présentent

@

- 204 -
à nos yeux, ces deux astres devinrent les
dieux de presque tous les peuples. Si nous en croyons
les anciens, le Soleil était l'Osiris des Egyptiens, le
Saturne des Carthaginois, l'Adonis des Phéniciens,
le Bélus des Assyriens, le Denis des Arabes, le Mitras
des Perses. Apollon, Bacchus, Liber ou Denis
étaient la même chose que le Soleil chez les Grecs.
De même la Lune était Isis en Egypte, Astartée en
Phénicie, Myllita chez les Perses ; Artémis, Diane,
Dictynne chez les Grecs. Macrobe va même jusqu'à
dire que tous les dieux du paganisme devaient rapporter
leur origine au Soleil et à la Lune ; mais enfin
on convenait que le Soleil et la Lune devaient leur
origine à quelqu'un plus ancien qu'eux, et l'on établissait
en conséquence une succession généalogique,
dont le ciel et la terre étaient la première racine.

Uranus (ουρανοσ), le ciel, épousa Titée ou la terre sa soeur, et en eut plusieurs enfants, parmi lesquels
on distingue Saturne. De Saturne et Rhée naquirent
Jupiter, Junon, Neptune, Glauca et Pluton ; de Saturne
et Phillyre, Chiron le Centaure. Des suites
d'une opération violente que Jupiter fit à Saturne,
naquit Vénus. De Jupiter et de Métis sortit Pallas.
Jupiter eut de Junon, sa soeur, Vulcain et Mars; de
Latone, Apollon et Diane; de Maïa, Mercure; de Semelé
Denis ou Bacchus ; de Coronie, Esculape ; d'Alcmène,
Hercule ; de Léda, Castor et Pollux, etc.

SATURNE.
Les anciens, pour s'accommoder aux procédés que la nature emploie dans toutes ses générations, se

@

- 205 -
sont trouvés dans la nécessité de personnifier le ciel
et la terre qui composent l'univers : et comme toute
génération suppose un accouplement du mâle et de
la femelle dans les êtres animés, ou de l'agent et du
patient dans ceux qui ne le sont pas, on a donné à
Saturne supposé animé et intelligent, un père et une
mère de même espèce.

En dehors des Titans dont Saturne faisait partie, la terre irritée de la victoire que les dieux avaient
remportée sur eux, fit sortir de son sein Typhon, qui
seul donna plus de peine aux dieux que tous ses frères
ensemble.

Du nombre des garçons, Saturne fut le plus célèbre. On le représentait anciennement sous la figure d'un
vieillard pâle et courbé sous le poids des années, tenant
d'une main une faulx, avec un dragon qui se
mordait la queue et de l'autre un enfant qu'il portait
à sa bouche béante comme pour le dévorer. Sa tête
presque chauve était couverte d'une espèce de casque
et ses habits sales et déchirés ; on plaçait à ses côtés
ses quatre enfants, Jupiter mutilant son père, et
Vénus naissant de ce qu'il avait coupé, etc.

Pour trouver la véritable signification du serpent de Saturne, comme de ceux que l'on donna à
Mercure, à Esculape, aux gardiens de la Toison
d'or et du jardin des Hespérides, c'est des Egyptiens,
les pères des symboles et des hiéroglyphes,
qu'il faut l'apprendre. Horapollo nous dit que ces
peuples voulant représenter hiéroglyphiquement la
naissance des choses, leur résolution dans la même
matière et les mêmes principes dont elles sont faites,
mettaient devant les yeux la figure d'un serpent qui

@

- 206 -
dévore sa queue. Le même auteur dit que pour représenter
l'éternité, les Egyptiens peignaient le
Soleil et la Lune ou un basilic (urée), parce qu'ils
regardaient ces astres comme éternels et cet animal
comme immortel. Il ajoute que la figure d'Isis était
le symbole de l'année comme le palmier : mais il ne
dit en aucun endroit, que le serpent mordant sa queue,
en fût la figure. Enfin ce serpent mordant sa queue,
dit le Père Kircher, paraît indiquer que tout ce qui
se forme dans le monde, tend peu à peu à sa dissolution
en sa première matière, suivant cet axiome :
in id resolvimur ex quo sumus; ou suivant la maxime
d'Eusèbe parlant de la nature du serpent : και εισ
εαυτον αθαλυεται ς περιπροκειται.

Les philosophes ont pris souvent le serpent ou dragon pour symbole de la matière du magistère,
composée des quatre éléments, se résolvant en ses
premiers principes, c'est-à-dire en eau, et par action
de laquelle les corps sont réduits en leur première
matière. Trévisan dit que les philosophes
n'entendent pas parler des quatre éléments sous les
noms de première matière ou de premiers principes,
mais des principes secondaires ou principiés
des corps, c'est-à-dire de l'eau mercurielle.

Quant au serpent considéré en lui-même, les philosophes en ont donné le nom à leur eau mercurielle
parce qu'on dit communément que les eaux serpentent
en s'écoulant, et que les ondes imitent les inflexions
que le serpent fait en rampant. D'ailleurs,
dans la seconde opération du magistère, le serpent
philosophique commence à se dissoudre par la

@

- 207 -
queue, au moyen de sa tête, c'est-à-dire de son premier
principe.

Un auteur anonyme en parlant de la génération de Saturne dit : « Il est sujet à beaucoup de vices,
« par le défaut de sa nourrice (mercure), boiteux,
« mais cependant d'un génie doux, aisé, sage, prudent
« et même si rusé qu'il est le vainqueur de
« tous, excepté de deux. Sa mauvaise digestion,
« ajoute-t-il, le rend pâle, infirme, courbé; il porte
« la faulx parce qu'il éprouve les autres ; on lui
« donne un serpent parce qu'il les renouvelle et les
« rajeunit, pour ainsi dire, en se renouvelant lui-
« même. »

C'est à tort que les anciens ont pris Saturne pour le symbole du temps. Jamais les Egyptiens ni les
Phéniciens d'où les dieux principaux tirèrent leur
origine, ne l'ont considéré ainsi. Les Romains et les
Grecs l'ont fait en se trompant, parce qu'ils ne comprirent
pas l'allégorie. Qui pourra penser avec Cicéron
que Saturne ait été ainsi nommé de ce qu'il
est soûl d'années, quod saturetur annis, puisque le
temps en est au contraire insatiable? L'en croira-
t-on sur parole quand il ajoute, que l'on feint que
Saturne a dévoré ses propres fils, parce que l'âge dévore
les espaces du temps? Si cela était ainsi, comment
aurait-on pu dire qu'il revomit le caillou et le
reste qu'il avait dévoré, au moyen d'une boisson
qu'on lui fit prendre, puisque le temps une fois
passé ne revient pas, et ne rend jamais ce qu'il a englouti?
Et si le temps le plus ancien est l'aîné des
choses, comment pourra-t-on dire que Saturne était

@

- 208 -
le plus jeune des enfants du ciel et de la terre?

La ressemblance entre Κρονοσ et *ρονοσ, tempus, paraît la cause de l'erreur de ceux qui ont pris Saturne
pour le temps. Si l'on avait remarqué les
autres noms que les Grecs donnaient à ce Dieu, on
aurait reconnu que Kronos pouvait ne pas signifier le
temps, puisque celui d'Ilos que Philon de Biblos donne
à Saturne n'a aucun rapport avec le temps ιλον τον και
Κρονον και Βετυλον. On sait qu'ιλυσ veut dire de la boue,
du limon et qu'il a été fait d'ελοσ, palus, duquel on a
fait ιλοσ, qui est le nom de Saturne ; et alors Κρονοσ
pourrait venir de Κρανα, que les Doriens disaient
pour Κρηνη, fons, peut-être de κρουνοσ, fons scaturiens
et par syncope Κρονοσ pour Κρουνοσ. En effet, la plupart
des anciens avec les philosophes hermétiques admettaient
l'eau comme premier principe, ou le chaos
qu'ils regardaient comme une boue et un limon duquel
tout était sorti, eau et boue ou limon, c'est
Saturne. C'est la matière dissoute, noire; c'est le
plomb des sages ; c'est ce dieu couvert de haillons,
méprisable comme de la boue.

Cette dissolution, appelée réduction des corps en leur première matière, a fait donner le serpent et la
faulx à Saturne, conformément à l'idée des Egyptiens
desquels les Grecs avaient emprunté la plupart des
leurs.

Si l'on a feint que Saturne avait dévoré ses propres enfants, c'est qu'étant le premier principe des métaux
et leur première matière, il a seul la propriété
et la vertu de les dissoudre radicalement et de les
rendre de sa propre nature.

De tous les enfants que Saturne dévora, aucun
@

- 209 -
n'est nommé jusqu'à Jupiter; et les philosophes n'en
nomment aucun jusqu'à la noirceur ou Saturne.
Avant la dissolution de la matière, c'est le chaos.
« Cette matière, dit Synesius, est le noeud et le lien
« de tous les éléments qu'elle contient en soi, comme
« elle est l'esprit qui nourrit et vivifie toutes choses,
« et par le moyen duquel la nature agit dans l'univers. »
Saturne, dernier des enfants du ciel et de
la terre règne au préjudice de Titan, son aîné; mais
il n'obtient pas la couronne sans guerre et sans combat,
car la dissolution ne peut se faire sans une fermentation.

Les titans Titan, Oceanus, Hypérion, Japet, Saturne, Rhée, Thémis, fils de la terre, sont les parties
de la terre philosophique qui se combattent
avant la putréfaction ; de cette putréfaction naît la
noirceur appelée Saturne et, comme cette noirceur
est aussi appelée Tartare, à cause des mouvements
et de l'agitation des parties de la matière pendant
qu'elle est dans cet état, on a feint que Saturne avait
précipité les Titans dans le Tartare qui vient de
ταρασσς, turbo, commoveo.

Le règne de Saturne dure donc autant que la noirceur; il semble alors tout dévorer, jusqu'au
caillou même qu'on lui présente au lieu de Jupiter,
puisque tout est dissous. Mais le caillou est de trop
dure digestion , et sitôt qu'on aura fait boire à Saturne
une certaine liqueur que la fable ne nomme
pas, c'est-à-dire après que les parties aqueuses et
volatiles auront commencé à monter au haut du vase
en forme de vapeur, et après s'être condensées en
eau, elles retomberont sur la matière terrestre et

@

- 210 -
noire appelée Saturne, comme pour lui donner à
boire, comme on dit que la rosée et la pluie abreuvent
la terre : alors Saturne rendra le caillou qu'il
avait englouti ; la matière des philosophes qui était
terre avant d'être réduite en eau par sa dissolution,
recommencera à paraître sitôt que la couleur grise
commencera à se manifester. Alors, Jupiter qui n'est
autre que cette couleur grise, par conséquent fils de
Saturne et de Rhée, puisqu'il est formé de la noirceur
lavée par la pluie Rhée de ρες, fluo, fundo),
Jupiter alors détrônera son père, c'est-à-dire que la
couleur grise succédera à la noire. Les quatre enfants
de Saturne et de Rhée sont tous formés dans
cette occasion. Jupiter est cette couleur grise; Junon
est cette vapeur ou humidité de l'air renfermée dans
le vase ; Neptune est l'eau mercurielle ou la mer
philosophique venue de la putréfaction; Pluton ou le
dieu des richesses est la terre même qui se trouve au
fond du vase. Jupiter et Junon occupent le ciel
parce que la couleur grise se manifeste sur la superficie
de la matière qui surnage. C'est là qu'est le
ciel des philosophes où sont tous les dieux. Neptune
ou l'eau se trouve au-dessous, et enfin Pluton est la
terre, au fond de l'eau. Cette terre renferme le principe
aurifique ; elle est fixe et c'est elle qui fait la
base de la pierre philosophale, source des richesses.
Si l'on donne à Mercure le nom de Dator bonorum,
c'est que le mercure philosophique est l'agent de
l'oeuvre et celui qui perfectionne la pierre.

Les mythographes prétendent que Jupiter avait gardé pour lui les pays orientaux, la Thessalie et
l'Olympe; Pluton eut les provinces d'Occident jusqu'au

@

- 211 -
fond de l'Espagne, pays plus bas par rapport
à la Grèce, et Neptune fut établi amiral des vaisseaux
de Jupiter et commanda la Méditerranée,

Les philosophes hermétiques, suivant la tradition des Egyptiens, ont avancé que Saturne combattit
son frère Titan pour s'emparer du trône, parce qu'ils
savent que le fixe et le volatil sont frères; que
celui-ci, dans la dissolution, remporta la victoire et
demeura le maître, de manière que Jupiter, son
fils, est le seul qui puisse le détrôner par les raisons
ci-dessus exprimées. Hésiode avait raison de dire que
la pierre avalée et rejetée par Saturne fut déposée
sur le mont Hélicon, où les muses font leur séjour,
parce que ce mont Hélicon n'est autre chose que
cette terre surnageante en forme de mont, qui peut
être appelée mont Hélicon ou mont Noir d'ελικοσ, niger.
On peut le dire proprement l'habitation des Muses,
puisque c'est sur lui que voltigent les parties volatiles
appelées Muses. C'est cette pierre déposée sur
le mont Hélicon qui a fourni matière aux poèmes
d'Orphée, d'Homère et de tant d'autres. Ce mont
prend plusieurs noms de ses états et couleurs pendant
le cours de l'oeuvre. Lorsqu'il transpire ou
transsude, c'est-à-dire lorsqu'ayant la forme du chapeau
qui s'élève sur le moût ou suc du raisin dans la
cuve, il forme une espèce de monticule, et que l'eau
mercurielle qui est au-dessous transsude à travers,
pour s'élever en vapeurs et retomber en rosée de
pluie, on lui a donné le nom de mont Ida, d'ιδοσ,
sueur ; quand après cela il devient blanc, beau, brillant,
c'est le mont couvert de neige d'Homère, le
mont Olympe sur lequel habitent les dieux. Tantôt

@

- 212 -
c'est l'île flottante où Latone met au monde Phébus
et Diane; tantôt Nysa entourée d'eau où Bacchus
fut élevé; ici c'est l'île de Rhodes où tombe une pluie
d'or à la naissance de Minerve ; là c'est l'île de
Crète, etc.

Abraham Juif nous représente dans sa première figure hiéroglyphique, Mercure ayant des ailes aux
talons avec un caducée ; et un vieillard venant à lui
les ailes déployées avec une faulx à la main, comme
pour lui couper les pieds.

JUPITER.
Pausanias décrit la statue de Jupiter Olympien en ces termes : « Ce dieu est représenté assis sur un
« trône, il est d'or et d'ivoire et il a sur la tête une
« couronne qui imite la feuille d'olivier. De la main
« droite, il tient une Victoire qui est aussi d'ivoire et
« d'or, ornée de bandelettes et couronnée ; de la
« gauche Jupiter tient un sceptre où brillent toutes
« sortes de métaux ; un aigle repose sur le bout du
« sceptre. La chaussure et le manteau sont aussi
« d'or; sur le manteau sont représentés toutes sortes
« d'animaux, toutes sortes de fleurs et particulièrement
« des lis. Le trône est tout éclatant d'or et de
« pierres précieuses. L'ivoire et l'ébène y font par
« leur mélange une agréable variété. »

Les Egyptiens représentaient Jupiter assis sur le Lotus; d'autres lui donnaient la forme d'un bélier
et le nommaient Ammon, parce que la Lybie où le
temple de ce dieu fut bâti était pleine de sable. Jupiter
était regardé comme le plus grand dieu, père

@

- 213 -
des dieux et des hommes, le principe et la fin de tout
et celui qui conserve et gouverne la nature comme il
lui plaît.

Jupiter omnipotens est primus et ultimus idem.
Jupiter est caput et medium ; Jovis omnia munus.
Jupiter est fundamen humi ac stellantis Olympi.
Jupiter et mas est et nescia foemina mortis.
Spiritus est cunctis, validi vis Jupiter ignis
Et pelagi radix, sol, luna est Jupiter ipse
Omnipotens rex est, res omnis Jupiter ortus
Nam simul occubuit, rursum extulit omnia loeto
Corde suo è sacro consultor lumine rebus.

(Orpheus in hymno quodam.)
L'histoire et la généalogie de Jupiter ne peuvent s'expliquer que par allégorie, et la meilleure
allégorie qu'on puisse trouver, c'est bien en les appliquant
à la chimie hermétique où le père, la mère, le
fils, la fille, l'époux et l'épouse, le frère et la soeur ne
sont en effet que la même chose prise sous différents
points de vue. Les philosophes hermétiques, suivant
qu'ils étaient médecins, chimistes, astronomes ou
physiciens ont tiré de leur art une allégorie particulière
pour figurer le grand oeuvre, et comme la pierre
philosophale a, suivant Hermès, toutes les propriétés
des choses supérieures et inférieures et ne trouve
pas de forces qui lui résistent, ses disciples ont inventé
des fables qui pussent exprimer et indiquer
tout cela.

Tel nous est représenté Jupiter, père des dieux et des hommes, le tout-puissant ; largitor bonorum,
source et distributeur des biens et des richesses. Il
ne faut pas s'imaginer que la prétendue cruauté de

@

- 214 -
Saturne envers ses enfants lui a fait perdre la qualité
de père des dieux, pendant que sa femme Rhée ou
Cybèle a été appelée la mère des dieux et la
grand'mère, et était honorée comme telle dans tout
le paganisme. La véritable raison qui a fait conserver
ce titre à Cybèle, c'est que la terre philosophique
d'où Saturne et les autres dieux sont sortis est proprement
la base et la substance de ces dieux. Le nom
de Cybèle lui vient de κυβη, caput et de λαοσ lapis, la
mère pierre. Les autres noms qu'on a donnés à
cette mère des dieux sont pris des différents états où
se trouvent cette pierre ou cette terre, ou matière de
l'oeuvre, pendant le commencement des opérations.
Ainsi en tant que terre première ou matière de
l'oeuvre, mise dans le vase en commençant l'oeuvre,
elle fut nommé Terre, Cybèle, mère des dieux et
épouse du ciel parce qu'il ne paraît alors dans le
vase que cette terre avec l'air qui y est renfermé.
Lorsque cette terre se dissout, elle prend le nom de
Rhée et femme de Saturne de ρες fluo et de ce que
la noirceur appelée Saturne se manifeste pendant la
dissolution. On l'a ensuite nommée Cérès et on l'a
dite fille de Saturne et soeur de Jupiter, parce que
cette terre dissoute en eau redevient terre dans le
temps que la couleur grise ou Jupiter paraît : et
comme cette même terre ou Cérès devient blanche,
on a feint que Jupiter et Cérès avaient engendré
Proserpine. Il est même très-vraisemblable qu'on a
fait le nom de Cérès du grec γη et ερα, qui signifient
l'un et l'autre terre. Tout le monde sait que par
Cérès on entendait la terre, et cette idée est très-
conforme à celle qu'en ont les philosophes hermétiques,

@

- 215 -
puisque leur eau étant devenue terre, est celle
qu'ils appellent terre feuillée dans laquelle il faut,
disent-ils, semer le grain philosophique, c'est-à-dire
leur or. Un quatrième nom donné à la terre était
Ops, c'est-à-dire déesse des richesses, et avec raison,
puisque cette terre philosophique est la base de la
pierre philosophale, source des richesses.

En distinguant ces trois déesses comme le font Homère et les anciens poètes, Jupiter se trouve en
effet fils de Rhée et frère de Cérès. Le son des instruments
d'airain employés pour empêcher Saturne
d'entendre les cris de Jupiter est une allusion au
nom d'airain ou de laiton donné à la matière lorsqu'elle
tient encore de la couleur noire et de la grise.

C'est au bruit de ces instruments que les abeilles s'assemblèrent auprès de Jupiter. Les nymphes
Adrastée et Ida nourrirent Jupiter, et l'on dit que
les abeilles mêmes se joignirent à elles. Ces deux
nymphes étaient filles des Mélisses ou mouches à
miel, et le firent allaiter par Amalthée. Lorsque la
couleur grise ou le Jupiter philosophique paraît,
les parties volatiles de la matière dissoute se
subliment et montent en abondance au haut du vase
en forme de vapeur où elles se condensent et, après
avoir circulé, retombent sur cette terre grise qui
surnage l'eau mercurielle. Les deux nymphes expriment
par leurs noms mêmes cette matière aqueuse,
volatile, puisque Ida vient de ιδοσ sueur et Adrastée
d'α complétif et de δρας fugio. Si on les dit filles des
Mélisses, n'est-ce pas de ce que ces parties volatiles
voltigent au-dessus du Jupiter des philosophes, comme
un essaim d'abeilles autour d'une ruche? Ces parties

@

- 216 -
volatiles nourrissent donc cette terre grise en retombant
dessus comme une rosée ou pluie qui nourrit, la
terre en l'imbibant. Il y a grande apparence que l'équivoque
du mot grec αιξ qui veut dire également
chèvre et tempête a donné lieu à la fiction de ceux
qui ont dit que la chèvre Amalthée avait nourri Jupiter,
car la volatilisation se faisant avec impétuosité,
de même que la chute en pluie de ces parties volatilisées
représente proprement une tempête, et l'on
sait qu'αιξ vient de αισσς ruo, cum impetu feror.
Cette idée de tempête, joint à ce que cette terre ou
Jupiter des philosophes commence à devenir ignée
a sans doute fait donner à Jupiter la foudre pour attribut,
parce que les tempêtes sont ordinairement
accompagnées d'éclairs, de foudres et de tonnerre.
Telle est l'idée qu'Homère a voulu exprimer en disant
que le mont Ida est le séjour de Jupiter; ce
mont est arrosé de fontaines et couvert de nuages
que Jupiter fait élever avec des tonnerres (Livre XV,
vers. 156). Ces nuées sont des nuages d'or semblables
à ceux qui produisirent des pluies d'or
(Liv. XIV, vers. 350). Telles sont les nuées que Jupiter
excite sur le mont Ida ; telles sont la pluie et la
rosée qui y tombent. Telles sont aussi ces parties volatiles
qui circulent, montent et descendent et, à
l'imitation des abeilles, semblent aller chercher de
quoi nourrir le petit Jupiter au berceau. Tel est
aussi le lait d'Amalthée dont Junon nourrit Mercure
et que les philosophes appellent lait de vierge ; celui
enfin dont parle le président d'Espagnet en ces
termes : « L'ablution nous apprend à blanchir le
« corbeau et à faire naître Jupiter de Saturne, ce qui

@

- 217 -
« se fait par la volatilisation du corps ou la métamorphose
« du corps en esprit. La réduction ou la
« chute en pluie du corps volatilisé rend à la pierre
« son âme et la nourrit d'un lait de rosée et spirituel
« jusqu'à ce qu'elle ait acquis une force parfaite. »
Il dit ensuite : « Après que l'eau a fait sept révolutions
« ou circulé par sept cercles, l'air lui succède
« et fait autant de circulations et de révolutions jusqu'à
« ce qu'il soit fixé dans le bas, et qu'après avoir
« chassé Saturne du trône, Jupiter prenne les rênes
« de l'empire. C'est à son avènement que l'enfant
« philosophique se forme et se nourrit; il paraît enfin
« au jour avec un visage blanc et beau comme
« celui de la Lune. »

Jupiter, avant de détrôner son père, prit sa défense contre les Titans et les vainquit; mais enfin,
voyant que Saturne avait dévoré ses frères et qu'il
lui tendait des pièges à lui-même, il lui fit avaler un
breuvage qui les lui fit rejeter. Alors Pluton et Neptune
se joignirent à Jupiter contre leur père, et
celui-ci l'ayant détrôné, le mutila et le précipita dans
le Tartare avec les Titans qui avaient pris son parti.

C'est donc par la séparation de ces parties qui ont servi à la génération de Jupiter que ce fils de Saturne
monte sur le trône; ce sont ces mêmes parties
d'Osiris qu'Isis ne ramassa pas. Il faut entendre par
les Titans la même chose que par Typhon et ses
compagnons, qu'Horus, fils d'Osiris, vainquit; mais'
la première fiction est habillée à la grecque.

Après cette victoire, Jupiter régna en paix. Tous les dieux et déesses y prirent part ; Bacehus, Apollon,
Mercure, Hercule, s'y distinguèrent particulièrement

@

- 218 -
; Hercule terrassa Alcyonée. Apollon et
Hercule crevèrent les yeux à Ephialte. Mercure tua
Hippolyte, et Bacchus mis en pièces fut heureux d'être
rencontré par Pallas. Apollon chanta cette victoire
sur sa guitare, vêtu de couleur de pourpre. Apollon
pouvait bien chanter cette victoire, parce qu'étant la
fin de l'oeuvre et le résultat des travaux hermétiques,
il annonce que toutes les difficultés qui s'opposaient
à la perfection de l'oeuvre étant surmontées, l'or philosophique
était obtenu. Apollon chanta seul cette
victoire, bien que les autres dieux y fussent présents.
Les principaux furent Hercule ou l'artiste, Mercure
ou le mercure des philosophes, Vulcain et Vesta ou
le feu, Pallas ou la prudence et la science pour conduire
les opérations; Diane, soeur d'Apollon, ou la
couleur blanche qui doit paraître avant la rouge et
qui a fait dire qu'elle avait servi de sage-femme à
Latone, sa mère, pour mettre Apollon au monde ;
enfin le dieu Mars ou la couleur de rouille de fer,
qui se trouve intermédiaire et sert comme de passage
de la couleur blanche à la pourprée.

Vesta n'étant autre chose que le feu et la réussite de l'oeuvre dépendant du régime du feu philosophique,
on a feint avec raison que cette déesse procura
la couronne à Jupiter, et si elle choisit la virginité
pour récompense, c'est que le feu est sans tache et la
chose la plus pure qui soit dans le monde.

Le stratagème employé par Jupiter pour arriver au mariage avec Junon, nous rappelle la conduite du
coucou. Raymond Lulle reproduit le même fait en ces
termes : « Notre argent-vif est cause de sa mort
« propre parce qu'il se tue lui-même ; il tue en

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- 219 -
« même temps son père et sa mère ; il leur arrache
« l'âme du corps et boit toute leur humidité. »

L'ébène, l'ivoire et l'or du trône de Jupiter rappellent les trois couleurs principales de la matière
pendant les opérations du Magistère, c'est-à-dire la
noire, qui est la clef de l'oeuvre, comme elle était celle
qui dominait dans le trône de Jupiter ; la blanche
représentée par l'ivoire et la rouge ou l'or philosophique
désignée par l'or. L'aspect des fleurs et des
animaux variés du manteau formait une espèce
d'arc-en-ciel ou queue de paon. Et comme cette Iris
hermétique paraît dans le même temps que le Jupiter
des sages a commencé à se montrer, on avait eu
soin de marquer cette variété de couleurs par les animaux
et les fleurs peints sur son manteau, qui ne lui
couvrait en conséquence que la partie inférieure. On
n'avait représenté que la partie supérieure de son
corps nue, parce que la couleur grise ou Jupiter se
manifeste d'abord à la superficie, pendant que le bas
ou le dessous est encore noir ou couvert du manteau
coloré comme la queue de paon. La Victoire d'ivoire
et d'or indique celle que le corps fixe a remportée sur
le volatil qui lui avait fait la guerre en le dissolvant,
le putréfiant pendant la noirceur et le volatilisant. La
couronne d'olivier est la couronne de paix qui désigne
la réunion du fixe et du volatil en un seul corps fixe,
de manière qu'ils sont inséparables ; aussi Jupiter,
après sa victoire sur les géants* n'eut plus d'ennemis
à combattre et régna perpétuellement en paix.

Le sceptre de Jupiter fait de tous les métaux réunis, est surmonté d'un aigle. La volatilisation qui se
fait de la partie fixe ou aurifique, pouvait-elle être

@

- 220 -
marquée plus précisément que par l'aigle qui enlève
Ganymède pour servir d'échanson à Jupiter? La volatilisation
arrive pendant le règne de la couleur
grise. Ces parties volatilisées et aurifiques qui retombent
en rosée ou pluie dorée sur la terre, ou crème
grise qui surnage, ne sont-elles pas bien exprimées
par le nectar et l'ambroisie que Ganymède versait à
Jupiter? Puisque l'eau mercurielle volatile est de
môme nature que l'or philosophique volatilisé; qu'ils
sont par conséquent immortels, comme l'or est incorruptible.
L'une représente donc le nectar ou la boisson
et l'autre l'ambroisie ou les viandes immortelles
des dieux. On a choisi l'aigle entre les autres oiseaux
tant à cause de sa supériorité sur les autres volatiles
qu'à cause de sa force et de sa voracité qui détruit,
mange, dissout et transforme en sa propre substance
tout ce qu'il dévore. On disait aussi qu'il était le seul
entre les animaux qui pût regarder le soleil d'un oeil
fixe et sans cligner la paupière, peut-être parce que
le mercure des philosophes est le seul volatil qui
puisse s'attaquer à l'or, avoir prise sur lui et le dissoudre
radicalement. Le sceptre de Jupiter fait de
tous les métaux réunis, est le symbole des métaux
philosophiques et la marque distinctive de sa royauté
et de son empire ; on y voyait les métaux dans l'ordre
successif des couleurs de l'oeuvre : le plomb ou Saturne
ou la couleur noire dans le bas du sceptre; ensuite
l'étain ou Jupiter ou la couleur grise ; puis l'argent,
ou la lune, ou la couleur blanche ; après cela le
cuivre, ou Vénus, ou la couleur jaune-rougeâtre et safranée ;
le fer, ou Mars, ou la couleur de rouille, et
enfin l'or, ou le soleil, ou la couleur de pourpre.

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- 221 -
Artéphius résume toute l'oeuvre par les paroles suivantes : « Pour ce qui est des couleurs, celui qui ne
« noircira point, ne saurait blanchir, parce que la
« noirceur est le commencement de la blancheur et
« c'est la marque de la putréfaction et de l'altération ;

« et lorsqu'elle paraît, c'est un témoignage que le
« corps est déjà pénétré et mortifié. Voici comme
« la chose se fait : en la putréfaction qui se fait dans
« notre eau, il paraît premièrement une noirceur qui
« ressemble à du bouillon gras sur lequel on a jeté
« force poivre, et ensuite cette liqueur s'étant épaissie
« et devenue comme une terre noire, elle se
« blanchit insensiblement en continuant de la cuire ;
« ce qui provient de ce que l'âme du corps surnage
« au-dessous de l'eau comme une crème, qui étant
« devenue blanche, les esprits s'unissent si fortement
« qu'ils ne peuvent plus s'enfuir, ayant perdu leur
« volatilité ; c'est pourquoi il n'y a en toute l'oeuvre
« qu'à blanchir le Laton ou Leton et laisser là tous
« les livres devenus inutiles : car cette blancheur et
« la pierre parfaite au blanc et un corps très-noble
« par la nécessité de sa fin, qui est de convertir les
« métaux imparfaits en très-pur argent, étant une,
« teinture d'une blancheur très-exubérante, qui les
« refait et les perfectionne, et qui a une lueur brillante,
« laquelle étant unie aux corps des métaux
« imparfaits, y demeure toujours sans pouvoir en être
« séparée.

« Les esprits ne sont rendus fixes que dans le couleur « blanche, qui est plus noble que celles qui l'ont
« devancée; on doit toujours la souhaiter parce qu'elle
« est l'accomplissement de toute l'oeuvre : car notre

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- 222 -
« terre se pourrit premièrement dans la noirceur,
« puis elle se nettoie en s'élevant et alors elle blanchit,
« et la domination humide et ténébreuse de la
« femme ou de l'eau finit. C'est alors que le nouveau
« corps ressuscite transparent, blanc et immortel et
« qu'il est victorieux de tous ses ennemis. Et de
« môme que la chaleur agissant sur l'humide produit
« la noirceur ou la première couleur principale qui
« se manifeste ; la môme chaleur continuant son
« action et agissant sur le sec, produit aussi la blancheur,
« qui est la seconde couleur principale de
« l'oeuvre. Et enfin la chaleur agissant sur le corps sec
« produit la couleur orangée et ensuite la rougeur,
« qui est la troisième et dernière couleur du magistère
« parfait. »

Ce texte d'Artéphius montre clairement pourquoi on immolait des chèvres, des brebis et des taureaux
blancs à Jupiter. Ces différentes couleurs expliquent
les diverses métamorphoses de Jupiter qu'un ancien
poète a renfermées dans les vers suivants :

Fit taurus, cygnus, satyrusque aurumque ob amorem Europæ, Lædes, Antiopæ, Danaes.
JUNON.
Junon était représentée assise, vêtue, avec un voile quelquefois sur la tête, un sceptre à la main ; c'est
plus souvent une espèce de pique ou une patère. Le
paon est son attribut distinctif avec la patère, comme
l'aigle est celui de Jupiter.

Les circonstances de l'histoire de Jupiter dévoilent
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- 223 -
une partie de celle de Junon. Junon est la soeur jumelle
de Jupiter. Son nom de Héra, où l'on trouve
aer, l'indique. Elle n'a pu naître qu'en même temps
que lui. Et comme l'air qui se trouve dans le vase au-
dessus de la matière dissoute, se remplit de vapeurs
qui s'en élèvent, dans le temps que Jupiter philosophique
se forme, il était naturel de personnifier aussi
cette humidité vaporeuse et aérienne ; c'est donc à
cette humidité volatile et toujours en mouvement,
suspendue néanmoins au haut du vase et comme ap-
puyée sur la terre qui surnage l'eau mercurielle,
qu'on a jugé à propos de donner le nom de Héra ou
soeur de Jupiter. Océan ou la mer des philosophes
avec Thétis ont pris soin de l'éducation de Junon,
puisqu'ils ont fourni de quoi l'entretenir par les parties
volatiles qui s'en sont sublimées.

Jupiter et Junon étant nés ensemble et toujours l'un près de l'autre, il n'est pas surprenant que ce
frère ait aimé sa soeur dès la tendre jeunesse. Par leur
situation dans le vase ils étaient comme inséparables;
cette inclination se fortifia de manière qu'ils prirent
enfin le parti de s'épouser. Les philosophes parlent
si souvent de ce mariage entre le frère et la soeur,
le roi et la reine, le soleil et la lune, etc., qu'il
n'est pas besoin d'insister davantage ici. Jupiter
se trouvant entre son épouse et quelques nymphes;
c'est-à-dire, entre les vapeurs humides de l'air
renfermé dans le haut du vase et l'eau mercurielle
sur laquelle il nageait, et môme les parties les plus
pures qui s'élevaient du fond du vase pour s'unir à
lui; on comprend la jalousie de Junon et les allées
et venues de cette épouse justement alarmée.

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- 224 -
Jupiter ennuyé de ses reproches, la suspendit en l'air par les bras au moyen d'une chaîne d'or, et lui
mit à chaque pied une enclume. L'or philosophique
volatilisé formait la chaîne qui tenait celte déesse suspendue.
En vain les autres dieux veulent-ils la mettre
en liberté, ils ne peuvent y réussir parce que cette
chaîne de parties d'or volatilisé, se succède sans cesse
jusqu'à ce qu'elle vienne se réunir à Jupiter avec cette
humidité. Alors la paix se fait entre le fixe et le volatil,
entre Jupiter et Junon. Les enclumes qu'elle avait
aux pieds, sont un vrai symbole du fixe par leur poids
énorme qui les rend solides et fixes dans la situation
où on les met. On suppose tout naturellement que
cette pesanteur tirait Junon vers la terre, afin de désigner
la vertu aimantine de la partie fixe qui attire
la partie volatile à elle et avec laquelle elle se réunit à
la fin.

Junon recouvra sa virginité dans la fontaine Canatho ; secret qu'on ne dévoilait qu'aux initiés et qui
n'était autre que cette vierge philosophique ailée ou
volatile, qui, suivant plusieurs philosophes, conserve
sa virginité, malgré sa grossesse, quand elle est bien
lavée. Junon, quoique vierge, eut plusieurs enfants
dont Jupiter ne fut pas le père. La naissance de Typhon
s'explique d'elle-même, puisqu'il n'était guère
possible que les vapeurs qui s'élèvent de la terre philosophique,
ne fussent reçues dans le sein de celles
qui voltigent déjà dans le haut du vase.

Junon était regardée avec raison comme déesse des richesses. En effet, la chaîne d'or à laquelle elle était
suspendue, le feu philosophique ou le soufre qu'elle
engendra de Jupiter, sont l'une et l'autre la source

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- 225 -
des richesses : et les quatorze nymphes qui accompagnaient
cette déesse sont les moyens qu'elle emploie
pour parvenir à ce but, c'est-à-dire les parties volatiles
aqueuses, sublimées sept fois dans chacune des
deux opérations. Si Iris est la nymphe favorite,
c'est la même raison qui fit donner la préférence au
paon, pour placer sur sa queue les yeux d'Argus, et
que ces couleurs de l'arc-en-ciel sont bien plus manifestes
et plus distinguées dans l'oeuvre, que ne le sont
les autres parties volatiles.

La nature aqueuse de Junon est indiquée par la patère qu'on lui donne pour attribut, de même que
le paon, parce que les couleurs variées de sa queue
prouvent en se manifestant sur la matière qu'elle se
dispose à la volatilisation et qu'elle est déjà dissoute ;
ce qui annonce l'arrivée ou la présence de Junon.

PLUTON ET L'ENFER DES POÈTES.
La clef que l'on trouve dans les monuments qui représentent Pluton, avec l'idée que les poètes nous
donnent de son ténébreux empire, ne pouvait
guère mieux nous désigner la terre philosophique
cachée sous la couleur noire appelée clef de l'oeuvre,
parce qu'elle se manifeste dès le commencement.
Cette terre qui se trouve au fond du vase est celle qui
échut en partage à Pluton, qui fut en conséquence
appelé dieu des richesses, parce qu'elle est la minière
de l'or des philosophes, du feu de la nature et du feu
céleste, selon l'expression du président d'Espagnet ;
c'est ce qui a porté à dire que Pluton faisait son séjour
sur les monts Pyrénées. Les anciens parlent de

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- 226 -
ces montagnes comme fertiles en mines d'or et d'argent ;
Possidonius a dit même par une espèce d'hyperbole
que ces montagnes et leurs collines étaient
presque toutes des montagnes d'or. Aristote nous
apprend que les premiers Phéniciens qui y abordèrent
y trouvèrent une si grande quantité d'or et d'argent,
qu'ils en fabriquèrent des ancres. Cela suffit pour y
fixer le séjour du dieu des richesses. Le nom même
des Pyrénées πυρ ignis,, αινες, laudo, exprimait parfaitement
l'idée du feu précieux de la terre philosophique.
Cette qualité ignée de Pluton lui fit élever un
autel commun avec Pallas, comme cette déesse en
avait un déjà commun avec Vulcain et Prométhée.

Etabli dans l'enfer ou la partie inférieure du vase, Pluton était comme méprisé des déesses qui faisaient
leur séjour avec Jupiter dans la partie supérieure. Il
se trouva donc dans la nécessité d'enlever Proserpine.
On feignit de le faire se précipiter avec elle
dans le fond d'un lac ; parce que cette terre, après
s'être sublimée à la superficie de l'eau mercurielle, se
précipite en effet au fond d'où elle était élevée, lorsqu'elle
est parvenue à la couleur blanche désignée
par le nom de Perséphone, de Proserpine.

On consacrait le taureau à Pluton par la même raison qu'Apis était consacré à Osiris ; le nom de
celui-ci signifiant feu caché et Pluton en étant la
minière.

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- 227 -
NEPTUNE.
Le sceptre de Neptune était un trident ; ce dieu
était porté sur une conque marine tirée par quatre
chevaux ou par quatre veaux marins. Ses yeux étaient
bleus son habillement était de la même couleur
ainsi que ses cheveux; on lui immolait des taureaux,
et les fêtes célébrées en son honneur étaient appelées
ταυρεια.

Neptune est le fils de Saturne et de Rhéa. Il est proprement l'eau ou la mer philosophique qui résulte
de la dissolution de la matière. Il est donc raisonnable
de le regarder comme le père des fleuves, le
prince de la mer et le seigneur des ondes. Par sa
nature liquide et fluide et par sa facilité à se mettre
en mouvement, il excite les tremblements tant de
la terre qui est au fond du vase que de celle qui
lui surnage. La vigueur et la légèreté avec lesquelles
courent les chevaux, ont engagé les poètes à feindre
que son char était tiré par quatre de ces animaux; et
afin de désigner la volatilité de cette eau, ils ont supposé
qu'ils couraient même sur les oncles de la mer
et que ce dieu était toujours accompagné de Tritons
et de Néréides, qui ne sont autres que les parties \
aqueuses de νηροσ, humide. La couleur bleue donnée aux cheveux, aux yeux, aux vêtements de Neptune,
vient de ce que l'eau philosophique ou eau céleste
avait cette couleur. La légèreté de l'eau, malgré son
poids, c'est-à-dire sa volatilité, malgré sa pesanteur,
fait dire à Rhée qu'elle était accouchée d'un poulain
et donna occasion à sa métamorphose en cheval lorsqu'il

@

- 228 -
voulut tromper Cérès ou la terre philosophique.

Triton résulte de l'eau philosophique ; sa queue fourchue en croissant désigne la terre blanche ou
lune des philosophes, et la couleur de pourpre de ses
épaules marque celle qui survient à la matière après
la blanche. S'il fut cause de la victoire remportée sur
les géants par Jupiter, c'est parce que ce dieu n'est
tranquille et paisible possesseur de son trône, qu'après
que la matière est parvenue au blanc et qu'elle
commence à cesser d'être volatile.

Dans certain temps des opérations, à mesure que l'oeuvre se perfectionne, l'eau des philosophes devient
rouge : c'est Neptune qui se joint avec la nymphe
Phénice, ainsi dite de φοινιξ, pourpre. Protée naît de ce
commerce ; ce Protée, dont les métamorphoses perpétuelles
sont un véritable symbole des changements
que les philosophes disent survenir à la matière du
magistère. (Orphée disait que Protée était le principe
de tous les mixtes.) Cette matière est appelée lion
lorsqu'elle est parvenue au rouge dans le premier
oeuvre ; dragon dans la putréfaction du second ;
cochon ou corps immonde, à cause de sa puanteur dans
la dissolution ; léopard, tigre, queue de paon lorsqu'elle
se revêt des couleurs de l'iris-, arbre solaire
ou lunaire quand elle passe au blanc ou au rouge ;
eau parce qu'elle en est une, et enfin feu quand elle
est soufrée ou fixée.

Cette matière, c'est Hylé ou le chaos ou la première matière, principe de tout et qui se spécifie dans tout.
C'est le Protée des anciens, c'est l'âme des mixtes,
elle produit le vin dans la vigne, l'huile dans l'olivier,

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- 229 -
le purgatif dans la rhubarbe, l'astringent dans la grenade,
le poison dans l'un et le contre-poison dans
l'autre ; enfin elle est toute chose dans toute chose.

Reste à parler d'un autre enfant de Saturne et de phillyre, c'est du centaure Chiron. Comme les autres
centaures, il avait la figure humaine dans la partie
supérieure du corps et la forme d'un cheval dans
toute la partie inférieure. Il naquit ainsi, de ce que
Saturne étant surpris par Rhéa, lorsqu'il était avec
Phillyre, il se métamorphosa en cheval pour s'empêcher
d'être reconnu. Habile dans l'art de la médecine,
de la musique et de la chasse, il devint le précepteur
de Jason, d'Esculape, d'Hercule et d'Achille. Blessé
par une flèche trempée dans le venin de l'hydre de
Lerne, il demanda la mort à Jupiter qui la lui
accorda et le mit au nombre des astres.

On peut juger de ce que signifie Chiron, tant par
son père, sa naissance, sa figure et son apothéose,
que par les disciples qu'il a eus. Il appartient à l'art
hermétique ; il épousa même Chariclo, fille du soleil,
et de ce mariage vint une autre fille dont le nom
signifie une eau, Ocyroe, qui coule avec rapidité,
pour désigner la solution de la matière aurifique en
eau.

VENUS.
Les disciples d'Hermès, mieux instruits sans doute de l'idée que leur maître attachait aux dieux feints de
l'Egypte, s'y sont mieux conformés que les mythologues
et n'ont pas pris Vénus pour la volupté ou
l'appétit des animaux pour perpétuer leurs espèces.

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- 230 -
Ils n'ont point eu en vue la planète appelée Vénus ou
Lucifer qui paraît le matin avant le lever du soleil,
ou le soir avant le coucher de ce flambeau du monde;
puisqu'il n'est pas possible de la faire naître des parties
mutilées de Coelus et de l'écume de la mer, ni de
la dire avec quelque raison fille de Jupiter.

Michel Maier dit que les anciens entendaient par Vénus une matière sans laquelle on ne peut faire le
grand oeuvre, et la plupart des philosophes paraissent
l'avoir prise dans ce sens-là. Flamel cite les paroles
de Démocrite : « Ornez les épaules et la poitrine de
« la déesse de Paphos ; elle en deviendra très-belle
« et quittera sa couleur verte pour en prendre une
« dorée. Lorsque Pâris eut vu cette déesse dans cet
« état, il la préféra à Junon et à Pallas. Qu'est-ce
« que Vénus? dit le même auteur. Vénus, comme
« un homme, a un corps et une âme : il faut la dépouiller
« de son corps matériel et grossier pour en
« avoir l'esprit tingent et la rendre propre à ce qu'on
« veut en faire. »

D'Espagnet prend toujours Vénus dans le sens philosophique : « Il faut, dit-il, un travail d'Hercule
« pour la préparation ou sublimation philosophique
« du Mercure ; car Jason n'aurait jamais entrepris
« son expédition sans l'aide d'Alcide. L'entrée est
« gardée par des bêtes à cornes qui en éloignent ceux
« qui s'en approchent témérairement. Les enseignes
« de Diane et les colombes de Vénus sont seules capables
« d'adoucir leur férocité. Il ajoute : Cette eau
« est une eau de vie, une eau permanente, très-limpide,
« appelée eau d'or et d'argent. Cette substance
« enfin, très-précieuse, est la Vénus hermaphrodite

@

- 231 -
« des anciens, ayant l'un et l'autre sexe, c'est-à-dire
« le soufre et le mercure. »

Plus loin il ajoute : « Le jardin des Hespérides est « gardé par un affreux dragon ; dès l'entrée, se présente
« une fontaine d'eau très-claire qui sort de
« sept sources et qui se répand partout. Faites-y boire
« le dragon par le nombre magique trois fois sept,
« jusqu'à ce qu'étant ivre, il dépouille son vêtement
« sale et malpropre ; mais pour cet effet, il faut vous
« rendre propice Vénus porte-lumière et Diane la
« cornue. »

On a représenté Vénus ayant un pavot d'une main et une grenade dans l'autre. Vénus philosophique
après la blancheur devient jaunâtre comme l'écorce
d'une grenade et enfin rouge comme l'intérieur de ce
fruit ou comme la fleur du pavot. C'est à cela qu'il
faut rapporter ces paroles d'Isimindrius : « Notre
« soufre rouge se manifeste, quand la chaleur du feu
« passe les nues et se joint avec les rayons du soleil
« et de la lune ; Vénus alors a déjà vaincu Saturne et
« Jupiter.» Brimellus dit aussi : « Il viendra diverses
« couleurs à notre Vénus: le premier jour, safran;
« le second, comme rouille; le troisième, comme pavot
« du désert ; le quatrième, comme sang fortement
« brûlé. »

Ce qui nous manifeste clairement l'idée que les anciens attachaient à leur Vénus, est non-seulement
ses adultères avec Mercure et Mars, mais son mariage
avec Vulcain. Ce dernier étant le feu philosophique,
comme cela a été prouvé, il n'est pas surprenant qu'il
ait été marié avec la matière des philosophes. S'il
surprit cette déesse avec le dieu de la guerre, c'est

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- 232 -
que la couleur de rouille de fer semble être tellement
unie avec la couleur citrine et safranée appelée Vénus,
qu'on ne les distingue qu'après que la rouge est dans
tout son éclat. Alors Mars et Vénus se trouvent pris
dans les filets de Vulcain, et le soleil qui les y voit,
les décèle; car la couleur rouge est précisément le soleil
philosophique.

Les Egyptiens et les Phéniciens, loin de prendre Vénus pour la déesse de la volupté et du libertinage,
la regardaient comme la petite-fille de Saturne, ayant
pour soeur la vérité cachée dans le fond d'un autre;
ils la confondaient avec Astarté.

PALLAS.
Minerve, Pallas ou Athénée, n'étaient chez les Grecs qu'une même divinité; cependant Minerve était regardée
proprement comme la déesse des arts et des
sciences, et Pallas comme déesse de la guerre. Les
anciens ont pris Pallas pour la sagesse et la prudence,
comme étant née du cerveau de Jupiter, parce que
le cerveau est regardé comme le siège du jugement,
sans lequel on ne peut réussir dans aucune affaire
épineuse, non plus que dans le grand oeuvre appelé
par cette raison le magistère des sages. Etant donc
le secret des secrets que Dieu ne révèle qu'à ceux
que Dieu veut favoriser, ce serait le profaner que
le divulguer. Il faut avoir la sagesse de Pallas pour
l'apprendre et le garder.

Salomon, au livre des Proverbes, c. 10 et 12, dit : « L'homme prudent et sage ne divulgue pas le secret
de la science, » Les philosophes hermétiques ont toujours

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- 233 -
eu à coeur ce conseil, et ont voilé leur secret sous
des allégories, des énigmes, des fables, des hiéroglyphes.
Ils ont pris Pallas pour guide et se sont fait
un devoir de suivre ses instructions. C'est pourquoi
la fable feint que cette déesse favorisa toujours Hercule
et Ulysse dans toutes leurs entreprises. D'un
autre côté, elle aveugla Tirésias, comme Diane métamorphosa
Actéon, pour cause d'indiscrétion.

MARS ET HARMONIE.
Les anciens ont pris Mars pour une certaine vertu ignée et une qualité inaltérable des mixtes, capable
par conséquent de résister aux atteintes du feu les plus
violentes. Si l'on met donc la Vénus des philosophes
avec ce Mars dans un lit ou vase propre à cet effet et
qu'on les lie d'une chaîne invisible, c'est-à-dire aérienne,
et telle qu'il en est question dans l'histoire de
Vénus, il en naîtra une très-belle fille appelée Harmonie,
dit Michel Majer, parce qu'elle sera composée
harmoniquement, c'est-à-dire parfaite en poids et
en mesure philosophique.

Harmonie est cette matière qui résulte des premières opérations de l'oeuvre, et qu'il faut marier
ensuite avec Cadmus (duquel la Cadmie a pris son
nom). Alors tous les dieux Hermétiques se trouvent à
leurs noces avec leurs présents, et Apollon y joue de
la lyre comme il le fit pour chanter la victoire que
Jupiter avait remportée sur les géants. Cadmus et
Harmonie sont enfin métamorphosés en un serpent
et même en basilic ; car le résultat de l'oeuvre incorporé
avec son semblable, acquiert la vertu attribuée

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- 234 -
au basilic, comme le disent les philosophes. Riplée
parlant de l'élixir philosophique qui, comme nous
venons de le voir, est composé de Cadmus et d'Harmonie
ou du mari et de la femme, dit : « Il en résulte
« un tout qui devient par l'art une pierre céleste, dont
« la vertu ignée est si forte que nous l'appelons notre
« dragon, notre basilic, notre élixir de grand prix ;
« parce que de même que le basilic tue de sa seule
« vue, de même notre élixir tue le mercure cru en un
« clin d'oeil, sitôt qu'il s'est jeté dessus. Il teint même
« tous les corps d'une teinture parfaite du soleil et de
« la lune. »

Le loup, le chien, le coq et le vautour étaient consacrés au Dieu de la guerre, parce que ces animaux
ont toujours été pris pour symboles des ingrédients
du magistère.

VULCAIN.
Chez les Egyptiens, Vulcain était le plus ancien et le plus grand des dieux, parce que le feu est le principe
actif de toutes les générations. Il eut à Memphis
un temple sous le nom d'Opas. Les Grecs firent son
séjour dans l'île de Lemnos qui abondait en soufre,
principe ou matière du feu, et les Romains, par la
même raison, établirent et fixèrent les forges de ce
dieu sous le mont Etna.

Son éducation faite par les Néréides désignait assez quelle était la nature de ce feu et l'origine de Vulcain.
Les Egyptiens avaient en vue le feu philosophique,
et ce feu est de différentes espèces, suivant
les disciples d'Hermès. Artéphius le désigne ainsi :
« Notre feu est minéral, il est égal, il est continuel, il

@

- 235 -
« ne s'évapore point, s'il n'est trop fortement excité ;
« il participe du soufre; il est pris d'autre chose que
« de la matière ; il détruit tout, il dissout, congèle et
« calcine, et il y a de l'artifice à le trouver et à le faire,
« et il ne coûte rien ou du moins fort peu. De plus,
« il est humide, vaporeux, digérant, altérant, pénétrant,
« subtil, aérien, non violent, incomburant ou
« qui ne brûle point, environnant, contenant, unique.
« Il est aussi la fontaine d'eau vive qui environne et
« contient le lieu où se baignent le roi et la reine. Ce
« feu humide suffit en tout l'oeuvre, au commencement,
« au milieu et à la fin, parce que tout l'art
« consiste dans ce feu. Il y a encore un feu naturel,
« un feu contre nature et un feu innaturel et qui ne
« brûle point ; et enfin pour complément, il y a un feu
« chaud, sec, humide et froid. » Le môme auteur distingue
les trois premiers, en feu de lampe feu de
cendres et feu naturel de l'eau philosophique ; ce
dernier est le feu contre nature qui est nécessaire
dans le cours de l'oeuvre, tandis que les deux autres
ne sont nécessaires que dans certains temps.

Si Vulcain est le feu Hermétique nécessaire dans le cours de l'oeuvre, au moins en certain temps, on
doit voir pourquoi la fable suppose qu'il fut chassé du
ciel et nourri par les Néréides. On verra quelles sont
les armes des dieux et les foudres de Jupiter que Vulcain
fabriqua. La séparation du pur d'avec l'impur
qui se fait par son moyen, annonce assez clairement
la victoire que les dieux remportent sur les titans. Ce
prétendu forgeron est le seul qui puisse être chargé de
faire le sceptre de Jupiter, le trident de Neptune et le
bouclier de Mars, avec le collier d'Harmonie et le

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- 236 -
chien d'airain de Procris qui doit être changé en
pierre, parce qu'il est l'agent principal du second
oeuvre et que lui seul est capable de conduire l'airain
philosophique à la perfection de la pierre des sages.

Les noms seuls des compagnons de ce dieu indiquent la qualité sulfureuse et ignée de la matière,
puisqu'ils signifient la foudre, le tonnerre et le feu,
Brontes, Sterophes et Pyracmon. Mais Vulcain eut
un second fils nommé Ardale qui fit le temple des
Muses, car le feu philosophique, en agissant sur la
matière, la volatilise en vapeurs qui retombent comme
une pluie. C'est Ardale qui bâtit alors le temple des
Muses, puisqu'il vient d'αρδς, j'arrose et que les Muses
ne sont elles-mêmes que les parties aqueuses et volatiles.
Enfin, si l'on dit que Vulcain est boiteux,
c'est que le feu dont il est le symbole, ne suffit pas
seul.

APOLLON.
Le véritable Apollon vient d'Egypte ; les Grecs ont copié le leur sur celui-là. Le soleil, fils de Vulcain,
est le même qu'Horus, quoique leurs noms soient
différents. Apollon et Diane étaient enfants de Jupiter
et de Latone.

Lorsqu'on a parlé du soleil comme soleil, les Anciens l'ont appelé l'oeil du monde, le coeur du ciel, Je
roi des planètes, la lampe de la terre, le flambeau du
jour, la source de la vie, le père de la lumière : mais
quand il s'est agi d'Apollon, c'était un dieu qui excellait
dans les beaux-arts, tels que la poésie, la musique,
l'éloquence et surtout la médecine ; on publia
qu'il les avait inventés.

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- 237 -
C'eût été un crime punissable parmi les païens de ne pas regarder le soleil et la lune comme des dieux.
Anaxagore, fort au-dessus du risque de sa vie, fut
le premier qui tenta de désabuser de cette erreur par
une autre en disant que le soleil n'était qu'une pierre
enflammée; mais en parlant ainsi, il voulait être entendu
des seuls philosophes hermétiques. Il voulait
désigner par cette pierre enflammée la pierre rouge,
ardente ou le soleil philosophique, dont d'Espagnet.
parle en ces termes : « De ce premier soufre, on en
« engendre un second qui peut se multiplier à l'infini.
« Que le sage qui a eu le bonheur de trouver la mine
« éternelle de ce feu céleste, la garde et la conserve
« avec soin. » Plus loin il dit : « Le feu inné de notre
« pierre est l'Archée de la nature, le fils et le vicaire
« du soleil ; il meut, digère et parfait tout, pourvu
« qu'il soit mis en liberté. »

Presque tous les disciples d'Hermès donnent à leur pierre ignée le nom de soleil, et lorsque dans la dissolution
du second oeuvre la matière devient noire,
ils l'appellent soleil ténébreux ou éclipse de soleil.
Homère distingue en plus d'un endroit de ses deux
poèmes, le soleil céleste du soleil philosophique ou
d'Apollon.

On dit qu'Apollon vint des Hyperborées à Delphes, que les poètes appelèrent le nombril de la terre,
parce qu'ils feignirent qu'un jour Jupiter voulant en
trouver le milieu, fit partir en même temps un aigle
vers l'Orient, un autre vers l'Occident, qui, volant
avec la même vitesse, se rencontrèrent à Delphes;
que pour cette raison et en mémoire de ce fait, on
lui consacra un aigle d'or. C'est dans le sens de cette

@

- 238 -
allégorie que les philosophes hermétiques ont dit :
« Il y a deux principales pierres de l'art, l'une blanche,
« l'autre rouge, d'une nature admirable. La blanche
« commence à paraître sur la surface des eaux au
« coucher du soleil, et se cache jusqu'au milieu de
« la nuit, descend ensuite jusqu'au fond. La rouge
« fait le contraire : elle commence à monter vers la
« surface au lever du soleil jusqu'à midi et se précipite
« ensuite au fond. »

Les deux aigles doivent s'interpréter des pierres blanche et rouge des philosophes hermétiques, c'est-
à-dire de la matière parvenue à la couleur blanche
que les disciples d'Hermès appellent or blanc volatil,
et de la matière au rouge appelée or vif.

Jupiter envoya ces aigles, puisque la couleur grise paraît avant la blanche et la rouge, et si l'on dit que
l'un fut du côté de l'Orient et que l'autre prit son vol
vers l'Occident, c'est que la couleur blanche est en
effet l'Orient ou la naissance du soleil hermétique, et
la rouge son Occident. Cette similitude a été prise
aussi de ce que le soleil en se levant répand une lumière
blanchâtre sur la terre, et une rougeâtre quand
il se couche.

Les deux aigles, au bout de leur course, se rencontrèrent à Delphes qui, selon Macrobe, a pris son
nom du mot grec Δελφοσ, seul, parce que le magistère
étant fini, la couleur blanche et la rouge ne font plus
qu'une même couleur de pourpre qui fait le soleil
philosophique. Pour faire allusion au soleil des disciples
d'Hermès, la ville de Delphes était consacrée
au soleil.

Les sages de la Grèce consacrèrent un trépied d'or
@

- 239 -
à Apollon. Ce trépied d'or marquait les trois principes :
soufre, sel et mercure, qui, par les opérations
se réduisent en une seule chose, appuyée sur ces trois
principes comme sur trois pieds. Apollon, par la
même raison, faisait son séjour sur le mont Parnasse
composé de trois montagnes ou d'une montagne à
trois têtes, que les poètes avaient coutume d'appeler
seulement double mont, parce qu'ils ne faisaient allusion
qu'au mont Hélicon et au mont Parnasse.

Le genièvre et le laurier lui étaient consacrés. Tous ses vêtements étaient d'or. Le griffon et le corbeau
lui appartenaient; on lui immolait des boeufs et
des agneaux. On le regardait comme l'inventeur de
la musique et de la médecine et de l'art de tirer les
flèches ; il avait tué le serpent Python qui prit son
nom de πυχς, putrefacio, parce qu'on feignait que ce
serpent était né de la boue et du limon, et qu'ayant
été tué par Apollon, la chaleur du soleil le fît se corrompre
et tomber en pourriture.

La raison en est qu'Apollon est un dieu d'or, chaud, igné et dont le feu a la propriété de faire tomber le
corps en putréfaction. Apollon et Horus qui sont la
même chose, sont dieux de la médecine, guérissant
toutes les maladies du corps humain. Les grâces qu'il
portait à la main étaient un signe hiéroglyphique des
biens gracieux, la santé et les richesses qu'il procure.
L'arc et les flèches indiquaient la guérison des maladies
représentées anciennement sous l'emblème des
monstres et des dragons.

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- 240 -
ENFANTS D'APOLLON.
Orphée. Le poète Orphée, fils d'Apollon, père de
la poésie, a fait des choses incroyables. Au son de
sa lyre, il mettait les rochers en mouvement; il apprivoisait
les animaux les plus féroces ; il conduisait
les vaisseaux. Comme poète, Orphée a fait toutes ces
choses dans le sens qu'il conduisait le navire Argo ;
c'est-à-dire qu'ayant été l'inventeur et le narrateur
de ces fictions, il les a racontées et feintes de la manière
qu'il lui a plu.

Mais si l'on regarde Orphée comme fils d'Apollon, ce n'est plus le même Orphée. Ce sont les effets du
soleil même qui, de la même cause, son feu et sa chaleur,
produit des effets contraires en durcissant une
chose et ramollissant l'autre, comme dit Virgile :

Limus ut hic durescit et hæc ut cera liquescit.
(Eglog., 8).
C'est ce qui arrive dans les opérations du magistère hermétique; la matière sèche se tourne en eau,
et d'eau elle devient terre. Le son de la lyre d'Orphée
n'est autre chose que l'harmonie de sa poésie. Nos
poètes disent encore aujourd'hui qu'ils empruntent
la lyre d'Apollon, et leurs ouvrages ne sont, par conséquent
que le son ou le fait de cette lyre.

Orphée, comme Démocrite, avait puisé sa science hermétique en Egypte. Quand on dit de Démocrite
qu'il entendait le langage des oiseaux ; que le sang
de plusieurs oiseaux qu'il nomme, mêlé et travaillé
produisait un serpent; que celui qui avait mangé ce

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- 241 -
serpent entendrait le langage des autres volatiles ; cela signifie que ces prétendus oiseaux dont Démocrite
entendait le langage, n'étaient autres que les parties
volatiles de l'oeuvre philosophique que les disciples
d'Hermès désignent presque toujours par les noms
d'aigle, de vautour ou d'autres oiseaux; et par le serpent
qui naît du sang mêlé de ces volatiles, il faut
entendre le dragon ou serpent philosophique dont
nous avons parlé. Si quelqu'un mange de ce serpent,
il entendra indubitablement le langage des autres
oiseaux ; car celui qui a eu le bonheur de parfaire le
magistère des sages et d'en faire usage, n'ignore pas
ce qui se passe dans la volatilisation et par conséquent
les différents combats qui se livrent dans le vase,
lorsque les parties de la matière y circulent. Il suit
pas à pas tous leurs mouvements et connaît les progrès
de l'oeuvre par les changements qui surviennent.

Orphée nous raconte aussi sa prétendue descente aux enfers où il visita le sombre séjour de Pluton pour
y chercher Eurydice son épouse, qu'il aimait éperdument.

Eurydice, fuyant les poursuites amoureuses d'Aristée, fils d'Apollon, est mordue au talon par un serpent
venimeux : elle meurt et descend aux enfers;
Orphée, au désespoir de sa perte, prend sa lyre et
descend dans l'empire des morts pour la ramener
du sombre séjour. Pluton se laisse fléchir et Orphée
l'aurait vue de nouveau dans le séjour des vivants, si
sa curiosité amoureuse n'avait précipité ses regards
et ne la lui avait fait envisager avant le terme marqué.

Comme poète, Orphée est l'artiste qui raconte allégoriquement
@

- 242 -
ce qui se passe dans les opérations du
magistère; il a fallu supposer un Aristée fils d'Apollon
et amoureux de la femme d'Orphée, parce que le
fils de tout autre n'y eût pas convenu.

Aristée ou l'excellent, le très-fort, est épris des charmes d'Eurydice; elle fuit, il court après elle jusqu'à
ce qu'un serpent la morde au talon et qu'elle
meure de sa blessure. Cet amant est le symbole de
l'or philosophique, fils d'Apollon; son père est le soleil
et la lune sa mère, dit Hermès. Eurydice représente
l'eau mercurielle volatile. Les philosophes appellent
l'un le mâle et l'autre la femelle. Synésius
nous assure que celui qui connaît celle qui fuit et
celui qui la poursuit, connaît les agents de l'oeuvre.
Eurydice est donc la même chose que la fontaine du
Trévisan : « La fontaine attire le roi à elle, et non
« pas lui, elle. » Ne sont-ce pas là les attraits et les
charmes d'Eurydice et les poursuites d'Aristée? La
partie volatile volatilise le fixe jusqu'à ce que le dragon
philosophique l'arrête dans sa course ; alors Eurydice
meurt, c'est-à-dire que la putréfaction survient
ou la couleur noire, qui est le triste séjour de Pluton.
L'eau volatile attire donc le fixe en le volatilisant. Le
roi du pays de Trévisan est l'or, le fils du soleil ; ce
qui fait voir que le fils de tout autre n'y eût pas convenu.
Orphée l'appelle aussi sa femme, parce qu'il
était lui-même fils d'Apollon, et que, comme dit le
Cosmopolite, cette eau tient lieu de femme à ce fruit
de l'arbre solaire. Elle est elle-même fille du soleil,
puisqu'elle est tirée de ses rayons, suivant le même
auteur, qui ajoute que de là viennent leur grand
amour, leur concorde et leur envie de se réunir.

@

- 243 -
Orphée voyage dans le séjour de Pluton ; il en eût ramené Eurydice s'il ne se fût avisé de regarder trop
tôt. C'est ici le portrait des artistes impatients qui
soupirant après le moment où la pierre reverra le
séjour des vivants, c'est-à-dire sortira de la putréfaction,
revêtue de l'habit blanc, indice de joie et de
résurrection, veulent forcer la nature à précipiter
ses opérations et gâtent tout. Toute précipitation vient
du démon, dit Morien; aussi tous les philosophes recommandent
la patience.

La mort d'Orphée mis en morceaux par des femmes, ses membres épars ramassés par les muses,
rappellent l'allégorie de la mort d'Osiris.

Esculape, - Esculape était fils d'Apollon et de la nymphe Coronis, fille de Phlegyas.

Les anciens n'avaient-ils pas raison de regarder comme dieu de la médecine, la médecine universelle?
C'était l'indiquer que de dire Esculape fils
d'Apollon et de Coronis, puisqu'on sait que cette
médecine a le principe de l'or pour matière et ne
peut se préparer sans passer par la putréfaction ou la
couleur noire que les philosophes hermétiques ont
appelée corbeau, à cause de la couleur noire qui l'accompagne.
Sortir de la putréfaction ou de la couleur
noire, c'était donc naître de Coronis, qui signifie une
corneille, espèce de corbeau.

Mais un dieu ne devait pas naître à la manière des hommes. Diane tue Coronis et Mercure ou Phoebus
tire son fils des entrailles de cette mère infortunée.
Le mercure philosophique agit sans cesse et il rendit
à Esculape dans cette occasion le même service qu'il
avait rendu à Bacchus. La mère de l'un meurt sous

@

- 244 -
les éclats de la foudre de Jupiter ; la mère de l'autre
périt sous les coups de Diane; tous deux ne viennent
au monde que par les soins de Mercure et après la
mort de leur mère. Morien éclaircit en deux mots
toute cette allégorie : « La blancheur ou le magistère
« au blanc qui est médecine, est cachée dans le ventre
« de la noirceur ; il ne faut pas mépriser les cendres
« (de Coronis), parce que le diadème du roi y est caché. »
La même raison a fait dire que Phlegyas
était père de Coronis, parce que φλεγς signifie je brûle,
et personne n'ignore que toute chose brûlée se réduit
en cendres.

En disant qu'Apollon a servi de sage-femme à Coronis, on a fait allusion à l'élixir parfait en couleur
rouge, véritable fils d'Apollon, et l'Apollon même
des philosophes; et si l'on a feint que Diane avait tué
Coronis, c'est que la cendre hermétique ne peut parvenir
à la couleur rouge qu'après avoir été fixée en
passant par la couleur blanche ou la Diane philosophique.

Trigone est nourrice d'Esculape ; elle n'est ainsi nommée qu'à cause des trois principes : soufre, sel
et mercure dont l'élixir est composé et dont l'enfant
philosophique se nourrit jusqu'à sa perfection.

Quant aux résurrections que fit Esculape, voici comment Bonnellus les explique : « Cette nature de
« laquelle on a ôté l'humidité devient semblable à un
« mort; elle a besoin du feu jusqu'à ce que son corps
« et son esprit soient convertis en terre, et il se fait
« alors une poussière semblable à celle des tombeaux ;
« Dieu lui rend ensuite son esprit et son âme et la
« guérit de toute infirmité. Il faut donc brûler cette

@

- 245 -
« chose jusqu'à ce qu'elle meure, qu'elle devienne
« cendre et propre à recevoir de nouveau son âme,
« son esprit et sa teinture. »

Le coq était consacré à Esculape par la même raison qu'il l'était à Mercure ; le corbeau à cause de sa
mère Coronis, et le serpent parce que les philosophes
le prenaient pour symbole de leur matière.

Voici en quelques mots l'explication de l'aventure de Phaëton, fils du Soleil : Phaëton comme Horus est la
partie fixe aurifique des philosophes Egyptiens ou
hermétiques. Lorsqu'elle se volatilise, cette matière
toute ignée semble faire insulte à Epaphe ou l'air,
fils de Jupiter. Quand le Jupiter philosophique se
montre, cette partie fixe et solaire, après avoir longtemps
voltigé, se précipite au fond du vase où se
trouve l'eau mercurielle dans laquelle elle se fixe en
la coagulant et la rend aurifique comme elle; voilà
l'explication de la course de Phaëton, de sa chute
dans le fleuve Eridan et du dessèchement de ses
eaux.

DIANE.
Latone est véritablement mère de Diane et d'Apollon ; car, tous les philosophes disent que le Laton
ou Leton, λανχανς, ληχη, oubli, obscurité,est le principe
duquel se forment la Lune et le Soleil hermétiques.
Laton ou Latone ne signifient qu'une même chose,
puisque suivant Homère, Latone est fille de Saturne
et que le Laton est également fils du Saturne philosophique.
Ce Laton, taureau, fèces noires, notre
métal, il faut le blanchir par l'azote et le feu, dit
Hermès.

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- 246 -
Diane ne pouvait naître qu'à Délos où Latone s'était réfugiée pour se soustraire aux atteintes du serpent
Python. Le noir est le Laton ou la Latone de
la fable. Diane est la couleur blanche, claire et brillante,
et Délos vient de δηλοσ, clair, apparent, manifeste.
On peut donc dire que la couleur blanche naît
alors de la noire, puisqu'elle y était cachée et qu'elle
semble en sortir. L'île de Délos était errante et submergée
avant les couches de Latone et elle fut alors
découverte et rendue fixe par le commandement de
Neptune; en effet avant cet accouchement la Délos
hermétique est submergée, puisque, suivant Riplée,
« lorsque la terre se troublera et s'obscurcira, les
« montagnes seront transportées et submergées dans
« le fond de la mer. » La fixation qui se fait de la
matière volatile dans le temps de la blancheur indique
la fixation de l'île de Délos.

Diane perça Orion d'une flèche, Vulcain le conduisit au soleil levant, Orion recouvra la vue. Le feu
philosophique donne à la couleur blanche une couleur
aurore ou safranée, qui annonce le lever du soleil des
philosophes et qui nous enseigne en même temps par
quel art Orion fut guéri. Il fallait que Diane le
perçât d'une flèche et l'arrêtât dans sa course, puisque
la partie volatile doit être fixée pour parvenir à ce
soleil levant.

Orphée parlait en disciple d'Hermès, en disant que Diane était hermaphrodite. Il savait que la rougeur
appelée mâle est cachée sous la blancheur de la matière
nommée femelle, et que l'une et l'autre réunies
dans un même sujet comme les deux sexes dans le
même individu, sont un composé hermaphrodite qui

@

- 247 -
commence à paraître lorsque la couleur safranée se
manifeste.

Peut-on méconnaître dans Diane cette vierge ailée de d'Espagnet ? et l'enfant philosophique qu'elle conçoit
dans l'air, n'est-ce pas cette vapeur qui s'élève de la
lune des philosophes et qui retombe en forme de
rosée dont le cosmopolite parle en ces termes : nous
l'appelons eau du jour et rosée de la nuit ?

Enfin si Diane est soeur jumelle d'Apollon et naît avant lui, c'est que la Lune et le Soleil naissent successivement
du même sujet et que la blancheur doit
absolument paraître avant la rougeur.

MERCURE.
Mercure naquit de Jupiter et de Maïa, fille d'Atlas sur le mont Cyllène. Homère qui ne délirait pas
avait, sans doute, caché quelque vérité sous le voile
de cette allégorie inexplicable dans le sens historique
et moral. Quelle pouvait être cette vérité? On la
trouve expliquée dans les livres des philosophes hermétiques.
La matière de leur art est appelée mercure,
et ce qu'ils rapportent de leurs opérations est
une histoire de la vie de Mercure. Maïa, fille d'Atlas,
et une des pléiades, fut mère de Mercure ou même
sa nourrice comme le dit Hermès ; elle le mit au
monde sur une montagne, parce que le mercure philosophique
naît toujours sur les hauteurs. Maïa était
aussi un nom de Cybèle ou la terre ; ce nom signifie
mère, nourrice ou grand'mère ; aussi Cybèle était-
elle regardée comme la grand'mère des dieux, parce
que Maïa est mère du mercure philosophique, et que

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- 248 -
de ce mercure naissent tous les dieux hermétiques.
Mercure après sa naissance fut lavé dans une eau ramassée
de trois fontaines, et le mercure philosophique
doit être purgé et lavé trois fois dans sa
propre eau; cette lessive ne doit pas se faire avec de
l'eau commune, mais avec celle qui se change en
glace et en neige sous le signe du Verseau. C'est
peut-être ce qui a fait dire à Virgile, que la montagne
de Cyllène était glacée, Gelido culmine. L'on
voit dans cette allégorie les trois ablutions : La première
en coulant la lessive ; la seconde en lavant le
linge dans Peau pour emporter la crasse que la lessive
a détachée, et la troisième dans de l'eau nette et bien
claire pour avoir le linge blanc et sans tache.

« Le mercure des philosophes, dit d'Espagnet, « naît avec deux taches originelles : la première est
« une terre immonde et sale qu'il a contractée dans
« sa génération et qui s'est mêlée avec lui dans le
« temps de sa congélation ; l'autre tient beaucoup de
« l'hydropisie, c'est une eau crue et impure qui s'est
« nichée entre cuir et chair; la moindre chaleur la
« fait évaporer, mais il faut le délivrer de cette lèpre
« terrestre par un bain humide et une ablution naturelle. »

Junon donne son lait à Mercure; car le mercure étant purgé de ses souillures, il se forme au-dessus
une eau laiteuse qui retombe sur le mercure comme
pour le nourrir. Junon est prise par les mythologues
eux-mêmes pour l'humidité de l'air.

On représentait Mercure comme un beau jeune homme, avec un visage gai, des yeux vifs, ayant des
ailes à la tête et aux pieds, tenant quelquefois une

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- 249 -
chaîne d'or, dont par un bout attaché aux oreilles
des hommes, il les conduisait où il voulait. Il portait
communément un caducée, autour duquel deux serpents,
l'un mâle et l'autre femelle étaient entortillés.
Apollon le lui donna en échange de sa lyre. Les Egyptiens
donnaient à Mercure une face en partie noire
et en partie dorée.

Le mercure a des ailes à la tête et aux pieds, puisqu'il est tout volatil, de même que l'argent-vif vulgaire
qui, suivant le Cosmopolite, n'est que son frère
bâtard. Cette volatilité a engagé les philosophes à
comparer ce mercure tantôt à un dragon ailé, tantôt
aux oiseaux, mais plus communément à ceux qui
vivent de rapine, tels que l'aigle, le vautour, etc.
pour marquer en même temps sa propriété résolutive;
et s'ils l'ont nommé argent-vif et mercure, c'est
par allusion au mercure vulgaire.

Le coq était un attribut de Mercure à cause de son courage et de sa vigilance et que chantant avant le
lever du soleil, il avertit les hommes qu'il est temps
de se mettre au travail; sa figure de jeune homme
marquait son activité.

La chaîne d'or au moyen de laquelle il conduisait les hommes, indique que le mercure hermétique
étant le principe de l'or, et l'or le nerf des arts, du
commerce et l'objet de l'ambition humaine, il les
engage dans toutes les démarches qui peuvent conduire
à sa possession, quelque épineuses et difficiles
qu'elles soient.

Si les anciens lui peignaient le visage moitié noir, moitié doré, souvent avec des yeux d'argent, c'était
sans doute pour désigner les trois couleurs principales

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- 250 -
de l'oeuvre, le noir, le blanc, le rouge, qui surviennent
au mercure pendant les opérations.

Deux serpents, l'un mâle, l'autre femelle, paraissent entortillés autour du Caducée de Mercure pour représenter
les deux substances mercurielles de l'oeuvre,
l'une fixe, l'autre volatile ; la première chaude et sèche,
la seconde froide et humide, appelées par les disciples
d'Hermès, serpents, dragons, frère et soeur, époux
et épouse, agent et patient, etc. Elles ont en apparence
des qualités contraires ; mais la verge d'or
donnée à Mercure par Apollon met l'accord entre ces
serpents et la paix entre les ennemis. Raymond Lulle
nous dépeint très-bien la nature de ces deux serpents :
« Il faut observer deux choses dans notre art :
« on doit composer deux liqueurs contraires extraites
« de la nature même du métal : l'une qui ait la propriété
« de fixer, durcir et congeler; l'autre qui soit
« volatile, molle et non fixe. Cette seconde doit être
« endurcie, congelée et fixée par la première, et de
« ces deux il en résulte une pierre congelée et fixe
« qui a aussi la vertu de congeler ce qui ne l'est pas,
« de durcir ce qui est mou, de mollifier ce qui est
« dur et de fixer ce qui est volatil. »

La nature et le tempérament de Mercure sont encore assez clairement indiqués par la qualité de celui
qui le nourrit. Mercure fut, dit-on, élevé par Vulcain ;
mais il n'eut guère de reconnaissance des soins
que ce mentor prit de son éducation, il vola les outils
que Vulcain employait dans ses ouvrages. Il n'en
resta pas là; il prit la ceinture de Vénus, le sceptre
de Jupiter, les boeufs d'Admète qui paissaient sous la
garde d'Apollon, il vola à Apollon lui-même son arc

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- 251 -
et ses flèches. A peine fut-il né qu'il vainquit Cupijon
à la lutte. Devenu grand, il fut chargé de beaucoup
d'offices ; il balayait la salle où les dieux s'assemblaient,
il préparait tout ce qui était nécessaire;
portait les ordres de Jupiter et des dieux. Il courait
jour et nuit pour conduire les âmes des morts aux enfers
et les en retirer. Il présidait aux assemblées ; en
un mot, il n'était jamais en repos. Il fut l'inventeur
de la lyre et détermina le premier les trois tons de
musique : le grave, le moyen et l'aigu. Que faut-il
conclure de tout ce que nous venons de rapporter?
Tout dépend de Mercure, il est le maître de tout; il
est même le patron des fripons, c'est-à-dire, des souffleurs
qui travaillent sur la bourse des autres ; mais
notre mercure philosophique n'est pas fripon dans ce
goût-là; s'il prend les outils de Vulcain, c'est qu'à
son école il puisa et se rendit propres son activité et
ses propriétés. S'il prit la ceinture chamarrée de
Vénus et le sceptre de Jupiter, c'est qu'il devient
l'un et l'autre dans le cours des opérations du grand
oeuvre. En travaillant sans cesse dans le vase à purifier
la matière de cet art, il balaie la salle d'assemblée
et la dispose à recevoir les dieux, c'est-à-dire les
différentes couleurs appelées : la noire, Saturne ; la
grise, Jupiter; la citrine, Vénus; la blanche, la Lune
ou Diane ; la safranée ou couleur de rouille, Mars ;
la pourprée, le Soleil ou Apollon, et ainsi des autres.
Les messages des dieux qu'il portait jour et nuit est
sa circulation dans le vase pendant le cours de l'oeuvre.
Les tons de musique inventés indiquent les proportions,
les poids et les mesures dans les matières et le
régime du feu.

@

- 252 -
La charge qu'avait Mercure de conduire les morts dans le séjour de Pluton et de les en retirer ne signifie
autre chose que la dissolution et la coagulation,
la fixation et la volatilisation de la matière de
l'oeuvre.

Mercure changea Balte en pierre de touche, parce que la pierre philosophale est la vraie pierre de
touche pour connaître et distinguer ceux qui se vantent
de savoir faire l'oeuvre et qui ne sauraient le
prouver par expérience.

Mercure enleva les boeufs qu'Apollon gardait,- il lui enleva même son arc et ses flèches et fut ensuite, en
habit déguisé, demander à Batte des nouvelles des
boeufs volés. Cet habit déguisé est le mercure philosophique
auparavant volatil et coulant, à présent fixe
et déguisé en poudre de projection ; cette poudre est
or et ne paraît pas avoir la propriété d'en faire ; elle
en fait cependant des autres métaux, qui renferment
des parties principes d'or. Quand on les a transmuées,
on s'adresse à Batte ou la pierre de touche
pour savoir ce que sont devenus les métaux imparfaits
qu'il connaissait avant leur transmutation. Batte
répond, suivant Ovide (Métam., I. II) : « Ils étaient
« premièrement sur ces montagnes; ils sont à présent
« sur celles-ci ; ils étaient plomb, étain, mercure;
« ils sont maintenant or, argent. Car les philosophes
« donnent aux métaux le nom de montagne, suivant
« ces paroles d'Artéphius : au reste, noire eau que
« j'ai ci-devant appelée notre vinaigre, est le vinaigre
« des montagnes, c'est-à-dire du Soleil et de la
« Lune. »

Après la dissolution de la matière et la putréfaction,
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- 253 -
cette matière des philosophes prend toutes
sortes de couleurs, qui ne disparaissent que lorsqu'elle
commence à se coaguler en pierre et se fixer.
C'est Mercure qui tue Argus d'un coup de pierre.

Chez les Cabires de Samothrace, qui tenaient leur religion des Egyptiens, Axioreus était Cérès, Axiocersa
Proserpine, Axiocersus Pluton. Un quatrième
dieu était Casmilus, qui n'était autre que Mercure.

On donnait trois têtes à Mercure, comme dieu marin, dieu terrestre et dieu céleste, afin d'indiquer
les trois principes dont il était composé, suivant l'auteur
du Rosaire des philosophes. « La matière de la
« pierre des philosophes, dit-il, est une eau ; ce qu'il
« faut entendre d'une eau prise de trois choses ; car
« il ne peut y en avoir ni plus ni moins. Le Soleil
« est le mâle, la Lune est la femelle, et Mercure la
« semence ; ce qui néanmoins ne fait qu'un Mercure. »
Il passait pour un dieu céleste, terrestre et
marin, parce qu'en effet, le mercure occupe le ciel
philosophique lorsqu'il se sublime en vapeurs; la mer
des sages, qui est l'eau mercurielle elle-même, et enfin
la terre hermétique qui se forme de cette eau et qui
occupe le fond du vase. Il est d'ailleurs composé de
trois choses, suivant le dire des philosophes : d'eau,
de terre et d'une quintessence céleste, active, ignée,
qui vivifie les deux autres principes et fait dans le
mercure l'office des outils de Vulcain.

Tel est donc ce Mercure si célèbre chez toutes les nations, qui prit d'abord naissance chez les hiéroglyphes
Egyptiens et fut ensuite le sujet des allégories
et des fictions des poètes. L'on ne peut mieux
finir son chapitre que par ce qu'en dit Orphée en faisant

@

- 254 -
la description de l'antre de ce Dieu. C'était la
source et le magasin de tous les biens et de toutes
les richesses, et tout homme sage et prudent pouvait
y puiser à sa volonté. On y trouvait même le remède
à tous les maux.

De quelle nature devaient être ces biens dont l'usage pouvait rendre un homme exempt de toutes incommodités,
sinon la pierre philosophale ? l'antre est
le vase où elle se fait, et Mercure en est la matière,
dont les symboles ont été variés sous les noms et
figures de taureau, bélier, chiens, serpents, dragons
et aigles, etc. ; sous les noms de Typhon, Python,
Echidna, Cerbère, Sphinx, Hydre, Hécate, Geryon,
et de presque tous les individus, parce qu'elle en est
le principe.

BACCHUS OU DENYS.
Denys, fils de Jupiter et de Sémelé, fut le même qu'Osiris chez les Egyptiens et Bacchus chez les Romains.
On dit qu'il prit le nom de Denys de ce qu'il
perça la cuisse de Jupiter en naissant, avec les cornes
qu'il apporta, de νυσσς, piquer.

La naissance de Denys est précisément semblable à celle d'Esculape ; le premier, fils de Sémelé ; le second
de Coronis, qui toutes deux signifient à peu
près la même chose; l'un fut élevé par Chiron, l'autre
par Mercure, et nourris par les Nymphes, les Hyades,
c'est-à-dire par les parties aqueuses ou l'eau mercurielle
des philosophes.

Bacchus eut deux mères : Sémelé et Jupiter. En effet, l'enfant philosophique a deux pères et deux

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- 255 -
mères : il a été, dit Raymond Lulle, tiré du feu avec
beaucoup de soins, et il ne saurait mourir en effet.
Jupiter porta ce feu en rendant visite à Sémelé , ce
feu des philosophes, qui allumé dans le vase, brûle
avec plus de force et d'activité que le feu commun.
Ce feu tire, l'embryon des sages du ventre de sa mère
et le transporte dans la cuisse de Jupiter jusqu'à sa
maturité : alors cet enfant philosophique formé dans
le ventre de sa mère par la présence de Jupiter et
élevé par ses soins, se montre au jour avec un visage
blanc comme la Lune et d'une beauté surprenante.

Bacchus fut élevé dans l'île charmante de Nysa ; il y fut nourri par les Nymphes et les Hyades, c'est-à-
dire par l'eau mercurielle que les philosophes ont
appelé lait.

Bacchus tua le serpent Amphisbene comme Apollon tua le serpent Python. L'un et l'autre de ces
dieux n'étant qu'une même chose.

Jupiter est idem Pluto, Sol et Dionysius.
Denys faisait sortir du vin, de l'eau et plusieurs autres liqueurs de la terre. L'explication de ce prodige
est très-simple. La matière du magistère est composée
de terre et d'eau; lorsqu'elle se dissout, dessèche, elle
se réduit en eau, cette eau est nommée par les philosophes
tantôt lait, tantôt vin, vinaigre, huile, suivant
ses progrès dans l'opération ; elle acquiert de
l'acidité et devient vinaigre; prend-elle la couleur
blanche, c'est du lait, un lait virginal, un vin blanc.
Est-elle parvenue au rouge, c'est du vin rouge, et.
toutes ces liqueurs sortent de la terre philosophique.
Denys les fait sortir étant lui-même la partie fixe de

@

- 256 -
cette matière appelée or, Phébus, Apollon des sages.

Bacchus barbu et sans barbe, jeune et vieux, mâle et femelle en même temps, est un composé hermaphrodite
volatil et fixe, ce qui l'a fait appeler Rebis.

Les Egyptiens confondaient Denys avec Osiris. En récapitulant l'histoire de Denys, nous allons voir à
quoi cette fable fait allusion. Par la ville de Nysa on
entend le vase : elle a des portes étroites et fermées,
c'est le col et le lut avec lequel on le scelle ; la beauté
du pays, les fleurs qui y naissent, sont les différentes
couleurs qui surviennent à la matière; les fruits
exquis qui y croissent, la saine température qui y
fait vivre jusqu'à une extrême vieillesse dans l'abondance
de tout, indiquent la médecine universelle et
la poudre de projection ; celle-ci donne les richesses
et l'autre la santé. Aristée, aidé des conseils de
Pallas, préposé pour avoir soin de l'éducation de Denys,
est le prudent artiste qui conduit les opérations
de l'oeuvre avec sagesse. Saturne, sollicité par Rhée,
sa soeur, fait la guerre à Denys qui demeure victorieux ;
c'est la noirceur, suite de la dissolution de la
matière, occasionnée par l'eau mercurielle signifiée
par Rhée de ρες, je coule. Les parties volatiles qui
voltigent sans cesse dans le vase sont les Amazones
qui lui procurent la victoire ; aussi dit-on que les
Ménades, les Bacchantes qui accompagnaient Bacchus,
et les muses avec les amazones qui suivaient
Denys, étaient toujours en chants, en danses et en
mouvement, ce qui convient aux parties volatiles qui,
en lavant sans cesse la matière, font disparaître la
noirceur ou Saturne, et manifestent la blancheur,
signe de la victoire. Saturne s'enfuit pendant la nuit

@

- 257 -
après avoir mis le feu à sa ville; c'est le noir qui,
disparaissant, laisse la matière grise comme de la
cendre, résultat des incendies. Nous ne nous étendrons
pas sur l'expédition de Bacchus dans les Indes;
qu'il nous suffise de remarquer le choix des tigres,
lynx, panthères et léopards, pour être les hiéroglyphes
et les symboles des différentes couleurs qui paraissent
en même temps ou successivement sur la
matière.

Bacchus eut un fils nommé Staphyle de σταφυλη, vigne; c'est la matière devenue rouge après avoir
passé par la blancheur, appelée aussi vin blanc et
vin rouge. Staphyle eut Rhéo ; Rhéo eut Anye
d'ανυειν, achever. Anye eut trois fils de la nymphe
Doripe, OEno, Spermo et Elaïs qui furent changés
en pigeons et métamorphosaient tout ce qu'ils touchaient,
quand ils le voulaient, en vin, en bled et en
huile, suivant l'étymologie de leurs noms. Les trois
enfants d'Anye sont le bled, le vin et l'huile parce
que les Asiatiques croyaient ne manquer de rien
quand ils avaient ces trois choses (Voir David, ps. IV
et Jérémie, cap. xxxI, vers. 12).

Bacchus se couvrait toujours de la peau d'un léopard ; il portait un thyrse pour sceptre. Le lapin, le
chêne, le lierre, le liseron et le figuier lui étaient
consacrés, ainsi que le tigre, le lion, la panthère et
le serpent.

PERSEE.
Toutes les fictions des poètes se puisent dans la fontaine du Parnasse ; celle-ci vient de Pégase,

@

- 258 -
Pégase du sang de Méduse, Méduse d'un monstre
marin; elle fut tuée par Persée; Persée était fils de
Jupiter, Jupiter fils de Saturne et Saturne eut pour
père le ciel et pour mère la terre. Ainsi toutes les
fables aboutissent à Saturne comme à leur principe,
parce que ce premier des dieux, principe des autres,
est aussi le premier principe des opérations et de la
matière des philosophes hermétiques.

Nous avons dit que Mercure naissait entre deux montagnes. Ce sont les deux sommets du Parnasse
ou le double mont. Le nom de Mont-
Hélicon de Ηλιοσ soleil, et κονισ, poudre ou poudre
aurifique vient en donner le sens allégorique. Si
l'on fait venir Hélicon de ελικοσ, noir, cela indique
particulièrement la circonstance de l'oeuvre où il
s'agit des muses, ou des parties volatiles qui se manifestent
dans le temps que la matière se réduit en

poudre noire. L'autel de Jupiter y est placé; c'est
bien le fils de Saturne, le Jupiter philosophique. La
fontaine bleuâtre autour de laquelle les Muses dansent
n'est autre chose que l'eau mercurielle appelée
eau céleste, à cause de sa couleur du ciel. Cette couleur
bleuâtre marque que la dissolution n'est pas encore
parfaite ou que la couleur noire fait place à la
grise. C'est dans cette fontaine que les Muses baignent
leurs corps tendres et délicats et autour de laquelle
elles dansent; car les parties volatiles, qui montent
alors et descendent sans cesse dans le vase, retombent
dans la fontaine pour s'y laver et en ressortent
de nouveau en voltigeant et en dansant.

Musée et plusieurs anciens disaient que les Muses étaient soeurs de Saturne et filles du ciel ; sans doute

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- 259 -
parce que la matière de l'oeuvre parvenue au noir est
le Saturne des philosophes ; et si Hésiode les dit filles
de Jupiter et de Mnémosyne, c'est que les parties
volatiles voltigent dans le vase, lorsque le Jupiter
des philosophes ou la couleur grise succède à la
noire, exprimée par Mnémosyne de μνημα, sépulcre,
tombeau.

Les anciens ne pouvaient se dispenser de faire présider Apollon au choeur des Muses, le Soleil philosophique
étant la partie fixe, ignée, principe de fermentation,
de génération et la principale de l'oeuvre
à laquelle les parties volatiles tendent enfin et se
réunissent comme à leur centre.

Nous revenons à Persée. Cette allégorie ne souffre pas plus de difficultés que les autres. La tour où
Danaë est renfermée est le vase ; Danaé est la matière;
Jupiter en pluie d'or est la rosée aurifique des
philosophes ou la partie fixe solaire, qui se volatilise
pendant que la matière passe du noir à la couleur
grise et retombe en forme de pluie sur la matière
qui reste au fond. Persée naît de cette conjonction,
car, dit l'auteur du Rosaire : « Le mariage et la conception
« se font dans la pourriture au fond du vase,
« et l'enfantement se fait en l'air, c'est-à-dire au
« sommet. » C'est pourquoi Acrise est dit le grand
père de Persée d'ακρεισ, sommet, comble.

Arnaud de Villeneuve nous apprend quelle doit être l'éducation de Persée : « Il y a un temps déterminé
« pour que Danaé conçoive, enfante et nourrisse
« son enfant. Ainsi, lorsque la terre aura
« conçu , attendez avec patience l'enfantement.
« Quand le fils (Persée) sera né, nourrissez-le de

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- 260 -
« manière qu'il soit vigoureux et assez fort pour
« combattre les monstres et qu'il puisse s'exposer au
« feu sans en craindre les atteintes. » C'est dans cet
état qu'il se trouve armé du cimeterre de Mercure,
du bouclier de Pallas et du casque de Pluton. Il
pourra s'exposer à attaquer Méduse et fera naître
Chrysaor du sang qui sortira de la plaie. C'est-à-dire
qu'étant devenu poudre de projection, il vomira les
soufres impurs et arsénicaux qui infectent les métaux
imparfaits et les transmuera en or, car Chrysaor
vient de *ρυσοσ, or.

LEDA, CASTOR, POLLUX, HELÈNE ET CLYTEMNESTRE.
Jupiter eut de Léda Pollux et Hélène, Castor et Clytemnestre sortis de deux oeufs. La fiction d'Esculape
et celle de Léda ont le même objet, c'est-à-dire
la matière hermétique. Le premier de ces oeufs fut la
source de tous les maux prétendus qu'éprouvèrent
les Troyens, mais si Hélène n'a existé qu'en fiction,
que deviendra la réalité de son rapt? que restera-
t-il de la guerre de Troie ? Si Hélène n'est
qu'une personne imaginaire, Castor et Pollux n'auront
pas une existence plus réelle; Clytemnestre
n'aura pas été tuée par Oreste, fils d'Agamemnon.
Qu'on supprime également la pomme d'or jetée par
la discorde, il n'y aura plus de dispute entre les
déesses et le rapt d'Hélène n'aura pas lieu. Ainsi,
une pomme et un oeuf ont été la source de mille
maux, mais avouons-le de bonne foi, de maux aussi
chimériques que la source qui les a produits.

Raymond Lulle nous apprend que l'enfant philosophique
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- 261 -
s'arrondit en forme d'oeuf dans le vase et,
comme dit Riplée : « Nous appelons oeuf notre matière,
« parce que de même qu'un oeuf est composé
« de trois substances, savoir : le jaune, le blanc et
« la petite peau qui les enveloppe sans y comprendre
« la coque, de même notre matière est composée de
« trois, savoir : soufre, sel et mercure. De ces trois
« doit naître l'oiseau d'Hermès ou l'enfant philosophique
« en lui administrant un feu semblable à
« celui de la poule qui couve. » Cet oeuf est d'abord
oeuf de corbeau (coronis) et ensuite oeuf de cygne
(Léda). Les deux oeufs de Léda figurent les deux
opérations du grand oeuvre; dans l'une et dans
l'autre, la matière passe par la couleur blanche et la
rouge ; la blanche appelée des noms de femme, Lune,
Ève, Diane, etc., et la rouge Apollon, Soleil, Adam,
mâle, etc.

Vient ensuite la fable d'Oreste, fils de Clytemnestre et d'Agamemnon. Oreste devient matricide
dans le temple même d'Apollon, toutes les portes
fermées. Ce forfait eût mérité l'oubli s'il eût été réel,
mais il n'est heureusement qu'une suite de l'allégorie
de l'oeuvre. Ce temple est précisément le vase
où se forme, où réside, où est comme adoré le Soleil,
l'Apollon philosophique. Si la porte de ce temple ou
de ce vase n'était pas fermée, close, scellée et bien
lutée, les esprits volatils qui cherchent à s'échapper
n'agiraient plus; Clytemnestre s'enfuirait; Oreste, ou
la partie fixe ne pourrait tuer, c'est-à-dire fixer le volatil.
La putréfaction appelée mercure, mort, tombeau
indiquée par la mort de Clytemnestre ne se ferait
pas et l'oeuvre resterait imparfaite. Oreste doit

@

- 262 -
se laver dans l'eau d'une rivière composée de sept
sources. On sait que le volatil est signifié par les
femmes; ainsi quand la fable dit qu'Oreste ramena
sa soeur Iphigénie de la Tauride, c'est comme si
l'on disait que la partie volatile est ramenée du haut
du vase où elle circulait, dans le fond où elle se fixe
avec la partie fixe représentée par Oreste dont la fureur,
le trouble ne signifient que la volatilisation ; car le
fixe doit être volatilisé avant d'acquérir une fixité
permanente, suivant ce précepte des philosophes :
Volatilisez le fixe et fixez le volatil. C'est pourquoi
l'oracle lui ordonna d'aller au temple de Diane,
parce que la couleur blanche appelée Diane par les
philosophes, indique le commencement de la fixité de
la matière du magistère.

EUROPË.
Les femmes données par la fable à Jupiter, ont des noms dont l'étymologie signifie : deuil, tristesse,
quelque chose de noir, d'obscur, de sombre comme
tombeau, sépulcre, oubli, putréfaction, etc. D'où
pourrait venir cette affectation, quand les auteurs de
ces fictions nous représentent ces femmes comme
étant d'une grande beauté? La couleur noire n'y est
pas un obstacle puisque l'Ecriture-Sainte fait parler
ainsi l'épouse des cantiques : Je suis noire, mais
belle. Le nom d'Europe vient de Ευρςσ, moisissure,
pourriture, et οποσ, suc, humeur, comme qui dirait
suc gâté. En effet, le Jupiter philosophique agit toujours
sur la matière devenue noire ou dans l'état de
putréfaction indiquée par les femmes; ce qui en résulte

@

- 263 -
est l'enfant philosophique. Jupiter se change
en taureau blanc pendant qu'Europe se divertit avec
des nymphes sur le bord de la mer. La couleur
blanche succède à la noire et semble l'enlever. Le
Taureau, comme dans la fable d'Osiris, symbolise la
matière fixe volatilisée : il enlève Europe pendant
qu'elle jouait avec ses compagnes; ces jeux sont la
circulation des parties volatiles et aqueuses : la mer
est le mercure des philosophes. Flamel appelle ce
mercure l'écume de la mer rouge.

Minos épousa Pasiphaé, fille du Soleil, c'est-à-dire toute lumière, car πασ, signifie tout et φαισ, lumière;
Minos étant l'enfant qui naît de Jupiter et d'Europe
ou de la couleur grise et noire, épouse la fille du Soleil
ou la clarté, représentée par la couleur blanche.
Minotaure sort de ce mariage et est renfermé dans
le labyrinthe de Dédale, symbole des difficultés que
rencontre l'artiste dans le cours des opérations;
Δαιδαλοσ veut dire artiste, Thésée, le plus jeune des
sept Athéniens envoyés pour combattre le Minotaure
s'en défait par le secours d'Ariane qu'il épouse dans
la suite. Ces sept Athéniens sont les sept inhibitions
de l'oeuvre dont la dernière ou le plus jeune tue le
monstre, en fixant la matière et en se fixant avec elle
il l'épouse. Si Thésée l'abandonne et si Bacchus la
prend pour femme, c'est que la couleur rouge succède
à la blanche, et Bacchus n'est autre chose que
la matière parvenue au rouge. Il fallait bien que le
fil fourni par Ariane à Thésée fût fabriqué par Dédale,
puisque c'est l'artiste qui conduit les opérations ;
aussi Dédale avait-il été à l'école de Minerve.

Les deux fils d'Europe, Minos et Rhadamanthe,
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- 264 -
furent constitués juges de ceux que Mercure conduisait
au royaume de Pluton. Dans la putréfaction de la
matière qui constitue le royaume de Pluton, Minos
et Rhadamanthe sont constitués juges des morts,
c'est-à-dire que se faisant alors une dissolution parfaite
de la matière et une séparation du pur d'avec
l'impur, le jugement de Minos et de Rhadamanthe
qui envoie les uns au supplice, les autres aux champs
Elysées, s'accomplit toujours par Mercure qui en est
l'exécuteur.

ANTIOPE.
Quel peut être l'objet de l'allégorie d'Antiope et
de son fils Amphion qui bâtit Thèbes au son de sa
lyre? On dit Antiope fille du fleuve Asop, et plusieurs
philosophes appellent leur matière du nom d'Asop et
disent qu'il s'en forme un ruisseau, une fontaine,
une eau, un suc appelé suc de la Saturnie végétable.
Ce suc s'épaissit, se coagule, devient solide; n'est-ce
pas alors Antiope? d'αντι et ιπυσ, c'est-à-dire qui n'est
plus suc, qui est coagulé, qui n'est plus fluide.

Quand on dit qu'Amphion fut mis sous la tutelle de Mercure, c'est parce que le Mercure philosophique
dirige tout dans l'oeuvre ; et la férocité des bêtes qu'il
savait adoucir, s'explique de même que celle des animaux
qui accompagnaient Bacchus. Les pierres qui
venaient se ranger à leur place au son de sa lyre,
sont les parties fixes volatilisées de la pierre, qui en
se coagulant, se rapprochent les unes des autres et
forment une masse de toutes les parties répandues
çà et là.

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- 265 -
Au premier aspect de la plupart des généalogies des dieux, on s'aperçoit facilement que les racines de
l'arbre ou les premiers anneaux de la chaîne, sont
le Ciel et la Terre et que Saturne en est le tronc.
On en conclut aisément que les personnes feintes de
ces fables sont toutes allégoriques et font allusion à
la matière, aux couleurs, aux opérations ou enfin à
l'artiste même du grand oeuvre. Il suffit de faire
attention que tout ce qui dans ces fables porte le nom
de femme, fille ou nymphe, peut être expliqué de l'eau
mercurielle volatile avant ou après sa fixation ; et tout
ce qui y porte le caractère d'homme doit s'entendre
de la partie fixe qui s'unit, travaille, se volatilise avec
les parties volatiles et se fixe enfin avec elles; que les
enlèvements, les rapts, etc., sont la volatilisation;
les mariages et les conjonctions de mâles et de femelles
sont la réunion des parties fixes avec les volatiles ;
le résultat de ces réunions sont les enfants ; la
mort des femmes signifie communément la fixation ;
celle des hommes la dissolution du fixe. Le mercure
des philosophes est très-souvent le héros de l'allégorie,
mais alors l'auteur de la fable a eu égard à ses
propriétés, à sa vertu résolutive quant à ses parties
volatiles et enfin à son principe coagulant quand il
s'agit de fixer par les opérations. Alors c'est un
Thésée, un Persée, un Hercule, etc.

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FÊTES ET CEREMONIES DE LA GRÈCE.
Minus feriunt demissa per aures, Quam quoe sunt oculis subjecta fidelibus. (Hor., Art poétique.)
Ce qui frappe notre vue s'imprime mieux dans notre esprit que ce que nous n'apprenons que par le
discours. Aussi les législateurs et les chefs de nation,
pour perpétuer le souvenir des faits dignes de
mémoire, instituèrent-ils des fêtes et des cérémonies.
Moïse institua le repos du septième jour, en
mémoire du septième jour de la création pendant lequel
l'Ecriture dit que Dieu se reposa. La Pâque rappelait
la mort des premiers-nés de l'Egypte exterminés
en une seule nuit par l'ange du Seigneur,
etc., etc.

Les Egyptiens et Hermès Trismégiste, frappés des biens terrestres qu'ils avaient reçus du souverain
Être, instituèrent des cérémonies et un culte pour
lui en rendre grâces et pour en rappeler sans cesse
le souvenir au peuple ignorant. De là toutes les fêtes
d'Apis, d'Osiris, de Cérès, etc., dont l'objet était
bon dans le principe, mais que l'ignorance du
peuple fit dégénérer en abus. La faute en fut aux
prêtres qni n'instruisirent pas suffisamment le
peuple sur l'idée qu'il devait avoir du culte. Les
prêtres avaient deux moyens de se transmettre leurs
secrets ; par les hiéroglyphes qui parlaient aux yeux
du corps, et par l'explication des allégories des Dieux
dont ces hiéroglyphes représentaient l'histoire feinte.

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- 267 -
La célébration des mystères, le vrai sens des allégories
et l'explication naturelle des hiéroglyphes semblaient
avoir été réservés aux prêtres qui devaient
être instruits du fond des choses. Le peuple se contentait
de l'extérieur. On lui disait que tout cela n'était
institué que pour rendre à Dieu les grâces qu'on
lui devait, et que ces différents objets ne lui étaient
présentés que pour lui rappeler les différentes faveurs
du ciel ; mais les symboles de Dieu toujours
mis sous les yeux du peuple sans assez d'explication,
devinrent bientôt pour lui la chose signifiée. Il
adora la figure pour la réalité. Et ne voyons-nous pas
aujourd'hui même encore dans les campagnes, les
paysans être aussi jaloux de la dévotion du patron
de leur paroisse, que de celle qu'ils doivent avoir envers
Dieu? Combien d'entre eux, malgré les instructions
journalières de leurs pasteurs, ont plus de vénération
et de respect pour la figure de bois ou de
pierre de saint Roch et de son chien que pour Dieu
même ? Ont-ils une maladie ? Le cierge sera
plutôt porté pour être brûlé devant la figure d'un
saint, que devant le Très-Saint Sacrement. L'idée
de la plupart a-t-elle un autre objet que la figure
même du saint? J'en appelle au jugement des personnes
sensées qui ont occasion de fréquenter cette
espèce de simulacre vivant de l'humanité. C'est
ainsi que l'idolâtrie naquit en Egypte et se répandit
dans l'univers par les colonies égyptiennes et les
rapports de ces dernières avec les autres peuples.

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LES DIONYSIAQUES.
Les Dionysiaques étaient des fêtes en l'honneur de Bacchus ou d'Osiris ; c'est-à-dire des représentations
des opérations du grand oeuvre. Des femmes dansantes
figuraient dans ces fêtes, pour marquer l'agitation de
la partie aqueuse volatile dans le vase parce que le
sexe féminin a toujours été regardé comme ayant un
tempérament humide, léger, volage et inconstant.
L'homme, au contraire, est supposé d'un tempérament
plus sec, plus chaud, plus fixe. Des femmes
portaient le Phallus, représentation de la partie du
corps d'Osiris qu'Isis ne put réunir aux autres
membres, après la dispersion que Typhon en fit. Ce
Phallus était le symbole des parties hétérogènes,
terrestres, sulfureuses et combustibles qui ne peuvent
se réunir parfaitement avec les parties pures,
homogènes, incombustibles qui doivent se coaguler
en un tout, au moyen de l'eau mercurielle, signifiée
par Isis. La cruche pleine de vin indiquait le mercure
parvenu à la couleur rouge, principal agent de
l'oeuvre. La branche de sarment signifiait la matière
dont ce mercure est tiré. La corbeille mystérieuse
était le vase mystérieux où se font les opérations
du grand oeuvre. Elle était couverte et ce qu'elle contenait
était indiqué par les serpents qui l'entouraient.
Le serpent ayant toujours été pris comme l'hiéroglyphe
de la matière parvenue à la putréfaction. Ce
serpent indiquait que le Bacchus philosophique étant
parvenu dans l'oeuvre à la putréfaction qui semble
être un état de vieillesse et de mort, rajeunit et ressuscite,

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- 269 -
pour ainsi dire, lorsqu'il sort de cet état,
comme le serpent qui dépouille sa peau ; de là, un
philosophe hermétique a dit allégoriquement : « Il
« faut dépouiller le vieil homme et revêtir l'homme
« nouveau. » Tout cela démontre qu'on a grand tort
d'accuser les instituteurs des fêtes d'avoir voulu répandre
la licence et le libertinage. Ceux qui ont institué
les Prairies, les Pardons, les Kermesses et autres
assemblées pour célébrer la fête d'un saint patron,
avaient une excellente intention, un but extrêmement
moral. A-t-on pu empêcher ces institutions de
dégénérer en fêtes scandaleuses où règnent l'ivrognerie
et la licence? Doit-on en blâmer les instituteurs?
Non, sans doute. Les assemblées de dévotion,
les processions sont des choses bonnes par elles-
mêmes. Il s'y glisse des abus, et où ne s'en glisse-t-il
pas? Le coeur corrompu de l'homme en est une source
intarissable.

Les vierges qui portaient des corbeilles d'or allaient avec des enfants du temple de Bacchus à celui
de Pallas ; preuve évidente que l'objet de la célébration
de ces fêtes était tout autre que celui du libertinage,
puisque Pallas était la déesse de la sagesse et
de la prudence qu'il faut invoquer dans la conduite
de l'oeuvre. Pallas doit conduire Bacchus dans ses
voyages commençant en Ethiopie et finissant à la
mer Rouge.

CERÈS ET SON CULTE.
Les fêtes célébrées chez les Athéniens en l'honneur de Cérès et de Proserpine ont eu une même

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- 270 -
origine. La Cérès des Grecs ne diffère en rien de
l'Isis des Egyptiens. On célébrait en son honneur les
Tesmophories instituées, dit-on, par Triptolème, en
reconnaissance de ce que Cérès l'avait nourri de lait
et de feu. Triptolème est l'enfant philosophique mis
au monde par Yone, c'est-à-dire par l'eau mercurielle,
d'υς, pleuvoir, d'où l'on a aussi formé le nom
d'Hyades. Cérès devient sa nourrice parce que,
comme dit Hermès, la terre est la nourrice de l'enfant
philosophique. Le lait dont Cérès nourrissait
Triptolème est celui que Junon donna à Mercure. On
nourrit bien un enfant avec du lait, mais le cacher
comme Cérès sous la cendre et le mettre dans le feu
pendant la nuit pour lui donner de la force et de la
vigueur, c'est un expédient qui ne peut être en
usage que chez un peuple salamandrique : aussi
Triptolème est-il le symbole de la salamandre des
philosophes et le vrai phénix qui renaît de ses
cendres. C'est ce Triptolème qu'il faut accoutumer
au feu pour qu'il puisse, étant devenu grand, résister
à de plus vives atteintes.

A défaut de lait, Cérès donnait à Triptolème le feu comme nourriture; Bonellus nous dit à cette occasion :
« La volonté de Dieu est telle que tout ce qui
« vit, doit mourir. C'est pourquoi le mixte auquel on
« a ôté son humidité devient semblable à un mort,
« lorsqu'on l'abandonne pendant la nuit. Alors cette
« nature a besoin du feu. Dieu, par ce moyen, lui
« rend son esprit et son âme, le délivre de son infirmité,
« et cette même nature se fortifie et se perfectionne.
« Il faut donc la brûler sans crainte. » En
effet, que risque-t-on, puisque c'est une salamandre

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- 271 -
qui ressuscite dans le feu? La couleur noire est le
symbole de la nuit, le signe du deuil et de la mort,
l'on ne parvient à la lumière qu'avec l'aide du feu.
Le Triptolème philosophique ne peut aussi parvenir
au blanc sans le secours du feu. Lorsqu'il est devenu
grand, Cérès fait mourir son père et donne à son
nourrisson un char attelé de deux dragons, pour qu'il
aille par toute la terre apprendre l'art de l'agriculture
à ses habitants.

L'agriculture est un symbole parfait des opérations du grand oeuvre, et les philosophes en ont tiré une
partie de leurs allégories. Une des plus grandes
preuves que ces histoires prétendues sont de pures
allégories, c'est que les auteurs des fables ont dit la
môme chose d'Osiris, de Denys, de Cérès et de Triptolème.
Le laboureur a une terre qu'il cultive pour
semer son grain; le philosophe a la sienne. Semez
votre or dans une terre blanche feuillée. Le grain ne
saurait germer s'il ne pourrit en terre auparavant.
Lorsque le grain a germé, il lui faut de la chaleur pour
croître : car la chaleur est la vie des êtres, et rien ne
peut venir au monde sans chaleur naturelle. Il faut
deux choses pour l'accroissement des plantes : la chaleur
et l'humidité ; il faut aussi le lait et le leu au
Triptolème philosophique. Lorsque la tige sort de
terre, elle paraît d'abord d'un rouge violet, puis d'un
vert bleuâtre; quand le grain s'y forme, il est blanc
comme du lait; et lorsqu'il vient à sa maturité, on
voit toute la campagne dorée ; il en est ainsi du grain
des philosophes.

On célébrait aussi en l'honneur de Cérès les mystères Eleusiens, grands et petits. Les prêtres seuls

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et les initiés en savaient le secret. Pour nous, qui ne
jugeons ces mystères que suivant le proverbe, ex ungue
oestimatur leo, la connaissance qui nous a été
transmise d'une partie de ces mystères, nous a fait
découvrir le tout. Par les signes, nous devinons la
chose signifiée et la cause par les effets.

ENLÈVEMENT LE PROSERPINE.
Toutes les circonstances du rapt de Proserpine indiquent celles de la dissolution des philosophes. Proserpine
cueille des fleurs avec les filles de sa suite.
Pluton la voit, l'enlève et part dans le moment sur
son char attelé de chevaux noirs. Il rencontre un lac
près duquel était la nymphe Cyanée, qui veut arrêter
son char; mais Pluton, d'un coup de sceptre, s'ouvre
un chemin qui les conduit aux enfers. La nymphe
désolée fond en pleurs et est changée en eau. Cérès
est la terre des philosophes ou leur matière : Proserpine,
sa fille, est la même matière encore volatile,
mais parvenue au blanc ; ce que nous apprend son
nom Phéréphata, du grec φερς je porte et φαοσ, lumière;
parce que la couleur blanche indique la lumière et
qu'elle succède à la couleur noire, symbole de la
nuit. Ce Phéréphata philosophique mis dans le vase
avec sa mère, pour faire l'élixir, se volatilise et produit
différentes couleurs. Ces parties qui se volatilisent
sont les filles de sa suite. On dit qu'elle cueillait des
narcisses, parce que le narcisse est une fleur blanche
et que cette blancheur disparaissant, le narcisse est
cueilli. Pluton l'enlève dans ce moment et prend le

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chemin de l'enfer. Avant que la couleur noire paraisse
dans cette seconde opération, plusieurs autres couleurs
se succèdent, la céleste ou bleuâtre se manifeste;
elles deviennent ensuite plus foncées, et semblent un
chemin qui conduit au noir : c'est pourquoi la fable
dit que Pluton arriva près d'un lac et y trouva la
nymphe Cyanée, du grec Κυανοσ, bleuâtre. L'eau mercurielle
enfermée dans le vase n'est-elle pas un vrai
lac? Résistant aux prières de la nymphe Cyanée, Pluton,
d'un coup de sceptre, s'ouvre un chemin aux
enfers; la couleur bleue devient noire. Alors la nymphe
fond en pleurs et se trouve changée en eau, c'est-à-
dire que la dissolution de la matière en eau est parfaite
et la nymphe Cyanée disparaît avec la couleur
bleue.

Cérès informée du rapt de sa fille, la cherche par mer et par terre. Elle arrive près du lac de la
nymphe Cyanée; celle-ci changée en eau, ne peut lui
en donner des nouvelles. Elle aperçoit alors le voile
de sa fille qui flottait sur l'eau. Aréthuse, nymphe
d'une fontaine de ce nom, lui apprend que sa fille est
devenue l'épouse de Pluton. Cérès se rend aussitôt
près de Jupiter pour lui demander sa fille. A la condition
qu'elle n'ait pas mangé des fruits des Enfers,
Jupiter veut bien la lui accorder. Mais Proserpine a
mangé trois grains d'une grenade; par suite, Jupiter
ordonne que cette dernière restera six mois avec
son mari, et six mois avec sa mère. Nous avons vu
Cérès enfermée dans le vase avec sa fille Phéréphata ;
la mère la cherche par mer et par terre, parce qu'il
y a de l'eau et de la terre dans le vase. Cette eau
forme le lac Cyanée, sur lequel Cérès voit flotter le

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voile de sa fille, c'est-à-dire une petite blancheur qui
commence à paraître à mesure que la couleur noire
s'éclaircit. La couleur de l'eau un peu rougeâtre orangée,
tout auprès de la lisière du cercle, est indiquée par
la nymphe Aréthuse αρησ, fer, χυς, je suis agité. La volatilisation
ne se fait que par l'agitation des parties, et
la dissolution du fer dans l'eau donne une couleur
orangée. Cérès va trouver Jupiter : la volatilisation
de la matière commence à monter dans l'espace du
vase occupé par l'air. Elle demande sa fille à Jupiter,
ou cette couleur grise qui succède à la noire. A la
grise succède la blanche que nous avons dit être Proserpine
ou Phéréphata; ce qui a fait dire qu'elle était
fille de Cérès et de Jupiter. Ce Dieu consent à son retour
à la condition qu'elle n'ait rien mangé depuis
son entrée aux enfers; mais Ascalape déclare qu'elle a
mangé trois grains de grenade ; dès que la couleur
rouge indiquée par la grenade commence à se manifester
sur le blanc, elle ne peut plus rétrograder, le
rouge se fortifiera de plus en plus. Ascalape est accusateur,
parce que le commencement du rouge est
orangé et qu'Ascalape est fils de Mars, et le Mars des
philosophes est le commencement de la couleur
rouge. ασκαλοσ αφη, dur au toucher. Cérès part pour
Eleusis; elle se repose sur une pierre appelée Agélaste,
αγελαζς assembler, c'est la matière qui se fixe
au fond du vase. Les pierres sont toujours des signes
hiéroglyphiques de la fixité de la matière. Telle est
celle que Saturne dévora et rendit, qui fut déposée
sur le mont Hélicon ; celle dont Mercure tua Argus ;
celle que Cadmus jeta au milieu des hommes armés,
nés des dents du dragon qu'il avait semées; celle où

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Pirithoüs se reposa dans sa descente aux enfers; celle
que Sisyphe roule sans cesse, etc.

Dans les Thesmophories, le grand Hiérophante portait la représentation du Créateur : le porte-flambeau
avait celle du Soleil, le ministre de l'autel celle
de la Lune, et celui qui était chargé d'annoncer la
solennité au peuple, portait celle de Mercure. Les
femmes de la procession portaient les couleurs de la
matière que Pythagore donne ainsi : « Il se lève de
« trois parts Kuhul noir, puis lait blanc, sel fleuri,
« marbre blanc, étain, lune; et des quatre parts se lèvent
« airain, rouille de fer, safran, grenade, sang et
« pavot. » Les représentations du Créateur portées
par le grand Hiérophante, indiquaient que Dieu était
l'auteur de tout, qu'il avait mis lui-même dans la matière
du grand oeuvre ou médecine dorée, les propriétés
qu'elle a; qu'il en est l'auteur, et que puisqu'il
a daigné donner la manière de la travailler, c'est à
lui seul qu'il faut en rendre grâces, et non au Soleil,
à la Lune et à Mercure, qui ne sont que des noms
donnés aux différents ingrédients qui composent cette
médecine.

Les poètes ont ajouté à la fable de Proserpine qu'elle eut un fils qui avait la forme d'un taureau; et
que Jupiter, pour avoir commerce avec elle, s'était
métamorphosé en dragon. Ils disent aussi que le taureau
était père de ce dragon ; de manière qu'ils étaient
père l'un de l'autre, ce qui paraît un paradoxe. L'explication
de cette parenté consiste à savoir qu'il y a
une unique matière du magistère composée néanmoins
du fixe et du volatil. Le dragon ailé et la femme
indiquent le volatil, et le dragon sans aile avec le

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taureau sont les symboles du fixe. Le mercure philosophique
ou dissolvant des philosophes se compose de
cette matière, que les philosophes disent être le principe
de l'or. L'or des sages naît de cette matière; elle
est par conséquent sa mère : dans les opérations de
l'oeuvre il faut mêler le fils avec la mère ; alors le fils
qui était fixe et désigné par le dragon sans aile, fixe
aussi sa mère, et de cette union naît un troisième
fixe ou le taureau. Voilà le dragon père du taureau.
Qu'on refasse le mélange de ce nouveau-né avec la
femme, ou la partie volatile dont il a été tiré, alors il
en résultera le dragon sans aile, qui deviendra fils de
celui qu'il a engendré; parce que la matière crue est
appelée dragon avant sa préparation et dans le temps
de chaque disposition ou opération de l'oeuvre.

En un mot, l'or se dissout dans le dissolvant volatil des philosophes dont il est tiré ; c'est alors la mère
qui tue son enfant. Cet or en se fixant, fixe sa mère
avec lui; voilà l'enfant qui engendre sa mère et la
tue en même temps, parce que de volatile qu'elle était,
il l'engendre eu fixité; et fixer le volatil, c'est le
tuer. Voilà le mystère de ce paradoxe découvert.

Pourquoi portait-on les représentations du Soleil, de la Lune et de Mercure? En parlant de la médecine
dorée, on a dit : Que la matière du grand oeuvre était
commune et connue de tout le monde; et comme
rien n'est plus connu dans l'univers que le Soleil et
la Lune, auxquels les Egyptiens donnaient les noms
d'Osiris et d'Isis, ils ont pris ces deux planètes pour
signes hiéroglyphiques de la matière du grand oeuvre,
parce que la couleur blanche de la Lune et le jaune
rouge du Soleil convenaient d'ailleurs aux couleurs

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- 277 -
qui surviennent successivement à cette matière dans
les opérations. On ne doit pas s'imaginer qu'ils les
aient pris pour hiéroglyphes de l'or et de l'argent vulgaires,
si ce n'est relativement et comme on dit secundario.
Il fallait employer des choses connues pour
être signes de choses inconnues, sans quoi on aurait
ignoré l'un et l'autre. Ils ajoutaient ensuite Mercure
comme le ministre, parce qu'il est le factotum de
l'oeuvre et le milieu au moyen duquel on unit les
teintures du Soleil et de la Lune, comme Je disent
les philosophes. D'ailleurs le mercure est comme le
fils de la matière indiquée par le Soleil et la Lune, ce
qui a fait dire à Hermès : Le Soleil est son père et la
Lune est sa mère. L'image du Soleil marquait donc
la force active du sujet philosophique, et la Lune la
force passive, c'est-à-dire l'agent et le patient, le
mâle et la femelle tirés de la même racine ; deux en
nombre, différents seulement par leur forme et leurs
qualités, mais d'une même nature et d'une même essence;
comme l'homme et la femme, dont l'un dans
la génération est agent, l'autre patient ; l'un chaud
et sec, l'autre froid et humide. Le mercure était
comme la semence des deux réunis.

ADONIS ET SON CULTE.
Adonis fut, dit la fable, le fruit de l'inceste de Cinyras avec sa fille Myrrha. Voici comment la philosophie
hermétique écarte l'idée d'inceste et explique
cette allégorie du grand oeuvre. Myrrha vient de
μυρς, je coule, je distille et Cinyras de κινυρομαι, pleurer,
se lamenter, d'où κινυρα, instrument triste et mélancolique ;}

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Myrrha doit donc être regardée comme signifiant
eau ou gomme, ou quelque substance liquide.
C'est ce qui a déterminé l'auteur de cette fable à faire
allusion à la myrrhe, qui se dit μυρρα en grec de μυρον,
parfum. Or, les philosophes appellent gomme, eau,
une partie de leur composé, et celle précisément qui
doit engendrer l'Adonis ou l'or philosophique. Notre
matière, dit La Tourbe, est un oeuf, une gomme, un
arbre, une eau. Myrrha est l'eau des sages, la reine
d'une grande beauté. Sa nourrice ou l'eau mercurielle
philosophique la conduit à Cinyras pendant la
nuit et l'inceste se commet. Voilà la nuit des philosophes,
pendant laquelle se fait la conjonction de leur
mâle et de leur femelle. La tristesse indiquée par
Cinyras est un nom de la matière parvenue au noir.
Pourquoi Myrrha est-elle dite fille de Cinyras, ou de
l'instrument de tristesse? C'est qu'elle l'était en effet;
elle y avait été conçue comme Proserpine : elle était
belle, blanche, brillante, parce que la pierre au blanc
a toutes ces qualités. S'agit-il d'en faire l'élixir? il
faut que sa nourrice la conduise à son père Cinyras,
parce que l'eau mercurielle est l'agent de la putréfaction,
pendant laquelle Myrrha a commerce avec son
père dans l'obscurité de la nuit ; et pour concevoir
Adonis ou l'élixir, il faut nécessairement que la pierre
au blanc née de la putréfaction, y repasse une seconde
fois. Cinyras ayant reconnu Myrrha, voulut la tuer,
mais elle se sauva dans l'Arabie-Pétrée pendant la
nuit. On fait voir ainsi que la pierre passe du noir
au blanc et se fixe alors en pierre. Elle y fut changée
en arbre et mit ensuite au monde Adonis, parce que
la pierre au blanc est l'arbre philosophique (arbre

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Lunaire). Le fruit de l'arbre est Adonis ou l'or philosophique
que les naïades et les nymphes reçoivent
à sa naissance ; il naît en effet au milieu de l'eau
mercurielle, qui le nourrit et a soin de lui jusqu'à sa
perfection..

A mesure qu'Adonis grandit, il devient de plus en plus beau. Vénus en devient amoureuse. La pierre
passe de la couleur blanche à la safranée, appelée Vénus.
Pendant que cette couleur dure il se fait une circulation
de la matière dans le vase ; c'est la chasse
où Vénus suit Adonis. La couleur de rouille qui succède
à la safranée est nommée Mars. Voilà le sanglier
que Mars jaloux envoie contre Adonis ; celui-ci meurt
de la blessure, parce qu'il ne reste plus rien de volatil
en lui. Vénus conserve, même après la mort de
son amant, l'amour qu'elle avait pour lui, parce que
la couleur rouge que l'Adonis prend dans sa fixation,
conserve toujours une partie de cette couleur safranée
qu'il avait pendant qu'il chassait avec Vénus. Les
roses que le sang de Vénus teignit en rouge, ne signifient
autre chose que la couleur rouge qui succède
à la blanche par l'entremise de la safranée nommée
Vénus.

Les fêtes d'Adonis ou d'Osiris, ou de Bacchus, se célébraient en Egypte et en Phénicie de la même
façon.

DES JEUX ET DES COMBATS DE LA GRÈCE.
Les Grecs avaient quatre principaux jeux, célébrés dans des temps marqués; savoir : les Olympiques
dédiés à Jupiter; les Pythiques à Apollon; les Neméens

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à Archemore, fils de Lycurgue; et les Isthmiques
à Neptune.

Le poète Archias exprime ces quatre jeux dans une épigramme grecque qui a été ainsi traduite en latin :

Quatuor in Græcis certamina, quatuor illa Sacra : duo superis, sunt duo sacra viris. Sunt Jovis hæc, Phæbique, Palæmonis, Archemorique Præmia sunt oleæ, Pinea, mala, Apium.
Le motif de la religion n'était pas le seul qui eût donné lieu à l'institution de ces jeux; une double
politique y eut part. Les jeunes gens s'y formaient à
la guerre et se rendaient plus propres aux expéditions
militaires; ils devenaient plus alertes, plus dispos,
plus robustes et acquéraient une santé vigoureuse.
On conservait enfin par ces exercices, comme par les
solennités des fêtes, la mémoire allégorique d'un secret
connu aux sages philosophes, mais ignoré du
commun. On animait même les peuples à ces exercices
par l'exemple des Dieux prétendus qu'on leur
disait y avoir été vainqueurs.

On dit qu'Hercule institua les jeux olympiques en l'honneur de Pélops. Pélops n'exista jamais qu'en
allégorie de la première couleur qui survient à la matière
du grand oeuvre, c'est-à-dire la noire, indiquée
par le nom même ; puisque Pélops vient de pelos, noir
et de οποσ, suc. Il n'est donc pas surprenant que
quelque philosophe, artiste du grand oeuvre, ait institué
ces jeux en mémoire de Pélops, c'est-à-dire en
mémoire du grand oeuvre, dont la couleur noire ou
l'eau mercurielle, parvenue à la noirceur, est le commencement
et la clef. Hercule est presque toujours

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pris pour l'artiste. Quand on dit qu'au premier de
ces jeux, Apollon vainquit Mercure, c'est que l'or des
philosophes ou Apollon arrêta le mercure philosophique
qui est tout volatil et lui donna une fixité permanente.
Les jeux représentent les combats de la
matière : en disant qu'Hercule fut vainqueur dans
toutes les espèces de combats, c'est comme si l'on
disait que l'artiste est le vainqueur dès qu'il a fini la
médecine dorée. On dit que ces jeux furent institués
en l'honneur de Jupiter, en effet tout cela n'était que
la couleur noire à laquelle succède le Jupiter philosophique.
Ceux qui disent que ces jeux furent institués
en l'honneur d'Apollon et de Neptune, disent
aussi la vérité, puisque l'or philosophique et la mer
ou l'eau des philosophes font tout le composé du grand
oeuvre.

Les Pythiques ont dû être institués après les Olympiques, puisque ceux-ci ont été institués en mémoire
de Pélops, qui est le commencement de l'oeuvre, et
les Pythiques n'ont été institués qu'en l'honneur d'Apollon
qui en est la fin et le but. Les îles Cyclades,
appelées ainsi de ce qu'elles étaient disposées en
cercle autour de Délos, où l'on disait qu'Apollon était
né, célébraient les jeux Pythiques au commencement
du printemps. On dit qu'Hercule remporta dans tous
les jeux la victoire du pancrace ou lutte. Le mot pancrace
vient de παν, tout, κρατοσ, force. C'est que la
médecine dorée obtenue par l'artiste est la force des
forces. On donne à ces jeux le nom de Pythiques en
l'honneur d'Apollon qui avait tué le serpent Python.
Ce dragon fut tué au pied du mont Parnasse, parce
que l'Apollon philosophique réside au haut avec les

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Muses, c'est-à-dire que la matière en putréfaction
étant au fond du vase, les parties volatiles qui montent
en haut, signifiées par les Muses, avec lesquelles
l'Apollon des philosophes se volatilise, retombent sur
la matière qui est au fond, pour la pénétrer et la dissoudre.
Ces parties volatilisées sont appelées flèches.
parce que les flèches semblent voler, lorsqu'on les a
lancées avec un arc et qu'on en fait usage pour arrêter
les animaux dans leur vol ou dans leur course.

Il en est ainsi des autres jeux.
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CHAPITRE XIX.
Travaux d'Hercule.
Hercule fut un dieu égyptien comme Osiris, Isis et Horus, un dieu purement allégorique. Il fut adopté
par les Grecs sous le nom d'Alcide, et parles Gaulois
sous le nom d'Ogmion. On lui donne généralement
pour père Jupiter et pour mère Alcmène. En l'appelant
Alcide d'αλκη, force, puissance, les Grecs qui indiquaient
les choses par les noms qu'ils leur donnaient,
le regardaient comme fort et robuste pour accomplir
tous les travaux qu'on lui attribue. On lui donne
pour père un dieu, et si on ne lui donne pas une
déesse pour mère, mais une femme, le nom d'Alcmène
indique assez que ce n'est pas une femme commune.
Il signifie la force du génie, la solidité du jugement,
la grandeur d'âme, tout ce qu'il faut enfin
pour former un parfait philosophe ; car αλκη signifie

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force, et μενοσ, âme, impétuosité courage. Tel aussi
doit être l'artiste de la médecine dorée et tel le supposèrent
ceux qui lui donnèrent le nom allégorique
d'Alcée ou d'Hercule.

Les anciens ont mis quelquefois sur le compte de l'Artiste les effets ou opérations du Mercure philosophique,
et disent dans ce sens : mettez ceci, mettez
cela ; imbibez, calcinez, teignez, blanchissez, rafraîchissez,
baignez, lavez, coagulez, fixez, broyez, desséchez,
ôtez; c'est-à-dire cuisez la nature jusqu'à ce
qu'elle soit parfaite ; comme si l'artiste le faisait en
effet, quoique la nature le fasse en opérant dans le
vase par le moyen du mercure. Ainsi l'artiste et le
mercure travaillant de concert à la perfection de la
médecine dorée, ceux qui en traitent mettent indifféremment
sur le compte de l'un et de l'autre tout ce
qu'ils disent par similitude, par allégorie, des opérations
par lesquelles la matière de cette médecine se
travaille, se putréfie et se perfectionne. On donne à
Hercule pour compagnon Iphicle, léger à la course;
nom qui convient au mercure philosophique ou à la
partie volatile de la matière du grand oeuvre. .

Hercule naquit à Thèbes de Béotie, bâtie par Cadmus, et ce n'est pas sans raison. Thèbes est la ville
du Soleil hermétique et par suite la patrie de l'artiste.

Au moment où Alcmène était sur le point d'accoucher d'Hercule, Jupiter s'étant vanté dans l'Olympe
que le jour même naîtrait de son sang un homme
qui régnerait sur tous ses voisins, Junon jalouse, retarda
l'accouchement d'Alcmène et pressa la naissance
d'Eurysthée, fils de Sthénélus, qui dut régner
à Argos par suite du serment de Jupiter. Voilà pourquoi

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Eurystée put commander à Hercule tous les travaux
qui rendirent ce héros célèbre.

Si l'on fait attention à la racine d'où Hercule sortit, on trouve que Jupiter, son père, est un des principaux
de la Généalogie dorée. Le fils tient du père, et
il doit lui ressembler en quelque chose. L'un est le
principal agent interne, l'autre l'agent externe ou
l'artiste, ou plutôt ses propres opérations. Hercule,
Jason et Ulysse sont proprement des symboles de
l'artiste, de cet artiste qui se propose non pas de détruire
les mixtes comme les chimistes vulgaires, mais
de suivre la nature pas à pas, d'imiter ses opérations
et de faire un remède qui puisse guérir toutes les
infirmités de cette même nature dans les trois règnes
qui la composent, et d'en conduire tous les individus
au dernier degré de perfection dont ils sont capables.
Pour réussir dans la science de la chimie hermétique,
il faut avoir un corps sain et entier, robuste et vigoureux,
un esprit cultivé, un génie pénétrant, une
connaissance des principes de la nature, et de plus
des richesses et des livres.

Guidé par des maîtres célèbres, tels que Chiron et autres, il put venir à bout de tous les travaux
qu'on lui attribue.

LE LION NEMEEN.
Le premier ouvrage qu'Alcide entreprit fut d'aller tuer un grand lion qui faisait son séjour dans la forêt
de Némée, sur le mont Cithéron. Ce lion était né de
l'orbe de la Lune et était invulnérable. Hercule
n'ayant pu en venir à bout avec ses flèches, le tua
d'un coup d'une massue en fer, puis le mit en morceaux

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avec ses mains. Après l'avoir dépouillé de sa
peau, il la porta tant qu'il vécut.

Un lion invulnérable, descendu de l'orbe de la lune ou né de sa salive, ne peut guère être supposé
réel, il faut donc qu'il soit allégorique, et il l'est
aussi. C'est un lion purement chimique, presque invulnérable
et né de la salive de la Lune. Le lion est
souvent pris par les artistes pour le sujet ou la matière
de l'art, et comme le lion est un soleil inférieur
qui a une nature lunaire, on voit aussi pourquoi la
fable le dit être descendu du disque de la Lune. « De
« même, dit un philosophe, que le lion, le roi et le
« plus robuste des animaux, devient faible et débile
« par l'infirmité de sa chair, de même notre lion s'affaiblit
« et devient infirme par sa nature et son tempérament
« lunaire. »

La matière a été appelée salive ou crachat de la Lune, gomme, etc., ou eau de soufre, eau ardente,
et Anastrate dit : « Rien n'est plus excellent que le
« sable rouge de la mer et le crachat de la Lune qui
« se conjoint avec la lumière du Soleil et se congèle
« avec lui. » Bélus à son tour : « Quelques-uns ont
« appelé cette eau crachat de la Lune ; d'autres coeur
« du Soleil. » Il faut donc combiner ce que les philosophes
entendent par le lion et le crachat pour avoir
le lion néméen.

Les flèches d'Hercule ne purent blesser ce lion; il fut obligé d'avoir recours à une massue, parce que
les parties volatiles représentées par les flèches ne
suffisent pas pour tuer ou faire tomber en putréfaction
la matière fixe, et pour marquer quelle était
cette massue, la fable dit qu'Hercule après en avoir

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fait usage la consacra à Mercure ; parce que c'est le
mercure philosophique qui fait tout. Hercule après
avoir tué ce lion le dépouilla : aussi faut-il le faire
dans l'oeuvre, c'est-à-dire qu'il faut purifier la matière
jusqu'à ce que ce qui était caché devienne manifeste :
Fac occultum manifestum. Il faut, dit Valentin, dépouiller
l'animal d'Orient de sa peau de lion, lui
couper ensuite les ailes qu'il prendra et le précipiter
dans le grand Océan salé pour qu'il en ressorte plus
beau qu'il n'était.

On dit aussi qu'à peine ce lion fut né, Iris le prit dans ses bras et le porta sur le mont Ophelte d'οφελλειν, assembler,
parce que les couleurs de l'Iris apparaissent
alors sur la matière, et les parties volatilisées se réunissent
à la partie qui se fixe en s'accumulant.

FILLES DE THESPIUS.
Quand on dit qu'Hercule jouit dans une seule nuit des cinquante filles de Thespius, et que chacune
eut un enfant mâle, ce ne peut être qu'une allégorie
du grand oeuvre où les parties aqueuses, volatiles,
sont prises pour des femelles vierges et la partie fixe
pour le mâle. C'est à cette occasion qu'Arnaud de
Villeneuve dit : « Lorsque la partie fixe aura bu et
« réuni à elle cinquante parties de l'eau, vous la sublimerez
« à un feu plus fort. » Du mâle et de la femelle
naît la pierre fixe appelé mâle ; c'est le résultat
de la conception philosophique. Après la mort du
lion néméen qui signifie noirceur, la matière commence
à se volatiliser; c'est le présage le plus heureux

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- 287 -
de la réussite de l'oeuvre, ce qui est signifié par
Thespius. χεσπισ, oracle, présage, prophétie.

En disant qu'Hercule fit périr tous ses enfants, on a voulu signifier qu'ils furent fixés au moyen du
feu philosophique.

HYDRE DE LERNE.
Après sa première expédition, Eurysthée envoya
Hercule exterminer l'hydre de Lerne. Hydre vient
de υδςρ, eau, d'où υδροσ, hydre, serpent aquatique. Ce
serpent est le même que le serpent Python ; c'est
l'eau mercurielle. Il fut élevé près de la fontaine
Amymone, αμυμςν, brave, vaillant, parce que cette
eau est d'une très-grande force. Il habitait le marais
de Lerne ; car l'eau mercurielle est un vrai marais
plein de boue ; le mot de Lerne indique clairement
le vase où cette eau est renfermée. λαρνα, urne de
verre. Hercule n'eût pas réussi à tuer ce serpent,
c'est-à-dire à fixer cette eau mercurielle, si Jolaüs,
fils d'Iphiclus, n'eût appliqué du feu sur ses blessures,
parce que la mort de cette eau mercurielle, est sa
fixation, qui se fait par le moyen du feu philosophique,
et par son union avec la partie fixée, appelée pierre,
car Jolaüs vient d'ιοσ, seul, et de λαοσ, pierre. Pourquoi
le dit-on fils d'Iphiclus? C'est qu'Iphiclus, par sa
volatilité surprenante, est le vrai symbole du mercure
des philosophes, dont cette pierre ou Jolaüs est formé.
A chaque tête qu'Hercule coupait, il en renaissait
d'autres ; la volatilisation de la matière se renouvelle
sept fois, quelques-uns disent neuf fois avant
la parfaite fixation, ce qui indique le nombre de

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têtes de l'hydre. Hercule les coupait avec une faulx
d'or; pouvait-elle être d'un autre métal, puisque la
partie fixe, à laquelle se réunit la volatile, pour se
fixer ensemble, est l'or philosophique?

LA BICHE AUX PIEDS D'AIRAIN.
Ce sujet a déjà été traité plus haut.
LES CENTAURES VAINCUS.
Hercule détruisit sur l'ordre d'Eurysthée les Centaures qui l'avaient irrité chez Pholus ; en voici la
raison. Les parties hétérogènes représentées par les
Centaures se séparent de la matière homogène dans
le temps que les couleurs variées se manifestent sur
la matière; ce qui est exprimé par Pholus de φολισ, bigarrure,
peau de différentes couleurs. Basile Valentin
nous l'exprime ainsi : « De Saturne, c'est-à-dire
« de la matière en dissolution et en putréfaction,
« sortent beaucoup de couleurs, comme la noire, la .
« grise, la jaune, la rouge, et d'autres moyennes
« entre celles-ci, de même la matière des philosophes
« doit prendre et laisser beaucoup de couleurs avant
« qu'elle soit purifiée et qu'elle parvienne à la perfection
« désirée. »

Chiron apprit l'astronomie à Hercule, parce qu'il fallait qu'il connût les planètes terrestres, dont il devait
faire usage, et ces planètes ne sont pas le plomb,
l'étain, le fer, l'or, le mercure, le cuivre et l'argent
auxquels les chimistes ont donné les noms de Saturne,
Jupiter, Mars, le Soleil, Mercure, Vénus et

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la Lune ; mais aux métaux philosophiques ou couleurs
qui surviennent à la matière pendant les opérations
de l'oeuvre.

LE SANGLIER d'ERYMANTHE.
Eurysthée ordonna ensuite à Hercule de lui amener le sanglier furieux qui ravageait la forêt d'Erymanthe.
Ce sanglier avait été envoyé par Diane pour
dévaster la Phocide. La neige l'obligea à se retirer
dans un verger où Hercule l'ayant surpris, le lia et le
conduisit à Eurysthée.

Le lieu de la naissance de ce sanglier indique de quelle nature il était. Erymanthe était une montagne
d'Arcadie, et c'était aussi de Cyllène, montagne du
même pays, qu'était venu Mercure. Il y avait parenté;
car le mercure philosophique et le sanglier
d'Erymanthe ne sont qu'une même chose. Le sanglier
avait été envoyé par Diane et le mercure est appelé
Lune. Le temps et la circonstance où Hercule prend
le sanglier montrent précisément le temps où le
mercure philosophique n'agit presque plus; c'est
lorsque la neige est tombée en abondance, c'est-à-
dire quand la matière est parvenue au blanc. Hercule
ne tua pas, mais il lia le sanglier, parce que le mercure
n'est pas alors tout fixé et qu'il agit encore,
non en dissolvant ou ravageant comme il faisait auparavant,
mais en travaillant presque insensiblement
à la perfection de la matière. Voilà pourquoi la fable
dit que ce sanglier était fatigué, qu'il se laissa surprendre
et lier pour être conduit à Eurysthée ;
comme si l'on disait que lorsque l'artiste a conduit

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les opérations de l'oeuvre jusqu'à ce que la matière
soit devenue blanche comme la neige, le mercure
alors commence à devenir eau permanente et fixe;
ce qui est signifié par Eurysthée qui dans son étymologie
veut dire bien affermi, stable, fixe. Car la
raison qui a fait donner à Eurysthée le droit de commander
à Hercule, c'est que tout l'objet de l'artiste
est de travailler pour parvenir à la fixité du mercure.
Eurysthée commande à Hercule comme les affaires
commandent aux hommes, comme la montre commande
à un horloger, les lettres à un homme appliqué
à l'étude. Les dents de ce sanglier furent conservées
dans le temple d'Apollon, parce que les parties
actives de la matière du magistère philosophique
sont les principes de l'Apollon ou du Soleil des philosophes.

Eurysthée étant la fixité même, il fallait bien qu'il fût fils de Sthénélus, qui veut dire la force de la chaleur
du Soleil, de σχενοσ, force, et de ελη, chaleur du
Soleil, parce que le Soleil ou l'or philosophique est
une minière de feu céleste. Hermès nous dit quant
à sa force : « Il monte de la terre au ciel et redescend
« du ciel en terre ; il reçoit la puissance, la vertu et
« l'efficace des choses supérieures et inférieures ; par
« son moyen, vous aurez la gloire de tout; c'est la
« force des forces qui surmonte toutes forces. »

Le sanglier est pris sur une montagne. La matière, suivant Arnaud de Villeneuve, se gonfle dans
le vase et se forme en montagne. Le vase lui-même
est appelé de ce nom.

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HERCULE NETTOIE LES ETABLES d'AUGIAS.
Augias était, dit-on, fils du Soleil, parce que augh, d'où l'on a fait Augias, signifie éclat, splendeur, et
que l'éclat et la splendeur de la lumière sont un effet
du Soleil. Augias était aussi roi d'Elide, d'ελη, chaleur
du Soleil. Augias ordonna à Hercule de nettoyer
dans un jour l'étable où trois mille boeufs déposaient
leurs ordures depuis longtemps. Ce travail impossible
à un homme même de la force d'Hercule indique
bien que c'est une pure allégorie. Nous avons dit ce
qu'il fallait entendre par ces boeufs qui sont de l'héritage
d'Apollon ; l'étable est le vase ; le fumier est la
matière du grand oeuvre dont les philosophes parlent
comme d'une matière extrêmement vile, méprisée
et souvent mêlée avec le fumier ; si l'on dit
qu'elle se trouve sur le fumier, c'est parce qu'elle a
beaucoup d'ordures et de superfluités dont il faut la
purger. Haimon dit : « Cette pierre que vous désirez
« est celle que l'on emploie dans la culture des terres
« et qui sert à les rendre fertiles. » Enfin ce fumier
doit se prendre pour la matière en putréfaction. La
chose est d'ailleurs indiquée par Pluton qui vient
combattre contre Hercule à ce moment, et qui est
blessé d'une flèche. Pluton est la couleur noire de la
matière en putréfaction ; il se retire après avoir été
blessé d'une flèche, parce que le noir disparaît à mesure
que la matière se volatilise. Le travail de l'artiste
consiste à séparer le pur de l'impur, à purifier
la matière de ses parties hétérogènes en la faisant
passer par la putréfaction ; alors le fumier infectera
le vase représenté par l'étable, et tout le travail se

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fera en un seul jour. Lorsque le blanc paraît, la putréfaction
cesse; il n'y a plus par conséquent de
fumier.

Augias garda pour lui la dixième partie de ses troupeaux promise à Hercule, parce que l'opération
se continue et qu'il n'est pas encore temps que l'artiste
jouisse de ses travaux. Hercule piqué, ravage tout le
pays d'Augias; c'est qu'en faisant l'élixir, il y a une
nouvelle dissolution, une fermentation. Augias est
lui-même attaqué par Hercule qui le fait mourir ;
c'est la putréfaction qui succède à la fermentation.
Hercule consacre les dépouilles d'Augias à la célébration
des jeux Olympiques, parce que ces jeux furent
institués en mémoire de la perfection de l'oeuvre ou
médecine dorée.

IL CHASSE LES OISEAUX STYMPHALIDES.
Hercule chasse ces oiseaux au moyen d'un instrument de cuivre sur lequel il frappe. Le crotale d'airain
fabriqué par Vulcain, sur lequel frappe Hercule,
n'est autre chose que le laton ou airain
philosophique produit par Vulcain ou le feu des philosophes.
Cet airain fixe les parties volatiles en les
chassant du haut du vase dans le milieu du lac
Stymphale ou de l'eau mercurielle où se trouve l'île
appelée Arétie ou de fermeté, d'αρετη, force, fermeté,
ou, si l'on veut, d'αρησ, fer, à cause de la dureté du
fer, parce que les parties volatiles indiquées par les
oiseaux vont se réunir aux parties fixes ramassées en
forme d'île au milieu du lac philosophique. La nature
de ces oiseaux est signifiée par le nom de Ploydes
πλος, naviguer, υδςρ, sur l'eau. C'est ce qui arrive

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aux parties volatiles pendant qu'elles circulent au-
dessus de l'eau mercurielle avant que l'airain ou le
crotale des philosophes les ait fixées.

Pourquoi les philosophes disent-ils que leur airain a le pouvoir de fixer ? Archimius nous apprend que
la Vénus philosophique est la messagère du Soleil et
lui fait avoir sa seigneurie que Mars lui présente ;
c'est-à-dire que la matière en commençant à se fixer
prend la couleur citrine safranée que les philosophes
appellent airain; la couleur de rouille de fer succède,
qu'ils nomment Mars, et enfin à celle-ci la couleur
rouge de pourpre ou de pavot qu'ils appellent leur
or, leur Apollon, leur Soleil. Ainsi le crotale d'airain
n'est que la couleur safranée, et l'île d'Arétie la couleur
de rouille de fer.

LE TAUREAU FURIEUX DE L'ILE DE CRÈTE.
Hercule va le chercher, le lie et l'amène à Eurysthée. Nous avons parlé des taureaux à l'article d'Apis
et de Cadmus.

DIOMÈDE MANGE PAR SES CHEVAUX.
Hercule fut ensuite envoyé par Eurysthée en Thrace pour se saisir de Diomède et lui en amener les chevaux.
Le héros se saisit de Diomède, le fit manger à
ses propres chevaux, en tua après cela, quelques-uns
et mena les autres à Eurysthée. Les philosophes ont
donné à leur matière tous les noms imaginables,
parce qu'elle est le principe de tout. Ils lui ont donné
dans la présente allégorie, le nom de cheval. La couverture
du cheval, dit Rhasis, est notre manteau

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blanc, et notre cheval est un lion fort et furieux couvert
de ce manteau. Ce cheval ou lion est notre matière,
le manteau est la couleur blanche qui lui survient.
Voilà les chevaux féroces de Diomède, fils de
Mars, c'est-à-dire de la pierre parvenue au rouge de
pavot, parce que cette couleur suit immédiatement
la couleur de rouille appelée Mars par les philosophes.
Hercule, ou l'artiste, saisit Diomède et le fait manger
à ses propres chevaux ; c'est l'opération de l'élixir où
il faut que la matière repasse par la putréfaction et
la dissolution ; alors Hercule tue une partie de ces chevaux
et mène l'autre à Eurysthée, parce qu'une partie
de la matière volatile reste volatile et l'autre est conduite
à Eurysthée, c'est-à-dire est fixée. La férocité et
l'ardeur de ces chevaux indiquent l'activité et la pénétration
du Mercure. Diomède mangé par ces animaux,
est la dissolution du corps fixe des philosophes.
La fable dit qu'il fut dévoré par ses propres chevaux,
parce que le dissolvant et le corps dissoluble sont de
même nature et naissent de la même racine.

GERYON TUE PAR HERCULE, QUI EMMÈNE SES BOEUFS.
Géryon était roi du pays charmant où régnait Gérés, où fut enlevée Proserpine ; il l'était de Nysa,
où fut élevé Bacchus ; c'est là où régnait Géryon ;
c'est dans ce beau pays que paissait son troupeau de
boeufs, de couleur de pourpre, gardé par le chien
Orthrus à deux têtes, et par un dragon qui en avait
sept. Géryon est l'élixir des philosophes parvenu à la
couleur rouge de pavot, que les philosophes appellent
Roi, parce qu'il est leur or. 11 avait trois corps, comme
étant composé de trois principes : sel, soufre et mercure.

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Pour démontrer que ce n'est qu'une allégorie,
voyons si les philosophes nous fourniront quelques
preuves par des allégories approchantes. Hermès dit :
« J'ai vu trois têtes, c'est-à-dire trois esprits, nés
« d'un même père, car elles ne font qu'un, elles ne
« composent qu'une même chose étant de même
« genre et de même race; l'une est dans le feu,
« l'autre dans l'air, la troisième dans l'eau ; c'est le
« soufre, le sel et le mercure. »

Les boeufs de Géryon, couleur de pourpre, et qui mangeaient ceux qui logeaient avec eux, sont cette matière
dissolvante des philosophes qui dissout ce qu'on
met dans le vase avec elle. Les boeufs sont de la nature
des chevaux de Diomède. Les parents de Géryon donnent
à entendre ce qu'on doit en penser. Chrysaor,
son père, vient de ᾳρυσοσ, or, et sa mère Callirhoé, signifie,
eau belle et coulante καλςσ et ρες, parce que la
circonstance que l'auteur a eu en vue est celle de l'élixir
au rouge, où le dissolvant ou eau mercurielle,
est une eau coulante qui en est le principe et la mère ;
qui, après avoir dissous l'or philosophique ou Chrysaor,
s'unissent ensemble, et de ce mariage naît
Géryon. La couleur de soufre est celle des boeufs, et
ces boeufs sont la même chose que le dissolvant qui
mange ses hôtes. Pour venir à bout d'enlever ces
boeufs, Hercule tua Géryon, Orthrus, le dragon et
Erythion ; c'est-à-dire que pour parvenir à la fixation
signifiée par Eurysthée, il faut tuer ou faire putréfier
ensemble les matières qui composent l'élixir.
Le chien à deux têtes est le composé du corps dissoluble
et du dissolvant. Les sept têtes du dragon sont les
sept circulations ou sublimations qui se font avant

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que le composé devienne fixe. Après avoir enlevé ces
boeufs, il fallait les conduire à Eurysthée, et il y avait
encore bien des obstacles à surmonter; Hercule conduisit
d'abord ces boeufs d'une île de l'Océan appelée
Gadire, à Tartesse; comme si l'on disait, d'une île
flottante à une terre ferme ; puisque Gadire vient de
γαια, terre et de δευρς, venir et aller. On a vu la même
chose de l'île de Délos. On dit cette île dans l'Océan
ou la mer, parce que le mercure philosophique où
flotte l'île des philosophes, se nomme aussi mer.
Chemin faisant, Hercule tua Libys, frère d'Alébion,
qui voulait l'empêcher de conduire ses boeufs ; Hercule
le tua, c'est-à-dire qu'il fixa la partie du composé
philosophique qui se volatilisait. Cette volatilisation
qui ne peut se faire sans agitation de la matière,
est exprimé par les deux noms de Libys et d'Alébion ;
car Libys vient de λιβς, je distille ou λιβυσ, vent qui
fait pleuvoir ; il était frère d'Alébion, d'αλαομαι, errer,
être vagabond, d'où l'on a fait αλη, erreur et de
βιοσ, vie. En arrivant à l'isthme de Corinthe, il rencontra
encore Alcyonée qui lui jeta un gros caillou
pris dans la mer Rouge; il le tua aussi. Alcyonée
vient d'αλκη, force, υς, pleuvoir et de νεοσ, terre nouvellement
travaillée; comme si l'on disait : terre
forte, venue de l'eau et nouvellement ensemencée.
Hercule le tua, c'est-à-dire, ôta à cette terre sa volatilité;
il jeta ensuite le caillou dans la mer, parce
que cette terre étant fixée, se, précipite au fond de
l'eau mercurielle.

Hercule, après toutes ces traverses, conduisit enfin son troupeau à Eurysthée, c'est-à-dire qu'il vint à
bout de la perfection de la médecine dorée, en mémoire

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de laquelle il éleva deux colonnes sur les confins
de l'Ibérie, pour indiquer l'élixir au blanc et l'élixir
au rouge. L'une de ces colonnes se nommait
Calpen, et l'autre Aliba. Elles marquaient la fin de
ses travaux et son repos après ses fatigues; aussi
Calpé signifie, beau et glorieux repos, de καλςσ, beau,
bon, glorieux, et de παυς, finir, cesser. Aliba vient de
αλισ, c'est assez et de βαινς, fixer; comme si l'on disait,
qu'après avoir fini l'oeuvre, on en a assez pour avoir
une tranquillité ferme et stable.

En allant enlever les boeufs de Géryon et en les conduisant à Eurysthée, Hercule combattit les Amazones
et enleva la ceinture de leur reine Ménalippe.
Il faut juger des Amazones, comme des Muses, des
Bacchantes et des femmes guerrières qui accompagnaient
Osiris et Bacchus; les unes et les autres ne
sont qu'un hiéroglyphe des parties volatiles du grand
oeuvre. Hercule les mit en fuite et prit leur reine Ménalippe;
c'est-à-dire qu'il la fixa. C'est pour cela que
la fable les dit compagnes de Phébus et de Diane,
parce que la matière des philosophes, parvenue à la
couleur blanche appelée Diane, et à la couleur rouge
nommée Phébus, est fixe et ne s'enfuit plus.

Ménalippe est appelée reine des Amazones et donna pour sa rançon sa ceinture ornée de pierres
précieuses, parce que Ménalippe est elle-même la
reine des philosophes et leur Diane, puisqu'elle a
pris son nom de μεθη, lune et de λιποσ, graisse, embonpoint ;
c'est-à-dire lune dans son plein, ou la matière
philosophique au blanc parfait. La ceinture qu'elle
donne à Hercule pour sa rançon, est un cercle mêlé
de blanc, de rouge et d'autres couleurs, qui se manifestent

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autour de la matière blanche, dans le temps
qu'elle commence à passer du blanc au rouge.

PROMETHEE DELIVRE.
Prométhée avait eu pour père Japet fils du ciel et frère de Saturne; sa mère se nommait Clymène,
fille de l'Océan. Sachant ce qu'était Saturne, on sait
ce qu'il faut entendre par Japet qui vient d'ιαινς, dissoudre,
ramollir, verser et πετας, ouvrir, développer,
parce que dans la putréfaction où la matière est parvenue
au noir, appelée Saturne par les philosophes,
la matière s'ouvre, se développe et se dissout; c'est
pour cela que Clymène, fille de l'Océan, est appelée
sa femme, parce que les parties volatiles s'élèvent de
l'Océan ou mer philosophique, et sont une des principales
causes efficientes de la dissolution. Ces parties
volatiles ou l'eau mercurielle sont la mère de Prométhée
qui est le soufre philosophique, ou la pierre
des philosophes.

On dit qu'Osiris lui donna le gouvernement de l'Egypte, sous la dépendance d'Hercule, parce que
l'artiste signifié par Hercule, gouverne et conduit
les opérations de l'oeuvre. Egypte (en grec, aiguptos),
vient de Ha-ki-ptah, terre du culte de Phtah ou de
Hermès. Un débordement désola toute la partie de
l'Egypte où commandait Prométhée ; c'est la pierre
des philosophes parfaite qui se trouve submergée dans
le fond du vase. Hercule fut le consulter en allant
enlever les pommes d'or du jardin des Hespérides,
parce qu'avant de parvenir à la fin de l'oeuvre ou à
l'élixir parfait qui sont ces pommes d'or, il faut nécessairement
faire et se servir de la pierre du magistère

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- 299 -
signifiée par Prométhée. Le feu du ciel qu'il enlève,
est cette pierre toute ignée, une vraie minière
de feu céleste. Par la première opération, celle par
laquelle on fait le soufre ou la pierre, on obtient Prométhée
et le feu céleste qu'il a volé par l'aide de Minerve,
et par la seconde, celle qui fait l'élixir ou la
perfection de l'oeuvre, l'artiste enlève les pommes
d'or du jardin des Hespérides.

Jupiter, pour punir Prométhée de son vol, le condamna à être attaché sur le mont Caucase et l'y fit
enchaîner par Mercure, ou l'y attacha lui-même ; car
l'un et l'autre est fort indifférent, puisque c'est le
Mercure philosophique qui forme Prométhée et l'attache
à cette montagne de gloire; ou, si l'on veut,
Jupiter ; parce que la pierre commence à se fixer et
à devenir pierre, immédiatement après que la couleur
grise, appelée Jupiter, se montre. Le temps du supplice
de Prométhée n'était pas déterminé ; l'artiste,
en effet, peut s'en tenir au soufre philosophique, s'il
ne veut pas faire l'élixir, ou enlever la toison d'or et
les pommes du jardin des Hespérides. Mais, s'il le
veut, il faut qu'il entreprenne de délivrer Prométhée ;
alors il doit tuer l'aigle qui lui dévore le foie. Cet
aigle est l'eau mercurielle volatile ; et comment le
tuer? à coups de flèches. Nous verrons plus loin de
quelle matière étaient ces flèches d'Hercule. On dit
que cet aigle lui dévorait le foie sans cesse, et qu'il
en renaissait autant qu'il en dévorait, parce que si
l'on ne fait pas l'élixir, la pierre une fois fixée, resterait
éternellement au fond du vase, au milieu du
mercure, sans en être dissoute ; quoique ce mercure
soit d'une activité, et l'on peut dire d'une voracité

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que les philosophes ont pris pour son hiéroglyphe, et
lui ont donné les noms de dragon, loup, chien et
autres bêtes voraces. Cette idée est aussi venue de
l'équivoque des deux mots grecs αετοσ qui veut dire
aigle, et αητοσ, insatiable. On a supposé que Prométhée
avait été attaché sur un rocher du mont Caucase,
parce que le rocher indique la pierre philosophique,
et le nom de Caucase, sa qualité et l'estime qu'on doit
en faire, puisque Caucase vient de καυᾳςμμαι, se glorifier,
se réjouir, comme si l'on disait qu'il fut attaché
sur le mont de gloire et de plaisir. C'est par la
même raison que les philosophes lui ont donné le
nom de Pierre glorifiée. Le Caucase philosophique
est une vraie source de plaisir et de joie pour l'artiste
qui y est parvenu. L'aigle est fils de Typhon et d'Echidna,
et c'est de lui que Basile Valentin dit : « Un
« oiseau léger, méridional, arrache le coeur de la poitrine
« de la bête féroce et ignée de l'Orient. »

COMBAT D'HERCULE AVEC ACHELOUS.
Acheloüs avait demandé Déjanire en mariage, et Hercule voulait aussi l'avoir. La dispute s'échauffa
entre eux. Acheloüs prit pour attaquer Hercule la
forme d'un taureau ; ce dernier le saisit par les cornes
et les lui arracha. Acheloüs céda, il redemanda ses
cornes à Hercule et lui donna la corne d'Amalthée.

Les anciens comparaient assez communément les fleuves, les rivières, la mer, et même toutes sortes
d'amas d'eaux, aux taureaux, soit à cause de leur
impétuosité, soit à cause du bruit que font les eaux
quand elles s'écoulent avec rapidité; parce que ce

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- 301 -
bruit a quelque rapport avec les mugissements d'un
taureau.

Ovide, en parlant de Protée, dit d'Acheloüs, qu'il est tantôt un jeune lion, tantôt un sanglier, puis un
serpent, un taureau, une pierre, un arbre, enfin
fleuve et eau.

Acheloüs était un fleuve, par conséquent de l'eau. Quelques-uns l'ont dit roi d'Etolie ; mais ce titre ne
change point de nature l'eau, qui, à cause de sa propriété
dissolvante et volatile, l'a fait appeler aigle par
les philosophes ; il veut avoir Déjanire, fille d'OEnée,
roi du même pays ; elle lui était promise et même
fiancée. Voilà deux rois démolie en même temps et de
bon accord ensemble, puisque l'un promet sa fille en
mariage à l'autre. Achetons est l'eau mercurielle de
la seconde opération; c'est ce qui lui a fait donner le
nom donnée, d'οινοσ, vin. Acheloüs veut avoir sa fille
en mariage, et il l'a fiancée ; parce que dans l'opération
de l'élixir, on unit la fille d'OEnée avec l'eau
mercurielle. Hercule se présente et veut la lui enlever ;
c'est l'artiste qui veut avoir le résultat de l'oeuvre.
On suppose en conséquence un combat entre le mercure
et l'artiste; Acheloüs voyant qu'il ne peut résister
à Hercule, se change en serpent ; Hercule en
vient à bout de la même façon que de l'hydre de Lerne.
Acheloüs se changea pour lors en taureau ; Hercule
le combattit et lui arracha les cornes, c'est-à-dire ce
qui lui servait de défense. La défense du mercure
philosophique c'est sa volatilité : on la lui arrache en
le fixant. Acheloüs ne put soutenir la honte d'avoir
été vaincu, il se précipita dans l'eau pour s'y cacher,
et les Nayades remplirent sa corne de toutes sortes

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de fleurs et de fruits, de manière qu'elle devint une
corne d'abondance. La matière étant fixée, se précipite
au fond du vase. On sait ce que sont les Nayades
et personne n'ignore que l'élixir parfait ou la pierre
philosophale est la vraie corne d'Amalthée, ou la source
de tous les biens.

NESSUS PERCE D'UNE FLÈCHE PAR HERCULE.
Hercule vainqueur d'Acheloüs, emmenait Déjanire ; il fut arrêté en chemin par un fleuve; il pria Nessus
qui connaissait les gués, de passer Déjanire : le centaure
y consentit, mais à peine arrivé sur l'autre bord
du fleuve, il voulut faire violence à cette dernière qui
se mit à crier. Hercule l'entendit, et pénétrant son
dessein, lui détacha une flèche empoisonnée du venin
de l'hydre de Lerne, et le tua. En mourant, Nessus
donna sa robe teinte de son sang à Déjanire.

Le centaure Nessus naquit d'Ixion et de Junon changée en nuée. Son nom indique ce qu'il était,
c'est-à-dire le mercure au rouge pourpré ; puisque
νησοσ veut dire : robe bordée de pourpre; ce qui
marque le temps où la couleur rouge commence à se
manifester sur la matière, temps auquel Hercule lui
décoche une flèche après qu'il a passé le fleuve ; c'est-
à-dire après que l'eau mercurielle ne peut plus le
volatiliser et l'emporter par l'impétuosité de ses flots.
Hercule, dit-on, le tua, parce que la matière est alors
fixe. Il donna sa robe teinte de son sang à Déjanire,
c'est la matière au blanc signifiée par Déjanire, qui
reçoit la couleur rouge par l'action du mercure philosophique.
Elle la fit porter à Hercule par Lichas, pour
ravoir son amour ; car elle le soupçonnait de l'avoir

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abandonnée pour aimer Iolé, fille d'Euryte. Hercule
la vêtit, mais au lieu d'amour, elle lui imprima de
la fureur ; il tua Lichas.

Lichas, domestique, porteur de la robe de Nessus, est le mercure philosophique ; il vient de λυς, dissoudre,
et de ᾳες, fondre, répandre. Déjanire devint
jalouse d'Iolé , couleur de rouille qui prend la place
de la blanche, ιοσ, rouille des métaux, et λαυς, jouir;
c'est pour cela qu'on a supposé qu'elle avait supplanté
Déjanire. On dit Iolé, fille d'Euryte, parce qu'il vient
d'ευροσ, pourriture, corruption, et que la rouille vient
de la corruption. Déjanire se tua avec la massue de
son amant ; c'est-à-dire que la matière volatile, représentée
par Déjanire, fut alors fixée par la partie
fixe ; Lichas fut changé en vache, par la même raison.

MORT DE CACUS.
Cacus vient de καις, brûler et de κυςν, étincelle qui
jaillit du fer rouge; on le dit fils de Vulcain. Comme
le feu ravage et détruit tout, on l'a personnifié dans
Cacus, voleur et brigand. Hercule le met à la raison
comme ceux qu'il eut à combattre, c'est-à-dire que
l'artiste donne au feu un régime convenable et l'empêche
de gâter la besogne.

THESEE DELIVRE DES ENFERS.
Que doit-on penser de Thésée? son nom seul l'indique parfaitement dans le sens hermétique, car il
vient de χησ, serviteur, et c'est le nom que les philosophes
ont souvent donné à leur mercure. On le dit

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- 304 -
fils de Neptune, puisque c'est une eau mercurielle ;
il se proposa Hercule pour modèle, parce que le mercure
agit de concert avec l'artiste. C'est pourquoi
l'on suppose que Thésée accompagna Hercule lors de
son combat avec les Amazones. Les actions de Thésée
et celles d'Hercule sont toutes semblables.

Cerbère gardait l'entrée du palais ténébreux de Pluton ou Aidonée αιδησ, l'enfer, ou αιδςν, brûlant, caustique
(Pluton, roi d'Espagne, d'Hespérie, d'Epire, dont
la Thesprotie faisait partie) : il signifiera pour lors la
dissolution qui se fait de la matière philosophique
pendant le temps que dure la couleur noire appelée
Enfer. Cerbère est dans un antre où il n'y a qu'une
ouverture, étant dans le vase philosophique. Il garde
la porte des enfers ; car, pour parvenir à la couleur
noire, qui est l'entrée de l'oeuvre ou la clef, il faut
nécessairement que la matière se dissolve. Hercule
lia Cerbère et le mena à Eurysthée, pour marquer la
fixité.

Après cela, Hercule continue sa route et rencontre Thésée et Pirithoüs. Il emmène le premier avec lui,
et laisse l'autre sur la pierre où il l'a trouvé. Pirithoüs
est dit avec raison fils d'Ixion, puisque Pirithoüs
signifie tentative inutile, et qu'Ixion tenta inutilement
d'avoir commerce avec Junon. La même chose
arriva à Pirithoüs, lorsqu'il voulut enlever Proserpine.
Quand il accompagna Thésée, qu'il enleva Hélène,
le sort décida de sa possession en faveur de
Thésée et Pirithoüs n'eut rien. Thésée lui promit
seulement de l'aider quand il voudrait enlever une
autre femme qui lui plairait ; il le fit à l'égard de Proserpine,
et Pirithoüs échoua, quoique accompagné de

@

- 305 -
Thésée, qui serait resté dans l'enfer avec lui, si Hercule
n'était venu l'en délivrer.

Voilà la différence qui existe entre un souffleur et un vrai philosophe. Comme Ixion, les souffleurs
n'embrassent qu'une nuée, résultat de leurs opérations.
Le philosophe a Hercule avec lui, et il réussit
à ramener Thésée au séjour des vivants; c'est-à-dire
qu'il sait faire sortir la matière du noir, et la fait passer
au blanc, après avoir lié le Cerbère.

On dit qu'Hercule se lit une couronne de peuplier blanc, parce que les feuilles de cet arbre sont blanches
par-dessus et comme noires par-dessous, ce qui est
un vrai symbole de la matière philosophique, dont la
superficie commence à blanchir lorsque le dessous
est encore noir. Il amène Cerbère à Eurysthée, c'est-
à-dire du blanc au fixe. Les philosophes, dit d'Espagnet,
s'expriment de manière à donner à entendre
le contraire de ce qu'ils pensent, non point à dessein
de falsifier ou de trahir la vérité, mais seulement
pour l'embrouiller et la cacher ; et s'ils se sont appliqués
à cacher quelque chose, c'est particulièrement
ce rameau d'or dont Enée eut besoin pour entrer
dans les enfers.

Dans le portrait d'Hercule, on a vu celui de l'artiste au naturel : la constance et la fermeté d'esprit
qu'il doit avoir, la patience dans les opérations et le
travail qu'il doit faire.

« Comprenez, dit Calid, la vertu, la valeur du « magistère, la grâce que Dieu vous fait de vous en
« donner la connaissance, et travaillez. Dieu ne vous
« l'accorde pas pour votre vanité, votre esprit, votre
« subtilité, il en favorise qui lui plaît. Travaillez

@

- 306 -
« pour sa gloire, puisqu'il vous accorde une si grande
« grâce. »

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CHAPITRE XX.
La guerre de Troie et la prise de cette ville.
On a regardé, depuis nombre de siècles, cette fiction comme l'événement le plus célèbre de l'antiquité.
Homère en a fait le sujet de son Iliade et de son
Odyssée et Virgile en a imaginé les suites pour fournir
à son Enéïde.

Beaucoup d'auteurs affirment la réalité de cet événement. Malgré leurs assertions, cette histoire a
un air si fabuleux et ressemble si fort à une histoire
inventée à plaisir, qu'on ne peut s'empêcher d'en
douter, quand on en examine de près toutes les circonstances.
Homère est le premier qui en ait parlé ;
tous ceux qui en traitent, historiens ou poètes,
semblent ravoir copié au moins pour le fond, et pour
l'accessoire chacun l'a orné à sa fantaisie. Enfin
chacun en croira ce qu'il voudra. On peut sans conséquence,
croire ou ne pas croire ce fait. Le lecteur
décidera ce qu'il doit faire, après les raisons mises en
avant pour prouver que c'est une pure allégorie.

ORIGINE DE TROIE.
Dardanus dont l'existence n'est pas prouvée fut dit-on le fondateur du royaume de Troie. Il épousa
dit-on la fille du roi Scamandre dont il eut Ericthonius

@

- 307 -
qui succéda à Dardanus. Tros vint ensuite et
succéda à Ericthonius; Tros eut pour fils Ilus et
celui-ci Laomédon. Ce fut chez Laomédon que se
réfugièrent Apollon et Neptune exilés du ciel et que
ces derniers bâtirent les murs de Troie. On dit que
les pierres se rassemblaient et s'arrangeaient d'elles-
mêmes au son de la lyre d'Apollon, Virgile dit
qu'ils furent édifiés par Vulcain.

Voilà donc trois fondateurs de Troie et trois fondateurs fabuleux, c'est-à-dire trois Dieux, Apollon,
Neptune et Vulcain, qui n'ont jamais existé, ni Dieux,
ni hommes. Ces trois Dieux y ont travaillé puisqu'ils
sont tous trois requis pour la perfection de l'oeuvre hermétique :
Vulcain est le feu philosophique, Neptune
est l'eau mercurielle volatile et Apollon est la partie
fixe ou l'or des sages. Si les pierres viennent se ranger
d'elles-mêmes au son de la lyre d'Apollon, c'est
que les parties qui composent le magistère des sages
se rassemblent d'elles-mêmes pour s'arranger et se
réunir en une masse fixe appelée Apollon ou Soleil
philosophique, parce que la partie fixe est comme
un aimant qui attire les parties volatiles pour les
fixer avec elle et en faire un tout fixe appelé Pierre ;
c'est ce qui forme la prétendue ville de Troie, qui en
est le symbole; on dit pour la même raison qu'elle
fut édifiée sous le règne de Laomédon et que ces
Dieux travaillaient pour lui ; parce que l'objet des
opérations philosophiques est Laomédon lui-même,
qui signifie Pierre qui commande et qui a une grande
puissance de λαοσ, pierre et de μεδς, je commande.
Ce prétendu commandement et cette puissance ont
fait donner à Laomédon le titre de Roi.

@

- 308 -
Si l'on veut s'en tenir à la généalogie des prétendus rois de Troie qui ont précédé Laomédon, on
trouvera précisément dans leurs noms une nouvelle
preuve qu'elle n'est qu'une pure allégorie du magistère
philosophique, puisque Dardanus (1) qu'on dit
avoir été le premier roi et le fondateur de Dardanie
qui prit ensuite le nom de Troie, signifie être en
repos, dormir, de δαρχανς, dormir, se reposer ; parce
que la matière après avoir été mise dans le vase au
commencement de l'oeuvre, reste longtemps comme
assoupie et sans mouvement ; ce qui a engagé les
philosophes à donner au temps qu'elle demeure en
cet état, le nom d'hiver parce que la nature semble
engourdie et assoupie pendant cette saison-là. Dans
cette première opération, dit Philalèthe, que nous
appelons l'hiver, la matière est comme noire, le
mercure se mortifie, la noirceur se manifeste, mais
sitôt qu'elle commence à fermenter et à se dissoudre,
Ericthonius naît de Dardanus; car Ericthonius veut
dire dissous, brisé en pièces, d'ερεικς, je romps, je brise.
La matière brisée et en voie de dissolution est signifiée


1 Electre (une des pléiades, vapeurs qui retombent en pluie sur la matière) mère de Dardanus se cacha, dit-on, au temps de la prise
de Troie; non qu'elle disparut avant ce siège qui n'eut pas lieu,
mais parce qu'une partie de cette pluie ou rosée philosophique se
change en terre. Cette terre est l'origine de la ville de Troie.
Lorsqu'elle était sous la forme d'eau, elle était mère de Dardanus
fondateur de l'empire Troyen. Le temps ou l'eau se change en
terre est le temps du siège. Cette terre est désignée par le nom
d'Electre, puisque les philosophes l'appellent leur Soleil lorsqu'elle
est devenue fixe et qu'on fait venir Electre, d'Ηλεκτςρ, Soleil,
matière de l'art.

@

- 309 -
par Tros, fils et successeur d'Ericthonius; car
selon Eustathe τιτρςσκς vient de τειρς, abattre, broyer
et τρςσισ de τιτρςσκς. Cette matière étant dissoute
devient comme de la boue et de la fange et alors Ilus
succède à son père Tros parce qu'ιλυσ veut dire un
bourbier, de l'ordure; ce qui a donné occasion aux
philosophes de nommer boue, fumier, leur matière
dans cet état de putréfaction. Ilus fut père de Laomédon
et c'est sous son règne qu'Apollon édifia les
murs de Troie parce que la matière commence à se
fixer et à devenir pierre des philosophes lorsqu'elle
sort de la putréfaction.

Voilà la véritable origine de Troie, voilà quels ont été ses rois et ses fondateurs.

LES ASSIEGES ET LES ASSIEGEANTS DE LA VILLE DE TROIE SONT FABULEUX.
Tous les héros dont les noms et les actions surprenantes sont rapportés par Homère, Virgile et les
autres auteurs sont fabuleux. Il n'en est pas un seul
qui ne tire son origine de Jupiter, de Neptune ou de
quelqu'autre Dieu. Achille le plus fameux d'entre
eux était fils de Pelée et de la déesse Thétis et l'épisode
du XXIVe livre d'Homère où les Troyens réclament
le corps d'Hector tué par Achille, s'adapte
parfaitement à ce qui se passe dans les opérations du
magistère.

Homère parle de Thétis comme d'une déesse et non comme d'une femme ordinaire ; elle était pour
lui, ce qu'elle doit être pour nous, une personne
purement fabuleuse. Il la dit fille de Nérée, Dieu

@

- 310 -
marin, parce que Nérée signifie un lieu creux et humide
de νηροσ et que le vase philosophique est un
creux dans lequel naît Thétis, que les poètes grecs
prenaient pour la terre et les Latins pour la mer,
parce que ce nom veut dire nourrice. Junon se
vante de l'avoir nourrie, élevée et mariée à Pelée ;
c'est la terre philosophique signifiée par Thétis qui
après avoir demeuré quelque temps dans le vase
épouse la noirceur, c'est-à-dire devient noire ; car
Pelée vient de πελοσ, noir. De ce mariage naquit
Pyrisoüs ou qui sort du feu sain et sauf; parce que
le feu de la matière réduite en mercure des philosophes
résiste aux atteintes du feu le plus violent.
Dans la suite il prit le nom d'Achille, ce guerrier fier
et superbe, qui bravait tous les chefs des Grecs et des
Troyens ; il pouvait le faire puisqu'il était invulnérable
par la raison que nous venons de dire. Il devint
amoureux de Briséis, c'est-à-dire du repos, car
Briséis vient de βριζς, je repose, parce que le mercure
philosophique cherche à être fixé.

Il ressort de là déjà, qu'Homère n'avait en vue dans son Iliade que le grand oeuvre, puisqu'il y pense
comme les philosophes, qu'il s'exprime de même et
qu'il y donne précisément la description de ce qui se
passe dans les opérations de l'élixir qui est la fin de
l'oeuvre, comme il en fait la fin de son ouvrage. Rappelons-en
quelques traits encore.

Jupiter envoie Iris à Thétis et Iris descend sur la noire mer : voilà la mer philosophique ou la matière
en dissolution parvenue au noir. Iris trouve
Thétis ou la terre philosophique assise dans une caverne,
c'est-à-dire dans le vase des philosophes. Iris

@

- 311 -
représente les différentes couleurs qui paraissent en
même temps lorsque la fermentation et la dissolution
se font. Thétis pleurait ; c'est la matière qui se réduit
en eau. Après avoir entendu le sujet de la députation
d'Iris, Thétis prend un voile noir et des habits plus
noirs qu'aucun qui fût au monde.

Thétis partit pour l'Olympe ; Iris la précédait et l'une et l'autre étaient environnées de la mer. C'est
la sublimation de la matière qui commence : cette
mer est l'eau mercurielle, au-dessus de laquelle se
trouve la terre comme une île. Telle était celle de
Crète où naquit Jupiter; celle de Délos où Phébus
et Diane vinrent au monde. Elles arrivent devant
Jupiter et Thétis y trouve Saturne; c'est le Saturne
philosophique. Jupiter lui dit d'aller trouver son fils
Achille et de l'engager de rendre à Priam (1) le corps
d'Hector. Elle se rend auprès de lui et pendant ce
temps-là Iris va trouver Priam pour le déterminer à
aller seul avec Idée dans la tente d'Achille. La matière
avant de quitter le noir reprend encore les
couleurs variées qui avaient d'abord paru. Thétis
détermine son fils. Priam se met en chemin avec
Idée, c'est-à-dire la sueur ιδοσ, sueur ; parce que la


1 A Laomédon succéda Podarce, ποδαρκησ, qui dans la suite fut nommé Priam parce qu'il avait été racheté, c'est-à-dire volatilisé
du fond du second vase où il était retenu. Podarce vient
de ποδοσ, pied et de αρκειν, secourir comme si l'on disait : secourir
un homme lié par les pieds. Priam vient de πριαμαι, racheter.
La couronne de Laomédon est la couronne du roi des philosophes
donnée à son fils, c'est-à-dire à l'élixir sortant de la putréfaction
où il était détenu comme esclave; c'est pourquoi on l'a appelé
Priam parce qu'il en a été délivré.

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- 312 -
matière en se dissolvant semble suer. Priam rencontre
Mercure qui prend la conduite de son char ; c'est que
le Mercure philosophique est le conducteur de
l'oeuvre, c'est de lui et par lui que les opérations
s'accomplissent. Il prend ses talonnières parce qu'il
est volatil. Elles le portent dans l'air avec le vent;
Hermès l'avait dit : « Le vent le porte avec lui, l'air
« l'a porté dans son ventre. » Mercure réveille ceux
qui dorment et endort ceux qui veillent; parce qu'il
volatilise le fixe et fixe le volatil. Il ouvre les portes
et introduit Priam avec ses présents ; c'est qu'il est
le dissolvant universel et que dissoudre en chimie,
c'est ouvrir. Il laisse Priam qui entre et embrasse
les genoux d'Achille ; le fixe se réunit avec le fixe et
le dissolvant est encore volatil. Priam donne ses
présents qui consistent en tapis, en étoffes et en or;
ce sont les différentes couleurs passagères qui se
manifestent; l'or, c'est lui-même ou l'or philosophique.
Achille lui rend le corps d'Hector enveloppé
dans deux de ces tapis et les deux plus beaux; ce
sont les deux couleurs principales, le blanc et le
rouge. Priam s'en retourne à Troie avec le corps de
son fils et Mercure qui l'attendait, reprend la conduite
de son char par la raison dite. Ils entrent dans
Troie ; on dresse un bûcher, on y brûle le corps
d'Hector et l'on ramasse ses os blancs : voilà la couleur
blanche ou l'or blanc des philosophes. Les
Troyens le mettent dans un cercueil d'or, qu'ils
couvrent d'un tapis couleur de pourpre ; c'est la fin
de l'élixir ou la matière parvenue à la dernière fixité
et à la couleur d'amaranthe ou de pavot des champs.

Cette explication serait plus que suffisante pour
@

- 313 -
persuader un homme que le préjugé n'aveugle pas ;
il ne faut qu'ouvrir les yeux pour en voir la vérité
et la simplicité.

Pour éloigner de l'esprit toute autre explication et montrer que nous sommes dans le vrai, remarquons
que tous nos héros sont non-seulement descendus de
pieux imaginaires et chimériques, mais qu'ils ont
cela de commun, que leurs généalogies sont toujours
composées de Nymphes, de filles de l'Océan ou de
quelques fleuves. Ces généalogies ne montent pas
non plus au delà de cinq ou six générations et aboutissent
presque toutes à Saturne fils du ciel et de la
terre.

Mais une preuve pour le moins aussi convaincante, se trouve dans les noms des Troyens, des Ethiopiens
et des autres nations qu'on suppose être venues au
secours de Priam. On conviendra, sans doute, que la
langue des Phrygiens et celle des Ethiopiens étaient
bien différentes de celle des Grecs ; comment est-il
donc arrivé que tous les noms tant des Troyens que
de leurs alliés se trouvent grecs et d'origine grecque?
Le voici : c'est qu'Homère, auteur de cette allégorie
était grec. Il lui eût été fort aisé de tirer ces noms
des langues Ethiopienne et Phrygienne. Il avait fait
dans ces pays un assez long séjour pour en savoir au
moins quelques-uns. Pourquoi ne l'a-t-il donc pas
fait? C'est, sans doute, qu'il ne voulait pas ajouter
cette vraisemblance à une fiction qu'il ne prétendait
pas donner pour une réalité. Homère nous apprend
lui-même que l'armée des Troyens était composée de
troupes de diverses nations et de différentes langues
et qu'ils ne s'entendaient pas les uns et les autres

@

- 314 -
(Iliad., ch. iii, v. 437). Il faut donc nécessairement
convenir qu'Homère a substitué des noms grecs aux
vrais noms que portaient les Troyens et les Ethiopiens
que Memnon amena à leur secours. Mais quelle
raison aurait-il pu avoir d'en agir ainsi ? Si un poète
Prussien s'avisait de faire l'histoire du siège de Paris
et qu'il donnât des noms prussiens aux assiégés et
aux assiégeants, cette seule chose suffirait dans
cent ans d'ici pour faire naître chez ses lecteurs des
doutes sur la réalité de ce siège ; on n'ajouterait certainement
aucune foi à son récit si quelque historien
ne le rectifiait. Mais que serait-ce encore si le poète
qui le premier nous aurait laissé ce fait par écrit
faisait descendre tous les officiers généraux de
Gargantua, de Roland le furieux, de Robert le Diable,
de Fierabras et d'autres personnages qui n'ont jamais
existé que dans les romans? Quand même il désignerait
les villes voisines, les bourgs, les rivières, la
situation du camp ; qu'il spécifierait jour par
jour les travaux des assiégeants; qu'il nommerait
ceux qui ont monté la tranchée; l'en croirait-
on davantage (1) ? Et si les historiens postérieurs
ne fondaient leur narration d'un tel fait que sur
le récit du poète seraient-ils plus croyables? Telles
sont cependant les choses à l'égard de la ville de
Troie et du siège qu'en firent les Grecs. Hérodote, le
père de l'histoire, ne parle de cette guerre que d'après
Homère ; il ne croit pas à sa réalité ; il s'efforce d'en


1 Diodore de Sicile nous apprend que les anciens poètes donnèrent à beaucoup d'endroits des noms conformes à leurs doctrines
et qui leur restèrent.

@

- 315 -
prouver le faux, en disant « qu'il n'est pas vraisemblable
que les Troyens aient pu soutenir un siège de dix
ans, à l'occasion d'Hélène qu'ils ne voulaient pas
rendre, lorsque sa reddition aurait mis fin à tous les
maux d'une guerre pareille. » Il ajoute encore que
la langue phrygienne étant différente de la
langue grecque et de l'égyptienne, comment se
fait-il que les Troyens et leurs alliés Ethiopiens,
Thraces, etc., aient eu tous des noms grecs? La raison
en est toute simple ; c'est qu'ils étaient nés de
parents grecs, c'est-à-dire de l'imagination des
poètes et des écrivains de la Grèce qui ont parlé de
la prise de Troie.

Ce qu'il y a d'extraordinaire dans les suites de cette prétendue guerre, c'est que tous les héros, de
part et d'autre, si l'on en excepte un petit nombre,
ont disparu avec la ville de Troie et ont été comme
ensevelis sous ses ruines. Hérodote dit qu'Homère
vivait cent soixante ans après la guerre de Troie ; et
Homère ne nous dit pas avoir vu un seul des successeurs
de tant de rois ligués contre Priam. Que doit-
on conclure à la vue des divergences des sentiments
des auteurs à cet égard? Qu'ils n'ont varié que parce
qu'ils n'avaient aucune époque réelle, aucun monument
subsistant et aucuns mémoires certains sur
lesquels ils aient pu appuyer leur récit. « Y a-t-il apparence,
disait au milieu de Troie même Dion Chrysostôme
dans une de ses harangues, que les Grecs
revenant chez eux vainqueurs et triomphants eussent
été si mal reçus ; qu'il y en eût qui fussent assassinés,
pendant que la plupart des autres, chassés
honteusement, furent, dit-on, obligé^ d'aller chercher

@

- 316 -
des établissements dans des pays éloignés ? Comment
serait-il arrivé encore que les Troyens vaincus et
subjugués au lieu de se retirer dans les différentes
contrées de l'Asie, où ils avaient des amis et des
alliés, eussent traversé les mers et passé près des
côtes de la Grèce, pour aller fonder des villes et des
royaumes en Italie et dont quelques-uns comme
Hélénus s'établirent au milieu de la Grèce? Il n'y a,
dit cet auteur, aucune vraisemblance et il faut abandonner
la tradition commune. »

Il est donc à croire que ces prétendus héros de part et d'autre étaient de même nature que les compagnons
de Cadmus ; et qu'ils ont péri de la même
manière qu'ils ont été engendrés ; c'est-à-dire que
l'imagination des poètes où ils avaient pris naissance,
leur a servi de tombeau.

ORIGINE DE CETTE GUERRE.
Un oeuf fut le premier principe de cette guerre et une pomme y donna occasion. Hélène sortie de
l'oeuf de Léda épousa Ménélas et Clytemnestre épousa
Agamemnon ; voilà l'oeuf. Voyons la pomme. Aux
noces de Thétis et de Pelée, la Discorde qui ne fut
pas invitée, vint jeter au milieu de l'assemblée une
pomme d'or avec cette inscription : Pour la plus
belle ! Jupiter ne voulant pas décider entre Junon
son épouse, Minerve sa fille et Vénus, s'en rapporta
au berger Alexandre qui prit dans la suite le nom
de Pâris et qui était fils de Priam. Pâris accorda la
pomme d'or à Vénus; de là colère de Junon et de
Minerve contre Pâris, Priam et la ville de Troie.
Vénus pour récompenser Pâris de son jugement lui

@

- 317 -
donna Hélène qu'il enleva. Ce rapt fut cause de la
guerre et de la ruine de Troie. Les Dieux se partagèrent
entre les Grecs et les Troyens. Ainsi combattirent
les Dieux contre les Dieux et Achille contre
Hector.

Si l'oeuf et la pomme n'ont pas existé, c'en est fait de la prétendue expédition des Grecs. Car si cet oeuf
n'a pas existé, Hélène la plus belle des femmes,
digne récompense de Pâris, n'aura pas existé, puisqu'on
la dit sortie de cet oeuf. Et si la pomme de
discorde ne fut jamais, que deviendra Achille, né du
mariage de Pelée et de la déesse Thétis ? Il n'y aura
jamais eu de dispute sur la beauté entre Junon, Minerve
et Vénus. S'il n'y a point eu de différend
entre elles, Pâris n'a pu en être le juge. Vénus n'aura
pas eu cette pomme chimérique et n'aura point promis
Hélène pour récompense. Si Hélène n'a pas
existé, comment Pâris aura-t-il pu en devenir le
ravisseur ? Comment Ménélas aura-t-il intéressé toute
la Grèce dans sa querelle, pour venger l'injure qui
ne lui a pas été faite et pour revendiquer une femme
qui n'exista jamais ?

Bien plus; si nous ôtons l'existence réelle à Neptune, Apollon et Vulcain, qui fondèrent et bâtirent
la ville de Troie; à Junon, à Pallas et Vénus
qui allumèrent le flambeau de la guerre ; à Pelée,
Thétis et la déesse Discorde : quelles raisons resteront
aux Grecs pour faire la guerre aux Troyens? De
quelle ville auront-ils pu faire le siège? Et si Ilion
n'a point existé, où Priam aura-t-il régné? Que
faudra-t-il penser des longues et pénibles courses
d'Enée et d'Ulysse ? Le songe d'Hécube n'a-t-il pas

@

- 318 -
lui-même tout l'air d'une fable, de même que la
naissance de Pâris et son éducation. Hécube étant
grosse songe qu'elle porte dans son sein un flambeau
qui doit embraser un jour l'empire des Troyens.
L'oracle consulté sur ce rêve, répond que le fils
qu'elle enfantera causera la désolation du royaume
de Priam, etc. Nous avons dit que les philosophes
hermétiques appellent feu, flambeau, minière de feu,
leur soufre philosophique ; qu'ils donnent le nom de
femme à leur eau mercurielle ; qu'ils parlent de conception
et d'enfantement; qu'ils nomment cette
eau mère, de même que leur matière et qu'ils appellent
enfant le soufre philosophique qui en a été
produit et l'on va voir que toute l'histoire de Pâris y
convient.

Hécube est l'eau mercurielle ou la matière qui la produit, et Pâris est le soufre philosophique qu'elle
porte dans son sein et qui, après avoir été mis au
monde, est exposé sur le mont Ida d'ιδοσ, sueur, parce
qu'il paraît toujours des gouttes d'eau dessus, comme
si ce mont philosophique suait.

Pâris étant devenu grand sur le mont Ida, y devint amoureux d'OEnone, fille du fleuve Cédrenne.
C'est comme si l'on disait en français : Pâris ayant
grandi sur le mont qui sue, y devint amoureux de
l'eau vineuse, fille du fleuve appelé la sueur brûlante.
OEnone, ou cette eau mercurielle, est en effet fille de
Cédrenne ou de la sueur brûlante, puisqu'elle ne devient
rouge qu'à mesure que le mont de sueur philosophique
sue et qu'il rougit. Or OEnone, vient de
οινοσ, vin, et cédrenne, de κες, je brûle, et ιδρςσ, sueur.
Pâris fut mourir entre les bras d^OEnone des blessures

@

- 319 -
qu'il avait reçues au siège d'Ilion ; c'est-à-dire
que le soufre philosophique ayant été dissous pendant
l'opération de l'élixir dont le siège d'Ilion est l'allégorie,
il fut enfin fixé dans l'eau mercurielle couleur
de vin; car la seconde opération n'est qu'une répétition
de la première. Les blessures de Pâris sont désignées
par la dissolution et l'état de la matière de
l'élixir en putréfaction est indiqué par Ilion, d'ιλυσ,
lie, ordure, bourbier.

ON NE PEUT DETERMINER AU JUSTE L'EPOQUE DE CETTE GUERRE.
Homère qui est le premier à avoir fait mention de cette guerre, ne détermine aucun temps fixe pour cet
événement. Cela seul devrait faire penser que c'est
une pure fiction de ce poète qui a voulu égayer son
imagination et faire voir à la postérité la fécondité
de son génie. Personne après lui n'a établi cette
époque. Varron, suivant le témoignage de saint Augustin,
est un des premiers qui, sur le raisonnement
d'Homère, ait voulu fixer l'époque de la guerre de
Troie, mais il a puisé cela comme bien d'autres
choses dans son imagination, et saint Augustin le
réfute très-solidement (Cité de Dieu, liv. VI, c. 2-4).
On ne sait pas même quand vivait Homère, ni où il
est né.

Les temps doivent répondre à certains temps déterminés ; les choses, aux choses, et les personnes
aux personnes. Quand il s'agit d'établir et de constater
la réalité d'un fait, on sait par exemple en quelle
année et sous quel roi d'Egypte, Moïse est né ; nous
savons où et sous quel empereur Jésus-Christ est né ;

@

- 320 -
sous quels consuls Corinthe fut détruite; enfin, tant
d'autres faits de cette espèce dont personne ne doute.
Mais il n'en est pas de même de la ville de Troie et
de la guerre qu'elle eut à subir, et pourtant cette
guerre paraît avec des circonstances qui auraient dû
en fixer l'époque dans le souvenir des peuples comme
les autres faits historiques.

FATALITES ATTACHEES A LA VILLE DE TROIE.
Calchas consulté sur la réussite de l'expédition projetée contre Troie, répondit : 1° Que les Grecs ne
prendraient jamais cette ville, si Achille et son fils
Néoptolème, n'accompagnaient Agamemnon et les
autres chefs ; 2° Qu'il fallait avoir les flèches d'Hercule,
dont le héros, avant de mourir, avait fait présent
à Philoctète; 3° Que l'enlèvement du Palladium,
conservé soigneusement par les Troyens, dans le
temple de Minerve, était absolument requis; 4° Qu'un
des os de Pélops devait nécessairement être porté à
Troie avant le siège ; 5° Qu'il fallait enlever les cendres
de Laomédon ; 6° Qu'on se donnât bien de garde de
laisser boire de l'eau du Xanthe aux chevaux de Rhésus.
On peut, des écrits d'Homère, conclure trois autres
conditions, dont la première est, qu'il fallait faire
mourir Troïle, fils de Priam, avant de prendre la
ville ; en second lieu, que la destinée de Troie dépendait
tellement d'Hector que cette ville ne serait jamais
prise, tant qu'il vivrait ; enfin, que Télèphe devait
combattre pour les Grecs. Toutes ces conditions paraissent
invraisemblables et fabuleuses.

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- 321 -
lre FATALITE. - Achille et son fils Pyrrhus sont nécessaires pour la prise de Troie.
C'est une allégorie toute simple de la philosophie hermétique. Achille, dit-on, était fils de Pelée et de
Thétis. Pelée vient de πελοσ, noir, ou de πηλοσ, boue.
Thétis est prise pour l'eau. Ainsi voilà Achille fils de
la boue noire et de l'eau. La conception de l'enfant
philosophique se fait lorsque la matière mise dans le
vase est parvenue à l'état de boue noire ou de
poix fondue : par la môme raison, la fable dit que les
noces de Pélée et de Thétis se firent sur le mont Pélion
en Thessalie.

A peine Achille fut-il né, que sa mère, pour l'accoutumer à la fatigue et le rendre comme immortel,
le nourrit et l'éleva d'une façon qui ne fut propre
qu'à Cérès et à Thétis : elle le cachait toute la nuit
dans le feu, pour consumer en lui tout ce qu'il y avait
de mortel et de corruptible ; pendant le jour, elle
l'oignait d'ambroisie. Cette méthode lui réussit seulement
pour Achille ; tous ses autres enfants en moururent ;
c'est ce qui lui fit donner le nom de Pyrisoüs,
comme sauvé du feu, ou vivant dans le feu. Pelée
ayant voulu se mêler de l'éducation d'Achille, Thétis
l'abandonna et se retira avec les Néréides. On mit
ensuite Achille entre les mains de Chiron, pour être
instruit dans la médecine et dans les arts.

Achille, ayant appris de Thétis qu'il devait périr dans la guerre de Troie, se retira chez Lycomède. Là,
caché sous un habit de femme, il eut commerce avec
Déidamie, dont il eut Pyrrhus. Sur le conseil de Calchas,

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- 322 -
Ulysse fut envoyé à sa recherche, et l'engagea
à se joindre aux autres chefs de l'armée.

Ulysse est le symbole de l'artiste prudent et habile dans son art, ou l'agent extérieur qui conduit l'oeuvre.
Achille est l'agent intérieur sans lequel il est impossible
de parvenir au but que le philosophe se propose.

Quand Ulysse et Ajax se disputèrent les armes d'Achille, chacun fit valoir ses droits ; Ajax, malgré
sa valeur, dut les céder à Ulysse qui l'emporta au
jugement de toute l'armée, lorsqu'elle eut entendu
sa harangue. Il rappelle : 1° qu'il a su découvrir
Achille, déguisé même sous l'habit de femme et l'amener
dans l'armée des Grecs ; 2° qu'il a vaincu Télèphe
et l'a guéri de sa blessure ; 3° qu'il a pris les
villes d'Apollon ; 4° qu'il est cause de la mort d'Hector,
puisqu'il a succombé sous les armes d'Achille ;
5° qu'il a déterminé Agamemnon à sacrifier sa fille
Iphigénie ; 6° qu'il a osé aller chez Priam revendiquer
Hélène ; 7° qu'il a soutenu le courage des Grecs ennuyés
de la longueur du siège ; qu'il a tendu des
pièges aux Troyens et a protégé les Grecs par un mur
de circonvallation ; qu'il a fait régner l'abondance
dans le camp. J'ai, dit-il, tué Dolon, Rhésus, enlevé
le Palladium, et, par cette action, j'ai pris la ville,
puisque, par elle, je l'ai mise en état d'être prise ;
j'ai amené Philoctète au camp avec les flèches d'Hercule,
et c'est par leur secours que nous avons vaincu,
Tous ces faits sur lesquels Ulysse fonde ses droits sur
les armes d'Achille, sont précisément des allégories
des opérations du magistère.

Nous avons dit qu'Achille est le symbole du feu du mercure philosophique ; il fut élevé dans le feu.

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- 323 -
Achille devenu grand, se retira chez Lycomède, où il
devint amoureux de Déidamie et en eut un fils nommé
Pyrrhus. Le mercure, parvenu au temps où il commence
à se fixer, quitte, pour ainsi dire, la maison
paternelle et maternelle, en passant de la couleur
noire à la blanche. Dans cet état, il se retire chez
Lycomède, parce qu'il se change en une espèce de
terre que les philosophes appellent or blanc, soleil
blanc, pierre qui commande et qui règne ; ce qui est
exprimé par Lycomède qui vient de λυκοσ, Soleil et de
μεδς, je commande. C'est pour cela que Lycomède est
appelé père de Déidamie, car la partie fixe dans cet
état a une vertu propre à fixer la partie volatile. L'amour
qu'Achille, symbole du mercure volatil, a pour
Déidamie, est cette vertu aimantine et attractive réciproque,
qui fait que l'un et l'autre se réunissent
et que le volatil devient fixe. On ne pouvait l'exprimer
plus heureusement que par le nom de Déidamie,
puisqu'il signifie une chose qui en fixe une autre, ou
qui l'arrête dans sa course, de χες, je cours, et de δαμας,
je dompte, j'arrête.

Déidamie donna un fils à Achille qui fut nommé Pyrrhus, à juste titre; puisque de l'union du fixe et
du volatil, se forme le soufre philosophique qui est
un vrai feu ou une pierre ignée que Philalhete nomme
feu de nature. Alphidius, dit que lorsque celui qui suit
est arrêté dans sa course par celui qui le poursuit, la
course des deux finit ; ils se réunissent et ne font plus
qu'un qui devient rouge et feu. Homère désigne cette
volatilité du feu mercuriel, en disant toujours d'Achille
qu'il a le pied léger, qu'il est extrêmement
prompt à la course, ποδασ ςκυσ, ποδαρκησ.

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- 324 -
Ulysse ayant déterminé Achille à se joindre aux Grecs, celui-ci assembla les Myrmidons, ses sujets ;
il se mit à leur tête avec Menestius, Eudorus, Pisandre,
Phénix et Alcimédon.


Pyrrhus étant né, ou le soufre philosophique parfait,
il faut que l'artiste procède à la seconde opération,
que les philosophes appellent le second oeuvre
ou l'élixir. C'est cet élixir ou le procédé qu'il faut
tenir en le faisant, qu'Homère a eu en vue dans son
Iliade. La première fatalité de Troie était qu'Achille
et après lui son fils Pyrrhus, devaient nécessairement
se trouver dans le camp des Grecs, pour que cette
ville fut prise. La raison est que l'élixir ne peut se
faire sans le mercure philosophique qui en est le principal
agent. Nous voilà donc à la seconde opération,
répétition de la première qui a produit l'or philosophique
(soufre). Achille avec ses Myrmidons a rejoint
les autres Grecs. Homère commence son poème par
la dispute d'Agamemnon et d'Achille qu'il fait naître
de la demande que Chrysès, prêtre d'Apollon, fait de
sa fille Chryséis : on sait que ᾳρυσοσ veut dire de l'or. On
y introduit Apollon pour désigner l'or philosophique.
Agamemnon refuse de rendre Chryséis, qu'il dit
être vierge et qu'il préfère à Clytemnestre son épouse.
Les philosophes lui donnent aussi le nom de vierge.
« Prenez, dit Espagnet, une vierge ailée, bien nette,
« bien pure, ayant les joues teintes de couleur de
« pourpre. » Néanmoins Agamemnon docile aux
exhortations d'Ulysse, rend Chryséis ; mais il proteste
à Achille qu'il s'en dédommagera en lui enlevant
Briséis qu'Achille aimait éperdument. Agamemnon
remit donc Chryséis entre les mains du sage Ulysse ;

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- 325 -
c'est-à-dire de l'artiste, pour la mener à Chrysès son
père. Ulysse fut constitué le chef de la députation et
fit monter Chryséis dans un vaisseau, c'est-à-dire
qu'il la mit dans le vase. Après qu'Ulysse fut parti,
Agamemnon envoya prendre de force Briséis ; ceux
qui furent envoyés, trouvèrent Achille dans sa tente
et dans son vaisseau noir. Il reconnut aussitôt le sujet
qui les amenait, et dit à son ami Patrocle de tirer
Briséis de sa tente et de la leur remettre pour la conduire
à Agamemnon. Patrocle le fît, et Achille la
voyant partir, se mit à pleurer en regardant la mer
noire et se plaignit à Thétis, sa mère, de l'injure que
venait de lui faire Agamemnon. Elle entendit ses
plaintes du fond de la mer blanche, où elle était avec
le vieillard Nérée, son père, et aussitôt elle s'éleva du
fond comme un nuage. Il lui raconta comment, après
avoir ruiné Thèbes, Agamemnon avait eu Chryséis
en partage, et lui Briséis; qu'Agamemnon, obligé de
remettre Chryséis à son père, parce qu'Apollon irrité,
avait envoyé la peste dans le camp des Grecs, il s'en
était vengé sur lui Achille, en lui enlevant de force
sa chère Briséis. Thétis lui répond qu'elle va s'en
plaindre à Jupiter habitant l'Olympe plein de neige,
etc. Que Jupiter était la veille en Ethiopie pour assister
à un repas avec les autres dieux. Cela dit, elle part.
Cependant Ulysse remettait Chryséis à son père qui
adressa des voeux à Apollon. Ulysse appareilla des
voiles blanches, et Apollon lui ayant envoyé un vent
humide et favorable, il arriva heureusement au
camp.

Homère a les mêmes façons de s'exprimer que les philosophes hermétiques; on peut comparer son langage

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- 326 -
avec celui de d'Espagnet : « Trois couleurs, et
« suivant quelques auteurs, quatre couleurs, annoncent
« les changements qui affectent la matière et le
« progrès de l'oeuvre. La première est noire, on lui a
« donné le nom de tête de corbeau à cause de sa
« grande noirceur. Lorsqu'elle commence à noircir
« c'est un signe que le feu de nature commence son
« action ; et quand le noir est parfait, il indique que
« les éléments sont confondus ensemble, et que la
« dissolution est achevée; alors le grain tombe en
« putréfaction et se corrompt pour être plus propre à
« la génération. La couleur blanche succède à la
« noire ; le soufre blanc est alors dans son premier
« degré de perfection ; c'est une pierre qu'on appelle
« bénite; c'est une terre blanche feuillée dans laquelle
« les philosophes sèment leur or. La troisième couleur
« est la citrine qui est produite par le passage de la
« couleur blanche à la rouge : elle est comme une
« couleur moyenne, participante des deux, comme
« l'aurore safranée qui nous annonce le soleil. La
« quatrième enfin est la rouge ou couleur de sang
« qui se tire de la blanche, par le seul moyen du feu.
« Comme la parfaite blancheur s'altère aisément, elle
« passe vite ; mais la rougeur foncée du soleil dure
« toujours, parce qu'elle parfait l'oeuvre du soufre que
« les philosophes appellent sperme masculin, feu de
« la pierre, couronne royale, or et fils du Soleil. »

Revenons à Homère : nous avons vu qu'Achille, symbole du feu du Mercure, était le principal agent
dans l'oeuvre philosophique. Après diverses aventures,
Achille trouve Briséis à Thèbes (terme des voyages
de Cadmus); Briséis, dont le nom signifie dormir,

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- 327 -
se reposer. Le premier oeuvre fait, il s'agit de faire le
second oeuvre, semblable. Homère suppose donc les
matières dans le vase et l'opération commencée; c'est-
à-dire la fermentation de la matière : cette fermentation
occasionne un mouvement dans la matière qui
menace le mercure ou Achille, de lui ôter son repos
ou Briséis. A cette fermentation, succède la dissolution
et la putréfaction, causée par l'or philosophique
ou Apollon ; c'est la peste qu'Apollon envoie dans le
camp des Grecs; à cette peste, succède la mort des
Grecs ou la noirceur, appelée mort par les philosophes.
Dans cet état, le volatil domine sur le fixe, et
cette peste ne cessera que lorsque Chryséis sera rendue
à son père; c'est-à-dire quand la matière aura passé
de la couleur noire à la blanche qui est l'or blanc
des philosophes. Le voyage de Jupiter et des autres
dieux en Ethiopie, et leur retour dans l'Olympe plein
de neige, ne peut signifier que la noirceur de la matière
et son passage de la couleur noire à la blanche.
Les larmes de Thétis et d'Achille n'expriment-elles
pas la matière qui se dissout en eau? Le voyage d'Ulysse
indique tout cela et encore mieux ce qui se
passa dans le camp des Grecs, jusqu'à son retour.

A peine, dit Homère, Chryséis lut-elle partie sous la conduite d'Ulysse, c'est-à-dire mise dans le vase
philosophique par l'artiste, qu'Agamemnon envoie
prendre Briséis dans la tente d'Achille : voilà la fermentation
qui commence. Ils arrivent à son vaisseau
noir et le trouvent dans sa tente assis mais extrêmement
irrité ; c'est la putréfaction et la noirceur indiquée
aussi par les Myrmidons, auxquels Homère
feint qu'Achille commandait. La fable nous donne

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- 328 -
elle-même à entendre ce qu'il faut penser des Myrmidons,
en nous apprenant qu'ils naquirent des
fourmis, et cela, parce que les fourmis sont noires
et que, quand elles sont toutes ensemble dans leur
fourmillière, leur tas représente assez bien la matière
dans son état de noirceur. La même raison
a fait dire que Pélée, père d'Achille, régnait
en Phthie sur les Myrmidons, parce que Pélée veut
dire boue noire, ordure, et Phthie, corruption, de φχις,
corrompre. Les autres chefs qui commandaient les
Myrmidons sous les ordres d'Achille, indiquent par
l'étymologie seule de leurs noms, tout ce qui se passe
dans l'oeuvre. Menestius marque le repos où est d'abord
la matière et la qualité de cette même matière,
puisqu'il vient de μενς, attendre en repos, et de στια,
petite pierre, ou de στας, être fixe et immobile. Le second
se nommait Eudorus d'ευδς, dormir; Homère,
en conséquence, dit qu'il était fils de Mercure le Pacifique;
mais il ajoute aussi que, quand il fut en âge,
il se rendit célèbre par sa légèreté à la course, afin
de nous indiquer la volatilisation de la matière fixe.
Le troisième était Pisandre, ou qui verse à boire,
qui arrose, de πις, j'arrose; d'où l'on a fait πεοσισ, pré,
lieu arrosé, et ανδηρον, faîte, cime; parce que la matière,
en se volatilisant, monte au sommet du vase en
forme de vapeur et retombe ensuite sur la matière
en forme de pluie ou de rosée. Il était, dit Homère,
le plus brave des Myrmidons après Achille, et il le
dit avec raison, car sans cette rosée, la terre philosophique
ne produirait rien; de même qu'un terrain
toujours aride ne serait point propre à faire germer
le grain : la terre est le réceptacle des semences, et

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- 329 -
la pluie en est la nourrice. Le quatrième était Phénix,
c'est-à-dire la pierre même des philosophes parvenue
au rouge ; aussi les philosophes lui donnent-ils
le nom de Phénix, non-seulement parce que dans l'élixir
il renaît de ses cendres, mais à cause de sa
couleur de pourpre; car Phénix vient de φοινιξ, rouge,
couleur de sang. C'est l'oiseau fabuleux du môme nom,
et personne ne peut se flatter d'en avoir vu d'autre.
Aussi les Egyptiens faisaient-ils courir le bruit que
cet oiseau venait dans la ville du Soleil pour y faire
son nid et y renaître de ses cendres. Le cinquième
enfin était Alcimedon, ou qui commande à la force
même; c'est-à-dire la pierre parfaite.

Mais revenons à Ulysse. Un des hauts faits d'Ulysse est d'avoir su découvrir Achille déguisé sous un habit
de femme, et de l'avoir déterminé à se joindre
aux Grecs pour aller ruiner la ville de Troie. Comprend-on
un héros qui se cache sous des habits de
femme pour éviter d'aller au combat, et qui est néanmoins
regardé comme le plus vaillant de tous les
Grecs? D'où peut venir un tel contraste? Nous avons
dit que les philosophes prenaient le texte féminin
pour symbole de l'eau mercurielle volatile; la fable
nous en parle sous le nom de Muses, de Bacchantes,
de Nymphes, de Naïades, de Néréides. Voilà précisément
la raison pour laquelle on dit qu'Achille se cacha
sous l'habit de femme ; car le Mercure des philosophes
n'est proprement Mercure que lorsqu'il est
eau; et, loin qu'Achille sente énerver son courage
sous ce déguisement, il n'en devient que plus actif; il
faut môme qu'il passe par cet état pour devenir
propre à l'oeuvre; sans cela, il ne saurait pénétrer

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- 330 -
les corps durs et les volatiliser. La découverte d'Ulysse
est donc une de ses plus belles actions; puisque
selon tous les philosophes, la dissolution de la matière
en eau mercurielle est la clef de l'oeuvre. Avec cette
eau, on peut tout, et sans elle, rien : c'est pourquoi
avec Achille les Grecs pouvaient tout contre la ville
de Troie, et sans lui, ils ne pouvaient rien faire. On
dit qu'il y devait périr, et il y périt en effet. C'est que
pour parfaire l'oeuvre, il faut fixer le mercure philosophique
et faire en sorte que la partie volatile ne
fasse qu'une même chose avec la fixe. Cette dernière
est représentée par les Troyens, qui, pour cela, sont
toujours appelés Dompteurs de chevaux, ou sont
qualifiés par des épithètes qui signifient quelque chose
de pesant, de fixe et de propre à arrêter ce qui est en
mouvement. Hector lui-même est comparé par Homère
à un rocher. Les Grecs, au contraire, et tout
ce qui leur appartient, sont toujours représentés
comme actifs, toujours en mouvement. Ils sont tous
légers à la course, adroits à tirer de l'arc et à lancer
le javelot. Leurs chevaux sont légers comme le vent.
Enfin, tout ce qui peut désigner le volatil est attribué
aux Grecs, et tout ce qui est propre à dénoter le fixe,
est attribué aux Troyens.

Ainsi, la présence d'Achille était nécessaire pour la prise de Troie. Si l'on feint qu'Eaque, son grand-
père, ait aidé à Apollon et à Neptune à bâtir cette
ville; c'est que, Eaque signifie proprement la terre,
γαια, terre, ou la matière dont on fait l'oeuvre : cette
matière mise dans le vase se corrompt, voilà le
royaume de Phthie où règne Pélée, c'est-à-dire la
noirceur, qui est un effet de la corruption. Cette dissolution

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- 331 -
ou putréfaction produit le mercure philosophique;
c'est par conséquent Achille qui naît de
Pélée. Le soufre des philosophes étant parfait, Troie
est bâtie et par qui? Par Eaque, Neptune et Apollon,
parce que le soufre a été fait d'eau et de terre. Cette
terre étant le principe de l'or philosophique ou d'Apollon,
il n'est pas surprenant qu'il y ait concouru,
puisque c'est la priorité fixative de cette terre qui
fait la fixité du soufre. Mais, pour finir l'oeuvre, ce
n'est pas assez d'avoir ce soufre ou la ville de Troie
édifiée, il faut détruire cette ville, et c'est ce qui fait
le sujet de l'Iliade, où l'on voit, qu'après la mort
d'Achille, on va chercher son fils Pyrrhus encore fort
jeune; parce que, selon la fatalité, il fallait qu'il y
eût quelqu'un de la race d'Eaque. Pourquoi cela? C'est
qu'à la fixation du mercure signifié par la mort
d'Achille, succède Pyrrhus ou la pierre ignée. Cette
fixation est indiquée par le nom de celui qui tua
Achille, c'est-à-dire Pâris, car Pâris vient de
παρα et d'ιζς, je fixe, je fais asseoir, ou si l'on veut de
παριημι, j'ôte la vigueur.

La seconde raison d'Ulysse pour justifier ses droits sur les armes d'Achille est qu'il a pris et ruiné les
villes d'Apollon, c'est-à-dire qu'il a fait l'oeuvre et
la pierre, par conséquent que le résultat doit lui en
rester ; car sans les armes d'Achille, c'est-à-dire sans
l'action pénétrante, dissolvante et volatilisante du
mercure, il n'aurait pu venir à bout de pousser l'élixir
à sa perfection.

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- 332 -
2me FATALITE. - Sans les flèches d'Hercule, Troie ne pouvait être prise.
Hercule en mourant sur le mont (Eta avait légué ses flèches à Philoctète. Ulysse ayant appris que
Philoctète les possédait fut le trouver et sut l'amener
au siège avec les flèches. On sait que Philoctète jugé
digne de succéder à Achille et de venger la mort de
ce héros, tua Pâris. L'adresse de Philoctète avait déterminé
Hercule à lui faire cadeau de ses flèches,
comme il avait consacré sa massue à Mercure. Ce
sont aussi les deux armes nécessaires à l'artiste du
grand oeuvre. Le volatil pour inciser, ouvrir, amollir,
dissoudre et pénétrer les corps durs et fixes, et
le fixe pour arrêter le volatil et le fixer. Il n'est
donc pas surprenant qu'on regardât les flèches
d'Hercule comme absolument nécessaires pour la
prise de Troie. Que l'on examine les circonstances
dans lesquelles Philoctète en fit usage, on verra
qu'elles ne signifient que cela. La première fois
qu'il veut s'en servir, une des flèches lui tombe
sur le pied et lui cause une ulcère si puant qu'Ulysse
est d'avis qu'on l'abandonne dans l'Ile de Lemnos,
ce qui indique le commencement de l'oeuvre. La putréfaction
qui survient à la matière dans le vase ne
se fait que par l'action du volatil sur le fixe, en occasionnant
sa dissolution ; c'est même l'évaporation du
volatil qui nous fait sentir la puanteur des choses
pourries. Ces flèches, symbole du volatil, sont donc
la véritable cause de l'ulcère de Philoctète. On dit
qu'on le laissa à Lemnos, parce que tant qu'Achille
vécut ou que le mercure ne fut point fixé, on pouvait

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- 333 -
se passer de Philoctète; mais sitôt qu'Achille fut
mort, il fallut recourir aux flèches d'Hercule. C'est
pourquoi Ulysse fut chargé d'aller chercher Philoctète
et de le ramener au camp des Grecs.

3me FATALITE. - Il fallait enlever le Palladium.
On a dit que le Palladium était une statue tombée du ciel à Troie près d'Ilus qui ayant consulté l'oracle
à ce sujet, eut pour réponse : Que la ville de
Troie ne serait jamais détruite tant qu'elle conserverait
cette statue. Il y a grande apparence que le
ciel d'où tomba ce Palladium n'est autre que le cerveau
d'Homère, et c'est chez lui que nous devons en
prendre la véritable idée. Le Palladium était une représentation
de Pallas, et l'on sait que cette déesse
marquait le génie, le jugement et les connaissances
dans les sciences et dans les arts. On peut donc, sans
crainte de se tromper, énoncer qu'Homère a voulu
dire par là que sans la science, le génie et les connaissances
de la nature, un artiste ne peut parvenir
à la fin de l'oeuvre. C'est pour cela qu'on le fait enlever
par Ulysse, parce qu'Ulysse est le symbole de
l'artiste. Il est représenté dans toute l'allégorie de la
prise de Troie comme un esprit fin, un génie étendu,
prudent et capable de venir à bout de tout ce qu'il
entreprend; si l'on suppose que l'image de Pallas soit
descendue du ciel, c'est que la sagesse et la connaissance
des sciences et des arts est un don du Père des
lumières, de qui procède tout bien. Voilà pourquoi
Homère et les autres poètes disaient que le Palladium
était descendu du ciel.

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- 334 -
4me FATALITE. - Un des os de Pélops était nécessaire pour la prise de Troie.
Que pouvaient faire les os d'un homme mort contre une ville où tant de milliers d'hommes vivants
perdaient leurs peines et leurs travaux? Quel
rapport avait Pélops avec la ville de Troie?

Tantale, fils de Jupiter et de la nymphe Plote ayant reçu les dieux chez lui, ne crut pas pouvoir
mieux les régaler qu'en leur servant son propre fils.
Les dieux s'en étant aperçus en furent indignés.
Cérès seule mangea une épaule de Pélops sans s'en
apercevoir. Les dieux rendirent la vie à Pélops en le
faisant cuire de nouveau, et suppléèrent par une
épaule d'ivoire à l'épaule mangée par Cérès. Cette
histoire est une pure fiction. Pélops est dit-on rajeuni
par les dieux après avoir été tué et cuit dans un
chaudron ; Bacchus l'avait, été de la même façon par
les nymphes. Neptune et Vulcain mêlés à cette allégorie
prouvent par leur présence qu'il s'agit du grand
oeuvre. On a formé cette allégorie sur ce que les os
sont la partie la plus fixe du corps humain et qu'il
faut nécessairement une matière fixe dans l'oeuvre,
puisqu'elle doit l'être assez par les opérations pour
fixer le mercure même qui surpasse tout en volatilité.
On sait que les Grecs adorèrent la terre sous le nom
d'Ops ; qu'ils la regardaient en même temps comme
la déesse des richesses. On a évidemment composé le
nom de Pélops d'Ops et de Pélos que nous avons expliqué.
Faisant allusion à l'os de Pélops (terre fixe),
Gratien dit : « La lumière se fait du feu répandu

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- 335 -
« dans l'air du vase; de l'os du mort on a fait de la
« chaux fixe en desséchant cette humidité, il devient
« cendre. Le diadème du roi y est caché. »

5me FATALITE. - Avant de prendre Troie, il fallait enlever les cendres de Laomédon, à la porte de Scée.
Il faut des cendres pour faire la médecine dorée; mais les cendres d'un sujet particulier, les cendres
de Laomédon, c'est-à-dire de celui qui a bâti la ville
de Troie et qui a perdu la vie à cause d'elle. On doit
savoir ce que c'est que perdre la vie dans le sens des
philosophes hermétiques. Ainsi, il en est de Laomédon
comme des descendants d'Eaque, l'un et l'autre
avaient travaillé à élever la ville de Troie, l'un et
l'autre doivent contribuer à sa destruction. C'est
pourquoi les auteurs hermétiques disent souvent que
la fin de l'oeuvre rend témoignage à son commencement
et que l'on doit finir avec ce que l'on a employé
pour commencer. L'oeuvre se commence avec
une chose et se finit par une autre, mais cette chose
en contient deux, l'une volatile, l'autre fixe. Ces
deux doivent enfin se réunir en une toute fixe et tellement
fixe qu'elle ne craigne point les atteintes du
feu.

6me FATALITE. - Il fallait empêcher les chevaux de Rhésus de boire au fleuve Xanthe et les enlever avant qu'ils eussent pu le faire.
Rhésus arriva vers la fin du siège, le dernier de tous ceux qui portèrent secours à Troie. Homère

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- 336 -
nous dit qu'il était fils d'Eionée et roi de Thrace, que
ses chevaux étaient grands, beaux, plus blancs que
la neige, plus rapides que le vent. Ulysse les emmena
avec les dépouilles après que Diomède eut tué
Rhésus et douze autres Thraces auprès de lui, sans
que personne s'en aperçût; il est bon d'observer
aussi que le Xanthe était un fleuve de la Troade dont
les eaux avaient la réputation de rendre d'un jaune
rougeâtre les animaux qui en buvaient.

Cet épisode qui serait ridicule à expliquer dans le sens littéral est parfaitement combiné dans le sens
allégorique. Rhésus ne devait pas arriver plus tôt
que vers la fin du siège. Ses chevaux étaient blancs,
cette couleur en est la preuve; puisque la couleur
blanche indique dans la matière le commencement
de la fixité et ne se manifeste que vers la fin de
l'oeuvre. L'artiste doit veiller à ce que les couleurs
apparaissent dans l'ordre réglementaire. Si la couleur
jaune paraissait avant la blanche, ce serait l'indice
que l'oeuvre est manqué; l'artiste doit donc
veiller à ce que les chevaux de Rhésus ne boivent
pas l'eau du Xanthe ; c'est-à-dire que le jaune ne paraisse
pas avant le blanc. C'est ce qu'Homère a voulu
nous indiquer puisqu'il dit que les chevaux étaient
blancs et qu'Ulysse les emmena avant qu'ils eussent
bu ; parce que xantos veut dire jaune et quand il dit
qu'ils étaient rapides comme le vent, c'est pour marquer
l'état du mercure qui est encore volatil. Voilà
pourquoi Rhésus avec les Thraces étaient venus les
derniers de ceux qui s'étaient rendus au secours de
Troie. Memnon qu'on suppose roi d'Ethiopie accourut
le premier, parce que la couleur noire indiquée

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- 337 -
par l'Ethiopie paraît la première. Pandarus, fils de
Lycaon, emmena en même temps les Zéléiens qui
boivent l'eau noire d'Esepe et qui habitent au pied
du mont Ida. La dissolution se fait pendant la noirceur
et les philosophes ont souvent donné le nom de
loup à leur matière. Aussi Pandarus (brise tout de
race loup) commande à des buveurs d'eau noire.
Vinrent ensuite Adrastus et Amphius, tous deux
fils de Mérops le Percose ou le tacheté, qui commandaient
les Adrastéens et les Apésiens. N'est-ce pas
comme si Homère avait dit : Après la couleur noire
parut la couleur variée, que les philosophes appellent
la queue de Paon? Avec les Apésiens vinrent
ceux de Percos, de Sestos et d'Abydos commandés
par Asius ou le boueux, le fangeux, plein de limon,
d'ασισ, limon, boue, parce qu'après la dissolution, la
matière des philosophes ressemble à de la boue.
Après les Percosiens, Hippothoüs ou le cheval qui va
extrêmement vite, conduisit les Pélasges ou ceux
qui touchent à la terre de πελασ, près, et de γη, terre.
Comme si Homère avait voulu dire que la terre ou
la matière fixe des philosophes se volatilisait. - Ce
mont Ida (mont de sueur), séjour de Jupiter, ces
chefs Adrastus (d'a complétif et δρας fugio), et
Amphius (αμφι ςν, rassemblé autour), commandant
les Adrastéens et les Apésiens ou Ephésiens
(d'αφεσισ, essaim d'abeilles), nous rappellent les nuées
que Jupiter excite sur le mont Ida, la pluie et la
rosée qui y tombent ; les parties volatiles qui circulent,
montent et descendent et à l'imitation des
abeilles semblent aller chercher de quoi nourrir Jupiter
naissant.

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- 338 -
Mais revenons à l'explication de l'épisode de Rhésus, chant 10, vers 455 et suiv. de l'Iliade. Minerve
a dû assister Ulysse dans ce haut fait d'armes.
Ulysse, l'artiste de la médecine dorée, travaille de
concert avec Diomède (intermédiaire) ou mercure
philosophique et les actions leur sont communes. La
matière étant au noir représente la nuit et le sommeil;
le massacre de Rhésus et des Thraces signifie la
dissolution et la mort de Dolon aussi. On lui ôte son
casque couvert d'une peau de fouine et la peau de
loup qui le couvrait, parce que ces peaux sont d'une
couleur brune qui indique un affaiblissement de la
couleur noire. Ulysse les expose sur un tamaris ; le
choix qu'Homère fait de cet arbre, montre son attention
à désigner les choses exactement. Le tamaris est un
arbre de moyenne hauteur, son écorce est rude, grise
en dehors, rougeâtre en dedans et blanchâtre entre
ces deux couleurs, ses fleurs sont blanches et
purpurines. N'est-ce pas comme si ce poète avait
dit : A la couleur noire ou à la dissolution désignée
par la mort de Dolon succède la couleur brune; à
celle-ci la grise, puis la blanche, enfin la rouge? à
qui Ulysse pouvait-il mieux consacrer les dépouilles
de Dolon qu'à Minerve, puisqu'elle est la déesse de
la sagesse et des sciences?

Enfin Ulysse et Diomède parviennent au camp des Thraces et après le massacre qu'ils en font, ils emmènent
les chevaux blancs de Rhésus ; voilà la volatilisation
de la matière qui se fait après la putréfaction,
à laquelle volatilisation se manifeste la couleur
blanche. Diomède est incertain s'il emportera aussi
le chariot du roi et les armes qui sont dedans. Mais

@

- 339 -
Minerve le détermine à partir sans cela. Pourquoi?
C'est que le chariot était d'argent et les armes qu'il
renfermait étaient d'or. Diomède ne pouvait donc
pas les emporter, non qu elles fussent trop pesantes;
mais parce que la matière, parvenue à la blancheur
appelée lune ou argent par les philosophes est
alors fixe et non volatile ; à plus forte raison quand elle
a pris la couleur rouge ou l'or philosophique. Les
armes étaient dans le char ; car la rougeur est cachée
dans l'intérieur de la blancheur, suivant le dire
de tous les hermétiques. « A l'arrivée de Jupiter ou
« de la couleur grise, dit d'Espagnet, l'enfant philosophique
« est formé. Il se nourrit dans la matrice et
« paraît enfin au jour avec un visage blanc et brillant
« comme la Lune. Le feu extérieur aidant ensuite au
« feu de la nature, il fait l'office des éléments. Ce qui
« était caché se manifeste. Le safran donne sa couleur
« au lys et la rougeur se répand enfin sur les
« joues de l'enfant devenu plus robuste. »

Après avoir enlevé les chevaux, Ulysse et Diomède retournent au camp des Grecs ; c'est pour signifier
que la matière étant montée au haut du vase, en
se volatilisant, retombe au fond, d'où elle était
partie.

Il fallait donc que les chevaux de Rhésus fussent enlevés avant qu'ils eussent bu de l'eau du Xanthe,
puisque la matière parvenue au jaune n'aurait pu
être volatilisée ; condition requise pour la perfection
de l'oeuvre ou la prise de Troie.

@

- 340 -
DERNIERES FATALITES.
A ces fatalités on a ajouté celle de la mort de Troïle et d'Hector, tombés tous deux sous les coups
du vaillant Achille. La dissolution et la putréfaction
de la matière, désignées par le nom de Troïle τροσ, ιλυσ
étaient nécessaires pour la prise de Troie ; la mort
d'Hector ne l'était pas moins, puisqu'il en était un
des principaux défenseurs. Si l'on se reporte à l'épisode
de l'Iliade (ch. XXII, v. 131) où Homère raconte
cette mort, on aura bientôt adopté nos conclusions.
On verra sans peine que la fuite d'Hector et la poursuite
d'Achille signifient la volatilisation de la matière.
Alphidius dit que « lorsque celui qui poursuit
« arrête celui qui fuit, il s'en rend le maître. »
Achille et Hector arrivent aux deux sources du scamandre,
l'une chaude et liquide, l'autre congelée;
parce qu'en effet il y a deux matières au fond du vase,
l'une liquide, l'autre coagulée; c'est-à-dire l'eau et la
terre congelée qui s'est formée de cette eau même.
Ils ne s'arrêtèrent point ; mais ils firent plusieurs
tours et retours, parce que la matière en se volatilisant,
monte et descend plus d'une fois avant de se
fixer. Aussi Hector ne s'arrêta qu'après qu'Apollon
lui eut parlé, car la matière volatile ne se fixe que
lorsqu'elle se réunit avec la fixe. Alors se donne le
combat singulier où Hector succombe ; et il prédit à
Achille qu'il mourra sous les coups de Pâris et d'Apollon,
par la même raison que le même dieu fut cause
de la mort de Patrocle et d'Hector.

Télèphe enfin, fils d'Hercule et d'Augé, était absolument nécessaire pour la prise de Troie, Hercule

@

- 341 -
avons-nous dit, est le symbole de l'artiste. Augé signifie
splendeur, éclat, lumière, nom donné à la matière
fixée au blanc, par contraste avec le noir
nommé nuit et ténèbres. Télèphe signifie qui luit et
qui brille de loin ; c'est pour cela qu'on le dit fils de
la Lumière ; il devait être nécessairement à la prise
de Troie puisqu'elle ne saurait l'être si la matière
n'est fixée. Ulysse engage Télèphe à se joindre aux
Grecs contre les Troyens, quoiqu'il fût allié de ces
derniers et qu'il dût être ennemi des premiers qui
lui avaient livré une bataille dans laquelle il fut
blessé. On a raison de dire qu'il était l'allié des
Troyens, la nature de Télèphe ou de la pierre au
blanc l'indique assez, puisqu'elle est de nature fixe
comme la pierre au rouge ou l'élixir désigné par les
Troyens.

Telles étaient les fatalités de la ville de Troie. Elles ont toutes été l'ouvrage d'Ulysse, comme Ovide le
lui fait dire dans sa harangue pour disputer les
armes d'Achille. Ulysse et Hercule, tous deux types
de l'artiste ont tous deux pour guides Minerve et
Mercure. Ulysse est l'homme sage et prudent qui
n'entreprend rien dont il ne vienne à bout. Tel était
Hercule. Tel doit être le philosophe qui entreprend
les travaux d'Hercule ou les actions d'Ulysse, c'est-
à-dire le grand oeuvre ou la médecine dorée.

Ainsi par le siège de Troie et la réduction de cette ville en cendres, Homère n'a en vue et n'a décrit allégoriquement
que la manière de renfermer Pâris et Hélène
ou la matière dans le vase et d'indiquer ce qui s'y passe
pendant les opérations. Il suppose un homme et une
femme parce que cette matière est en partie fixe et

@

- 342 -
en partie volatile, en partie agente et patiente en
partie ; ce vase est le temple d'Apollon le Thymbrien
où Achille fut tué par Pâris. Ce surnom d'Apollon
lui vient de ce que la plante ou petit arbrisseau
appelé Tymbre a les tiges couvertes d'une laine assez
rude, de couleur purpurine; on a vu que cette couleur
est le signe de la parfaite fixation de la matière.
Alors la ville de Troie est prise et la plupart des héros
qui y ont assisté se retirent dans les pays étrangers
comme firent Enée, Diomède, Anténor et tant d'autres
et vont y fonder des royaumes. Cette dispersion indique
l'effet de la poudre de projection qui a la propriété
de fonder des royaumes et de faire des rois,
c'est-à-dire de changer les différents métaux en or, qui
est appelé le roi des métaux. Le Trévisan et Basile Valentin
ont employé cette allégorie dans ce sens-là,
et en effet, si l'on regarde l'or comme le roi des métaux,
n'est-ce pas fonder de nouveaux royaumes dans
les pays lointains que de changer en or les métaux
mômes qui ont le moins d'affinité avec l'or?

Pâris, Hélène et Achille sont donc les trois principaux héros de l'Iliade , ensuite Hector et Pyrrhus.
Ulysse est proprement le conseil des Grecs, c'est-à-
dire celui qui conduit les opérations. Achille est
l'agent intérieur ou le feu inné de la matière qui
pendant un temps reste endormi et comme assoupi ;
il se réveille enfin et agit. Il est enfin tué par Pâris,
cet homme efféminé à qui l'on reproche toujours sa
nonchalance et sa mollesse ; mais qui cependant
montre de temps en temps un grand courage.
Pyrrhus aux cheveux roux , succède à son père
Achille et ruine la ville de Troie. Cette couleur rouge

@

- 343 -
des cheveux de Pyrrhus n'est pas désignée sans raison,
car Homère savait bien que la ville de Troie est
prise ou que l'oeuvre est fini, lorsque l'élixir a acquis
la couleur rouge. La qualité ignée d'Achille a déterminé
le poëte à représenter ce héros comme brave,
courageux, toujours animé et presque toujours en
colère. La légèreté du feu lui a fait donner les épithètes
de ποδασ ςκυσ, ποδαρκησ. Son analogie avec le feu
a fait dire que Vulcain fabriqua son bouclier. C'est
de là qu'il fut nommé Pyrisoüs, parce que ce feu vit
dans Je feu même sans être consumé. Hector et
Achille sont rachetés par un poids égal d'or, une
fois morts. Ces héros étant d'or pouvaient-ils être
rachetés autrement? Leurs os sont déposés dans des
cercueils d'or et couverts d'étoffe de couleur de
pourpre. Celui d'Achille avait été donné à Thétis
par Bacchus; l'histoire de Bacchus nous en apprend
la raison : car c'est ce dieu d'or qui accorda à Midas
la propriété de changer en or tout ce qu'il toucherait.
Achille après sa mort fut marié à Médée dans les
Champs-Elysées ; on sait que Médée avait le secret
de rajeunir les vieillards et de guérir les maladies ;
on ne pouvait feindre un mariage mieux assorti puisqu'Achille
philosophique a les mêmes propriétés.

Homère en présentant les opérations du grand oeuvre sous une voile allégorique, dans ses poèmes, a
voulu, en même temps, y donner des leçons de politique
à la postérité. Les gens d'esprit qui savent séparer
le noyau de la noix et voir les trésors sous le
nuage qui les cache y découvrent quatre choses au
moins: 1° un sens hiéroglyphique du allégorique qui
voile les plus grands secrets de la physique et de la

@

- 344 -
nature ; 2° des règles admirables de conduite pour
les rois, les princes, les magistrats et même pour
les personnes de toutes conditions* ; 3° un génie fécond,
une invention surprenante pour les fictions
les fables et tout ce qui concerne les dieux et les
héros, pouvant servir de modèle aux poètes ; 4° enfin
la noble simplicité dans les discours et le naturel
des expressions qui restent un sujet d'admiration
pour les orateurs.

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CHAPITRE XXI.
Descente d'Enée aux Enfers.
Virgile savait probablement quel était l'objet de l'Iliade et de l'Odyssée et ne les regardait sans
doute que comme des allégories de la médecine
dorée. Il n'est donc pas surprenant qu'il ait glissé
dans son Enéide quelques traits qui s'y rapportent.
Tel est en particulier celui de la descente d'Enée aux
Enfers.

Reportons-nous au livre VI de l'Enéide : Enée ayant pris terre à Cumes, dirigea ses pas vers le
temple d'Apollon et vers l'antre de l'effrayante Sybille
que ce dieu inspire et à laquelle il découvre
l'avenir. Sur ce temple est représentée l'histoire de
Dédale, les peines qu'il faut essuyer pour vaincre le
minotaure et le filet d'Ariane donné à Thésée pour
sortir du fameux labyrinthe de Crète (1).


1 Allégorie aux difficultés que présentent les opérations du grand oeuvre.

@

- 345 -
Rendu au temple, Enée fait sa prière à Apollon et promet par reconnaissance d'élever deux temples
de marbre, l'un en son honneur, l'autre en celui de
Diane dès qu'il serait établi en Italie (1). Enée consulte
la Sybille qui lui prédit toutes les difficultés de son
voyage et de son établissement en Italie ; celle-ci
l'exhorte à ne pas perdre courage et à prendre de là
occasion d'agir avec plus de vigueur : ses oracles
étaient cependant pleins d'ambiguïtés, d'équivoques
et l'intelligence n'en était pas facile, car elle enveloppait
le vrai d'un voile obscur et presque impénétrable
(2).

Cela dit, Enée lui demande le moyen de descendre aux enfers pour y voir son père chéri. La Sybille
répond à Enée « fils d'Anchise et des dieux, il est
aisé de descendre aux enfers, la porte de ce lieu obscur
est ouverte nuit et jour, mais l'embarras est d'en


1 Apollon et Diane étant les deux principaux Dieux de la philosophie hermétique, c'est-à-dire la matière fixée au blanc et au
rouge, c'est avec raison qu'Enée s'adresse à eux et qu'il promet
de leur élever des temples. Le marbre indique par sa dureté la
fixité de la matière et l'établissement d'Enée en Italie désigne le
terme des travaux de l'artiste ou la fin de l'oeuvre.

2 Cette manière de s'exprimer, dit d'Espagnet, par des termes ambigus et équivoques est précisément celle de tous les philosophes
; ils paraissent même très-souvent se contredire ; s'ils
expliquent leurs mystères de cette façon, ce n'est pas dans le dessein
d'altérer ou de détruire la vérité, mais afin de la cacher sous
ces détours et de la rendre moins sensible C'est pour cela que
leurs écrits sont pleins de termes synonymes, homonymes, et qui
peuvent donner le change. Leur usage est aussi de s'expliquer par
des figures hiéroglyphiques et pleines d'énigmes, par des fables et
des symboles.

@

- 346 -
revenir et de remonter au séjour des vivants. Il en
est peu qui puissent le faire ; il faut être fils des
dieux, il faut par une sublime vertu s'être rendu
semblable aux immortels ou avoir du moins mérité
l'affection de Jupiter toujours équitable. Mais puisque
vous montrez une si grande envie de passer deux fois
le lac du Styx et de voir deux fois le séjour ténébreux
du Tartare, je veux bien seconder vos désirs. Ecoutez
donc ce que vous avez à faire pour réussir (1).

La Sybille continue : un arbre épais cache dans la multitude de ses branches un rameau flexible dont
la tige et les feuilles sont d'or etc. Cueillez-le etc.
inhumez le corps de celui de vos amis qui est mort ;
sacrifiez des bêtes noires, etc.

Cet arbre est le même que celui où était suspendue

1 L'oeuvre peut se faire à toute heure, en tout lieu ; mais il faut être au fait des opérations, savoir faire l'extraction du mercure.
Mais quel est ce mercure dont parlent les philosophes?
est-ce qu'il y en aurait de plusieurs sortes ? ils l'ont nommé mercure
dans tous les états de l'oeuvre; après la première opération,
ils l'appellent leur mercure et mercure sublimé; dans la seconde
qu'ils nomment la première, parce que les auteurs ne font pas
mention de cette première, ils appellent ce mercure, mercure
des corps ou mercure des philosophes parce qu'alors le Soleil y
est réincrudé; le tout devient chaos, c'est leur Rebis; c'est leur
tout, parce que tout ce qui est nécessaire à l'oeuvre s'y trouve.
Quelquefois même, ils ont donné le nom de mercure à leur élixir
ou médecine tingente et absolument fixe, quoique le nom de
mercure ne convienne guère qu'à une substance volatile.

Il faut être fils des Dieux pour se tirer d'embarras, passer deux lois le lac du Styx et voir deux fois le séjour du Tartare, c'est-à-
dire faire la préparation de la pierre ou du soufre et puis
l'élixir. Dans chaque opération on voit une fois le noir Styx et
le ténébreux Tartare, c'est-à-dire la matière au noir.

@

- 347 -
la toison d'or, c'est la même allégorie. Homère et
Virgile sont d'accord. Le rameau d'or est le même
que cette plante appelée moly, μολυβδοσ, substance métallique
par Homère, que Mercure donna à Ulysse
pour se tirer des mains de Circé. Homère en prenant
cette plante fait allusion aux couleurs qui surviennent
à la matière du grand oeuvre pendant les opérations.
La racine de cette plante est noire, parce
que les philosophes appellent racine et la clef de
l'oeuvre la couleur noire qui paraît la première. La
couleur blanche qui succède à la noire sont les fleurs
de cette plante ou les roses blanches de Nicolas Flamel;
le lis de d'Espagnet et de tant d'autres ; le narcisse
de Proserpine ; on voit pourquoi dès lors la
force et le fer sont inutiles pour arracher cette
plante.

Il n'est pas possible d'aller à Proserpine avant d'avoir le rameau d'or, mais avant de le cueillir, il
faut inhumer celui qui a toujours accompagné Hector
jusqu'à la mort, et que Triton avait fait périr parmi
les rochers de la mer, c'est-à-dire qu'il faut mettre
dans le vase, le mercure fixé en pierre dans la mer
philosophique et continuer le régime de l'oeuvre.
Alors la matière se disposera à la putréfaction et à
l'inhumation philosophique comme faisaient les compagnons
d'Enée, à l'égard du corps de Misène, auxquels
il laisse le soin des funérailles pendant qu'il va
chercher le rameau d'or. C'est alors qu'Enée trouve
ce rameau tant désiré, sous la conduite de deux colombes.
Elles furent se reposer sur l'arbre double
qui cache le rameau d'or. Le cosmopolite fait mention
de cet arbre en ces termes : « Je fus ensuite

@

- 348 -
« conduit par Neptune dans une prairie où il y avait
« un jardin dans lequel étaient plusieurs arbres
« dignes d'attention et parfaitement beaux, entre
« plusieurs on en voyait deux principaux, plus élevés
« que les autres, sortis d'une même racine, dont l'un
« portait des fruits brillants comme le soleil et dont
« les feuilles étaient d'or ; l'autre produisait des fruits
« blancs comme les lis et ses feuilles étaient d'argent.
« Neptune appelait l'un l'astre solaire et l'autre l'astre
« lunaire. »

Les colombes s'écartèrent de l'entrée du puant Enfer parce que la matière se volatilise pendant la
putréfaction ; elles furent se reposer sur l'arbre solaire,
c'est-à-dire que la volatilisation cesse dès que
les parties volatiles se fixent sur une matière que les
philosophes appellent or.

Enée cueille le rameau d'or, il se rend aux funérailles
de Misène, il sacrifie des bêtes noires aux divinités
des enfers ; puis il suit la Sybille qui pénètre
dans le chemin conduisant aux enfers. Après avoir
passé les monstres qui en gardent l'entrée, il va au
fleuve Achéron, bourbeux, ou le fumier philosophique ;
de là il vient à Caron qui a une barbe d'un gris sale.
Au portrait qu'il en fait, on ne peut méconnaître la
couleur d'un gris sale qui succède à la noire. La
commission qu'il a seul de passer les ombres au
delà du noir et bourbeux Achéron, indique qu'on
ne peut passer de la couleur noire à la blanche sans
la couleur grise intermédiaire. Une foule innombrable
d'ombres erraient et voltigeaient sur les bords
du fleuve et priaient Caron de les passer. Ce dernier
repoussait celles dont les corps n'avaient pas été inhumés,

@

- 349 -
puis après quelque temps, il les prenait enfin
dans sa barque. On ne pouvait mieux exprimer
la volatilisation de la matière pendant et après la putréfaction
par une allégorie plus expressive que celle
des ombres errantes et voltigeantes sur les bords du
Styx. Pourquoi Caron refusait-il de passer celles
dont les corps étaient sans sépulture ? Tant que les
parties volatiles errent et voltigent dans le haut du
vase au-dessus du lac philosophique, elles ne sont
point réunies à la terre des philosophes qui passe de
la couleur noire à la grise signifiée par Caron ; cette
terre nage comme une île flottante et a donné occasion
de feindre la barque. Lorsque ces parties volatiles
se sont au bout d'un temps réunies à cette terre,
le temps qui leur est fixé pour errer est fini ; elles
retournent d'où elles étaient parties et passent avec
les autres.

La Sybille et Enée se présentent pour passer et pour vaincre les résistances de Caron qui fait des difficultés
de passer des vivants, Enée montre le rameau
d'or. Caron radouci par la vue du rameau passe
les voyageurs de l'autre bord ; ils endorment Cerbère
au moyen d'un narcotique et continuent leur
route. Puis vient la description des tourments de
ceux qui sont dans le Tartare, allusion à celui des
souffleurs. Ixion, Sisyphe, les Danaïdes représentent
bien des travaux sans fruit. Le chemin qui conduit
aux Champs-Elysées est celui que suit Enée et avec
lui les philosophes hermétiques.

L'aurore commençait à paraître lorsqu'ils aperçurent les murs du palais brillant ; c'est-à-dire
que la couleur noire, signifiée par la nuit, commençait

@

- 350 -
à faire place à la couleur blanche appelée lumière
et jour. Etant arrivé à la porte, Enée y plaça le rameau
d'or parce que la matière dans cet état de blancheur
imparfaite commence à se fixer et à devenir
par conséquent or des philosophes ; c'est pourquoi
l'on dit qu'Enée enfonça son rameau dans le seuil de
la porte ; car la porte indique l'entrée d'une maison,
comme cette couleur de blanc imparfait est un signe
du commencement de la fixation.

Enée et la Sybille pénètrent dans les Champs- Elysées où les bienheureux portent un diadème blanc.
La Sybille demande à Musée où ils pourront rencontrer
Anchise. Pourquoi la Sybille lui adresse-
t-elle la parole ? C'est que Musée passe pour un de
ceux qui avaient puisé en Egypte la connaissance de
la généalogie dorée des dieux et qui a peut-être le
premier transporté dans la Grèce leur théogonie. Il
avait parlé d'Apollon ou l'or philosophique; de la manière
qu'il convenait de le faire, il avait même cultivé
l'art qui apprend à le faire. Ce n'est donc pas
sans raison que la Sybille s'adressa à lui pour trouver
ce qu'Enée cherchait.

Anchise voit son fils arriver et le reçoit dans ses bras, les larmes aux yeux, il lui exprime la crainte
que la Libye n'eût ruiné ses projets. La Libye est au
couchant de l'Egypte ; c'est une partie de l'Afrique
qui eut anciennement les noms d'Olympie, Océanie,
Coryphé, Hespérie, Ortygie, Ethiopie, Cyrenne,
Ophiusse. Anchise avait raison de dire qu'il avait
craint pour Enée au sujet de la Libye, puisque le régime
le plus difficile de l'oeuvre est, selon tous les
philosophes, celui qu'il faut garder pour parvenir à

@

- 351 -
la couleur noire et pour en sortir ; car le noir est la
clef de l'oeuvre.

Pendant la conversation d'Anchise avec Enée, ce dernier remarqua un bosquet environné du fleuve
Lethé, autour duquel voltigeaient une multitude innombrable
d'ombres, ressemblant à un essaim d'abeilles
qui dans un beau jour d'été voltigent autour
des lis et des fleurs qui émaillent une prairie. Etonné
de ce spectacle, Enée demanda ce que c'était que ce
fleuve et cette troupe d'ombres répandues sur son
rivage. Anchise l'en instruisit en ces termes : «Dès le
commencement un certain esprit igné fut infusé
dans le ciel, la terre, la mer, la lune et les astres
terrestres ; cet esprit leur donne la vie et les entretient ;
une âme ensuite répandue par tout le corps
donne le mouvement à toute la masse. De là sont
venues toutes les espèces d'hommes et d'animaux ;
cet esprit igné est le principe de leur vigueur ; son
origine est céleste et il leur est communiqué par les
semences qui les ont produits ; » puis il lui montra
tous ceux qui dans la suite devaient illustrer le nom
troyen.

Cette affectation de Virgile à citer les lys comme fleurs blanches puis les autres fleurs qui sont ou
jaunes ou rouges indique parfaitement les opérations
de l'oeuvre jusqu'au rouge. Puis cet esprit igné répandu
dans la matière est précisément celui que les
philosophes disent être dans leur magistère parfait,
à qui ils ont donné le nom de Microcosme qui est
comme un abrégé du Macrocosme. Il est le principe
de tout, c'est de lui que tout est fait ; il produit le
vin dans la vigne, etc., il est le principe radical et

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- 352 -
vivifiant des mixtes et de tous les corps ; c'est l'esprit
universel corporifié. Quand le magistère a acquis sa
perfection, il est alors ce feu concentré, cet esprit
igné de la nature qui a la propriété de corriger les
imperfections des corps, de les purifier de ce qu'ils
ont d'impur, de ranimer leur vigueur et de produire
tous les effets que les philosophes lui attribuent. C'est
enfin une médecine de l'esprit puisqu'elle rend son
possesseur exempt de toutes les passions d'avarice,
d'ambition, d'envie, de jalousie et autres qui tyrannisent
sans cesse le coeur humain. En effet, ayant la
source des richesses et de la santé, que peut-on désirer
davantage dans le monde? On n'aspirerait guère
aux honneurs si la misère y était attachée. On n'envie
pas le bien et la fortune d'autrui quand on a de quoi
se satisfaire et en rendre les autres participants. Les
philosophes ont donc raison de dire que la science
hermétique est le partage des hommes prudents,
sages, pieux et craignant Dieu ; que s'ils n'étaient
pas tels lorsque Dieu a permis qu'ils en eussent la
possession, ils le sont devenus dans la suite.

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CHAPITRE XXII.
De la Pierre philosophale. - Figure et réalité.
§ I. - Des pierres symboliques.
On aime aujourd'hui à remonter aux origines et c'est avec raison : la contemplation des choses dans
leur première apparition en fait mieux comprendre

@

- 353 -
la nature et les développements ; soulève des questions
pleines d'intérêt et de lumière et par là même
sollicite vivement l'attention des esprits curieux et
réfléchis. Que le lecteur veuille bien nous suivre
dans l'étude que nous allons essayer sur les origines
de la pierre philosophale ou des philosophes.

Il y a lieu de croire , dit M. Jehan (de Saint- Clavien), que la pierre a été le plus ancien symbole,
et des recherches faites par plusieurs savants (le
rabbin Drach et autres) nous conduisent à penser
qu'elle fut le symbole du Christ, du désiré des nations,
et c'est ce qui explique comment le souvenir
de la grande promesse de celui qui devait venir et le
symbole qui en perpétuait l'espoir furent portés dans
tous les lieux où se répandirent les colonies issues
des fils de Noë. Qu'on veuille bien se rappeler que
Messie en hébreu et Christ en grec signifient Oint
et que toutes les pierres consacrées recevaient une
onction.

Le culte symbolique des pierres brutes a été celui des Patriarches et remonte certainement au déluge
s'il n'est antérieur. Les races primitives qui avaient
le sentiment de l'éternité de Dieu et de son immutabilité
en découvraient le sceau sur les flancs informes
de la pierre et c'est ce qui les porta à la
choisir pour être le symbole de la divinité (Benloew).

Jacob, en consacrant la pierre de Bethel (maison de Dieu) ne fit comme Abraham qu'imiter une pratique
antérieurement établie. Le vrai Dieu voulut
bien adopter et sanctifier pour lui ce culte simple,
par une condescendance pareille à celle dont il a
souvent usé pour la façon de penser peu éclairée du

@

- 354 -
peuple choisi. Mais lorsque le Béthel qui désignait
prophétiquement la maison de Dieu ou l'Eglise que
nous honorons , fut devenue la pierre taillée , le
Bethaven (la demeure du mensonge), les Hébreux,
par ordre de Dieu, en abolirent parmi eux le culte
traditionnel.

La présence des pierres brutes et l'absence des pierres taillées chez tous les peuples anciens, caractérisent
cet âge religieux de l'humanité qu'on pourrait
à juste titre nommer l'Eglise primitive (Martin, Hist.
de France, tom. I).

Plus tard, les pierres brutes furent transformées par l'art des différents peuples, en cônes, en stèles,
en colonnes, en obélisques et en statues. On attribue
généralement l'invention des statues à Dédale (140
avant Jésus-Christ), mais il paraît qu'il ne fît que les
perfectionner. D'après Hérodote ce serait aux Egyptiens
qu'il faudrait faire remonter les premières statues.
Strabon nous assure que les divinités grecques
et orientales n'existaient pas à Rome au temps de
Numa, Celte d'origine, et que ce dernier avait défendu
aux Romains de faire des images de la divinité et de lui
attribuer la forme de l'homme ou des animaux. Ce
fut, suivant le même auteur, Tarquin l'ancien, Grec
d'origine, qui inonda Rome d'idoles et de superstitions
étrangères, Les Celtes regardaient les statues
élevées aux dieux en Italie et en Grèce comme une
profanation, et c'est ce qui explique l'incendie des
temples et la destruction des idoles qui signalèrent
tant de fois leurs invasions dans ces contrées.

Dieu, symbolisé par la pierre brute en architecture, fut aussi symbolisé en peinture par le Soleil,

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- 355 -
source visible de la lumière, de là les cercles et les
globes. Dans son impuissance à trouver dans la nature
ou dans l'art une forme équivalente à l'objet
qu'il voulait figurer, l'homme avait dû s'arrêter à
une forme quelconque recevant souvent toute sa signification
de l'intention qui la faisait choisir. C'est
ainsi qu'il exprima des choses spirituelles par des
objets sensibles. C'est ainsi que le symbole réunit
deux choses parfaitement distinctes en elles-mêmes,
l'idéal et le réel, la figure et la réalité, un sens primitif
et naturel et un sens secondaire et dérivé (1).


1 La philosophie ancienne avait entrepris sans réussir, de résoudre un difficile problème : c'était de concilier et de réunir les.
deux principes de la connaissance et de l'existence, l'idéal et le
réel. Nous pouvons bien ajouter que sur les traces des anciens, les
philosophes modernes s'agitent violemment pour arriver à la solution
du même problème. Les platoniciens reconnaissaient les idées
mais ils se consumaient en d'inutiles efforts pour leur donner une
vie indépendante : ils furent conduits à diviniser les abstractions
qu'ils avaient rêvées : de là le paganisme de Plotin et de Proclus.
Les péripatéticiens s'arrêtaient à l'étude des réalités ; mais ils
s'épuisaient en vains labeurs pour les ramener à des catégories
qui n'avaient qu'une valeur logique et souvent arbitraire. Ils laissaient
la science ouverte au matérialisme. (Ozanam sur Dante).

La théologie des Pères décida la question au point de vue religieux en laissant subsister quelques difficultés philosophiques
dont plus tard les écoles devaient s'emparer. Elle montra l'idéal et
le réel confondus d'abord dans l'unité première et se retrouvant
ensuite unis à tous les degrés de la création et à toutes les phases
de l'histoire.

En effet, le Verbe éternel est la parole que Dieu se parle à lui- même, l'image qu'il engendre, l'idée infinie qu'il conçoit ; il est
en même temps une réalité distincte, une personne divine. Ce
que le Verbe est en soi, il le réfléchit dans ses oeuvres. Ainsi tous
les êtres créés ont une substance qui leur est propre, une essence

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- 356 -
La pierre et le soleil qui symbolisaient également la divinité furent employés alternativement et simultanément
pour le représenter, et quand les peuples
eurent perdu la signification véritable du symbole,
le respect dont ils entouraient les images se transforma


incommunicable ; on ne saurait les reproduire, comme fait le Panthéisme
oriental, sans les exposer à n'être que des fantômes et des
ombres ; et cependant on lit dans leurs formes visibles les pensées
invisibles de leur auteur : la nature est un langage vivant. De
même , les Ecritures inspirées contiennent des enseignements
figurés par des actes, des vérités personnifiées sous des noms
d'hommes ; la révélation tout entière se développe dans une série
d'événements qui sont des signes. De là, ce système d'interprétation
qui, de la synagogue descendit dans l'Eglise, de saint Paul à
saint Augustin et de saint Augustin à saint Thomas et qui reconnut
toujours aux livres saints deux sens, l'un littéral et l'autre mystique.
Le sens mystique se subdivisait encore suivant qu'il se rapportait
à l'avènement de Jésus-Christ, à la vie future, aux divers
états de l'âme dans sa condition présente. Les écrivains du moyen
âge firent un large emploi du système symbolique dans leurs ouvrages
théologiques et philosophiques. Remplis des pensées, des
images, des faits exprimés dans la Bible, ils leur empruntèrent
des formes pour revêtir leurs propres conceptions. Leur imagination
sut trouver dans les personnages de l'Ancien Testament des
types pour représenter leurs théories les plus abstraites, pour
peindre leurs pensées dans ses nuances les plus délicates, pour
donner une existence et un corps à leurs distinctions les plus
subtiles.

Nous faisons aujourd'hui trop bon marché d'une méthode qui a rendu des services ; trop bon marché du symbolisme dont l'usage
est fondé sur la nature de l'esprit humain qui aime souvent à cacher
sa pensée sous un voile demi-transparent ; trop bon marché
de cette langue si variée dans ses ressources, si riche dans ses
constructions, qui est parlée de tous les peuples et de tous les
hommes, de cette langue qui ne vieillit jamais et qui est vraiment
universelle. (Abbé Bourassé).

@

- 357 -
peu à peu en vénération et se vicia au point
de devenir un acte d'adoration.

Ainsi se trouvent expliqués tous les monuments consacrés et dédiés au soleil, les Bothal et les Menhirs
des Celtes et les Bethyles des Grecs ; les obélisques
des Egyptiens (aiguilles de pierre, obeliskoi qui portaient
dans la langue égyptienne, un nom signifiant
rayon du soleil; le Jupiter-Pierre, la pierre héliaque
(Elagabale, divinité apportée de Syrie) ; la pierre
appelée Terme (correspondant à Dionysius, Dios nussa,
Dieu terme), objets de l'adoration des Romains,
rappelant le vers déjà cité :

Jupiter est idem Pluto, sol et Dyonisius.
Nous ne laisserons pas échapper l'occasion de faire remarquer ici que la transition du spiritualisme au
naturalisme eut lieu par le symbolisme. Du spiritualisme
enseigné par la première révélation, l'humanité
a passé au sabéisme (adoration du soleil), du
sabéisme au fétichisme (adoration des êtres inférieurs),
du fétichisme à la religion de Platon et de
Socrate qui retrouvait Dieu en trois personnes avec
le secours des traditions juives, mais qui n'enfanta
que le pyrrhonisme et le cynisme. Il a fallu que
Jésus-Christ, la voie, la vérité et la vie, vînt par la
seconde révélation arracher le monde à ses ténèbres
et à sa corruption, et lui léguer avec sa doctrine le
phare de la papauté pour l'éclairer et réchauffer jusqu'à
la fin du monde.

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- 358 -
§ II. - Jésus-Christ est la pierre invisible. - Le Pape est la pierre visible et fondamentale de l'Eglise, - Chaque chrétien est une pierre de l'édifice.
Le prophète Daniel avait vu dans Notre-Seigneur, cette pierre détachée d'En-Haut et qui devait remplir
la terre : il était la pierre d'angle, la pierre
choisie et précieuse. Notre-Seigneur étant le Roc sur
lequel l'Eglise est fondée et donnant le nom de roc à
l'un de ses disciples, impliquait la délégation particulière
de ses propres fonctions.

C'est ce qu'exprime formellement Origène : « Notre-Seigneur dit que Simon serait Pierre d'un
nom emprunté au Roc, c'est-à-dire au Christ. Et, de
même que du mot sagesse un homme est appelé
sage, de même de la Pierre il sera appelé Pierre. »
Tertullien offre la même explication du nom de
Pierre, comme étant tiré de la qualité du roc, qui
est Notre-Seigneur Jésus-Christ ; et il cite le cas
analogue d'Abraham dont Dieu changea le nom en
changeant sa destinée « et petra et lapis Christus. »
« Je te bâtirai sur moi, s'écrie saint Augustin, et
non pas moi sur toi. Le Roc ne reçoit pas son nom
de Pierre , mais Pierre du Roc : de même que le
Christ ne reçoit pas son nom des chrétiens, mais les
chrétiens du Christ. Ce fut la volonté de Dieu, dit
toujours ce grand saint, de faire de Pierre, à qui il
remit ses Brebis, un autre lui-même, un avec lui :
afin qu'il pût les lui confier...» « De même que
celui qui est la Lumière appela ses apôtres la Lumière

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- 359 -
du monde, ainsi, à Simon, qui croyait au Roc,
le Christ donnera le nom de Pierre; et, par une
métaphore tirée de la pierre, il lui dit : Je bâtirai
mon Eglise sur toi. » « Le Christ est le Roc,
dit saint Ambroise, il ne refusera pas à son apôtre
la grâce de ce nom : il veut qu'il se nomme aussi
Pierre, parce qu'il en a la persistance, la solidité
dans la foi. » « Notre-Seigneur peut rendre un
homme pécheur aussi solide que le Roc, » s'écrie
saint Jean Chrysostôme. Et recueillant cette tradition
sacrée, le pape saint Léon dit : « Je suis le
Roc indestructible : Je suis la pierre angulaire, je
suis l'unique fondation : on ne saurait en mettre
une autre. Mais vous êtes aussi un Roc, parce que
vous êtes consolidé par mon excellence, en sorte
que ce qui m'est propre vous est commun, par participation.
»

Saint Pierre est nommé « le Roc de l'Eglise, » par Jésus-Christ, et, de là, par saint Hilaire, par
saint Grégoire de Nazianze, par saint Ambroise, par
saint Augustin ; « le Roc sur lequel l'Eglise est
bâtie » par Tertullien, par Origène, par saint Cyprien ;
« le Roc solide, » « le Roc que les portes de
l'enfer ne détruisent pas, » « le second fondement
après Jésus-Christ » par Zénon, par saint Augustin,
par saint Léon, Théodoret, Maxime ; « le Roc est la
base de la foi orthodoxe, » par le concile de Chalcédoine...
Mais à quoi bon demander à l'érudition
cette royale aumône ? L'idée est de trop haute origine
pour en avoir besoin !

Simon a reçu le nom de Pierre parce que c'était le nom de Jésus-Christ. Ne perdons plus le sens

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- 360 -
divin de ces paroles : Tu es Pierre, c'est-à-dire : tu es
à ma place, tu es moi-même; sur toi dès lors, je
bâtis mon Eglise !

Si l'apôtre choisi par Jésus - Christ est la pierre fondamentale, tous les fidèles qui n'ont avec lui
qu'une même foi, qu'un même amour sont appelés
avec raison par cet apôtre lui-même, les pierres vivantes
qui se superposent pour former l'édifice du
Christ qui est l'Eglise (I Pierre, II, 5).

L'Eglise est cette tour carrée, bâtie sur les eaux avec des pierres carrées et luisantes, aperçue dans
une vision par saint Hermas. Six anges la construisaient
et plusieurs milliers d'autres hommes apportaient
les pierres. Quelques-uns les tiraient du fond
de l'eau, d'autres les transportaient sur la terre et les
présentaient aux six anges. Les pierres que l'on tirait
du fond de l'eau étaient taillées si exactement que
toute la tour semblait être d'une seule pierre. Cette
tour est bâtie sur les eaux parce que l'âme est sauvée
par l'eau du baptême et fondée sur la parole du nom
glorieux et tout-puissant. Les pierres blanches et
carrées qui s'ajustent si bien sont les apôtres, les
évêques, les docteurs, les ministres morts et vivants
qui ont rempli leur devoir envers les élus de Dieu.
Les pierres que l'on tire du fond de l'eau et qui
s'ajustent si bien au bâtiment, sont ceux qui sont
morts et qui ont souffert pour le nom du Seigneur.
Celles que l'on apporte sur terre et que l'on emploie
au bâtiment sont les néophytes et les fidèles. Celles
qui sont rejetées sont les réprouvés, celles qui
forment l'édifice sont les saints.

Qu'est-ce donc qu'un saint? qu'est-ce que le phénomène
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- 361 -
de la sainteté? M. Auguste Nicolas nous répondra
le premier. Le Christianisme prend l'homme
dans son état naturel, ne pouvant tout au plus s'il
est sage que se conserver en équilibre entre les excès,
ne pouvant être qu'un épicurien de vertu, et c'est
de ce niveau qu'il l'élève à la plus haute sainteté,
c'est-à-dire à un état où tous les mauvais instincts
de notre nature sont foulés aux pieds et où le bien
dans ce qu'il a de plus général et de plus absolu devient
la profession de tous les jours, de tous les instants,
de tous les soupirs de la vie ; où l'âme toujours
tendue et en haleine vers la perfection, non-seulement
s'interdit tout, ce qui est défendu, mais se dépouille
de tout ce qui est permis, de ce qu'il y a de
plus doux, de plus cher, de plus inhérent à notre
nature; s'immole impitoyablement, se circoncit, ne
vit plus de la vie sensible, de la vie concupiscible
que pour y mourir tous les jours et par ce moyen
naît, grandit, s'élève, s'étend dans une nouvelle vie
toute de perfection, de devoir, de vertu, où ne
voyant jamais ce qu'elle fait de bien, mais ce qu'elle
ne fait pas, elle se méprise en faisant des actes d'héroïsme,
elle s'excite et s'aiguillonne par delà toutes
les bornes connues du devoir et va se confondre, si
l'on peut parler ainsi, avec la perfection infinie de
Dieu lui-même.

Le R. P. Matignon nous prêtera sa plume pour compléter le portrait de l'homme parfait. (Question
du surnaturel,)

L'état d'un homme justifié se distingue essentiellement de l'état d'un homme pécheur. C'est une manière
d'être de l'âme toute différente ; un foyer de

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- 362 -
chaleur s'établit en elle et rayonne au dehors; un
germe y est jeté qui doit faire éclore une vie plus
noble et plus belle, une vie lumineuse qui ira de
clartés en clartés et qui arrivant un jour à son dernier
développement , deviendra enfin celle de la
gloire....

La justification chrétienne renferme une union réelle de Dieu avec l'homme. L'âme juste devient
comme l'habitation privilégiée de la Trinité. De là les
expressions de saint Paul : que le chrétien est le
temple de Dieu, la maison spirituelle du Seigneur;
que l'Eglise est le corps de Jésus-Christ et que les
fidèles en sont les membres.

Dans la justification, non-seulement la charité et la grâce sont répandues dans le coeur de l'homme,
mais la personne même du Saint-Esprit lui est intimement
unie ; le fidèle est rendu participant de la
nature divine, substantiellement par une véritable
communication de cette nature. La grâce de l'adoption
qui le fait enfant de Dieu, entraîne avec elle le
don de l'infini ; elle y est liée comme le rayon au
foyer lumineux d'où il émane, comme la chaleur à la
source où elle se produit (Saint Cyrille).

Le Saint-Esprit, dit saint Basile, ayant la puissance de perfectionner l'âme raisonnable et de donner
à sa beauté le dernier complément remplit en
elle le rôle de forme. Celui-là, en effet, s'appelle
spirituel, qui ne vit plus selon la chair, mais qui est
dirigé par l'Esprit et devient enfant de Dieu, c'est-
à-dire semblable au Fils de Dieu par nature.

L'état surnaturel du juste tient donc à l'union qui s'établit entre son âme et le Saint-Esprit. Plus cette

@

- 363 -
union est étroite et consommée, plus la grâce est
abondante, plus l'état est parfait. Revêtu de la grâce,
l'homme n'est plus seul ; il entre alors comme partie
intégrante dans un composé moral dont la dignité
surpasse toute dignité finie.

Voici comment saint Irénée décrit l'homme parfait :

« Dieu sera glorifié dans son ouvrage, quand il le rendra conforme et semblable à son Fils. Par les
mains du Père, c'est-à-dire par le Fils et le Saint-
Esprit , l'homme tout entier et non pas une partie
seulement de l'homme est fait à la ressemblance de
Dieu. Or, l'âme et l'esprit peuvent bien être une
partie de l'homme, mais non l'homme tout entier.
L'homme parfait est comme un mélange , c'est
l'union d'une âme possédant l'Esprit du Père avec
cette chair qui a été créée à la ressemblance de
Dieu. »

Et encore, « la chair que Dieu a créée, prise à elle seule, n'est pas l'homme parfait, elle n'est que le
corps et une partie de l'homme. L'âme elle-même,
considérée toute seule , n'est pas non plus tout
l'homme, mais elle est son âme et une partie de lui.
L'Esprit à son tour n'est pas l'homme; aussi n'en
porte-t-il pas le nom, il s'appelle l'Esprit. Mais la
synthèse et l'union de ces trois choses constitue
l'homme parfait. »

Expliquant ensuite le voeu que saint Paul exprime aux Thessaloniciens (v. 23), lorsqu'il demande que
leur esprit, leur âme et leur corps soient gardés dans
toute leur intégrité et sans aucun détriment jusqu'à
l'avènement de Jésus-Christ, voici la conclusion qu'il

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- 364 -
en tire : « Ceux-là donc seront parfaits qui conserveront
l'Esprit de Dieu demeurant en eux-mêmes et
garderont leur âme et leur corps exempts de souillure.
»

Saint Justin avait dit dans le même sens : « La demeure de l'âme c'est le corps, l'âme à son tour
est la demeure de l'esprit. »

Lorsque les Pères font mention du corps, de l'âme et de l'esprit de l'homme, c'est l'homme spirituel et
non l'homme naturel qu'ils analysent ; dès lors, ils
retrouvent en lui non pas seulement les deux éléments
qui concourent à former sa nature, mais aussi
l'Esprit-Saint qu'ils considèrent en quelque sorte
comme une partie intégrante du juste, tant à leurs
yeux l'union est intime. Ou bien encore ils appellent
esprit non pas une nouvelle substance, mais l'âme
elle-même en tant que transformée par la divinité
qui lui est présente. La preuve en est que toutes les
fois qu'il s'agit de l'homme pécheur on ne retrouve
plus ce troisième élément.

Arrivé à la perfection, le chrétien a été comparé à une pierre carrée et brillante, parce que dans cet
état il est stable et lumineux de la stabilité et de la
lumière que Dieu lui a communiquées. On dit que
l'amour divin ne pouvant se contenir dans lui-même
s'est comme répandu autour de lui et multiplié dans
la création ; la lumière ne se renferme pas davantage
dans le corps lumineux, elle se répand et se multiplie
dans les corps environnants, elle se communique sans
cesse, sans aucune diminution et semble prendre de
nouvelles forces par cette communication. Il en est
ainsi du parfait chrétien, appelé par le Sauveur le

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- 365 -
sel de la terre et la lumière du monde, il répand et
multiplie autour de lui les biens dont Dieu l'a gratifié ;
il devient une source inépuisable de santé et
de richesses souvent par des miracles, toujours par
l'exemple de ses vertus.

§ III. Secret des philosophes hermétiques dévoilé.
Les disciples d'Hermès avant de promettre à leurs adeptes l'élixir de longue vie ou la poudre de projection
leur recommandent de chercher la Pierre
philosophale.

Avant tout, en effet, il faut chercher Jésus-Christ; quand on l'a trouvé, quand on le possède, on possède
la vraie source de la santé et de la richesse.

Cette pierre philosophale, c'est la Sagesse incréée, la Vérité éternelle, immuable, nécessaire, la Raison
naturelle et universelle des esprits qui communiquent
par elle avec l'intelligence divine dont elle est la pensée
éternelle et le verbe consubstantiel ; elle qui
s'est fait homme pour venir relever l'homme et le
rétablir en société de raison avec Dieu (1) ; représentée


1 La raison divine en s'alliant à la nature humaine a rencontré chez celle-ci un principe spirituel qui ne lui était pas absolument
étranger, qui lui ressemblait, qui provenait d'elle; in propria
venit. C'est la raison, qui selon Cicéron est dans Dieu et dans
l'homme et constitue une ressemblance et une société de l'homme
avec Dieu; si bien que saint Jean a dit que le même Verbe qui
s'est fait homme était celui qui déjà illuminait tout homme venant
dans ce monde...

Tout homme venant en ce monde n'apporte rien et il ne s'éclaire que de la lumière qu'il y trouve déjà et à laquelle il vient,

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- 366 -
par sa forme symbolique qui est le cube, exprimée
par le tétragramme divin des Hébreux, par la
Jérusalem céleste de saint Jean ; cette pierre est le
Christ figuré à chaque page de l'ancien testament, le
Christ manifesté visiblement, montré réalisé et vivant
dans le nouveau testament ; le Christ qui est venu
accorder la théologie et la philosophie, la foi et la
raison signifiées par les deux colonnes du Temple de
Salomon (Jakin et Bohas) se prêtant un mutuel appui ;
le Christ enfin qui est venu servir de trait d'union
entre la terre et le ciel, entre le fini et l'infini.

Le Soleil et la Lune des philosophes hermétiques correspondent au même symbole (alliance de la raison
et de la foi, résultant de leur contrôle mutuel et
de leur fraternel concours - alliance du temporel et
du spirituel) et coopèrent au perfectionnement et
à la stabilité de la pierre philosophale. Le Soleil est
le signe hiéroglyphique de la vérité, parce que c'est
la source visible de la lumière, et la pierre brute est
le symbole de la stabilité, C'est pourquoi les Anciens


pour ainsi dire, allumer le flambeau de sa raison privée. Cette lumière
des esprits considérée dans son principe, était donc avant les
hommes, et sa source première ne peut être que dans l'auteur
de toutes choses qui, après avoir fait l'Intelligence de l'homme
pour cette lumière, l'a associée à sa possession : or cette lumière
qui est comme le soleil des intelligences, la nourriture des coeurs,
c'est la raison, la sagesse, la vérité. Dieu est la substance de cette
lumière des esprits, c'est le foyer de la lumière. Nos intelligences
ont été formées pour la posséder et en jouir et pour entrer par là
en ressemblance avec Dieu. - Nous croyons que la raison nous
est propre ; elle est un archétype divin dont nous ne sommes que
des images défigurées. Cette raison est le verbe et le verbe est
Jésus-Christ (Aug. Nicolas).

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- 367 -
prenaient la pierre Elagabale pour la figure même
du soleil et c'est pour cela que les philosophes hermétiques
indiquaient la pierre philosophale comme le
premier moyen de faire de l'or philosophique, c'est-
à-dire de transformer toutes les puissances vitales
figurées par les six métaux en soleil, c'est-à-dire en
vérité et en lumière, première et indispensable
opération du grand oeuvre qui conduit aux adaptations
secondaires et qui fait par les analogies de la
nature, trouver l'or naturel et grossier aux créateurs
de l'or spirituel et vivant, aux possesseurs du vrai
sel, du vrai mercure et du vrai soufre philosophiques.

Dans les livres saints, nous voyons à chaque instant le Soleil et la Lune mis en jeu pour figurer le
spirituel et le temporel, l'esprit et la matière, le ciel
et la terre. « La Lune préside à la nuit de l'humanité
déchue comme le divin Soleil préside au grand jour
de la vie chrétienne. » (Saint Augustin, saint Grégoire
le Grand.) « La Lune emprunte au Soleil sa
clarté et les Pères y voient une figure de l'Eglise
(saint Jérome). Véritablement semblable à la Lune
qui emprunte au Soleil son divin frère, l'éclat de la
grâce et l'immortalité, l'Eglise reçoit de Jésus-Christ
tout ce qui est en elle, afin qu'elle dise en toute vérité :
Je vis et ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-
Christ qui vit en moi (saint Ambroise). L'Eglise
passe comme l'astre des nuits par des phases diverses
et il en sera ainsi tant qu'elle demeurera sur la terre ;
mais le jour viendra où elle attendra au ciel son glorieux
terme, c'est alors que les élus brilleront en présence
du Seigneur comme le soleil (Ecclés., xvii, 16),

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- 368 -
mais c'est aussi alors que toute chair ressuscitée
louera Dieu.

Saint Augustin applique à ce triomphe final de l'Eglise ces paroles du Psalmiste. « Je l'ai juré à
David et mon serment sera irrévocable ; sa race demeurera
éternellement; son trône sera comme le
soleil en ma présence et comme la lune éternellement
dans son plein, pour être au ciel un témoin fidèle. »
Si nos âmes seules eussent dû arriver à l'éternelle
perfection, nous dit ce Père, Dieu aurait seulement
comparé au soleil la race de David, qui est l'église
des élus, car il est écrit que les justes brilleront
comme le soleil dans la présence de Dieu. Mais parce
que nos corps doivent ressusciter, l'Eglise triomphante
est également comparée à la lune qui est
l'emblème de notre humanité charnelle, et cet astre
éternellement dans son plein sera tout à la fois et le
symbole et le témoin fidèle de la résurrection pendant
l'éternité tout entière. Quand Dieu aura
créé un ciel nouveau et une terre nouvelle, c'est
alors que suivant l'expression du prophète Isaïe
(xxx, 26) : « La lumière de la lune sera semblable
à celle du soleil. » Et en effet, l'Eglise participant
aux récompenses de son divin époux, n'aura plus
avec lui qu'une même splendeur et une même gloire.
Erit lux lunoe sicut lux solis (saint Augustin).

Plusieurs philosophes hermétiques commencent ainsi leurs ouvrages. « Le grand oeuvre est la conquête
pleine et entière que l'homme fait de ses facultés
et de son avenir. On arrive avec lui à la transmutation
métallique et à la médecine universelle. »

On lit sur la table d'émeraude d'Hermès :
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- 369 -
« Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l'épais, doucement, avec grande industrie.

« Il monte de la terre au ciel et de ce chef il descend en terre et il reçoit la force des choses supérieures
et inférieures.

« Tu auras par ce moyen la gloire de tout le monde et pour cela toute obscurité s'enfuira de toi.

« C'est la force forte de toute force, car elle vaincra toute chose subtile et pénétrera toute chose solide.

« Ainsi le monde a été créé. »
Selon Geber, la seule opération importante dans l'oeuvre consiste dans la sublimation qui n'est autre
chose que l'élévation de la chose sèche par le moyen
du feu avec adhérence à son propre vase.

Ailleurs: l'or vif, le soufre vif ou le vrai feu des philosophes doit se chercher dans la maison du mercure.
Ce feu s'alimente de l'air ; pour exprimer sa
puissance attractive et expansive, on ne peut donner
une meilleure comparaison que celle de la foudre
qui n'est d'abord qu'une exhalaison sèche et terrestre
unie à la vapeur humide mais qui à force de s'exhaler,
venant à prendre la nature ignée agit sur l'humide
qui lui est inhérent, qu'elle attire à soi et transmue
en sa nature ; après quoi elle se précipite
avec rapidité vers la terre où elle est attirée par une
nature fixe et semblable à la sienne.

Ces paroles énigmatiques pour la forme, mais claires pour le fond, expriment nettement ce que les
philosophes entendent par leur mercure fécondé par
le soufre qui devient le maître et le régénérateur du
sel : c'est l'Azoth, la magnésie universelle, la lumière
de vie, fécondée par la force animique, par l'énergie

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- 370 -
intellectuelle qu'ils comparent au soufre à cause
de ses affinités avec le feu divin. Quant au sel, c'est
la matière absolue, tout ce qui est matière contient
du sel et tout sel peut être converti en or pur par
l'action combinée du soufre et du mercure.

L'art hermétique, disent encore les philosophes consiste à volatiliser le fixe et à fixer le volatil. Ils
donnent le nom de fixe à tout ce qui est pondérable,
à tout ce qui tend par sa nature au repos centrai et
à l'immobilité ; ils nomment volatil tout ce qui obéit
plus naturellement et plus volontiers à la loi du
mouvement et ils forment leur pierre de l'analyse,
c'est-à-dire de la volatilisation du fixe puis de la synthèse,
c'est-à-dire de la fixation du volatil, ce qu'ils
opèrent en appliquant au fixe qu'ils nomment leur
sel, le mercure-sulfure ou la lumière de vie dirigée
et rendue toute-puissante par une volonté souveraine.
Ils s'emparent ainsi de toute la nature et leur
pierre se trouve partout où il y a du sel, ce qui fait
dire qu'aucune substance n'est étrangère au grand
oeuvre et qu'on peut changer en or les matières
même les plus méprisables et les plus viles en apparence.

L'athanor ou fourneau qui est le vase où tout le monde peut faire son alchimie philosophique et morale,
où tout le monde peut volatiliser le fixe et fixer
le volatil, est désigné sous l'emblème du Pentagramme
ou de l'étoile à cinq pointes, signe absolu
de l'intelligence humaine.

Plusieurs maîtres hermétiques ont dit : Rendez l'or potable et vous aurez la médecine universelle ;
c'est-à-dire : appropriez la vérité à vos usages, qu'elle

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- 371 -
devienne la source à laquelle vous vous abreuverez
tous les jours, et vous aurez en vous-mêmes l'immortalité
des sages; la tempérance, le calme et la raison
de la volonté rendent l'homme non-seulement
heureux mais bien portant et fort. C'est en devenant
raisonnable et bon que l'homme se rend immortel.
Nous sommes les auteurs de nos destinées et Dieu
ne nous sauve pas sans notre concours.

Il est démontré que la plupart de nos maladies physiques viennent de nos maladies morales. Une
grande passion à laquelle on s'abandonne correspond
toujours à une grande maladie qu'on se prépare.
Les péchés mortels sont ainsi nommés parce qu'ils
font physiquement et positivement mourir. Alexandre
le Grand est mort d'orgueil. Il était naturellement
tempérant et s'abandonna par orgueil aux
excès qui lui donnèrent la mort. François Ier est
mort d'un adultère. Louis XV est mort de son Parcaux-Cerfs.
Dès que votre volonté est irrévocablement
confirmée dans une tendance à l'absurde, vous êtes
mort et l'écueil où vous vous briserez n'est pas loin.
Il est donc vrai de dire que la sagesse conserve et
prolonge la vie.

Que faut-il entendre en définitive par les expressions volatiliser le fixe et fixer le volatil ?

« Le mode de communication de la vérité avec le monde déchu, dit M. Aug. Nicolas, ne pouvait être
le même que celui qui avait servi à sa manifestation
dans l'intelligence du premier homme. Il devait y
avoir entre ces deux modes, la différence qu'il y a
entre le moyen de conserver la santé et celui de la
recouvrer, entre l'hygiène et la thérapeutique. Pour

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- 372 -
opérer le renouement des rapports de l'humanité
avec la vérité, c'est-à-dire, avec la vie, 1° il fallait
ôter la cause permanente du mal, 2° il fallait en réparer
les suites et y substituer le principe vivifiant
du bien. La cause du mal était la faute originelle,
mère de toutes les fautes, il fallait l'expier mais comment ?
Par une expiation qui fût égale à la faute, et
qui, prise dans la nature coupable et dégradée qui
l'avait commise, fût néanmoins capable de satisfaire
un Dieu. L'ordre éternel et immuable le voulait ainsi.
Or la sagesse éternelle, le verbe de Dieu, ayant voulu
pourvoir à cette dernière exigence en se faisant
victime pour l'homme, il fallait nécessairement qu'il
prît une nature de victime, c'est-à-dire une nature
immolable, puisque de sa nature propre il était immortel
et impassible. Il fallait qu'il fût Dieu pour
donner la valeur suffisante au sacrifice et autre que
Dieu pour le souffrir. Il fallait qu'il prêtât à l'homme
sa nature divine et qu'il lui empruntât sa nature
mortelle et que de ces deux natures jointes il se fît
une victime parfaite, composée du ciel et de la terre,
qui atteignît de l'un à l'autre et qui les réunît dans
son expiation. Le propre de la subrogation du reste,
comme la raison même l'a enseigné aux jurisconsultes,
est que toute chose subrogée à une autre en
a la nature et en représente toutes les qualités. Subrogatus
sapit naturam subrogati. Le premier acte
donc de la subrogation du Verbe à l'homme pécheur,
et comme le premier pas de son sacrifice, devait consister
à se revêtir, à se charger de la nature de ce
grand coupable et à paraître en terre à l'état de victime,
comme sur le théâtre de son supplice, puisque

@

- 373 -
c'est là que le coupable dont il avait pris la place
aurait dû subir le sien (comparaison indicative seulement).
Enfin n'oublions pas que ce vrai coupable
lui-même ne devait pas être étranger au sacrifice,
qu'il devait y suivre son rédempteur et, en identifiant
ses souffrances personnelles à celles du grand
modèle, en contracter tous les mérites et se les approprier.
Sous ce troisième rapport il fallait donc encore
que le Verbe se fît chair et habitât parmi nous. Ces
trois aperçus expliquent le premier objet de l'incarnation
du Verbe qui est d'extirper le principe du
mal ; mais le mal avait fait d'immenses ravages ; il
fallait les réparer en substituant le principe vivifiant
du bien et en subrogeant à son tour la nature humaine
aux vertus et aux perfections de la nature divine :
et c'est à cette seconde fin que la même incarnation
du Verbe était merveilleusement adaptée.

Il fallait, comme nous l'avons dit déjà pages 55 et 56, que la Raison divine pour faire remonter l'homme
des ténèbres à la lumière, lui inoculât les vertus
qu'elle voulait lui faire pratiquer à travers cette
même chair spiritualisée par la grâce, comme dans
l'état de nature l'esprit avait été charnalisé par le
péché.

Comment volatiliser le fixe et fixer le volatil? Elevons nos coeurs à Dieu par la prière, Sursum corda!
afin que la grâce en descende et nous transforme en
lumière. La prière obtient la grâce, la grâce apporte
la clarté. Prononçons les paroles puissantes que
l'Esprit-Saint nous a suggérées pour nous vaincre
nous-mêmes et pour vaincre Dieu, comme la mère
suggère à l'enfant coupable le mot que le père exige

@

- 374 -
avant de faire grâce à notre ignorance et à notre indocilité.
Ainsi que le dit saint Augustin, né méchant
et charnel, l'homme ne devient bon et spirituel qu'à
la condition de renaître et croître en Jésus-Christ ;
l'élément mauvais précède ; vient ensuite l'élément
spirituel où le perfectionnement intérieur nous amène
et doit nous fixer. On volatilisera donc le fixe en devenant
spirituel de matériel que l'on était ; en substituant
au mal le principe vivifiant du bien ; on fixera
le volatil par le perfectionnement intérieur, en subrogeant
la nature humaine aux vertus et aux perfections
de la nature divine.

Jésus-Christ, avons-nous dit, est la pierre philosophale source de richesse ou poudre de projection,
avec laquelle on peut transmuer en or ou soleil les
métaux les plus imparfaits.

L'Ecriture sainte et les Pères nous fourniront des textes nombreux pour le démontrer.

Le soleil et la pierre ne sont-ils pas des figures de Jésus-Christ?

Saint Ambroise ne nous enseigne-t-il pas que les apôtres étaient comme les rayons du soleil de justice?
Jésus-Christ, en effet, sur le point de quitter ses disciples,
avait adressé à son Père cette prière : « Faites
que je sois en eux comme vous êtes en moi, afin que
tous ensemble nous soyons consommés en un » (Saint
Jean, XVII , 23). - C'est par suite de cette union
avec l'astre divin que Jésus-Christ, annonçant aux
élus l'avenir qu'il leur prépare, s'exprime en ces
termes : « Les justes brilleront comme le soleil dans
le royaume de mon Père céleste » (Matth., XIII, 43).

Saint Paul dit (II Cor., III, 18) que lorsqu'il nous
@

- 375 -
sera donné de contempler sans voile la gloire de
Dieu, nous serons transformés en une même image,
nous élevant de clarté en clarté, illuminés par l'esprit
du Seigneur.

Dans l'état de perfection , le chrétien qui est un autre Jésus-Christ, devient une source inépuisable
de santé et de richesse, souvent par des miracles et
toujours par l'exemple de ses vertus. Ainsi s'opère
la multiplication par la poudre de projection.

Comment cette poudre de projection transmue-telle en or les métaux les plus imparfaits? tout est bon
au christianisme pour faire un saint : un enfant, un
guerrier, un savant, un pâtre, un roi, une jeune
fille, une âme déjà pure, une âme criminelle, tout
devient sous ses mains capable de sainteté. C'est
même ordinairement dans les difficultés et les résistances
de la nature et de la société qu'il opère ces
métamorphoses appelées conversions et qui ne sont
pas moins prodigieuses dans l'ordre moral que les
métamorphoses de la fabuleuse antiquité dans l'ordre
physique. S'il veut faire éclater la charité et le zèle
de l'apostolat, il choisira un persécuteur, le loup
sera changé en agneau ; celui qui dévastait le troupeau
en deviendra le pasteur le plus dévoué et le
plus fidèle, Saul deviendra saint Paul ; s'il veut faire
voir l'intrépidité inflexible et l'héroïsme de la constance,
il prendra le coeur d'une vierge; s'il veut nous
ravir par un chef-d'oeuvre de douceur et d'humilité,
il ira chercher l'âme d'un roi ; il fera venir la simplicité
de la foi dans l'âme d'un philosophe et la plus
sublime philosophie dans la raison d'un artisan. Il
inspirera à l'héritier d'un grand nom et d'une brillante

@

- 376 -
fortune la passion du renoncement et de la
pauvreté ; il saisira l'élégante jeune fille au sein des
caresses maternelles et sous les préparatifs de l'hymen
pour la transformer en soeur de charité; et de la
pécheresse que le monde conspue et rejette, il fera
l'amante du Dieu trois fois saint.

On a comparé l'action du christianisme dans les âmes à celle des substances ferrugineuses qui, injectées
dans les bois les plus poreux et les plus mous
leur communiquent la fermeté, l'incorruptibilité des
bois les plus forts et les plus résistants. C'est une
sève surnaturelle. Un saint est un homme refait, un
homme nouveau.

Jésus-Christ est aussi la source de la santé, le remède à tous les maux de l'humanité ou l'élixir de
longue vie au moyen des sacrements et notamment
au moyen de l'Eucharistie par lequel il a rendu l'or
potable.

« Ma chair est une nourriture et mon sang un breuvage, a-t-il dit lui-même. Mangez ma chair et
buvez mon sang vous aurez la vie, » et comme le
vulgaire murmurait, il ajouta : « La chair n'est pour
rien ici ; les paroles que je vous dis sont esprit et
vie. »

Qu'est donc ce Mercure, eau et feu, ferment, lumière de vie, agent suprême dans le grand oeuvre des
philosophes?

Nous ne pouvons y voir que cette eau vive dont parle Jésus-Christ à la Samaritaine, que l'Esprit-
Saint, l'éternel amour. Cet amour dont le Père aime
le Fils et en est aimé ; qui a porté Dieu à créer le
monde pour la gloire de ce Fils et ce Fils à s'immoler

@

- 377 -
pour le salut du monde pour la gloire de son
Père. Ce divin amour dont Jésus-Christ est venu
apporter le feu sur la terre et qui des apôtres sur
lesquels il descendit en traits de flammes a gagné
tout l'univers et l'a embrasé des saintes ardeurs de
la charité de Dieu et des hommes. Cet Esprit-Saint
qui réside dans l'Eglise catholique pour répandre et
perpétuer dans la race humaine les semences de
grâce et de salut, fruits de la rédemption. Ce ferment
divin qui, introduit dans la pâte, la travaille et
la soulève tout entière.

La conclusion que nous tirerons de ce paragraphe c'est que si le dogme de l'immortalité, de l'unité de
Dieu en trois personnes, le type plus ou moins altéré
du Messie , le dogme du rachat nécessaire et qui ne
peut être opéré que par un homme innocent, fut
l'objet du secret des philosophes hermétiques; la vérité
demeura néanmoins étouffée et dépravée par les
fables du polythéisme et le peuple hébreu réservé
pour fournir la chair du Verbe put seul en conserver
le dépôt sacré avec l'aide du secours divin.

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CHAPITRE XXIII.
Usage de la clef.
Un composé de deux choses, l'une aqueuse et volatile, l'autre terrestre et fixe étant mis dans un vase,
s'il y survient une fermentation et une dissolution,
il apparaîtra des couleurs, ou qui se succéderont ou
qui se manifesteront mélangées comme celles de la

@

- 378 -
queue de paon ou de l'arc-en-ciel. Supposons qu'un
homme d'esprit, de génie, d'une imagination féconde
se mette en tête de personnifier la matière du composé
et les couleurs qui y surviennent ; qu'étant ensuite
parfaitement au courant, par ses observations,
des combats qui se livrent entre ce fixe et ce volatil
et des différents changements ou variations de couleurs
qu'ils produisent, il lui prenne envie d'en fabriquer
une fable, une fiction allégorique, un roman
qu'il remplira des actions de personnes feintes que
son imagination lui fournira ; lui sera-t-il difficile de
donner à cette fiction l'air d'une histoire vraisemblable?
puisque suivant le témoignage d'Horace

Cui lecta potenter crit res. Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo. (Hor., Art poét.).
Ne suffira-t-il pas pour parvenir à ce but d'y faire entrer les lieux connus, qui conviendront d'une manière
ou d'autre à ce que l'on veut exprimer allégoriquement?
Qui empêchera même de supposer l'expédition
dans un lieu éloigné et connu? et si l'auteur
de la fable veut qu'elle soit prise pour une allégorie,
il ne sera plus alors gêné par la vraisemblance; il
pourra donner dans le merveilleux tant qu'il lui plaira.
Il supposera, s'il veut, des lieux et des peuples qui
n'existèrent jamais et ne s'attachera qu'à plaire, en
conservant cependant toujours une allusion exacte
dans les événements feints, tant dans le caractère
convenable aux acteurs que dans la suite des variations
d'états et de couleurs que subit la matière dans
les opérations. Voilà l'origine des poèmes d'Orphée,

@

- 379 -
d'Homère, de Virgile, d'Ovide et de toutes les fables
et allégories composées sur la théorie et la pratique
de l'art hermétique. Telle est aussi la base du poème
prophétique de Michel de Nostredame développant la
révélation (apocalypse) de saint Jean sur les destinées
de l'Eglise et de la France.

Initié par Moïse, saint Jean et l'Esprit-Saint, aux secrets du plan divin, aux procédés que Dieu a employés
dans la création du monde, dans la régénération
spirituelle de l'homme par Jésus-Christ; créations
qui se continuent tous les jours à nos yeux
dans la nature et l'humanité (page 63), Michel de
Nostredame développe dans ses centuries l'oeuvre de
la régénération de la France sous le voile allégorique
de la confection de la pierre philosophale ou du grand
oeuvre. En bon philosophe hermétique qui se propose
de suivre la nature pas à pas, d'imiter ses opérations
et de faire un remède qui puisse guérir toutes les
infirmités de cette même nature et d'en conduire
tous les individus au dernier degré de perfection dont
ils Sont capables, le Grand Prophète Français prend
la nation française comme matière composée de l'élément
matériel et de l'élément spirituel ou du fixe et
du volatil mélangés dans le vase (urne) de la France,
en une espèce de chaos ténébreux où l'on ne peut
rien distinguer séparément des principes qui composent
la matière de la pierre. Henri V est son héros.
C'est le Mercure, eau, feu, ferment, lumière, agent
principal de l'oeuvre avec ses propriétés, c'est-à-dire
sa vertu résolutive quant à ses parties volatiles (volatilité
qui lui a fait donner des ailes et l'a fait comparer
par le Prophète à des oiseaux, colombe, aubereau,

@

- 380 -
autour, milan) et son principe coagulant quand
il s'agit de fixer par les opérations (qualité qui lui a
valu le nom de Mercure par allusion au mercure vulgaire).
Reportons-nous aux pages 123, 128 et 247,
nous y verrons que la matière spécifiée au règne
minéral est semblable à l'or puisqu'elle en est la
base, le principe et la mère ; c'est pourquoi on l'appelle
or cru, volatil, immeur. Elle est analogue aux
métaux, étant le mercure dont ils sont composés ;
l'esprit de ce mercure est si congelant qu'on le
nomme le père des pierres tant précieuses que vulgaires;
il est la mère qui les conçoit, l'humide qui
les nourrit et la matière qui les fait... Le mercure
des sages mêlé avec l'argent et l'or est appelé Electre
des philosophes, leur airain, leur laiton, leur cuivre
et dans les opérations leur plomb, leur laiton qu'il
faut blanchir; Saturne, Jupiter, la Lune, Vénus,
Mars, et le Soleil. Le mercure est une eau ardente
qui a la vertu de dissoudre tous les mixtes ; il conduit
leurs esprits de puissance en acte. Il nettoie les
métaux de leurs impuretés et tire de l'intérieur des
métaux parfaits leur nature et semence qui y est cachée ;
il fait l'occulte manifeste (occult mal celé).

Les hermétiques ont mis sur le compte de l'artiste les effets ou opérations du mercure philosophique et
ils ont dit : « Cuisez la nature jusqu'à ce qu'elle soit
parfaite, » comme si l'artiste le faisait en effet,
quoique la nature le fasse en opérant dans le vase
par le moyen du mercure. Ainsi l'artiste et le mercure
travaillant de concert à la perfection de la
médecine dorée, ceux qui en traitent mettent indifféremment
sur le compte de l'un et de l'autre tout

@

- 381 -
ce qu'ils disent par similitude, par allégorie des opérations
par lesquelles la matière de cette médecine
se travaille, se purifie, se perfectionne. Ainsi Mercure
est également le nom du mercure des philosophes
et celui d'Hermès Trismégiste, l'un agent intérieur,
l'autre agent extérieur de l'oeuvre. Il en est
de même d'Hercule, artiste extérieur confondu avec
Mercure, agent intérieur. Voilà pourquoi nous trouvons
dans le Prophète, le grand mercure d'Hercule
fleur de lis. X. 79.

Dans d'autres passages, le Prophète donne à son mercure (Henri V) le nom d'Achille ςκυσ ποδασ, Myrmidon,
agent intérieur avec son action pénétrante,
dissolvante et volatilisante. Comme Homère, il représente
la partie fixe par un Troyen Enée (οινοσ, vin
blanc, vin rouge) OEnobarbe, ayant l'effet de la poudre
de projection , la propriété de fonder des royaumes
et de faire des rois, c'est-à-dire de changer les différents
métaux en or. (Pages 330 et 342.)

Henri V appelé à régner sur la France et par droit de conquête et par droit de naissance comme son
aïeul Henri IV, représente bien la nation française;
il est identifié à cette matière du Prophète ; il ne fait
qu'un avec elle. Henri V est un principe, le droit ;
le principe de l'or. Il doit avec son épée, comme
Saturne avec sa faulx, dissoudre tous les métaux imparfaits
, Typhon et autres matières hétérogènes et
les réduire en sa propre nature. Composé aussi de
l'élément matériel et de l'élément spirituel ou du fixe
et du volatil mélangés on le verra former la pierre
philosophale de l'analyse, c'est-à-dire de la volatilisation
du fixe, puis de la synthèse, c'est-à-dire de la

@

- 382 -
fixation du volatil, en appliquant au fixe nommé Sel,
le mercure-sulfuré. Le Mercure, disent les hermétiques,
fécondé par le soufre devenant le maître et le
régénérateur du sel, c'est l'azoth, la magnésie universelle
, la lumière de vie dirigée et rendue toute
puissante par une volonté souveraine qu'ils comparent
au soufre à cause de ses affinités avec le
feu divin. Comme qui dirait le Saint-Esprit vient
habiter l'âme du sujet qui veut bien suivre ses inspirations
et en faire un être parfait ; ferment divin
qui, introduit dans la pâte, la travaille, la soulève
toute entière et opère ainsi la multiplication. (Voir
le chapitre précédent et notamment les paroles de
saint Basile exprimant que celui-là s'appelle spirituel
qui ne vit plus selon la chair mais qui est dirigé
par l'Esprit et devient enfant de Dieu, c'est-à-dire,
semblable au Fils de Dieu par nature.)

De bon gré ou de force, il faudra bientôt reconnaître dans le Chyren-Selin (Soleil-Lune) du Prophète,
Henri Y, comme celui qui ressemble au Fils
de l'homme, comme ce médiateur entre le ciel et la
terre, annoncé par saint Jean, ce Messie, ce Christ,
ce Oint plutôt par la grâce spirituelle que par l'onction
corporelle , cet instrument, ce délégué de
l'Esprit-Saint chargé de rétablir la papauté dans tous
ses droits spirituels et temporels et de sauver la
France et la Société.

Nous savons que les couleurs survenant à la matière et se succédant dans l'opération du grand
oeuvre sont les dieux et les métaux des philosophes
hermétiques qui leur ont donné les noms des sept
planètes, savoir :

@

- 383 -
La couleur Noire appelée Saturne ou le Plomb des sages,

La couleur Grise ou étain, portant le nom de Jupiter,
La couleur Queue de paon, arc-en-ciel ou Iris, affectée à Mercure et portant son nom,

La couleur Blanche ou argent, appelée Lune ou Diane,

La couleur Jaune , citrine, jaune-safranée ou cuivre, appelée Vénus,

La couleur de Rouille, rougeâtre ou fer, appelée Mars,

Enfin la couleur d'or, de pourpre ou tyrienne, appelée Soleil.

Nous savons aussi que la noire, la blanche et la rouge sont les trois couleurs principales dont la succession
n'est interrompue que par quelques couleurs
passagères et de peu de durée, bien que les Egyptiens
comptassent quatre dieux hermétiques : Coelus,
Saturne, Isis ou la Lune, et Horus ou le Soleil ;
c'est-à-dire 1° la matière, bleue de couleur, mise
dans le vase, Coelus régnant jusqu'à ce que la couleur
noire ou Saturne paraisse ; 2° Saturne régnant
jusqu'à la couleur blanche ou Isis ; 3° Isis régnant
jusqu'à la couleur rouge ou Horus ; Horus enfin,
régnant le dernier puisque la couleur rouge est permanente
et ne varie plus ; fait que vient confirmer
le choix symbolique du granit rose pour y tailler les
colonnes d'Osiris et y inscrire ses exploits.

Michel de Nostredame suit le sentier battu et fait passer sa matière par ces diverses couleurs qui se
succèdent.

@

- 384 -
Sommes-nous aujourd'hui sous le règne de Coelus
et de Saturne? Nous sommes certainement dans le
chaos ténébreux. Ce que le prophète énonce au
quatr. 92 cent. III. Saturne encore tard sera de retour,
rappelle ce que la tradition profane inspirée
par un souffle plus primitif rapporte à l'occasion
d'Isis et d'Osiris. « Il viendra un temps fatal et prédestiné
« que le génie du mal Arimane (le même
« être que Typhon) sera détruit de tout point et exterminé
« par le médiateur Mithras (le même qu'Horus)...
« qu'ils doivent demeurer à guerroyer et à
« combattre l'un contre l'autre jusqu'à ce que finalement
« Pluton ou Typhon sera délaissé et périra
« du tout et tous les hommes seront bienheureux
« et que le Dieu qui aura ouvré, fait et procuré cela,
« chosme cependant et se repose un temps non trop
« long pour un Dieu. »

Cette tradition rend d'une manière admirable le retard de la venue de Jésus-Christ et en même
temps celle d'Henri Y que saint Jean rapproche du
Fils de l'homme; si licet parva componere magnis.
La nature humaine ne pouvant, en tant que nature
libre, être sauvée sans participer elle-même à l'opération
de sa guérison devait avant tout y être préparée
par l'expérience de son mal et de son impuissance
personnelle à le surmonter, pour être pleinement
convaincue de la nécessité de son Sauveur et
de la gratuité de sa miséricorde. En ce sens on peut
dire que le sauveur venait avant de venir dans cette
expérience de la misère humaine qui le faisait désirer
par toutes les nations et qui par ce désir anticipait
les effets de sa venue. La grandeur croissante

@

- 385 -
du mal préparait ainsi la grandeur de sa défaite et
ce magnifique triomphe par lequel le Christ devait
le surmonter. Comme un sage médecin laisse mûrir
l'abcès dans lequel il doit porter le fer, pour que son
opération soit plus salutaire, ou comme un puissant
jouteur donne carrière à son ennemi et le laisse s'enfler
du facile avantage qu'il lui concède pour l'humilier
ensuite plus profondément ; ainsi le fils de
Dieu laisse l'ennemi du genre humain préparer lui-
même l'éclatante honte de sa défaite. Il chôme en
attendant et se repose un temps non trop long pour
un Dieu. Retard divin, mais aussi retard miséricordieux,
puisque le triomphe de notre libérateur est
notre triomphe.

Pour nous, une époque bien précisée par le prophète et que nous appelons de tous nos voeux, c'est
le règne de Jupiter, époque où la lumière commence
à paraître et fait sortir la matière de son chaos ténébreux.
C'est le moment où Jupiter naît de Saturne
(215). Les nymphes Adrastée et Ida, filles des
Mélisses et Mélisses elles-mêmes ou mouches-à-miel,
se présentent alors pour nourrir Jupiter naissant et
les abeilles se joignent à elles. Ce moment est celui
où Henri V débarquera à Marseille et où les Marseillais
se groupant autour de lui comme un essaim
d'abeilles autour d'une ruche, formeront le premier
noyau de son armée.

Le quatrain 26 de la Centurie IV et les suivants nous annoncent les abeilles et les faits qui doivent
suivre leur apparition.

Lou grand essayme se lèvera d'Abelhos Que non sauran don te siégen Venguddos.
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- 386 -
(Un grand essaim se lèvera de Marseille et l'on ne ne saura d'où il est venu).

L'explication que nous allons présenter sur l'origine du nom de Marseille nous conduit à penser que
nous avons pénétré l'intention du prophète.

On a constaté dans diverses langues des exemples nombreux d'étymologies où se montre l'usage de l'anagramme.
Nous avons Κυροσ (Cyrus) pour Kosrù; Latium
considéré comme l'anagramme d'Italie ; Athènes
fondée par Cécrops, originaire de Saïs comme celui
de Neith, la minerve égyptienne (Jehan, dictionn. de
Linguis. et de Philol. comparées).

Marseille, en grec μασσαλια, en latin massilia et par corruption dans la basse latinité marsilia paraît être
l'anagramme de μελισσα, abeille et voici sur quoi nous
appuyons notre manière de voir.

Ephèse, ville Ionienne de l'Asie mineure, célèbre par son temple de Diane, célèbre aussi comme lieu
du décès de saint Jean, fondée par une colonie
d'Athéniens, fut nommée ainsi d'αφεσισ, colonie, essaim
qui émigre de la ruche, et pour rappeler le souvenir
de cette origine, elle portait une grosse abeille au
revers de ses médailles.

Malte ou μελιτη, tire son nom de μελισσα, μελιττα, abeille, soit parce qu'une colonie vint s'y fixer vers
l'an 1100 avant Jésus-Christ, soit parce que l'île
abonde en miel délicieux, source de prospérité pour
le pays.

Il y a lieu de croire que la colonie Ionienne de Phocée qui vers l'an 600 avant Jésus-Christ vint y
fonder un établissement, l'appela μασσαλια (μελισσα retourné),
pour indiquer son origine de colonie sortie

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- 387 -
de Phocée. L'anagramme fournissait le moyen très-
simple de la distinguer de Malte qui avait reçu son
nom bien antérieurement.

Strabon nous apprend qu'après leur départ de Phocée, les émigrants relâchèrent à Ephèse et que
là la grande prêtresse de Diane leur conseilla de
prendre une de ses statues et de porter son culte en
Gaule. Les Phocéens accueillirent à leur bord la
prêtresse et sa divinité, et une heureuse traversée les
conduisit au territoire des Ségobriges. Peu de temps
après trois grandes divinités avaient leurs temples
dans la Citadelle ; Artémis ou Diane l'Ephésienne,
Apollon Delphinien et Minerve ou Athenê; divinités
hermétiques dont la première rappelle encore l'origine
de la ville due à un essaim.

Massalie avec son port vaste et de forme à peu près circulaire, creusé naturellement et au milieu d'un
amphithéâtre de rochers regardant le midi (Strabon
et Eumène) vit un instant concentré dans ses murs
le commerce de l'univers entier. Partout où l'aigle
romaine dirigeait son vol, le lion massaliote accourait
partager la proie. Après la seconde guerre punique
les établissements Phéniciens et Carthaginois en Espagne
étant détruits, la Campanie et la grande Grèce
horriblement saccagées et esclaves, la Sicile épuisée,
Massalie hérita du commerce de l'Occident ; après la
troisième guerre punique, la ruine de Carthage,
celle de Rhodes, l'assujettissement des métropoles
marchandes de l'Asie mineure livrèrent à cette ville
le monopole de l'Orient. Strabon et Ptolémée racontent
qu'au déclin de Rhodes leur métropole les villes
de Rhodanousia situées près l'embouchure du Rhône

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- 388 -
(ροδον ουσια, née de Rhodes ou ροδανοσ νυσσα, bouche du
Rhône), et Rhodes en Espagne, vinrent se mettre
sous la protection de Massalie. Les types symboliques
des médailles nous le confirment en nous montrant
la rose emblème de Rhodes et de ses colonies placée
à côté du lion massaliote. Quelquefois par une allégorie
pleine de poésie et de grâce, cette rose est suspendue
à l'oreille de Diane comme une parure précieuse
qui embellit la déesse de Massalie et relève
encore l'éclat de sa majesté.

Marseille méritait à coup sûr de tirer son nom des abeilles, car Cicéron l'appelait l'Athènes des Gaules
et les jeunes Romains y vinrent puiser le goût des
lettres et cette fleur de langage, ce doux atticisme
transmis par l'Ionie. Bien plus, ses habitants grecs
et romains s'occupèrent beaucoup d'apiculture et
ont fait une réputation au miel de Provence. On sait
d'ailleurs, que l'abeille fut en Egypte l'hiéroglyphe
du roi, parce que cet insecte est soumis à un gouvernement
régulier. Marseille ne démentira pas son
origine ni ses traditions, car en 1823 on y a construit
le port Dieudonné et bientôt l'esprit de liberté renaissant
par l'excès même du pouvoir despotique des
gouvernements Républicain et Napoléonien et se
rencontrant avec les souvenirs de l'ancienne dynastie,
le sentiment de lassitude causé par les souffrances
générales et la détresse particulière des intérêts
commerciaux qui font sa vie, viendra disposer
sa population au changement annoncé.

Les différentes couleurs que la matière prend en se cuisant, ont donné lieu aux philosophes d'appeler
cette matière de presque tous les noms de la nature,

@

- 389 -
son odeur et ses propriétés lui en ont fait donner
quelques autres.

Quelques rapprochements sommaires entre le langage des hermétiques et celui de Michel de Nostredame
encourageront le lecteur à étudier les centuries.

Longtemps au ciel sera vu gris oiseau. (I, 100).
La tête bleue deviendra tête blanche. (II, 92).
Ces deux quatrains ont entre eux une grande corrélation et s'expliquent l'un par l'autre.

Coelus a engendré Saturne. - Coelus ou la couleur bleue précède la couleur noire ou la blanche. -
Henri V, matière, principe de l'or, sera longtemps
à l'état de Coelus avant de se manifester comme couleur
bienfaisante de Jupiter (gris oyseau).

Le grand Satyre et tygre d'Hyrcanie. (III, 90).
A la page 197 nous avons vu ce qu'est un Satyre dans la fable. Silène, le père des Satyres, fils de la
Lune et du Soleil (σεληνη, lune). C'est la matière,
principe de l'or, tendant à la coagulation.

La matière est appelée tigre lorsqu'elle se revêt des couleurs de l'iris avant qu'elle ne passe au
blanc (228).

C'est comme si l'on disait: Henri V, le mercure qui dissout et fixe.

A la page 152 nous avons dit ce qu'il faut entendre par Perse, Albanais, Ariens, etc. La Perse, c'est la

@

- 390 -
France, le pays des lys (fleur blanche), les albanais
et les ariens sont les blancs.

De nuict par Nantes l'iris apparaîtra. (II, 44).
L'iris hermétique paraît en même temps que le Jupiter des sages. La couleur grise se manifeste à
la superficie pendant que le bas ou le dessous est
encore noir ou couvert du manteau coloré comme la
queue de paon.

Les Nantais ne peuvent manquer de recevoir bientôt celui en qui doivent revivre le caractère et les
vertus d'Henri IV et de saint Louis.

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Notre clef est achevée et nous avons donné le moyen de s'en servir. Faire plus serait dépasser le
but. Nous laissons maintenant aux lecteurs sérieux
et studieux le soin d'entrer dans les monuments ouverts,
d'en découvrir tous les secrets, toutes les beautés
et d'y introduire et y guider en Ciceroni le plus
grand nombre possible de ces curieux qui n'ont pas
à dépenser de longues heures à de pareilles études.
Si la mission était trop lourde et si, contre notre attente,
l'on ne trouvait pas dans le présent volume un
calendrier pour toutes les phases de la régénération
de la France, une espèce de dictionnaire pour toutes
les expressions principales de Michel de Nostredame
et de plus un moyen de classer ses quatrains par
ordre chronologique, nous pourrions dans un nouvel
ouvrage donner satisfaction à ceux qui ont bien
voulu nous suivre jusqu'ici.

FIN.
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TABLE DES MATIERES
Pages.
AU LECTEUR.................................................... 1

CHAPITRE Ier. - DES PROPHETIES ET DES PROPHETES. - LES
TROIS BABYLONES. - LE NOUVEAU CYRUS........................ 3

CHAPITRE II. - SAINT JEAN. - MICHEL DE NOSTREDAME. - TORNE-
CHAVIGNY, LEUR PREMIER TRADUCTEUR.......................... 9

CHAPITRE III. - DU STYLE DE MICHEL DE NOSTREDAME.............. 14

CHAPITRE IV. - LA CAUSE DE L'EGLISE ET CELLE DE LA FRANCE
SONT UNIES................................................. 17

CHAPITRE V. - COUP D'OEIL SUR L'APOCALYPSE. - Epoque de
l'interprétation........................................... 20

CHAPITRE VI. - COUP D'OEIL SUR LES CENTURIES DE MICHEL DE
NOSTREDAME................................................. 25

CHAPITRE VII. - IL EST AU CIEL TROIS TEMOINS ; IL EST EN
TERRE TROIS TEMOINS. - (Saint Jean, épitre Ire, chap. v)... 30

CHAPITRE VIII. - Du PLAN DIVIN................................ 36

CHAPITRE IX. - DE LA GRACE.................................... 42

CHAPITRE X. - ACCORD ENTRE SAINT JEAN ET MICHEL DE NOSTRE-
DAME ...................................................... 67

CHAPITRE XI. - DEUX DECOUVERTES............................... 65

CHAPITRE XII. - HERMETIQUE.................................... 69

CHAPITRE XIII. - HERMES ET SES DISCIPLES...................... 74

CHAPITRE XIV. - PHYSIQUE HERMETIQUE. - De la première ma-
tière. - De la nature. - De la lumière et de ses effets. - De
l'homme. - Des éléments : de la terre; de l'eau; de l'air; du
feu. - Opérations de la nature. - Des mixtes............... 86

CHAPITRE XV. - OEUVRE HERMETIQUE. - Matière du grand
oeuvre. - Noms donnés à la matière. - La matière est une et
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- 392 -
toute chose. - La clef de l'oeuvre. - Définition et propriété du
Mercure. - Du vase de l'art et de celui de la nature. - Noms
donnés à ce vase par les anciens - Du feu en général et du feu
philosophique. - Principes opératifs. - Principes opératifs en
particulier. - Signes ou principes démonstratifs. - Elixir. -
Temps de la pierre. - Conclusion........................... 116

CHAPITRE XVI. - MYTHES EGYPTIENS. - Hiéroglyphes. - Dieux
de l'Egypte. - Osiris. - Isis. - Horus. - Typhon. - Ani-
maux, plantes et objets symboliques de l'Egypte : 1° Anubis;
2° Canope ; 8° Apis ; 4° Chien et Loup ; 5° Lion ; 6° Bouc ;
7° Crocodile; 8° Bélier; 9° Aigle et épervier; 10° Ibis; 11° Lotus
et fève d'Egypte; 12° Colocasia et Persea ; 13° du Musa. - Colo-
nies égyptiennes............................................ 145

CHAPITRE XVII. - ALLEGORIES LES PLUS FRAPPANTES A L'ART
HERMETIQUE. - Conquête de la Toison d'or. - Enlèvement des
pommes d'or du jardin des Hespérides. - Atalante. - La Biche
aux cornes d'or et aux pieds d'airain. - Midas. - De l'âge d'or.
- Des pluies d'or........................................... 176

CHAPITRE XVIII. - MYTHES GRECS. - Généalogie des dieux.
- Du ciel et de la terre. - Saturne. - Jupiter. - Junon. -
Pluton et l'enfer des poètes. - Neptune. - Vénus. - Pallas. -
Mars et Harmonie. - Vulcain. - Apollon, Orphée et Esculape
ses enfants. - Diane. - Mercure. - Bacchus ou Denys. -
Persée. - Léda et ses enfants. - Europe. - Antiope. - Fêtes
et cérémonies de la Grèce. - Les Dionysiaques. - Cérès et son
culte. - Enlèvement de Proserpine. - Adonis et son culte. -
Jeux et combats de la Grèce.................................. 202

CHAPITRE XIX. - TRAVAUX D'HERCULE. - Le lion. Neméen. -
Les filles de Thespius. - L'Hydre de Lerne. La biche aux pieds
d'airain. - Les centaures vaincus. - Le sanglier d'Erymanthe.
- Hercule nettoie l'étable d'Augias. - Il chasse les oiseaux stym-
phalides. - Il s'empare du taureau de l'ile de Crète. - Diomède
mangé par ses chevaux. - Céryon et ses boeufs. - Prométhée
délivré. - Combat avec Acheloüs. - Nessus percé d'une flèche.
- Mort de Cacus. - Thésée délivré des enfers................ 282

CHAPITRE XX. - LA GUERRE DE TROIE ET LA PRISE DE CETTE
VILLE. - Origine de Troie. - Les assiégés et les assiégeants sont
des êtres fabuleux. - Origine de cette guerre. - On ne peut dé-
terminer au juste l'époque de celte guerre. - Fatalités attachées
à la ville de Troie. - 1re fatalité : Achille et son fils Pyrrhus
sont nécessaires pour la prise de Troie. - 2e fatalité : Sans les
flèches d'Hercule Troie ne pouvait être prise. - 3e fatalité : Il
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- 393 -
fallait enlever le Palladium. - 4e fatalité : Un des os de Pélops
était nécessaire pour la prise de Troie. - 5e fatalité : Avant de
prendre Troie, il fallait enlever les cendres de Laomédon à la
porte de Scée. - 6e fatalité : Il fallait empêcher les chevaux de
Rhésus de boire au fleuve Xanthe et les enlever avant qu'ils
eussent pu le faire. - Dernières fatalités.................. 306

CHAPITRE XXI. - DESCENTE D'ENEE AUX ENFERS..................... 344

CHAPITRE XXII. - DE LA PIERRE PHILOSOPHALE. - FIGURE ET
REALITE. - § Ier Des pierres symboliques. - § IIe Jésus-Christ
est la pierre invisible. - Le Pape est la pierre visible et fonda-
mentale de l'Eglise. - Chaque chrétien est une pierre de l'édifice.
- § IIIe Secret des philosophes hermétiques dévoilé......... 352

CHAPITRE XXIII. - USAGE DE LA CLEF............................. 377








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ERRATA ET ADDENDA.
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Page 9, ligne 9, après rédempteur du pauvre, ajoutez : le propagateur
et même.
- 11, - 27, au lieu de ricidicule, lisez : ridicule.

- 60, - 24, au lieu de d'où il suit, lisez : il s'ensuit.

- 60, - 25, au lieu de il doit, lisez : l'homme doit.

- 61, - 1 et 2, lisez : le fils tient de la nature de son père.

- 61, - 4, supprimez car.

- 61, - 7, au lieu de Dieu, lisez : Dieux.

- 63, - 25, au lieu de génération, lisez : régénération.

- 64, - 26, après sublimation, au lieu d'un point-virgule,
mettez ,
- 64, - 28, après terre nouvelle, au lieu d'un point, mettez ;

- 65, - 6, supprimez le mot qui.

- 67, - 5, après admirable, mettez ?

- 80, - 26, au lieu de passa, mettez passe.

- 81, - 1, après imaginaires, au lieu d'un point-virgule,
mettez ,
- 122, - 19, après pour signifier, dit-il, ajoutez : par le dragon sans ailes.
- 129, - 14, après oeuf, mettez ; supprimez la virgule après rocher.
- 134, - 30 et 31, portez lede la ligne 31 à la ligne 30,
avant les mots : et de le nourrir.
- 135, - 23, après terre, mettez , puis au mot est, substituez
la particule et.
- 145, - 11, lisez : nous finissons par la même allégorie que
d'Espagnet.
- 146, - 18, lisez : dans l'Antiquité expliquée de D. Bernard de
Montfaucon.
- 149, - 30, lisez : Typhon passait pour un esprit malin et les
trois autres pour des Dieux, mais pour des Dieux @

- 396 -
Page 148, ligne 9, lisez : les interprétations mal entendues des hiéroglyphes
inventés par les philosophes et les prêtres ont donné lieu à la multitude des Dieux. Hésiode, Homère, et avec eux les Grecs qui n'avaient d'autres dieux que ceux des Egyptiens, ont dit que les cieux, l'air et la terre en étaient remplis.
- 153, - 28, au lieu de vient, lisez : viennent.

- 178, - 4, supprimez ainsi

- 182, - 17, au lieu de Cirée, lisez : Circé.

- 195, - 17, après feint, supprimez de.

- 199, - 32, au lieu de ce cas, lisez : le cas.

- 213, - 15, supprimez cette.

- 213, - 16, au lieu de en l'appliquant, lisez : en les appliquant.

- 224, - 9, avant humidité, mettez : cette.

- 227, - 24, au lieu de νηρισ, lisez : νηροσ.

- 278, - 27, au lieu de le tuer, lisez : la tuer.

- 283, - 20, au lieu d'Ephicle, lisez : Iphicle.

- 298, - 22, au lieu d'Aigyptos, lisez : αιγυπτοσ.

- 315, - 5, supprimez que.




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