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Réfer. : 1314 .
Auteur : Lorris, Guillaume de. Meung, Jean de.
Titre : Le Roman de la Rose. Tome II.
S/titre : Tome II.

Editeur : Librairie de Firmin Didot Frères. Paris.
Date éd. : 1864 .
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LE
ROMAN DE LA ROSE -----
Tome II

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--------------------------------------- TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT. -- MESNIL (EURE).


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LE ROMAN DE LA ROSE PAR GUILLAUME DE LORRIS ET JEAN DE MEUNG
NOUVELLE EDITION REVUE ET CORRIGEE PAR FRANCISQUE-MICHEL CORRESPONDANT DE L'INSTITUT DE FRANCE (ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES), etc., etc.

------- TOME SECOND
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PARIS LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRERES, FILS ET CIE
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT , RUE JACOB , 56 1864
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LE
ROMAN DE LA ROSE
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Comment le dieu d'Amours retient
Faulx-Semblant, qui ses homs* devient, * Son homme.
Dont ses gens sont joyeulx et baulx*, * Gais.
Quant il le fait roy des ribaulx.
Faus-Semblans, par tel convenant* * Convention.
Seras à moi tout maintenant,
Que tous nos amis aideras,
Et que jà nul n'en gréveras;
Ains* penseras d'eus eslever, * Au contraire.
Et de nos anemis grever.
Tiens soit li pooirs et li baus*, * Le pouvoir et le gouver-
Tu seras mès rois des ribaus (1), nement.
Ainsinc le vuet nostres chapitres.
Sans faille* tu es maus* traïstres * Sans faute. ** Mauvais.
Et lerres* trop desmesurés, * Larron.
Cent mil fois t'i es parjurés:
Mès toutevois en audiance,

(1) Voyez sur les ribauds, les ribaudes et le roi des ribauds, les dissertations d'Etienne Pasquier, de Sauval et de Gouye de Longuemarre, réimprimées
à la suite l'une de l'autre dans la Collection des meilleures dissertations,
notices et traités particuliers relatifs à l'histoire de France, etc.,
par C. Leber, tom. VIII, pag. 187-235.
ROMAN DE LA ROSE. - T. II.
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2 LE ROMAN (v. 11710)

Por nos gens oster de doutance*, * Doute.
Comant-ge que tu lor enseignes,
Au mains par généraus enseignes,
En quel leu il te troveroient,
Se du trover mestier* avoient, * Besoin.
Et comment l'en te congnoistra,
Car grant sens en toi congnoistre a.
Di-nous en quel leu tu converses*. * Habites.

Fault-Semblant.

« Sire, j'ai mansions* diverses * Demeures.
Que jà ne vous quier* réciter, * Veux.
S'il vous plest à m'en respiter*; * Dispenser.
Car, se le voir* vous en raconte, * Le vrai.
Avoir i puis domage et honte;
Se mi* compaignon le savoient, * Si mes.
Sachiés de voir*, il m'en haroient, * Véritablement.
Et m'en procurroient anui,
S'onques lor cruauté conui*: * Je connus.
Car il vuelent en tous leus taire
Vérité qui lor est contraire.
Jà ne la querroient* oïr, * Voudraient.
Trop en porroient mal joïr,
Se ge disoie d'eus parole
Qui ne lor fust plésante et mole:
Car la parole qui les point*, * Pique.
Ne lor abelist* onques point, * Plaît.
Se c'estoit néis" l'évangile * Même.
Qui les repréist de lor guile*, * Fourberie.
Car trop sunt cruel malement*. * Mauvaisement.
Si sai-ge* bien certainement, * Et je sais.
Se ge vous en di nule chose,
Jà si bien n'iert* vostre cort close. * Ne sera.
Qu'il n'el sachent, combien qu'il tarde.
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(v. 11742) DE LA ROSE. 3

Des prodes homes* n'ai-ge garde, * Des hommes de bien.
Car jà sur eus riens n'en prendront
Prodome, quant il m'entendront;
Mès cil qui sor soi le prendra,
Por soupeçoneus se rendra
Qu'il ne voille mener la vie
De Barat et d'Ypocrisie,
Qui m'engendrèrent et norrirent*. * Elevèrent.

Amours.

« Moult bone engendréure* firent, * Génération.
Dist Amours, et moult profitable,
Qu'il* engendrèrent le déable. * Car ils.
Mès toutevois, comment qu'il aille,
Convient-il, dist Amors, sans faille*, * Sans faute.
Que ci tes mansions* nous somes * Demeures.
Tantost oians trestous nos homes,
Et que ta vie nous espoingnes*. * Exposes.
N'est pas bon que plus la respoingnes*. * Caches.
Tout contient que tu nous descuevres
Comment tu sers et de quelz euvres,
Puisque céans t'ies embatus*; * Puisqu'ici dedans tu t'es
Et se por voir dire ies* batus, engagé. * Et si pour dire vrai tu es.
Si n'en ies-tu pas coustumiers,
Tu ne seras pas li premiers. »

Faulx-Semblant.

« Sire, quant vous vient à plaisir,
Se g'en devoie mort gésir*, * Etre couché.
Ge ferai vostre volenté;
Car du faire grant talent* é. » * Désir.

L'Acteur.

Faus-Semblans qui plus n'i atent,
Commence son sermon atant*, * Alors.
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4 LE ROMAN (v. 11771)

Et dist à tous en audience.

Faulx-Semblant.

« Barons, entendés ma sentence.
Qui Faus-Semblant vodra congnoistre,
Si le quière au siècle* ou en cloistre; * Qu'il le cherche dans le
Nul leu, fors en ces deus, ne mains*: monde. * Je ne demeure.
Mès en l'un plus, en l'autre mains.
Briefment, ge me vois osteler* * Vais loger.
Là où ge me puis miex céler:
C'est la celée * plus séure * Cachette.
Sous la plus simple vestéure.
Religieus sunt moult convers,
Li séculer sunt plus ouvers.
Si ne voil-ge mie* blasmer * Et je ne veux pas.
Religion, ne diffamer,
En quelque abit que ge la truisse*: * Trouve.
Jà religieus, que ge puisse*, * Jamais religieux, tant
Humble et loial ne blasmerai, que je pourrai.
Neporquant jà* ne l'amerai. * Néanmoins jamais.
« J'entens des faus religieus,
Des félons, des malicieus,
Qui l'abit en vuelent vestir,
Et ne vuelent lor cuers mestir*. * Dompter.
Religieus sunt trop piteus*, * Pieux.
Jà n'en verrés un despiteus*: * Hautain, dédaigneux.
Il n'ont cure d'orguel ensivre*, * Suivre.
Tuit se vuelent humblement vivre:
Avec tex* gens jà ne maindrai**, * Telles. ** Demeurerai
Et se g'i mains, ge me faindrai.
Lor habit porrai-ge bien prendre,
Mès ainçois me lerroie* pendre * Plutôt je me laisserais.
Que jà de mon propos ississe*, * Sortisse.
Quelque chière* que g'i féisse. * Mine.
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(v. 11803) DE LA ROSE. 5

Ge mains* avec les orguilleus, * Reste.
Les veziés, les artilleus*, * Les rusés, les fourbes.
Qui mondaines honors convoitent,
Et les grans besoignes exploitent,
Et vont traçant* les grans pitances, * Suivant.
Et porchacent les acointances* * Liaisons.
Des poissans homes, et les sivent,
Et se font povre, et si se vivent
Des bons morciaus délicieus,
Et boivent les vins précieus;
Et la povreté vont preschant,
Et les grans richesces peschant
As saynes et as trainaus*: * Engins de pèche.
Par mon chief! il en istra* maus. * Par ma tête! il en sortira.
Ne sunt religieus ne monde*; * Purs.
Il font un argument au monde,
Où conclusion a honteuse:
Cist* a robe religieuse, * Celui-là.
Donques est-il religieus.
Cist argument est trop fieus*, * Faible.
Il ne vaut pas un coutel troine*, * De bois blanc.
La robe ne fait pas le moine (1).
Neporquant nus* n'i set respondre, * Néanmoins nul.
Tant face haut sa teste tondre,
Voire rere* au rasoer de lanches, * Raser.
Qui Barat trenche en treze trenches.
Nul ne set si bien distinter*, * Distinguer.
Qu'il en ose un seul mot tinter;

(1) Ce proverbe existait aussi en latin à une époque plus ancienne. Le classique et célèbre Alexandre Neckham, qui mourut abbé de Cirencester
en 1217, l'emploie dans cette définition de la manière d'être d'un moine au
XIIIe siècle:
Non tonsura facit monachum, nec horrida vestis, Sed virtus animi, perpetuusque rigor: Mens humilis, mundi contemptus, vita pudica, Sanctaque sobrietas, haec faciunt monachum. 1.
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6 LE ROMAN (v. 11831)

Tuit lessent vérité confondre,
Por ce me vois là plus repondre*. * Je me vais là plus cacher.
Mès en quelque leu que ge viengne,
Ne comment que ge me contiengne,
Nule riens fors Barat n'i chas;
Ne plus que dam Tibers (1) li chas
Ne tent qu'à soris et à ras,
N'entens-ge à riens fors qu'a Baras.
Ne jà certes por mon habit
Ne saurés o quex* gens j'abit. * Avec quels.
Non ferés-vous, voir as * paroles, * Même aux.
Jà tant n'ierent* simples ne moles. * Tant ne seront.
Les ovres regarder devés,
Se vous n'avés les iex crevés;
Car s'il font tel que il ne dient,
Certainement il vous conchient*, * Trompent, bafouent.
Quelconques robes que il aient,
De quelconques estas qu'il soient,
Soit clers ou laiz*, soit hons ou fame, * Laïques.
Sires, serjans, bajasse* ou dame. » * Seigneur, serviteur, ser-
vante.
L'Acteur.

Tant qu'ainsinc Faus-Semblant sermone,
Amors de rechief l'araisone,
Et dist, en rompant sa parole,
Ausinc min s'el fust fauce ou fole:

Le dieu d'Amours.

« Qu'est-ce, diable? es-tu esfrontés?
Quex gens nous as-tu ci contés?
Puet-l'en trover religion
En seculière mansion*? » * Demeure.

(1) Personnage du Roman du Renard.
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(v. 11859) DE LA ROSE. 7

Faux-Semblant.
« Oïl, sire, il ne s'ensuit mie
Que cil mainent mauvèse vie,
Ne que por ce lor ames perdent,
Qui as dras du siècle s'aherdent*: * Qui aux habits mondains
Car ce seroi trop grans dolors. s'attachent.
Bien puet en robes de colors
Sainte religion florir:
Maint saint a l'en véu morir,
Et maintes saintes glorieuses,
Dévotes et religieuses,
Qui dras* communs tous jors vestirent, * Habits.
N'onques por ce mains n'ensaintirent*, * Ne devinrent saints.
Et ge vous en nomasse maintes;
Mès presque trestoutes les saintes
Qui par églises sunt priées,
Virges chastes, et mariées
Qui mainz biaus enfans enfantèrent,
Les robes du siècle portèrent,
Et en cels* meismes morurent, * Et en ceux-là.
Qui saintes sunt, seront et furent.
Néis* les onze mile vierges, * Même.
Qui devant Diex tienent lor cierges,
Dont l'en fait feste par églises,
Furent ès dras du siècle prises
Quant elz reçurent lor martires;
N'encor n'en sont-el mie pires.
Bons cuers fait la pensée bone,
La robe n'i tolt*, ne ne done; * Enlève, prend.
Et la bone pensée l'uevre,
Qui la religion descuevre.
Ilec* gist la religion * .
Selonc la droite entencion.
« Qui de la toison dan* Belin, * Sire.
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8 LE ROMAN (v. 11892)

En leu de mantel sebelin*, * Au lieu de martre zibe-
Sire Ysangrin (1) afubleroit, line.
Li leus qui mouton sembleroit,
S'il o* les brebis demorast, * Avec.
Cuidiés-vous qu'il n'es* dévorast? * Croyez-vous qu'il ne les.
Jà de lor sanc mains ne bevroit,
Mès plus tost les en décevroit.
Jà n'en seroit mains familleus*, * Famélique.
Ne mains mals* ne mains périlleus; * Ni moins mauvais.
Car, puisque ne le congnoistroient,
S'il voloit fuire, eus le sivroient.
S'il a gaires de tex loviaus*. * Beaucoup de tels louve-
Entre ces apostres noviaus, teaux.
Eglise, tu es mal-baillie*, * Maltraitée.
Se ta cité est assaillie
Par les chevaliers de ta table.
Ta seignorie est moult endable*, * Faible.
Se cil s'esforcent de la prendre
Cui tu l'as baillie* à desfendre. * A qui tu l'as donnée.
Qui la puet vers eus garentir?
Prise sera sans cop sentir
De mangonel, ne de perrière*, * Mangonneau, pierrier,
Sans desploier au vent banière; machines de guerre.
Et se d'eus ne la vués rescorre*, * Secourir.
Ainçois* les lesse par tout corre, * Auparavant.
Lesses? mès se tu lor comandes,
Dont n'i a fors que tu te rendes, * Il n'y a plus qu'à te ren-
Ou lor tributaires deviengnes dre.
Par pez faisant, et d'eus la tiengnes,
Se meschief ne t'en vient greignor*, * Plus grand.
Qu'il en soient du tout seignor.
Bien te sevent ore escharnir*, * Railler.
Par jor corent les murs garnir,

(1) Belin, Ysangrin, personnages du Roman du Renard.
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(v. 11925) DE LA ROSE. 9

Par nuit n'es* cessent de miner; * Ne les.
Pense d'aillors enraciner
Les entes (1) où tu vués fruit prendre:
Là ne te dois-tu pas atendre.
Mès atant* pez, ci m'en retour**, * Maintenant. ** Retourne.
N'en vueil plus ci dire à ce tour,
Se ge m'en puis atant passer,
Car trop vous porroie lasser.
Nais bien vous vueil convenancier* * Promettre
De tous vos amis avancier,
Por quoi* ma compaignie voillent; * Pour que.
Si sunt-il mort, s'il ne m'acoillent,
Et m'amie ausinc serviront,
Ou jà par Dieu n'en cheviront*: * Viendront à bout.
Sans faille* traïstre sui-gié, * Sans faute.
Et por larron m'a Diex jugié.
Parjurs sui; mès ce que j'afin*, * Termine.
Set-l'en envis* devant la fin, * Malgré soi.
Car plusor par moi mort reçurent,
Qui onc mon barat* n'aperçurent, * Tromperie.
Et reçoivent et recevront,
Que jamès ne l'aparcevront.
Qui l'aparcerra, s'il est sage,
Gart s'en, ou c'iert* son grant domage. * Qu'il s'en garde, ou ce
Mès tant est fort la décevance*, sera. * Déception.
Que trop est grief l'aparcevance*: * Pénible la perception.

(1) Je n'expliquerai pas ce mot, dont l'Académie a donné le sens; je ferai seulement remarquer qu'il figure dans une locution figurée:
Dist saint Pieres: Moult m'est à ente Que vous de mon geu me blasmastes. De saint-Pierre et du Jongleor, y. 280. (Fabliaux et contes, édition de
(Méon, t. III, p. 291.)
Ele est forment en grant tormente, Fet-ele: « Come gis à ente... » Le Fabel d'Aloul. v. 251. (Ibid., pag. 334.)

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10 LE ROMAN (v. 11951)

Car Prothéus, qui se soloit* * Avait l'habitude.
Muer* en tout quanqu'il** voloit, * Changer. ** Ce qu'il.
Ne sot onc tant barat ne guile* * Tromperie ni fraude.
Cum ge fais; car onques en vile
N'entrai où fusse congnéus,
Tant i fusse oïs ne véus.

Comment le traistre Faulx-Semblant
Si va les cueurs des gens emblant*, * Volant.
Pour ses vestemens noirs et gris,
Et pour son viz* pasle amaisgris. * Visage.

Trop sai bien mes habiz changier,
Prendre l'un, et l'autre estrangier*. * Ecarter.
Or* sui chevaliers, or sui moines, * Maintenant.
Or sui prélas, or sui chanoines,
Or sui clers, autre ore* sui prestres, * D'autres fois.
Or sui desciples, or sui mestres,
Or chastelains, or forestiers:
Briément*, ge sui de tous mestiers. * Bref.
Or resui princes, or sui pages,
Or sai parler trestous langages;
Autre ore sui viex et chenus,
Or resui jones devenus.
Or sui Robers, or sui Robins,
Or cordeliers, or jacobins.
Si pren por sivre ma compaigne * Recrée.
Qui me solace* et acompaigne, * Déguisement.
(C'est dame Astenance-Contrainte,)
Autre desguiséure* mainte,
Si cum il li vient à plesir
Por acomplir le sien désir.
Autre ore vest* robe de fame; * Je revêts.
Or sui damoisele, or sui dame,
Autre ore sui religieuse,
Or sui rendue*, or sui prieuse, * Nonne.
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(v. 11981) DE LA ROSE. 11

Or sui nonain or sui ahesse, * Nonne.
Or sui novice, or sui professe;
Et vois* par toutes régions * Et je vais.
Cerchant toutes religions.
Mès de religion, sans faille*, * Sans faute.
G'en pren le grain et laiz* la paille; * Je laisse.
Por gens avugler i abit*, * J'y habite.
Ge n'en quier*, sans plus, que l'abit. * Veux.
Que vous diroie? en itel guise
Cum il me plaist ge me desguise;
Moult sunt en moi mué* li vers, * Changés.
Moult sunt li faiz aux diz divers (1)*. * Différents des paroles.
Si fais chéoir dedans mes piéges
Le monde par mes privilèges;
Ge puis confesser et assoldre*, * Absoudre.
(Ce ne me puet nus prélas toldre*,) * Enlever, ravir.
Toutes gens où que ge les truisse*; * Trouve.
Ne sai prélat nul qui ce puisse,
Fors l'apostole* solement * Le pape.
Qui fist cest establissement
Tout en la faveur de nostre ordre.
N'i a prélat nul qui remordre
Ne grocier* contre mes gens ose, * Gronder.
Ge lor ai bien la bouche close;
Mès mes trais ont aparcéus,

(1) Dans un des manuscrits que j'ai collationnés, les vers suivants jusqu'au 12204 manquent; on y lit cette note ainsi figurée:
« Ce qui s'ensuit trespasseroiz à lire « Devant genz de religion et « Mesmement devant ordres « Mendiens, car il sunt sotif, « Artilieux: si vous porroient « Tost grever ou nuire, « Et devant genz du sicle, que l'en les « Porroit mestre en erreur, « Et trespasseroiz jusques à ce chapistre « Où il commence ainsi: Faus-Semblant, dit Amors, dit-moi. 12205. (Méon.)
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12 LE ROMAN (v. 12004)

Si n'en sui mès si recéus
Envers eus si cum ge soloie*, * J'avais l'habitude.
Por ce que trop fort les boloie*. * Trompais.
Mès ne me chaut* comment qu'il aille, * Ne m'importe.
J'ai des deniers, j'ai de l'aumaille*; * Troupeaux.
Tant ai fait, tant ai sermoné,
Tant ai pris, tant m'a-l'en* doné * M'en a.
Tout le monde par sa folie,
Que ge maine vie jolie* * Gaie, joyeuse.
Par la simplesce des prélas
Qui trop fort redotent mes las*. * Lacs, lacets.
Nus d'eus à moi ne s'acompere*, * Se compare.
Ne ne prent qu'il ne le compere*: * Paye.
Ainsinc faiz-ge tout à ma guise
Par mon semblant, par ma faintise.
Mès, por ce que confès doit estre
Chascun an chascuns à son prestre,
Une fois, ce dist l'Escripture,
Ains qu'on li face sa droiture*: * Ce qui lui est dû.
(Car ainsinc le vuet l'Apostoile*), * L'apôtre.
L'estatut chascuns de nous çoile* * Cèle.
Qui vint çà, si les enortons*; * Et nous les exhortons.
Mès moult bien nous en déportons*, * Détachons.
Car nous avons un priviliége
Qui de plusors faiz nous aliége.
Mès cestui mie ne taisons.
Car assés plus grant le faisons
Que l'Apostole ne l'a fait,
Dont li hons, se péchiés a fait,
S'il li plaist, il porra lors dire:
En confession vous di, sire,
Que cil à qui ge fui confès*, * A qui je me confessai.
M'a alégié de tout mon fés;
Absolu m'a de mes péchiés,
Dont ge me sentoie entéchiés*; * Entaché.
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(v. 12039) DE LA ROSE. 13

Ne ge n'ai pas entencion
De faire autre confession,
Ne n'en vueil ci plus réciter:
Si m'en poés atant quiter*, * Et vous pouvez en con-
Et vous en tenez à paies*, séquence m'acquitter. * Satisfait.
Quelque gré que vous en aiés;
Car se vous l'aviés juré,
Ge n'en dout* prélat ne curé * Crains, redoute.
Qui de confesser me contraingne
Autrement que ge ne m'en plaingne,
Car je m'en ai bien à qui plaindre.
Vous ne m'en poés* pas contraindre, * Pouvez.
Ne faire force ne troubler,
Por ma confession doubler,
Ne si n'ai* pas affeccion*, * Ni je n'ai.
D'avoir double absolucion.
Assés en ai de la première,
Si vous quit ceste darrenière;
Desliés sui, n'el quier* nier, * Ne le veux.
Ne me poés plus deslier:
Car cil qui le pooir* i a, * Pouvoir.
De tous liens me deslia.
Et se vous m'en osés contraindre,
Si que ge m'en aille complaindre,
Jà voir* juges emperiaus, * Jamais vraiment.
Rois, prévos ne officiaus,
Por moi n'en rendra jugement;
Ge m'en plaindrai tant solement
A mon bon confesseur novel,
Qui n'a pas non frère Lovel,
Mès frère Leus, qui tout deveure,
Combien que devant la gent cure*: * Prie.
Que cil*, jurer l'ose et plevir**, * Car celui-là. ** Garantir.
Me saura bien de vous chevir*. * Venir à bout.
Car si vous saura atraper,
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14 LE ROMAN (v. 12074)

Que ne li porrés eschaper
Sans honte et sans diffamement,
S'il n'a du vostre largement.
Qu'il n'est si fox ne si entules*, * Fou, étourdi.
Qu'il n'ait bien de Rome des bules,
S'il li plest, à vous tous semondre*, * Convoquer.
Por vous travaillier et confondre
Assés plus loing de deus jornées.
Ses letres sunt à ce tornées,
Qu'eles valent miex qu'autentiques
Communes, qui sunt si escliques*, * Minces.
Qui ne valent qu'a huit persones.
Tex* letres ne sunt mie bones; * Telles.
Mès les soes* à tous s'estendent * Les siennes.
Et à tous leus, qui droit desfendent;
Més de vos drois n'a-il que faire,
Tant est poissans, de grant affaire.
Ainsinc de vous esploitera;
Jà por prière n'el lera*, * Laissera.
Ne por défaute de deniers,
Qu'assés en a en ses greniers:
Car Chevance est ses séneschaus,
Qui d'aquerre est ardens et chaus;
Et Porchas, ses frères germains,
Qui n'est pas de porchacier* vains, * Gagner.
Mès curieus trop plus d'assés,
Por quoi il a tant amassés,
Par ce est-il si haut monté,
Que tous autres a sormonté.
Et si m'aïst* Diex et sains Jaques, * Et m'aide.
Se vous ne me volés à Pasques
Doner le cors nostre Seigneur,
Sans vous faire presse greigneur*, * Plus grande.
Ge vous lairrai * sans plus atendre, * Laisserai.
Et l'irai tantost de li prendre;
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(v. 12109) DE LA ROSE. 15

Car hors sui de vostre dangier*, * Pouvoir.
Si me vueil de vous estrangier*. * Et je veux de vous m'é-
Ainsinc se puet cil* confessier carter. * Celui-là.
Qui vuet son provoire* lessier; * Prêtre.
Et se li prestres le refuse,
Ge sui prest que ge l'en encuse,
Et de li pugnir en tel guise,
Que perdre li ferai s'église*. * Son église.
Et qui de tel confession
Entent la consécucion,
Jamés prestres n'aura poissante
De congnoistre la conscience
De celi dont il a la cure*: * Le soin.
C'est contre la sainte Escripture,
Qui comande au pastour honeste
Cognoistre la vois de sa beste;
Mès povres fames, povres homes,
Qui de deniers n'ont pas grans somes,
Vueil-ge bien as prélas lessier,
Et as curés por confessier,
Car cil noient* ne me donroient. * Néant, rien.

Le dieu d'Amours.

Porquoi?

Faux-Semblant.
Par foi! qui ne porroient,
Comme chétives gens et lasses*; * Malheureuses.
Si que g'en ai les berbis grasses,
Et li pastour auront les maigres,
Combien que ce mot lor soit aigres.
Et se prélat osent groucier*, * Gronder.
Car bien se doivent correcier
Quant il perdent lor grasses bestes,
Tiex cop* lor donrai sor les testes, * Tel coup.
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16 LE ROMAN (v. 12140)

Que lever i ferai tex* boces, * Telles.
Qu'il en perdront mitres et croces.
Ainsinc les ai tous corrigiés,
Tant sui fort privilegiés.

L'Acteur.

Ci se volt* taire Faus-Semblant; * Voulut.
Mès Amors ne fait pas semblant
Qu'il soit ennoiés de l'oïr,
Ains li dist, por eus esjoïr

Le dieu d'Amours.

Di-nous plus espéciaument,
Comment tu sers desloiaument,
Ne n'aies pas du dire honte:
Car, si cum* tes habis nous conte, * Ainsi que.
Tu sembles estre uns sains hermites.

Faux-Semblant.

C'est voirs*, mès ge sui ypocrites. * C'est vrai.

Le dieu d'Amours.

Tu vas préeschant astenance*. * Abstinence.

Faux-Semblant.

Voire voir, mès g'emple* ma pance * En vérité, en vérité, mais
De bons morciaus et de bons vins, * j'emplis.
Tiex comme il affiert à devins*. * Tels comme il appartient
à théologiens.
Le dieu d'Amours.

Tu vas préeschant povreté

Faulx-Semblant.

Voir, mès riche sui à planté* * Avec abondance.
Mès, combien que povre me faingne,
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(v. 12161) DE LA ROSE. 17

Nul povre ge ne contredaingne.
J'ameroie miex l'acointance,
Cent mile tans*, du roi de France, * Fois.
Que d'un povre, par nostre Dame!
Tout éust-il ausinc* bone ame. * Aussi.
Quant ge voi tous nus ces truans
Trembler sor ces femiers puans,
De froit, de fain crier et braire,
Ne m'entremet de lor affaire.
S'il sunt à l'ostel-Diex porté,
Jà n'ierent par moi conforté*,
Que d'une aumosne toute seule * Ils ne seront pas par moi
Ne me paistroient-il la geule, réconfortés.
Qu'il* n'ont pas vaillant une sèche: * Car ils.
Que donra qui son coutiau lèche?
De folie m'entremetroie,
Se en lit à chien saing querroie*; * Graisse je cherchais.
Mès d'un riche usurier malade
La visitance est bone et sade*: * Savoureuse.
Celi vois-ge* réconforter, * Celui-là vais-je.
Car g'en cuit* deniers aporter; * Crois.
Et se la male mort l'enosse*, * La mauvaise mort le tue.
Bien le convoi* jusqu'à la fosse. * L'accompagne.
Et s'aucuns vient qui me repraingne
Porquoi du povre me refraingne*, * Dispense.
Savés-vous comment g'en eschape?
Ge fais entendant par ma chape
Que li riches est entéchiés
Plus que li povres de péchiés,
S'a greignor mestier* de conseil, * Il a plus grand besoin.
Por ce i vois, por ce le conseil. * Pour cela j'y vais.
Neporquant autresinc* grant perte * Néanmoins aussi.
Reçoit l'ame en trop grant poverte*, * Pauvreté.
Cum el fait en trop grant richesce;
L'une et l'autre igaument* la blesce: * Egalement.
2.
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18 LE ROMAN (v. 12196)

Car ce sunt deus extrémités
Que richesce et mendicités.
Li moiens* a non Soffisance: * Le juste milieu.
Là gist des vertus l'abondance,
Car Salemons tout au délivre* * Tout au long.
Nous a escrit en un sien livre
Des Paraboles, c'est le titre,
Tout droit ou trentiesme chapitre:
« Garde-moi, Diex, par ta poissance,
De richesce et de mendiance*. * Mendicité.
Car riches hons, quant il s'adresce
A trop penser à sa richesce,
Tant met son cuer en sa folie,
Que son Créator en oblie.
Cil que mendicité guerroie,
De péchié comment le guerroie?
Envis* avient qu'il ne soit lierres** * Rarement. ** Larron.
Et parjurs, ou Diex est mentierres* (1). » * Menteur.
Se Salemons dist de par lui
La letre que ci vous parlui*; * Rapportai.
Si puis bien jurer sans délai
Qu'il n'est escrit en nule lai,
(Au mains n'est-il pas en la nostre)
Que Jhésu-Cris, ne si apostre,
Tant cum il alèrent par terre,
Fussent onques véus pain querre*: * Chercher.
Car mendier pas ne voloient.
Ainsinc préeschier le soloient* * Avaient l'habitude.
Jadis par Paris la cité
Li mestre de divinité.*: * Théologie.

(1) Vanitatem, et verba mendacia longe fac a me. - Mendicitatem et divitias ne dederis mihi; tribue tantum victui meo necessaria, ne fortè
satiatus illiciar ad negandum, et dicam: Quis est Dominus? aut egestate
compulsus furer, et perjurem nomen Dei mei. (Liber Proverbiorum,
vers. 8, cap. 30.)

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(v. 12226) DE LA ROSE. 19

Si péussent-il demander
De plain pooir, sans truander*; * Mendier.
Car, de par Dieu, pastor estoient,
Et des ames la cure* avoient: * Le soin.
Néis* après la mort lor mestre, * Même.
Recommencièrent-il à estre
Tantost laboréors* de mains; * Travailleurs.
De lor labor, ne plus ne mains,
Recevoient lor sostenance*, * Ils se sustentaient.
Et vivoient en pacience;
Et se remanant* en avoient, * Reste.
As autres povres le donoient;
N'en fondoient palès ne sales,
Ains gisoient en maisons sales (1).
Puissans hons doit, bien le recors*, * Rappelle.
As propres mains, au propre cors,
En laborant* querre son vivre, * Travaillant.
S'il n'a dont il se puisse vivre,
Combien qu'il soit religieus,
Ne de servir Dieu curieus;
Ainsinc faire le li convient,
Fors ès* cas dont il me sovient, * Si ce n'est dans les.
Que bien raconter vous saurai,
Quant tens de raconter aurai.
Et encor devroit-il tout vendre,

(1) Dans quelques manuscrits on lit de plus les vers suivants:
Les dis saint Augustin cerchiez.
Entre ses escris reverchiez * Feuilletez.
Les livres des euvres des moines:
Là verrez que nules essoines* * Excuses.
Ne doit querre* li homs parfeiz, * Chercher.
Ne par parole ne par feiz,
Combien qu'il soit religieus
Et de servir Dieu curieus;
Qu'il ne doie, bien le recors*, * Je le rappelle.
As propres mains et propre cors
En laborant* querir son vivre, * En travaillant.
S'il n'a propre dont puisse vivre.
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20 LE ROMAN (v. 12251)

Et du labor sa vie prendre,
S'il est bien parfais en bonté:
Ce m'a l'Escripture conté.
Car qui oiseus hante autrui table,
Lobierres* est, et sert de fable. * Conteur de sornettes.
N'il n'est pas, ce sachiés, raison
D'escuser soi par oraison:
Car il convient en toute guise
Entrelessier le Diex servise
Por ses autres nécessités.
Mangier estuet*, c'est vérités, * Il faut.
Et dormir et faire autre chose,
Nostre oroison lors se repose:
Ausinc se convient-il retraire* * Retirer.
D'oroison por son labor faire;
Car l'Escripture s'i acorde,
Qui la vérité en recorde*. * Rapporte.
Et si desfent Justiniens,
Qui fist nos livres anciens (1),
Que nus hons*, en nule manière, * Nul homme.
Poissans de cors, son pain ne quière*, * Ne cherche.
Por qu'il le truisse* à graingnier; * Pour peu qu'il le trouve.
L'en le devroit miex mehaingnier*, * Supplicier.
Ou en faire aperte* justice, * Ouverte, publique.
Que soustenir en tel malice.
Ne font pas ce que faire doivent
Cil qui tex* aumosnes reçoivent, * Ceux qui telles.
S'il n'en ont espoir* priviliége * Peut-être.
Qui de la poine les aliége;
Mais ne cuit* pas qu'il soit éus * Crois.
Se li princes n'est décéus,

(1) Ce passage a fait soupçonner que l'auteur étoit homme de loi. Voyez, sur la législation romaine du moyen âge, et sur la connaissance du
code de Justinien à cette époque, notre commentaire sur l'Histoire de la
guerre de Navarre, de Guillaume Anelier, pag. 390, 391.

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(v. 12282) DE LA ROSE. 21

Ne si ne recuit* pas savoiri * Ni je ne crois encore.
Qu'il le puissent par droit avoir.
Si ne fais-ge pas terminance * Et je ne pose pas des bor-
Du prince ne de sa poissante, nes.
Ne par mon dit* ne voil comprendre * Ma parole.
S'el se puet en tel cas estendre,
De ce ne me doi entremetre.
Mès ge croi que, selonc la letre,
Les aumosnes qui sont déues
As lasses* gens povres et nues, * Malheureuses.
Fiebles et viez et mehaingniés*, * Vieilles et infirmes.
Par qui pains n'iert mès* gaaingniés * Ne sera plus.
Por ce qu'il n'en ont la poissante,
Qui les mangüe en lor grevance*, * A leur détriment.
Il mangue son dampnement*, * Sa damnation.
Se Cil* qui list Adam ne ment. * Celui, Dieu.
Et sachiés, là où Diex comande
Que li prodons quanqu'il* a vende, * Que l'honnête homme
Et doint* as povres et le sive, ce qu'il. * Donne (subj.).
Por ce ne vuet-il pas qu'il vive
De li servir en mendience*: * Mendicité.
Ce ne fu onques sa sentence;
Ains* entent que de ses mains euvre, * Mais.
Et qu'il le sive par bone euvre.
Car sains Pons* comanda ovrer * Saint Paul.
As apostres por recovrer
Lor nécessités et lor vies,
Et lor desfendoit truandies*, * Gueuseries.
Et disoit: « De vos mains ovrés,
Jà sur autrui ne recorés. »
Ne voloit que riens demandassent
A quelques gens qu'il préeschassent,
Ne que l'évangile vendissent;
Ains* doutoit que s'il requéissent, * Mais.
Qu'il ne tossissent en requerre*; * Volassent en deman-
dant.
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22 LE ROMAN (v. 12317)

Qu'il sunt* maint donéor en terre * Car il y a.
Qui por ce donent, au voir* dire, * Vrai.
Qu'il ont honte de l'escondire*, * Refuser, éconduire.
Ou li requérons lor ennuie,
Si li* donent por qu'il s'enfuie. * Et ils lui.
Et savés que ce lor prouffite?
Le don perdent et la mérite. »
Quant les bones gens qui ooient
Le sermon saint Pol, li prioient
Por Dieu qu'il vosist* du lor prendre, * Voulût.
N'i vosist-il jà la main tendre;
Mès du labor* des mains prenoit * Travail.
Ce dont sa vie sostenoit.

Amours.

Di-moi donques comment puet vivre
Fors homs de cors qui Dieu vuet sivre,
Puis qu'il a tout le sien vendu,
Et as povres Dieu despendu*, * Dépensé.
Et vuet tant solement orer* * Prier.
Sans jamès de mains laborer*. * Travailler.
Le puet-il faire?

Faulx-Semblant.

Oïl.

Amours.
Comment?

Faulx-Semblant.

S'il entroit, selon le commant (1)

(1) Tout ce qui est dit par Faulx-Semblant de l'obligation dans laquelle sont les moines de vaquer à des oeuvres manuelles, est tiré d'un traité
de saint Augustin, intitulé de Opere monachorum, ad Aurelium, episcopum
Carthaginiensem. Ce fut à l'instigation de cet évêque que saint Augustin
entreprit cet ouvrage. Il y avoit de son temps plusieurs monas-

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(v. 12340) DE LA ROSE. 23

Saint Augustin, en abbaie
Qui fust de propre bien garnie,
Si cum sunt ore cil* blanc moine, * Ces.
Cil noir, cil réguler chanoine,
Cil de l'Ospital, cil du Temple,
Car bien puis faire d'eus exemple,
Et i préist sa soustenance*, * Et s'y sustentai.
Car là n'a point de mendiance*: * Mendicité.
Neporquant* maint moine laborent**, * Néanmoins. ** Travail-
Et puis au Dieu service* acorent; lent. * Au service de Dieu.
Et por ce qu'il fu grant discorde
En un tens dont ge me recorde*, * Rappelle.
Sur l'estat de mendicité,
Briefment vous iert ci* recité * Sera ici.
Comment puet hons mendians estre
Qui n'a dont il se puisse pestre.
Les cas en orrés tire-à-tire*, * Bout à bout.
Si qu'il n'i aura que redire,
Maugré les felonesses jangles*; * Méchants propos.
Car vérités ne quiert nus angles*, * Ne cherche nuls coins,
Si porrai-ge bien comparer*. détours. * Payer.
Quant onc osai tel champ arer*. * Labourer.

Lecteur.

Faulx-Semblant dit cy vérité
De tous cas de mendicité.

Vez-ci les cas espéciaus:

tères à Carthage; et parmi ces différents moines, les uns travailloient,
suivant le précepte de l'Apôtre; les autres, appuyés sur le conseil évangélique,
qui dit : Regardez les oiseaux et les lis des champs, à qui la Providence
fait trouver des ressources journalières, se croyoient en droit de
vivre des oblations des fidèles, sans se donner la moindre peine. Cet excès
de fainéantise avoit révolté les laïcs; ce fut donc pour terminer ces disputes
et pour fixer les obligations des moines, que saint Augustin composa
son traité, qui se trouve au tome III de ses Oeuvres, édit. de Paris,
1651, et au tome VI. de l'édit. des PP. Bénédictins.(L. D. D.)

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24 LE ROMAN (v. 12363)

Si li hons* est si bestiaus * Si l'homme.
Qu'il n'ait de nul mestier science,
Ne n'en désire l'ignorance,
A mendiance se puet traire* * Tirer, mettre.
Tant qu'il sache aucun mestier faire
Dont il puisse sans truandie * Gueuserie.
Loiaument gaaingnier sa vie;
Ou s'il laborer* ne péust * Travailler.
Per maladie qu'il éust,
Ou por viellesce ou por enfance,
Torner se puet en mendiance*; * Il peut se mettre à men-
Ou s'il a trop, par aventure, dier.
D'acoustumée norreture
Vescu délicieusement,
Les bones gens communément
En doivent lors avoir pitié,
Et souffrir-le par amitié
Mendier et son pain querir,
Non pas lessier de fain morir;
Ou s'il a d'ovrer la science,
Et le voloir et la poissante,
Prest de laborer* bonement, * Travailler.
Mès ne trueve pas prestement
Qui laborer faire li voille
Por riens que faire puisse ou soille*, * Ait habitude.
Bien puet lors en mendicité
Porchacier* sa nécessité; * Gagner.
Ou s'il à son labor gaaingne,
Mès il ne puet de sa gaaingne* * Son gain.
Soffisamment vivre sor terre,
Bien se puet lors metre à pain querre*, * Chercher.
Et d'huis en huis partout tracier* * Suivre.
Por le remenant porchacier*; * Gagner le reste.
Ou s'il vuet por la foi desfendre
Quelque chevalerie emprendre*, * Entreprendre.
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(v. 12398) DE LA ROSE. 25

Soit d'armes, ou de lectréure*, * Littérature.
Ou d'autre convenable cure*, * Occupation.
Se povreté le va grevant,
Bien puet, si cum* j'ai dit devant, * Ainsi que.
Mendier tant qu'il puisse ovrer
Por ses estovoirs* recovrer, * Besoins.
Mès* qu'il ovre de mains itiex**, * Pourvu. ** Telles.
Non pas de mains esperitiex*, * Spirituelles.
Mès de mains du cors proprement,
Sans metre-i double entendement.
En tous ces cas et en semblables,
Se plus en trovés raisonables
Sor ceus que ci présens vous livre,
Qui de mendiance vuet vivre,
Faire le puet, non autrement,
Se cil de Saint-Amor ne ment,
Qui disputer soloit* et lire, * Avait coutume.
Et préeschier ceste matire
A Paris, avec les devins*: * Théologiens.
Ja ne m'aïst* ne pains ne vins, * Que jamais ne m'aide.
S'il n'avoit en sa vérité
L'acort de l'Université
Et du pueple communément,
Qui ooient son preschement.
Nus prodons * de ce refuser * Homme de bien.
Vers Dieu ne se puet escuser.
Qui grocier* en vodra, si grouce, * Gronder.
Qui correcier, si s'en corrouce,
Car ge ne m'en teroie mie,
Se perdre en devoie la vie,
Ou estre mis, contre droiture*, * Justice.
Comme sains Pous, en chartre* oscure, * Comme saint Paul eu
Ou estre bannis du roiaume prison.
A tort, cum fu mestre Guillaume (1)

(1) Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, prêcha contre 3
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26 LE ROMAN (v. 12432)

De Saint-Amor, qu'Ypocrisie
Fist essilier, par grant envie.
Ma mère en essil le chaça.
Le vaillant home tant braça
Por vérité qu'il soustenoit,
Vers ma mère trop mesprenoit*, * Agissait trop mal.
Por ce qu'il fist un novel livre
Où sa vie fist toute escrivre.
Et voloit que je renoiasse
Mendicité et laborasse*, * Travaillasse.
Se ge n'avoie de quoi vivre;
Bien me voloit tenir por ivre,
Car laborer ne me puet plaire,
De laborer n'ai-ge que faire:
Trop a grant paine en laborer;
J'aim miex devant les gens orer*, * Prier.
Et affubler ma renardie* * Duplicité.
Du mantel de papelardie*. * Hypocrisie.

Le dieu d'Amours.

Qu'est-ce, diable! quiex sunt ti dit*? * Quelles sont les paroles.
Qu'est-ce que tu as ici dit?

l'hypocrisie des ecclésiastiques, et principalement des moines. (Du Haillan,
Hist. de France.)
Floruit Guillelmus de Sancto-Amore, doctor sorbonicus, qui scripsit contra ordinem memdicantium. (Genebrardus in Chronographia.)
« Ce docteur, qui vivoit en 1260, composa un traité sous le titre des « Périls des derniers temps, pour la défense de l'Ecriture et de l'Eglise,
« contre les périls qui menaçoient l'Eglise universelle, de la part des hy«
pocrites et faux prédicateurs, se fourrant ès maisons, oiseux, curieux,
« vagabonds. » Cet ouvrage est divisé en quatre livres; il a pour but de
rendre à l'Université de Paris la tranquillité qui avoit été troublée en 1243,
par la doctrine des religieux mendiants. Saint Bonaventure et saint Thomas
d'Aquin y répondirent. Le pape Alexandre IV condamna le livre de
Saint-Amour, de Periculis novissimorum temporum, où il déclame contre
la pauvreté fictive des mendiants; et ceux-ci remuèrent tant de ressorts
qu'ils le firent bannir du royaume. (L. D. D.)

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(v. 12452) DE LA ROSE. 27

Faux-Semblant.
Quoi?

Amours.
Grans desloiautés apertes*. * Claires.
Dont ne criens-tu pas Dieu?

Faux-Semblant.

Non, certes,
Qu'envis* puet à grant chose ataindre * Car difficilement.
En ce siècle, qui Dieu vuet craindre:
Car li bon qui le mal eschivent*, * Evitent.
Et loiaument du lor se vivent,
Et qui selonc Dieu se maintienent,
Envis de pain à autre vienent.
Tex* gens boivent trop de mésaise: * Telles.
N'est vie qui tant me desplaise.
Mès esgardés cum de deniers
Ont usurier en lor greniers, * Commis des gabelles, et non
Faussonnier* et terminéour**, faux-monnayeurs, comme le veut
Baillif, prévoz, bediaus, maiour*. Méon. ** Arpenteurs, et non ban-
Tuit vivent presque de rapine, queroutiers. * Maires.
Li menus pueples les encline*, * Salue.
Et cil comme leus les déveurent.
Trestuit sor les povres gens queurent,
N'est nus qui despoillier n'es vueille,
Tuit s'afublent de lor despueille,
Trestuit de lor sustances hument,
Sans eschauder tous viz* les plument. * Vifs.
Li plus fors le plus fièble robe*; * Dérobe.
Mès ge qui vest ma simple robe;
Lobans* lobés et lobéors, * Dupant.
Robe* robés et robéors. * Je dérobe.
Par ma lobe entasse et amasse
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28 LE ROMAN (v. 12481)

Grans trésors en tas et en masse,
Qui ne puet por riens afunder*; * Tarir, s'épuiser.
Car, se g'en fais palais fonder,
Et acomplis tous mes déliz* * Goûts.
De compaignies en déliz,
De tables plaines d'entremez
(Car ne voil autre vie mès),
Recroist mes argens et mes ors:
Car, ains que soit vuis* mes trésors, * Car avant que soit vide.
Deniers me vienent a resours*: * En abondance.
Ne fais-ge bien tomber mes hours*? * Manoeuvres
En aquerre est toute m'entente*, * Ma pensée.
Miex vaut mes porchas* que ma rente. * Gain.
S'en me devoit tuer ou batre,
Si me voil-ge par tout embatre*. * M'ingérer.

Amours.

Tu sembles sains hons*. * Saint homme.

Faulx-Semblant.

Certes voire*. * Vraiment.
Ordener me fis à provoire*, * Comme prêtre.
Sui le curé de tout le monde
Si cum il dure à la réonde.
Par tout vois les ames curer*, * Je vais prendre soin des
Nus ne puet més sans moi durer, âmes.
Et préeschier et conseillier,
Sans jamès de mains traveillier;
De l'apostole* en ai la bule, * Du pape.
Qui ne me tient pas por entule*. * Etourdi.
Si ne querroie* jà cessier * Et je ne voudrais,
Ou d'empereors confessier,
Ou rois, ou dux, ou bers*, ou contes; * Barons.
Mès de povres gens est-ce hontes.
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(v. 12511) DE LA ROSE. 29

Je n'aime pas tel confession,
Se n'est par autre occasion;
Ge n'ai cure de povre gent,
Lor estat n'est ne bel ne gent.
Ces empereris*, ces duchesses, * Impératrices.
Ces roïnes et ces contesses,
Ces hautes dames palasines,
Ces abéesses, ces béguines (1),
Ces baillives, ces chevalières,
Ces borgoises cointes* et fières, * Coquettes.
Ces nonains et ces damoiseles,
Por* que soient riches ou beles, * Pourvu.
Soient nues ou bien parées,
Jà ne s'en iront esgarées;
Et por le sauvement* des ames * Salut.
J'enquiers des seignors et des dames
Et de trestoutes lor mesnies*, * Maisons.
Les propriétés* et les vies, * Ce qui leur est propre.
Et lor fais croire et mez ès* testes * Dans les.
Que lor prestres curez sunt bestes
Envers moi et mes compaignons,
Dont j'ai moult de mauvès gaignon*, * Chiens.
A qui ge suel*, sans riens celer, * J'ai l'habitude.
Les secrés des gens révéler;
Et eus ausinc tout me révèlent,
Que* riens du monde ne me cèlent. * Car.
Et por les félons aparçoivre
Qui ne cessent des gens déçoivre,

(1) Ce nom se donnait aux filles d'une ancienne congrégation séculière établie en plusieurs lieux de Flandres, de Picardie et de Lorraine. Il y a
des auteurs, au nombre desquels est le P. Thomassin, qui ont regardé
les béguines comme des espèces de chanoinesses ou de bénéficières. Jean
de Meun parait les prendre ici dans cette acception.
Du Cange le fait dériver de Begga, fille de Pepin de Landau, soeur de sainte Gertrude, qui institua des religieuses nommées béguines. (Méon).
3.
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30 LE ROMAN (v. 12539)

Paroles vous dirai jà ci
Que nous lisons de saint Maci*, * Saint Matthieu.
C'est assavoir l'évangelistre,
Au vingt et troisième chapistre (1):
Sor la chaière Moysi* * Sur la chaire de Moïse.
(Car la glose l'espont* ainsi, * L'expose.
C'est le Testament ancien),
Sistrent* Scribe et Pharisien, * S'assirent.
(Ce sunt les fauces gens maudites
Que la letre apele ypocrites).
Faites ce qu'il sermoneront,
Ne faites pas ce qu'il feront.
De bien dire n'ierent jà * lent, * Ne seront pas.
Mès de faire n'ont-il talent*. * Désir.
Il lient as gens décevables
Griés* faiz qui ne sunt pas portables, * Lourd.
Et sor lor espaules lor posent;
Mais o* lor doi movoir n'es osent. * Avec.

Amours.

Porquoi non?

Faulx-Semblant.

Par foi, qu'il ne vuelent,
Car les espaules sovent suelent* * Ont coutume.
As portéors des faiz doloir*: * Faire mal.
Por ce fuient-il tel voloir.
S'il font euvres qui bones soient,
C'est por ce que les gens les voient.
Lor philatères* eslargissent, * Reliquaires portatifs.
Et lor fimbries* agrandissent, * Franges.

(1) Super cathedram Moysi sederunt Scribae et Pharisaei. Omnia ergo quaecumque dixerint vobis, servate, et facite; secundum opera vero
eorum nolite facere: dicunt enim, et non faciunt. (Vers. 2 et 3.)

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(v. 12566) DE LA ROSE. 31

Et des siéges aiment as tables
Les plus haus, les plus honorables,
Et les premiers ès* sinagogues, * Dans les.
Cum fier et orguilleus et rogues,
Et ament que l'en les salue
Quant il trespassent par la rue,
Et vuelent estre apelé mestre,
Ce qu'il ne devroient pas estre:
Car l'évangile vet* encontre, * Va.
Qui lor desloiauté démonstre.
Une autre coustume r'avons
Sor ceus que contre nous savons:
Trop les volons forment haïr,
Et tuit par acon envaïr.
Ce que l'un het, li autres héent*, * Haïssent.
Trestuit à confondre le béent*, * Aspirent.
Se nous véons qu'il puist conquerre
Par quelque engin* honor en terre, * Artifice.
Provendes* ou possessions, * Prébendes.
A savoir nous estudions
Par quele eschiele il puet monter;
Et por li miex prendre et douter,
Par traïsons le diffamons
Vers ceus, puis que nous ne l'amons.
De s'eschiele les eschilons* * De son échelle les éche-
Ainsinc copons, et l'essillons lons.
De ses amis, qu'il n'en saura
Jà mot, que perdus les aura.
Car s'en apert* les grevions, * Ouvertement.
Espoir* blasmés en serions. * Peut-être.
Et si faudrions à nostre esme*; * Et nous manquerions
Car se nostre entencion pesme* notre but. * Très-mauvaise.
Savoit cil*, il s'en desfendroit, * Celui-là.
Si que l'en nous en reprendroit.
Grant bien se l'uns de nous a fait,
@

32 LE ROMAN (v. 12601)

Par nous tous le tenons à fait;
Voire*, par Dieu, s'il le faignoit, * Vraiment.
Ou sans plus vanter s'en daignoit
D'avoir avanciés aucuns homes,
Tuit du fait parçoniers* nous somes, * Participants.
Et disons, bien savoir devés,
Que tex * est par nous eslevés. * Tel.
Et por avoir des gens loenges,
Des riches homes, par losenges*, * Flatteries.
Empétrons que letres nous doignent
Qui la bonté de nous tesmoignent,
Si que l'en croie par le munde
Que vertu toute en nous habunde.
Et tous jors povres nous faignons;
Mès comment que nous nous plaignons,
Nous somes, ce vous fais savoir,
Cil qui tout ont sans riens avoir.
Ge m'entremet de corretages,
Ge faiz pais, ge joing mariages,
Sor moi preng execucions,
Et vois* en procuracions; * Vais.
Messagiers sui, et fais enquestes
Qui ne me sunt pas moult honestes;
Les autrui besoignes traitier,
Ce m'est un trop plesant* mestier; * Agréable.
Et se vous avés riens à faire
Vers ceus entor qui ge repaire*, * Retourne.
Dites-le moi, c'est chose faite:
Si tost cum la m'aurés retraite*, * Rapportée.
Por quoi vous m'aiés bien servi,
Mon servise avés déservi*. * Mérité.
Mès qui chastier me vodroit,
Tantost ma grâce se todroit*: * S'enlèverait.
Je n'aim pas home ne ne pris* * Prise.
Par qui ge sui de riens repris.
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(v. 12636) DE LA ROSE. 33

Les autres voit-ge tous reprendre,
Mès ne voil lor reprise entendre:
Car ge qui les autres chasti*, * Reprends.
N'ai mestier d'estrange chasti*. * Je n'ai besoin de remon-
Si n'ai mès cure d'ermitages: trance d'étranger.
J'ai laissié désers et bocages,
Et quit* à saint Jehan-Baptiste * Et j'abandonne.
Du désert et manoir et giste.
Trop par estoie loin gîtés.
Es hors*, ès chastiaus, ès cités, * Dans les bourgs.
Fais mes sales et mes palès,
Où l'en puet corre à plains eslès*; * Course, élan.
Et di que ge sui hors du monde,
Mès ge m'i plonge et m'i aronde*, * Enfonce.
Et m'i aése et baigne et noe* * Nage.
Miex que nus poissons de sa noe*. * Nageoire.
Ge sui des valez Antecrist,
Des larrons dont il est escrit
Qu'il ont habiz de saintéé*, * Sainteté.
Et vivent en tel faintéé*. * Dissimulation.
Dehors semblons aigniaus pitables*, * Pleins de pitié.
Dedens somes leus ravissables,
Si avirons-nous* mer et terre; * Et nous environnons.
A tout le monde avons pris guerre,
Et voulons du tout ordener
Quel vie l'en i doit mener.
S'il i a chastel ne cité * Hérétiques, sodomites.
Où hogre* soient récité**, ** Retirés.
Néis s'il ierent de Melan*, * Même s'ils étaient de Mi-
lan (1).

(1) Après avoir parlé, sous l'année 1179, d'hérétiques qui troublaient alors la France, et de leurs doctrines, Guillaume Guiart ajoute:
Dont tous jors a en Lombardie Qui ce croient ouvertement, etc. (Branche des royaux lignages, v. 1185; dans les Chroniques nationales françaises., éd. de Verdière, t. VII, p. 37.)
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34 LE ROMAN (v. 12665)

Car ausinc les en blasme-l'en;
Ou se nus* home oultre mesure * Ou si nul.
Vent à terme ou preste à usure,
Tant iert* d'aquerre curieus, * Sera.
Ou s'il iert trop luxurieus,
Ou lerres* ou simoniaus, * Larron.
Soit prévost ou officiaus,
Ou prélas de jolive* vie, * Gaie.
Ou prestres qui tiengne s'amie,
Ou vielles putains hostelières,
Ou maqueriaus ou bordelières,
Ou repris de quelconque vice
Dont l'en devroit faire justice:
Par trestous les sainz que l'en proie*, * Prie.
S'il ne se desfent de lamproie,
De luz*, de saumon ou d'anguile, * De brochet.
S'en le puet trover en la vile,
Ou de tartes ou de flaons,
Ou de fromages en glaons*, * Osiers.
Qu'ausinc est-ce moult bel joel,
Ou la poire de cailloel*, * Espèce de poire.
Ou d'oisons gras ou de chapons
Dont par les geules nous frapons;
Ou s'il ne fait venir en haste
Chevriaus, connis* lardés en paste, * Lapins.
Ou de porc au mains une longe,
Il aura de corde une longe
A quoi l'en le menra brusler,
Si que l'en l'orra bien uler* * De sorte qu'on l'entendra
D'une grant liue tout entor. bien hurler.
Ou sera pris et mis en tor,

Dans une note de notre édition de la Chronique d'Anelier consacrée à signaler l'antipathie que les Italiens inspiraient autrefois aux Français,
nous avons cité les vers de Jean de Meung; mais nous craignons de les
avoir mal compris. Voyez pag. 484-486.

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(v. 12695) DE LA ROSE. 35

Por estre à tous jors enmurés,
S'il ne nous a bien procurés,
Ou sera pugni du mesfait,
Plus espoir* qu'il n'aura mesfait. * Peut-être.
Mais cil se tant d'engin* avoit * Ruse, habileté.
Qu'une grant tor faire savoit,
Ne li chausist* jà de quel pierre, * Importât.
Fust sans compas ou sans esquierre,
Néis* de motes ou de fust**, * Même. ** Bois.
Ou d'autres riens quéque ce fust,
Mès qu'il éust léans* assés * Là-dedans.
De biens temporex amassés,
Et dreçast sus une perrière
Qui lançast devant et derrière,
Et des deus costés ensement* * Pareillement.
Encontre nous espessement,
Tex* cailloz cum m'oés nomer, * Tels.
Por soi faire bien renomer.
Et gitast à grans mangonniaus* * Espèces de machines de
Vins en bariz ou en tonniaus, guerre.
Ou grans sas* de centaine livre, * Sacs.
Tost se porroit véoir délivre;
Et s'il ne trueve tex* pitances, * Telles.
Estudit en équipolances*, * Qu'il étudie en équipol-
Et lest ester leus et fallaces*, lences. * Et laisse de côté lieux
S'il n'en cuide aquerre nos grâces; (communs) et fourberies.
Ou tel tesmoing li porterons,
Que tout vif ardoir* le ferons, * Brûler.
Ou li donrons tel pénitence
Qui vaudra pis que la pitance.
Jà ne les congnoistrés as robes
Les faus traïstres plains de lobes*: * Sornettes.
Loi faiz vous estuet* regarder, * Faut.
Se vous volés d'eus bien garder;
Et se ne fust la bone garde
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36 LE ROMAN (v. 12730)

De l'Université qui garde
La clef de la crestienté,
Tout éust esté tormenté,
Quant par mauvèse entencion,
En l'an de l'Incarnacion
Mil et deus cens cinc et cinquante,
(N'est hons vivans qui m'en démente,)
Fu baillés, c'est bien chose voire*, * Vraie.
Por prendre commun exemploire,
Uns livres de par le déable:
C'est l'Evangile pardurable (1),
Que li Sainz-Esperiz menistre*, * Administre.
Si cum il aparoit au tistre;
Ainsinc est-il entitulé,
Bien est digne d'estre bruslé.
A Paris n'ot home ne fame
Ou parvis, devant Nostre-Dame (1),
Qui lors avoir ne le péust
A transcrire, s'il li pléust:

(1) Evangile pardurable; voici ce qu'en dit Henri Estienne, au chap. 39 de l'Apologie d'Hérodote:
« Les jacobins et les cordeliers, sur les Mémoires de l'abbé Joachim et sur les visions d'un carme nommé Cyrille, firent un livre intitulé l'Evangile
éternel ou du Saint-Esprit, dont le but étoit de prouver que
l'état de grace ne procédoit pas de la loi de l'Evangile, mais de la loi de
l'Esprit. C'est avec de telles armes que ces religieux mendiants voulurent
combattre l'hérésie des Vaudois ou pauvres de Lyon, dont fut auteur un
Jean de Vauldois, qui vivoit en 1170. Alexandre IV , comme le raconte
Platine, fit brûler l'Evangile pardurable. Guillaume de Saint-Amour,
au nom de l'Université de Paris, s'éleva beaucoup contre cet ouvrage, que
ses auteurs disoient être autant au-dessus de l'Evangile de J.-C. que le
soleil est supérieur à la lune par sa clarté. » (L. D. D.) (2) Il y avoit auprès de Notre-Dame une école qu'Abailard appeloit Schola Parisiaca. Les écoliers en étoient devenus si nombreux, que les
chanoines de Notre-Dame s'en trouvèrent incommodés, et en 1257 ces
écoles, qui étoient au septentrion, furent transférées au midi, entre le
palais épiscopal et l'Hôtel-Dieu.) (Méon.)
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(v. 12749) DE LA ROSE. 37

Là trovast par grant mesprison* * Faute.
Mainte tele comparaison.
Autant cum par sa grant valor,
Soit de clarté, soit de chalor,
Sormonte solaus* la lune, * Le soleil.
Qui trop est plus troble et plus brune,
Et li noiaus des nois la coque,
(Ne cuidiés pas que ge vous moque,
Sor m'ame, le vous di sans guile*,) * Tromperie.
Tant sormonte ceste Evangile
Ceus que li quatre evangelistres
Jhésu-Crist firent à lor tistres.
De tex comparoisons grant masse
I trovast-l'en, que ge trespasse.
L'Université, qui lors ière* * Etait.
Endormie, leva la chière*; * Figure.
Du bruit du livre s'esveilla,
N'onc puis gaires ne someilla;
Ains s'arma por aler encontre,
Quant el vit cel horrible monstre
Toute preste de bataillier,
Et du livre as juges baillier.
Mès cil qui là le livre mistrent,
Saillirent sus* et le repristrent, * S'élancèrent.
Et se hastèrent d'el repondre*, * De le cacher.
Car il ne savoient respondre
Par espondre, ne par gloser* * Par exposition ou par
A ce qu'en voloit oposer glose.
Contre les paroles maldites
Qui en ce livre sunt escriptes.
Or ne sai qu'il en avendra,
Ne quel chief cis livres tendra;
Mès encor lor convient atendre
Tant qu'il le puissent miex desfendre.
Ainsinc Antecrist atendrons,

ROMAN DE LA ROSE. - T. II. 4
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38 LE ROMAN (v. 12784)

Tuit ensemble à li nous rendrons:
Cil qui ne s'i vodront aerdre*, * Attacher.
La vie lor convendra perdre.
Les gens encontre eus esmovrons
Par les baraz* que nous covrons, * Tromperies.
Et les ferons desglavier*, * Périr par le glaive.
Ou par autre mort dévier*, * Mourir.
Puisqu'il ne nous vodront ensivre*, * Suivre.
Qu'il est ainsinc escript ou* livre * Car il est ainsi écrit au.
Qui ce raconte et segnefie:
Tant cum Pierres ait seignorie,
Ne puet Jehans monstrer sa force.
Or vous ai dit du sens l'escorce
Qui fait l'entencion repondre*: * Cacher.
Or vous en volt* la moele espondre**. * Veux. ** Exposer.
Par Pierre voil le Pape entendre,
Et les clercs séculiers comprendre
Qui la loi Jhésu-Crist tendront,
Et garderont et desfendront
Contre trestous empeschéors;
Et par Jehan les preschéors,
Qui diront qu'il n'est loi tenable
Fors l'Evangile pardurable,
Que li Sains-Esperiz envoie
Por metre gens en bone voie.
Par la force Jehan entent
La grâce dont se va vantant
Qui vuet puschéors convertir
Por eus faire à Dieu revertir*. * Retourner.
Moult i a d'autres déablies
Commandées et establies
En ce livre que ge vous nome,
Qui sunt contre la loi de Rome,
Et se tienent à Antecrist,
Si cum ge truis ou* livre escrit. * Ainsi que je trouve au.
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(v. 12819) DE LA ROSE. 39

Lors commanderont à occierre
Tous ceus de la partie Pierre;
Mès jà n'auront pooir d'abatre,
Ne por oceirre, ne por batre
La loi Pierre, ce vous plevis*, * Garantis.
Qu'il n'en demore assés de vis* * Vivants.
Qui tous jors si la maintendront,
Que tuit en la fin i vendront,
Et sera la loi confondue
Qui par Jehan est entendue.
Mès or ne vous en voil* plus dire, * Mais maintenant je ne
Que trop i a longue matire*; vous en veux. * Matière.
Mès se cis livres fust passés,
En greignor* estat fusse assés; * Plus grand.
S'ai-ge jà de moult grans amis,
Qui en grant estat m'ont jà mis.
De tout le monde est emperères
Baras, mes sires et mes pères;
Ma mère en est empereris*. * Impératrice.
Maugré qu'en ait Sains-Esperis,
Nostre poissans lignages règne:
Nous régnons ore en chascun règne*, * Royaume.
Et bien est drois que nous régnons,
Que trestout le monde fesnons*, * Charmons, ensorcelons.
Et savons si les gens déçoivre,
Que nus ne s'en set aparçoivre;
Ou qui le set aparcevoir,
N'en ose-il descovrir le voir*. * Vrai,
Mès cil en l'ire Dieu se boute*, * Mais celui-ci en la colère
Quant plusde* Dieu mes frères doute**; de dieu se met. * Que
N'est pas en foi bons champions ** Craint, redoute.
Qui crient tex* simulacions, * Telles.
Ne qui vuet poine refuser
Qui puist venir d'eus encuser.
Tex hons* ne vuet entendre à voir**, * Tel homme. ** A la vé-
rité.
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40 LE ROMAN (v. 12854)

Ne Dieu devant ses iex avoir;
Si l'en pugnira Diex sans faille*. * Sans faute.
Mès ne m'en chaut* comment qu'il aille, * M'importe.
Puisque l'amor avons des homes;
Por si bones gens tenus somes,
Que de reprendre avons le pris,
Sans estre de nulli* repris. * Personne.
Quex* gens doit-l'en donc honorer, * Quelles.
Fors nous qui ne cessons d'orer* * De prier.
Devant les gens apertement*, * Ouvertement.
Tout soit-il darriers* autrement? * Dernier.
Est-il greignor forsenerie* * Plus grande folie.
Que d'essaucier* chevalerie, * Exalter.
Et d'amer gens nobles et cointes* * Elégantes.
Qui robes ont gentes et jointes?
S'il sunt tex * gens cum il aperent**, * Telles. ** Paraissent.
Si net cum netement se perent*, * Parent.
Que lor diz s'acort à lor fais*, * Que leur parole s'accorde avec
N'est-ce grans duels et grans sorfais*, leurs actions. * Excès.
S'il ne vuelent estre ypocrite?
Tes gens puist* estre là maudite! * Tel monde puisse.
Jà certes tiex gens n'amerons,
Mès béguins à grans chaperons (1),
As chières* pasles et alises**, * Mines. ** Maigres.
Qui ont ces larges robes grises
Toutes fretelées* de crotes, * Brodées.
Hosiaus froncis* et larges botes * Chausses froncées.
Qui resemblent borce à caillier* * Chasseur de cailles.
A ceus doivent princes baillier
A governer eus et lor terre,
Ou soit par pais, ou soit par guerre.
A ceus se doit princes tenir

(1) Les béguins estoient une espèce de moines qui estoient mariés; ils furent condamnés au concile de Cologne en 1260, et au concile général
de Vienne l'an 1311. On les appeloit aussi béguards. (L. D. D.)

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(v. 12886) DE LA ROSE. 41

Qui vuet à grant honor venir;
Et s'il sunt autres qu'il ne semblent,
Qu'ainsinc la gràce du monde emblent*, * Volent.
Là me voit embatre* et fichier, * Enfoncer.
Por décevoir et por trichier.
Si ne voil-ge* pas por ce direi * Et je ne veux.
Que l'en doie humble habit despire*, * Mépriser.
Pur quoi dessous orgoil n'abit:
Nus ne doit haïr por l'habit
Le povre qui s'en est vestus;
Mès Diex n'el prise deus festus,
S'il dist qu'il a lessié le monde,
Et de gloire mondaine habonde,
Et de délices vuet user.
Qui puet tel béguin escuser,
Tel papelart*, quant il se rent, * Hypocrite.
Puis va mondains déliz* quérant, * Délices mondaines.
Et dist que tous les a lessiés,
S'il en vuet puis estre engressiés?
C'est li mastins qui gloutement* * Gloutonnement.
Retorne à son vomissement.
Mès à vous n'osé-ge mentir;
Car se ge péusse sentir
Que vous ne l'aparceussiés,
La menchoigne* ou poing éussiés, * Mensonge.
Certainement ge vous boulasse*: * Trompasse.
Jà por péchié ne le lessasse;
Si vous poré-ge bien faillir,
S'eus* m'en deviés mal-baillir**. * Si vous. ** Maltraiter.

L'Acteur.

Li diex sorrist de la merveille,
Chascuns s'en rist et s'en merveille,
Et dient: « Ci a bian sergent*, * Serviteur.
Où bien se doivent fier gent.
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42 LE ROMAN (v. 12919)

Le dieu d'Amours.
Faulx-Semblant, dist Amors, di-moi,
Puisque de moi tant t'aprimoi*, * T'approches.
Qu'en ma cort si grant pooir as,
Que rois des ribaus i seras,
Me tendras-tu ma convenance*? * Promesse.

Faulx-Semblant.

Oïl, g'el vous jure et fiance*; * Certifie.
N'onc n'orent sergent plus leal
Vostre père ne vostre eal*. * Aïeul.

Amours.

Comment! c'est contre ta nature.

Faulx-Semblant.

Metés-vous-en à l'aventure;
Car se plèges" en requerés, * Cautions.
Jà plus aséur n'en serés,
Non voir, se g'en balloie* ostages, * Donnais.
Ou letres, ou tesmoings, ou gages.
Car, à tesmoing vous en apel,
L'en ne puet oster de sa pel* * Peau.
Le leu*, tant qu'il soit escorchiés, * Loup.
Jà tant n'iert* batus ne torchiés. * Tant fût-il.
Cuidiés-vous que ne triche et lobe*. * Plaisante.
Por ce se ge vest simple robe,
Sous qui j'ai maint grant mal ovré?
Jà par Dieu mon cuer n'en movré;
Et se j'ai simple chière et coie*, * Figure et tranquille.
Que de mal faire me recroie*? * Cesse.
M'amie Contrainte-Astenance
A mestier de ma porvéance*: * A besoin que je la pourvoie.
Pieçà* fust morte et mal-baillie**, * Depuis longtemps.
** Maltraitée.
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(v. 12945) DE LA ROSE. 43

S'el ne m'éust en sa baillie*; * Puissance.
Lessiés-nous li et moi chevir*. * Venir à bout.

Amours.

Or soit; ge t'en croi sans plevir*. * Garantir.

L'Acteur.

Et li lierres ens* en la place, * Et le larron dedans.
Qui de traïson ot* la face * Eut.
Blanche dehors, dedans nercie,
Si s'agenouille et l'en mercie.
Donc n'i a fors de l'atorner*: * Préparer.
« Or à l'assaut sans séjorner*, » * Retarder.
Ce dist Amors apertement. * Clairement.
Dont s'arment tuit communément
De tex* armes cum armer durent. * De telles.
Armé sunt; et quant armé furent,
Si saillent sus tuit abrivé*. * Ils s'élancent tous em-
Au fort chastel sunt arrivé, pressés.
Dont, jà ne béent* à partir * Cherchent, veulent.
Tant que tuit i soient martir,
Ou qu'il soit pris ains* qu'il s'en partent. * Avant.
Lor batailles* en quatre partent**: * Bataillons. ** Parta-
Si s'en vont as quatre parties gent.
Si cum lor gens orent parties*, * Partagés.
Por assaillir les quatre portes
Dont les gardes n'ièrent* pas mortes, * N'étaient.
Ne malades ne pareceuses,
Ains èrent* fors et viguereuses. * Mais étaient.

Comment Faulx-Semblant cy sermon
De ses habitz, et puis s'en torne,
Luy et Abstinence-Contrainte,
Vers Male-Bouche, tout par feinte.

Or vous dirai la contenance
De Faulx-Semblant et d'Astenance,
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44 LE ROMAN (v. 12972)

Qui contre Male-Bouche vindrent.
Entr'eus deus un parlement tindrent
Comment contenir se devroient,
Et se congnoistre se feroient,
Ou s'il iroient desguisié.
Si ont par acort devisié* * Arrêté, résolu.
Qu'il s'en iront en tapinage* * Tapinois.
Ausinc cum en pèlerinage,
Cum bone gent piteuse* et sainte. * Miséricordieuse.
Tantost Astenance-Contrainte
Vest une robe cameline*, * De laine grossière.
Et s'atorne comme béguine,
Et ot d'un large cuevrechief
Et d'un blanc drap covert le chief*: * La tête.
Son psaltier mie n'oblia.
Unes patenostres i a
A un blanc laz* de fil pendues, * Lac, lacet.
Qui ne li furent pas vendues:
Donées les li ot uns frères
Qu'ele disoit qu'il ert ses pères*, * Etait son père.
Et le visitoit moult sovent
Plus que nul autre du covent;
Et il sovent la visitoit,
Maint biau sermon récitoit.
Jà por Faulx-Semblant ne lessast
Que sovent ne la confessast;
Et par si grant dévocion
Faisoient lor confession,
Que deus testes avoit ensemble
En un chaperon, ce me semble.
De bele taille la devis*, * Décris.
Mès un poi fu pâle de vis*; * Visage.
Et resembloit, la pute* lisse, * Puant,
Le cheval de l'Apocalipse,
Qui sénefie la gent male* * Mauvaise.
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(v. 13007) DE LA ROSE. 45

D'ypocrisie tainte et pâle:
Car ce cheval sor soi ne porte
Nule color, fors pâle et morte.
D'itel color enlangorée* * Annonçant la langueur.
Iert* Astenance colorée; * Etait.
De son estat se repentoit,
Si cum ses vis* représentoit. * Son visage.
De larrecin ot un bordon
Qu'el reçut de Barat por don,
De triste pensée roussi:
Escharpe ot plaine de soussi.
Quant el fu preste, si s'en torne
Faulx-Semblans, qui bien se ratorne,
Et aussi cum por essoier,
Vestuz les dras frère Sohier.
La chière* ot moult simple et piteuse*; * Mine. ** Empreinte de
Ne regardéure orguilleuse pitié.
N'ot-il pas, mès douce et peisible.
A son col portoit une bible.
Après s'en va sans escuier,
Mès por ses membres apuier
Ot, ausinc cum par impotence,
De traïson une potence;
Et fist en sa manche glacier* * Glisser.
Un bien trenchant rasoer d'acier,
Qu'il fist forgier à une forge
Que l'en apele Cope-Gorge.
Tant va chascun et tant s'aprouche,
Qu'il sunt venu à Male-Bouche
Qui à sa porte se séoit.
Trestous les trespassans véoit,
Les pélerins choisist* qui vienent, * Vit.
Qui moult humblement se contienent.
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46 LE ROMAN (v. 13040)

Com Faulx-Semblant et Abstinence
Pour l'Amant s'en vont sans doubtance
Saluer le faulx Male-Bouche,
Qui des bons souvent dit reprouche.

Encliné l'ont moult humblement;
Astenance premièrement
Le salue, et de li va près.
Faulx-Semblans le salue après,
Et cil eus; mès onc ne se mut,
Qu'il n'es douta ne ne cremut*: * Car il ne les redouta ni
Car quant véus les ot ou vis*, ne les craignit. * Visage.
Bien les conut. Ce li fu vis* * Avis.
Qu'il conoissoit bien Astenance,
Mès n'i sot riens de contraignance.
Ne savoit pas que fust contrainte
Sa larronesse vie fainte;
Ains cuidoit qu'el venist de gré*. * Mais croyait qu'elle vint
Mès el venoit d'autre degré; de son bon gré.
Et s'ele de gré commença,
Failli-li grés dès lors en çà.
Semblant r'avoit-il moult véu,
Mais faus ne l'ot pas conéu.
Faus iert-il*, mès de fausseté * Etait-il.
Ne l'éust-il jamais reté*: * Accusé.
Car li Semblans si fort ovroit,
Que la fausseté li covroit;
Mès s'avant le conéussiés,
Qu'en ses dras véu l'éussiés,
Bien jurissiés le Roi célestre
Que cil qui devant soloit estre* * Avait coutume d'être.
De la dance li biaus Robins,
Or est devenus jacobins.
Mès sans faille*, c'en est la some, * Sans faute.
Li jacobin sunt tuit prodome* * Gens de bien.
Mauvèsement l'ordre tendroient,
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(v. 13071) DE LA ROSE. 47

Se tel menesterel estoient;
Si* sunt cordelier et barré, * Ainsi.
Tout soient-il gros et quarré,
Et sachent tuit li autre frère,
N'i a cel qui prodons n'apére*. * Homme de bien ne pa-
Mès jà ne verrés d'aparence raisse.
Conclurre bonne conséquence
En nul argument que l'en face,
Se défaut existence esface:
Tous jors i troverés sofime
Qui la conséquence envenime,
Se vous avés sotilité* * Subtilité.
D'entendre la duplicité.
Quant li pèlerin venu furent
A Male-Bouche où venir durent,
Tout lor hernois moult près d'eus mistrent;
Delez Male-Bouche s'assistrent,
Qui lor a dit: « Or çà venés,
De vos noveles m'aprenés,
Et me dites quel achoison* * Occasion.
Vous amaine en ceste maison.

Abstinence-Contrainte.

« Sire, dist Contrainte-Astenence,
Por faire nostre pénitence
De fin cuer net et enterin* * Entier.
Somes ci venu pèlerin.
Presque tous jors à pié alons,
Moult avons poudreus les talons;
Si somes andui* envoié * Et nous sommes tous
Parmi cest pueple desvoié* deux. * Egaré.
Doner essample et préeschier
Por les péchéors péeschier;
Autre peschaille* ne volons. * Pêche.
Et par Dieu, si cum nous solons*, * Sommes dans l'usage.
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48 LE ROMAN (v. 13104)

L'ostel* vous volons demander; * Le logement.
Et por vostre vie amander,
Mès* qu'il ne vous déust desplaire, * Pourvu.
Nous vous vodrions ci retraire* * Rapporter.
Un bon sermon à brief parolé. »

L'Acteur.

Adonc* Male-Bouche parole**: * Alors. ** Parle.

Male-Bouche.

L'ostel, dist-il, tel cum véés,
Prenés, jà ne vous iert néés*, * Il ne vous sera pas dénié.
Et dites quanqu'il* vous plaira; * Tout ce qu'il.
G'escouterai que ce sera.

Abstinence-Contrainte.

Grant merci, sire.

L'Acteur.

Adonc comence
Premièrement dame Astenence.

Comment Abstinence reprouche
Les paroles à Male-Bouche.

Sire, la vertu premeraine,
La plus grant, la plus soveraine,
Que nus hons mortiex* puisse avoir * Nul homme mortel.
Par science, par avoir,
C'est de sa langue refrener*: * Retenir.
A ce se doit chascun pener*, * Prendre peine.
Qu'adès vient-il miex qu'en* se taise * Car toujours vaut-il
Que dire parole mauvaise; mieux qu'on.
Et cil* qui volentiers l'escoute, * Celui.
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(v. 13126) DE LA ROSE. 49

N'est pas prodoms*, ne Dieu ne doute**. * Homme de bien. ** Re-
Sire, sor tous autres péchiés doute.
De cestui estes entéchiés.
Une trufle pieçà* déistes, * Un mensonge depuis
Dont trop malement mespréistes*. longtemps. * Méchamment.
D'un varlet*, qui ci repairoit**. * Jeune homme. ** Venait.
Vous déistes qu'il ne queroit* * Voulait.
Fors que Bel-Acuel décevoir;
Ne déistes pas de ce voir*, * Vérité.
Ains en mentistes, se Dé vient,
N'il ne va mès ci, ce ne vient,
N'espoir* jamès ne l'i verrés. * Ni peut-être.
Bel-Acuel en r'est enserrés*, * En est de son côté enfer-
Qui avec vous ci se jooit .
Des plus biaus gens que il pooit,
Le plus des jors de la semaine,
Sans nule pensée vilaine.
Or ne s'ose mès solacier*, * Recréer.
Le varlet avés fait chacier,
Qui se venoit ici déduire*. * Amuser.
Qui vous esmut à li tant nuire,
Fors que vostre male* pensée * Mauvaise.
Qui mainte mençonge a pensée?
Ce mut vostre fole loquence* * Bavardage.
Qui bret et crie et noise et tence* * Et fait du bruit et dis-
Et les blasmes as gens esliève, pute (1).
Et les désonore et les griève
Por chose qui n'a point de prueve,
Fors d'aparence ou de contrueve*. * Invention.
Dire vous os tout en apert* * Clairement.

(1) Noiser était encore en usage en 1627, date d'une pièce où on le retrouve; mais il commençait à vieillir. Voyez les Lettres nouvelles contenant
le privilège d'avoir deux femmes, etc., dans les Variétés historiques
et littéraires,. revues et annotées par M. Edouard Fournier, tom. III,
pag. 146.
5
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50 LE ROMAN (v. 13156)

Qu'il n'est pas voir quanqu'il apert*. * Vrai tout ce qui paraît.
Si r'est péchiés de controver* * Inventer.
Chose qui fait* à réprover; * Qui est.
Vous-méismes bien le savés,
Por quoi plus grant tort en avés;
Et neporquant* il n'i fait force, * Néanmoins.
Il n'i donroit pas une escorce
De chesne, comment qu'il en soit.
Sachiés que nul mal n'i pensoit;
Car il i alast et venist,
Nule essoigne* ne le tenist. * Excuse.
Or n'i vient mès, n'il n'en a cure.
Se n'est par aucune aventure,
En trespassant, mains que li autre;
Et vous gaitiés lance sus fautre* * En arrêt.
A ceste porte sans sejor*: * Retard.
Là muse musart toute jor.
Par nuit et par jor i veilliés,
Par droit néant vous traveilliés*. * Ne vous fatiguez.
Jalousie, qui s'en atent
A vous, ne vous vaudra jà tant;
Si r'est de Bel-Acueil damages,
Qui sans riens acroire* est en gages, * Devoir.
Sans forfait en prison demore:
Là languist li chetis, et plore.
Se vous n'aviés plus mesfait
Ou monde que cestui forfait,
Vous déust-l'en, ne vous poist* mie, * Pèse (subj.)
Bouter* hors de ceste baillie*, * Pousser. ** Domination.
Metre en chartre*, on lier en fer. * Prison.
Vous en irés ou puis d'enfer,
Se vous ne vous en repentés.
Male-Bouche.
Certes, dist-il, vous i mentés;

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(v. 13189) DE LA ROSE. 51

Mal soiés-vous ores venu.
Vous ai-ge por ce retenu,
Por moi dire honte et lédure*? * Injure.
Par vostre grant malaventure
Me tenissiés-vous por bergier;
Or alés aillors herbergier,
Qui m'apelés ci mentéor:
Vous estes dui enchantéor
Que m'estes ci venu blasmer,
Et, por voir dire, mésamer*. * Et, à vrai dire, détester.
Alés-vous ore ce quérant?
A tous les déables me rent,
Et vous, biau Diex, me confondés,
S'ains* que cis chastiaus fust fondés, * Si avant.
Ne passèrent jor plus de dis
Qu'en le me dist, et g'el redis,
Et que cil la Rose bèsa,
Ne sai se plus s'en aésa*. * En prit ses aises.
Porquoi me féist-l'en acroire
La chose, s'ele ne fust voire*? * Véritable.
Par Dieu, ge dis et redirai,
Et croi que jà n'en mentirai,
Et cornerai à mes buisines*, * Avec mes trompettes.
Et as voisins et as voisines,
Comment par ci vint et par là.

L'Acteur.

Adonques Faulx-Semblans parla.

Comment Male-Bouche escouta
Faux-Semblant, qui tost le mata.

Sire, tout n'est pas évangile
Quanque* l'en dit aval la vile: * Tout Ce que.
Or n'aiés mie oreilles sordes,
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52 LE ROMAN (v. 13218)

Vous savés bien certainement
Que nus n'aime entérinement*, * Complètement.
For tant qu'il le puisse savoir,
Et ge vous pruef* que ce sunt bordes, * Prouve.
Tant ait en li poi* de savoir, * Peu.
Home qui mesdie de lui.
Et si r'est voirs, s'onques le lui*. * Lus.
Tuit amant volentiers visitent
Les leus où lor amor habitent;
Cis* vous honore, cis vous aime, * Celui-là.
Cis son très-chier ami vous claime*; * Appelle.
Cis partout là où vous encontre,
Bele chière et lie* vous monstre, * Mine et joyeuse.
Et de vous saluer ne cesse.
Si ne vous fait pas ci grant presse,
N'estes pas trop par lui lassés;
Li autre i vienent plus assés.
Sachiés, se ses cuers l'en pressast,
A la Rose il s'en apressast*, * Il s'approchât de la Rose.
Et ci sovent le véissiés,
Voire* prové le préissiés, * Vraiment.
Qu'il ne s'en péust pas garder,
S'en le déust* tout vif larder: * Le dût-on.
Il ne fust or mie en ce point.
Donc sachiés qu'il n'i bée* point; * Aspire.
Non fait Bel-Acueil vraiement,
Tant en ait-il mal* paiement. * Mauvais.
Par Dieu, s'andui bien le vosissent*, * Si tous deux bien le vou-
Maugré vous la Rose coillissent. laient.
Quant du valet* mesdit avés * Jeune homme.
Qui vous aime, bien le savés,
Sachiés, s'il i éust béance*, * Désir, intention.
Jà n'en soiés en mescréance,
Jamès nul jor ne vous amast,
Ne ses amis ne vous clamast*; * Appelât.
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(v. 13253) DE LA ROSE. 53

Et vosist* penser et veillier* * Voulut.
Au chastel prendre et essillier*, * Ruiner.
S'il fust voirs*, car il le séust, * Vrai.
Qui que soit dit le li éust.
De soi le pooit-il savoir,
Puis qu'accès n'i poïst* avoir * N'y pût.
Si cum* avant avoit éu? * Ainsi que.
Tantost l'éust aparcéu.
Or le fait-il tout autrement,
Donc avés-vous outréement* * De reste.
La mort d'enfer bien déservie*, * Méritée.
Qui tel gent avés asservie.

L'Acteur.

Faulx-Semblans ainsinc le li prueve.
Cil ne set respondre à la prueve,
Et voit toutevois aparance;
Près qu'il n'en chiet* en repentance, * Choit, tombe.
Et lor dit:

Male-Bouche.

« Par Dieu, bien puet estre.
Semblant, ge vous tiens à bon mestre,
Et Astenance moult à sage:
Bien semblés estre d'un corage*. * Avoir le même esprit.
Que me loés-vous* que je face? * Conseillez-vous.

Faulx-Semblant.

Confés serés en ceste place,
Et ce péchié, sans plus, dirés,
De cestui vous repentirés;
Car ge sui d'ordre*, et si sui prestre, * Dans les ordres.
De confessier le plus haut mestre
Qui soit, tant cum li mondes dure;
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54 LE ROMAN (v. 13281)

J'ai de tout le monde la cure*. * Le soin.
Ce n'ot onques prestres curés,
Tant fust à s'église jurés;
Et si ai, par la haute Dame,
Cent tans* plus pitié de vostre ame, * Fois.
Que vos prestres parochiaus*, * De paroisse.
Jà tant n'iert vostre espéciaus*. * Jamais tant ne sera-t-il votre
Si r'ai-ge* un moult grant avantage, spécial. * Et j'ai de mon côté.
Prélat ne sunt mie si sage
Ne si letré de trop com gié*. * Comme moi.
J'ai de divinité* congié, * Théologie.
Voire par Dieu pieçà* l'éu, * Il y a longtemps.
Por confessier m'ont esléu
Li meillor qu'en puisse savoir
Par mon sens et par mon savoir.
Se vous volés ci confessier,
Et ce péchié sans plus lessier,
Sans faire-en jamès mencion,
Vous aurés m'asolucion. »

Comment la langue fut coupée,
D'un rasouer, non pas d'une espée,
Par Faulx-Semblant à Male-Bouche,
Dont il cheut mort comme une souche.

Male-Bouche tantost s'abesse,
Si s'agenoille et se confesse,
Car verais repentans jà iert*; * Il était déjà.
Et cil par la gorge l'aiert*, * Le saisit.
A deus poins l'estraint*, si l'estrangle, * Le serre.
Si li a tolue la jangle*; * Le caquet.
La langue à* son rasoer li oste. * Avec.
Ainsinc chevirent* de lor oste, * Ainsi vinrent à bout.
Ne l'ont autrement enossé*, * Tiré.
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(v. 13309) DE LA ROSE. 55

Puis le tumbent* en un fossé; * Le fait tomber.
Sans desfense la porte quassent,
Quassée l'ont, outre s'en passent.
Si troverent léans* dormans * Là dedans.
Trestous les sodoiers* normans, * Soldats.
Tant orent béu à Guersai* * Jersey.
Du vin que ge pas ne versai;
Eus-méismes l'orent versé
Tant que tuit furent enversé.
Ivres et dormans les estranglent,
Jà ne seront més tex qu'il janglent*. * Ils ne seront jamais tels
qu'ils bavardent.

Comment Faulx-Semblant, qui conforte
Maint amant, passa tost la porte
Du chastel, avecques s'amie,
Aussi Largesse et Courtoisie.

Ez-vous* Cortoisie et Largece * Voici.
La porte passent sans parece;
Si sunt là tuit quatre assemblé,
Repostement et en emblé*. * En secret et en cachette.
La vielle qui ne s'en gardoit,
Qui Bel-Acuel pieçà* gardoit, * Depuis longtemps.
Ont tuit quatre ensemble véue:
De la tor estoit descendue,
Si s'esbatoit parmi le baile*; * Enceinte.
D'un chaperon en leu de vaile*, * Voile.
Sor sa guimple ot covert sa teste.
Contre li corurent en heste*, * Hâte.
Si la vous assallent tuit quatre.
El ne se volt* pas faire batre, * Voulut.
Quant les vit tous quatre assemblés.

La Vieille.

Par foi, dist-ele, vous semblés
Bone gent, vaillant et cortoise:
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56 LE ROMAN (v. 13337)

Or me dites, sans faire noise*, * Bruit.
Si ne me tiens-ge pas por prise,
Que querés en ceste porprise*. * Enclos.

Les quatre respondent:

Por prise, douce mère tendre!
Nous me venons pas por vous prendre,
Mès solement por vous véoir;
Et s'il vous puet plaire et séoir*, * Et paraître séant
Nos cors offrir tout plenement
A vostre douz comandement,
Et quanque* nous avons vaillant, * Tout ce que.
Sans estre à nul jor desfallant*: * Manquant.
Et s'il vous plesoit, douce mère,
Qui ne fustes onques amère,
Requerre vous qu'il vous pléust,
Sans ce que nul mal i éust,
Que plus laiens* ne languissist * Là dedans.
Bel-Acuel, ainçois s'en issist * Mais en sortit.
O* nous un petitet joer, * Avec.
Sans ses piés gaires emboer;
Ou voilliés au mains qu'il parole* * Qu'il parle.
A ce valet* une parole, * Jeune homme.
Et que li uns l'autre confort*, * Réconforte, console.
Ce lor sera moult grant confort,
Ne gaires ne vous coustera;
Et cil vostre homs lige sera,
Neis* vostre serf, dont vous porrés * Même.
Faire tout quanque vous vorrés*, * Ce que vous voudrez.
Ou vendre ou pendre ou méhaignier*. * Estropier.
Bon fait un ami gaaignier,
Et vez ci de ses joelés*; * Joyaux.
Cest fermail* et ces anelés * Agrafe.
Vous done, voire un garnement* * Costume.
Vous donra-il prochainement.
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(v. 13370) DE LA ROSE. 57

Moult a franc cuer, cortois et large,
Et si ne vous fait pas grant charge;
De li estes forment amée,
Et si n'en serez jà blasmée,
Qu'il est moult sages et célés*. * Discret.
Si prions que vous le célés
Ou qu'il i aut* sans vilenie, * Aille.
Si li aurés rendu la vie.
Et maintenant ce chapelet* * Chapeau.
De par li de flors novelet,
S'il vous plest, Bel-Acuel portés,
Et de par li le confortés,
Et l'estrenés d'un biau salu:
Ce li aura cent mars valu.

La Vieille respond.

Se Diex m'aïst*, s'estre péust * Si Dieu m'aide.
Que Jalousie n'el séust,
Et que jà blasme n'en oïsse,
Dist la vielle, bien le féisse;
Mès trop est malement janglerres* * Méchamment bavard.
Male-Bouche li fléutieres*. * Flûteur.
Jalousie l'a fait sa gaite*, * Sentinelle.
C'est cil qui trestous nous agaite;
Cil bret et crie sans desfense
Quanqu'il* set, voire quanqu'il pense, * Tout ce qu'il.
Et contrueve néis matire*, * Et invente même matière.
Quant il ne set de qui mesdire.
S'il en devoit estre pendus,
N'en seroit-il jà desfendus.
S'il le disoit à Jalousie,
Li lerres*, il m'auroit honnie. * Le larron.

Les quatre respondent.

De ce, font-il, n'estuet* douter, * Ne faut.
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58 LE ROMAN (v. 13401)

Jamès n'en puet riens escouter,
Ne véoir en nule manière;
Mors gist là hors en leu de bière
En ces fossés gole baée*. * Béante.
Sachiés, se n'est chose faée*, * Fée.
Jamès d'eus deus ne janglera*, * Causera.
Car il ne résuscitera,
Se déables ni font miracles
Ou par venins ou par triacles*; * Thériaques.
Jamès ne les puet encuser.

La Vielle respond:

« Donc ne quiers-ge jà* refuser, * Veux-je pas.
Dist la vielle, vostre requeste,
Mès dites-li que il se heste*. * Hâte.
Ge li troveré bien passage,
Mès n'i parost mie à outrage*, * Mais qu'il n'y parle pas
Ne n'i demeurt pas longuement, avec excès.
Et viengne trop celéement (1),
Quant ge le li ferai savoir;
Et gart sor cors et sor avoir
Que nus hons* ne s'en aparçoive, * Nul homme.
Ne riens n'i face qu'il ne doive,
Bien die sa volenté toute. »

Les quatre.

« Dame, ainsi fera-il, sans doute, »
Font cil.

L'Acteur.

Et chascuns l'en mercie:
Ainsinc ont ceste, euvre bastie;
Més comment que la chose soit,

(1) Si non casté, fiat cauté.
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(v. 13428) DE LA ROSE. 59

Faulx-Semblans, qui aillors pensoit,
Dist à voiz basse à soi-méisme:

Faulx-Semblant.

Se cil por qui nous empréismes
Ceste euvre, de riens me créust,
Puisque d'amer ne recréust*, * Cessât.
S'ous* ne vous i acordissiés, * Si vous.
Jà guères n'i gaaingnissiés
Au loing aler, mien escient,
Qu'il i entrast en espiant,
S'il en éust et tens et leu.
L'en ne voit pas tous jors le leu*, * Loup.
Ains prent bien ou tart* la berbis, * Mais il prend bien tar-
Tout la gart-l'en par les herbis*. divement. * Herbages.
Une hore alissiés* au mostier, * Iriez.
Vous i demorastes moult ier;
Jalousie qui si le guile*, * Trompe.
R'alast espoir* hors de la vile; * Peut-être.
Où que soit convient-il qu'il aille.
Il venist lors en repostaille*, * Cachette.
Ou par nuit devers les cortiz*, * Basses-cours.
Seus*, sans chandele et sans tortiz**; * Seul. ** Torches.
Se n'iert* d'amis qui le guetast, * S'il n'était.
Espoir si l'en amonestast;
Par confort* tost le conduisist, * Consolation.
Mès* que la lune ne luisist: * Pourvu.
Car la lune, par son cler luire,
Seult* as amans mainte fois nuire. * Coutume.
Ou il entrast par les fenestres,
Qu'il* set bien de l'ostel les estres; * Car il.
Par une corde s'avalast*: * Descendit.
Ainsinc i venist et alast.
Bel-Acuel, espoir, descendist
Es* cortiz où cil l'atendist, * Dans les.
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60 LE ROMAN (v. 13461)

Ou s'enfoïst hors du porpris* * Enceinte.
Où tenu l'avés maint jor pris,
Et venist au valet* parler, * Jeune homme.
S'il à li ne poïst* aler; * Pouvait (subj.).
Ou quant endormis vous séust,
Se tens et leu avoir péust,
Les huis* entr'overs li lessast. * Portes.
Ainsinc du bouton s'apressast* * S'approchât.
Li fins* amans qui tant i pense, * L'accompli.
Et le coillist lors sans desfence,
S'il poïst par nule manire
Les autres portiers desconfire.

L' Amant.

Et ge qui guères loing n'estoie,
Me pensai qu'ainsinc le feroie.
Se la vielle me vuet conduire,
Ce ne me doit grever ne nuire;
Et s'el ne vuet, g'i enterrai
Par là où miex mon point verrai,
Si cum Faulx-Semblans l'ot pensé
Du tout m'en tieng à son pensé.

L'Acteur.

La vielle illec* plus ne séjorne, * .
Le trot à Bel-Acuel retorne,
Qui la tor outre son gré garde,
Car bien se soffrist de tel garde.
Tant va, qu'ele vient à l'entrée
De la tor, où tost est entrée.
Les degrés monte liement*, * Joyeusement.
Au plus qu'el pot hastivement,
Si li trembloient tuit li membre;
Bel-Acuel quiert de chambre en chambre,
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(v. 13491) DE LA ROSE. 61

Qui s'iert as karniaus* apuiés * Qui s'était aux créneaux.
De la prison, tous ennuiés;
Pensif le trueve et triste et morne,
De li réconforter s'atorne*. * S'apprête.

La Vieille.

« Biaus filz, dist-ele, moult m'esmoi
Quant vous truis en si grant esmoi
Dites-moi quiex sunt cil pensé*, * Quelles sont ces pensées.
Car se conseillier vous en sé,
Jà ne m'en verrés nul jor faindre. »

L'Acteur.

Bel-Acuel ne s'ose complaindre,
Ne dire-li quoi ne comment,
Qu'il ne set s'el dit voir* ou ment. * Vrai.
Trestout son penser li nia,
Que point de séurté n'i a;
De riens en li ne se fioit,
Néis* ses cuers la desfioit, * Même.
Qu'il ot paoreus et tremblant,
Mès n'en osoit monstrer semblant,
Tant l'avoit tous jors redotée,
La pute vielle radotée.
Garder se volt de mesprison*, * Faute.
Qu'il a paor de traïson;
Ne li desclot* pas sa mésaise, * Découvre.
En soi-méismes se rapaise,
Par semblant li fait lie chière*. * Joyeuse mine.

Bel-Acueil.

« Certes, fait-il, ma dame chière,
Combien que mis sus le m'aiés,
Ge ne sui de riens esmaiés*, * En émoi.
6
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62 LE ROMAN (v. 13519)

Fors, sans plus, de vostre demore*; * Retard.
Sans vous envis* céans demore, * Malgré moi.
Car en vous trop grant amor é.
Où avés-vous tant demoré? »

La Vieille.

« Où? par mon chief! tost le saurés, * Ma tête.
Et du savoir* grant joie aurés, * En le sachant.

Comment la Vielle à Bel-Acueil,
Pour le consoler en son dueil,
Luy dist de l'amant tout le fait,
Et le grant dueil que pour luy fait.

Se proz estes, vaillans et sages,
Car en leu d'estranges messages*, * Messagers.
Li plus cortois valés* du monde, * Jeune homme.
Qui de toutes graces habonde,
Qui plus de mil fois vous salue,
(Car g'el vi ore en cele rue,
Si cum il trespassoit* la voie,) * Ainsi qu'il passait.
Par moi ce chapel vous envoie;
Volentiers, ce dist, vous verroit,
Jamès plus vivre ne querroit*, * Voudrait.
N'avoir un seul jor de santé,
Se n'iert* par vostre volenté, * Si ce n'était.
Se le gart Diex et sainte Fois,
Mès qu'une toute seule fois
Parler à vous, se dist, péust
A loisir, mès* qu'il vous pléust. * Pourvu.
For vous, sans plus, aime-il sa vie,
Tous nus vodroit estre à Pavie,
Par tel convent* qu'il séust faire * Condition.
Chose qui bien vous péust plaire;
Ne li chaudroit* qu'il devenist, * Importerait.
Mès que près de li vous tenist. »
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(v. 13547) DE LA ROSE. 63

L'Acteur.
Bel-Acuel enquiert toutevoie
Qui cil est qui ce li envoie,
Ains* qu'il reçoive le présent, * Avant.
Por ce que doutable le sent,
Qu'il* péust de tel leu venir * Car il.
Qu'il n'el vosist* pas retenir. * Qu'il ne le voulût.
Et la vielle, sans antre conte,
Toute la vérité li conte.

La Vielle.

« C'est li valés* que vous savés, * Jeune homme.
Dont tant oï parler avés,
Por qui pieçà* tant vous greva, * Il y a longtemps.
Quant le blasme vous aleva
Feu Male-Bouche de jadis:
Jà n'aille s'ame en paradis!
Maint prodome* a desconforté, * Homme de bien.
Or l'en ont déables porté,
Qu'il* est mors, eschapés li sommes, * Car il.
Ne pris mès sa jangle* deus pomes: * Je ne prise plus son ca-
A tous jors en somes délivre; quet.
Et s'il pooit ores* revivre, * Et s'il pouvait main-
Ne vous porroit-il pas grever, tenant.
Tant vous séust blasme eslever:
Car ge sai plus qu'il ne fist onques.
Or me créés*, et prenés donques * Maintenant croyez-moi.
Cest chapel, et si le portés;
De tant au mains le confortés* * Réconfortez.
Qu'il vous aime, n'en doutés mie,
De bone amor sans vilenie;
Et s'il à autre chose tent,
Ne m'en desclot-il* mie tant, * Révèle-t-il.
Mès bien vous i poés fier.
@

64 LE ROMAN (v. 13578)

Nous li resaurez bien nier,
S'il requiert chose qu'il ne doive.
S'il fait folie, si la boive;
Si n'est-il pas fox, més est sages,
C'onc par li ne fu fais outrages*, * Excès.
Dont ge le pris miex et si l'ains*, * Je le prise mieux et je
N'il ne sera jà si vilains l'aime.
Qu'il de chose vous requéist
Qui à requierre ne féist.
Loiaus est sor tous ceus qui vivent;
Cil qui sa compaignie sivent,
L'en ont tous jors porté tesmoing;
Et ge-méismes le tesmoing.
Moult est de meurs bien ordenés,
Onc ne fut homs de mère nés
Qui de li nul mal entendist,
Fors tant cum Male-Bouche en dist.
S'a-l'en jà* tout mis en oubli; * Et l'on l'a déjà.
Ge-méismes par poi* l'obli, * Peu s'en faut.
Ne me sovient plus des paroles,
Fors qu'els furent fauces et foles,
Et li lerres les controva*, * Larron les invita.
Qui onques bien ne se prova.
Certes bien sai que mort l'éust
Li valés*, se riens et, séust, * Jeune homme.
Qu'il* est preus et hardis sans faille**: * Car il. ** Sans faute.
En cest païs n'a qui le vaille,
Tant a le cuer plain de noblece;
Il sormonteroit de largece
Le roi Artus, voire Alixandre,
S'il éust autant à despendre* * Dépenser.
D'or et d'argent come cil orent*, * Ceux-là eurent.
Onques cil tant doner ne sorent,
Que cil cent tans* plus ne donast; * Cent fois.
Par dons tout le monde estonast,
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(v. 13613) DE LA ROSE. 65

Se d'avoir éust tel planté*, * Abondance.
Tant a bon cuer en soi planté;
N'el puet nus* de largece aprendre. * Ne le peut nul.
Or vous lo* ce chapel à prendre, * Conseille.
Les flors en olent* miex que basme. » * Sentent.

L'Acteur.

« Par foi, g'en craindroie avoir blasme,
Dist Bel-Acuel qui tout frémist,
Et tremble et tressaut* et gémist, * Tressaillit.
Rougist, palist, pert contenance (1);
Et la vielle ès* poins le li lance, * Dans les.
Et li vuet faire à force prendre,
Car cil n'i osoit la main tendre,
Ains dist por soi miex escuser,
Que miex li vient à refuser.
Si le vosist-il jà* tenir, * Et le voudrait déjà.
Qué qu'il en déust avenir. »

Bel-Acueil.

« Moult est biaus, fait-il, li chapiaus,
Mès miex me vendroit mes drapiaus
Avoir tous ars* et mis en cendre, * Brûlé.
Que de par li l'osasse prendre;
Mès or soit posé que g'el praingne,
A Jalousie la grifaingne* * Méchante, hargneuse.
Que porrions-nous ore dire?
Bien sai qu'ele esrageroit d'ire,
Et sor mon chief le descirra* * Et sur ma tête le déchi-
Pièce à pièce, et puis m'occirra, rera.
S'el set qu'il soit de là venus.

(1) M. de la Monnoye a imité ces deux vers dans son Noël qui commence :
Ein jour lai hau Dei le fi. 6.
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66 LE ROMAN (v. 13640)

Or serai pris, et pis tenus
Qu'onques en ma vie ne fui*; * Je ne fus.
Ou se ge li eschappe et fui,
Quel part m'en porrai-ge foïr?
Tout vif me verrés enfoïr,
Se ge sui pris après la fuite;
Si croi-ge que j'auroie suite,
Si seroie pris en fuiant,
Tout li mondes m'iroit huiant.
N'el prendrai pas.

La Vieille.

Si ferés, certes:
Jà n'en aurés blasme ne pertes.

Bel-Acueil.

Et s'ele m'enquiert dont ce vint?

La Vieille.

Responses aurés plus de vint.

Bel-Acueil.

Toutevois s'el le me demande,
Que puis ge dire à sa demande?
Se g'en sui blasmés ne repris,
Où diré-ge que ge le pris?
Car il le me convient respondre,
Ou aucune mençonge espondre*. * Exposer.
S'el le savoit, ce vous plevis*, * Garantis.
Miex vodroie estre mors que vis.

La Vieille.

Que vous dirés? se n'el savés,
Se meillor response n'avès,
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(v. 13664) DE LA ROSE. 67

Dites que ge le vous donné:
Bien savés que tel renon é,
Que n'aurés blasme ne vergoigne
De riens prendre que ge vous doigne.

Comment, tout par l'enhortement* * Exhortation.
De la Vieille, joyeusement
Bel-Acueil receut le chappel,
Pour erres * de vendre sa pel. * Arrhes.

L'Acteur.

Bel-Acuel, sans dire autre chose,
Le chapel prent, et si le pose
Sor ses crins* blons, et s'asséure; * Cheveux.
Et la vielle li rit, et jure
S'ame, son cors, ses os, sa pel*, * Peau.
C'onc ne li sist si bien chapel.
Bel-Acuel sovent se remire*, * Regarde.
Dedens son miréor se mire
Savoir s'il est si bien céans.
Quant la vielle voit que léans* * Là-dedans.
N'avoit fors eus deus solement,
Lez li* s'assiet tout belement, * Près de lui.
Si li comence à préeschier.

La Vieille.

Ha, Bel-Acuel! tant vous ai chier,
Tant estes biaus et tant valés!
Mon tens jolis* est tous alés, * Gai.
Et li vostres est à venir.
Poi* me porrai mès** soustenir * Peu. ** Plus.
Fors à* baston ou à potence; * Sinon avec.
Vous estes encor en enfance,
Si ne savés que vous ferés.
Mès bien sai que vous passerés
@

68 LE ROMAN (v. 13690)

Quanque ce soit, ou tempre*, ou tart, * Tôt.
Parmi la flambe qui tout art*, * Brûle.
Et vous baingnerés en l'estuve
Où Vénus les dames estuve.
Bien sai, le brandon sentirés,
Si vous lo que vous atirés* * Et je vous conseille de
Ains que là vous aliés baignier, vous arranger. * Avant.
Si cum vous m'orrés* enseignier. * Ainsi que vous m'enten-
Car périlleusement s'i baigne drez.
Jones homs qui n'a qui l'enseigne;
Mès se mon conseil ensivés*, * Suivez.
A bon port estes arrivés.
Saichiés, se ge fusse ausinc sage,
Quant g'estoie de votre aage,
Des gens d'Amors, cum ge sui ores*, * Maintenant.
Car de trop grant biauté fui lores;
Mès or m'estuet* plaindre et gémir, * Il me faut.
Quant mon vis esfacié remir*, * Regarde.
Et voi que froncir le convient,
Quant de ma biauté me sovient
Qui ces valez faisait triper*. * Qui ces jeunes gens fai-
Tant les faisoie desfriper*, sait sauter. * Sécher.
Que ce n'iert se merveille non*. * N'était sinon merveille.
Trop ière* lors de grant renon; * J'étais trop.
Partout coroit la renomée
De ma gram biauté renomée.
Tele ale* avoit en ma méson, * Affluence.
C'onques tele ne vit mès hon*. * On ne vit plus.
Moult iert* par nuit mes huis** hurtés, * Etait. ** Ma porte.
Trop lor faisoie de durtés
Quant lor failloie de convent*; * Manquais de parole.
Et ce m'avenoit trop sovent,
Car j'avoie autre compaignie.
Faite en estoit mainte folie,
Dont j'avoie courrous assés;
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(v. 13725) DE LA ROSE. 69

Savent en iert* mes huis cassés, * Etait.
Et faites maintes tex* meslées, * Telles.
Qu'ainçois* qu'els fussent desmeslées, * Qu'avant.
Membres i perdoient et vies,
Par haïnes et par envies,
Tant i avenoit de contens*. * Disputes.
Se mestre Argus li bien contens
I vosist* bien metre ses cures, * Y voulût.
Et venist o* ses dix figures, * Avec.
Par quoi tout certifie et nombre,
Si ne péust-il pas le nombre
Des grans contens certefier,
Tant séust bien monteplier*. * Multiplier.
Lors ert mes cors fors et délires*, * Alors était mon corps
G'éusse or plus vaillant mil livres fort et leste.
De blanc estellins* que ge n'ai; * Sterlings.
Mès trop nicement* me menai. * Sottement.
Bele ere* et jonc et nice* et fole, * Etais. ** Simple.
N'onc ne fu d'Amors à escole
Où l'en léust la téorique;
Mès ge sai tout par la pratique (1),
Expériment m'en ont fait sage (2),
Que j'ai hanté tout mon aage.
Or en sai jusqu'à la bataille,
Si n'est* pas drois que ge vous faille * Et il n'est.
Des biens aprendre que ge sai,
Puis que tant esprové les ai.
Bien fait qui jones gens conseille.
Sans faille* ce n'est pas merveille * Sans faute.
S'ous* n'en savés quartier ne aune, * Si vous.
Car vous avés trop le bec jaune*. * Vous êtes trop simple.
Mès tant a que ge ne finé,

(1) Usus et ars docuit quod sapit omnis homo. (2) Experto crede magistro.
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70 LE ROMAN (v. 13757)

Que la science en la fin é,
Dont puis bien en chaière lire.
Ne fait à foïr n'à despire* * Mépriser.
Tout ce qui est en grant aage;
Là trueve-l'en* sens et usage. * Là trouve-t-on.
Ce a-l'en esprové de maint,
Qu'au mains en la fin lor remaint* * Leur reste.
Usage et sens por le chaté*, * Bien.
Combien qu'il l'aient achaté.
Et puis que j'ai sens et usage,
Que ge n'ai pas sans grant domage,
Maint vaillant homme ai décéu,
Quant en mes laz* les ting chéu; * Lacs.
Mès ains fui* par mains decéue, * Mais ayant je fus.
Que ge m'en fusse aparcéue.
Ce fu trop tact, lasse dolente*! * Hélas, malheureuse.
G'iere jà hors de ma jovente*; * J'étais déjà hors de ma
Mes huis, qui jà sovent ovroit, jeunesse.
(Car par nuit et par jor ovroit*,) * Travaillait.
e tient adés près du lintier*: * Se trouve toujours près
Nus n'i vint hui, nus n'i vint hier, du linteau (fermée).
Pensoie-ge, lasse chétive!
En tristor estuet* que ge vive: * En tristesse il faut.
De duel* me deust li cuers partir**. * De douleur. * Partager.
Lors m'en voil du païs partir,
Quant vi mon huis en tel repos;
Et ge-méismes me repos,
Car ne poi* la honte endurer. * Car je ne pus.
Comment péusse-ge durer,
Quant cil jolis valez* venoient, * Ces gais jeunes gens.
Qui jà si chière me tenoient,
Qu'il ne s'en pooient lasser,
Et g'es véoie trespasser,
Qui me regardoient de coste,
Et jadis furent mi chier hoste?
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(v. 13792) DE LA ROSE. 71

Lez* moi s'en aloient saillant**, * Près de. ** Sautant.
Sans moi prisier un oef vaillant.
Neis* cil qui jadis plus m'amoient, * Même.
Vielle ridée me clamoient*, * M'appelaient.
Et pis disoit chascuns assés,
Ains qu'il s'en fust outre passés.
D'autre part, mes enfés** gentis, * Mon enfant.
Nus, se trop n'iert bien ententis*, * Nul, si trop n'était bien
Ou grans duel essaié n'auroit, attentif.
Ne penseroit ne ne sauroit
Quel dolor au cuer me tenoit,
Quant en pensant me sovenoit
Des biaus diz*, des dons aésiers**, * Paroles. ** Aises.
Des douz déduiz*, des douz besiers, * Plaisirs.
Et des très-douces acolées
Qui s'en ierent si tost volées*. * Qui s'étaient sitôt envo-
Volées! voire, et sans retor; lées.
Miex me venist en une tor
Estre à tous jors emprisonnée,
Que d'avoir esté si tost née.
Diex! en quel soussi me metoient
Li biaus dons qui failli* m'estoient! * En défaut.
Et ce qui remès* lor estoit, * Resté.
En quel torment me remetoit!
Lasse! porquoi si tost nasqui?
A qui m'en puis-ge plaindre; à qui,
Fors à vous, fiz que j'ai tant chier?
Ne m'en puis autrement venchier
Que par aprendre ma doctrine.
Por ce, biau fiz, vous endoctrine;
Et quant endoctrinés serés,
Des ribaudiaus * me vengerés: * Des petits drôles.
Car, se Diex plest, quant là vendra,
De cest sermon vous souvendra;
Car sachiés que du retenir,
@

72 LE ROMAN (v. 13827)

Si qu'il vous en puist* sovenir, * De façon qu'il vous en
Avés-vous moult grant avantage, puisse.
Par la raison de vostre aage.
Car Platons dist, c'est chose voire*, * Vraie.
Que plus tenable est la mémoire
De ce qu'en aprent en enfance,
De quiconques soit la science.
Certes, chier fiz, tendre jovente*, * Jeunesse.
Se ma jonesce fust présente
Si cum est la vostre orendroit*, * Maintenant.
Ne porroit estre escrite en droit
La venjance que g'en préisse.
Par tous les leus où ge venisse
Ge féisse tant de merveilles,
C'onques n'oïstes les pareilles,
Des ribaus qui si poi* me prisent, * Peu.
Et me lédengent et despisent*, * Vilipendent et dédai-
Et si vilment lez* moi s'en passent; gnent. * Près de.
Et il et autre comparassent* * Payeraient.
Lor grant orgoil et lor despit,
Sans prendre-en pitié ne respit:
Car, au sens que Diex m'a doné,
Si cum ge vous ai sermoné,
Savés en quel point g'es* méisse? * Je les.
Tant les plumasse et tant préisse
Du lor de tort et de travers,
Que mengier les féisse as vers,
Et gésir* tous nuz ès** fumiers; * Coucher. ** Sur les.
Méismement ceus les premiers
Qui de plus loial cueur m'amassent,
Et plus volentiers se pénassent
De moi servir et honorer.
Ne lor lessasse demorer
Vaillant un ail, se ge péusse,
Que tout en ma borce n'éusse;
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(v. 13862) DE LA ROSE. 73

A povreté tous les méisse,
Et tous emprès* moi les féisse * Après.
Par vive rage tripeter*. * Trépigner.
Mès riens n'i vaut le regreter:
Qui est alé, ne puet venir.
Jamès n'en porrai nul tenir;
Car tant ai ridée la face,
Qu'il n'ont garde de ma menace.
Pieçà* que bien le me disoient * Il y a longtemps.
Li ribaut, qui me despisoient*; * Méprisaient.
Si me pris à plorer dès lores.
Par Dieu! si me plest-il encores.
Quant ge m'i sui bien porpensée*, * J'y ai bien pensé.
Moult me délite* en ma pensée, * Délecte.
Et me resbaudissent* li membre, * Deviennent joyeux.
Quant de mon bon tens me remembre,
Et de la jolivete* vie * Gaie.
Dont mes cuers a si grant envie.
Tout me rajovenist* li cors, * Rajeunit.
Quant g'i pense et quant g'el recors*; * Rappelle.
Tous les biens du monde me fait,
Quant me sovient de tout le fait,
Qu'au mains ai-ge ma joie éue,
Combien qu'il m'aient décéue.
Jone dame n'est pas oiseuse,
Quant el maine vie joieuse,
Méismement cele qui pense
D'aquerre à faire sa despense.
« Lors m'en vins en ceste contrée,
Où j'ai vostre dame encontrée,
Qui ci m'a mise en son servise
Por vous garder en sa porprise*. * Enceinte.
Diex, qui sires est et tout garde,
Doint* que g'en face bone garde! * Donne (subj.).
Si feré-ge* certainement * Et je ferai.
ROMAN DE LA ROSE. - T. II.
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74 LE ROMAN (v. 13897)

Par vostre biau contenement*. * Contenance.
Mès la garde fust périlleuse
Por la grant biauté merveilleuse
Que Nature a dedens vous mise,
S'el ne vous éust tant aprise
Proesce, sens, valor et grace;
Et por ce que tens et espace
Nous est or venu si à point,
Que de destorbier* n'i a point * Embarras.
De dire quanque* nous volons * Tout ce que.
Un poi miex que nous ne solons*, * Un peu mieux que nous
Tout vous doie-ge conseillier. n'avons coutume.
Ne vous devés pas merveillier
Se ma parole un poi recop* * Recoupe, retranche.
Ge vous di bien avant le cop,
Ne vous voil mie en amor metre;
Mès s'ous* en volés entremetre, * Si vous.
Ge vous monsterrai* volentiers * Montrerai.
Et les chemins et les sentiers
Par où ge déusse estre alée,
Ains* que ma biauté fust alée. » * Avant.

L'Acteur.

Lors se taist la Vielle, et sospire
Por oïr que cis* vodroit dire; * Celui-ci.
Mès n'i va gaires atendant:
Car, quant le voit bien entendant
A escouter et à soi taire,
A son propos se prent à traire*, * Tirer.
Et se pense: « Sens contredit ,
Tout otroie qui mot ne dit*. * Qui ne dit mot consent.
Quant tout li plest à escouter,
Tout puis dire sans riens douter*. * Redouter, craindre.
Lors a recomencié sa verve*, * Caprice, fantaisie.
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(v. 13929) DE LA ROSE. 75

Et dist, cum faulse vielle et serve,
Qui me cuida par ses doctrines
Faire leschier miel sor espines,
Quant volt* que fusse amis clamés*, * Voulut. ** Appelé.
Sens estre par amors amés,
Si cum cil* puis me raconta, * Ainsi que celui-là.
Qui tout retenu le conte a:
Car s'il fust tiex* qu'il la créust, * Tel.
Certainement traï l'éust;
Mès por riens nule qu'el déist,
Tel traïson ne me féist.
Ce me fiançoit* et juroit, * Promettait.
Autrement ne m'asséuroit.

La Vieille.

« Biau très-douz fiz, bele char* tendre, * Chair.
Des geux d'Amors vous voil* aprendre, * Je vous veux.
Que vous n'i soiés décéus.
Quant vous les aurés recéus,
Selon mon art vous conformés,
Car nus*, s'il n'est bien enformés, * Nul.
N'es* puet passer sans beste vendre. * Ne les.
Or pensés d'oïr et d'entendre,
Et de metre tout à mémoire,
Car g'en sai trestoute l'estoire.

Comment la Vieille sans tençon*, * Dispute.
Lit à Bel-Acueil sa leçon,
Laquelle enseigne bien les fames
Qui sont dignes de tous diffames*. * Hontes, opprobres.

Biau fiz, qui vuet joïr d'amer,
Des dous maus, qui tant sunt amer,
Les comandemens d'Amors sache;
Mès gart* qu'Amors à li n'el sache**. * Garde (subj.). ** Tire.
Et ci trestous les vous déisse,
@

76 LE ROMAN (v. 13957)

Se certainement ne véisse
Que vous en avés par nature
De chascun, à comble mesure,
Quanque* vous en devés avoir. * Tout ce que.
De ceus que vous devés savoir
Dix en i a, qui bien les nombre;
Mès moult est fox* cil qui s'encombre * Fou.
Des deus qui sunt au darrenier,
Qui ne valent un faus denier.
Bien vous en abandon les huit;
Mès qui les autres deus ensuit,
Il pert son estuide et s'afole*: * Perd l'esprit.
L'en n'es* doit pas lire en escole. * L'on ne les.
Trop malement les amans charge,
Qui vuet qu'amans ait le cuer large,
Et qu'en un seul leu le doit metre:
C'est faus texte, c'est fauce letre.
Ci ment Amors le fiz Vénus,
De ce ne le doit croire nus*. * Nul.
Qui l'en croit, chier le comparra*, * Payera.
Si cum* en la fin i parra**. * Ainsi que. ** Paraîtra.
« Biau fiz, jà larges ne soiés;
En plusors leus le cuer aiés,
En un sol leu jà n'el metés,
Ne n'el donnés, ne n'el prestés,
Mès vendés-le bien chièrement,
Et tous jors par enchièrement*; * En enchérissant.
Et gardés que nus qui l'achat*, * L'achète.
N'i puisse faire bon achat.
Por riens qu'il doint* jà point n'en ait, * Donne (subj.).
Miex s'arde*, ou se pende, ou se nait. * Se brûle.
Sor toutes riens gardés ces poins:
A doner aiés clos les poins,
Et à prendre les mains overtes.
Donner est grant folie certes,
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(v. 13992) DE LA ROSE. 77

Se n'est un poi por gens atraire*, * Attirer.
Quant l'en en cuide son preu* faire; * Profit.
Ou por le don tel chose atendre
Qu'en ne le péust pas miex vendre.
Tel doner bien vous abandone.
Bon est doner, où cil qui done,
Son don monteplie* et gaaigne; * Multiplie.
Qui certains est de sa gaaigne, * Son gain.
Ne se puet du don repentir:
Tel don puis-ge bien consentir.
« Après de l'arc et des cinq fleiches,
Qui tant sunt plains de boues teiches*, * Qualités.
Et tant fièrent soutivement*, * Frappent subtilement.
Traire* en savés si sagement, * Tirer.
C'onques Amors, li bons archiers,
Des fleiches que tret li ars chiers*, * Tire l'arc cher.
Ne tret miex, biau fiz, que vous faites,
Qui maintes fois les avés traites.
Mès n'avés pas tous jors séu
Quel part en sunt li cop chéu*; * Tombés.
Car quant l'en tret à la volée,
Tex puet recevoir la colée*, * Coup.
Dont l'archier ne se done garde.
Mès qui vostre manière esgarde,
Si bien savés et traire et tendre,
Que ne vous en puis riens aprendre.
S'en repuet estre tiex navrés*, * Et tel en peut être blessé.
Dont grant preu*, se Dieu plest, aurés. * Profit.
Si n'estuet jà que ge m'atour* * Et il ne faut pas que je
De vous aprendre de l'atour me dispose.
Des robes ne des garnemens* * Habits.
Dont vous ferés vos paremens* * Parures.
Por sembler as gens miex valoir;
N'il ne vous en puet jà chaloir*, * Ni il ne vous en peut pas
Quant par cuer chançon savés importer.
7.
@

78 LE ROMAN (v. 14027)

Que tant oï chanter m'avés,
Si cum* joer nous alion, * Ainsi que.
De l'ymage Pymalion.
Là prenés garde à vous parer,
S'en saurés plus que buef d'arer*: * De labourage.
De vous aprendre ces mestiers
Ne vous est mie moult mestiers*. * Besoin.
« Et se ce ne vous puet soffire,
Aucune chose m'orrés* dire * M'ouïrez.
Çà avant, s'el* volés entendre, * Si le.
Où bien porrés essample prendre;
Mès itant* vous puis-ge bien dire, * Tant.
Se vous volés ami eslire,
Bien lo* que vostre amor soit mise * Conseille.
Ou biau valet* qui tant vous prise, * Jeune homme.
Mès n'i soit pas trop fermement.
Amés des autres sagement,
Et ge vous en querrai assés,
Dont grans avoirs iert* amassés. * Sera.
Bon fait acointier* homes riches, * Fréquenter.
S'il n'ont les cuers avers et chiches,
S'il est qui bien plumer les sache.
Bel-Acueil quanqu'il vuet en sache*, * Tout ce qu'il veut en tire.
Por qu'il doint* à chascun entendre * Donne (subj.).
Qu'il ne vodroit autre ami prendre
Por mil mars de fin or molu;
Et jurt* que s'il éust volu * Et qu'il jure.
Soffrir que par autre fust prise
La Rose qui bien ert* requise, * Etait.
D'or fust chargiés et de joiaus;
Mais tant est ses fins cuers loiaus,
Que jà nus* la main n'i tendra, * Que jamais nul.
Fors cil seus* qui lors la tendra. * Si ce n'est celui-là seul.
S'il sunt mil, à chascun doit dire:
« La Rose avés tous seus*, biau sire; * Tout seul.
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(v. 14062) DE LA ROSE. 79

Jamès autre n'i aura part,
Faille-moi Diex se ge la part*. » * Dieu me manque si je la
Ce lor jurt* et sa foi lor baille; partage. * Qu'il leur jure cela.
S'el se parjure, ne li chaille*: * Ne lui importe.
Diex se rit de tel serement,
Et le pardone liément*. * Joyeusement.
Jupiter et li Diex rioient
Quant li amant se parjuroient;
Et maintes fois se parjurèrent
Li Diex qui par amors amèrent.
Quant Jupiter asséuroit
Junon sa fame, il li juroit
Le palu* d'enfer hautement, * Marais.
Et se parjuroit fausement (1).
Ce devroit moult asséurer
Les fins amans de parjurer
Saintes et sains, moustiers et temples,
Quant li Diex lor donent exemples.
Mais moult est fox, se Diex m'amant*, * M'amende , me rend
Qui por jurer croit nul amant; meilleur.
Car il ont trop les cuers muables*. * Changeants.
Jones gens ne sunt pas estables,
Non sunt li viel soventes fois,
Ains mentent seremens et fois.
Et sachiés une chose voire*: * Vraies.
Cil qui sires est de la foire,
Doit par tout prendre son tolin*; * Droit.
Et qui ne puet à un molin,

(1) Nec timide promitte: trahunt promissa puellas; Pollicitis testes quoslibet adde Deos. Jupiter ex alto perjuria ridet amantum; Et jubet Aeollos irrita ferre Notos. Per Styga Junoni falsum jurare solebat Jupiter. (Ovid., Artis amatoriae lib. I, V. 631.)
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80 LE ROMAN (v. 14090)

Aut à l'autre trestout le cors*. * Aille à l'autre tout en
Moult a soris povre secors, courant.
Et fait en grant péril sa druge*, * Fuite, retraite.
Qui n'a c'un pertuis à refuge.
Tout ainsinc est-il de la fame,
Qui de tous les marchiés est dame
Que chascuns fait por li avoir.
Prendre doit partout de l'avoir*: * Du bien, de l'argent.
Car moult auroit fole pensée,
Quant bien se seroit porpensée*, * Aurait bien réfléchi.
S'el ne voloit ami que un;
Car, par saint Liefart de Meun!
Qui s'amor en un sol leu livre,
N'a pas son cuer franc ne délivre*, * Libre.
Ains* l'a malement aservi. * Mais.
Bien a tel fame déservi* * Mérité.
Qu'ele ait assés anui et paine,
Qui d'un sol home amer se paine.
S'el faut à celi de confort*, * Si elle manque avec celui-
El n'a nulli* qui la confort; là de consolation. * Nul.
Et ce sunt cil qui plus i faillent,
Qui lor cuer en un sol leu baillent.
Tuit en la fin toutes les fuient,
Quant las en sunt et s'en enuient;
N'en puet fame à bon chief* venir. * A bonne fin.

Comment la Royne de Cartage
Dido, par le vilain oultrage
Qu'Eneas son amy luy list,
De son espée tost s'occist;
Et comment Philis se pendit,
Pour son ami qu'elle attendit.

Onc ne pot* Eneas tenir * Jamais ne put.
Didon, roïne de Cartage,
Qui tant li ot fait d'avantage,
Que povre l'avoit recéu
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(v. 14119) DE LA ROSE. 81

Et revestu et repéu
Las et fuitis du biau païs
De Troie, dont il fu naïs*. * Natif.
Ses compaignons moult honorot,
Car en li trop grant amor ot;
Fist-li ses nez* toutes refaire * Nefs.
Por li servir et por li plaire;
Dona-li, por s'amor avoir,
Sa cité, son cors, son avoir;
Et cil si l'en asséura,
Qu'il li promist et li jura
Que siens iert tous jors* et seroit, * Qu'il serait toujours à
Ne jamès ne la laisseroit. elle.
Mès cele gaires n'en joï,
Car li traïstres s'enfoï
Sens congié, par mer, à navie*, * En navire.
Dont la bele perdi la vie;
Qu'el s'en ocist ains lendemain* * Avant le lendemain.
De l'espée, o* sa propre main, * Avec
Qu'il li ot donée en sa chambre.
Dido, qui son ami remembre,
Et voit que s'amor est perdue,
L'espée prent, et toute nue
La drece contremont la pointe*, * La pointe en haut.
Souz ses deus mameles l'apointe*, * La fixe.
Sor le glaive se lest* chéoir (1). * Laisse.
Moult fu grant pitié à véoir.
Qui tel fait faire li véist,
Dur fust qui pitié n'en préist,
Quant si véist Didon la bele
Sor la pointe de l'alemele*; * La lame.

(1) Proebuit Aeneas et causam mortis, et ensem: Ipsa sua Dido concidit usa manu. (Ovid., Fastorum lib. III, v. 549.)
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82 LE ROMAN (v. 14150)

Par mi le cors* la se ficha, * Par le milieu du corps.
Tel duel ot dont cil la tricha.
« Philis ausinc* tant atendi * Aussi.
Demophon, qu'ele se pendi (1)
Por le terme qu'il trespassa,
Dont serement et foi cassa.
« Que fist Pâris de Oenoné (2)
Qui cuer et cors li ot doné,
Et cil s'amor lui redona?
Tantost retolu* le don a, * Repris.
Si l'en ot-il en l'arbre escriptes
A son costel* letres petites * Avec son couteau.
Dessus la rive, en leu de chartre*, * Au lieu de charte.

(1) Démophon, ou Démophoon, étoit fils de Thésée et de Phèdre. Comme il revenoit de la guerre de Troie, il fut poussé par la tempête sur les côtes
de Thrace, où régnoit Phylis. Cette princesse, qui avoit le coeur tendre,
devint amoureuse de Démophon: elle lui proposa de l'épouser; il y consentit,
et quelque temps après il la pria de le laisser retourner à Athènes
pour mettre ordre à ses affaires. Son voyage fut long; et son amante, au
désespoir d'une si longue absence, s'imagina qu'il lui avoit manqué de foi;
elle se pendit, et fut changée en un arbre que l'on appela Phylis ou
amandier sans feuilles.
Démophon étant revenu après ce tragique accident, il embrassa ce tronc infortuné, qui, sensible aux caresses de ce prince, parut tout à coup
couvert de feuilles. (Métamorphoses d' Ovide.) On peut lire les regrets de
Phylis et son impatience sur le retour de son mari, dans la seconde épître
des Héroïdes d'Ovide. (L. D. D.) (2) Pâris, surnommé Alexandre, fils de Priam et d'Hécube. Sa mère songea, pendant sa grossesse, qu'elle mettoit au monde un flambeau qui
devoit embraser la ville de Troie. Ce songe l'ayant effrayée, elle eut recours
à l'oracle, qui répondit que l'enfant dont elle étoit enceinte seroit
un jour la cause de la ruine de sa patrie. Priam, voulant prévenir ce malheur,
donna ses ordres pour que l'on fit périr cet enfant aussitôt qu'il
auroit vu la lumière; la tendresse maternelle s'opposa à l'exécution d'un
ordre si cruel. Elle confia l'éducation de son fils à des bergers. Lorsqu'il
fut grand, il s'enflamma pour la nymphe Oenone, fille du fleuve Xantus;
il l'abandonna dans la suite pour la femme de Ménélas. Ce que l'auteur
du Roman de la Rose raconte des amours de Pâris et d'Oenone, est
tiré de la cinquième épître des Héroïdes d'Ovide. (L. D. D.)
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(v. 14163) DE LA ROSE. 83

Qui ne valurent une tartre.
Ces letres en l'escorce estoient
D'un poplier, et représentoient
Que Xantus s'en retorneroit (1)
Si tost cum il la lesseroit.
Or r'aut* Xantus à la fonteine, * Maintenant r'aille.
Qu'il* la lessa puis por Heleine. * Car il.
« Que refist Jason de Médée
Qui si vilement refu lobée*, * Fut à son tour dupée.
Que li faus sa foi li menti
Puis qu'el l'ot de mort garenti,
Quant des toriaus, qui feu getoient
Par lor geules, et qui venoient
Jason ardoir* et despecier, * Brûler.
Seus feu sentir et sens blecier,
Par ses charmes le délivra,
Et le serpent si enivra,
C'onques ne se pot esveillier,
Tant le fist forment* someillier? * Fortement.
Des chevaliers de terre nés,
Bataillereus et forsenés*, * Insensés.
Qui Jason voloient occierre*, * Tuer.
Quant il entr'eus geta la pierre,
Fist-ele tant qu'il s'entrepristrent,
Et qu'il méismes s'entr'occistrent,
Et li fist avoir la toison
Par son art et par sa poison*. * Potion, breuvage.
Puis fist Eson rajovenir*, * Rajeunir.
Por miex Jason à soi tenir;
Ne riens de li plus ne voloit,
Fors qu'il l'amast cum il soloit*, * Si ce n'est qu'il l'aimât
Et ses mérites regardast, comme il était habitué.

(1) Nom d'une petite rivière fort célèbre dans les anciens poëtes, parce qu'elle couloit dans la Troade, et près la ville de Troie. Elle a sa source
au mont Ida. (Méon.)
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84 LE ROMAN (v. 14195)

Por ce que miex sa foi gardast.
Puis la lessa, maus trichierres*, * Le mauvais trompeur.
Li faus, li desloiaus, li lierres*, * Le larron.
Dont ses enfans, quant el le sot,
Por ce que de Jason les ot,
Estrangla de duel* et de rage, * De douleur.
Dont el ne fist mie que sage,
Quant el lessa pitié de mère,
Et fist pis que marastre amère.
Mil essamples dire en sauroie,
Mais trop grant conte à faire auroie.
Briément, tuit les lobent* et trichent, * Dupent.
Tuit sunt ribaut, partout se fichent:
Si les doit-l'en ausinc trichier,
Non pas son cuer en un fichier.
Fole est fame qui si* l'a mis, * Ainsi.
Ains* doit avoir plusors amis, * Mais.
Et faire, s'el puet, que tant plaise,
Que tous les mete à grant mésaise.
S'el n'a grâces, si les aquière*, * Qu'elle les acquière.
Et soit tous jors vers eus plus fière
Qui plus, por s'amor déservir*, * Pour mériter son amour.
Se péneront de li servir;
Et de ceus acoillir s'esforce
Qui de s'amor ne feront force.
Saiche de geus et de chançons,
Et fuie noises et tençons*. * Bruits et disputes.
S'el n'est bele, si se cointait*, * Pare.
La plus lede ator plus cointe* ait; * Elégant.
Et s'ele véoit déchéoir,
(Dont grant duel* seroit à véoir,) * Douleur.
Les biaus crins de sa teste blonde,
Ou s'il convient* que l'en les tonde * S'il faut.
Par aucune grant maladie,
Dont biauté est tost enledie,
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(v. 14230) DE LA ROSE. 85

Ou s'il avient que par courrous
Les ait aucuns ribaus desrous*, * Arrachés.
Si que de ceus ne puisse ovrer
Por grosses treces recovrer,
Face tant que l'en li aporte
Cheveus de quelque fame morte,
Ou de soie blonde borriaus*, * Bourre.
Et boute* tout en ses forriaus. * Mette.
Sus ses oreilles port tex* cornes, * Telles.
Que cers ne bués ne unicornes*, * Que cerf ni boeuf ni li-
S'il se devoient esfronter*, corne. * Affronter, mettre front
Ne puist ses cornes sormonter. contre front.
Et s'el ont mestier* d'estres taintes, * Besoin.
Taingne-les en jus d'erbes maintes,
Car moult ont forces et mécines* * Médecines.
Fruit, fust*, feulle, escorce et racines. * Bois.
« Et s'el reperdoit sa color (1),
Dont moult auroit au cuer dolor,
Face qu'ele ait oingtures* moistes * Onguents.
En ses chambres, dedens ses boistes,
Tous jors por soi farder repostes*; * Cachées.
Mès bien gart que nus* de ses ostes * Nul.
N'es* puist ne sentir ne véoir: * Ne les.
Trop li en porroit meschéoir*. * Arriver malheur.
S'ele a biau col et gorge blanche,
Gart que cil* qui sa robe trenche**, * Qu'elle garde que celui.
Si très-bien la li escolete*, ** Taille, coupe. * Décollette.
Que sa char pere* blanche et nete * Paraisse.
Demi-pié darriers et devant:
Si en sera plus décevant.
Et s'ele a trop grosses espaules,
Por plaire as dances et as baules*, * Bals.

(1) Sanguine quae vero non rubet, arte rubet. (Ovid., Artis amatoriae lib. III. v. 200.)
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86 LE ROMAN (v. 14262)

De délié drap robe port*, * Qu'elle porte.
Si perra de mains lait déport*. * Et elle paraîtra de moins
Et s'el n'a mains beles et netes laide tournure.
Ou de sirons ou de bubetes*, * Boutons.
Gart que lessier ne les i vueille;
Face-les oster à l'agueille,
Ou ses mains en ses gans repoingne*: * Cache.
Si n'i perra bube* ne roingne. * Bubon.
Et s'ele a trop lordes mameles,
Preingne cuevrechief ou toeles
Dont sus le pis* se face estraindre, * Poitrine
Et tout entor ses costés ceindre,
Puis atachier, coudre ou noer;
Lors si se puet aler joer.
« Et comme bone baisselete*, * Bachelette.
Tiengne la chambre Vénus* nete; * De Vénus.
S'ele est preus et bien enseignie,
Ne lest* entor nide iraignie * Laisse (subj.).
Qu'el n'arde ou rée, errache ou housse*, * Qu'elle ne brûle ou rase,
Si qu'il n'i puisse cuillir mousse. arrache ou ôte.
S'ele a lais piez, tous jors se chauce,
A grosse jambe ait tenvre* chauce (1). * Délicate, déliée.
Briément, s'el set sor li nul vice,
Covrir le doit, se moult n'est nice*. * Niaise, sotte.
S'el set qu'ele ait mauvese alaine,
Ne li doit estre grief ne paine
De garder que jà ne jéune
Ne qu'el ne parole jéune*; * Ni qu'elle parle à jeun.
Et gart*, s'el puet, si bien sa bouche, * Garde.
Que près du nez as gens ne touche.
Et s'il li prent de rire envie,

(1) Pes malus in nivea semper caeletur aluta; Arida nec vinclis crura resolve suis. (Ovid., Artis amatoriae lib. III. v. 271.)
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(v. 14293) DE LA ROSE. 87

Si bel et si sagement rie,
Qu'ele descrieve deus fossetes
D'ambedeus pars de ses levretes*. * De deux côtés de ses pe-
Ne par ris n'enfle trop ses joes, tites lèvres.
Ne ne restraingne pas ses moes*; * Ni ne serre pas trop ses
Jà ses lèvres par ris ne s'uevrent, lèvres.
Mès repoignent* les dens et cuevrent. * Cachent.
Fame doit rire à bouche close,
Car ce n'est mie bele chose
Quant el rit à geule estendue
Trop semble estre large et fendue.
Et s'el n'a dens bien ordenées (1),
Mès lèdes et sans ordre nées,
S'el les monstroit par sa risée,
Mains en porroit estre prisée.
Au plorer r'afiert-il* manière; * Il faut encore.
chascune est assés manière* * Habile, exercée.
De bien plorer en quelque place:
Car, jà soit ce qu'en* ne lor face * Car quoiqu'on.
Ne grief ne honte ne molestes*, * Ni ennuis.
Tous jors out-eles lermes prestes.
Toutes plorent et plorer seulent* * Ont l'habitude.
En tel guise cum eles veulent;
Mès hom ne se doit jà movoir
S'il véoit tex lermes plovoir
Ausinc espès cum onques plut,
C'onc* à fame tex plor ne plut, * Car jamais.
Ne tex diaus ne tex marrimens* * Ni tel deuil ni tel cha-
Que ce ne fust conchiemens*: grin. * Déception.
Plor de fame n'est fors agait*. * Piège.
Mès gart que par voiz ne par uevre,

(1) Si Diger, aut ingens, aut non erit ordine natus Dens Md, ridendo maxima damna feres. (Ovid., Artis amatoriae lib. III. v. 279.)
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88 LE ROMAN (v. 14324)

Riens de son penser ne descuevre.
Si r'afiert* bien qu'el soit à table * Et il faut encore.
De contenance convenable:
Lors n'est dolors qu'ele n'agait;
Mès ains qu'el s'i voise* séoir, * Aille.
Face-soi par l'ostel véoir,
Et à chascun entendre doingne* * Donne (subj.).
Qu'ele fait moult bien la besoingne.
Aille et viengne avant et arrière,
Et s'asiée la derrenière,
Et se face un petit atendre,
Ains* qu'el puisse à séoir entendre (1). * Avant.
Et quant ele iert* à table assise, * Sera.
Face, s'el puet, à tous servise.
Devant les autres doit taillier,
Et du pain entor soi baillier;
Et doit, por grâce déservir*, * Mériter.
Devant le compaignon servir
Qui doit mengier en s'escuele.
Devant li mete cuisse ou êle,
Ou buef ou porc devant li taille,
Selonc ce qu'il auront vitaille*, * Nourriture.
Soit de poisson ou soit de char*. * Viande.
N'ait jà cuer de servir eschar*, * Avare.
S'il est qui soffrir le li voille;
Et bien se gart qu'ele ne moille
Ses dois ès broez* jusqu'as jointes, * Dans les sauces.
Ne qu'el n'ait pas ses lèvres ointes
De sopes, d'aulx ne de char* grasse, * Chair, viande.
Ne que trop de morsiaus n'entasse,
Ne trop gros n'es* mete en sa bouche. * Ne les.

(1) Sera veni; positaque decens incede lucerna. Grata mora est Veneri: maxima lena mora est. (Ovid., Artis amatoriae, lib. III, v. 751.)
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(v. 14355) DE LA ROSE. 89

Du bout des dois le morsel touche
Qu'el devra moillier en la sauce,
Soit vert, ou cameline ou jauce*, * Jaune.
Et sagement port sa bouchée,
Que sus son piz* goute n'en chée** * Poitrine. ** Tombe.
De sope, de savor, de poivre.
Et si gentement redoit* boivre, * Doit encore.
Que sor soi n'en espande goute;
Car por enfrume* ou por trop gloute * Mal élevée.
L'en porroit bien aucuns tenir,
Qui celi* verroit avenir. * A celle-là.
Et gart que jà henap* ne touche * Et garde que jamais
Tant cum ele ait morsel en bouche; coupe (1).
Si doit si bien sa bouche terdre*, * Essuyer.
Qu'el n'i lest nule gresse aerdre*, * Laisse nulle graisse res-
Au mains en la lèvre desseure: ter attachée.
Car quant gresse en cele demeure,
Ou vin en perent les mailletes*, * Dans le vin paraissent
Qui ne sunt ne beles ne netes. les petites taches.
Et boive petit à petit,
Combien qu'ele ait grant apétit.
Ne boive pas à une alaine
Ne henap plain ne cope plaine,
Ains* boive petit et sovent, * Mais.
Qu'el n'aut* les autres esmovant * N'aille.
A dire que trop en engorge,
Ne que trop boive à gloute* gorge; * Gloutonne.
Mès deliéement le coule.
Le bort du henap trop n'engoule*, * N'enfonce dans sa gorge.
Si comme font maintes norrices,
Qui sunt si gloutes et si nices* * Simples.

(1) Il y avait des hanaps de toutes matières, d'or, d'argent, de madre, c'est-à-dire de bois, quelquefois ornés d'or et de pierres précieuses. Voyez
le Roman d'Amis et Anzile, dans les Nouvelles françoises en prose du
treizième siècle, pag. 39.
8.
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90 LE ROMAN (v. 14386)

Qu'el versent vin en gorge cruese*, * Creuse.
Tout ainsinc cum en une huese*, * Botte.
Et tant à grans gors* en entonent, * Flots.
Qu'el s'en confundent et estonent.
Et bien se gart que ne s'enyvre,
Car en home ne en fame yvre
Ne puet avoir chose secrée*; * Secrète.
Car puis que fame est enyvrée,
Il n'a point en li de desfense,
Ains jangle tout quanqu'ele* pense, * Mais bavarde tout ce
Et est à tous abandonée, qu'elle.
Quant à tel meschief* s'est donée. * Malheur.
Et se gart* de dormir à table, * Garde (subj.).
Trop en seroit mains agréable.
Trop de lèdes choses avienent
A ceus qui tex dormirs maintienent (1).
Ce n'est pas sens de someillier
Es* leus establis à veillier; * Dans les.
Maint en ont esté decéu,
Et maintes fois en sunt chéu
Devant ou derriers ou de coste,
Brisent ou bras ou teste ou coste.
Gart que tex dormirs ne la tiengne*; * Qu'elle prenne garde que
De Palinurus li soviengne, tel sommeil ne la tienne.
Qui governoit la nef Enée.
Veillant l'avoit bien governée;
Mès quant dormirs l'ot envaï,
Du governail en mer chaï*, * Tomba.
Et des compaignons noia près,
Qui moult le plorèrent après.

(1) Turpe jacens mulier, multo madefacta Lyaeo, Dignaque concubitus quoslibet illa pati. Nec somnis tutum posita succumbere mensa; Per somnos fieri multa pudenda solent. (Ovid., Artis amatoriae lib. III, v. 765.)
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(v. 14416) DE LA ROSE. 91

« Si doit la dame prendre garde
Que trop à joer ne se tarde;
Car el porroit bien tant atendre
Que nus* n'i vodroit la main tendre. * Nul.
Querre* doit d'amors le déduit, * Chercher.
Tant cum Jonesce la déduit*; * L'amuse.
Car quant Viellesce fame assaut*, * Assaillit.
D'amors pert la joie et l'assaut.
Le fruit d'amors, se fame est sage,
Coille en la flor de son aage;
Car tant pert de son tens, la lasse*! * La malheureuse.
Cum sens joïr d'amors en passe.
Et s'el ne croit ce mien conseil,
Que por commun profit conseil,
Sache que s'en repentira
Quant Viellesce la flatira*. * Courbera.
Mès bien sai qu'eles m'en creront,
Au mains ceus qui sages seront,
Et se tendront as rigles nostres*, * A nos règles.
Et diront maintes paternostres
Por m'ame*, quant ge serai morte, * Pour mon âme.
Qui les enseigne ore* et conforte: * Maintenant.
Car bien sai que ceste parole
Sera léue en mainte escole.
« Biaus très-dous filz, se vous vivés,
(Car bien voi que vous escrivés
Ou* livre du cuer volentiers * Dans le.
Tous mes enseignemens entiers;
Et quant de moi départirés*, * Partirez.
Se Diex plest, encor en lirés,
Et en serés mestre cum gié*,) * Moi.
Ge vous doing de lire congié*, * Donne de lire permis.
Maugré trestous les chanceliers,
Et par chambres et par celiers,
En prés, en jardins, en gaudines*, * Bosquets.
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92 LE ROMAN (v. 14451)

Sous paveillons et sous cortines,
Et d'enformer les escoliers
Par garderobes, par soliers*, * Terrasses.
Par despenses et par estables,
Se n'avés leus plus délitables*, * Délectables.
Mès que ma leçon soit léue,
Quant vous l'aurés bien retenue.
Et gart* que trop ne soit enclose, * Et qu'elle prenne garde.
Car quant plus à l'ostel repose,
Mains est de toutes gens véue,
Et sa biauté mains congnéue,
Mains convoitie et mains requise.
Sovent voise* à la mestre église, * Aille.
Et face visitacions
A noces, à processions,
A gens, à festes, à karoles*, * Danses.
Car en tex leus tient ses escoles
Et chante à ses disciples messe
Li diex d'Amors et la déesse.
Mès bien se soit ainçois* mirée * Auparavant.
Savoir s'ele iert bien atirée*; * Si elle était bien ajustée,
Et quant à point se sentira, accommodée.
Et par les rues s'en ira,
Si soit de beles aléures*, * Allures.
Non pas trop moles ne trop dures,
Trop eslevées ne trop corbes,
Mès bien plésans en toutes torbes*. * Foules.
Les espaules, les costés mueve
Si noblement, que l'en ne trueve
Nule de plus biau movement;
Et marche jolietement
De ses biaus solerès petis*, * Petits souliers.
Que faire aura fait si fétis*, * Elégants.
Qui joindront as piés si à point
Que de fronce* n'i aura point. * Pli.
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(v. 14486) DE LA ROSE. 93

Et se sa robe li traïne,
Ou près du pavement s'encline,
Si la liéve encoste* ou devant, * De côté.
Si cum* por prendre un poi de vent, * Ainsi que.
Ou por ce que faire le sueille*, * Ait l'usage.
Ausinc cum secorcier* se vueille, * Se retrousser.
Por avoir le pas plus délivre*. * Dégagé.
Lors gart* que si le pié délivre, * Alors qu'elle prenne gar-
Que chascun qui passe la voie, de.
La bele forme du pié voie.
« Et s'el est tex que mantel port*, * Et si elle est telle qu'elle
Si le doit porter de tel port, porte manteau.
Que trop la véue n'encombre
Du biau cors à qui il fait ombre;
Et por ce que le cors miex pere*, * Mieux paraisse.
Et li tissu dont el se pere*, * Pare.
Qui n'iert* trop larges ne trop gresles, * N'était.
D'argent doré à menus pesles*, * Perles.
Et l'aumosnière toutevoie*, * Toutefois.
Qu'il est bien drois que l'en la voie,
A deus mains doit le mantel prendre,
Les bras eslargir et estendre,
Soit par bele voie ou par boe,
Et li soviengne de la roe
Que li paons fait de sa queue:
Face ausinc du mantel la seue*, * La sienne.
Si que la penne* ou vaire ou grise, * Bordure.
Ou tel cum el l'i aura mise,
Et tout le cors en apert* monstre * En évidence.
A ceus qu'el voit muser encontre.
« Et s'el n'est bele de visage,
Plus lor doit torner comme sage
Ses beles treces, blondes, chières,
Et tout le haterel* derrières, * Nuque.
Quant bel et bien trecié le sent.
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94 LE ROMAN (v. 14521)

C'est une chose moult plaisant* * Agréable.
Que biautés de cheveléure.
Tous jors doit fame metre cure
Qu'el puist la louve resembler,
Quant el vuet les berbis embler*; * Prendre.
Car qu'el ne puist* du tout faillir, * Car pour qu'elle ne
Por une en vet mil assaillir (1), puisse.
Qu'el ne set laquele el prendra,
Devant que prinse la tendra.
Ainsinc doit fame partout tendre
Ses raiz* por tous les homes prendre: * Rets, filets.
Car por ce qu'el ne puet savoir
Des quiex el puist* la grâce avoir, * Desquels elle puisse.
Au mains por un à soi sachier*, * Tirer.
A tous doit son croc atachier:
Lors ne tardera à venir
Qu'el n'en doie* aucun pris tenir * Doive.
Des fox entre tant de milliers,
Qui li frotera ses illiers*, * Oreilles.
Voire* plusors par aventure. * Vraiment.
Cet art aide moult à nature.
« Et s'ele plusors en acroche
Qui metre la veillent en broche,
Gart, comment que la chose queure*, * Quelle prenne garde de
Qu'ele ne mete à deus une heure: quelque manière que la
Car por décéu se tendroient, chose coure.
Quant plusor ensemble vendroient*; * Viendraient.
Si la porroient bien lessier:
Ce la porroit moult abaissier.
Car au mains li eschaperoit
Ce que chascuns aporteroit,

(1) Ad multas lupa tendit oves, praedetur ut unam; Et Jovis in multas devolat ales aves. .....semper tibi pendeat hamus. (Ovid., Artis amatoriae lib, III, v. 419 425.)
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(v. 14552) DE LA ROSE. 95

Et ne lor doit jà riens lessier
Dont il se puissent engressier;
Mais metre à si grant povreté,
Qu'il muirent las et endeté;
Et cele en soit riche manans*, * Propriétaire.
Car perdus est li remanans*. * Reste.
D'amer povre home ne li chaille*, * Ne lui importe.
Qu'il n'est riens que povres hons* vaille; * Homme.
Se c'iert* Ovides ou Omers, * Si c'était.
Ne vaudroit-il pas deus deniers (1).
Ne ne li chaille d'amer hoste;
Car, ainsinc cum il met et oste
Son cors en divers herbergages*, * Logements.
Ainsinc li est li cuers volages.
Hoste amer ne li lo-ge* pas; * Conseillé-je.
Mès toutevois en son trespas* * Passage.
Se deniers ou joiaus li offre,
Prengne tout et mete en son coffre,
Et face lors cil son plesir,
Ou tout en haste ou à lesir.
Et bien gart qu'el n'aint* ne ne prise * N'aime.
Nul home de trop grant cointise*, * Coquetterie.
Ne qui de sa biauté se vante (2);
Car c'est orgoil qui si le tente.
Si s'est en l'ire Dieu* boutés * La colère de Dieu.
Homs qui se plest*, jà n'en doutés; * Homme qui se complaît
Car ainsinc le dit Tholomée, en lui-même.
Par qui fu moult science amée:
Tex n'a pooir* de bien amer, * Tel n'a pouvoir.

(1) Ipse, licet Musis venias comitatus, Homere; Si nihil attuleris, ibis, Homere, foras. (Ovid., Artis amatoriae lib. III, v. 279.) (2) Sed vitate viros cultum formamque professos; Quique suas ponunt in statione comas. (Ibid., lib. III, v. 433.)
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96 LE ROMAN (v. 14581)

Tant a mauvès cuer et amer;
Et ce qu'il aura dit à l'une,
Autant dira-il à chascune,
Et pluseurs en revet lober*, * En va encore attraper.
Por eus despoillier et rober*. * Dérober.
Mainte complainte en ai véue
De pucele ainsinc décéue.
« Et s'il vient aucuns prometières*, * Prometteur.
Soit loiaus homs ou hoquelières*, * Fripon.
Qui la vueille d'amor prier,
Et par promesse à soi lier,
Et cele ausinc repromete*; * Que celle-là lui promette
Mais bien se gart qu'el ne se mete aussi à son tour.
Por nule riens en sa manoie*, * Autorité.
S'el ne tient ainçois* la monoie. * Auparavant.
Et s'il mande riens par escrit,
Gart se cil faintement escrit,
Ou s'il a bone entencion
De fin cuer sans décepcion.
Après li rescrive en poi d'ore*, * En peu de temps.
Mès ne soit pas fait sans demore*. * Retard.
Demore les amans atise,
Mès que trop longe* ne soit prise; * Longue.
Et quant ele orra* la requeste * Ouïra.
De l'amant, gart que ne se heste
De s'amor du tout otroier;
Ne ne li doit du tout noier*, * Refuser.
Ains* le doit tenir en balance, * Mais.
Qu'il ait paor et espérance.
« Et quant cil plus la requerra,
Et cele ne li offerra
S'amor, qui si forment l'enlace,
Gart soi la dame que tant face
Par son engin* et par sa force * Habileté, ruse.
Que l'espérance adès enforce, * Toujours.
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(v. 14617) DE LA ROSE. 97

Et petit à petit s'en aille
La paor, tant qu'ele défaille*, * Manque.
Et qu'il facent pez et concorde.
Cele qui puis à li s'acorde,
Et qui tant set de guiles* faintes, * Ruses.
Dieu doit jurer, et sainz et saintes,
C'onc ne se volt mès otroier*
A nul, tant la séust proier; * Que jamais elle ne se
Et die: « Sire, c'est la some, voulut plus octroyer.
Foi que doi saint Père de Rome,
Par fin amor à vous me don*, * Je me donne.
Car ce n'est pas por vostre don:
N'est hons* nés por qui ce féisse * Homme.
Por nul don, tant grant le véisse.
Maint vaillant home ai refusé,
Car moult ont maint à moi musé:
Si croi que m'avés enchantée;
Male leçon m'avés chantée. »
Lors le doit estroit acoler
Et baisier, por miex afoler*. * Rendre fou.
Mès s'el vuet mon conseil avoir,
Ne tende à riens fors* qu'a l'avoir. * Si ce n'est.
Fole est qui son ami ne plume
Jusqu'à la derrenière plume:
Car qui miex plumer le saura,
C'iert* cele qui mieldre** l'aura, * Ce sera. ** Meilleur.
Et qui plus iert chière tenue,
Quant plus chier se sera vendue;
Car ce que l'en a pour noiant*, * Néant, rien.
Tant le va-l'en plus viltoiant*. * Tenant pour vil, dédai-
L'en n'el prise pas une escorce; gnant.
Se l'en le pert, l'en n'i fait force,
Au mains si grant ne si notée,
Cum s'en l'avoit chier achatée.
« Mais au plumer r'affiert* manière: * Il faut encore.
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98 LE ROMAN (v. 14657)

Ses valez et sa chamberière,
Et sa seror et sa norrice,
Et sa mère, se moult n'est nice*, * Simple.
Por qu'il consentent la besoingne,
Facent tant tuit que cil lor doingne* * Que celui-là leur donne.
Sorcot* ou cote, ou gans ou mofles**, * Surtout. ** Mitaines.
Et ravissent cum uns escofles* * Oiseau de proie.
Quanqu'il* en porront agraper, * Tout ce qu'ils.
Si que cil ne puist eschaper
De lor mains en nule manière,
Tant qu'il ait fait sa darrenière;
Si cum cil qui geue as* noiaus, * Ainsi que celui qui joue
Tant lor doint deniers et joiaus. aux.
Moult est plus tost proie achevée,
Quant par plusors mains est levée.
Autre fois li redient: « Sire,
Puisqu'il le vous convient à dire*, * Puisqu'il faut vous le
Vez* qu'a ma dame robe faut**; dire. * Voyez. ** Manque.
Comment soffrés-vous cest défaut?
S'el vosist* faire, par saint Gile! * Si elle voulait.
Por tel a-il en ceste vile,
Comme roïne fust venue
Et chevauchast à grant sambue*. * Etalage.
Dame, porquoi tant atendés,
Que vous ne la li demandés?
Trop par estes* vers li honteuse, * Vous êtes trop.
Quant si vous lesse soffreteuse. »
Et cele, combien qu'il li plaisent,
Lor doit commander qu'il se taisent;
Que tant espoir* en a levé, * Peut-être.
Qu'el l'a trop malement grevé.
Et s'ele voit qu'il s'aparçoive
Qu'il li doint* plus que il ne doive, * Donne.
Et que forment grevé cuide estre
Des grans dons dont il la suet* pestre, * A coutume.
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(v. 14692) DE LA ROSE. 99

Et sentira que de douer
Ne li ose mès sermoner,
Lors li doit prier qu'il li preste,
Et li jurt* qu'ele est toute preste * Et qu'elle lui jure.
De le li rendre à jor nomé
Tel cum il li aura doné;
Mès bien est par moi desfendu
Que jamès riens n'en soit rendu.
« Se ses autres amis revient,
Dont ele a plusors, se Dé vient*, * S'il plaît à Dieu.
(Mais en nul d'eus son cuer n'a mis,
Tout les clame-ele* ses amis,) * Bien qu'elle les appelle.
Si se complaingne*, comme sage, * Et qu'elle se plaigne.
Que sa meillor robe est en gage,
Et queurt* chascun jor à usure, * Court.
Dont ele est en si grant ardure,
Et tant est ses cuers à mésèse,
Qu'el ne fera riens qui li plèse
Se cil ne li réant* ses gages; * Rachète.
Et li valés*, se moult n'est sages, * Jeune homme.
Por quoi pécune li soit sorse*, * Arrivée.
Metra tantost main à la borse,
Ou fera quelque chevissance* * Expédient.
Dont li gage auront délivrance,
Qui n'ont mestier d'estre réans*, * Qui n'ont besoin d'être
Ains sunt, espoir, trestuit léans* rachetés. * Là-dedans.
Por le bacheler* enserré * Jeune homme.
En aucun cofre bien ferré:
Qu'il ne li chaut, espoir, s'il cherche* * Car il ne lui importe,
Dedens sa huche ou à sa perche, peut-être, s'il cherche.
Por estre de li miex créue,
Tant qu'ele ait la pécune éue.
Li tiers réserve d'autel lobe*; * De pareille fable.
Ou ceinture d'argent, ou robe,
Ou guimple lo* qu'el li demande, * Je conseille.
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100 LE ROMAN (v. 14727)

Et puis deniers qu'ele despende*; * Dépense.
Et s'il ne li a que porter,
Et jurt*, por reconforter, * Qu'il jure.
Et fiance* de pié, de main, * Assure.
Qu'il l'aportera lendemain,
Face-li les oreilles sordes;
Ne croie riens, que ce sunt bordes*: * Bourdes.
Trop sunt tuit apers* mentéors. * Clairs
Plus m'ont menti li flatéors
Et fois et seremens jadis,
Qu'il n'a de sainz en paradis.
Au mains puisqu'il n'a que poier*, * Payer.
Face au vin son gage envoier
Por deus deniers, por trois, por quatre,
Ou voise* hors aillors esbatre. * Aille.
« Si doit fame, s'el n'est musarde,
Faire semblant d'estre coarde,
De trembler, d'estre paoreuse,
D'estre destrainte* et angoisseuse, * Dans l'embarras.
Quant son ami doit recevoir,
Et li face entendre de voir*, * Vrai.
Qu'en trop grant péril le reçoit.
Quant son mari por li déçoit,
Ou ses gardes ou ses parens;
Et que se la chose ert parens* * Apparente.
Qu'ele vuet faire en repostaille*, * Cachette.
Morte seroit sans nule faille*. * Faute.
Et jurt* qu'il ne puet demorer, * Qu'il jure.
S'il la devroit vive acorer*; * Dût-il lui arracher le
Puis demeurt* à sa volenté, coeur vivante. * Demeure (subj.).
Quant el l'aura bien enchanté.
Si li redoit bien sovenir,
Quant ses amis devra venir,
S'el voit que nus ne l'aparçoive,
Par la fenestre le reçoive,
Tout puist-ele miex* par la porte; * Bien qu'elle pût mieux.
Et jurt qu'ele est destruite et morte,
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(v. 14764) DE LA ROSE. 101

Et que de li seroit néans,
Se l'en savoit qu'il fust léans*: * Là-dedans.
N'el garroient* armes esmolues, * Ne le garantiraient.
Heaumes, haubers, pex* ne maçues, * Pieux.
Ne husches ne clotes* ne chambres, * Enfoncements.
Qu'il ne fust dépeciés par membres.
Puis doit la dame souspirer,
Et soi par semblant aïrer*, * Irriter.
Et l'assaille et li core sore*; * Et lui courir sus.
Et die que si grant demore* * Retard.
N'a-il pas faite sans raison,
Et qu'il tenoit en sa maison
Autre fame, quel qu'ele soit,
Dont li solas* miex li plesoit, * Plaisir.
Et qu'ore* est-ele bien traïe, * Et que maintenant.
Quant il l'a por autre enhaïe*; * Haïe.
Et doit estre lasse clamée*, * Malheureuse appelée.
Quant ele aime sens estre amée.
Et quant orra* ceste parole, * Ouïra.
Cil qui la pensée aura fole,
Si cuidera tout erraument* * Croira tout de suite.
Que cele l'aint* trop loiaument, * L'aime (subj.).
Et que plus soit de li jalouse
C'onc ne fu de Vénus, s'espouse,
Vulcanus, quant il l'ot trovée
Avecques Mars prise provée.
Es laz* qu'il ot d'arain forgiés, * Lacs, filets.
Les tenoit andeus tous deux en fors giés*, * Liens.
Ou geu d'amors joinz et liés,
Tant les ot le fol espiés.

Comment Vulcanus espia
Sa femme, et moult fort la lia
D'un laz* avec Mars, ce me semble, * Lac, lien.
Quant couchies les trouva ensemble.
Sitost cum Vulcanus ce sot*, * Sut.
Que pris provés andeus* les ot * Tous deux.
9.
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102 LE ROMAN (v. 14796)

Es laz* qu'entor le lit posa, * Dans les lacs.
(Moult fu fox quant faire l'osa:
Car cil a moult poi de savoir,
Qui seus cuide* sa fame avoir.) * Qui seul croit.
Les Dieux i fist venir en heste,
Qui moult ristrent* et firent feste, * Rirent.
Quant en ce point les aparçurent.
De la biauté Vénus s'esmurent
Tuit li plusor des dame-diex*, * Seigneurs dieux.
Qui moult faisoit plaintes et diex* * Deuil.
Comme honteuse et corrocie,
Dont ainsinc iert prise et lacie*, * De ce qu'ainsi elle était prise
C'onc n'ot honte à ceste pareille*. et enlacée. * Car jamais il n'y eut
Si n'iert-ce* pas trop grant merveille, honte à celle-là pareille. * Et
Se Vénus o* Mars se metoit; n'était-ce. * Avec.
Car Vulcanus si lais estoit,
Et si charbonés de sa forge,
Par mains et par vis* et par gorge, * Visage.
Que por riens Vénus ne l'amast,
Combien que mari le clamast*. * L'appelât.
Non par Dieu pas, se ce fut ores* * Maintenant.
Absalon o ses treces sores*, * Blondes.
Ou Pâris, filz le roi de Troie,
Ne l'en portast-el jà manoie*: * Faveur.
Que bien savoit la débonaire,
Que toutes fames sevent faire:
« D'autre part, el sunt franches* nées; * Libres.
Loi les a condicionées,
Qui les oste de lor franchises
Où Nature les avoit mises: ......
Car Nature n'est pas si sote
Qu'ele féist nestre Marote
Tant solement por Robichon (1),

(1) Voyez sur les personnages populaires de Robin et Marion, notre Théâtre français au moyen âge, pag. 26-48.

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(v. 14829) DE LA ROSE. 103

Se l'entendement i fichon,
Ne Robichon por Mariete
Ne por Agnès ne por Perrete;
Ains* nous a fait, biau filz, n'en doutes, * Mais.
Toutes por tous et tous por toutes,
Chascune por chascun commune,
Et chascun commun por chascune,
Si que quant eus sunt alliées*, * Fiancées.
Par loi prises et mariées,
Por oster dissolucions
Et contens* et occisions, * Contestations.
Et por aidier les norretures* * Educations.
Dont il ont ensemble les cures*, * Soins.
Si s'esforcent en toutes guises
De retorner à lor franchises
Les dames et les damoiseles,
Quiex qu'el soient, lèdes ou beles.
Franchise à lor pooir maintienent,
Dont trop de maus vendront et vienent,
Et vindrent à plusors jadis.
Bien en nomberroie jà dis,
Voire cent; mès ge les trespasse*, * Passe.
Car g'en seroie toute lasse,
Et vous d'oïr tous encombrés,
Ains que g'es* éusse nombrés * Avant que je les.
Car quant chascuns jadis véoit
La fame qui miex li séoit,
Maintenant ravir la vosist*, * L'aurait voulu.
Se plus fors ne la li tosist*, * Enlevât.
Et la lessast, s'il li pléust,
Quant son voloir fait en éust;
Si que jadis s'entretuoient,
Et les norretures* lessoient, * Educations.
Ains* que l'en féist mariages * Avant.
Par le conseil des homes sages.
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104 LE ROMAN (v. 14864)

Et qui vodroit Orace croire,
Bone parole en dit et voire*; * Véritable.
Car moult bien sot lire et diter.
Si la vous voil ci* réciter: * Et je la vous veux ici.
Car sage fame n'a pas honte,
Quant bone autorité raconte.
Jadis au temps Hélène furent
Batailles, que les c... esmurent,
Dont cil à grain dolor périrent
Qui por eus les batailles firent;
Mès les mors n'en sunt pas séues,
Quant en escrit ne sunt léues (1):
Car ce ne fu pas la première,
Non sera-ce la darrenière,
Par qui guerres vendront et vindrent
Entre ceus qui tendront et tindrent
Lor cuers mis en amor de fame,
Dont maint ont perdu cors et ame,
Et perdront, se li siècles dure.
Mès prenés bien garde à Nature:
Car, por plus clèrement véoir
Cum ele a merveilleus pooir*, * Pouvoir.
Mainz essamples vous en puis metre,
Qui bien font à véoir en letre.

Cy nous est donné par droicture
Exemple du povoir Nature.

Li oisillon du vert boscage,
Quant il est pris et mis en cage,

(1) Vixere fortes ante Agamnenona Multi: sed omnes illacrimabiles Urgentur; ignotique longa Nocte, carent qui a vate sacro. (Qninti Horatii Flaccci Odarum lib. IV; carm. IX, v. 25)
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(v. 14890) DE LA ROSE. 105

Norris moult ententivement
Léans* délicieusement, * Là-dedans.
Et chante, tant cum sera vis*, * Vit, en vie.
De cuer gai, ce vous est avis,
Si désire-il les bois ramés,
Qu'il a naturelment amés,
Et vodroit sor les arbres estre,
Jà si bien n'el saura-l'en pestre;
Tous jours i pense, et s'estudie
A recovrer sa franche vie.
Sa viande à ses piez démarche*, * Il foule aux pieds sa
Por l'ardor qui son cuer li charche, nourriture.
Et vet par sa cage traçant*, * Marchant.
A grain angoisse porchaçant
Comment fenestre ou pertuis truisse*, * Trouve (subj.).
Par quoi voler au bois s'en puisse.
Ausinc sachiés que toutes fames,
Soient damoiseles ou dames,
De quelconque condicion,
Ont naturele entencion
Qu'el cercheroient volentiers
Par quex chemins, par quex sentiers,
A franchise* venir porroient, * Liberté.
Car tous jors avoir la vorroient.
Ausinc vous dis-ge que li hon* * Que l'homme.
Qui s'en entre en religion,
Et vient après qu'il s'en repent,
Par poi que de duel* ne se pent, * Peu s'en faut que de
Et se complaint et se démente* chagrin. * Lamente.
Si que tout en soi se tormente,
Tant li sourt* grant désir d'ovrer * Vient.
Comment il porra recovrer
La franchise qu'il a perdue;
Car la volenté ne se mue* * Ne se charge.
Por nul habit qu'il puisse prendre,
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106 LE ROMAN (v. 14925)

En quelque leu qu'il s'aille rendre.
C'est li fox* poisson qui s'en passe * Le sot.
Parmi la gorge de la nasse,
Qui, quant il s'en vuet retorner,
Maugré sien l'estuet* séjorner * Malgré lui il lui faut.
A tous jors en prison léans*, * Là-dedans.
Car du retorner est néans.
Li autres qui dehors demorent,
Quant il le voient si, acorent
Et cuident que cil s'esbanoie* * Se divertit.
A grant déduit et à grant joie,
Quant là le voient tornoier,
Et par semblant esbanoier.
Et por ice méismement
Qu'il voient bien apertement* * Clairement.
Qu'il a léans assés viande* * Nourriture.
Tele cum chascun d'eus demande,
Moult volentiers i enterroient*. * Entreraient.
Si vont entor, et tant tornoient,
Tant i hurtent, tant i aguetent,
Que truevent le trou et s'i getent;
Mès quant il sunt léans* venu, * Là dedans.
Pris à tous jors et retenu,
Puis ne se puéent-il tenir
Que hors ne voillent revenir,
Là les convient à grant duel* vivre * Il lui faut en grande
Tant que la mort les en délivre. douleur.
« Tout autel* vie va quérant * Pareille.
Li jones lions, quant il se rent;
Car jà si grans solers* n'aura, * Souliers.
Ne jà tant faire ne saura
Grant chaperon ne large aumuce*, * Ornement de tête.
Que Nature ou cuer ne se muce*. * Cache.
Lors est-il mors et mal-baillis* * Maltraité.
Quant frans estas li est faillis,
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(v. 14960) DE LA ROSE. 107

S'il ne fait de neccessité
Vertu, par grant humilité;
Mès Nature ne puet mentir,
Qui franchise li fait sentir:
Car Oraces néis* raconte, * Même.
Qui bien set que* tel chose monte, * A quoi.
Qui vodroit une forche prendre
Por soi de Nature desfendre,
Et la boteroit hors de soi,
Revendroit-ele, bien le soi (1).
Tous jors Nature retorra*, * Retournera.
Jà por habit ne demorra.
Que vaut ce? Toute créature
Vuet retorner à sa nature.
Jà n'el lerra* par violence * Laissera.
De force ne de convenance*. * Bon accord.
Ce doit moult Vénus escuser,
Quant voloit de franchise user,
Et toutes dames qui se geuent*, * Jouent.
Combien que mariage veuent;
Car ce lor fait Nature faire,
Qui les veut à franchise traire*. * Tirer.
Trop est fort chose que Nature,
Qu'el passe néis norreture*. * Même éducation.
« Qui prendroit, biau filz, un chaton

(1) Naturam ex pellas furca, tamen usque recurret. Horat., lib. I, epist. X, v. 24.) Ce que La Fontaine a dit depuis dans la fable de la Chatte métamorphosée
en femme:
Coups de fourches ni d'étrivieres Ne lui font changer de manieres. Qu'on lui ferme la porte au nez, Il reviendra par les fenêtres. (L. D. D.)
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108 LE ROMAN (v. 14985)

Qui onques rate ne raton
Véu n'auroit, puis fust noris,
Sens jà véoir ras ne soris,
Lonc tens par ententive cure
De délicieuse pasture,
Et puis véist soris venir,
N'est riens qui le péust tenir,
Se l'en le lessoit eschaper,
Qu'il ne l'alast tantost haper.
Trestous ses mez en lesseroit,
Jà si fameilleux* ne seroit; * Affamé.
N'est riens qui pez entr'eus féist,
Por poine que l'en i méist.
Qui norrir un polain sauroit
Qui jument véue n'auroit,
Jusqu'à tens qu'il fust grans destriers
Por soffrir seles et estriers,
Et puis véist jument venir,
Vous l'orriés* tantost hennir; * Vous l'ouïriez.
Et verriés contre corre*, * Courre, courir.
S'il n'iert* qui l'en péust rescorre**, * S'il n'était. ** Secourir,
Non pas morel* contre morele empêcher. * Noir.
Solement, mès contre fauvele*, * Fauve.
Contre grise, contre liarde*, * Isabelle.
Se frain ou bride n'el retarde,
Ou qu'il puisse sus eus saillir*; * Sauter.
Toutes les vodroit assaillir.
Et qui morele ne tendroit,
Tout le cours* à morel vendroit, * Au pas de course.
Voire à fauvel ou à liart,
Si cum sa volenté li art*. * Brûle.
Li premiers qu'ele troveroit,
C'est cis* qui ses maris seroit, * Celui.
Qu'el n'en r'a nules espiées,
Fors que les truisse* desliées. * Sinon qu'il les trouve.
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(v. 15020) DE LA ROSE. 109

Et ce que ge di de morele,
Et de fauvel et de fauvele,
Et de liart et de morel,
Di-ge de vache et de torel,
Et de berbis et de mouton:
Car de ceus mie ne douton
Qu'il ne voillent lor fames toutes.
Ne jà de ce, biau filz, ne doutes,
Que toutes ausinc tous n'es* voillent, * Ne les.
Toutes volentiers les acoillent.
Ainsinc est-il, biau filz, par m'ame!
De tout home et de toute fame,
Quant à naturel apétit,
Dont loi les retrait* un petit. * Retire.
Un petit! mès trop, ce me semble;
Car quant loi les a mis ensemble,
Et vuet, soit valés* ou pucele, * Jeune homme.
Que cil ne puist* avoir que cele, * Que celui-là ne puisse.
Au mains tant cum ele soit vive,
Ne cele autre tant cum cil vive,
Mès toutevois* sunt-il tenté * Toutefois.
D'user de franche volenté:
Car bien sai que* tel chose monte, * A quoi.
Si s'en gardent aucuns por honte,
Li autre por paor de paine;
Mais Nature ainsinc les demaine* * Gouverne.
Cum les bestes que ci déismes.
Ge le sai bien par moi-méismes;
Car ge me sui tous jors pénée
D'estre de tous homes amée;
Et se ge ne doutasse* honte, * Redoutasse.
Qui refreine* mains cuers et doute, * Tient en bride.
Quant par ces rues m'en aloie,
Car tous jors aler i voloie
D'aornemens envelopée
ROMAN DE LA ROSE - T. II.
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110 LE ROMAN (v. 15055)

(Por noiant* fust une popée), * Néant, rien.
Ces valés*, qui tant me plesoient * Jeunes gens.
Quant ces dous regars me fesoient,
Douz Diex! quel pitié m'en prenoit,
Quant cis* regars à moi venoit! * Ce.
Tous ou plusors les recéusse,
Si lor pléust et ge péusse.
Tous les vosisse tire à tire*, * Je les voudrais tous l'un
Se ge poïsse* à tous soffire; après l'autre. * Si je pouvais.
Et me sembloit que s'il péussent,
Volentiers tuit me recéussent.
Je n'en met hors prélaz ne moines,
Chevaliers, borjois ne chanoines,
Ne clerc ne lai, ne fol ne sage,
Por* qu'il fust de poissant aage, * Pourvu.
Et de religions saillissent*, * Et de maisons religieuses
S'il ne cuidassent qu'il faillissent, sortissent.
Quant requise d'amors m'eussent;
Mès se bien mon penser séussent
Et nos condicions trestoutes,
Il n'en fussent pas en tex* doutes; * Tels.
Et croi que se plusor osassent,
Lor mariages en brisassent,
Et de foi ne lor sovenist,
Se nus à privé* me tenist. * En particulier.
Nus n'i gardast condicion,
Foi ne veu ne religion,
Se ne fust aucuns forsenés* * Insensé.
Qui fust d'amors enchifrenés,
Et loialment s'amie amast.
Cil, espoir, quite me clamast*, * Celui-là peut-être me
Et pensast à la soe* avoir, tiendrait quitte. * Sienne.
Dont il ne préist nul avoir.
Mès moult est poi de tex* amans, * Peu de tels.
Si m'aïst Diex et sains Amans,
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(v. 15090) DE LA ROSE. 111

Comme ge croi certainement,
S'il parlast à moi longement,
Qué qu'il déist, mençonge ou voir*, * Vérité.
Trestout le féisse esmovoir,
Quex qu'il fust, séculer ou d'ordre,
Fust ceint de cuir roge ou de corde,
Quelque chaperon qu'il portast,
O* moi, ce croi, se déportast**, * Avec. ** Se divertirait.
S'il cuidast que ge le vosisse*, * Voulusse.
Ou que, sans plus, ge le soffrisse.
Ainsinc Nature nous justise*, * Punit.
Qui nos cuers à délit* atise, * Plaisir.
Par quoi Vénus de Mars amer
A mains déservi* à blasmer. * Moins mérité.
« Ainsinc cum en tel point estoient
Mars et Vénus, qui s'entramoient,
Des dieux i ot mains qui vosissent* * Moins qui voulussent.
Que li autre diex se risissent
En tel point cum il font de Mars.
Miex vosist puis deux mile mars
Avoir perdu dans* Vulcanus, * Sire.
Que cest euvre séust jà nus*; * Nul.
Car li dui* qui tel honte en orent, * Les deux.
Quant il virent que tuit le sorent,
Firent dès lors à huis* overt * Porte.
Ce qu'il faisoient en covert.
N'onques puis du fet n'orent honte,
Que li diex tindrent d'eus lor conte,
Et tant publièrent la fable,
Qu'el fu par tout le ciel notable.
S'en fu Vulcanus plus iriés*, * Et en fut Vulcain plus
Quant fu plus li fais empiriés; chagrin.
N'onques puis n'i pot conseil metre,
Ainsinc cum tesmoigne la letre.
Miex li venist estre soffers,
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112 LE ROMAN (v. 15125)

Qu'avoir au lit les laz* offers, * Lacs, liens.
Et que jà ne s'en esméust;
Mès fainsist* que riens n'en séust. * Feignit.
S'il vosist avoir bele chière*, * S'il voulait avoir bonne
De Vénus, que tant avoit chière. mine.
« Si se devroit cis* prendre garde * Celui-là.
Qui sa fame ou s'amie garde,
Et par son fol aguet tant euvre
Que provée la prent sor l'euvre:
Car sache que pis en fera,
Quant prise provée sera;
Ne cil qui du mal félon art*, * Brûle.
Que si l'a prise par son art*, * Artifice.
Jamès n'en aura, puis* la prise, * Depuis.
Ne biau semblant ne bon servise.
Trop est fors maus que jalousie,
Qui les amans art* et soussie; * Brûle, consume.
Mais ceste a jalousie fainte,
Qui faintement fait tel complainte*, * Telle plainte.
Et amuse ainsinc le musart.
Quant plus l'amuse, et cil plus art.
« Et s'il ne s'en daigne escondire*, * Fâcher.
Ains die*, por li metre en ire, * Mais dise.
Qu'il a voirement* autre amie, * Véritablement.
Gart* que ne s'en corroce mie. * Qu'elle prenne garde.
Jà soit ce que* semblant en face, * Quoique.
Se cil autre amie porchace*, * Acquiert.
Jà ne li soit à un bouton* * Qu'elle ne se soucie pas
De la ribaudie au glouton; plus que d'un bouton.
Mès face tant que cil recroie*, * Croie à son tour.
Por ce que d'amer ne recroie*, * Cesse.
Qu'el voille autre ami porchacier*, * Acquérir.
Et qu'el n'el fait fors* por chacier * Si ce n'est.
Celi dont el vuet estre estrange:
Car bien est drois que s'en estrange*, * Eloigne.
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(v. 15160) DE LA ROSE. 113

Et die: « Trop m'aves mesfait,
Vengier m'estuet* de ce mesfait; * Me faut.
Puisque vous m'avés faite coupe*, * Faute.
Ge vous ferai d'autel* pain soupe. * De tel.
Lors sera cil en pire point
C'onques ne fu, s'il l'aime point,
Ne ne s'en saura déporter*; * Divertir.
Car nus n'a pooir* de porter. * Nul n'a pouvoir.
Grant amor ardamment ou pis*, * Dans la poitrine.
S'il n'a paor d'estre acoupis*. * Cocu.
Lors resaille* la chamberière, * Saute à son tour.
Et face paoreuse chière,
Et die: « Lasse! mortes somes.
Mes sires*, ou ne sai quex homes, * Mon maître.
Est entrés dedens nostre court. »
Là convient* que la dame court * Il faut.
Et entrelest* toute besoingne; * Laisse.
Mès le valet ainçois repoingne*: * Mais le jeune homme au-
En four, en estable ou en huche, paravant cache.
Jusqu'à tant que l'en le rehuche*. * Rappelle.
Quant ele iert* ariers là venue, * Sera.
Cil qui desire sa venue,
Vodroit lors estre aillors, espoir*, * Peut-être.
De paor et de désespoir.
« Lors se c'est uns autres amis
Cui* la dame aura terme mis, * A qui.
Dont el n'ara pas esté sage
Qu'el n'en port du tout le musage*, * Le retard.
Combien que de l'autre li membre*, * Souvient.
Mener le puet en quelque chambre:
Face lors tout quanqu'il vorra* * Ce qu'il voudra.
Cil qui demorer ne porra,
Dont moult aura pesance et ire*; * Souci et chagrin.
Car la dame li porra dire:
« Du demorer est-ce néans,
10
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114 LE ROMAN (v. 15195)

« Puisque mes sires* est céans, * Mon mari.
« Et quatre miens cousins germains.
« Si m'aïst* Diex et sains Germains, * M'aide.
« Quant autre fois venir porrés,
« Ge ferai quanque vous vorrée*; * Tout ce que vous vou-
« Mais soffrir vous convient à tant*. drez. * II vous faut alors.
« Ge m'en revois*, car l'en m'atent. » * Je m'en retourne.
Mès ainçois* le doit hors bouter, * Auparavant.
Qu'el n'en puist huimès riens douter*. * Désormais rien craindre.
Lors doit la dame retorner,
Qu'ele ne face séjorner
Trop longement l'autre à mésèse,
Por ce que trop ne li desplèse,
Et que trop ne se desconfort*; * Ne se désole.
Si li redoint* novel confort. * Redonne.
Si convient* que de prison saille**, * Et il faut. ** Sorte.
Et que couchier avec li s'aille
Entre ses bras dedens sa couche;
Mès gart* que sens paor n'i couche. * Prenne garde.
Face-li entendant et die
Qu'ele est trop fole et trop hardie,
Quant son mari por li déçoit,
Et el-méismes se déçoit,
Et jurt* que par l'ame son père * Et qu'elle jure.
L'amor de li trop chier compère*, * Paye.
Quant se met en tel aventure,
Jà soit ce qu'el* soit plus séure * Quoiqu'elle.
Que ceus qui vont à lor talant* * Gré, désir.
Par chans et par vignes balant*; * Dansant.
Car délis* en séurté pris * Plaisir.
Mains est plesant, mains a de pris.
Et quant aler devront ensemble, * Qu'elle prenne garde
Gart que jà cil à li n'assemble*, que celui-ci ne se joigne
Combien qu'il la tiengne à séjor*; à elle. * En repos.
Por qu'ele voie cler le jor,
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(v. 15230) DE LA ROSE. 115

Qu'el n'entrecloe ains* les fenestres, * Qu'elle ne s'enferme au-
Que si soit umbragiés li estres*, paravant. * La chambre.
Que s'ele a ne vice ne tache
Sor sa char*, que jà cil n'el sache. * Chair.
Gart que nule ordure n'i voie,
Qu'il se metroit tantost à voie*, * En chemin.
Et s'enfuiroit keue levée:
S'en seroit honteuse et grevée.
« Et quant se seront mis en l'uevre,
Chascuns d'eus si sagement uevre* * Travaille.
Et si à point que il conviengne
Que li délis ensemble viengne
De l'une et de l'autre partie,
Ains* que l'uevre soit départie** (1); * Avant. ** Laissée.
Et si se doivent entr'atendre
Por ensemble à lor bone* tendre. * Borne, but.
L'un ne doit pas l'autre laissier,
De nagier ne doivent cessier
Jusqu'il prengnent ensemble port:
Lors auront enterin déport*. * Plaisir complet.
« Et s'el n'i a point de délit,
Faindre doit que trop s'i délit*, * Délecte.
Et faingne et face tous les signes
Qu'el set qui sunt au délit dignes,
Si qu'il cuit* que cele en gré prengne * Tellement qu'il croie.
Ce qu'el ne prise une chastengne (2).
« Et s'il, por eus asséurer,

(1) Ad metam properate simul: tunc plena voluptas, Quum pariter victi femina virque jacent. (Ovid., Artis amatoriae lib. II, v. 727.) (2) Tu quoque, cui Veneris sensum Datura negavit, Dulcia mendaci gaudia finge sono. Infelix, cui torpet hebes locus ille, puella es, Quo pariter debent femina virque frui! Tantum, quum finges, ne sis manifesta caveto. (Ibid., lib. III, v. 797.)
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116 LE ROMAN (v. 15257)

Puet vers la dame procurer
Qu'ele viengne à son propre ostel*, * Logis.
Si r'ait la dame propos tel
Le jor qu'el devra l'erre prendre*, * Se mettre en route.
Qu'el se face un petit atendre,
Si que cil* en ait grant désir * De façon à ce que celui
Ains* que la tiengne à son plésir. là. * Avant.
Giens d'amors est, quant plus demore*, * Tarde.
Plus agréable qu'a droite* hore: * Légitime.
S'en sunt cil mains entalenté*, * Et en sont ceux-là moins
Qui les ont à lor volenté. désireux.
Et quant iert à l'ostel* venue, * Sera au logis.
Où tant sera chière tenue,
Lors li jurt* et li face entendre * Alors qu'elle lui jure.
Qu'au jalous se fait tant atendre,
Qu'ele en frémist et tremble toute,
Et que trop durement se doute* * Fortement redoute.
D'estre lédengiée* et batue, * Vilipendée.
Quant ele iert* ariers revenue; * Sera.
Mès comment qu'ele se démente*, * Lamente
Combien que die voir*, ou mente, * Dise vrai.
Prengne-en paor* séurement, * Qu'elle en prenne peur.
Séurté paoreusement,
Et facent en lor priveté* * En leur particulier.
Trestoute lor joliveté*. * Plaisir.
« Et s'el n'a pas loisir d'aler
A son ostel à li parler,
Ne recevoir ou sien* ne l'ose, * Dans le sien.
Tant la tient li jalous enclose,
Lors le doit, s'el puet, enivrer,
Se miex* ne n'en set délivrer. * Si mieux.
Et se de vin n'el puet faire yvre,
D'erbes puet avoir une livre,
Ou plus ou mains, dont sens dangier
Li puet faire boivre ou mangier:
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(v. 15292) DE LA ROSE. 117

Lors dormira cil si formant*, * Fortement.
Qu'il li lerra* faire en dormant * Laissera.
Trestout quanque cele vorra*, * Tout ce que celle-là vou-
Car destorner ne l'en porra. dra.
De sa mesnie*, s'ele l'a, * Maison.
Envoit ci* l'un, et l'autre là, * Qu'elle envoie ici.
Ou par légiers dons les déçoive,
Et son ami par eus reçoive.
Ou les repuet* tous abevrer, * Peut encore.
Se du secré les vuet sevrer;
Ou, s'il li plest, au jalous die:
« Sire, ne sai quel maladie,
Ou fièvre ou goute ou apostume,
Tout le cors m'embrase et alume;
Si m'estuet* que j'aille as estuves. * Et il faut.
Tout aions-nous* céans deus cuves, * Bien que nous ayons.
N'i vaudroit riens baing sens estuves:
Por ce convient* que ge m'estuves. * Pour cela il faut.
Quant li vilains aura songié,
Li donra-il, espoir*, congié, * Peut-être.
Combien qu'il face lède chière*; * Mine.
Mès qu'ele maint* sa chamberière, * Pourvu qu'elle mène.
Ou aucune soe* voisine, * Sienne.
Qui saura toute sa couvine*, * Affaire.
Et son ami, espoir, r'aura,
Et cele ausinc tout resaura.
Lors s'en ira chés l'estuvier*, * L'étuviste.
Mès jà ne cuve ne cuvier
Par aventure n'i querra*; * Cherchera.
Mès o* son ami se gerra**, * Avec. ** Couchera.
Se n'est, por ce que bon lor semble,
Que baignier se doivent ensemble:
Car il la puet ilec* atendre, * .
S'il set que cele part doit tendre.
« Nus* ne puet metre en fame garde, * Nul.
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118 LE ROMAN (v. 15327)

S'ele-méisme ne se garde:
Se c'iert* Argus qui la gardast, * Si c'était.
Qui de ses cent iex l'esgardast*, * La regardât.
Dont l'une des moitié veilloit,
Et l'autre moitié sommeilloit,
Quant Jupiter li fist trenchier
Le chief*, por Yo revenchier * La tête.
Qu'il avoit en vache muée,
De forme humaine desnuée*, * Privée.
(Mercurius le li trencha
Quant de Juno la revencha,)
N'i vaudroit sa garde mès riens:
Fox est qui garde tel mesriens*. * Merrain.
« Mais gart que jà ne soit si sote,
Por riens que clers ne lais* li note, * Laïque.
Que jà riens d'enchantement croie,
Ne sorcerie ne charroie*, * Charme.
Ne Balenus ne sa science,
Ne magique ne nigromance*, * Nécromancie.
Que par ce puist* home esmovoir * Puisse.
A ce qu'il l'aint par estovoir*, * L'aime par force.
Ne que por li nule autre hée*: * Haïsse.
Onques ne pot tenir Médée
Jason por nul enchantement;
N'onc Circé ne tint ensement* * Pareillement.
Ulixes qu'il ne s'enfoïst,
Por nul sort que faire poïst*. * Quelque conjuration que
« Si gart fame* qu'a nul amant, faire pût. * Que femme garde.
Tant l'aille son ami clamant*, * Appelant.
Ne doingne* don qui gaires vaille: * Ne donne.
Bien doint orillier ou toaille*, * Serviette.
Ou cuevrechief ou aumosnière,
Mès qu'el ne soit mie trop chière,
Aguillier ou laz* ou ceinture, * Lacs, lacets.
Dont poi* vaille la ferréure, * Peu.
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(v. 15362) DE LA ROSE. 119

Ou un biau petit coutelet,
Ou de fil un biau linsselet*, * Voile, mouchoir.
Si cum font nonains par coustume (1);
Mais fox est qui les acoustume.
Miex vient fames du siècle* amer * Du monde.
L'en ne s'en fait pas tant blasmer,
Si vont miex à lor volentés:
Lor maris et lor parentés
Sevent bien de paroles pestre;
Et jà soit (ce que ne puist estre)
Que l'un et l'autre trop ne coust,
Trop sunt nonains de graindre* coust. * Plus grand.
Mès hons* qui bien sage seroit, * Homme.
Tous dons de fames douteroit*: * Craindrait.
Car dons de fame, à dire voir*, * Vrai.
Ne sunt fors laz* à décevoir; * Lacs, filets.
Et contre sa nature pèche
Fame qui de largesce a teche*. * Qualité.
Lessier devons largesce as homes:
Car quant nous, fames, larges somes,
C'est grant meschéance* et grans vices. * Malheur.
Déables nous ont fait si nices*! * Simples.
Mès ne m'en chaut*; il n'en est guières * Mais il ne m'importe.
Qui de don soient coustumières.
De tiex* dons cum j'ai dit devant, * De tels.
Mès que ce soit en décevant,

(1) D'un autre côté, Robert de Blois défend aux dames d'accepter des cadeaux, si ce n'est de parents:

S'aucuns parenz vous veut doner
Joiel, n'el devés refuser,
Bele corroie ou biau contel,
Aumosnière, afiche* ou anel, * Broche.
Mès qu'il n'i ait entencion
Entre vous deus se de bien non, etc.
Le Chastiement des dames, v. 233. (Fabliaux et Contes, édit. de Méon, tom. II. p. 191.)
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120 LE ROMAN (v. 16388)

Biau filz, poés-vous bien user
Por les musars miex amuser;
Et gardés quanque l'en* vous done; * Tout ce que l'on.
Et vous soviengne de la bone* * Borne, but.
Où trestoute jonesce tent,
Se chascun pooit vivre tant:
C'est de viellesce qui ne cesse,
Qui chascun jor de nous s'apresse*, * S'approche.
Si que quant là serés venus,
Ne soiés pas por fol tenus;
Mès soiés d'avoir si garni,
Que point ne soiés escharni*: * Tourné en ridicule.
Car aquerre, s'il n'i a garde,
Ne vaut pas un grain de mostarde.
Ha, lasse*! ainsinc n'ai-ge pas fait: * Malheureuse.
Or* sui povre par mon fol fait. * Maintenant.
« Les grans dons que cil me donoient
Qui tuit à moi s'abandonoient,
Au miex amé abandonoie.
L'en me donoit, et ge donoie,
Si que n'en ai riens retenu.
Doner m'a mis au pain menu;
Ne me sovenoit de viellesce,
Qui or m'a mis en tel destresce.
De povreté ne me tenoit;
Le tens ainsinc cum il venoit
Lessoie aler, sans prendre cure* * Soin.
De despens faire par mesure.
Se ge fuisse sage, par m'ame!
Trop éusse esté riche dame: * Je fus liée avec de trop
Car de trop grans gens fui acointe, grandes gens.
Quant g'iere jà* mignote et cointe**! * J'étais déjà. ** Elégante.
Et bien en tenoie aucuns pris;
Mès quant j'avoie des uns pris,
Foi que doi Dieu et saint Tibaut,
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(v. 15423) DE LA ROSE. 121

Trestout donoie à un ribaut
Qui trop de honte me faisoit,
Mès c'iert cis* qui plus me plaisoit. * C'était celui.
Les autres tous amis clamoie*, * Appelais.
Mès li tant solement amoie;
Mès sachiés qu'il ne me prisoit
Un pois, et bien me le disoit.
Mauvais iert*, onques ne vis pire, * Etait.
Onc ne me cessa de despire*; * Mépriser.
Putain commune me clamoit
Li ribaus, qui point ne m'amoit.
Fame a trop povre jugement,
Et ge fui fame droitement*. * Et je fus femme sûre-
« Onc n'amai home qui m'amast, ment.
Mès se cis ribaus m'entamast
L'espaule, ou ma teste éust quasse*, * Cassée.
Sachiés que ge l'en merciasse.
Il ne me séust jà tant batre,
Que sor moi n'el féisse embatre*; * Mettre.
Qu'il savoit trop bien sa pez faire,
Jà tant ne m'éust fait contraire*. * Contrariété.
Ne jà tant m'éust mal menée
Ne batue ne traïnée,
Ne mon vis* blecié ne nerci, * Visage.
Qu'ainçois* ne me criast merci * Qu'auparavant.
Que de la place se meust,
Jà tant dit honte ne m'eust,
Que de pex* ne m'amonestast, * Pieux, bâtons.
Et que lors ne me rafaitast*: * Caressât.
Si r'avions et pez et concorde.
Ainsinc m'avoit prise à sa corde,
Car trop estoit fiers rafaitierres
Li faus, li traïstres, li lierres*. * Larron.
Sens celi ne poïsse* vivre, * Sans celui-là ne pourrais.
Celi vosisse* tous jors sivre; * Celui-là je voudrais.
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122 LE ROMAN (v. 15459)

S'il foïst, bien l'alasse querre* * Chercher.
Jusqu'à Londres en Engleterre.
Tant me plut et tant m'abéli*, * Me convint.
Qu'à honte me mist, et je li:
Car il menoit les grans aviaus* * Prodigalités.
Des dons qu'il ot de moi tant biaus.
Ne n'en metoit nus en espernes*, * Epargnes.
Tout jooit as dez en tavernes;
N'onques n'aprist autre mestier,
N'il ne l'en iert lors nul mestier*, * Ni il ne lui en était alors
Car tant li livroie à despendre*, nul besoin. * Dépenser.
Et ge l'avoie bien où prendre:
Tous li mondes iert mes rentiers,
Et il despendoit volentiers,
Et tous jors iert en ribaudie,
Trestout frioit de lécherie*. * Etait ardent de débau-
Tant par avoit la bouche tendre, che.
C'onc ne volt* à nul bien entendre; * Que jamais il ne voulut.
N'onc vivre ne l'i abélit*i * Plut.
Fors en oiseuse et en délit*. * Si ce n'est en oisiveté et
En la fin l'en vi mal-bailli*, en plaisir. * En mauvaise situation.
Quant li dons me furent failli:
Povres devint et pain quérant,
Et ge n'oi vaillant un seran*, * Peigne de fer.
N'onques n'oi seignor espousé*. * Ni jamais je n'eus épou-
Lors m'en vins, si cum dit vous é, sé mari.
Par ces buissons gratant mes temples.
« Cis miens estaz vous soit essamples,
Biau douz filz, et le retenez.
Si sagement vous démenez,
Que miex vous soit de ma mestrie*; * Science.
Car quant votre Rose iert flestrie,
Et les chanes* vous assaudront, * Cheveux blancs.
Certainement li don faudront*. * Manqueront.
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(v. 15493) DE LA ROSE. 123

L'Acteur.
Ainsinc la Vielle a sermoné.
Bel-Acueil, qui mot n'a soné,
Très-volentiers tout escouta.
De la Vielle mains se douta
Qu'il n'avoit onques fait devant,
Et bien se vet aparcevant
Que, se ne fust por Jalousie
Et ses portiers, où tant se fie,
Au mains les trois qui li demorent,
Qui tous jors par le chastel corent
Tuit forsené* por le desfendre, * Insensés.
Légier fust le chastel à prendre*; * Il fût aisé de prendre le
Mès jà n'iert pris si cum il cuide*, château. * Mais jamais ne
Tant i metent cil grant estuide. sera pris comme il croit.
De Male-Bouche qui mors iere*, * Etait.
Ne faisoit nus d'eus lède chière*, * Mine.
Qu'il n'iere point léans* amés; * Là-dedans.
Tous jors les avoit disfamés
Vers Jalousie, et tous traïs,
Si qu'il ert si forment* haïs, * Fortement.
Qu'il ne fust pas d'un ail raiens* * Racheté.
De nus qui demorast laiens*, * Là-dedans.
Se n'iert, espoir*, de Jalousie. * Si ce n'était peut-être.
Cele amoit trop sa janglerie*. * Caquet.
Volentiers prestoit l'oreille,
Si r'iert-ele triste à merveille
Quant li !erres chalemeloit*, * Larron publiait.
Qui nule riens ne li céloit
Dont il li poïst sovenir,
Por quoi maus en déust venir.
Mès de ce trop grant tort avoit
Qu'il disoit plus qu'il ne savoit,
Et tous jors par ses flateries
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124 LE ROMAN (v. 15526)

Ajoustoit as choses oïes;
Tous jors acroissoit les noveles,
Quant el n'ierent* bones ne beles, * N'étaient.
Et les bones apetissoit.
Ainsinc Jalousie atisoit,
Comme cil qui toute sa vie
Usoit en jangle* et en envie. * Caquet.
N'onques messe chanter n'en firent,
Tant furent liez* quant mort le virent. * Joyeux.
Riens n'ont perdu, si cum* lor semble; * Ainsi que.
Car, quant mis se seront ensemble,
Garder cuident si la porprise*, * L'enclos.
Qu'el n'aura garde d'estre prise,
S'il i venoit cinq cens mil homes.

Les trois Portiers.

« Certes, font-il, poi* poissant somes, * Peu.
Se sens ce larron ne savons
Garder tout quanque* nous avons. * Ce que.
Ce faus traïtre, ce truant,
Aut s'ame ou* feu d'enfer puant * Aille son âme au.
Qui la puist ardoir* et destruire! * Qui la puisse brûler.
Onques ne list céans fors* nuire. * Si ce n'est.

L'Acteur.

Ce vont li trois portier disant;
Mès, qué qu'il aillent devisant,
Forment* en sunt afébloié**. * Fortement. ** Affaiblis.
Quant la Vielle ot tant fabloié*, * Parlé, conté.
Bel-Acueil reprent la parole;
A tart comence et poi parole*, * Peu parle.
Et dist comme bien enseigniés.
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(v. 15554) DE LA ROSE. 125

« Madame, quant vous m'enseigniés
Vostre art si débonairement,
Je vous en merci bonement ;
Mès quant parlé m'avés d'amer,
Des dous maus où tant a d'amer,
Ce m'est trop estrange matire*. * Matière.
Riens n'en sai fors* par oïr dire, * Si ce n'est.
Ne jamès n'en quier* plus savoir. * Veux.
Quant vous me reparlés d'avoir
Qui soit par moi grans amassés,
Ce que j'ai me soffist assés;
D'avoir bele manière et gente,
Là voil-ge bien metre m'entente*. * Mon attention.
De magique, l'art au déable,
Je n'en croi riens, soit voir* ou fable; * Vrai.
Mès du valet* que vous me dites, * Jeune homme.
Où tant a bontés et mérites,
Que toutes grâces li acorent*, * Accourent à lui.
S'il a grâces, si li demorent*. * Qu'elles lui demeurent.
Ge ne bé* pas que soient moies**, * Désire. ** Miennes.
Ains les li quit; mès toutevoies* * Au contraire je les lui
N'el hé-ge* pas certainement; abandonne; mais toute-
Ne ne l'aim pas si finement, fois. * Je ne haïs.
Tout aie-ge pris son chapel,
Que por ce mon ami l'apel,
Se n'est de parole commune,
Si cum chascuns dist à chascune:
Bien puissiés-vous venir, amie!
Amis, et Diex vous bénéie!
Ne que ge l'aime ne honor,
Se n'est par bien et par honor.
Mès puisqu'il le m'a présenté,
Et recéu son présenté,
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126 LE ROMAN (v. 15587)

Ce me doit bien plaire et séoir.
S'il puet, si me viengne véoir,
S'il a de moi véoir talent*: * Désir, envie.
Il ne me trovera jà lent
Que n'el reçoive volentiers,
Mès que ce soit endementiers* * Pendant.
Que Jalousie iert* hors de vile, * Sera.
Qui forment* le het et avile; * Fortement.
Si dout-ge, comment qu'il aviengne,
S'il vient céans, qu'el n'i sorviengne:
Car puis qu'ele a fait emmaler* * Emballer.
Tout son hernois por hors aler,
Et de remaindre ai-ge congié*, * Et de rester ai-je per-
Quant sor son chemin a songié, mission.
Sovent à mi-voie retorne,
Et tous nous tempeste et bestorne*; * Bouleverse.
Et s'el i vient par aventure,
Tant est vers moi crueuse* et dure, * Cruelle.
S'ele le puet céans trover,
N'en puist-ele jà plus prover.
Se sa cruauté remembrés*, * Rappelez.
Ge serai tous vis* desmembrés. » * Vif.

L' Acteur.

Et la Vielle moult l'asséure.

La Vieille.

« Sor moi, dist-ele, soit la cure*, * Le soin.
De l'i trover est-ce néans,
Et fust Jalousie céans:
Car ge sai tant de repostaille*, * Cachette.
Que plustost en un tas de paille,
Si m'aïst Diex* et sains Remi, * Si Dieu m'aide.
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(v. 15616) DE LA ROSE. 127

Troveroit un oef de fremi*, * Fourmi.
Que celi*, quant repost* l'auroie, * Celui-là. ** Caché.
Si bien repondre* le sauroie. » * Cacher.

Bel-Acueil.

« Dont voil-ge bien, dist-il, qu'il viengne,
Mès que sagement se contiengne,
Si qu'il se gart de tous outrages. » * Excès.

La Vieille.

« Par la char Dieu*, tu dis que sages, * Chair de Dieu.
Cum preus et cum bien apensés*, * Réfléchi.
Filz, qui tant vaus et qui tans sés. »

L'Acteur.

Lor parole à tant faillirent*, * Alors finirent.
D'ilec adonc se départirent*; * Delà alors ils partirent.
Bel-Acueil en sa chambre va,
Et la Vielle ausinc se leva
Por besoingner par la mèson.
Quant vint leus et tens et sèson
Que la Vielle peut sol choisir* * Apercevoir.
Bel-Acueil, si que par loisir
Péust-l'en bien à li parler,
Les degrés prent à dévaler*, * Descendre.
Tant que de la tor est issue*; * Sortie.
N'onques ne cessa puis l'issue* * Depuis l'issue.
Jusqu'à mon hostel de troter.
Por moi la besoingne noter,
Vint-s'en à moi lasse et tagans*. * Abattue.

La Vieille.

« Viens-ge, dist-ele, à point as gans*, * Aux gens.
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128 LE ROMAN (v. 15641)

Se ge vous di bones noveles
Toutes fresches, toutes noveles? »

L'Amant.

« As gans! dame, ains vous disens lobe*, * Mensonge.
Que vous aurés mantel et robe,
Et chaperon à penne* grise, * Bordure.
Et botes à vostre devise*, * Gré.
Se me dites chose qui vaille. »
Lors me dist la Vielle que j'aille
Sus au chastel, où l'en m'atent:
Ne s'en volt* pas partir à tant**, * Voulut. ** Alors.
Ains* m'aprist d'entrer la manière. » * Mais.

Comment la Vieille la manière
D'entrer au fort par l'huys* derrière * Porte.
Enseigna l'Amant à bas ton,
Par ses promesses, sans nul don;
Et l'instruisit si sagement,
Qu'il y entra secrètement.

« Vous enterrés par l'uis* derrière, * Vous entrerez par la
Dist-ele, et g'el vous vois* ovrir porte. * Vais.
Por miex la besoingne covrir.
Cis passages est moult covers,
Sachiés cis uis* ne fu overs * Sachez que cette porte.
Plus a de deux mois et demi. »

L'Amant.

« Dame, fis-ge, par saint Remi!
Coust* l'aune dix livres ou vint, * Coûte (subj.).
(Car moult bien d'amis me souvint
Qui me dist que bien proméisse,
Néis se rendre ne poïsse*,) * Même si rendre ne pusse.
Bon drap aurés, au pers* ou vert, * Bleu.
Si ge puis trover l'uis* ouvert. » * La porte.
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(v. 15665) DE LA ROSE. 129

La Vielle à tant* de moi se part. * Alors.
Ge m'en revois* de l'autre part * Revais.
A l'uis derrière où dit m'avoit,
Priant Dieu qu'à bon port m'avoit*. * Me conduise.
A l'uis m'en vins sens dire mot,
Que la Vielle desfermé* m'ot, * Ouvert.
Et le tint encor entreclos.
Quant me fui mis ens*, si le clos, * Quand je me fus mis de-
Si fui mès plus séurement, dans.
Et ge de ce méismement
Que ge soi* Male-Bouche mort; * Sus.
Onques si liez* ne fui de mort. * Joyeux.
Hec* vi la porte cassée. * .
Ge ne l'oi pas plus tost passée,
Qu'Amor trovai dedens la porte,
Et son ost* qui confort m'aporte. * Armée.
Diex! quel avantage me firent
Li vassal qui la desconfirent!
De Dieu et de saint Bénéoist
Puissent-il estre bénéoist*! * Bénis.
Ce fu Faus-Semblant li traïstres,
Le filz Barat, li faus menistres
Dame* Ypocrisie sa mère, * De dame.
Qui tant est as vertus amère,
Et dame Astenance-Contrainte,
Qui de Faus-Semblant est enceinte,
Preste d'enfanter Antecrist,
Si cum ge truis ou* livre escrit. * Ainsi que je trouve dans
Cil la desconfirent sans faille*; le. * Faute.
Si pri por eus, vaille que vaille.
Seignor, qui velt* traïstres estre, * Veut.
Face de Faus-Semblant son mestre,
Et Contrainte-Astenance prengne,
Double soit, et sangle* se faingne. * Simple.
Quant cele porte que j'ai dite,
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130 LE ROMAN (v. 15700)

Vi ainsinc prise et desconfite,
L'ost trovai aüné léans*, * Réuni là-dedans.
Prest d'assaillir, mes iex véans*. * A ma vue.
Se j'oi joie, nul n'el demant*: * Demande (subj.).
Lors pensai moult parfondément
Comment j'auroie Douz-Regart.
Estes-le-vous*, que Diex le gart! * Le voilà.
Qu'Amors par confort le m'envoie;
Trop grant pièce* perdu l'avoie. * Temps.
Quant g'el vi, tant m'en esjoï,
Qu'a poi* ne m'en esvanoï: * Que peu s'en faut que.
Moult refu liez* de ma venue * Joyeux.
Douz-Regars, quant il l'ot véue;
Tantost à Bel-Acueil me monstre,
Qui saut sus* et me vient encontre, * S'élance.
Comme cortois et bien apris,
Si cum* sa mère l'ot apris. * Ainsi que.

Comment l'Amant en la chambrette
De la tour, qui estoit secrette,
Trouva par Semblant Bel-Acueil
Tout prest d'acomplir tout son vueil*. * Vouloir.

Enclins le salu de venue,
Et il ausinc me resalue,
Et de son chapel me mercie.
« Sire, fis-ge, ne vous poist* mie, * Pèse, chagrine.
Ne m'en devés pas mercier;
Mès ge vous doi regracier* * Rendre grâces à son tour.
Cent mile fois, quant me féistes
Tant d'onor que vous le préistes.
Et sachiés que s'il vous plaisoit,
Ge n'ai riens qui vostre ne soit
Por faire tout vostre voloir,
Qui qu'en déust rire ou doloir*. * Se plaindre.
Tout me voil* à vous aservir * Veux.
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(v. 15730) DE LA ROSE. 131

Por vous honorer et servir,
S'ous* me volés riens comander, * Si nous.
Ou sens commandemens mander;
Ou s'autrement le puis savoir,
G'i metrai le cors et l'avoir,
Voire* certes l'ame en balance (1), * Vraiment.
Sens nul remors de conscience.
Et que plus certains en soiés,
Ge vous pri que vous l'essaiés;
Et se g'en fail*, jà n'aie joie * Et si j'y manque.
De cors, ne de chose que j'oie. »

Bel-Acueil.

« Vostre merci, dist-il, biau sire.
Ge vous revoil* bien ausinc dire * Je vous veux de mon côté.
Que se j'ai chose qui vous plèse,
Bien voil que vous en aiés èse.
Prenés-en néis sens congié*, * Même sans permission.
Par bien et par honor cum gié*. * Moi.

L'Amant.

« Sire, fis-ge, vostre merci,
Cent mile fois vous en merci,

(1) En jeu. - Cette expression, sur laquelle Méon et Roquefort gardent le silence, comme si elle avait encore chez nous exactement le même sens,
n'est point assez claire pour s'expliquer d'elle-même. On la retrouve dans
la Branche des royaux lignages, v. 5341:

Dehors Muret, près de Garonne,
Est, selonc ce que l'air résonne,
Li criz granz et la tençon* fort, * La lutte.
Là où le conte de Montfort
S'est mis en si dure balance
Qu'o* douze cens homes de France... * Qu'avec.
Est assemblez à deus cens mile, etc.
Chroniques nationales françaises, édit. Verdière, tom. VII, p. 224.)
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132 LE ROMAN (v. 15749)

Quant ainsinc puis vos choses prendre,
Dont n'i quier-ge* jà plus atendre, * Veux-je.
Quant ci avés la chose preste,
Dont mes cuers fera gregnor* feste * Plus grande.
Que de trestout l'or d'Alixandre (1). »
Lors m'avançai por les mains tendre
A la Rose que tant désir,
Por acomplir tout mon désir;
Si cuidai* bien à nos paroles, * Et je crus.
Qui tant ierent* douces et moles, * Etaient.
Et à nos plèsans acointances,
Plaines de beles contenances,
Que trop fust fait légièrement*; * Facilement.
Mès il m'avint tout autrement.

Comment l'Amant se voulut joindre
Au rosier pour la Rose attaindre;
Mais Dangier qui bien l'espia,
Lourdement et hault s'escria.

Moult remaint de ce que fox pense*: * Il s'en manque beaucoup
Trop i trovai cruel desfense; de ce que fou pense. Pro-
Car si cum* cele part tendi, verbe.) * Ainsi que.
Dangier le pas* me desfendi, * Passage.
Li vilains, que maus leus* estrangle! * Loup.
Il s'estoit repost* en un angle * Caché.
Par derriers, et nous aguetoit,
Et mot à mot toutes metoit

(1) D'Alexandrie. - Nos trouvères mentionnent aussi l'or de bien d'autres pays, principalement celui d'Arabie et d'Arcage, c'est-à-dire
sans doute d'Achaïe:

Et sains Andris dira ausi Que il convierti toute Alkaie, etc. (Chronique rimée de Philippe Mouskès, tom. Ier, pag 157, v. 3883.) Voyez nos Recherches sur les étoffes de soie, etc., tom. Ier, pag. 271, not. I; tom. II, pag. 29 ; pag. 101, not. 7; pag. 307, not. 4; et pag. 467.

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(v. 15762) DE LA ROSE. 133

Nos paroles en son escrit.
Lors n'atent plus qu'il ne m'escrit*: * Me crie.

Dangier parle à l'Amant.

« Fuiés, vassal, fuiés, fuiés,
Fuiés de ci, trop m'ennuiés.
Déables vous ont ramené,
Li maléoit*, li forsené, * Maudit.
Qui à ce biau servise partent*, * Participent.
Et tout prengnent ains* qu'il s'en partent. * Avant.
Jà n'i viengne-il sainte ne saint.
Vassal, vassal, se Diex me saint*, * Sauve.
A poi* que ge ne vous affronte. » * Peu s'en faut.

L'Amant.

Lors saut Paor, lors acort Honte,
Quant oïrent le païsant,
Fuiés, fuiés, fuiés disant.
N'encor pas à tant* ne s'en tut * Alors.
Mès le déable i amentut*, * Rappela.
Et sainz et saintes en osta.
Hé Diex, cum si félon oste a*! * Hâte il y a.
Si s'en corrocent et forsenent*, * Deviennent fous.
Tuit trois par un acort me prenent,
Si me boutent arrier mes mains.
Jà n'en aurés, font-il, mes mains,
« Ne plus que vous éu avès:
Malement entendre savés
Ce que Bel-Acueil vous offri,
Quant parler à li vous soffri.
Ses biens vous offri liément*, * Joyeusement.
Mès que ce fust honestement:
D'onesteté cure n'éustes,
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134 LE ROMAN (v. 15791)

Mès l'offre simple recéustes,
Non pas ou* sens qu'en la doit prendre: * Dans le.
Car sans dire est-il à entendre,
Quant prodoms* offre son servise, * Homme de bien.
Que ce n'est fors* en bone guise, * Sinon.
Qu'ainsinc l'entent li prometierres*. * Prometteur.
Mès or nous dites, dans trichierres, * Sire tricheur.
Quant ces paroles apréistes,
Ou droit sens pourquoi n'es* préistes? * Ne les.
Prendre-les si vilainement
Vous vint de rude entendement,
Ou vous avés apris d'usage
A contrefaire le fol sage.
Il ne vous offri pas la Rose,
Car ce n'est mie honeste chose,
Ne que requerre li doiés*, * Deviez.
Ne que sens requerre l'aiés;
Et quant vos choses li offristes,
Cele offre, comment l'entendistes?
Fu-ce por li venir lober*, * Duper.
Ou por li sa robe rober*? * Dérober.
Bien le traïssiés et boulés*, * Attrapez.
Qui servir ainsinc le voulés
Por estre privés anemis.
Jà n'ert-il riens en livre mis
Qui tant puist nuire ne grever;
Se de duel deviés crever,
Si n'el devons-nous pas cuidier*: * Croire.
Ce porpris vous convient* vuidier. * Cet enclos il vous faut.
Maufez* vous i font revenir; * Démons.
Car bien vous déust sovenir
Qu'autrefois en fustes chaciés:
Or tost aillors vous porchaciés*. * Pourvoyez.
Sachiés cele ne fu pas sage
Qui quist* à tel musart passage; * Chercha.
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(v. 15826) DE LA ROSE. 135

Mès ne sot pas vostre pensée,
Ne la traïson porpensée*: * Méditée.
Car jà quis ne le vous éust,
Se tel desloiauté séust.
Moult refu* certes décéus * Fut à son tour.
Bel-Acueil li desporvéus,
Quant vous reçut en sa porprise*. * Enclos, enceinte.
Il vous cuidoit* faire servise, * Croyait.
Et vous tendés à son damage.
Par foi! tant en a chien qui nage,
Quant est arrivés, s'il aboie.
Or querés* aillors vostre proie, * Maintenant cherchez.
Et hors de ce porpris* alés. * Enclos.
Nos degrés tantost avalés* * Descendez.
Débonairement et de gré,
Ou jà n'i conterés degré;
Car tiex* porroit tost ci venir, * Tel.
S'il vous puet baillier* et tenir, * Prendre.
Qui les vous fera mesconter*, * Compter mal.
S'il vous i devoit afronter.
« Sire fox*, sire outrecuidiés, * Sot.
De toutes loiautés vuidiés,
Bel-Acueil que vous a forfait?
Por quel péchié, por quel forfait
L'avés sitost pris à haïr,
Qui le volés ainsinc trahir,
Et maintenant li offriés
Trestout quanque* vous aviés? * Tout ce que.
Est-ce por ce qu'il vous reçut,
Et nous et li por vous déçut,
Et vous offri li damoisiaus* * Le jeune gentilhomme.
Tantost ses chiens et ses oisiaus?
Sache-il, folement se mena,
Et de tant cum il fait en a,
Et por ore*, et por autrefois, * Maintenant.
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136 LE ROMAN (v. 15861)

Si nous gart Diex et sainte Fois,
Jà sera mis en tel prison,
C'onc en si fort n'entra pris hon* * Prisonnier.
En tex* aniaus sera rivés, * Tels.
Que jamès jor que vous vivés
Ne le verrés aler par voie,
Quant ainsinc nous trouble et desvoie*; * Egare.
Mar* l'éussiés-vous tant véu, * Il est malheureux que.
Par li somes tuit décéu. »

L'Acteur.

Lors le prenent et tant le batent,
Que fuiant en la tor l'embatent*, * Le poussent.
Où l'ont, après tant de lédures*, * Mauvais traitements.
A trois paires de serréures,
Sans plus metre n'en fers n'en clos,
Sous trois paires de clez enclos.
A cele, fois plus n'el grevèrent,
Mès c'iert* por ce qu'il se hastèrent; * C'était.
Si li promistrent de pis faire,
Quant se seront mis au repaire*. * Retour.

Comment Honte, Paour et Dangier,
Prindrent l'Amant à lédengier*, * Maltraiter.
Et le batirent rudement,
Leur criant merci humblement.

Ne se sunt pas à tant* tenu, * Alors.
Sor moi sunt tuit trois revenu,
Qui dehors ière* demorés, * Etais.
Tristes, dolens, mas, emplourés;
Si me r'assaillent et tormentent:
Or doint* Diex qu'encor s'en repentent * Donne (subj.).
Du grant outrage qu'il me font.
Près que mes cuers de duel ne font;
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(v. 15888) DE LA ROSE. 137

Car ge me voloie bien rendre,
Mès vif ne me voloient prendre.
D'avoir lor pez moult m'entremis,
Et vosisse* bien estre mis * Voulusse.
Avec Bel-Acueil en prison.
« Dangier, fis-ge, biau gentiz hon*, * Gentilhomme.
Franc de cuer et vaillans de cors,
Piteus plus que ge ne recors*, * Compatissant plus que
Et vous, Honte et Paor les beles, je ne dis.
Sages, franches, nobles puceles,
En faiz, en diz* bien ordenées, * En paroles.
Et du lignage Raison* nées, * Et de la race de Raison.
Soffrés que vostres sers deviengne,
Par tel convent* que prison tiengne * Convention.
Avecques Bel-Acueil laiens*, * Là-dedans.
Sens estre nul jor mès raiens*; * Racheté.
Et loiaument vous vuel* prometre. * Je vous veux.
Se me volés en prison metre,
Que ge vous ferai tel servise
Qui vous plèra bien à devise*. * Souhait.
Par foi, se g'estoie ore lierres*, * Maintenant larron.
Ou traïstres ou ravissierres*, * Ravisseur.
Ou d'aucun murdre achoisonés*, * Meurtre accusé.
Ne vosisse* estre emprisonés: * Voulusse.
Por quoi la prison requéisse?
Ne cuit-ge pas que g'i fausisse*. * Je ne crois pas que j'y
Voire par Dieu et sens requerre manquasse.
Me metroit-l'en en quelque serre,
Par quoi l'en me péust baillier*; * Tenir, posséder.
S'en me devoit tout détaillier,
Ne me leroit-l'en* eschaper, * Ne me laisserait-on.
Se l'en me pooit entraper*. * Faire tomber en un piège.
La prison por Dieu vous demant* * Je vous demande.
Avec li pardurablement*; * D'une manière durable.
Et se tex* puis estre trovés, * Tel.
12.
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138 LE ROMAN (v. 15924)

Ou soit sans prueve, ou pris provés,
Que de bien servir i défaille*, * J'y manque.
Hors de prison à tous jors aille.
Si n'est-il pas hons qui ne faut*. * Homme qui ne manque.
Mais s'il i a par moi défaut,
Faites-moi trosser mes peniaus* * Charger mes haillons.
Et saillir hors de vos aniaus;
Et se ge jamès vos corrous,
Punis* vuel estre du corrous; * Je veux.
Vous-méismes en soiés juge,
Mais que nus, fors* vous, ne me juge. * Nul, excepté.
Haut et bas sor vous m'en metroi,
Mès que vous n'i soiés que troi,
Et soit avec vous Bel-Acueil;
Car celi por le quart* acueil. * Quatrième.
Le fait li porrés recorder*; * Rappeler.
Et se ne poés acorder,
Au mains soffrés qu'il vous acort,
Et vous tenés à son acort:
Car por batre ne por tuer,
Ne m'en verrés jà remuer? » * Déguerpir, déménager.

Dangier.

Tantost Dangier se rescria:
« Hé Diex! quel requeste ci a?
Metre-vous en prison o li*, * Avec lui.
Qui tant avés le cuer joli*, * Gai.
Et il le r'a tant débonaire,
Ne seroit autre chose faire,
Fors* que par amoretes fines * Si ce n'est.
Metre renart o les gelines*. * Avec les poules.
Or tost aillors vous porchaciés*, * Pourvoyez.
Bien savons que vous ne traciés* * Cherchez.
Fors* nous faire honte et laidure. * Si ce n'est.
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(v. 15956) DE LA ROSE. 139

N'avons de tel servise cure;
Si r'estes* bien de sens vuidiés, * Et vous êtes bien de votre
Quant juge faire le cuidiés*. côté. * Croyez.
Juge! par le biau Roi célestre!
Comment puet jamès juges estre,
Ne prendre sor soi nule juise* * Jugement.
Persone jà jugiée et prise?
Bel-Acueil est pris et jugiés,
Et tel digneté li jugiés
Qu'il poïst* estre arbitre et juges! * Qu'il pourrait.
Ains* sera venu li déluges, * Auparavant.
Qu'il isse mès* de nostre tour, * Sorte plus.
Et sera destruis au retour;
Car il l'a moult bien déservi*, * Mérité.
Por ce, sens plus, qu'il s'aservi
De tant qu'il vous offri ses choses.
Par li pert-l'en toutes les roses:
Chascuns musars les vuet coillir,
Quant il se voit bel* acoillir; * Bien.
Mès qui bien le tendroit en cage,
Nus* n'i feroit jamès damage, * Nul.
Ne n'emporteroit hons vivans
Pas tant cum emporte li vens,
S'il n'est tex* que tant mespréist * Tel.
Que vilene force i féist;
Et si porroit bien tant mesprendre,
Qu'il s'en feroit banir ou pendre. »

L'Amant.

Certes, dis-ge, moult se mesfait* * Se comporte mal.
Qui destruit home sens mesfait,
Et qui sens raison l'emprisone;
Et quant vous si vaillant persone
Com Bel-Acueil, et si honeste,
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140 LE ROMAN (v. 15988)

Qui fait à tout le monde feste,
Por ce qu'il me fist bele chière*, * Bonne mine.
Et qu'il ot m'acointance* chière, * Ma fréquentation.
Sens autre ochoison* pris tenés, * Occasion.
Malement* vers li mesprenés; * Méchamment.
Car par raison estre déust
Hors de prison, s'il vous pléust.
Si vous pri donques qu'il en isse*, * Sorte.
Et de la besoingne chevisse*. * Vienne à bout.
Trop avés vers li jà mespris*; * Déjà mal âgé.
Gardés qu'il ne soit jamès pris. »

Dangier, Paour et Honte.

« Par foi, font-il, cis fox nous trufe*, * Ce sot nous attrape.
Bien nous vet or* pestre de trufe, * Va maintenant.
Quant si le vuet desprisoner,
Et nous traïr par sermoner.
Il requiert ce qui ne puet estre:
Jamès par uis* ne par fenestre * Porte.
Ne metra hors néis le chief*. » * Même la tête.

L'Amant.

Lors m'assaillent tuit de rechief;
Chascun à hors bouter me tent*: * Tend à me mettre dehors.
Il ne me grevast mie tant,
Qui me vosist* crucefier. * Voulût.
Ge, qui lors commence à crier
Merci, non pas à trop haut cri,
A ma vois basse à l'assaut cri* * Je crie.
Vers cil qui secorre me durent
Tant que les guetes* m'aparçurent, * Sentinelles.
Qui l'ost durent eschargaitier*. * Qui l'armée durent veil-
Quant m'oïrent si mal traitier, ler.
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(v. 16017) DE LA ROSE. 141

Comment tous les barons de l'ost* * De l'armée.
Si vindrent secourir tantost
L'Amant, que les portiers battoyent
Si fort, qu'irés* ils l'estrangloyent. * En colère.

« Or sus, or sus, font-il, barons!
Se tantost armé n'aparons* * N'apparaissons.
Por secorre ce fin amant,
Perdus est, se Diex ne l'amant*. * N'y pourvoit.
Li portiers l'estranglent ou lient,
Batent, fustent* ou crucefient. * Maltraitent à coups de
Devant eus brait à vois serie*; bâtons. * Douce.
A si bas cri merci lor crie,
Qu'envis puet-l'en* oïr le brait: * Que malgré soi peut-on
Car si bassement crie et brait, entendre le cri.
Qu'avis vous ert*, si vous l'oés, * Sera.
Ou que de braire est enroés,
Ou que la gorge li estraingnent*, * Etreignent, serrent.
Si qu'il l'estranglent ou estaingnent.
Jà li ont si la vois enclose,
Que haut crier ne puet ou n'ose.
Ne savons qu'il béent* à faire, * Cherchent.
Mès il li font trop de contraire*. * Contrariété.
Mors est, se tantost n'a secors.
Foïs s'en est trestout le cors* * A pleine course.
Bel-Acueil, qui le confortoit:
Or, convient* qu'autre confort oit, * Or, il faut.
Tant qu'il puist* celi recovrer; * Celui-là.
Dès or estuet* d'armes ovrer. » * Désormais il faut.

L'Amant.

Et cil sans faille mort* m'éussent, * Et ceux-la sans faute.
Se cil de l'ost* venu n'i fussent. * L'armée.
Li baron as armes saillirent*, * Sortirent.
Quant oïrent, sorent et virent
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142 LE ROMAN (v. 16045)

Que j'oi perdu joie et solaz*. * Consolation.
Ge qui estoie pris ou laz* * Dans les filets.
Où Amors les amans enlace,
Sens moi remuer de la place
Regardai le tornoiement* * Tournoi.
Qui commença trop asprement:
Car si tost cum li portiers sorent
Que si grant ost* encontre eus orent, * Armée.
Ensemble trestuit trois s'alient,
Et s'entrejurent et affient* * Assurent.
Qu'à lor pooir s'entr'aideront,
Ne jà ne s'entrelesseront
Jor de lor vie à nule fin.
Et ge qui d'esgarder ne fin* * Finis.
Lor semblant et lor contenance,
Fui* moult dolent de l'aliance; * Je fus.
Et cil de l'ost, quant il revirent
Que cil* tel aliance firent, * Ceux-là.
Si s'assemblent et s'entrejoignent,
N'ont mès talent* qu'il s'entr'esloignent. * Envie.
Ains* jurent que tant i feront * Mais.
Que mors en la place gerront*, * Seront étendus.
Ou desconfis seront et pris,
Ou de l'estor auront le pris:
Tant sunt erragiés* de combatre * Enragés.
Por l'orguel des portiers abatre.
Dès or* venrons à la bataille, * Désormais.
S'orrés* comment chascuns bataille. * Et vous ouïrez.
Comment l'Acteur mue* propos * Change.
Pour son honneur et son bon loz* * Réputation.
Garder, en priant qu'il soit quictes
Des paroles qu'il a cy dictes.

Or entendes, loial amant,
Que li diex d'Amors vous amant* * Fasse du bien.
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(v. 16075) DE LA ROSE. 143

Et doint* de vos amors joïr! * Donne.
En ce bois ci porrés oïr
Les chiens glatir*, se m'entendés, * Japper.
Au connin* prendre où vous tendés, * Lapin.
Et le furet, qui, sens faillir,
Le doit faire ès résiaus* saillir * Dans les filets.
Notés ce que ci vois* disant: * Ce qu'ici je vais.
D'amors aurés art soffisant;
Et se vous i trovés riens troble,
G'esclaircirai ce qui vous troble;
Quant le songe m'orrés espondre*, * M'ouirez expliquer.
Bien saurés lors d'amors respondre,
S'i est qui en sache oposer
Quant le texte m'orrés gloser;
Et saurés lors par cest escrit
Quanque* j'aurai devant escrit, * Ce que.
Et quanque ge bée à* escrire. * Je veux.
Mès ains* que plus m'en oiés dire, * Avant.
Aillors voil un petit* entendre * Je veux un peu.
Por moi de male* gent desfendre; * Mauvaise.
Non pas pour vous faire muser,
Mès por moi contre eus excuser.

Cy dit par bonne entencion
L'Acteur son excusacion.

Si vos pri*, seignor amoreus, * Et je vous prie.
Par les gieus d'amors savoreus,
Que se vous i trovés paroles
Semblans trop baudes* ou trop foles, * Gaillardes.
Por quoi saillent* li mesdisant, * Sautent.
Qui de nous aillent mesdisant,
Des choses à dire ou des dites,
Que cortoisement les desdites;
Et quant vous les aurés des diz* * Paroles.
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144 LE ROMAN (v. 16106)

Repris, retardés ou desdiz,
Se mi diz* sunt de tel manière * Si mes paroles.
Qu'il soit drois que pardon en quière*, * J'en cherche.
Pri-vous que le me pardonés,
Et de par moi lor responés
Que ce requéroit la matire
Qui vers tex* paroles me tire * Telles.
Par les propriétés de soi,
Et por ce tex paroles oi:
Car chose est droiturière* et juste * Légitime.
Selonc l'autorité Saluste,
Qui nous dit par sentence voire*, * Vraie.
Tout ne soit-il* semblable gloire * Quoique ce ne soit pas.
De celi qui la chose fait,
Et de l'escrivain qui le fait
Vuet metre proprement en livre,
Por miex la vérité descrivre,
Si n'est-ce pas chose légière,
Ains* est de moult fort grant manière, * Mais.
Metre bien les fais en escrit:
Car quiconques la chose escrit,
Se du voir ne vous vuet embler*, * Si du vrai ne vous veut
Li dis doit le fait resembler; enlever.
Car les vois as choses voisines
Doivent estre à lor faiz cousines.
Si me convient ainsinc parler,
Se par le droit m'en voil* aler. * Je m'en veux.

Comment l'Acteur moult humblement
S'excuse aux dames du Rommant.

Si vous pri toutes, vaillans fames,
Soiés damoiseles ou dames,
Amoreuses ou sens amis,
Que se moz i trovés jà mis
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(v. 16137) DE LA ROSE. 145

Qui semblent mordans ou chenins*, * Cyniques.
Encontre les meurs fémenins,
Que ne m'en voilliés pas blasmer,
Ne m'escriture disfamer,
Qui tout est por enseignement.
Onc n'i dis riens certainement,
Ne volenté n'ai pas de dire,
Ne par yvresce ne par ire*, * Chagrin, colère.
Par haïne ne par envie,
Contre fame qui soit en vie.
Car nus ne doit fame despire*, * Mépriser.
S'il n'a cuer des mauvès le pire;
Mès por ce en escrit li méismes,
Que nous et vous de nous-méismes
Poïssons congnoissance avoir,
Car il fait bon de tout savoir.
D'autre part, dames honorables,
S'il vous semble que ge di fables,
Por mentéor ne m'en tenés;
Mès as actors* vous en prenés, * Aux auteurs.
Qui en lor livres ont escrites
Les paroles que g'en ai dites,
Et ceus avec que'* g'en dirai, * Lesquels.
Que jà de riens n'en mentirai,
Se li prodome n'en mentirent,
Qui les anciens livres firent.
Et tuit à ma raison s'acordent,
Quant les meurs fémenins recordent*; * Rapportent.
Ne ne furent ne fol ne yvres,
Quant il les mistrent* en lor livres. * Mirent.
Cil les meurs fémenins savoient,
Car tous esprovés les avoient,
Et tiex ès* fames les trovèrent, * Et tels dans les.
Que par divers tens esprovèrent;
Par quoi miex m'en devés quiter*. * Acquitter.
ROMAN DE LA ROSE. - T. II. 13
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146 LE ROMAN (v. 16172)

Ge n'i fais riens fors* réciter, * Si ce n'est.
Se par mon gieu, qui poi* vous couste, * Peu.
Quelque parole n'i ajouste,
Si cum font entr'eus li poëte, * Ainsi que.
Quant chascuns la matire traite
Dont il li plest à entremetre:
Car, si cum tesmoigne la letre,
Profit et délectacion (1)
C'est toute lor entencion.
Et se gens encontre moi groucent*, * Grondent.
Et se troblent et se corroucent,
Qui sentent que ge les remorde
Par ce chapitre où ge recorde* * Je rapporte.
Les paroles de Faus-Semblant,
Et por ce s'aillent assemblant,
Que blasmer ou pugnir me voillent,
Por ce que de mon dit se doillent*; * Plaignent.
Ge fais bien protestacion
C'onques ne fu m'entencion
De parler contre home vivant
Sainte religion sivant,
Ne qui sa vie use en bone euvre,
De quelque robe qu'il se cueuvre.
Ains prins mon arc, et l'entesoie*, * Bandais.
Quiexque péchierres que ge soie,
Si fis ma sajete* voler* * Flèche.
Généraument por afoler*. * Blesser.
Por afoler! Mès por congnoistre,
Fussent séculer ou de cloistre,
Les desloiaus gens, les maldites,
Que Jhésus apele ypocrites;
Dont maint, por sembler plus honeste,

(1) Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci. (Horat., de Art. poet., v. 343.)
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(v. 16204) DE LA ROSE. 147

Lessent à mangier char de beste
Tous tens en non de pénitence;
Et font ainsinc lor astenence,
Si cum nous en karesme fomes*. * Etions.
Mès tous vis menguent les homes
O* les dens de détraccion * Avec.
Par venimeuse entencion.
Onc d'autre saing ne fis bersaut*, * Signal ne fis but.
Là vois, et voil* que mon fer aut**, * Là vais et veux. ** Aille.
Si trais* sor eus à la volée. * Et je tire.
Et se, por avoir la colée*, * Coup.
Avient que desous la sajete* * Flèche.
Aucuns hons de son gré se mete,
Qui por orgoil si se déçoive,
Que dessus soi le cop reçoive,
Puis se plaint que ge l'ai navré*, * Blessé.
Corpe* n'en ai, ne jà n'auré; * Faute.
Néis* s'il en devoit périr: * Même.
Car ge ne puis nuli férir* * Nul frapper.
Qui du cop se voille garder,
S'il set son estat regarder.
Néis* cil qui navré se sent * Même.
Par le fer que ge li présent,
Gart* que plus ne soit ypocrites, * Prenne garde.
Si sera de la plaie quites.
Et neporquant*, qui que s'en plaingne, * Néanmoins.
Combien que prodome* se faingne, * Homme de bien.
Onc riens n'en dis, mien esciant,
Combien qu'il m'aut* contrariant, * M'aille.
Qui ne soit en escrit trové
Et par expériment* prové, * Expérience.
Ou par raison au mains provable,
A qui que soit désagréable;
Et s'il i a nule parole
Que sainte Eglise tiengne à fole,
@

148 LE ROMAN (v. 16239)

Prest sui qu'à son voloir l'amende*, * Répare.
Se ge puis soffire à l'amende*. * Réparation.

Cy reprent son propos sans faille* * Sans faute.
L'Acteur, et vient à la bataille
Où dame Franchise combat
Contre Dangier, qui fort la bat.

Franchise vint premièrement
Contre Dangier moult humblement,
Qui trop ert* fiers et courageus, * Etait.
Par semblant fel* et outrageus. * Cruel.
En son poing tint une maçue,
Fièrement la paumoie, et rue* * Manie, et lance.
Entor soi cops si périlleus,
Qu'escus, s'il n'est trop merveilleus,
Ne puet tenir qu'il n'el porfende,
Et que cis* vaincu ne se rende, * Celui-ci.
Qui contre li se met en place,
S'il est bien atains de la mace;
Ou qu'il n'el confonde ou escache*, * Ecrase.
S'il n'est tex * que trop d'armes sache. * Tel.
Il la prist ou bois de Refus,
Li lez vilain que ge refus;
Sa targe fu d'estoutoier*, * Agir en sot.
Bordée de gens viltoier*. * Vilipender.
Franchise refu bien armée;
Moult seroit envis* entamée, * Malgré elle.
Por* qu'el se séust bien covrir. * Pourvu.
Franchise, por la porte ovrir,
Contre Dangier avant se lance;
En sa main tint une fort lance,
Qu'ele aporta bele et polie
De la forest de Chuerie.
Il n'en croist nule tele en Bière (1).

(1) C'est la forêt de Fontainebleau; la traduction manuscrite du Roman de la Rose explique ce mot par celui de France. (L. D. D.)
@

(v. 16268) DE LA ROSE. 149

Li fers fu de douce prière;
Si r'ot* par grant dévocion * Et il eut encore.
De toute suplicacion
Escu, c'onques ne fu de mains
Bordé; de jointures de mains,
De promesses, de convenances*, * Conventions.
Par seremens et par fiances*, * Assurances.
Colorés trop mignotement.
Vous déissiés certainement
Que Largesee le li bailla,
Et qu'el le paint et entailla*, * Sculpta.
Tant sembloit bien estre de s'uevre*; * Son ouvrage.
Et Franchise, qui bien s'en cuevre,
Brandist la hanste* de sa lance, * Bois.
Et contre le vilain la lance,
Qui n'avoit pas cuer de coart,
Ains sembloit estre Renoart (2)
Au Tinel qui fust revescus.
Tout fu porfendus ses escus;
Mès tant ert fors à desmesure*, * Etait d'une force déme-
Qu'il ne cremoit* nule arméure, surée. * Craignait.
Si que du cop si se covri,

(2) Renoars, ou Renoart, étoit fils d'Aimery de Beaulande, comte de Narbonne, et frère de Guillaume au Court-Nez, prince d'Orange. Il fit de
grandes actions rapportées dans l'histoire de son père. Il fut surnommé au
Tinel, parce qu'il savoit bien manier un bâton que l'on appeloit tinel,
ferré par les deux bouts.
Les Poitevins, se moquant de Jean-Sans-Terre qui rangeait son armée en bataille, disaient, s'il faut en croire Guillaume Guiart:
Bien est cest roi agaillardi.
Oiez comme il fait le hardi,
Et comme il ocit et afole* * Blesse.
Ceus de France par sa parole.
Il pert* que ce soit Renouart, etc. * Il paraît.
Branche des royaux lignages, v. 6441, ann. 1214. (Chro- niques nationales françaises, édit. de Verdière, tom. VII, pag. 565, 266) 13
@

150 LE ROMAN (v. 16290)

Qu'onques sa panse n'en ovri.
Li fers de la lance brisa,
Par quoi le cop mains en prisa.
Si r'iert* moult d'armes engorsés** * Et il était. ** Embar-
Li vilains fel et aorsés*; rassé. * Dur et méchant.
La lance prent, si la dépièce
A sa maçue pièce à pièce,
Puis esma* un cop grant et fier. * Visa, ajusta.

Dangier à Franchise.

« Qui me tient que ge ne te fier*, * Frappe.
Dist-il, orde garce ribaude?
Comment as-tu esté si baude* * Hardie.
Qu'un prodome osas assaillir? »

L'Amant.

Sus son escu fiert sans faillir,
La preus, la bele, la cortoise;
Bien l'a fait saillir une toise
D'angoisse, et à genous l'abat,
Moult la lédenge*, moult la bat; * L'injurie.
Et croi qu'a ce cop morte fust,
S'ele éust fait escu de fust*. * Bois.

Dangier à Franchise.

« Autresfois vous ai-ge créue,
Dame orde*, garce recréue**, * Sale. ** Ereintée.
Dist-il, n'onc bien ne m'en chaï*; * Arriva.
Vostre losenge* m'a traï. * Flatterie.
Par vous soffri-ge le baisier,
Por le ribaudel aaisier*: * Réjouir.
Bien me trova fol débonaire,
Déables le me firent faire.
@

(v. 16316) DE LA ROSE. 151

Par la char* Dieu, mal i venistes, * Chair.
Quant nostre chastel assaillistes!
Ci vous estuet* perdre la vie. » * Faut.

L'Acteur.

Et la bele merci li crie ,
Por Dieu, que pas ne l'acravant*, * Ecrase.
Quant el ne puet mès en avant;
Et li vilains crole la hure*, * Branle la tête.
Et se forsene, et sor sains** jure * Entre en fureur. ** Re-
Qu'il l'occira sens nul respit. liques.
Moult en ot Pitié grant despit,
Qui, por sa compaigne rescorre*, * Secourir.
Au vilain se hastoit de corre*. * Courir.
Pitié, qui à tout bien s'acorde,
Tenoit une miséricorde
En leu d'espée, en trestous termes,
Décorant* de plors et de lermes. * Dégoûtant.
Ceste, se li actor* ne ment, * Si l'auteur.
Perceroit pierre d'aïment,
Por* qu'ele fust bien de li pointe*; * Pourvu. ** Piquée.
Car ele a trop aguë pointe.
Ses escus ert d'alégement,
Tous bordés de gémissement,
Plains de sospirs et de complaintes*. * Plaintes.
Pitié, qui ploroit lermes maintes,
Point* le vilain de toutes pars, * Pique.
Qui se desfent comme liépars.
Mès quant ele ot bien arousé
De lermes l'ort vilain housé*, * Le sale vilain botté.
Si le convint amoloier*; * Il lui fallut s'amollir.
Vis* li fu qu'il déust noier * Avis.
En un flueve tous estordis.
Onques mès par faiz ne par dis
@

152 LE ROMAN (v. 16348)

Ne fu si durement hurtés;
Du tout défailloit sa durtés,
Fièbles et vains tremble et chancèle,
Foïr s'en volt, Honte l'apele.

Honte.

« Dangier, Dangier, vilains provés,
Se recréans* estes trovés, * Las, cessant d'agir.
Que Bel-Acueil puist eschaper,
Vous nous ferés tous atraper;
Qu'il baillera tantost la Rose,
Que nous tenons céans enclose;
Et tant vous di-ge bien sens faille*, * Faute.
S'il as gloutons la Rose baille,
Sachiés qu'ele en porra tost estre
Blesmie ou pâle, ou mole ou flestre*. * Flétrie.
Et si me repuis bien vanter,
Tex vens* porroit céans venter, * Tel.
Se l'entrée trovoit overte,
Dont aurions damage et perte;
Ou que trop la graine esmovroit,
Ou qu'autre graine i aplovroit
Dont la Rose seroit chargiée.
Diex doint* que tel graine n'i chiée! * Donne (subj.).
Trop nous en porroit meschéoir*: * Mal arriver.
Car, ains* qu'ele en poïst chéoir, * Avant.
Tost en porroit, sans resortir,
La Rose du tout amortir;
Ou se d'amortir eschapoit,
Et li vens tex cops* i frapoit * Tels.
Que les graines s'entremellassent,
Que de lor fez la flor grevassent,
Que des foilles, en son descendre,
Féist aucune où que soit fendre,
@

(v. 16380) DE LA ROSE. 153

Et par la fente de la foille
(Laquel chose jà Diex ne voille!)
Parust desous li vers boutons,
L'en diroit partout que gloutons
L'auroient tenue en saisine.
Nous en aurions la haïne
Jalousie* qui le sauroit, * De jalousie.
Qui du savoir tel duel* auroit * Chagrin.
Qu'à mort en serions livré.
Maufez* vous ont si enivré. » * Démons.

L'Acteur.

Dangier crie: « Secors! secors! »
A tant ès-vous Honte le cors* * Alors voilà que Honte au
Vient à Pitié, si la menace, pas de course.
Qui trop redoute sa menace.

Honte.

« Trop avés, dist-ele, vescu.
Ge vous froisserai cest escu,
Vous en gerrés encui* par terre: * Vous en serez aujourd'hui
Mal empréistes* ceste guerre. » couché par terre. * Entreprîtes.

L'Acteur.

Honte porte une grant espée
Clère, bien faite et bien trempée,
Qu'ele forgea douteusement* * Avec crainte.
De soussi, d'aparçoivement.
Fort targe avoit, qui fu nomée
Doute de male* Renomée: * Crainte de mauvaise.
De tel fust* l'avoit-ele faite; * Bois.
Mainte langue ot* au bort portraite. * Il y eut.
@

154 LE ROMAN (v. 16406)

Pitié fiert si que trop la ruse*, * Elle frappe tellement
Près que ne la rendi confuse. Pitié que trop elle la fait
A tant* i est venus Déliz**, reculer. * Alors. ** Plaisir.
Biaus bachelers* frans et esliz**. * Jeune homme. ** D'é-
Cil fist à Honte une envaïe*; lite. * Attaque, invasion.
Espée avoit de plèsant* vie, * Agréable.
Escu d'aise (dont point n'avoie)
Bordé de solas* et de joie. * Plaisir.
Honte fiert; mès ele se targe* * Garantit.
Si resnablement* de sa targe, * Raisonnablement.
C'onques li cops* ne li gréva; * Le coup.
Et Honte requerre* le va, * Attaquer.
Si fiert* Délit par tel angoisse, * Et il frappe.
Que sor le chief* l'escu li froisse, * Sur la tête.
Et l'abat jus* tout estendu. * A bas.
Jusqu'as dens l'éust porfendu,
Quant Diex amène un bacheler
Que l'en apele Bien-Celer.
Bien-Celer fu moult bons guerriers,
Sages et veziés* et fiers; * Rusé.
En sa main une coie* espée, * Tranquille.
Ainsinc cum* de langue copée. * Ainsi que.
Si la brandist sens faire noise*, * Bruit.
Qu'en ne l'oïst pas d'une toise,
Qu'el ne rent son ne resbondie*, * Ni retentissement.
Jà si fort ne sera brandie.
Ses escus ert de leu repost*, * Caché.
Onques geline en tel ne post**, * Poule. ** Pondit.
Bordé de séures alées,
Et de revenues celées.
Hauce l'espée, et puis fiert* Honte * Frappe.
Tel cop, qu'a poi* qu'il ne l'afronte; * Que peu s'en faut.
Honte en fu trestoute estourdie.
@

(v. 16439) DE LA ROSE. 155

Bien-Celer.
« Honte, dist-il, jà Jalousie
La dolereuse, la chetive,
Ne le saura jor qu'ele vive;
Bien vous en asséureroie,
Et de ma main fianceroie*; * Certifierais.
S'en feroie cent seremens:
N'est-ce grans asséuremens?
Puis que Male-Bouche est tués,
Prise estes: ne vous remués. »

Comment Bien-Celer si surmonte,
En soy combatant, dame Honte;
Et puis Paour et Hardement
Se combatent moult fièrement.

Honte ne set à ce que dire.
Paor saut toute plaine d'ire*, * De mauvaise humeur.
Qui trop soloit* estre coarde. * Avait coutume.
Honte sa cousine regarde;
Et quant si la vit entreprise,
S'a la main à l'espée mise
Qui trop ert trenchant malement.
Souspeçon d'emboffissement* * D'orgueil.
Ot non*, car de ce l'avoit faite; * Elle eut nom.
Et quant el l'ot du fuerre traite*, * Elle l'eut du fourreau
Plus fu clere que nul béril*. tirée. * Pierre précieuse.
Escu de dote ot* de péril, * De crainte eut.
Bordé de travail et de paine;
Et Paor, qui forment se paine
De Bien-Celer tout détrenchier* * Tailler en pièces.
Por sa cousine revenchier,
Le va sor son escu férir* * Frapper.
Tel cop, qu'il ne le pot garir*; * Garantir.
Trestous estourdis chancela.
@

156 LE ROMAN (v. 16467)

Adonc Hardement apela.
Cil saut*: car s'ele recovrast * Celui-là s'élance.
L'autre cop, malement* ovrast. * Méchamment, mal.
Mors fust Bien-Celer sans retor,
S'el li donast un autre tor.
Hardemens fu preus et hardis,
En apert* par faiz et par dis; * Ouvertement.
Espée ot bone et bien forbie
De l'acier de forsénerie*; * Fureur.
Ses escus ert* moult renomés, * Etait.
Despit de mort estoit només;
Bordés fu d'abandonement
A tous périz*. Trop folement * Périls.
Vient à Paor; si li aesme* * Vise.
Por li férir, grant cop et pesme*. * Très-mauvais.
Le cop lest* corre, et el se cuevre, * Laisse.
Car el savoit assés de l'uevre
Qui afiert à ceste escremie*. * Qui convient à cette es-
Bien s'est de ce cop escremie, crime.
Puis le fiert* un cop si pesant, * Frappe
Qu'el l'abat à terre gisant,
C'onques escus n'el garanti.
Quant Hardemens jus* se senti, * A bas.
Jointes mains li requiert et prie
Por Dieu que ne l'occie mie;
Et Paor dit que si* fera. * Qu'ainsi.

Ci escrie Seurtez Honte.

Dist Séurtés: « Ce que sera?
Par Dieu! Paor, ici morrés,
Faites au pis que vous porrés.
Vous soliés* avoir les fièvres * Aviez coutume.
Cent tens* plus coardes que lièvres: * Fois.
@

(v. 16497) DE LA ROSE. 157

Or estes désacoardie* (1). * Maintenant vous n'êtes
Déables vous font si hardie plus lâche.
Que vous prenés à Hardement ,
Qui trop aime tornoiement*, * Tournoi.
Et tant en set, s'il i pensot,
C'onques nul plus de li* n'en sot; * Plus que lui.
N'onc mès puis que terre marchastes,
Fors* en ce cas ne tornoiastes. * Si ce n'est.
N'en savés faire aillors les tors;
Aillors en tous autres estors* * Combats.
Vous fuiés, ou vous vous rendés,
Vous qui ici vous desfendés.
Avec Cacus vous enfoïstes (2),
Quant Hercules venir véistes
Le cors*, à son col sa maçue * En courant.
Vous fustes lors toute esperdue,
Et li méistes ès piez eles*, * Et lui mîtes des ailes aux
Qu'il n'avoit onques éu teles, pieds.
Por ce que Cacus ot emblés* * Volés.
Ses bués, et les ot assemblés
En son recept* qui moult fu lons, * Repaire.
Par les queues à reculons,
Que la trace ne fust trovée.
Là fu vostre force esprovée;
Là monstrates-vous bien sens faille* * Faute.
Que riens ne valés en bataille;
Et puisque hanté ne l'avés,

(1) Le mot coard, ancien dans notre langue (Voy. le Roman de Rou, tom. II, pag. 152, 167, 168; la Chronique des ducs de Normandie, de Benoît,
tom. III, pag. 203, 208, et pag. 442, v. 28183, etc.), vient indubitablement
de l'aspect que présente la queue de certains animaux quand ils ont
peur.
(2) Cacus, fils de Vulcain, et selon d'autres, d'Evandre. C'étoit un méchant garnement qui, ayant dérobé les boeufs d'Hercule, fut décelé par sa
soeur, et tué ensuite par ce héros sur le Mont-Aventin. (L. D. D.) 14
@

158 LE ROMAN (v. 16524)

Petit ou noiant* en savés. * Néant, rien.
Si vous estuet* non pas desfendre, * Faut.
Mès foïr, ou vos armes rendre;
Ou chier vous estuet comparer* * Ou cher il vous faut
Qu'a li vous osés comparer. payer.

L'Acteur.

Séurtés ot l'espée dure
De Fuite de trestoute cure*; * De tout soin.
Escu de pez, bon sens doutance,
Trestout bordé de concordance.
Paor fiert*, occire la cuide**. * Frappe. ** Croit.
En soi covrir met son estuide
Paor, et l'escu giète encontre,
Qui sainement le cop encontre;
Si ne li greva de noiant*. * Il ne lui fit aucun mal.
Le cop chiet jus en glaçoiant*, * Le coup tombe en glis-
Et Paor tel cop li redone sant.
Sor l'escu, que toute l'estone.
Moult s'en faut poi que ne l'afole*; * Blesse.
S'espée et ses escus li vole
Des poins, tant i a fort hurté.

Comment Paour et Seureté
Ont par bataille fort heurté;
Et les autres pareillement
S'entreheurtent subtilement.

Savés que fist lors Séurté,
Por doner as autres exemples?
Paor saisi parmi les temples,
Et Paor li, si s'entretienent,
Et tuit li autre s'entrevienent.
Li uns se lie à l'autre et cople*, * Accouple.
Onc en estor* ne vi tel cople. * Combat.
Si renforça li chapléis*, * Bataille.
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(v. 16552) DE LA ROSE. 159

Là r'ot* si fort trepignéis, * Il y eut.
C'onques en nul tornoiement* * Tournoi.
N'ot de cops itel* paiement. * Tel.
Tornent de çà, tornent de là,
Chascuns sa mesnie* apela. * Maison.
Tuit i acorent pesle-mesle,
Onc plus espès ne noif* ne gresle * Neige.
Ne vi voler, que li cop volent;
Tint se dérompent et afolent*. * Font du mal.
Onques ne furent tex* mellées * Telles.
De tant de gens ainsinc mellés.
Mès ne vous en mentirai jà,
L'ost* qui le chastel asséja, * L'armée.
En avoit adès le pior*. * Toujours le pire.
Li diex d'Amors ot grant paor
Que sa gent n'i fust toute occise.
Sa mère mande par Franchise
Et par Douz-Regart, qu'ele viengne,
Que nul essoingne* ne la tiengne; * Excuse.
Et prist trives endementiers*, * Dans l'intervalle.
Entor huit jors, ou dix entiers,
Ou plus ou mains, jà récité
Ne vous en iert certaineté
Voire à tous jors fussent-els prises,
S'à tous jors les éust requises,
Comment qu'il fust d'eles casser,
Qui que les déust trespasser*. * Violer.
Mais se son meillor i séust,
Jà trives prises n'i éust;
Et se li portier ne cuidassent * Ne crussent.
Que li autre ne les cassassent,
Puis que fussent abandonées,
Jà ne fussent espoir* douées * Peut-être.
De bon cuer, ains* s'en corroçassent, * Mais.
Quelque semblant qu'il en monstrassent:
@

160 LE ROMAN (v. 16587)

Ne jà trive n'i éust prise,
Se Vénus s'en fust entremise;
Mès sens faille il le convint* faire. * Sans faute il le fallut.
Un poi s'estuet arrière traire*, * Un peu il lui faut se ti-
Ou por trive ou por quelque fuite, rer en arrière.
Trestoutes les fois que l'en luite
A tel qu'en ne puet sormonter,
Tant qu'en le puisse miex donter.

Comment les messagiers de l'ost* * L'armée.
D'Amours, chascun de cuer dévost,
Vindrent à Vénus, pour secours
Avoir en l'ost au dieu d'Amours.

De l'ost se partent li message,
Qui tant ont erré comme sage,
Qu'il sunt à Citéron* venu: * Cythère.
Là sunt à grant honor tenu.
Citéron est une montaigne
Dedens un bois en une plaigne,
Si haute, que nule arbaleste,
Tant soit fort ne de traire* preste, * Tirer.
N'i trairoit ne bojon ne vire*. * Espèces de trait.
Vénus, qui les dames espire*, * Anime.
Fist là son principal manoir.
Principaument volt* là manoir; * Voulut.
Mès se tout l'estre descrivoie,
Espoir* trop vous ennoieroie, * Peut-être.
Et si me porroie lasser:
Pour ce m'en voil* briefment passer. * Je m'en veux.
Vénus s'iert ou bois devalée* * Etait au bois descendue.
Por chacier en une valée (1):

(1) Je n'ai trouvé les quatre vers suivants que dans un manuscrit qui porte la date de 1330:
Mars estoit jà viex devenus,
Et estoit frailes et chenus;
Por ce de soi l'ot estrangié*, * Eloigné.
Qu'il estoit moult afoibloié*. * Affaibli.
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(v. 16612) DE LA ROSE. 161

Li biaus Adonis ert o li*, * Avec elle.
Ses douz amis au cuer joli*; * Gai.
Un petitet ert* enfantis, * Un peu était.
A chacier ou bois ententis*. * Attentif.
Enfès iert*, jones et venans, * Enfant était.
Mès moult iert biaus et avenans.
Midis estoit pieçà* passés, * Depuis longtemps.
Chascuns ert* de chacier lassés. * Etait.
Sous un poplier en l'erbe estoient
Jouste* un vivier, où s'ombroioient**. * Près de. ** Se tenaient
Li chien qui las de corre furent, à l'ombre.
Tesgans ou ru* du vivier burent; * Abattus au ruisseau.
Lor darz, lor arz et lor cuirées* * Carquois.
Orent delez* eus apoiées; * Eurent près de.
Jolivement se déduisoient*, * Gaiment s'amusaient.
Et les oisillons escoutoient
Par ces rainsiaus* tout environ. * Rameaux.
Après lor gieus, en son giron
Vénus embracié le tenoit,
Et en baisant li aprenoit
De chacier ou bois la manière,
Si cum ele en iert* coustumière. * Ainsi qu'elle en était.

Comment Vénus à Adonis,
Qui estoit sur tous ses amis,
Desfendoit qu'en nulle manière
N'allast chasser à beste fière.

« Amis, quant vostre mute iert* preste, * Sera.
Et vous irés quérant la beste,
Chaciés-la, puis qu'el torne en fuie*. * Fuite.
Se vous trovés beste qui fuie,
Corés après hardiement;
Mès contre ceus qui fièrement
Metent à desfense lor cors,
Ne soit jà torné vostre cors*. * Course.
14.
@

162 LE ROMAN (v. 16642)

Coars soiés et pereceus
Contre hardis: car contre ceus.
Où cuer hardi sunt ahurté*, * Ecartés.
Nul hardement* n'a séurté; * Hardiesse.
Ains fait périlleuse bataille
Hardis quant à hardi bataille.
Cerz et biches, chevriaus et chièvres,
Rengiers* et dains, connins* et lièvres, * Cerfs. ** Lapins.
Ceus voil-ge bien que vous chaciés,
En tel chace vous solaciés*. * Divertissez.
Ours, leus, lions, sanglers desfens*, * A défenses.
Ne chaciés pas sor mon desfens:
Car tex bestes qui se desfendent,
Les chiens occient et porfendent,
Et vont les venéors méesmes
Moult sovent faillir à lor esmes*; * Desseins.
Maint en ont occis et navré*. * Blessé.
Jamès de vous joie n'auré,
Ains* m'en pésera malement, * Mais.
Se vous le faites autrement.
Ainsinc Vénus le chastioit*, * L'avertissait.
En chastiant moult li prioit
Que du chasti li sovenist
Où qu'il onques chacier venist.
Adonis, qui petit prisoit
Ce que s'amie li disoit,
Fust à mençonge, fust à voir*, * Vérité.
Tout otroioit por pez avoir,
Qu'il ne prisoit riens le chasti*. * L'avertissement
Poi vaut quanque* cele a basti. * Peu vaut ce que.
Chastit-le tant cum el vorra*, * Voudra.
S'el s'en part, jamès n'el verra.
Ne la crut pas, puis en morut,
C'onc Vénus ne l'en secorut,
Qu'ele n'i estoit pas présente.
@

(v. 16677) DE LA ROSE. 163

Puis le plora moult la dolente*, * Malheureuse.
Qu'il chaça puis à un sangler
Qu'il cuida* prendre et estrangler; * Crut.
Mès n'el prist ne ne détrencha*, * Tailla en pièces.
Car li sanglers se revencha
Cum fière et orguilleuse beste
Contre Adonis escout* la teste, * Secoua.
Ses dens en l'aine li flati*, * Enfonça.
Son groing estort*, mort l'abati. * Dégagea.
Biau seignor, que qu'il vous aviengne.
De cest exemple vous soviengne:
Vous qui ne créés* vos amies, * Croyez.
Sachiés vous faites grans folies;
Bien les déussiés toutes croire,
Car lor dit sunt voir* cum istoire. * Leurs paroles sont vraies.
S'el jurent, toutes somes vostres,
Créés-les comme paternostres;
Jà d'eus croire ne recréés*, * Cessez.
Se Raison vient, point n'en créés;
S'el vous aportoit crucefiz,
N'el créés point ne que ge fiz.
Se cist* s'amie éust créue, * Si celui-là.
Moult éust sa vie acréue.
L'un se jeue à l'autre et déduit,
Quant lor plest; après lor déduit,
A Citéron sunt retorné.
Cil qui n'ierent* pas séjorné, * Ceux qui n'étaient.
Ainçois* que Vénus se despuille, * Avant.
Li content de fil en aguille
Trestout quanque* lor appartint. * Tout ce qui.
« Par foi, ce dist Vénus , mal tint
Jalousie chastel ne case* * Maison.
Contre mon fiz. Se tout n'embrase
Les portiers et tout lor ator,
Ou les clez rendront de la tor,
@

164 LE ROMAN (v. 16712)

Ge ne doi prisier un landon* * Billot que l'on attache
Moi, ne mon arc ne mon brandon. » au cou des chiens pour les
empêcher de chasser.

Comment huit jeunes colombeaux
En un char, qui fut riche et beaux,
Mainent Vénus en l'ost* d'Amours, * Armée.
Pour lui faire hastif secours.

Lors fist sa mesnie* apeler; * Maison, suite.
Son char comande à ateler,
Qu'el ne volt* pas marchier les boes. * Car elle ne voulut.
Biaus fu li chars à quatre roes,
D'or et de pelles estelés*; * De perles constellé.
En leu de chevaus, atelés
Ot ès* limons huit colombiaus * Il y eut dans les.
Pris en son colombier, moult biaus.
Toute lor chose ont aprestée.
Adonc* est en son char montée * Alors.
Vénus, qui Chastéé guerroie.
Nus des colons ne se desroie*, * Nulle des colombes ne se
Lor esles batent, si s'en partent, dérange.
L'air devant eus rompent et partent*, * Divisent, partagent.
Vienent en l'ost. Vénus venue,
Tost est de son char descendue.
Contre li saillent* à grant feste * Accourent.
Son filz premiers, qui par sa heste* * Hâte.
Avoit jà les trives cassées,
Ainçois* que fussent trespassées; * Avant.
C'onques n'i garda convenance* * Convention.
De serement ne de fiance.

Cest l'assaut devant le chastel,
Si grant que piecà* n'y eut tel; * Longtemps.
Mais Amours ne sa compaignie
A ceste foys ne l'eurent mie:
Car ceulx de dedans résistance
Luy firent par leur grant puissance.

Forment* à guerroier entendent. * Fortement.
@

(v. 16737) DE LA ROSE. 165

Cist assaillent, cil se desfendent;
Cil drecent au chastel perrières,
Grans cailloux de pesans perrières
Por les murs rompre lor envoient;
Et li portier les murs hordoient* * Garnissent comme de
De fors cloies refuséices* hourds. * Très-serrées.
Tissues de verges pléices*, * Flexibles.
Qu'il orent par grans estoties* * Folies.
En la haie Dangier coillies; * De Danger.
Et cist sajetes* barbelées, * Flèches.
De grans promesses empenées,
Que de servises, que de dons,
Por tost avoir lor guerredons*: * Récompenses.
Car il n'i entra onques fust* * Bois.
Qui tout de promesses ne fust,
D'un fer ferrées fermement
De fiance et de serement.
Traient* sor eus, et cil se targent**, * Tirent. ** Couvrent.
Qui de desfendre ne s'atargent*: * Tardent.
Car targes ont et fors et fières,
Ne trop pesans ne trop légières,
D'autel fust cum erent* les claies * De tel bois comme
Que Dangier cuilloit en ses haies, étaient.
Si que traire* riens n'i valoit. * Tirer.
Si cum la chose ainsinc aloit,
Amors vers sa mère se trait,
Tout son estat li a retrait*, * Rapporté.
Si li prie que le secore.

Vénus.

« Male mort, dit-ele, m'acore*, * M'accoure
Qui tantost me puist acorer*, * Crever le coeur.
Se ge jamès lais* demorer * Laisse.
Chastéé en fame vivant:
@

166 LE ROMAN (v. 16769)

Tant aut Jalousie estrivant*! * Aille Jalousie disputant.
Trop sovent en grant peine en somes.
Biau filz, jurés ausinc des homes,
Qu'il saudront* tuit par vos sentiers. * Sortiront.

Le dieu d'Amours.

« Certes, ma dame, volentiers.
N'en ierent nésuns respité*; * N'en seront aucuns re-
Jamès au mains par vérité tardés.
Ne seront prodome clamé*, * Gens de bien appelés.
S'il n'aiment ou s'il n'ont amé.
Grant dolor est que tex* gens vivent * Telles.
Qui les déduiz d'Amors eschivent*, * Esquivent, évitent.
Por* qu'il les puissent maintenir; * Pour peu.
A mal chief* puissent-il venir! * Mauvaise
Tant les hé, que se g'es* poïsse * Je les.
Confondre, tous les confondisse.
D'aus me plains et tous jors plaindrai,
Ne du plaindre ne me faindrai,
Cum cil qui nuire lor vorrai* * Voudrai.
En tous les cas que ge porrai,
Tant que g'en soie si venchiés,
Que lor orguex soit estanchiés*, * Arrêté, abattu.
Ou qu'il seront tuit condamné.
Mal fuissent-il onc d'Adam né,
Qui si pensent de moi grever!
Es cors lor puist cuers* crever, * Dans le corps leur puisse
Quant mes déduis vuelent abatre! le coeur.
Certes, qui me vodroit bien batre,
Voire afronter à quatre pis*, * Pieux, bâtons.
Ne me pourroit-il faire pis.
Et si ne sui-ge pas mortiex*, * Mortel.
Mès corrous en reçoif or tiex*, * Tel.
Que se mortiex estre péusse,
@

(v. 16801) DE LA ROSE. 167

De duel* que j'ai, la mort éusse. * De chagrin.
Car se mi gieu* vont défaillant, * Car si mes jeux.
J'ai perdu quanque* j'ai vaillant, * Ce que.
Fors* mon cors et mes vestéures, * Excepté.
Mon chapel et mes arméures.
Au mains s'il n'en ont la poissance,
Déussent-il avoir pesance* * Chagrin.
Et lor cuer à dolor plessier*, * Soumettre.
S'il les lor convenist* lessier. * S'il les leur fallût.
Où puet-l'en querre meillor vie
Que d'estre entre les bras s'amie*? * De son amie.

L'Acteur.

Lors font en l'ost* le serement, * L'armée.
Et por tenir-le fermement,
Ont en leu de reliques tretes* * Apporté.
Lor cuiries* et lor sajetes, * Carquois.
Lor ars, lor dars et lor brandons,
Et dient :

Tous les barons de l'ost* à une vois. * L'armée.

« Nous n'i demandons
Meillors reliques à ce faire,
Ne qui tant nous péussent plaire.
Se nous cestes parjurions,
Jamès créu ne serions.

L'Acteur.

Sor autre chose ne le jurent;
Et li baron sor ce les crurent
Autant cum sus la Trinité,
Por ce qu'il jurent vérité.
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168 LE ROMAN (v. 16827)

Comment Nature la subtille
Forge toujours ou filz ou fille,
Affin que l'humaine lignye
Par son deffaut ne faille mye.

Et quant ce serement fait orent,
Si que tuit entendre le porent,
Nature, qui pensoit des choses
Qui sunt desouz le ciel encloses,
Dedens sa forge entrée estoit,
Où toute s'entente* metoit * Son attention.
A forgier singulières pièces
Por continuer les espièces:
Car les pièces tant les fet vivre,
Que Mors ne les puet aconsivre* * Atteindre.
Jà tant ne saura corre après;
Car Nature tant li va près,
Que quant la Mors o* sa maçue * Avec.
Des pièces singulières tue
Ceus qu'el trueve à soi redevables,
(Qu'il i en a de corrumpables* * Corruptibles.
Qui ne doutent* la Mort néant, * Redoutent.
Et toutevois vont déchéant,
Et s'usent en tens et porrissent,
Dont autres choses se norrissent);
Quant toutes les cuide estreper*, * Extirper
N'es* puet ensemble conceper** * Ne les. ** Concevoir.
Que* quant l'une par-deçà hape, * Car.
L'autre par delà li eschape.
Car quant ele a tué le père,
Remaint-il* fiz ou fille ou mère, * Reste-t-il.
Qui s'enfuient devant la Mort,
Quant il voient celi jà mort.
Puis reconvient iceus morir*, * Puis il faut qu'à leur
Jà si bien ne sauront corir; tour ceux-là meurent.
N'i vaut médecines ne veus.
@

(v. 16858) DE LA ROSE. 169

Donc saillent nièces et neveus
Qui fuient, por eus déporter*, * S'amuser.
Tant cum piez les puéent* porter; * Peuvent.
Dont l'un s'enfuit à la karole*, * Danse.
L'autre au moustier*, l'autre à l'escole, * A l'église.
Li autre à lor marchéandises,
Li autre as ars qu'il ont aprises,
Li autre à lor autres déliz* * Plaisirs.
De vins, de viandes, de liz.
Li autre, por plus tost foïr,
Que Mors ne les face enfoïr,
S'en montent sor lor grans destriers
A tout lor sororés* estriers. * Avec leurs dorés.
L'autre met en un fust* sa vie, * Bois.
Et s'enfuit par mer à navie*, * Sur un navire.
Et maine au regart des* estoiles * En regardant les.
Ses nefz, ses avirons, ses voiles.
L'autre, qui par veu s'umilie,
Prent un mantel d'ypocrisie,
Dont en fuiant son penser cuevre,
Tant qu'il apert* dehors par uevre. * Apparaît.
Ainsinc fuient tuit cil qui vivent,
Qui volentiers la Mort eschivent.
Mors, qui de noir le vis* a taint, * Visage.
Cort après tant que les ataint,
Si qu'il i a trop fière chace.
Cil s'enfuient, et Mors les chace
Dix ans ou vingt, trente ou quarante (1),

(1) L'auteur en cet endroit parle du peu de temps que nous avons à vivre: c'est une pensée tirée du Prophète-Roi qui, au psaume 89, s'explique
en ces termes: Dies annorum nostrorum in ipsis septuaginta annis,
si autem in potentatibus octoginta anni et amplius, corum labor et
dolor; ce que David attribuoit à la colère de Dieu, les philosophes ont cru
que le nombre de soixante et dix étoit le terme ordinaire de la vie.
Cum vero decas qui et ipse est perfectissimus numerus perfecto nu- 15
@

170 LE ROMAN (v. 16886)

Cinquante, soixante, septante,
Voire* octante, nonante, cent. * Même.
Lors quanque* tient va dépeçant; * Ce que.
Et s'il puéent* outre passer, * Peuvent.
Cort-ele après sens soi lasser,
Tant que les tient en ses liens,
Maugré tous les phisiciens*. * Médecins.
Et les phisiciens méismes
Onc nul eschapper n'en véismes,
Par Hipocras (1) ne Galien (2),
Tant fussent bon phisicien.
Rasis (3), Constantin (4), Avicenne (5)
I ont lessiée la couenne;
Et cels qui ne puent tant corre, * Ne les peut rien de la
N'es respuet riens de mort rescorre*. mort secourir.

mero, id est Ἐπτάδι jungitur, ut aut decies septem, aut septies deni coinputentur
anni, haec a Physicis creditur meta vivendi, quod si quis excesserit
ab omni officio vaccuus soli exercitio sapientiae vacat, et omnem
usum sui in suadendo habet aliorum vacatione reverendus. Macrobius in
Somnium Scipionis, lib. I, cap. VI, où il est traité fort au long du nombre
sept ou septenaire. (L. D. D.) (1) HIPPOCRATE, médecin célèbre, vivoit 400 ans avant J.-C. Il y a apparence que ce médecin croyoit que le commerce des vieilles femmes
abrégeoit les jours des jeunes gens, puisqu'un de ses malades lui dit un
jour: Vetulam non cognovi, cur morior? Comme si, en évitant cet
écueil, il eût dû parvenir à l'immortalité. ( L. D. D.) (2) GALIEN, médecin célèbre, qui vécut sous les empereurs Trajan et Adrien; il mourut âgé de 70 ans. On dit qu'il composa deux cents volumes.
(L. D. D.) (3) RAZIS, médecin arabe, connu sous le nom d'Almansor ou d'Abu Il vivoit dans le dixième siècle, et, selon d'autres, dans le
neuvième; il vécut cent vingt ans, dont il en employa quatre-vingts à
l'étude de la médecine. (L. D. D.) (4) CONSTANTIN, médecin grec; c'est le premier qui ait parlé de la petite vérole. (L. D. D.) (5) AVICENNE, philosophe et médecin arabe du onzième siècle, célèbre par plusieurs ouvrages de médecine. On a prétendu que le sultan Cabous
l'avoit employé dans le ministère en qualité de vizir. (L. D. D.)
@

(v. 16901) DE LA ROSE. 171

Ainsinc Mors, qui jà n'iert* saoule, * Jamais ne sera.
Glotement les pièces engoule*; * Avale.
Tant les sieut* par Mer et par terre, * Suit.
Qu'en la fin toutes les enserre.
Mès n'es puet ensemble tenir
Si qu'el ne puet à chief* venir * A bout.
Des espèces du tout destruire,
Tant sevent bien les pièces fuire:
Car s'il n'en demoroit fors* une, * Seulement.
Si vivroit la forme commune;
Et par le Fenis bien le semble,
Qu'il n'en puet estre deus ensemble.
Tous jors est-il un seul Fenis,
Et vit ainçois* qu'il soit fenis, * Avant.
Par cinq cens ans; au darrenier,
Si fait un feu grant et plenier
D'espices, et s'i boute et s'art*, * Se brûle.
Ainsinc fait de son cors essart*. * Cendre.
Mès por ce que sa forme garde,
De sa poudre, combien qu'il s'arde,
Un autre Fenis en revient,
Ou cil-méismes*, se Dé vient, * Celui-là même.
Que Nature ainsinc résuscite,
Qui tant à l'espèce profite
Qu'ele perdroit du tout son estre,
S'el ne faisoit cestui renestre;
Si que se Mort Fenis dévore,
Fenis toutevois vis* demore. * Vivant.
S'el en avoit mil dévorés,
Si seroit Fenis demorés.
C'est Fenis la commune forme
Que Nature ès* pièces réforme, * Dans les.
Qui du tout perdue seroit,
Qui l'autre vivre ne lerroit*. * Laisserait.
Ceste manière néis* ont* * Même.
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172 LE ROMAN (v. 16936)

Trestoutes les choses qui sont
Desouz le cercle de la lune,
Que s'il en puet demorer une,
S'espèce* tant en li vivra, * Son espèce.
Que jà Mors ne la consivra*. * Atteindra.
Mès Nature douce et piteuse*, * Miséricordieuse.
Quant el voit que Mors l'envieuse
Entre li et corrupcion
Vuelent metre à destruccion
Quanqu'el trueve* dedens sa forge, * Tout ce qu'elle trouve.
Tous jors martele, tous jors forge,
Tous jors ses pièces renovele
Par généracion novele.
Quant autre conseil n'i puet metre,
Si taille* emprainte de tel letre, * Elle taille.
Qu'el lor done formes veroies* * Vraies.
En coinz de diverses monoies,
Dont Ars faisoit ses exemplaires,
Qui ne fait pas choses si voires*. * Véritables.
Mès par moult ententive cure*, * Soin attentif.
A genouz est devant Nature,
Si prie* et requiert et demande, * Et prie.
Comme mendians et truande,
Povre de science et de force,
Qui d'ensivre-la* moult s'esforce, * De la suivre.
Que Nature li voille aprendre
Comment ele puisse comprendre,
Par son engin en ses figures,
Proprement toutes créatures.
Si garde comment Nature euvre,
Car moult vodroit faire autel* euvre, * Pareille.
Et la contrefait comme singes;
Mès tant est son sens nus et linges*, * Simple.
Qu'il ne puet faire choses vives,
Jà si ne sembleront naïves*: * Naturelles.
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(v. 16971) DE LA ROSE. 173

Car Ars, combien qu'ele se paine
Par grant estuide et par grant paine,
De faire choses quiex* qu'el soient, * Quelles.
Quiexque figures qu'eles aient,
Paingne, taingne, forge ou entaille* * Sculpte.
Chevaliers armés en bataille,
Sor biaus destriers trestous couvers
D'armes yndes*, jaunes ou vers, * Bleues.
Ou d'autres colors piolés*, * Tachetés.
Se plus piolés les volés;
Biaus oisillons en vers boissons,
De toutes iaues les poissons,
Et toutes les bestes sauvages
Qui pasturent par ces boscages;
Toutes herbes, toutes floretes,
Que valetons* et puceletes * Jeunes gens, petits gar-
Vont en printens ès bois coillir, çons.
Que florir voient et foillir;
Oisiaus privés, bestes domesches*, * Domestiques.
Baceleries*, dances, tresches** * Jeux d'enfants.
De beles dames bien parées, ** Rondes.
Bien portrètes, bien figurées,
Soit en métal, en fust*, en cire, * En bois.
Soit en quelconque autre matire,
Soit en tables ou en parois,
Tenans biaus bachelers as dois,
Bien figurés et bien portrais;
Jà por figure ne por trais
Ne les fera par eus aler,
Vivre, movoir, sentir, parler.
Ou d'alquemie* tant aprengne, * D'alchimie.
Que tous métauz en color taingne,
Qu'el se porroit ainçois* tuer, * Plutôt.
Que les espèces remuer*, * Muer de nouveau.
Se tant ne fait qu'el les ramaine
15.
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174 LE ROMAN (v. 17006)

A lor nature premeraine*. * Première.
Euvre tant cum ele vivra,
Jà Nature n'aconsivra*; * N'atteindra.
Et se tant se voloit pener* * Donner de la peine.
Qu'el les i séust ramener,
Si li faudroit, espoir*, science * Peut-être.
De venir à cele atrempance*, * Degré.
Quant el feroit son élixir,
Dont la forme devroit issir*, * Sortir.
Qui devise entr'eus lor sustances
Par espéciaus* différences, * Spéciales.
Si cum il pert au défenir*, * Il paraît à la fin.
Qui bien en set à chier venir*. * Venir à bout.
Neporquant*, c'est chose notable, * Néanmoins.
Alquemie est ars véritable.
Qui sagement en ovreroit,
Grans merveilles i troveroit;
Car comment qu'il aut* des espièces, * Aille.
Au mains les singulières pièces
Qu'en sensibles euvres sunt mises,
Sunt muables en tant de guises,
Qu'el puéent lor compleccions,
Par diverses digestions,
Si changier entr'eus, que cis* changes * Ce.
Les met souz espèces estranges,
Et leur tolt* l'espèce première. * Enlève.
Ne voit-l'en comment de fogière
Font cil et cendre et voirre* nestre, * Verre.
Qui de voirrerie sunt mestre,
Par dépuracion légière?
Si n'est pas li voirres fogière,
Ne fogière ne r'est* pas voirre. * N'est de son côté.
Et quant espar* vient en tonnoirre, * Eclair.
Si repuet-l'en* sovent véoir * On peut.
Des vapeurs les pierres chéoir,
@

(v. 17041) DE LA ROSE. 175

Qui ne montèrent mie pierres:
Ce puet savoir li cognoissierres* * Le connaisseur.
De la cause qui tel matire
A ceste estrange espèce tire.
Ci sunt espèces treschangiées*, * Changées de tout en tout.
Ou les pièces d'aus estrangiées* * Eloignées.
Et en sustance et en figure;
Ceus par Art, ceste par Nature.
Ainsinc porroit des métaus faire
Qui bien en sauroit à chief traire*, * Venir à bout.
Et tolir* as ors lor ordure, * Enlever.
Et metre-les en forme pure
Par lor complexions voisines,
L'une vers l'autre assés enclines;
Qu'il sunt trestuit d'une matire,
Comment que Nature les tire:
Car tuit par diverses manières,
Dedens les terrestres minières,
De soufre et de vif-argent nessent,
Si cum li livre le confessent.
Qui se sauroit donc soutillier* * Ingénier, industrier.
As esperiz aparillier,
Si que force d'entrer éussent,
Et que voler ne s'en péussent
Quant il dedens les cors entrassent,
Mès que bien purgiés les trovassent,
Et fust li sofres sans ardure,
Por blanche ou por rouge tainture,
Son voloir des métaus auroit
Qui ainsinc faire le sauroit;
Car d'argent vif fin or font nestre
Cil qui d'alquemie sunt mestre,
Et pois et color li ajoustent
Par choses qui gaires ne coustent.
Et d'or fin pierres précieuses
@

176 LE ROMAN (v. 17076)

Font-il clères et aviveuses*; * Vives.
Et les autres métaus desnuent* * Dépouillent.
De lor formes, si qu'il les muent* * Changent.
En fin argent, par médecines
Blanches et tresperçans* et fines. * Pénétrantes.
Mès ce ne feroient cil mie
Qui euvrent de sophisterie;
Travaillent tant cum il vivront,
Jà Nature n'aconsivront*. * N'atteindront.
Nature, qui tant est soutive*, * Subtile.
Combien qu'ele fust ententive* * Attentive.
A ses euvres, que tant amoit,
Lasse, dolente* se clamoit, * Malheureuse.
Et si parfondément ploroit,
Qu'il n'est cuers qui point d'amor ait
Ne de pitié, qui l'esgardast,
Qui de plorer se retardast*: * Le regardât.
Car tel dolor au cuer sentoit
D'un fait, dont el se repentoit,
Que ses euvres voloit lessier,
Et du tout sou penser cessier,
Mès que tant solement séust
Que congié de son mestre éust:
Si l'en voloit aler requerre*, * Lui présenter requête.
Tant li destraint* li cuers et serre. * Tourmente.
Bien la vous vosisse* descrire; * Voulusse.
Mès mi sens* n'i porroit soffire. * Mon sens.
Mi sens! qu'ai-ge dit? c'est du mains,
Non feroit voir nus sens humains,
Ne par vois vive ne par notes;
Et fust Platons ou Aristotes,
Algus, Euclides, Tholomées,
Qui tant orent de renommées
D'avoir esté bon escrivain,
Lor engin* seroient si vain, * Artifices.
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(v. 17111) DE LA ROSE. 177

S'il osoient la chose emprendre*, * Entreprendre.
Qu'il ne la porroient entendre,
Ne Pymalions entaillier*. * Sculpter.
En vain se porroit travaillier* * Efforcer.
Parrasius, voire Apellés,
Que ge moult bon paintre appellés,
Biautés de li jamès descrivre
Ne porroit, tant éust à vivre:
Ne Miro ne Policletus,
Jamès ne sauroient cest us*. * Usage.

Comment le bon paintre Zeuxis
Fut de contrefaire pensis
La très-grant beaulté de Nature,
Et à la paindre mist grant cure*. * Soin.

Zeuxis néis* par son biau paindre * Même.
Ne porroit à tel forme ataindre,
Qui, por faire l'ymage au temple,
De cinq puceles prist exemple,
Les plus beles que l'en pot querre* * Chercher.
Et trover en toute la terre,
Qui devant li se sont tenues
Tout en estant* trestoutes nues, * Debout.
Pour soi prendre garde à chascune,
S'il trovast nul défaut en l'une,
Ou fust sor cors, ou fust sor membre,
Si cum Tules* le nous remembre* * Cicéron. ** Rappelle.
Ou* livre de sa Rétorique, * Dans le.
Qui moult est science autentique.
Mès ci ne péust-il riens faire
Zeuxis, tant séust bien portraire,
Ne colorer sa portraiture,
Tant est de grant biauté Nature.
Zeuxis, non pas, trestuit li mestre
Que Nature fist onques nestre:
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178 LE ROMAN (v. 17144)

Car or soit que bien entendissent
Sa biauté toute, et tuit vosissent* * Voulussent.
A tel portraiture muser,
Ains porroient lor mains user,
Que si très-grant biauté portraire.
Nus, fors* Diex, ne le porroit faire. * Si ce n'est.
Et por ce que, se ge poïsse,
Volentiers au mains l'entendisse,
Voire* escrite la vous éusse, * Vraiment.
Se ge poïsse ou ge séusse;
Ge-méismes i ai musé,
Tant que tout mon sens i usé
Comme fox et outrecuidiés,
Cent tans* plus que vous ne cuidiés**. * Fois. ** Croyez.
Car trop fis grant présumpcion
Quant onques mis m'entencion
A si très-haute euvre achever,
Qu'ains me poïst* le cuer crever, * Que plus tôt me pût.
Tant trovai noble et de grant pris
La grant biauté que ge tant pris*, * Prise.
Que par penser la compréisse
Por nul travail que g'i méisse,
Ne que solement en osasse
Un mot tinter, tant i pensasse.
Si sui du penser recréus*, * Las.
Por ce m'en sui à tant téus; * Alors.
Que quant ge plus i ai pensé,
Tant ert* bele que plus n'en sé: * Etait.
Car Diex, li biaus outre mesure,
Quant il biauté mist en Nature,
Il en i fist une fontaine
Tous jors corant et tous jors plaine,
De qui toute biauté desrive;
Mès nus n'en set ne fons ne rive:
Por ce n'est drois que conte face
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(v. 17176) DE LA ROSE. 179

Ne de son cors ne de sa face,
Qui tant est avenant et bele,
Cum flor de lis en mai novele.
Rose sus rain, ne noif* sor branche, * Branche, ni neige.
N'est si vermeille ne si blanche;
Si devroie-ge comparer* * Payer.
Quant ge l'os à riens comparer,
Puisque sa biauté ne son pris
Ne puet estre d'ome compris.
Quant ele oï ce serement,
Moult li fu grant alègement
Du grant duel qu'ele démenoit.
Por décéue se tenoit,
Et disoit:

Nature.

« Lasse! qu'ai-ge fait?
Ne me repenti mès de fait
Qui m'avenist dès lors en çà
Que cis biaus mondes comença,
Fors d'une chose solement
Où j'ai mespris trop malement*, * Trop mal agi.
Dont ge me tiens trop à musarde;
Et quant ma musardie esgarde*, * Je regarde
Bien est drois que ge m'en repente.
Lasse, fole! lasse, dolente*! * Malheureuse.
Lasse! lasse cent mile fois!
Où sera mès trovée fois?
Ai-ge bien ma poine emploiée?
Sui-ge bien du sens desvoiée*, * Egarée.
Qui tous jors ai cuidé* servir * Cru.
Mes amis por gré déservir*, * Mériter grâce.
Et trestout mon travail ai mis
En essaucier* mes anemis? * Exhausser, élever.
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180 LE ROMAN (v. 17208)

Ma débonaireté m'afole*. » * Me nuit.

L'Acteur.

Lors a mis son prestre à parole,
Qui célébroit en sa chapele;
Mès ce n'ert* pas messe novele, * N'était.
Car tous jors ot fait ce servise
Dès qu'il fu prestres de l'église.
Hautement, en leu d'autre messe,
Devant Nature la déesse,
Li prestres, qui bien s'acordoit,
En audience recordoit* * Rappelait.
Les figures représentables
De toutes choses corrumpables
Qu'il ot escrites en son livre,
Si cum* Nature les li livre. * Ainsi que.

Comment Nature la déesse
A son prestre se confesse,
Qui moult doulcement luy enhorte* * L'exhorte.
Que de plus plourer se déporte*. * Cesse.

« Génius, dist-ele, biau prestre
Qui des leus estes diex et mestre,
Et selonc lor propriétés
Toutes en euvre les metés,
Et bien achevés la besoingne
Si cum à chascun li besoingne*, * Ainsi qu'il est besoin à
D'une folie que j'ai faite, chacun.
Dont ge ne me sui pas retraite,
Mès repentance moult m'apresse,
A vous m'en vuel* faire confesse. » * Je m'en veux.

Génius.

« Ma dame, du monde roine,
Cui* toute riens mondaine encline, * A qui.
@

(v. 17234) DE LA ROSE. 181

S'il est riens qui vous griefve, en tant
Que vous en ailliés repentant,
Ou que néis* vous plaise à dire, * Même.
De quelconques soit la matire,
Soit d'esjoïr ou de doloir * Se plaindre.
Bien m'en poés vostre voloir
Confesser trestout par lesir,
Et ge tout à vostre plésir,
Fet Genius, metre i vorrai* * Voudrai.
Tout le conseil que ge porrai,
Et cèlerai bien vostre affaire,
Si c'est chose qui face à taire;
Et se mestier avés d'assoldre*, * Besoin avez d'absoudre.
Ce ne vous doi-ge mie toldre*, * Enlever.
Mais lessiés ester* vostre plor. * Cessez.

Nature.

Certes, fet-ele, se ge plor,
Biaus Génius, n'est pas merveille.

Génius.

Dame, toutevois vous conseille
Que vous voilliés ce plor lessier,
Se bien vous volés confessier,
Et bien entendre à la matire
Que vous m'ares empris* à dire; * Entrepris.
Car grans est, ce croi, li outrages,
Que bien sai que nobles corages
Ne s'esnmet pas de poi* de chose, * De peu.
S'est moult fox* qui trobler vous ose. * Sot.
Mès sens faille* il est voir** que fame * Faute. ** Vrai.
Légièrement d'ire* s'enflame. * Facilement de colère.
Virgiles méismes tesmoingne,
Qui moult congnut de lor besoingne*, * De leurs affaires.
ROMAN DE LA ROSE. - T. II. 16
@

182 LE ROMAN (v. 17264)

Que jà fame n'iert* tant estable, * Que jamais femme ne
Qu'el ne soit diverse et muable, sera.
Et si r'est trop ireuse* beste. * Et elle est encore trop
Salemons dist qu'onc ne fu teste colère.
Sor teste de serpent crueuse*, * Cruel.
Ne riens de fame plus ireuse*; * Colère que femme.
N'onc riens, ce dist, n'ot tant malice.
Briefment, en fame a tant de vice,
Que nus ne puet ses meurs pervers
Conter par rimes ne par vers;
Et ce dist Titus-Livius,
Qui bien congnut quex sunt li us* * Quels sont les us.
Des fames, et quex les manières:
Que vers lor meurs nules prières
Ne valent tant comme blandices*, * Caresses.
Tant sunt décevables et nices*, * Simples.
Et de fléchissable nature.
Si redist aillors l'Escriture
Que de tout le feminin vice
Li fondemens est avarice.
Et quiconques dit à sa fame
Ses secrez, il en fait sa dame.
Nus homs* qui soit de mère nés, * Nul homme.
S'il n'est yvres ou forsenés*, * Privé de bon sens.
Ne doit à fame révéler
Nule riens* qui face à céler, * Chose.
Se d'autrui ne le vuet oïr.
Miex vaudroit du païs foïr,
Que dire à fame chose à taire,
Tant soit loial ne débonaire;
Ne jà nul fait secré ne face,
S'il voit fame venir en place:
Car s'il i a péril de cors,
El le dira, bien le recors*, * Déclare.
Combien que longement atende;
@

(v. 17299) DE LA ROSE. 183

Et se nus* riens ne l'en demande, * Si nul.
Le dira-ele vraiement,
Sens estrange amonestement:
Por nule riens ne s'en teroit,
A son avis morte seroit,
Se ne li sailloit* de la bouche, * Sortait.
S'il i a péril ou reprouche.
Et cil qui dit le li aura,
S'il est tex*, puis qu'el le saura, * Tel.
Qu'il l'ose après férir* ne batre, * Frapper.
Une fois, non pas trois ne quatre,
Jà sitost ne la touchera,
Cum ele li reprouchera,
Mais ce sera tout en apert*. * Ouvertement.
Qui se fie en fame, il se pert;
Et li las* qui en li se fie, * Le malheureux.
Savés-vous qu'il fait? il se lie
Les mains, et se cope la geule:
Car s'il une fois toute seule
Ose jamès vers li grocier*, * Gronder.
Ne chastoier* ne corrocier, * Faire des représenta-
Il met en tel péril sa vie, tions.
S'il a du fait mort déservie*, * Méritée.
Que par le col le fera pendre,
Se li juge le puéent* prendre, * Peuvent.
Ou murdrir* par amis privés, * Mettre à mort.
Tant est à mal* port arrivés. * Mauvais.


Cy dit, à mon intention,
La meilleure introduction
Que l'en peut aux hommes apprendre,
Pour eulx bien garder et deffendre
Que nulles femmes leurs maistresses
Ne soyent, quant sont jangleresses*. * Bavardes.

Mès li fox*, quant au soir se couche, * Le sot.
Et gist lez* sa fame en sa couche, * Près de.
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184 LE ROMAN (v. 17328)

Où reposer ne puet ou n'ose,
Qu'il a fait espoir* quelque chose, * Peut-être.
Ou vuet par aventure faire
Quelque murdre ou quelque contraire* * Malheur.
Dont il craint la mort recevoir,
Se l'en le puet apercevoir,
Et se torne, plaint et sospire,
Et sa fame vers soi le tire,
Qui bien voit qu'il est à mésèse*, * Mal à l'aise.
Si l'aplaingne * et acole et bèse, * Caresse.
Et le couche entre ses mameles.

La Femme qui parle à son Mary.

Sire, dist-ele, quex* noveles? * Quelles.
Qui vous fait ainsinc sospirer
Et tressaillir et revirer*? * Retourner.
Nous somes or privéement* * Maintenant en particu-
Ici nous qui tant solement, lier.
Les persones de tout le monde,
Vous li premiers, ge la seconde,
Qui miex nous devons entr'amer
De cuer loial fin sens amer;
Et de ma main, bien m'en remembre,
Ai fermé l'uis de nostre chambre;
Et les parois, dont miex les proise*, * Prise.
Sunt espesses demie-toise,
Et si haut resunt li chevron,
Que tuit séurs estre devon;
Et si somes loing des fenestres,
Dont moult est plus séurs li estres* * Le lieu.
Quant à vos secrez descovrir:
Si ne les a pooir* d'ovrir, * Pouvoir.
Sens despecier, nus hons* vivans * Nul homme.
Ne plus que puet faire li vens.
@

(v. 17360) DE LA ROSE. 185

Briefment cis leus* n'a point d'oïe, * Ce lieu.
Vostre vois ne puet estre oïe
Fors que* de moi tant solement: * Si ce n'est.
Por ce vous pri piteusement* * Miséricordieusement.
Par amor, que tant vous fiés
En moi, que vous le me diés*. * Disiez.

Le Mary.

Dame, dist-il, se Diex me voie,
Por nule riens ne le diroie,
Car ce n'est mie chose à dire.

La Femme.

Avoi*, dist-ele, biau douz sire! * Hélas
M'avés-vous donc soupeçoneuse*, * En suspicion.
Qui sui vostre loial espeuse?
Quant par mariage assemblasmes,
Jhésus-Crist, que pas ne trovasmes
De sa grâce aver ne eschar*, * Avare ni chiche.
Nous fist deus estre en une char*; * Chair.
Et quant nous n'avons char fors* une, * Sinon.
Par le droit de la loi commune,
N'il ne puet en une char estre
Fors que uns cuers à la senestre*, * Gauche.
Tuit un sunt donques li cuer nostre.
Le mien avés, et ge le vostre:
Riens ne puet donc ou vostre avoir*, * Dans le vôtre y avoir.
Que li miens ne doie savoir.
Por ce vous pri que le me dites,
Par guerredon* et par mérites; * Récompense.
Car jamès joie ou cuer* n'aurai * Dans le coeur.
Jusqu'à tant que ge le saurai;
Et se dire n'el me volés,
Ge vois bien que vous me bolés*; * Trompez.
16
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186 LE ROMAN (v. 17390)

Si sai de quel cuer vous m'amés,
Qui douce amie me clamés*, * M'appelez.
Douce seur et douce compaingne.
A cui parés-vous tel chastaingue (1)?
Certes se n'el me gehissiés*, * Si vous ne me l'avouiez.
Bien pert* que vous me traïssiés; * Il paraît bien.
Car tant me sui en vous fiée,
Puis que m'éustes affiée*, * Fiancée.
Que dit vous ai toutes les choses
Que j'oi dedens mon cuer encloses.
Si laissai por vous père et mère,
Oncles, neveus, serors et frère,
Et tous amis et tous parens,
Si cum il est or* aparens. * Ainsi qu'il est mainte-
Certes, moult ai fait mauvès change, nant.
Quant si vers moi vous truis estrange*, * Trouve étranger.
Que ge plus aim que riens* qui vive; * Chose.
Et tout ne me vaut une cive*, * Ciboule.
Qui cuidiés* que tant mespréisse * Quand vous croyez.
Vers vous, que vos secrés déisse:
C'est chose qui ne porroit estre;
Par Jhésu-Crist le roi célestre,
Qui vous doit miex de moi* garder? * Que moi.
Plaise-vous au mains regarder,
Se de loiauté riens savés,
La foi que de mon cors avés:
Ne vous soffist pas bien cis* gages? * Ce.
En volés-vous meillors hostages?
Donc sui-ge des autres la pire,
Se vos secrez ne m'osés dire.
Ge voi toutes ces autres fames,

(1) Voyez, sur cette expression que nous avons déjà trouvée (t. I, p. 282, v. 9259), nos Etudes de philologie comparée sur l'argot, etc., p. 104, col. 2
(et non p. 404), art. Chastaignes (Peler).

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(v. 17421) DE LA ROSE. 187

Qui sunt de lor hostiez* si dames, * Hôtels, logis.
Que lor maris en eus se fient
Tant que tous lor secrez lor dient.
Tuit à lor fames se conseillent,
Quant en lor liz ensemble veillent,
Et privéement se confessent,
Si que riens à dire ne lessent,
Et plus sovent, c'est chose voire*, * Vraie.
Qu'il ne font néis au provoire*: * Même au prêtre.
Par eus-méismes bien le sai,
Car maintes fois oï les ai;
Qu'el m'ont trestuit recongnéu* * Car elles m'ont reconnu.
Quanqu'el* ont oï et véu, * Tout ce qu'elles.
Et tout néis quanqu'eles cuident*. * Même ce qu'elles croient.
Ainsinc se purgent et se vuident.
Si ne sui-ge pas lor pareille:
Nule vers moi ne s'apareille,
Car ge ne sui pas jangleresse*, * Cancanière.
Vilotiere ne tenceresse*; * Insolente ni querelleuse.
Ains sui de mon cors prodefame, * Femme de bien.
Comment qu'il aut* vers Dieu de l'ame, * Aille.
Jà n'oïstes-vous onques dire
Que j'aie fait nul avoutire*, * Adultère.
Se li fol qui le vous contèrent,
Par mauvestié n'el controvèrent*. * Inventèrent.
Ne m'avés-vous bien esprovée?
Où m'avés-vous fause trovée*
Après, biau sire, regardés
Comment vostre foi me gardés.
Certes, malement mespréistes*, * Mal agites.
Quant anel ou doi* me méistes, * Au doigt.
Et vostre foi me fiançastes:
Ne sai comment faire l'osastes.
S'en moi ne vous osés fier,
Qui vous fist à moi marier?
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188 LE ROMAN (v. 17456)

Por ce pri que la vostre fois
Me soit sauve au mains ceste fois,
Et loiaument vous asséure
Et promet et fiance* et jure * M'engage.
Par le benéuré* saint Pierre, * Bienheureux.
Que ce sera chose souz pierre.
Certes moult seroie ore* fole, * Maintenant.
Se de ma bouche issoit* parole * Sortait.
Dont éussiés honte et damage:
Honte feroie à mon linage,
C'onques nul jor ne disfamoi,
Et tout premièrement a moi.
L'en seult* dire, et voirs est sens faille, * A coutume de dire, et c'est
Que trop est fox* qui son nez taille, vrai sans faute. * Sot.
Sa face à tous jors déshonore:
Dites-moi, se Diex vous secore,
Ce dont vos cuers* se desconforte, * Votre coeur.
Ou se ce non, vous m'avés morte*. * Mise à mort.

Génius.

Lors li débaille et pis et chief*, * Découvre et poitrine et
Et puis le baise derechief, tête.
Et plore sor li lermes maintes,
Entre les baiseries faintes.

Comment le fol mary couart
Se met dedans son col la hart,
Quant son secret dit à sa fame,
Dont pert son corps, et elle s'ame.

Adonc li meschéans* li conte * Alors le malheureux.
Son grant damage et sa grant honte,
Et par sa parole se pent;
Et quant dit l'a, si s'en repent;
Mès parole une fois volée* * Envolée.
Ne puet plus estre rapelée.
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(v. 17484) DE LA ROSE. 189

Lors li prie qu'ele se taise,
Cum cil* qui plus est à mésaise * Comme celui.
Conques avant esté n'avoit,
Quant sa fame riens n'en savoit.
Et cele li redist sens faille* * Sans faute.
Qu'el s'en taira, vaille que vaille
Mès li chetis, que cuide-il faire?
Il ne puet pas sa langue taire,
Or tent à l'autrui* retenir. * Celle d'autrui.
A quel chief en cuide-il* venir? * A quelle fin en croit-il.
Or se voit la dame au deseure*, * Au-dessus, maîtresse.
Et set que de quelconques heure
L'osera mès cil* corrocier, * Celui-là.
Ne contre li de riens grocier*; * Gronder.
Mu* le fera tenir et coi, * Muet.
Qu'ele* a bien matire de quoi. * Car elle.
Convenant, espoir, li tendra*, * Promesse peut-être elle
Tant que corrous entr'eus vendra, lui tiendra.
Encor s'ele tant atent;
Més envis* atendra jà tant, * A Peine.
Que moult ne li soit grant grévance*, * Peine.
Tant aura le cuer en balance.
Et qui les homes ameroit,
Cel sermon lor préescheroit,
Qui bien fait en tous leus à dire,
Por ce que chascuns hons s'i mire*, * Pour que chaque homme
Por eus de grant péril retraire*. s'y mire. * Retirer.
Si porroit-il, espoir*, desplaire * Peut-être.
As fames qui tant ont de jangles*; * Caquet.
Mès vérités ne quiert nus* angles. * Ne cherches nul.
Biaus seignors, gardés-vous des fames,
Se vos cors amés et vos ames;
Au mains que jà si mal n'ovrés
Que vos secret lor descovrés,
Que dedens vos cuers estuiés*. * Cachez, retenez.
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190 LE ROMAN (v. 17519)

Fuiés, fuiés, fuiés, fuiés,
Fuiés, enfans, fuiés tel beste,
G'el vous consel ut amoneste
Sens décepcion et sens guile*, * Tromperie.
Et notés ces vers de Virgile,
Mès qu'en vos cuers si les fichiés,
Qu'il n'en puissent estre sachiés* * Otés.
Enfans qui coilliés les floretes,
Et les frèses fresches et netes,
Ci gist li frois serpens en l'erbe (1);
Fuiés, enfans, car il enherbe
Et empoisone et envenime
Tout home qui de li s'aprime*. * S'approche.
Enfans qui les flors alés querre*; * Chercher.
Et les frères naissans sus terre,
Li mau* serpent refroidissant * Le mauvais.
Qui se vet ici tapissant,
La malicieuse coluevre
Qui son venin repont* et cuevre, * Cache.
Et le muce* souz l'erbe tendre, * Cache.
Jusqu'à tant* que le puisse espendre * Jusqu'à ce que.
Por vous décevoir et grever,
Pensés, enfans, de l'eschever*. * Eviter.
Ne vous i lessiés pas haper,
Se de mort volés eschaper:
Car tant est venimeuse beste
Par cors et par queue et par teste,
Que se de li vous aprochiés,
Tost vous troverés entechiés;
Qu'el mort et point* en traïson * Pique.
Quanqu'el* ataint, sens garison; * Tout ce qu'elle.

(1) Qui legitis flores et humi nascentia fraga, Frigidus, o pueri, fugite hinc, latet unguis in herba. (Virgil., Bucolica, eclog. III, v. 92.)
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(v. 17550) DE LA ROSE. 191

Car de cesti* venin l'ardure * De ce.
Nus triacles* n'en a la cure (1): * Nulle thériaque.
Riens n'i vaut herbe ne racine,
Sol foïr* en est medicine. * La fuite seule.
Si ne di-ge pas toutevoie
(Nonc ne fu l'entencion moie*) * Mienne.
Que les fames chières n'aiés,
Ne que si foïr les doiés*, * Deviez.
Que bien avec eus ne gisiés*; * Couchiez,
Ains commant* que moult les prisiés, * Je commande au con-
Et par raison les essauciés. traire.
Bien les vestés, bien les chauciés,
Et tous jors à ce laborés*, * Travaillez.
Que les servés et honorés
Por continuer vostre espièce,
Si* que la mort ne la despièce; * Tellement.
Mès jà tant ne vous i fiés,
Que chose à taire lor diés*. * Disiez.
Bien soffrés que voisent* et viengnent, * Qu'aillent.
La mesnie* et l'ostel maintiengnent, * Maison.
S'el sevent* à ce metre cure; * Si elles savent.
Ou s'il avient par aventure
Que sachent achater et vendre,
A ce puéent-el* bien entendre; * Peuvent-elles.
Ou s'el savent aucun mestier,
Facent-le, s'el en ont mestier*, * Besoin.
Et sachent les choses apertes* * Ouvertes.
Qui n'ont mestier d'estre covertes.

(1) Aige* douce torne à amer, * Eau.
Et si ai-ge oï conter
C'on trait* triacle de serpent, * Qu'on tire.
Qui molt a grant mestier* sovent * Qui est de très-grande
A cels qui sont envenimé. utilité.
La Bible Guiot de Provins, v. 2508. (Fabliaux et contes, édit. de Méon, t. II, p. 387, 388.)
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192 LE ROMAN (v. 17578)

Mès se tant vous habandonés
Que trop de pooir lor donés,
A tart* vous en repentirés, * Tardivement.
Quant lor malice sentirés.
L'Escriture néis* nous crie * Même.
Que se la fame a seignorie*, * Autorité.
Ele est à son mari contraire,
Quant el li voit riens dire ou faire.
Prenés-vous garde toutevoie* * Toutefois.
Que l'ostel n'aille à male* voie; * Mauvaise.
Car l'en pert bien en meillor garde
Qui sages est, sa chose garde.
Et vous qui avés vos amies,
Portés-lor bones compaignies:
Bien affiert* qu'el sachent chascunes * Il convient bien.
Assés des besoingnes communes.
Mès se preus estes et senés*, * Sensé.
Quant entre vos bras les tenés
Et les acolés et baisiés,
Taisiés, taisiés, taisiés, taisiés.
Pensés de vos langues tenir,
Car riens n'en puet à chief* venir * A bout.
Quant des secrez sunt parconieres*, * Ont part.
Tant sont orguilleuses et fières,
Et tant ont les langues cuisans
Et venimeuses et nuisans.
Més quant les fox* sont là venu, * Les sots.
Qu'ils sunt entre lor bras tenu,
Et que les acolent et baisent,
Entre les gieus qui tant lor plaisent,
Lors n'i puet riens avoir celé,
Là sunt li secré révélé;
Là se descuevrent li mari,
Dont puis sont dolent* et marri. * Chagrins.
Tuit encusent* ci lor pensé, * Tous accusent.
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(v. 17613) DE LA ROSE. 193

For li sage bien apensé*. * Bien avisé.
Dalida la malicieuse,
Par flaterie venimeuse,
A Sanson, qui tant ert* vaillans, * Etait.
Tant preus, tant fors, tant bataillans,
Si cum el le tenoit forment* * Fortement, fort.
Soef* en son giron dormant, * Doucement.
Copa ses cheveux o ses forces*, * Avec ses ciseaux.
Dont il perdi toutes ses forces
Quant de ses crins le dépela*, * Le dépouilla de ses che-
Et tous secrez li révéla, veux.
Que li fox* contés li avoit, * Le sot.
Que riens céler ne li savoit.
Mès n'en vuel* plus d'exemples dire, * Mais je n'en veux.
Bien vous puet uns por tous soffire.
Salemons néis* en parole, * Même
Dont ge vous dirai la parole
Tantost, por ce que ge vous ain*: * Aime.
De cele qui te dort ou sain* * Au sein.
Garde les portes de ta bouche,
Por foïr péril et reprouche (1).
Cest sermon devroit préeschier
Quicunques auroit home chier,
Que tuit de fames se gardassent,
Si que jamès ne s'i fiassent.
Si n'ai-ge pas por vous ce dit,
Car vous avés sens contredit
Tous jors esté loiale et ferme.
L'Escriture neis* afferme, * Même.
Tant vous a doné Diex sens fin,
Que vous estes sages sens fin.

(1) Qui custodit os suum, et linguam suam, custodit ab angustiis animam suam. (Proverb., cap. XXI, vers. 23.) 17
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194 LE ROMAN (v. 17644)

L'Acteur.
Génius ainsinc la conforte*, * Console.
Et de quanqu'il puet li enhorte * Et tant qu'il peut l'ex-
Qu'el laist du tout son duel ester*, horte qu'elle laisse tout à
Car nus ne puet riens conquester* fait sa douleur. * Nul ne peu
En duel, ce dist, ne en tristèce: rien gagner.
C'est une chose qui moult blèce,
Et qui, ce dist, riens ne profite
Quant il ot sa volenté dite,
Sens plus faire longe prière.
Il s'asiet en une chaière* * Chaire, chaise.
Dejouste* son autel assise; * Près de.
Et Nature tantost s'est mise
A genous devant le provoire*. * Prêtre.
Mès, sens faille*, c'est chose voire** * Sans faute. ** Vraie.
Qu'el ne puet son duel* oblier, * Deuil, chagrin.
N'il ne l'en vuet jà plus prier,
Qu'il* i perdroit sa poine toute; * Car il.
Ains* se taist, et la dame escoute, * Mais.
Qui dit par grant dévocion,
En plorant, sa confession,
Que ge ci vous aporte escrite
Mot à mot, si comme el* l'a dite. * Ainsi qu'elle.

Entendez ici par grant cure* * Avec grand soin.
La confession de Nature.

Cil Diex, qui de bonté habonde,
Quant il si bien fist ce biau monde
Dont il portoit en sa pensée
La bele forme porpensée* * Arrêtée.
Tous fors en pardurableté* * Eternité.
Ains* qu'ele éust dehors esté: * Avant.
Car là prist-il son exemplaire,
Et quanque* li fu nécessaire; * Tout ce qui.
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(v. 17674) DE LA ROSE. 195

Car s'il aillors le vosist* querre, * Voulût.
Il n'i trovast ne ciel ne terre,
Ne riens dont aidier se péust,
Que nule riens* dehors éust. * Chose.
Car de noient fist tout saillir* * Néant, rien. ** Sortir.
Cil à qui riens ne puet faillir;
Nonc riens ne le mut à ce faire,
Fors* sa volenté débonaire, * Si ce n'est.
Large, cortoise, sens envie,
Qui fontaine est de toute vie.
Et le fist au commencement
D'une mace tant solement
Qui toute ert* en confusion, * Etait.
Sens ordre et sens distinccion.
Puis la devisa par parties
Qui puis ne furent départies*, * Séparées.
Et tout par nombres asomma*, * Compta.
Et set combien en la somme a;
Et par raisonables mesures
Termina toutes les figures,
Et les fist en rondece estendre
Por miex movoir, por plus comprendre,
Selonc ce que movables furent,
Et comprenables estre durent;
Et les mist en leus convenables,
Selonc ce qu'il les vit metables.
Les légières en haut volèrent,
Les pesans ou centre avalèrent*, * Descendirent au centre.
Et les moienes ou mileu.
Ainsinc sunt ordené li leu
Par droit compas, par droite espace.
Cis Diex* méismes, par sa grâce, * Ce Dieu.
Quant il i ot, par ses devises*, * Volontés.
Ses autres créatures mises,
Tant m'enora*, tant me tint chière. * M'honora.
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196 LE ROMAN (v. 17709)

Qu'il m'establi sa chamberière;
Servir m'i laisse et laissera
Tant cum sa volenté sera.
Nul autre droit ge n'i réclame,
Ains le merci quant il tant m'ame*, * Mais je le remercie de ce
Que si tres-povre damoisele qu'il tant m'aime.
A si grant maison et si bele.
Il, si grant sire, tant me prise,
Qu'il m'a por chamberière prise.
Por chamberiere! certes vaire*, * Voire, vraiment
Por conestable et por vicaire,
Dont ge ne fusse mie digne,
Fors* par sa volenté bénigne. * Si ce n'est.
Si gart*, tant m'a Diex honorée, * Et je garde.
La bele chaène dorée
Qui les quatre élémens enlace
Trestous enclins devant ma face;
Et me bailla toutes les choses
Qui sont en la chaène encloses,
Et commanda que g'es* gardasse, * Je les.
Et les formes continuasse;
Et volt* que toutes m'obéissent, * Voulut.
Et que mes rieules* ensivissent, * Règles.
Si que jamès n'es* obliassent, * Ne les.
Ains les tenissent et gardassent
A tous jors pardurablement*. * Eternellement.
Si font-il voir* communément * Vraiment.
Toutes i metent bien lor cure*, * Leur soin.
Fors* une sole créature. * Excepté.
Du ciel ne me doi-ge pas plaindre,
Qui tous jors torne sens soi faindre*, * Sans s'arrêter.
Et porte en son cercle poli
Toutes les estoiles o li*, * Avec lui.
Estincelans et vertueuses* * Douées de vertus.
Sor toutes pierres précieuses.
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(v. 17744) DE LA ROSE. 197

Va-s'en le monde déduiant*, * Réjouissant.
Commençant son cours d'orient,
Et par occident s'achemine ,
Ne de torner arrier ne fine*, * Ne finit.
Toutes les roes ravissant
Qui vont contre li gravissant
Por son movement retarder;
Mès ne l'en puéent* si garder * Peuvent.
Que jà por eus corre * si lans, * Courir.
Qu'il n'ait en trente-six mil ans (1),
Por venir au point droitement
Où Diex le fist premièrement,
Un cercle acompli tout entier
Selonc la grandeur du sentier
Du zodiaque à la grant roe,
Qui sor li d'une forme roe*. * Tourne.
C'est li ciex* qui cort si à point, * Le ciel.
Que d'error en son cors* n'a point. * Cours.
Aplanos por ce l'apelèrent
Cil qui point d'error n'i trovèrent
Car aplanos vaut en gregois* * Grec.
Chose sens error en françois.
Si n'est-il pas véu par home
Cis autres ciex* que ge ci nome; * Cet autre ciel.
Mès raison ainsinc le li prueve,
Qui les démonstroisons* i trueve. * Démonstrations.
Ne ne me plaing des set planètes,

(1) Macrobe, qui avoit mieux examiné le cours des astres que Jean de Meun, dit, dans son Commentaire sur le Songe de Scipion, que les planètes
et toutes les étoiles retournent au bout de quinze mille ans au point
d'où elles étoient parties, et que cette révolution doit véritablement être
appelée année. Cicéron a fixé le cours des astres au jour de la mort de
Romulus, l'an 32 de Rome, et il prétend que quinze mille ans après ils
retourneront d'où ils sont partis. - Macrobius, in Somnium Scipionis,
lib. II, cap. XI. (L. D. D.) 17.
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198 LE ROMAN (v. 17771)

Clères et reluisans et nètes
Par tout le cors* de soi chascune. * Le cours.
Si semble-il as gens que la lune
Ne soit pas bien nète ne pure,
Por ce qu'el pert* par leus oscure; * Paraît.
Mès c'est par sa nature double,
Qu'el pert par leus espesse et trouble.
D'une part luit, d'autre part cesse,
Por ce qu'ele est clère et espesse;
Si li fait sa luor périr,
Si qu'el ne puet pas reférir* * Réfléchir.
La clère part de sa sustance,
Les rais que li solaus* i lance, * Les rayons que le soleil.
Ains s'en passent parmi tout outre.
Mès l'espesse luor demoustre* * Démontre.
Qu'el puet bien as rais contrester* * Aux rayons s'opposer.
Por sa lumière conquester*. * Conquérir.
Et por faire entendre la chose,
Bien en puet-l'en, en leu de glose,
A briez* moz un exemple metre, * Brefs.
Por miex faire esclaircir la letre.
Si cum li voirres tresparens*, * Ainsi que le verre trans-
Où li rais* s'en passent par ens**, parent. * Rayons. ** Dedans.
Qui par dedens ne par derrière
N'a riens espès qui les refière*, * Réfléchisse.
Ne puet les figures monstrer,
Quant riens n'i puéent encontrer
Li rais des yeux qui les retiengne,
Par quoi la forme as yeux reviengne,
Mès plonc* ou quelque chose espesse * Plomb.
Qui les rais trespasser ne lesse,
Qui d'autre part metre vorroit,
Tantost la forme retorroit*, * Retournerait.
Ou s'aucuns cors polis i ère*, * Y était
Qui poïst reférir* lumière, * Qui pût réfléchir.
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(v. 17806) DE LA ROSE. 199

Et fust espès d'autre ou de soi,
Retorroit-ele, bien le soi*: * Retournerait-elle, bien
Ainsinc la lune en sa part clère, le sais.
Dont est resemblable à l'espère*, * La sphère.
Ne puet pas les rais* retenir, * Rayons.
Par quoi luor li puist venir,
Ains passent outre; mès l'espesse*i * L'épaisseur.
Qui passer outre ne les lesse,
Ains les refiert forment* arrière, * Au contraire les réflé-
Fait à la lune avoir lumière: chit fortement.
Por ce pert* par leus lumineuse, * Paraît.
Et par leus semble ténébreuse.
Et la part de la lune oscure
Nous représente la figure
D'une trop merveilleuse beste:
C'est d'un serpent qui tient sa teste
Vers occident adès* encline. * Toujours.
Vers orient sa queue afine*; * Termine.
Sor son dos porte un arbre estant*, * Debout.
Ses rains* vers orient estant; * Rameaux.
Mès en estendant les bestorne*. * Détourne.
S'or ce bestornéis séjorne
Uns hons* sor ses bras apuiés, * Un homme.
Qui vers occident a ruiés* * Jeté.
Ses piez et ses cuisses andeus*, * Tout deux.
Si com il pert* au semblant d'eus. * Paraît.
Moult font ces planètes bone euvre.
Chascune d'eles si bien euvre,
Que toutes set point ne séjornent*; * S'arrêtent.
Par lor douze maisons s'en tornent,
Et par tous les degrez s'en corent,
Et tant cum doivent i demorent.
Et por bien la besoingne faire,
Tournans par movement contraire,
Sur le ciel chascun jor acquièrent
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200 LE ROMAN (v. 17841)

Les porcions qui lor afièrent* * Conviennent.
A lor cercles entériner*, * Compléter.
Puis recommencent sens finer,
En retardant du ciel le cors*, * Le cours.
Por faire as élémens secors:
Car s'il pooit corre à délivre*, * Pouvait courir libre-
Riens ne porroit desouz li vivre. ment.
Li biaus solaus* qui le jor cause, * Soleil.
Qui est de toute clarté cause,
Se tient ou mileu comme rois,
Trestous reflamboians de rois*. * Rayons.
Ou mileu d'aus a sa maison,
Ne ce n'est mie sens raison;
Car Diex li biaus, li fors, li sages,
Volt que fust ilec ses estages* * Voulut que fût là son
Car s'il plus bassement corust, arrêt.
N'est riens qui de chaut ne morust;
Et s'il corust plus hautement,
Froit méist tout à dampnement*. * Dommage.
Là départ* sa clarté commune * Distribue.
As estoiles et à la lune,
Et les fait aparoir* si beles, * Apparaître.
Que la nuit en fait ses chandeles,
Au soir, quant ele met sa table,
Por estre mains espoentable* * Epouvantable.
Devant Achéron son mari,
Qui moult en a le cuer mari;
Qu'il vosist miex* sens luminaire * Car il voudrait mieux.
Estre avec la nuit toute naire,
Si cum* jadis ensemble furent, * Ainsi que.
Quant de premier* s'entrecongnurent, * Premièrement.
Que la nuit, en lor drueries*, * Amours.
Conçut les trois Forseneries* * Furies.
Qui sont en enfer justicières,
Gardes félonesses et fières.
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(v. 17876) DE LA ROSE. 201

Mès toutevois la nuit se pense,
Quant el se mire en sa despense,
En son célier, ou en sa cave,
Qui trop seroit hideuse et have,
Et face auroit trop ténébreuse,
S'el n'avoit la clarté joieuse
Des cors* du ciel reflamboians * Des Cours.
Parmi l'air oscurci raians*, * Rayonnant.
Qui tornoient en lor espères*, * Sphères,
Si cum l'establi Diex li Pères.
Là font entr'eus lor armonies (1),

(1) Platon et les autres philosophes ont cru que les astres, dans leur résolution, faisoient un bruit pareil à celui de notre musique, et que le
son étant un effet de la répercussion de l'air, par la règle qui veut que de
la collision violente de deux corps il en résulte un son, il est plus ou
moins agréable, selon l'ordre qui est observé dans la percussion de l'air;
il comme rien ne se fait tumultuairement dans le ciel, on infère de là
que les astres en faisant leur cours forment une espère de concert, parce
que le mouvement violent produit nécessairement un son. Ce qui nous
empêche de l'entendre, c'est que le son est trop fort. En effet, si les peuples
qui habitent le long du Nil n'entendent pas le bruit que fait ce fleuve
en roulant ses eaux, il ne faut point être surpris si le bruit que cause la
révolution de la sphère est au-dessus de la portée de notre ouïe.
Platon a prétendu que la musique des astres étoit diatonique, parce que, dit-il, il y a trois genres de musique: l'enharmonique, le chromatique
et le diatonique. Le chant du premier procède par quarts de tons;
les Grecs s'en servoient anciennement, surtout dans le récitatif. Mais la
difficulté qu'il y avoit à trouver ces quarts de tons en a fait perdre l'usage,
d'autant plus que cette musique ne pouvoit avoir lieu dans l'harmonie.
La musique chromatique est une modulation qui procède par le mélange
des semi-tons, tant majeurs que mineurs, marqués accidentellement
par des dièzes ou par des bémols; on la pratique dans la musique
moderne, soit dans la mélodie, soit dans l'harmonie.
La musique diatonique est celle qui procède par des tons pleins, justes et naturels, dont les moindres intervalles sont des semi-tons majeurs,
comme il est facile de l'observer dans l'intonation de l'étendue de l'octave,
en commençant par la note ut.
La définition de Platon est plus succincte; car il se contentoit de dire que le genre enharmonique n'est pas en usage, à cause de son extrême

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202 LE ROMAN (v. 17887)

Qui sunt causes des mélodies
Et des diversités de tons,
Que par acordance metons
En toutes manières de chant.
N'est riens qui par celes ne chant,
Et muent* par lor influences * Changent.
Les accidens et les sustances
Des choses qui sunt souz la lune.
Par lor diversité commune
S'espoissent* li cler élement, * S'épaississent.
Cler font les espès ensement*; * Pareillement.
Et froit et chaut, et sec et moiste,
Tout ainsinc cum en une boiste
Font-il à chascun cors* venir, * Cours.
Por lor pez ensemble tenir;
Tout soient-il contrariant,
Les vont-il ensemble liant:
Si font pez de quatre anemis,
Quant si les ont ensemble mis,
Par atrempance* covenable, * Tempérance.
A complexion raisonable,
Por former en la meillor forme
Toutes les choses que ge forme.
Et s'il avient que soient pires,
C'est du desfaut de lor matires.
Mès qui bien garder i saura,
Jà si bone pez n'i aura
Que la chalor l'umor ne suce,
Et sens cessier gaste et menjuce* * Mange.
De jor en jor, tant que venue
Soit la mors qui lor est déue
Par mon droit establissement*, * Juste règlement.

difficulté, que te chromatique a été regardé comme infâme à cause de sa
mollesse: d'où il conclut que la musique des astres est diatonique.
(L. D. D.)
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(v. 17919) DE LA ROSE. 203

Se mors ne lor vient autrement,
Qui soit par autres cas hastée,
Ains* que l'umor soit dégastée**. * Avant. ** Gâtée.
Car, jà soit ce que nus* ne puisse * Car quoique nul.
Par médicine que l'en truisse*, * Trouve (subj.)
Ne par riens que l'en sache ongier*, * Oindre.
La vie du cors alongier,
Se sai-ge bien que de légier* * Facilement.
Là se puet chascuns abrégier.
Car maint acorcent* bien lor vie * Raccourcissent.
Ains* que l'umor soit défaillie, * Avant.
Par eus faire noier ou pendre,
Ou par quelque péril emprendre*, * Entreprendre
Dont ains qu'il s'en puissent foïr,
Se font ardoir* ou enfoïr, * Brûler.
Ou par quelque meschief destruire,
Par lor faiz folement conduire,
Ou par lor privés anemis
Qui mains en ont sens coupe* mis * Faute.
Par glaive à mort ou par venins,
Tant ont les cuers faus et chenins*; * De chien.
Ou par chéoir en maladies
Par maus* governemens de vies, * Mauvais.
Par trop dormir, par trop veillier,
Trop reposer, trop traveillier,
Trop engressier et trop séchiez,
Car en tout ce puet-l'en péchier;
Par trop longement géuner,
Par trop de deliz aüner*, * Rassembler.
Par trop de mésaises avoir,
Trop esjoïr et trop doloir*; * Se plaindre, souffrir.
Par trop boivre, par trop mangiez,
Par trop lor qualité changier,
Si cum ii pert méismement* * Ainsi qu'il paraît de
Quant il se font soudainement même.
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204 LE ROMAN (v. 17954)

Trop chaut avoir, trop froit sentir,
Dont à tart sont au repentir;
Ou par lor coustinnes muer*, * Changer.
Qui moult de gens refait tuer,
Quant sodainement les remuent*. * Quittent.
Maint s'en griévent et maint s'en tuent;
Car les mutacions sodaines
Sont trop à Nature grevaines*, * Nuisibles.
Si qu'il me font en vain pener* * Prendre peine.
D'eus à naturel mort mener.
Et jà soit ce que* moult mesfacent, * Quoique.
Quant contre moi tel mort porchacent*, * Cherchent.
Si me poise-il moult toutevoies*, * Il me pèse beaucoup tou-
Quant il demorent entre voies, tefois.
Comme chetis et recréant*, * Cessant d'agir.
Vaincuz par mort si meschéant*, * Méchante.
Dont bien se péussent garder,
S'il se vosissent* retarder * Voulussent.
Des outrages* et des folies * Excès.
Qui lor font acorcir lor vies
Ains* qu'il aient atainte et prise * Avant.
La bone* que ge lor ai mise. * Borne.

Comment Nature se plaint cy
Des deuils qu'ils firent contre luy.

Empedocles mal se garda,
Qui tant ès* livres regarda, * Dans les.
Et tant ama philosophie,
Plains, espoir*, de mélancolie, * Peut-être.
Conques la mort ne redouta,
Mès tout vif el* feu se bouta, * Dans le.
Et joinz piez en Ethna sailli*, * Sauta.
Por monstrer que bien sunt failli* * Sans courage.
Cil qui la mort vuelent douter*, * Redouter.
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(v. 17985) DE LA ROSE. 205

Por ce s'i volt* de gré bouter. * Pour cela il s'y voulut.
N'en préist or ne miel ne sucre (1),
Ains eslut ilec* son sépucre * Mais choisi là.
Entre les sulphureus boillons.
Origenes, qui les c........
Se copa, moult poi* me prisa, * Très-peu.
Quant à ses mains les encisa.
Por servir en dévocion
Les dames de religion,
Si que nus* sonspeçon n'éust * En sorte que nul.
Que gésir o* eles péust. * Coucher avec.
Si dit-l'en que les destinées
Lor orent tex mors* destinées, * Telles moeurs.
Dès lors qu'il furent concéu, * Qui leur ont mu telle
Et qu'ils pristrent lor nacions* fortune. * Naissances.
En teles constellacions,
Que par droite* nécessité, * Régulière, véritable.
Sens autre possibilité,
C'est sens pooir de l'eschever*, * Eviter.
Combien qu'il lor doie* grever, * Doive.
Lor convient* tel mort recevoir; * Il lui faut.
Mès ge sai bien trestout de voir*, * Tout à fait vraiment.
Combien que li ciel i travaillent,
Qui les meurs naturiex* lor baillent * Naturelles.
Qui les enclinent à ce faire,
Qui les font à cele fin traire* * Tirer.
Par la matière obéissant,
Qui lor cuer va si fléchissant.
Si puéent-il* bien par doctrine, * Et ils peuvent.
Par norreture* nete et fine, * Education.

(1) Voyez sur le commerce et la consommation du sucre en Occident pondant le moyen âge, l'Histoire de la guerre de Navarre, par Guillaume
Anelier, p. 426-430, not. au v. 142, et p. 783. Voyez encore les Bonbons
au moyen âge, dans l'Athenaeum français, n° du 5 janvier 1830, p.13 et 14.
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206 LE ROMAN (v. 18016)

Par sivre bones compaignies
De sens et de vertuz garnies,
Ou par aucunes médicines,
Por* qu'el soient bones et fines, * Pourvu.
Et par bonté d'entendement
Procurer qu'il soit autrement,
Por qu'il aient, comme senés*, * Sensé.
Lor mors naturez* refrenés; * Leurs moeurs naturelles.
Car quant de sa propre nature
Contre bien et contre droiture
Se vuet home ou fame atorner*, * Tourner.
Raison l'en puet bien destorner,
Por* qu'il la croie solement: * Pourvu.
Lors ira la chose autrement;
Car autrement puet-il bien estre,
Qué que facent li cors* célestre * Cours.
Qui moult ont grant pooir, sens faille*, * Sans faute.
Por que Raison encontre n'aille.
Mès n'ont pooir contre Raison,
Car bien set chascuns sages hon* * Homme.
Qu'il ne sunt pas de raison mestre,
N'il ne la firent mie nestre.
Mès de soldre* la question, * Résoudre..
Comment prédestinacion
De la divine prescience,
Pleine de toute porvéance,
Puet estre o* volenté délivre**, * Avec. ** Libres.
Fort est as gens laiz* à descrivre; * Laïques.
Et qui vodroit la chose emprendre*, * Entreprendre.
Trop lor seroit fort à entendre,
Qui lor aurait néis* solues * Même.
Les raisons encontre méues*. * Mues, soulevées.
Mais il est voirs*, que qu'il lor semble, * Vrai.
Que s'entre-soffrent bien ensemble;
Autrement cil qui bien feroient
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(v. 18051) DE LA ROSE. 207

Jà loier* avoir n'en devroient, * Louange.
Ne cil* qui de péchier se paine * Celui.
Jamès n'en devroit avoir paine,
Se tele estoit la vérité
Que tout fust par nécessité:
Car cil qui bien faire vorroit*, * Voudrait.
Autrement faire ne porroit;
Ne cil* qui le mal vorroit** faire, * Ni celui. ** Voudrait.
Ne s'en porroit mie retraire*: * Empêcher
Vosist* ou non, il le feroit, * Voulût.
Puisque destiné li seroit.
Et si porroit bien aucuns dire,
Por desputer de la matire*, * Matière.
Que Diex n'est mie décéus
Des faiz qu'il a devant séus:
Dont avendront-il sans doutance
Si cum* il sunt en sa science; * Ainsi que.
Mès il set quant il avendront,
Comment et quel chief* il tendront * Fin.
Car s'autrement estre péust
Que Diex avant ne le séust,
Il ne seroit pas tous-poissans,
Ne tous bons ne tous congnoissans,
N'il ne seroit pas soverains,
Li biaus, li douz, li premerains;
N'il ne sauroit nés que nous fomes*, * Fûmes.
Ains cuideroit* avec les homes * Mais croirait.
Qui sunt en douteuse créance,
Sens certaineté de science.
Mès tel error en Dieu retraire*, * Rapporter.
Ce seroit déablie* à faire: * Diablerie.
Nus hons* ne la devroit oïr * Nul homme.
Qui de Raison vosist* joïr. * Voulût.
Dont convient-il par vive force,
Quant voloir d'ome à riens s'esforce,
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208 LE ROMAN (v. 18086)

De quanqu'il fait qu'ainsinc* le face, * De tout ce qu'il fait
Pense, die, voille ou porchace* qu'ainsi. * S'efforce.
Dont est-ce chose destinée
Qui ne puet estre destornée,
Dont se doit-il, ce semble, ensivre
Que riens n'ait volenté délivre*. * Libre.
Et se les destinées tienent
Toutes les choses qui avienent,
Si cum cis* argumens le prueve, * Ainsi que cet.
Par l'aparence qu'il i trueve,
Cil qui bien euvre, ou malement,
Quant il ne puet faire autrement,
Quel gré l'en doit dont Diex savoir,
Ne quel poine en doit-il avoir?
S'il avoit juré le contraire,
N'en puet-il autre chose faire.
Dont ne feroit pas Diex justice
De bien rendre et de pugnir vice,
Car comment faire le porroit?
Qui bien regarder i vorroit*, * Voudrait.
Il ne seroit vertus ne vices,
Ne sacrefier en calices
Ne Dieu prier riens ne vaudroit,
Quant vices et vertus faudroit*; * Manquerait.
Ou se Diex justice faisoit,
Cum vices et vertus ne soit,
Il ne seroit pas droituriers*, * Juste.
Ains clameroit* les usuriers, * Mais déclarerait, procla-
Les larrons et les murtriers quites, merait.
Et les bons et les ypocrites,
Tous peseroit à pois oni*. * A poids égal.
Ainsinc seroient bien honi
Cil qui d'amer Dieu se travaillent,
S'il à s'amor en la fin faillent;
Et faillir les i convendroit*, * Il leur y faudrait.
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(v. 18121) DE LA ROSE. 209

Puisque la chose à ce vendroit
Que nus ne porroit recovrer* * Que nul ne pourrait ob-
La grâce Dieu por bien ovrer. tenir.
Mès il est droituriers* sans doute, * Juste.
Car bontés reluit en li toute;
Autrement seroit en desfaut
Cil en cui nule riens ne faut*. * Celui en qui rien ne man-
Dont rent-il, soit gaaing ou perte, que.
A chascun selonc sa déserte*; * Son mérite.
Dont sunt toutes euvres méries*, * Récompensées.
Et les destinées péries,
Au mains si cum gens laiz* entendent, * Laïques.
Qui toutes choses lor présentent,
Bones, males*, fauces et vaires, * Mauvaises.
Par avénemens nécessaires;
Et franc voloir est en estant*, * Debout.
Que tex* gens vont si mal traitant. * Telles.
Mès qui revoldroit oposer*, * Voudrait de son côté.
Por destinées aloser*, * Louer, vanter.
Et casser franche volenté,
(Car maint en ont esté tenté);
Et diroit de chose possible,
Combien qu'el puisse estre faillible,
Au mains quant ele est avenue,
S'aucuns l'avoit devant véue,
Et déist, tel chose sera,
Ne riens ne l'en destornera,
N'auroit-il pas dit vérité:
Dont seroit-ce nécessité.
Car il s'ensieut, se chose est vaire*, * Véritable.
Donques est-ele nécessaire
Par la convertibilité
De voir* et de nécessité: * De vérité.
Dont convient-il qu'el soit à force,
Quant nécessité s'en esforce.
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210 LE ROMAN (v. 18156)

Qui sor ce respondre vorroit*, * Voudrait.
Eschaper comment en porroit?
Certes il diroit chose vaire*, * Vraie.
Mès non pas por ce nécessaire:
Car comment qu'il l'ait ains* véue, * Auparavant.
La chose n'est pas avenue
Par nécessaire avénement,
Mès par possible solement.
Car s'il est qui bien i regart,
C'est nécessité en regart*, En perspective.
Et non pas nécessité simple:
Si que ce ne vaut une guimple.
Et se chose à venir est vaire,
Donc est-ce chose nécessaire;
Car tele vérité possible
Ne puet pas estre convertible
Avec simple nécessité,
Si comme simple vérité:
Si ne puet tel raison passer
Por franche volenté casser.
D'autre part, qui garde i prendroit,
Jamès as gens ne convendroit* * Il ne faudrait.
De nule chose conseil querre*, * Chercher.
Ne faire besoingnes en terre:
Car porquoi s'en conseilleroient,
Ne besoingnes porquoi feroient,
Se tout iert* avant destiné * Si tout était.
Et par force déterminé?
Por conseil, por euvres de mains,
Jà n'en seroit ne plus ne mains,
Ne miex ne pis n'en porroit estre,
Fust chose née ou chose à nestre,
Fust chose faite ou chose à faire,
Fust chose à dire ou chose à taire.
Nus d'aprendre mestier* n'auroit, * Nul d'apprendre besoin.
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(v. 18191) DE LA ROSE. 211

Sans estuide des ars sauroit
Quanqu'il* saura, s'il estudie, * Tout ce qu'il.
Par grant travail toute sa vie.
Mais ce n'est pas à otroier:
Dont doit-l'en plainement noier* * Nier.
Que les euvres d'umanité
Aviengnent par nécessité;
Ains font bien ou mal franchement
Par lor voloir tant solement;
N'il n'est riens fors eus, au voir* dire, * Vrai.
Qui tel voloir lor face eslire,
Que prendre ou laissier les poïssent,
Se de raison user vosissent*. * Voulussent.
Mès or* seroit fort à respondre * Maintenant
Por tous les argumens confondre
Que l'en puet encontre amener.
Maint se voldrent à ce pener*, * Voulurent s'en donner
Et distrent, par sentence fine, la peine.
Que la prescience devine
Ne met point de nécessité
Sor les euvres d'umanité:
Car bien se vont aparcevant,
Por ce que Diex les sot devant*, * Les sut auparavant.
Ne s'ensieut-il pas qu'il aviengnent
Par force, ne que tex fins tiengnent;
Mès por ce qu'eles avendront,
Et tex chief* ou tex fin tendront, * En telle tête.
Por ce les set ains Diex*, ce dient. * Pour cela les sait aupa-
Mès cist mauvèsement deslient ravant Dieu. * Ceux-là.
Le neu de ceste question:
Car qui voit lor entencion
Et se vuet à raison tenir,
Li fait qui sunt à avenir,
Se cist donent voire* sentence, * Si ceux-là donnent vraie.
Causent en Dieu la prescience,
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212 LE ROMAN (v. 18226)

Et la font estre nécessoire.
Mès moult est grant folie à croire
Que Diex si foiblement entende
Que son sens d'autrui fait despende;
Et cil qui tel sentence sivent,
Contre Dieu malement estrivent*, * Luttent.
Quant vuelent par si fabloier* * En parlant ainsi.
Sa prescience afébloier.
Ne raison ne puet pas entendre
Que l'en puisse à Dieu riens aprendre:
N'il ne porroit certainement
Estre sages parfaitement,
S'il est en tel défaut trovés,
Que cis* cas fust sor li provés. * Ce.
Dont ne vaut riens ceste response, * Qui la prescience de
Qui la Dieu prescience esconse*, Dieu cache.
Et repont sa grant porvéance* * Et dérobe à la vue sa
Soz les ténèbres d'ignorance, grande prévoyance.
Qu'el n'a pooir, tant est certaine,
D'aprendre riens par euvre humaine;
Et s'el le pooit sens doutance*, * Sans doute.
Ce li vendroit de non-poissance,
Qui r'est dolor à recenser*, * Ce qui est douloureux à
Et pechiés néis* du penser. examiner. * Même.
Li autre autrement en sentirent,
Et selonc lor sens respondirent,
Et s'acordèrent bien sens faille* * Sans faute.
Que des choses, comment qu'il aille,
Qui vont par volenté délivre*, * Libre.
Si comme éleccion les livre,
Set Diex quanqu'il* en avendra, * Tout ce qu'il.
Et quel fin chascune tendra,
Par une adicion légière:
C'est assavoir en tel manière
Cum eles sont à avenir;
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(v. 18261) DE LA ROSE. 213

Et vuelent par ce sostenir
Qu'il n'i a pas nécessité,
Ains* vont par possibilité, * Mais.
Si qu'il set quel fin eus feront,
Et s'eus seront ou non seront.
Tout se set-il bien de chascune,
Que de deus voies tendra l'une:
Ceste ira par négacion,
Ceste par affirmacion,
Non pas si terminéement* * D'une façon si détermi-
Que n'aviengne espoir* autrement: née. * Peut-être.
Car bien puet autrement venir,
Se Franc Voloir* s'i vuet tenir. * Libre Arbitre.
Mais comment osa nus* ce dire? * Nul.
Comment osa tant Dieu despire*, * Mépriser, dédaigner.
Qu'il li dona tel prescience,
Qu'il n'en set riens fors en doutante*, * Si ce n'est en doute.
Quant il n'en puet aparcevoir
Déterminablement le voir*? * La vérité.
Car quant d'un fait la fin saura,
Jà si séue ne l'aura,
Quant autrement puet avenir,
S'il li voit autre fin tenir,
Que cele qu'il aura séue,
Sa prescience iert* décéue, * Sera.
Comme mal certaine, et semblable
A opinion décevable,
Si comme avant monstré l'avoie.
Li autre alèrent autre voie,
Et maint encor à ce se tiengnent,
Qui dient des fais qui aviengnent
Çà-jus par possibilité, * Ici-bas.
Qu'il vont tuit par nécessité
Quant à Dieu, non pas autrement:
Car il set terminéement* * D'une façon déterminée.
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214 LE ROMAN (v. 18296)

De tous jors, et sens nule faille*, * Faute.
Comment que de Franc Voloir aille,
Les choses ains* que faites soient, * Avant.
Quelcunque fin que eles oient*, * Aient.
Et par science nécessoire;
Sens faille il dient chose voire*, * Vraie.
De tant que tuit à ce s'acordent,
Et por vérité le recordent*, * Racontent.
Qu'il a nécessaire science,
Et de tous jors, sens ignorance,
Set-il comment iront li fait.
Mès contraignance* pas n'i fait, * Contrainte.
Ne quant à soi ne quant as homes:
Car savoir des choses les somes,
Et les particularités
De toutes possibilités,
Ce li vient de la grant poissance
De la bonté de sa science,
Vers qui riens ne se puet répondre*. * Cacher.
Et qui voldroit à ce respondre
Qu'il mete ès fais* nécessité, * Dans les faits.
Il ne diroit pas vérité;
Car por ce qu'il les set devant,
Ne sont-il pas, de ce me vant*, * Je me vante.
Ne por ce qu'ils sunt puis, jà voir* * Jamais vérité.
Ne li feront devant* savoir. * Auparavant.
Mès por ce qu'il est tous-poissans,
Tout bien et tout mal congnoissans,
For ce set-il du tout le voir*, * Vrai.
Si que riens n'el puet décevoir.
Riens ne puet estre qu'il ne voie;
Et por tenir la droite voie,
Qui bien voldroit la chose emprendre*, * Entreprendre.
Qui n'est pas légière à entendre,
Un gros exemple en porroit metre
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(v. 18331) DE LA ROSE. 215

As gens laiz* qui n'entendent letre: * Laïques.
Car tex* gens vuelent grosses choses, * Telles.
Sens grant sostiveté* de gloses. * Subtilité.
S'uns hons* par franc voloir faisoit * Si un homme.
Une chose, quelle qu'el soit,
Ou du faire se retardast,
Por ce que se l'en l'esgardast*, * Le regardât.
Il en auroit honte et vergoingne,
Tel porroit estre la besoingne;
Et uns autres riens n'en séust
Devant que cil* faite l'éust, * Avant que celui-ci.
Ou qu'il l'éust lessiée à faire,
S'il se volt* miex du fait retraire**: * Voulait. ** Retirer.
Cil qui la chose après sauroit,
Jà por ce mise n'i auroit
Nécessité ne contraingnance*; * Contrainte.
Et s'il en éust la science
Ausinc bien éue devant,
Mès que plus ne l'alast grévant,
Ains le séust* tant solement, * Mais le sût.
Ce n'est pas empéeschement
Que cil n'ait fait, ou ne féist
Ce qui li pléust ou séist,
Ou que du faire ne cessast,
Se sa volenté li lessast,
Qu'il a si franche et si délivre*, * Libre.
Qu'il puet le fait foïr ou sivre.
Ausinc Diex, et plus noblement
Et tout déterminablement,
Set les choses à avenir,
Et quel chief el ont à tenir, * Bout, extrémité
Comment que la chose puist estre
Par la volenté de son mestre
Qui tient en sa subjeccion
Le pooir* de l'éleccion, * Le pouvoir.
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216 LE ROMAN (v. 18366)

Et s'incline à l'une partie
Par son sens ou par sa folie
Et set les choses trespassées,
Ains* qu'eles fussent compassées; * Avant.
Et de ceus qui les faiz cessèrent
Set-il, s'à faire les laissèrent
Por honte, ou por autre achoison*, * Occasion.
Soit raisonnable ou sens raison,
Si cum* lor volenté les maine: * Ainsi que.
Car ge sui trestoute certaine
Qu'il sunt de gens à grant plenté* * En grand nombre.
Qui de mal faire sunt tenté,
Toutevois à faire le laissent.
Dont aucuns en i a qui cessent
Por vivre vertueusement,
Et por l'amor Dieu solement,
Qu'il sunt de mors bien acesmé*; * De moeurs bien ornés.
Mès cil sunt moult à cler semé.
L'autre qui de péchier s'apense,
S'il n'i cuidoit trover desfense,
Toutevois son corage donte
Por paor de poine, ou de honte.
Tout ce voit Diex apertement* * Ouvertement.
Devant ses iex présentement,
Et toutes les condicions
Des faix et des entencions.
Riens ne se puet de li garder,
Jà tant ne saura retarder;
Car jà chose n'iert* si lointaingne, * Ne sera.
Que Diex devant soi ne la tiengne
Ausinc cum s'ele fust présente.
Demeurt* dix ans, ou vingt ou trente, * Qu'elle demeure.
Voire cinq cens, voire cent mile,
Soit en foire, à champ ou à vile,
Soit honeste ou désaveuant*, * Désagréable.
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(v. 18401) DE LA ROSE. 217

Si la voit Diex dès maintenant
Ausinc cum s'el fust avenue;
Et de tous jors l'a-il véue
Par démonstrance véritable
En son miroer pardurable*, * Eternel.
Que nus, fors li*, ne set polir, * Que nul, sinon lui.
Sens riens à Franc Voloir tolir*. * Sans rien enlever au li-
Cis miroers, c'est li-méismes bre arbitre.
De qui commencement préismes.
En ce biau miroer poli,
Qu'il tient et tint tous jors o li*, * Avec lui.
Où tout voit quanqu'il* avendra, * Ce qu'il.
Et tous jors présent le tendra,
Voit-il où les ames iront
Qui loiaument le serviront,*
Et de ceus ausinc qui n'ont cure
De loiauté ne de droiture,
Et lor promet en ses idées,
Des euvres qu'il auront ovrées,
Sauvement* ou dampnacion: * Salut.
C'est la prédestinacion,
C'est la prescience divine,
Qui tout set et riens ne devine,
Qui seult* as gens sa grâce estendre, * Qui a coutume.
Quant il les voit à bien entendre;
Ne n'a pas per ce sozplanté
Pooir de franche volenté.
Tuit homme euvre par franc voloir,
Soit por joïr ou por doloir*, * Souffrir.
C'est sa présente vision:
Car qui la diffinicion
De pardurableté* deslie, * D'éternité,.
Ce est possession de vie
Qui par fin ne puet estre prise
Trestoute ensemble sens devise*. * Partage.
ROMAN DE LA ROSE. - T. II.
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218 LE ROMAN (v. 18436)

Mès de ce monde l'ordenance,
Que Diex, par sa grant porveance*, * Providence.
Volt* establir et ordener, * Voulut.
Ce convient-il à fin mener,
Quant as causes universeles
Celes seront par force teles
Cum eus doivent en tous tens estre;
Tous jors feront li cors* célestre * Les cours.
Selonc lor revolucions,
Toutes lor transmutacions,
Et useront de lor poissances
Par nécessaires influances
Sor les particulières choses
Qui sont es* élemens encloses, * Dans les.
Quant sor eus lor rais* recevront * Leurs rayons.
Si cum* recevoir les devront: * Ainsi que.
Car tous jors choses engendrables
Engendreront choses semblables,
Ou feront lor commixions
Por naturex* complexions, * Naturelles.
Selonc ce qu'el auront chascunes
Entr'eus propriétés communes;
Et qui devra morir, morra,
Et vivra tant comme il porra.
Et par lor naturel désir
Voldront li cuer des uns gésir* * Etre couchés.
En oiseuses et en délices,
Cist* en vertus, et cist en vices. * Ceux-là.
Mès par aventure li faiz
Ne seront pas tous jors si faiz
Comme li cors* du ciel entendent, * Les coups.
Se les choses d'eus se desfendent,
Qui tous jors lor obéiroient,
Se destornées n'en estoient;
Ou par cas ou par volenté,
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(v. 18471) DE LA ROSE. 219

Tous jors seront-il tuit tenté
De ce faire où li cuers encline,
Qui de traire* à tel fin ne fine * Tirer.
Si cum à* chose destinée: * Ainsi qu'à.
Aunsinc otroi-ge destinée,
Que ce soit* disposicion * Ainsi accordé-je que des-
Sous la prédestinacion tinée soit.
Ajoustée as choses movables,
Selonc ce qu'el sont enclinables.
Aunsinc puet estre homs* fortunés * Homme.
Por estre, dès lors qu'il fu nés,
Preus et hardis en ses affaires,
Sages, larges et débonaires,
D'amis garnis et de richèces,
Et renomés de grans proèces,
Ou par fortune avoir perverse.
Mès bien se gart où il converse*; * Prenne garde ou il s'a-
Car tost porroit estre empeschiés, donne.
Ou par vices ou par pechiés,
S'il sent qu'il soit avers et chiches,
Car tex hons* ne puet estre riches. * Tel homme.
Contre ses mors* par raison viengne, * Moeurs.
Et soffisance à soi retiengne;
Prengne bon cuer, done et despende* * Dépense.
Deniers et robes et viande*, * Nourriture.
Mès que de ce son non ne charge,
Que l'en n'el tiengne por fol large.
Si n'aura garde d'avarice
Qui d'entasser les gens atice*, * Excite.
Et les fait vivre en tel martire,
Qu'il n'est riens qui lor puist soffire;
Et si les avugle et compresse,
Que nul bien faire ne lor lesse,
Et lor fait toutes vertus perdre,
Quant à li se vuelent aerdre*. * Attacher.
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220 LE ROMAN (v. 18506)

Ainsinc puet hons, se moult n'est nices*, * Simple.
Garder soi de tous autres vices,
Ou soi de vertus destorner,
S'il se vuet à mal atorner:
Car Frans-Voloirs est si poissans,
S'il est de soi bien congnoissans,
Qu'il se puet tous jors garentir,
S'il puet dedens son cuer sentir
Que Pechiés vueille estre ses mestres,
Comment qu'il aut* des cors** célestres. * Aille. ** Cours.
Car qui devant savoir porroit
Quex faiz le ciel faire vorroit*, * Voudrait.
Bien les porroit empéescher;
Car s'il voloit si l'air séchier
Que toutes gens de chaut morussent,
Et les gens avant le séussent,
Il forgeroieut maisons nueves
En moistes leus ou près des flueves,
Ou grans cavernes crueseroient,
Et souz terre se muceroient*, * Cacheraient.
Si que du chaut n'auroient garde.
Ou s'il r'avient, combien qu'il tarde,
Que par aigue* aviengue déluges, * Eau.
Cil qui sauroient les refuges,
Lesseroient tantost les plaingnes,
Et s'enfuiroient ès* montaingnes; * Dans les.
Ou feroient si fors navies*, * Vaisseaux, flottes.
Qu'il i sauveroient lor vies
De la grant inundacion,
Cum fist jadis Deucalion
Et Pirra, qui s'en eschapèrent
Par la nacele où il entrèrent,
Qu'il ne fussent des floz hapé,
Et quant il furent eschapé,
Qu'il vindrent au port de salu,
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(v. 18541) DE LA ROSE. 221

Et virent plaines de palu* * Marais.
Parmi le monde les valées,
Quant les mers s'en furent alées,
Et qu'el mont n'ot* seignor ne dame, * Et qu'au monde il n'y
Fors* Deucalion et sa fame, eut. * Si ce n'est.
Si s'en alèrent à confesse
Au temple Thémis la déesse,
Qui jugeoit sor les destinées
De toutes choses destinées.

Comment, par le conseil Thémis,
Deucalion tous ses amis,
Luy et Pyrra, la bonne dame,
Fit revenir en corps et ame.

A genoillons ilec se mistrent* * A genoux là se mirent.
Et conseil à Thémis requistrent
Comment il porroient ovrer
Por lor lignage recovrer.
Thémis, quant oï la requeste,
Qui moult estoit bone et honeste,
Lor conseilla qu'il s'en alassent,
Et qu'il après lor dos gitassent
Tantost les os de lor grant-mère.
Tant iert* ceste response amère * Etait.
A Pirra, qu'el la refusoit,
Et contre le sort s'escusoit
Qu'el ne devoit pas dépecier
Les os sa mère, ne blecier,
Jusqu'à tant que Deucalion
Li en dist l'exposicion.
« N'estuet*, dist-il, autre sens querre, * Il ne faut.
Nostre grant-mère, c'est la terre;
Les pierres, se nomer les os*, * Je les ose.
Certainement ce sunt les os:
Après nous les convient* giter * Il les faut
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222 LE ROMAN (v. 18571)

For nos lignages susciter. »
Si cum dit l'ot*, ainsinc le firent, * Ainsi qu'il l'eut dit.
Et maintenant homes saillirent
Des pierres que Deucalion
Gitoit par bone entencion;
Et des pierres Pirra, les fames
Saillirent* en cors et en ames, * Surgirent.
Tout ainsinc cum dame Thémis
Lor avoit en l'oreille mis,
Conques n'i quistrent* autre père. * Cherchèrent.
Jamès ne sera qu'il n'en père* * Paraisse.
La durté en tout le lignaige.
Ainsinc ovrèrent comme saige
Cil qui garantirent lor vie
Du grant déluge par navie*. * Par navigation.
Ainsinc cil eschaper porroient
Qui tel déluge avant sauroient.
Ou se Herbout* devoit saillir**, * Famine. ** Sortir.
Qui si féist les blés faillir,
Que gens de fain morir déussent,
Por ce que point de blé n'éussent,
Tant en porroient retenir,
Ains* que ce péust avenir, * Avant.
Deus ans devant*, ou trois ou quatre, * Auparavant.
Que bien porroit la fain abatre
Tous li pueples gros et menus,
Quant li Herbout seroit venus,
Si cum fist Joseph en Egipte,
Par son sens et par sa mérite;
Et faire si grant garnison*, * Provision.
Qu'il en porroient garison
Sens fain et sens mésèse avoir:
Ou s'il pooient ains* savoir * Auparavant.
Qu'il déust faire outre mesure
En yver estrange froidure,
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(v. 18606) DE LA ROSE. 223

Il metroient avant lor cures
En eus garnir de vestéures,
Et de buches à charretées
Pur faire feu en cheminées,
Et joncheroient lor maisons,
Quant vendroit la froide saisons,
De bele paille nete et blanche,
Qu'il porroient prendre en lor granche,
Et clorroient huis et fenestres,
Si en seroit plus chaus li estres,
Ou feroient éstuves chaudes,
En quoi lor baleries baudes* * Danses joyeuses.
Tuit nuz porroient démener,
Quant l'air verroient forsener*, * Entrer en fureur.
Et geter pierres et tempestes
Qui tuassent as champs les bestes,
Et grans flueves prendre et glacier.
Jà tant n'es sauroit menacier
Ne de tempestes ne de glaces,
Qu'il ne risissent des menaces,
Et karoleroient léans* * Danseraient là-dedans.
Des périz* quites et réans**: * Périls. ** Rachetés.
Bien porroient l'air escharnir*, * Se rire de l'air.
Si se porroient-il garnir.
Mès se Diex n'i faisoit miracle
Par vision ou par oracle,
Il n'est hons, de ce ne dont mie,
S'il ne set par astronomie
Les estranges condicions,
Les diverses posicions
Des cors* du ciel, et qu'il regart * Des cours.
Sor quel climat il ont regart,
Qui ce puisse devant* savoir * Auparavant.
Par science ne par avoir.
Et quant li cors a tel poissante,
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224 LE ROMAN (v. 18641)

Qu'il fait des ciex la destrempance*, * Désordre, trouble, per-
Et lor destorbe* ainsinc lor euvre, turbation. * Trouble.
Quant encontre eus ainsinc se queuvre,
Et plus poissant, bien le recors*, * Déclare.
Est force d'ame que de cors:
Car cele meut le cors et porte;
S'el ne fust, il fust chose morte.
Miex donc et plus légièrement,
Par us* de bon entendement, * Usage.
Porroit eschiver Franc-Voloir,
Quanque* le puet faire doloir**; * Tout ce qui. ** Se plain-
N'a garde que de riens se duelle, dre. * Se plaigne.
Por quoi consentir ne s'i vuelle;
Et sache par cuer cele clause,
Qu'il est de sa mésaise cause.
Foraine* tribulacion * Etrangère, extérieure.
N'en puet fors* estre occasion, * Si ce n'est.
N'il n'a des destinées garde.
Se sa nativité regarde,
Et congnoist sa condicion,
Que vaut tel prédicacion?
Il est sor toutes destinées,
Jà si ne seront destinées.
Des destinées plus parlasse,
Fortune et cas déterminasse,
Et bien vosisse tout espondre*, * Voudrais tout exposer.
Plus oposer et plus respondre,
Et mains exemples en déisse;
Mès trop longement i méisse
Ains* que g'éusse tout finé. * Avant.
Bien est aillors déterminé:
Qui n'el set, à clerc le demande,
Qui li lise si qu'il l'entende.
N'encor, se taire m'en déusse,
Jà* certes parlé n'en éusse, * Nullement.
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(v. 18676) DE LA ROSE. 225

Mès il afiert* à ma matire, * Convient.
Car mes anemis porroit dire,
Quant ainsinc m'orroit* de li plaindre, * M'ouirait.
Por ses desloiautés estaindre,
Et por son créator blasmer,
Que g'el vuelle à tort diffamer:
Qu'il méismes sovent seult* dire * A coutume.
Qu'il n'a pas franc voloir d'eslire*, * De choisir.
Car Diex, par sa prévision,
Si le tient en subjeccion,
Qui tout par destinée maine,
Et l'uevre et la pensée humaine,
Si que s'il vuet à vertu traire*, * Venir.
Ce li fait Diex à force faire;
Et s'il de mal faire s'esforce,
Ce li refait Diex faire à force,
Qui miex le tient que par le doit,
Si qu'il fait quanque* faire doit, * Tout ce que.
De tout péchié, de toute aumosne,
De bel parler et de ramposne*, * Raillerie
De loz* et de détraccion, * Louange.
De larrecin, d'occision,
Et de pez et de mariages,
Soit par raison, soit par outrages.
Ainsinc, dist-il, conven oit estre.
Ceste fist Diex por cestui nestre,
Ne cis* ne pooit autre avoir * Celui-là.
Par nul sens ne par nul avoir;
Destinée li estoit ceste.
Et puis se la chose est mal faite,
Que cis soit fox, ou cele fole,
Quant aucuns encontre parole,
Et maudit ceus qui consentirent
Au mariage et qui le firent,
Il respont lors li mal senés*: * Le peu sensé.
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226 LE ROMAN (v. 18711)

« A Diex, fet-il, vous en prenés,
Qui vuet que la chose ainsinc aille;
Tout ce fist-il faire sens faille*. » * Sans faute.
Lors conferme par sèrement
Qu'il ne puet aler autrement.
Non, non, ceste response est fause,
Ne sert pas la gent de tel sause
Li vrais Diex qui ne puet mentir,
Qu'il les face à mal consentir.
D'eus vient li fox apensemens* * La folle pensée.
Dont naist li maus* consentemens * Mauvais.
Qui les esmuet* as euvres faire * Pousse.
Dont il se déussent retraire*; * Retirer.
Car bien retraire s'en péussent,
Mès* que, sens plus, se congnéussent. * Pourvu.
Lor creator lors réclamassent,
Qui les amast, se il l'amassent:
Car cis seus* aime sagement * Celui-là seul.
Qui se congnoist entièrement.
Sens faille* toutes bestes mues, * Sans faute.
D'entendement vuides et nues,
Se recongnoissent par nature:
Car, s'il eussent parléure*, * La faculté de parler.
Et raison por eus s'entr'entendre,
Qu'il s'entrepéussent aprendre,
Mal-fust as homes avenu.
Jamès li biau destrier crenu* * A la belle crinière.
Ne se lesseroient donter,
Ne chevaliers sor eus monter;
Jamès buef sa teste cornue
Ne metroit à jou de charrue;
Asnes, mulez, chamel por homme
Jamès ne porteroient somme*; * Charge.
Oliphans sor sa haute eschine,
Qui de son nez trompe et buisine*, * Joue de la trompette.
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(v. 18746) DE LA ROSE. 227

El s'en paist au soir et au main*, * Matin.
Si cum uns hons* fait de sa main; * Ainsi qu'un homme.
Jà chien ne chat n'el serviroient,
Car sens home bien cheviroient*: * Viendraient à bout.
Ours, leu*, lyon, liépart et sangler * Loups.
Tuit vodroient home estrangler;
Li rat néis* l'estrangleroient, * Même.
Quant au bersuel* le troveroient; * Berceau.
Jamès oisel por mal* apel * Mauvais.
Ne metroit en péril sa pel*, * Peau.
Ains porroit home moult grever
En dormant por les iex crever.
Et s'il voloit à ce respondre
Qu'il les cuideroit* tous confondre, * Croirait.
Por ce qu'il set faire arméures,
Heaumes, haubers, espées dures,
Et set faire ars et arbalestes;
Ausinc feroient autres bestes.
Ne r'ont-il singes et marmotes,
Qui lor feroient bones cotes
De cuir, de fer, voire porpoins?
Il ne demorroit jà por poins;
Car ceulx ovreroient des mains,
Si n'en vaudroient mie mains;
Et porroient estre escrivain.
Il ne seroient jà si vain
Que trestuit ne s'asostillassent* * Que tous ne s'industrias-
Comment as armes contrestassent*, sent. * Combattissent.
Et quiexques engins referoient
Dont moult as homes gréveroient.
Néis puces et orillies*, * Perce-oreilles.
S'eles s'ierent* entortillies * Si elles s'étaient.
En dormant dedens lor oreilles,
Les gréveroient à merveilles;
Paons néis*, sirons et lentes, * Poux même.
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228 LE ROMAN (v. 18781)

Tant lor livrent sovent ententes,
Qu'il lor font lor euvres lessier,
Et eus fléchir et abessier,
Ganchir*, tonner, saillir, triper**, * Tourner de côté.
Et dégrater* et défriper, ** Sauter, piétiner.
Et despoiller et deschaucier,
Tant les puéent-il enchaucier*. * Poursuivre.
Mousches néis*, à lor mengier, * Même.
Lor mainent sovent grant dangier*, * Ennui.
Et les assaillent ès visaiges,
Ne lor chaut* s'il sunt rois ou paiges. * Importe.
Formis et petites vermines
Lor feroient trop d'ataïnes*, * Tribulations.
S'il r'avoient d'eus congnoissance;
Mès voirs* est que ceste ignorance * Vrai.
Lor vient de lor propre nature.
Mès raisonnable créature,
Soit mortex hons*, soit divins anges, * Homme mortel.
Qui tuit doivent à Dieu loanges,
S'el se mescongnoist comme nices*, * Simple.
Ce défaut li vient de ses vices
Qui le sens li troble et enivre;
Car il puet bien Raison ensivre*, * Suivre.
Et puet de franc voloir user:
N'est riens qui l'en puist excuser.
Et por ce tant dit vous en ai.
Et tex* raisons i amenai, * Telles.
Que lor jangle vueil estanchier*, * Caquet je veux arrêter.
N'est riens qui les puist revanchier.
Mès por m'entencion porsivre,
Dont ge voldroie estre délivre* * Libre.
Por ma dolor que g'i recors*, * Raconte.
Qui me troble l'ame et le cors,
N'en vueil or* plus dire à ce tor**; * Maintenant. ** Cette
Vers les cieux arrier m'en retor*, fois. * Je m'en retourne.
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(v. 18816) DE LA ROSE. 229

Qui bien font quanque* faire doivent * Tout ce.
As créatures qui reçoivent
Les célestiaus influances
Selonc lor diverses sustances.
Les vens font-il contrarier,
L'air enflamber, braire et crier,
Et esclaircir en maintes pars
Par tonnoirres et par espars*, * Eclairs.
Qui taborent, timbrent et trompent*, * Qui jouent du tambour,
Tant que les nues se desrompent du timbre et de la trom-
Par les vapors qu'il font lever. pette.
Si lor fait les ventres crever
La chalor et li movemens,
Par orribles tornoiemens,
Et tempester et giter foudres,
Et par terre eslever les poudres,
Voire tors et clochiers abatre,
Et maint viel arbre tant débatre
Que de terre en sunt arrachié;
Jà si fort n'ierent* atachié, * Ne seront.
Que jà racines riens lor vaillent,
Que tuit envers à terre n'aillent,
Ou que des branches n'aient routes* * Rompues.
Au mains une partie ou toutes.
Si dist-l'en que ce font déables
A* lor croz et à lor chaables**, * Avec. ** Câbles.
A lor ongles, à lor havez*; * Crochets.
Mès tex diz* ne vaut deus navez, * Telle parole.
Qu'il* en sont à tort mescréu: * Car ils.
Car nule riens n'i a éu,
Fors les tempestes et li vent,
Qui si les vont aconsivant*. * Atteignant.
Ce sunt les choses qui lor nuisent.
Cist versent blez, et vignes cuisent,
Et fors et fruiz d'arbres abatent,
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230 LE ROMAN (v. 18851)

Tant les tempestent et débatent,
Qu'il ne puéent ès rains* durer, * Dans les rameaux.
Tant qu'il se puissent méurer*. * Mûrir.
Voire plorer à grosses lermes
Refont-il l'air en divers termes;
S'en ont si grant pitié les nues,
Que s'en despoillent toutes nues,
Ne ne prisent lors un festu
Le noir mantel qu'el ont vestu:
Car à tel duel faire s'atirent*, * S'arrangent.
Que tout par pièces le descirent;
Si li aïdent à plorer,
Cum s'en les déust acorer*; * Comme si on dût leur
Et plorent si parfondément arracher le coeur.
Si fort et si espessement,
Qu'el font les flueves desriver*, * Déborder.
Et contre les champs estriver*, * Lutter.
Et contre les forez voisines
Par lor outrageuses cretines*, * Crues.
Dont il convient* sovent périr * Il faut.
Les blez et le tens enchérir,
Dont li povres qui les laborent,
L'espérance perdue plorent.
Et quant li flueve se desrivent,
Li poisson qui lor flueve sivent,
Si cum* il est drois et raisons, * Ainsi que.
Car ce sont lor propres maisons,
S'en vont, comme seignor et maistre,
Par champs, par prez, par vignes paistre,
Et s'esconcent* contre les chesnes, * Cachent.
Delez* les pins, delez les fresnes , * Près de.
Et tolent* as bestes sauvaiges * Enlèvent.
Lor manoirs et lor héritaiges;
Et vont ainsinc par tout nagant,
Dont tuit vis* s'en vont erragant** * Tout vifs. ** Enrageant.
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(v. 18886) DE LA ROSE. 231

Bacus, Cérès, Pan, Cibelé,
Quant si s'en vont atropelé* * Attroupés.
Li poisson à lor noéures*, * Avec leurs nageoires.
Par lor délitables* pastures; * Délectables,
Et li satirel et les fées
Sunt moult dolent en lor pensées,
Quant il perdent par tex cretines* * Crues.
Lor délicieuses gaudines*. * Bosquets.
Les nimphes plorent lor fontaines,
Quant des flueves les trovent plaines
Et sorabondans et covertes,
Comme dolentes de lor pertes;
Et li folet et les dryades
R'ont les cuers de duel* si malades, * Douleur.
Qu'il se tienent trestuit por pris,
Quant si voient lor bois porpris*; * Occupés.
Et se plaingnent des dieux des flueves
Qui lor font vilenies nueves,
Tout sens desserte* et sens forfait, * Sans l'avoir mérite.
C'onc riens ne lor aient forfait.
Et des prochaines basses viles,
Qu'il tienent chetives et viles,
Resunt* li poisson ostelier. * Sont à leur tour.
N'i remaint granche* ne celier, * Il n'y reste grange.
Ne leu si vaillant ne si chier,
Que partout ne s'aillent fichier;
As temples vont et as églises,
Et tolent* à Dieu ses servises, * Enlèvent.
Et chacent des chambres oscures
Les dieux privés et lor figures.
Et quant revient au chief de pièce* * A la fin.
Que li biaus tens le lait despièce,
Quant as cieux desplaist et anuie
Tens de tempeste et tens de pluie,
L'air ostent de trestoute s'ire*, * Sa colère.
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232 LE ROMAN (v. 18921)

Et le font resbaudir* et rire; * Réjouir.
Et quant les nues raparçoivent
Que l'air si resbaudi reçoivent,
Adonc se resjoïssent-eles,
Et por estre avenans et beles,
Font robes après lor dolors,
De moult desguisées* colors, * Diverses.
Et metent lor toisons séchier
Au biau soleil plèsant et chier,
Et les vont par l'air charpissant* * Cardant.
Au tens cler et resplendissant;
Puis filent, et quant ont filé,
Si font voler de lor filé
Grans aguillies de fil blanches,
Ausinc cum por coudre lor manches.
Et quant il lor reprent corage
D'aler loing en pèlerinage,
Si font ateler lor chevaus,
Montent et passent mons et vaus,
Et s'en fuient comme des vans*: * Comme des vanneaux.
Car Eolus, li diex des vans,
(Ainsinc est cis diex apelés)
Quant il les a bien atelés,
Car il n'ont autre charretier
Qui sache lor chevaus traitier,
Lor met ès* piez si bones eles, * Dans les.
Que nus* oisiaus n'ot onques teles. * Nul.
Lors prent li airs son mantel inde*, * Bleu.
Qu'il vest trop volentiers en Inde,
Si s'en afuble, et si s'apreste
De soi cointir* et faire feste, * De se parer.
Et d'atendre en biau point les nues,
Tant qu'eles soient revenues,
Qui por le monde solacier*, * Réjouir.
Ausinc cum por aler chacier,
@

(v. 18956) DE LA ROSE. 233

Un arc en lor poing prendre seulent*, * Ont l'habitude.
Ou deux ou trois, quant eles veulent,
Qui sunt apelés ars célestre*, * Arcs-en-ciel.
Dont nus ne set*, s'il n'est bon mestre * Nul ne sait.
Por tenir des regars escole*, * Ecole d'optique.
Comment li solaus les piole*, * Le soleil les bigarre.
Quantes* colors il ont, ne queles, * Combien de.
Ne porquoi tant ne porquoi teles,
Ne la cause de lor figure.
Il li convendroit prendre cure* * Il lui faudrait prendre
D'estre desciples Aristote, soin.
Qui trop miex mist Nature en note,
Que nus hons* puis le tens Caym. * Que nul homme.
Alhacen (1) li niés* Hucaym, * Neveu.
Qui ne refu ne fox* ne gars, * Qui ne fut de son côté ni
Cis* fist le livre des Regars. sot. * Celui-là.
De ce doit cil science avoir,
Qui vuet de l'arc-en-ciel savoir;
Car de ce doit estre jugierres* * Juge.
Clers naturex et cognoissierres*, * Clerc naturel et connais-
Et sache de géométrie, seur.
Dont nécessaire est la mestrie* * La science.
Au livre des Regars prover;
Lors porra les causes trover
Et les forces des miréoirs,
Qui tant ont merveilleus pooirs,
Que toutes choses très-petites,
Letres gresles, très-loing escrites,
Et poudres de sablon menues,

(1) Savant arabe, a écrit sur les crépuscules, et fait un traité d'optique. Il vécut vers le onzième siècle. Il est appelé par quelques-uns Alhazon,
Allacen. Il y a encore un autre Alacenus ou Alhazenus, Anglais
dont on a deux traités, l'un de Perspectiva, et l'autre de Ascensu Nubium;
il y a beaucoup d'apparence que c'est de l'arabe que Jean de
Meun fait ici mention. (L. D. D.) 20.
@

234 LE ROMAN (v. 18985)

Si grans, si grosses sunt véues,
Et si près mises as mirens*, * A ceux qui s'y mirent.
Que chascuns les puet choisir ens*; * Voir dedans.
Que l'en les puet lire et conter
De si loing que, qui raconter
Le voldroit, et l'aurait véu,
Ce ne porroit estre créu
D'ome qui véu ne l'auroit,
Ou qui les causes n'en sauroit:
Si ne seroit-ce pas créance,
Puisqu'il en auroit la science.
Mars et Vénus, qui jà pris furent
Ensemble ou lit où il se jurent*, * Couchèrent.
S'il, ains* que sor le lit montassent, * Avant.
En tex miréor se mirassent,
Mès* que les miréors tenissent * Pourvu.
Si que le lit dedens véissent,
Jà ne fussent pris ne liés
Es laz soutis* et déliés * Dans les lacs subtils.
Que Vulcanus mis i avoit,
De quoi nus* d'eus riens ne savoit: * Nul.
Car s'il les éust fait d'ovraingne
Plus soutile* que fil d'araigne, * Subtile.
S'éussent-il les laz véus,
Si fust Vulcanus décéus,
Car il n'i fussent pas entré;
Car chascuns laz plus d'un grant tré* * Poutre.
Lor parust estre gros et lons,
Si que Vulcanus li félons*, * Le furieux.
Ardans de jalousie et d'ire*, * Chagrin.
Jà ne provast lor avoltire*, * Adultère.
Ne jà li diex* riens n'en séussent, * Les dieux.
Se cil tex* miréors éussent: * Si ceux-là tels.
Car de la place s'en foïssent,
Quant les laz tendus i véissent,
@

(v. 19020) DE LA ROSE. 235

Et corusseut aillors gésir* * Se coucher.
Où miex célassent lor désir;
Ou féissent quelque chevance* * Invention.
Por eschever lor meschéance*, * Eviter leur malheur.
Sens estre honiz ne grevés.
Di-ge voir, foi que me devés,
De ce que vous avés oï?

Génius.

Certes, dist li prestres, oï.
Ces miréor, c'est chose voire*, * Vraie.
Lor fussent lors moult nécessoire:
Car aillors assembler péussent,
Quant le péril i congnéussent;
Ou à l'espée qui bien taille,
Espoir* Mars, li diex de bataille, * Peut-être.
Se fust si du jalous venchiés,
Que ses laz éust détrenchiés:
Lors li péust à bon éur* * Dans un moment favo-
Rafaitier* sa fame aséur rable. * Caresser.
Ou lit*, sens autre place querre,i * Au lit.
Ou près du lit, néis* à terre. * Même.
Et se par aucune aventure
Qui moult fust félonesse* et dure, * Cruelle.
Dans* Vulcanus i sorvenist, * Sire.
Lors néis que Mars la tenist,
Vénus, qui moult est sage dame,
(Car trop a de barat* en fame) * Tromperie.
Se, quant l'uis* li oïst ovrir, * La porte.
Péust à tens ses rains covrir,
Bien éust escusacions* * Excuses.
Par quiexque cavillacions*, * Quelque chicane.
Et controvast autre ochoison* * Et trouvât autre occa-
Por quoi Mars vint en sa maison; sion.
Et jurast quanque l'en vosist*. * Tout ce que l'on voulût.
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236 LE ROMAN (v. 19053)

Si que ses prueves li tosist*, * Enlevât.
Et li féist à force croire
C'onques la chose ne fu voire*. * Vraie.
Tout l'éust-il néis véue*, * Quand bien même il
Déist-ele que la véue l'aurait vue.
Li fust oscurcie et troblée,
Tant éust la langue doblée
En diverses plicacions* * Plis.
A trover escusacions.
Car riens ne jure ne ne ment
De* fame plus hardiement; * Que.
Si que Mars s'en alast tous quites.

Nature.

Certes, sire prestres, bien dites
Comme preus et cortois et sages.
Trop ont fames en lor corages* * Coeurs.
Et soutilités* et malices: * Subtilités.
Qui ce ne set, fox est et nices*, * Sot est et simple.
N'onc de ce ne les excuson.
Plus hardiement que nus hon* * Nul homme.
Certainement jurent et mentent,
Méismement quant el se sentent
De quexque forfait encolpées;
Jà si ne seront atrapées
En cest cas espéciaument*: * Spécialement.
Dont bien puis dire loiaument,
Qui cuer de fame aparcevroit,
Jamès fier ne s'i devroit;
Non feroit-il certainement,
Qu'il l'en mescherroit* autrement. * Car il lui en arriverait
malheur.

L'Acteur.

Ainsinc s'acordent, ce me semble,
Nature et Génius ensemble.
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(v. 19084) DE LA ROSE. 237

Si dist Salemons toutevois,
Puisque par la vérité vois,
Que benéurés hons* seroit * Heureux homme.
Qui bone fame troveroit.

Nature.

Encor ont miréor, dist-ele,
Mainte autre force grande et bele:
Car choses grans et grosses mises
Très-près, semblent de loing asises,
Fust néis* la plus grant montaigne * Fût-ce même.
Qui soit entre France et Sardaingne,
Qu'el i puéent* estre véues * Car elles y peuvent.
Si petites et si menues,
Qu'envis* les porroit-l'en choisir, * Qu'à peine.
Tant i gardast-l'en* à loisir. * Tant y regardât-on.
Autre mirail* par vérités * Miroirs.
Monstrent les propres quantités
Des choses que l'en i regarde,
S'il est qui bien i prengne garde.
Autre miréor sunt qui ardent* (1) * Brûlent.
Les choses, quant eus les regardent,
Qui les set à droit compasser* * Disposer.
Por les rais* ensemble amasser, * Rayons.
Quant li solaus* reflamboians * Le soleil.
Est sus les miréors roians* * Rayonnant.
Autre font diverses images
Aparoir* en divers estages**, * Apparaître. ** Posi-
Droites, belongues* et enverses, tions. * Oblongues.
Par composicions diverses;
Et d'une en font-il plusors nestre

(1) Voyez sur les miroirs ardents et les miroirs physiques, les Comptes de l'argenterie des rois de France, publ. par M. Douet d'Arcq, p. 391,
col. 1.

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238 LE ROMAN (v. 19113)

Cil qui des miréor sunt mestre;
Et font quatre iex en une teste,
S'il ont, à ce la forme preste.
Si font fantosmes aparens
A ceus qui regardent par ens*; * Dedans.
Font-les néis* dehors paroir** * Même. ** Paraître.
Tous vis, soit par aigue* ou par air; * Tout vifs, soit par eau.
Et les puet-l'en véoir joer
Entre l'ueil et le miroer,
Par les diversités des angles.
Soit li moiens compoz ou sangles*, * Composé ou simple.
D'une matire ou de diverse,
En quoi la forme se reverse,
Qui tant se va montepliant*, * Multipliant.
Par le moien obédiant* * Obéissant.
Qui vient as iex aparissans,
Selon les rais* ressortissans, * Rayons.
Qu'il si diversement reçoit,
Que les regardéors deçoit.
Aristotes néis* tesmoigne, * Même.
Qui bien sot de ceste besoigne
(Car toute science avoit chière).
Uns hons, ce dist, malades iere*, * Etait.
Si li avoit la maladie
Sa véue moult afoiblie,
Et li airs iert oscurs et trobles,
Et dit que par ces raisons dobles
Vit-il en l'air de place en place,
Aler par devant soi sa face.
Briément, mirail*, s'il n'ont ostades, * Miroirs.
Font aparoir trop de miracles.
Si font bien diverses distances,
Sens miréors, grans décevantes*, * Déceptions.
Sembler choses entr'eus lointaines
Estre conjointes et prochaines;
@

(v. 19148) DE LA ROSE. 239

Et sembler d'une chose deus,
Selonc la diversité d'eus,
Ou six de trois, ou huit de quatre,
Qui se vuet au véoir esbatre,
Ou plus ou mains en puet véoir;
Si puet-il ses iex asséoir,
Ou plusors choses sembler une,
Qui bien les ordene et aüne*. * Assemble.
Néis* d'un si très-petit home, * Même.
Que chascuns à nain le renome,
Font-il paroir as iex véans* * Paraître aux yeux
Qu'il soit plus grans que dix géans, voyants. * Paraît.
Et pert* par sus les bois passer,
Sens branche plaier ne quasser,
Si que tuit de paor en tremblent;
Et li géant nain i ressemblent
Par les iex qui si les desvoient* * Egarent.
Quant si diversement les voient.
Et quant ainsinc sunt decéu
Cil qui tex* choses ont véu, * Telles.
Par miréors ou par distances,
Qui lor ont fait tex démonstrances,
Si vont puis au pueple et se vantent,
Et ne dient pas voir, ains* mentent, * Vrai, mais.
Qu'il ont les déables véus,
Tant sunt ès* regars decéus. * Dans les.
Si font bien oel enferme* et troble * Yeux malades.
De sengle* chose sembler doble, * Simple.
Et paroir ou ciel* doble lune, * Paraître au ciel.
Et deux chandeles sembler une.
N'il n'est nus* qui si bien regart**, * Nul. ** Regarde.
Qui sovent ne faille en regart,
Dont maintes choses jugié ont
D'estre moult autre que ne sont. * Mais je ne veux pas
Mès ne voil or pas metre cure* maintenant mettre soin.
@

240 LE ROMAN (v. 19183)

En ci déclairier la figure
Des miréors, ne ne dirai
Comment sunt réfléchi li rai*, * Rayons.
Ne lor angles ne voil descrivre:
Tout est aillors escrit eu* livre; * Au, dans le.
Ne porquoi des choses mirées
Sunt les images remirées* * Réfléchies.
As iex de ceus qui là se mirent,
Quant vers les miréors se virent*; * Se tournent.
Ne les leus de lor aparences,
Ne les causes des décevances*; * Déceptions.
Ne ne revoil * dire, biau prestre, * Ni je ne veux encore.
Où tex ydoles ont lor estre,
Ou des miréors, ou defores*; * Dehors.
Ne ne recenserai pas ores* * Maintenant.
Autres visions merveilleuses,
Soient plèsans ou dolereuses,
Que l'en voit avenir sodaines;
Savoir mon* s'eles sunt foraines**, * En vérité. ** Extérieu-
Ou, sens plus, en la fantasie, res.
Ce ne déclairerai-ge mie;
N'il ne le convient ore* pas, * Maintenant.
Ainçois* les lais et les trespas** * Mais. ** Passe.
Avec les choses devant dites
Qui jà n'ierent* par moi descrites: * Ne seront.
Car trop i a longe matire,
Et si seroit grief* chose à dire, * Pénible.
Et moult seroit fort à entendre,
S'il ert* qui le séust aprendre * S'il était.
As gens lais* espéciaument. * Laïques.
Qui lor diroit généraument*, * Généralement.
Si ne porroient-il pas croire
Que la chose fust ainsinc voire*, * Ainsi vraie.
Des miréors méismement,
Qui tant euvrent diversement,
@

(v. 19218) DE LA ROSE. 241

Se par estrumens n'el véoient,
Se clerc livrer les lor voloient,
Qui séussent par démonstrance* * Démonstration.
Ceste merveilleuse science.
Ne des visions les manières,
Tant sunt merveilleuses et fières,
Ne porroient-il otroier,
Qui les lor voldroit desploier,
Ne quex* sunt les décepcions * Ni quelles.
Qui vienent par tex* visions, * Telles.
Soit en veillant, soit en dormant,
Dont maint s'esbahissent forment* * Fortement.
Por ce les vueil ci trespasser*, * Passer.
Ne si ne vueil or pas lasser
Moi de parler, ne vous d'oïr:
Bon fait prolixité foïr.
Si sunt fames moult anuieuses,
Et de parler contrarieuses:
Si vous pri* qu'il ne vous desplaise, * Je vous prie donc.
Por ce que du tout ne m'en taise,
Se bien par la vérité vois*; * Fais.
Tant en vuel dire toutevois,
Que maint en sunt si décéu,
Que de lor liz se sunt méu,
Et se chaucent néis* et vestent, * Même.
Et de tout lor harnois s'aprestent,
Si cum li sen commun someillent,
Et tuit li particulier veillent.
Prenent bordons, prenent escharpes,
Ou piz* ou faucilles ou sarpes, * Pics.
Et vont cheminant longes voies,
Et ne sevent où toutevoies;
Et montent néis ès chevaus*, * Même à cheval.
Et passent ainsinc mons et vaus,
Par sèches voies ou par fanges,
21
@

242 LE ROMAN (v. 19253)

Tant qu'il vienent en leus estranges*. * En lieux étrangers.
Et quant li sen commun s'esveillent,
Moult s'esbahissent et merveillent.
Quant puis à leur droit sens revienent,
Et quant avec les gens se tienent,
Si tesmoignent, non pas por fables,
Que là les ont porté déables,
Qui de lor ostiex* les ostèrent, * Logis.
Et il-méismes s'i portèrent.
Si r'est bien sovent avenu,
Quant aucuns sunt pris et tenu
Par aucune grant maladie,
Si cum il pert* en frénisie, * Ainsi qu'il paraît.
Quant il n'ont gardes sofisans,
Ou sunt seus en ostiex* gisans, * Seuls en logis.
Qu'il saillent sus* et puis cheminent, * Qu'ils se lèvent.
Et de tant cheminer ne finent,
Qu'il truevent aucuns leus sauvages
Ou prez ou vignes ou boscages,
Et se lessent ilec chéoir*. * Là tomber.
Là les puet-l'en après véoir,
Se l'en i vient, combien qu'il tarde,
Por ce qu'il n'orent point de garde
Fors gent espoir* fole et mauvèse, * Si ce n'est monde peut-
Tous mors de froit et de mésèse; être.
Ou quant sunt néis* en santé, * Même.
Voit-l'en de tex à grant planté*, * Tels en grande abon-
Qui mainte fois; sens ordenance, dance.
Par naturel acoustumance*, * Coutume.
De trop penser sunt curieus,
Quant trop sunt mélencolieus,
Ou paoreus outre mesure,
Qui mainte diverse figure
Se font paroir* en eus-méismes, * Paraître.
Autrement que nous ne déismes
@

(v. 19288) DE LA ROSE. 243

Quant de miréors parlions,
Dont si briefment nous passions,
Et de tout ce lor semble lores
Qu'il soit ainsinc por voir defores*. * Dehors.
Cil qui par grant dévocion
En trop grant contemplacion,
Font aparoir en lor pensées
Les choses qu'il ont porpensées*, * Pensées.
Et les cuident tout proprement
Véoir defors apertement*, * Ouvertement.
Et ce n'est fors trufle* et mençonge, * Attrape.
Ainsinc cum de l'ome qui songe,
Qui voit, ce cuide*, en sa présence * A ce qu'il croit.
Les esperituex* sustance, * Spirituelles.
Si cum* fist Scipion jadis, * Ainsi que.
Qui vit enfer et paradis,
Et ciel et air, et mer et terre,
Et tout quanque* l'en i puet querre. * Ce que.
Il voit estoiles aparair,
Et voit oisiaus voler par air,
Et voit poissons par mer noer*, * Nager.
Et voit bestes par bois joer,
Et faire tours et biaus et gens;
Et voit diversetés de gens,
Les uns en chambre solacier*, * Se divertir.
Les autres voit par bois chacier,
Par montaignes et par rivières,
Par prez, par vignes, par jachières;
Et songe plaiz* et jugemens, * Procès.
Et guerres et tornoiemens*, * Tournois.
Et baleries et karoles*, * Danses et rondes.
Et ot vieles et citoles*, * Violons et mandores.
Et flere espices odoreuses,
Et goute choses savoreuses,
Et gist entre les bras s'amie*, * De son amie.
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244 LE ROMAN (v. 19323)

Et toutevois n'i est-il mie;
Ou voit Jalousie venant,
Un pestel* à son col tenant, * Pilon.
Qui provés ensemble les trueve
Par Male-Bouche, qui contrueve* * Invente.
Les choses ains* que faites soient, * Avant.
Dont tuit amant par jor s'esfroient.
Car cil qui fins amans se clament*, * Proclament.
Quant d'amors ardemment s'entr'ament,
Dont moult ont travaus et anuis,
Quant se sunt de nuit endormis
En lor lit, où moult ont pensé,
(Car les propriétés en sé)
Si songent les choses amées,
Que tant ont par jor réclamées,
Ou songent de lor aversaires
Qui lor font anuis et contraires*. * Contrariétés.
Ou s'il sunt en mortex haïnes,
Corrous songent et ataïnes*, * Colères.
Et contens o* lor anemis * Disputes avec.
Qui les ont en haïne mis
Es choses à guerre ensivables*, * Dans les choses mar-
Par contraires ou par semblables. chant à la suite de guerre.
Ou s'il resunt mis en prison
Par aucune grant mesprison*, * Faute.
Songent-il de lor délivrance,
S'il en sunt en bone espérance;
Ou songent ou gibet ou corde,
Que li cuers par jor lor recorde*, * Rappelle.
Ou quiexques choses desplèsans,
Qui ne sunt mie hors, mès ens*: * Dedans.
Si recuident-il por voir lores* * Et ils croient de nou-
Que ces choses soient defores*, veau pour vrai alors. * Dehors.
Et font de tout ou duel ou feste,
Et tout portent dedens lor teste,
@

(v. 19358) DE LA ROSE. 245

Qui les cinc sens ainsinc déçoit
Par les fantosmes qu'il reçoit,
Dont maintes gens par lor folie
Cuident estre par nuit estries* * Fantômes.
Errans avecques dame Habonde (1),
Et dient que par tout le monde
Li tiers enfant de nacion* * Les troisièmes enfants de
Sunt de ceste condicion, naissance.
Qui vont trois fois en la semaine
Si cum* destinée les maine; * Ainsi que.
Et par tous ces ostex* se boutent, * Logis.
Ne clés ne barres ne redoutent,
Ains s'en entrent par les fendaces,
Par chatières et par crevaces.

(1) Habonde, s. f. il faut lire Abunde. C'est le nom d'une fée en qui le peuple avoit eu autrefois beaucoup de confiance; ce nom lui avoit été
donné à cause de l'abondance qu'elle procuroit aux maisons où elle se
retiroit. Un passage tiré des oeuvres de Guillaume d'Auvergne, évêque
de Paris, mettra mieux le lecteur au fait de toutes ces prétendues fées.
Nominationes doemonum ex malignitatis operibus eorundem sumptae sunt; sicut Lares, ab eo quod laribus praeessent; et Penates, eo quod
horreis vel penitioribus domorum partibus; Fauni vero, a fatuitate;
Satyri, a saltationibus; Joculatores, a jocis; Incubi, a concubitu mulierum,
et Succubi, eo quod sub specie mulieris viris se supponunt; Nymphae
vero, fontium deae; Striges seu Lamiae, a stridore et laniatione,
quia parvulos laniant, et lacessere putabantur, et adhuc putantur a vetulis
insanissimis: sic et Daemon, qui pretextu mulieris, cum aliis de
nocle domos et cellaria dicitur frequentare, et vocant eam Satiam, a satietate;
et dominam Abundiam, pro abundantia quam eam praestare
dicunt domibus quas frequentaverit: hujusmodi etiam daemones, quas
Dominos vocant vetulae, penes quas error iste remansit, et a quibus solis
creditur et somniatur. Dicunt has Dominas edere et bibere de escis et
potibus quos in domibus inveniunt, nec tamen consumptionem aut imminutionem
eas facere escarum et potuum, maxime si vasa escarum sint
discooperta, et vasa poculorum non obstructa eis in nocte relinquantur.
Si vero operta vel clausa inveniunt, seu obstructa, inde nec comedunt
nec bibunt, propter quod infaustas et in fortunatas relinquunt, nec satietatem
nec abundantiam eis praestantes. (Voyez Guillaume d'Auvergne.
Paris, 1674, tom. I, pag. 1036, col. 2.) (L. D. D.) 21
@

246 LE ROMAN (v. 19371)

Et se partent* des cors les ames, * Séparent.
Et vont avec les bones dames
Par leus forains* et par maisons, * Extérieurs.
Et le pruevent par tiex* raisons * Telles.
Que les diversités véues
Ne sunt pas en lor liz venues,
Ains sunt lor ames qui laborent*, * Travaillent.
Et par le monde ainsinc s'en corent;
Et tant cum il sunt en tel oirre*, * Course.
Si cum il font as gens acroire,
Qui lor cors bestorné* auroit, * Tourné de travers.
Jamès l'ame entrer n'i sauroit.
Mès trop a ci folie orrible,
Et chose qui n'est pas possible;
Car cors humains est chose morte
Sitost cum l'ame en soi ne porte:
Donques est-ce chose certaine
Que cil qui trois fois la semaine
Ceste manière d'oirre sivent,
Trois fois muirent, trois fois revivent
En une semaine méismes;
Et s'il est si cum nous déismes*, * Ainsi que nous dîmes.
Dont résuscitent moult souvent
Li desciple de tel convent*. * Couvent.
Mais c'est bien terminée chose,
Et bien l'os* réciter sens glose, * Je l'ose.
Que nus qui doie* à mort corir, * Que nul qui doive.
N'a que d'une mort à morir;
Ne jà ne résuscitera,
Tant que ses jugemens sera,
Se n'est* miracle espécial, * Si n'était.
De par le Dieu célestial,
Si cum de saint Ladre* lison, * Ainsi que de S. Lazare
Car ce pas ne contredison.
Et quant l'en dit d'autre partie
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(v. 19405) DE LA ROSE. 247

Que quant l'ame s'est départie* * Séparée.
Du cors ainsinc désaorné*, * Privé de ce qui l'ornait.
S'el trueve le cors bestorné*, * Tourné de travers.
El ne set en li revenir:
Qui puet tel fable sostenir?
Qu'il est voirs*, et bien le recors**, * Vrai. ** Déclare.
Ame désévrée* de cors, * Séparée.
Plus est aperte* et sage et cointe**, * Ouverte. ** Jolie.
Que quant ele est au cors conjointe,
Dont el sieut* la complexion * Suit.
Qui li troble s'entencion
Dont est miex lors par li séue
L'entrée que ne fu l'issue:
Par quoi plus tost la troveroit,
Jà si bestorné* ne seroit. * Tourné de travers.
L'autre part, que li tiers du monde
Aille ainsinc avec dame Habonde,
Si cum* foles vielles le pruevent * Ainsi que.
Par les visions qu'eles truevent,
Dont convient-il sens nule faille* * Sans nulle faute.
Que trestous li mondes i aille,
Qu'il n'est nus, soit voirs* ou mençonge, * Car il n'est nul, soit vé-
Qui mainte vision ne songe, rité.
Non pas trois fois en la semaine,
Mès quinze fois en la quinzaine,
Ou plus ou mains par aventure,
Si cum la fantasie dure.
Ne ne revoil* dire des songes, * Et je ne veux pas de
S'il sunt voirs, ou s'il sunt mençonges, nouveau.
Se l'en les doit du tout eslire,
Ou s'il sont du tout à despire*: * Mépriser.
Porquoi li uns sunt plus orribles,
Plus bel li autre et plus paisible,
Selonc lor apparicions
En diverses complexions,
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248 LE ROMAN (v. 19440)

Et selonc lor divers corages*, * Volontés, pensées.
Des mors* divers et des aages; * Moeurs.
Ou se Diex par tex* visions * Telles.
Envoie révélacions,
Ou li malignes esperiz,
Por metre les gens en périz,
De tout ce ne m'entremetrai.
Mès à mon propos me retrai*. * Je reviens.
Si vous di donques que les nues,
Quant lasses sont et recréues* * Lasses.
De traire* par l'air de lor flesches, * Tirer.
Et plus de moistes que de seiches,
Car de pluies et de rousées
Les ont trestoutes arrousées,
Se chalor aucune n'en seiche,
Por traire quelque chose seiche,
Si destendent lor ars* ensemble, * Leurs arcs.
Quant ont trait tant cum bon lor semble.
Mès trop ont estranges manières
Cil ars dont traient ces archières,
Car toutes lor colors s'en fuient,
Quant en destendant les estuient*; * Serrent.
Ne jamès puis de cels méismes
Ne retrairont que nous véismes;
Mès s'el vuelent autre fois traire,
Noviaus ars lor convient* refaire, * Il leur faut.
Que li solaus puist pioler*; * Que le soleil puisse bi-
N'es convient* autrement doler. garrer. * Il ne les faut.
Encore ovre plus l'influance
Des ciex, qui tant ont grant poissante
Par mer et par terre et par air;
Les comètes font-il parair*, * Paraître.
Qui ne sunt pas ès ciex* posées, * Dans les cieux.
Ains sont parmi l'air embrasées,
Et poi* durent puis que sunt faites, * Peu.
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(v. 19288) DE LA ROSE. 243

Dont maintes fables sunt retraites*. * Racontées.
Les mors as princes en devinent
Cil qui de deviner ne finent*; * Ne finissent pas.
Mès les comètes plus n'aguetent,
Ne plus espessement ne gietent
Lor influances ne lor rois* * Rayons.
Sor povres homes que sor rois,
Ne sor rois que sor povres homes;
Ainçois* euvrent, certains en somes, * Au contraire.
Ou monde sor les régions,
Selonc les disposicions
Des climaz, des homes, des bestes
Qui sunt as influances prestes
Des planètes et des estoiles,
Qui greignor pooir* ont sor eles: * Plus grand pouvoir.
Si portent les senefiances* * Significations.
Des célestiaus influances,
Et les complexions esmuevent,
Si cum obéissans les truevent*. * Les trouvent.
Si ne di-ge pas ne n'afiche* * Ni n'affirme.
Que rois doient* estre dit riche * Doivent.
Plus que les persones menues,
Qui vont nuz piez parmi les rues:
Car soffisance fait richèce,
Et convoitise fait povrèce*. * Pauvreté.
Soit rois, ou n'ait vaillant deux miches,
Qui plus convoite mains est riches;
Et qui voldroit croire escritures,
Li roi resemblent les paintures,
Dont tel exemple nous apreste
Cil qui nous escrit l'Almageste,
Se bien i savoit prendre garde
Cil qui les paintures regarde,
Qui plèsent cui ne s'en apresse*, * A qui ne s'en approche.
Mès de près la plèsance cesse.
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250 LE ROMAN (v. 19510)

De loing semblent trop déliteuses*, * Délicieuses.
De près ne sunt point docereuses.
Ainsinc va des amis poissans:
Douz est à lor mescongnoissans* * A ceux qui ne les con-
Lor servise et lor acointance naissent pas.
Par le défaut d'expérience;
Mès qui bien les esproveroit,
Tant d'amertume i troveroit,
Qu'il s'i craindroit moult à bouter,
Tant fait lor grâce à redouter.
Ainsinc nous asséure Oraces
De lor amor et de lor grâces,
Ne li prince ne sunt pas dignes
Que li cors du ciel doignent* signes * Que les cours du ciel
De lor mort plus que d'un autre home; donnent.
Car lor cors ne vault une pome
Oultre le cors d'un charruier* * Plus que le corps d'un
Ou d'un clerc ou d'un escuier: laboureur.
Car g'es fais tous semblables estre,
Si cum il apert à lor nestre*. * Ainsi qu'il paraît à leur
Par moi nessent semblable et nu, naissance.
Fort et fiéble, gros et menu:
Tous les met en équalité
Quant à l'estat d'umanité.
Fortune i met le remanant*, * Reste.
Qui ne set estre permanant,
Qui ses biens à son plaisir done,
Ne ne prent garde à quel persone,
Et tout retolt* et retoldra * Reprend.
Toutes les fois qu'ele voldra.
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(v. 19540) DE LA ROSE. 251

Comment Nature proprement
Devise bien certainement
La vérité, dont gentillesse
Vient et en enseigne l'adresse.

Et se nus* contredire m'ose * Et si nul.
Qui de gentillèce s'alose*, * De noblesse se vante.
Et die que li gentil home,
Si cum* li pueples les renome, * Ainsi que.
Sunt de meillor condicion,
Par noblèce de nacion*, * Naissance.
Que cil qui les terres cultivent
Ou qui de lor labor* se vivent, * Travail.
Ge respons que nus n'est gentis*, * De qualité.
S'il n'est as vertus ententis*, * Attentif.
Ne n'est vilains, fors* par ses vices * Si ce n'est.
Dont il pert outrageus et nices*. * Paraît déréglé et simple.
Noblèce vient de bon corage (1);
Car gentillèce de lignage
N'est pas gentillèce qui vaille,
Por quoi bonté de cuer i faille: * Manque.
Por quoi doit estre en li parens* * Paraissant en lui.
La proèce de ses parens
Qui la gentillèce conquistrent
Par les travaus que grans i mistrent. * Mirent.
Et quant du siècle* trespassèrent, * Du monde.
Toutes lor vertus emportèrent,
Et lessièrent as hoirs* l'avoir; * Héritiers.

(1) Nobilitas sola est, animum quae moribus ornat.
Un autre trouvère a exprimé ainsi la même pensée:
Nus* n'est vilains, se de cuer non*. * Nul. * Si ce n'est de
Vilains est qui fet vilonie, coeur.
Jà tant n'iert de haute lingnie*. * Quelque haute que soit
sa lignée.
Des Chevaliers, des Clercs et des Vilains, y. 44. (Fabliaux et contes, édit. de Méon, t. III, p. 29.)
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252 LE ROMAN (v. 19563)

Que plus ne porent d'aus* avoir. * Car plus ne purent d'eux.
L'avoir ont, plus riens n'i a lor,
Ne gentillèce ne valor,
Se tant ne font que gentil soient
Par sens ou par vertu qu'il aient.
Si r'ont clerc* plus grant avantage * Les clers ont de leur
D'estre gentiz, cortois et sage, côté.
(Et la raison vous en diroi)
Que n'ont li princes ne li roi
Qui ne sevent de letréure (1)*; * Littérature.

(1) On a inféré de ce vers que les anciens nobles ne savoient point écrire: c'est une erreur que notre savant ami M. Léopold Delisle a victorieusement
réfutée dans une notice lue le 1er mai 1855, à la séance annuelle
de la Société de l'Histoire de France, et publiée depuis dans le Journal
général de l'Instruction publique et des Cultes, sous ce litre: De l'Instruction
littéraire au moyen âge, à propos d'un autographe du sire de
Joinville. Les exemples qu'il rapporte suffisaient sûrement à son but;
mais on en peut citer d'autres qui sont fournis par nos anciennes chansons
de geste. Garin le Loherain savait lire et écrire:
Car en s'enfance fu à escole mis Tant que il sot et roman et latin. (La Mort de Garin le Loherain, p. 105, V. 2211.) Berthe aux grands Pieds En son lit en séant prist à dire, Car bien estoit letrée et bien savoit escrire. (Li Romans de Berte aus Grans Piés, coupl. XIV; édit. de M. Paulin, Paris, p. 24.) Dans un autre roman, un enfant de qualité arrivé à rage de quinze ans, Premiers aprist à letres tant qu'il en sot assez. (Li Romans de Parise la Duchesse, édit. de M. de Mar- tonne, p. 86.) L'auteur du roman d'Ysle et de Galeron (Ms. de la Bibliothèque impériale n° 6987, fol. 300, recto, col. 3, v.7 ) représente un empereur lisant
« Por soi déporter en un brief (pour s'amuser, dans une lettre), et le
rimeur auquel on doit li Roumanz de Claris et de Laris (Ms. de la même
bibliothèque n° 7534-5, fol. 81 verso, col. I, v. 23) parle de lettre écrite
avec du sang et lue par son héros. « Belle Doette, as fenestres séant, » lisait
en un livre (le Romancero françois, p. 46), et dans le Lai de Milun,

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(v. 19573) DE LA ROSE. 253

Car li clers voit en escriture
Avec les sciences provées,
Raisonables et démonstrées,
Tous maus dont l'en se doit retraire*, * Retirer, abstenir.
Et tous les biens que l'en puet faire.
Les choses voit du monde escrites,
Si cum el* sunt faites et dites. * Ainsi qu'elles.
Il voit ès* ancienes vies * Dans les.
De tous vilains les vilenies,
Et tous les faiz des cortois hommes,
Et des cortoisies les sommes.
Briefment, il voit escrit eu* livre * Au, dans le.
Quanque* l'en doit foïr ou sivre; * Ce que.
Par quoi tuit clerc, desciple et mestre,
Sunt gentiz ou le doivent estre;
Et sachent cil qui ne le sont,
C'est por lor cuers que mauvès ont:
Qu'il* en ont trop plus d'avantages * Car ils.
Que cil qui cort as cers ramages*. * Aux cerfs sauvages.
Si valent pis que nule gent
Clerc qui le cuer n'ont noble et gent,
Quant les biens congnéus eschivent*, * Evitent.
Et les vices véus ensivent*; * Suivent.
Et plus pugnis devroient estre
Devant l'emperéor célestre
Clerc qui s'abandonent as vices,

Marie de France parle d'une femme qui correspond par lettres avec son
amant, lequel sait écrire comme elle. Dans le Lai du Chèvrefeuille, Tristan
écrit son nom sur un bâton pour Yseult, qui n'éprouve pas la moindre
difficulté à le lire. (Poésies de Marie de France, t. I, p. 394.) La suivante
de la dame de Fayel savait écrire, s'il faut en croire le Roumans
dou Chastelain de Couci (édit. de Crapelet, p. 95, V. 2838, et p. 103,
v. 3105.) Enfin Froissart trouve Cléomadès entre les mains d'une jeune
personne, qui lisait ce poëme. (Bibliothèque françoise de l'abbé Goujet,
t. IX, p. 126.) On pourrait multiplier à l'infini les exemples d'une pareille
instruction.
ROMAN DE LA ROSE. -- T. II. 22
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254 LE ROMAN (v. 19599)

Que les gens laiz, simples et nices*, * Simples.
Qui n'ont pas les vertus escrites,
Que cil tienent vilz et despites*. * Méprisées.
Et se princes sevent de letre,
Ne s'en puéent-il* entremetre * Ne s'en peuvent-ils.
De tant lire et de tant aprendre,
Qu'il* ont trop aillors à entendre. * Car ils.
Par quoi, por gentillèce avoir,
Ont li clerc, ce poés savoir,
Plus bel avantage et greignor* * Plus grand.
Que n'ont li terrien seignor*. * Les propriétaires fon-
Et por gentillèce conquerre, ciers.
Qui moult est honorable en terre,
Tuit cil* qui la vuelent avoir, * Tous ceux.
Ceste rieule* doivent savoir. * Règle.
Quiconques tent à gentillèce,
D'orguel se gart* et de parèce; * Se garde (subj.).
Aille as armes ou à l'estuide,
Et de vilenie se vuide;
Humble cuer ait, cortois et gent,
En trestous leus, vers toute gent,
Fors*, sens plus, vers ses anemis, * Excepté.
Quant acort ni puet estre mis.
Dames honeurt* et damoiseles, * Honore.
Mès ne se fie trop en eles,
Qu'il l'en porroit bien meschéoir*, * Mal arriver.
Maint en a-l'en véu doloir*. * Se plaindre.
Tex hons* doit avoir los** et pris, * Tel homme. ** Mérite.
Sens estre blasmé ne repris;
Et de gentillèce le non
Doit recevoir, li autre non.
Chevaliers as armes hardis,
Preus en faiz et cortois en dis,
Si cum fu mi sires* Gauvains, * Ainsi que fut messire.
Qui ne lu pas pareus* as vains, * Pareil.
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(v. 19634) DE LA ROSE. 255

Et li bons quens* d'Artois Robers (1), * Comte.
Qui dès lors qu'il issi du bers*, * Sortit du berceau.
Hanta tous les jors de sa vie
Largèce, honor, chevalerie;
N'onc ne li plot* oiseus séjors, * Ni ne lui plut jamais.
Ains devint hons* devant ses jors. * Homme.
Tex* chevaliers preus et vaillans, * Tel.
Larges, cortois et bataillans,
Doit partout estre bien venus,
Loés, amés et chier tenus.
Moult redoit-l'en clerc honorer
Qui bien vuet as ars laborer*, * Travailler.
Et pense des vertus ensivre* * Suivre.
Qu'il voit escrites en son livre;
Et si fist-l'en certes jadis:
Bien en nomeroie jà dis,
Voire tant que, se ge les nombre,
Anuis sera d'oïr le nombre.
Jadis li vaillant gentil homme,
Si cum la letre le renomme,
Empereor, duc, conte et roi,
Dont jà ci plus ne conteroi,
Les philosophes honorèrent;
As poètes néis* donèrent (2) * Même.

(1) Robert II, comte d'Artois, surnommé le Bon et le Noble, fut fait chevalier par le roi S. Louis; il mourut à la bataille de Courtray, percé
de trente coups de pique, l'an 1302. (L. D. D.) (2) Il y a longtemps que les poëtes ont acquis le droit de regretter ces marques utiles de la considération on ils étoient autrefois parmi les
grands. Aux termes d'Ovide, on croiroit que le soin de récompenser les
poëtes étoit l'objet principal du ministère:
Cura ducum fuerunt olum regumque poetae; Praemiaque antiqui magna tulere chori. Sanctaque majestas, et erat venerabile nomen Vatibus; et largae saepe dabantur opes. (Art. am. lib. III, V. 405.) (L. D. D.)
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256 LE ROMAN (v. 19658)

Viles, jardins, leus délitables* * Délectable.
Et maintes choses honorables.
Naples fu donnée à Virgile (1),
Qui plus est délitable vile
Que n'est Paris ne Lavardins (2).
En Calabre il r'ot* biaus jardins * Il eut de son côté.
Annius (3), qui doné li furent
Des anciens qui le congnurent.
Mès porquoi plus en nommeroie?
Par plusors le vous proveroie,
Qui furent nés de bas lignages,
Et plus orent nobles corages* * Coeurs.
Que maint fil de rois ne de contes,
Dont jà ci ne vous iert* fait contes, * Sera.

(1) Alexandre, abbé du monastère de Saint-Salvador in Telese dans le royaume de Naples, qui reprit l'histoire de Sicile de Geoffroi Malaterra,
depuis 1127 jusqu'à 1135, s'adresse en finissant son ouvrage à Roger, roi
de Sicile, et le prie de le récompenser de son travail, en honorant de sa
protection royale le monastère dont il était abbé: « Si Virgile, lui dit-il,
le plus grand des poëtes, eut pour prix de deux vers qu'il avait faits en
l'honneur d'Octave Auguste, la seigneurie de Naples et de la Calabre, à
combien plus forte raison, etc. (Muratori, Rerum Italicarum Scrip-
tores, t. V, p. 644, B, C.)
(2) Nom d'un ancien château qui a donné le nom aux seigneurs de Lavardin. Il est situé prés de Vendôme, sur le bord du Loir, vis-à-vis
Montoire. Ce mot est mis ici pour la rime, comme beaucoup d'autres,
dans ce roman. (Méon.) (3) Annius pour Ennius. Voici l'extrait de la vie de ce Poëte, par Jérôme Columna. Praecipuos vero amicos habuit vicinum suum Galbam,
cum quo et deambulare, et frequenter esse consueverat; et M. Fulvium
nobiliorem, a cujus filio jam patrio instituto studio litterarum dedito,
ut in Bruto ait Cicero, fuit civitate donatus, cum triumvir coloniam
deduxisset. Sed in oratione pro Archia videtur tanquam de Romana
Republica bene meritum in civium numerum adsciri meruisse.....
Ad cujus (Ennii) senectutem cum etiam ingens paupertatis malum accessisset, ex animi fortitudine utriusque incommoda sustinebat, ut
iis pene oblectari videretur.
Ceci est bien opposé à ce que dit l'auteur du roman. (Méon.)
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(v. 19672) DE LA ROSE. 257

Et por gentil* furent tenu. * Nobles.
Or* est li tens à ce venu * Maintenant.
Que li bon qui toute lor vie
Travaillent en philosophie,
Et s'en vont en estrange terre* * Terre étrangère.
Por sens et por valor conquerre,
Et sueffrent les grans povretés
Cum mendians et endetés,
Et vont espoir* deschaus et nu, * Peut-être.
Ne sunt amé ne chier tenu.
Princes n'es* prisent une pome, * Ne les.
Et si sunt-il plus gentil home
(Si me gart Diex* d'avoir les fièvres) * Que Dieu me garde.
Que cil qui vont chacier as lièvres,
Et que cil qui sunt coustumiers
De maindre ès palais principiers*. * De demeure dans les pa-
Et cil qui d'autrui gentillèce, lais princiers.
Sens sa valor et sens proèce,
En vuet porter los* et renon, * Mérite.
Est-il gentil? ge dis que non.
Ains doit estre vilains clamés*, * Proclamé, déclaré.
Et vilz tenus, et mains amés
Que s'il estoit filz d'un truant.
Ge n'en irai jà nul chuant*. * Flattant.
Et fust néis* filz Alixandre, * Même.
Qui tant osa d'armes emprendre*, * Entreprendre.
Et tant continua de guerres,
Qu'il fu sires de toutes terres,
Et puis que cil li obéirent
Qui contre li se combatirent,
Et que cil se furent rendu,
Qui ne s'ierent* pas défendu, * S'étaient.
Dist-il, tant fu d'orguel destrois*, * Tourmenté.
Que cis mondes iert* si estrois * Que ce monde était.
Qu'il s'i pooit envis* torner, * Qu'il s'y pouvait à peine.
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258 LE ROMAN (v. 19707)

N'il ni voloit plus séjorner,
Ains pensoit d'autre monde querre*, * Chercher.
Por commencier novele guerre;
Et s'en aloit enfer brisier
Por soi faire par tout prisier:
Dont trestuit de paor tremblèrent
Li diex d'enfer, car il cuidèrent*, * Ils crurent.
Quant ge le lor dis, que ce fust
Cil qui par le bordon de fust*, * Bâton de bois.
Por les ames par péchié mortes,
Devoit d'enfer brisier les portes,
Et lor grant orguel escachier* * Ecraser.
Por ses amis d'enfer sachier*. * Tirer.
Mès posons, ce qui ne puet estre,
Que g'en face aucun gentil* nestre, * Noble.
Et que des autres ne me chaille*, * Importe.
Qu'il vont apelant vilenaille;
Quel bien a-il en gentillèce?
Certes, qui son engin* adrèce * Esprit.
A bien la vérité comprendre,
Il n'i puet autre chose entendre
Qui bone soit en gentillèce,
Fors* qu'il semble que la proèce * Si ce n'est.
De lor parens doivent ensivre*; * Suivre.
Sous itels fais doivent-il vivre
Qui gentis hons* vuet resembler, * Gentilhomme.
S'il ne vuet gentillèce embler*, * Voler.
Et sans déserte los* avoir: * Sans l'avoir méritée,
Car ge fais à tous asavoir gloire.
Que gentillèce as gens ne done
Nule autre chose qui soit bone,
Fors que ses fais tant solement;
Et sachent bien certainement
Que nus ne doit avoir loenge
Par vertu de persone estrenge*; * Personne étrangère.
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(v. 19742) DE LA ROSE. 259

Si ne r'est pas drois* que l'en blasme * Et d'un autre côté il n'est
Nule persone d'autrui blasme. pas juste.
Cil soit loés qui le désert*; * Mérite.
Mès cil qui de nul bien ne sert,
En qui l'en trueve mauvesties,
Vilenies et engresties*, * Malices, méchancetés.
Et vanteries et bobans*, * Fanfaronnades.
Ou s'il est doubles et lobans*, * Trompeur.
D'orguel farcis et de ramposnes*, * Railleries.
Sens charité et sens aumosnes,
Ou négligens et pareceus,
Car l'en en trueve trop de ceus,
Tout soit-il nés de tex* parens * Tels.
Où toute vertus fu parens*; * Apparente.
Il n'est pas drois, bien dire l'os*, * Je l'ose.
Qu'il ait de ses parens le los*; * Mérite, renommée.
Ains doit estre plus vil tenus
Que s'il iert* de chetis venus. * Etait.
Et sachent tuit homme entendable*, * Intelligents.
Qu'il n'est mie chose semblable
D'aquerre sens et gentillèce,
Et renomée par proèce,
Et d'aquerre grans tenemens*, * Propriétés foncières.
Grans deniers, grans aornemens,
Quant à faire ses volentés:
Car cil qui est entalentés* * Désireux.
De travailler-soi* por aquerre * De se donner de la peine.
Deniers, aornemens ou terre,
Bien ait néis* d'or amassés * Même.
Cent mile mars, ou plus assés,
Tout puet lessier à ses amis.
Mès cil qui son travail a mis
Es* autres choses desus dites, * Dans les.
Tant qu'il les a par ses mérites,
Amors n'es puet à ce plessier * Ne les peut à cela plier.
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260 LE ROMAN (v. 19777)

Qu'il lor en puist jà riens lessier.
Puet-il lessier science? Non,
Ne gentillèce ne renon;
Mès il lor en puet bien aprendre,
S'il i vuelent exemple prendre.
Autre chose cis* n'en puet faire, * Celui-là.
Ne cil n'en puéent riens plus traire*; * Tirer.
Si n'i refont-il pas grant force,
Qu'il* n'en donroient une escorce * Car ils.
Mains en i a, fors que* d'avoir * Si ce n'est.
Les possessions et l'avoir.
Si dient* qu'il sunt gentil homme, * Et ils disent.
Por ce que l'en les i renomme,
Et que lor bons parens le furent,
Qui furent tex cum* estre durent; * Tels que.
Et qu'il ont et chiens et oisiaus
Por sembler gentiz damoisiaus,
Et qu'il vont chaçant par rivières,
Par bois, par champs et par bruières,
Et qu'il se vont oiseus esbatre.
Mès il sunt mauvais, vilain nastre*, * De nature.
Et d'autrui noblèce se vantent;
Il ne dient pas voir*, ains mentent, * Ils ne disent pas vrai.
Et le non de gentillèce emblent*, * Volent.
Quant lor bons parens ne resemblent:
Car quant g'es fais semblables nestre,
Il vuelent donques gentil estre
D'autre noblèce que de cele
Que ge lor doing*, qui moult est bele, * Donne.
Qui a nom Naturel Franchise,
Que j'ai sor tous égaument mise,
Avec raison que Diex lor done,
Qui les fait, tant est sage et bone,
Semblables à Dieu et as anges,
Se mort n'es en féist estranges*, * Ne les en fit étrangers.
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(v. 19811) DE LA ROSE. 261

Qui par sa mortel différence
Fait des hommes la désevrance* * Séparation.
Et quierent nueves gentillèces,
S'il ont en eus tant de proèces:
Car s'il par eus ne les aquièrent,
Jamès par autrui gentil n'ierent*. * Ne seront.
Ge n'en met hors ne rois ne contes.
D'autre part, il est plus grans hontes
D'un fil de roi, s'il estoit nices*, * Simple.
Et plains d'outrages et de vices,
Que s'il iert* filz d'un charretier, * Etait.
D'un porchier ou d'un çavetier.
Certes plus seroit honorable
A Gauvain le bien combatable
Qu'il fust d'un coart engendrés,
Qui sist ou feu tous encendrés,
Qu'il ne seroit, s'il iert coars,
Et fust ses pères Renouars (1).
Mès, sens faille*, ce n'est pas fable, * Faute.
La mort d'un prince est plus notable
Que n'est la mort d'un païsant,
Quant l'en le trueve mort gisant,
Et plus loing en vont les paroles;
Et por ce cuident les gens foles,
Quant il ont véu les comètes,
Qu'el soient por les princes fêtes.
Mès s'il n'iert* jamès rois ne princes * N'était.
Par roiaumes ne par provinces,
Et fussent tuit parel* en terre, * Tous pareils.
Fussent en pez, fussent en guerre,
Si feroient li cors* célestre * Les cours.
En lor tens les comètes nestre,
Quant ès regars se recorroient

(1) Voyez p. 149, la note sur le vers 16284.
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262 LE ROMAN (v. 19844)

Où tiex* euvres faire devroient, * Telles.
Por qu'il éust en l'air matire
Qui lor péust à ce soffire.
Dragons volans et estenceles
Font-il par l'air sembler esteles* * Etoiles.
Qui des cieux en chéant* descendent, * Tombant.
Si cum* les foles gens entendent. * Ainsi que.
Mès raison ne puet pas véoir
Que riens puisse des cieux chéoir,
Car en eus n'a riens corrumpable*, * Corruptible.
Tant est ferme, fors et estable;
N'il ne reçoivent pas empraintes,
Por que soient dehors empaintes*, * Rejetées, repoussées.
Ne riens ne les porroit casser,
N'il n'i lerroient* riens passer, * Laisseraient.
Tant fust sotive* ne perçable, * Subtile.
S'el n'ert espoir espéritable*: * Si ce n'était peut-être
Lor rais* sens faille bien i passent, spirituel. * Rayons.
Mès n'es* empirent ne ne cassent. * Ne les.
Les chauz estés, les frois ivers,
Font-il par lor regars divers;
Et font les noifs* et font les gresles * Neiges.
Une hore grosse, et autre gresles,
Et moult d'autres impressions,
Selonc lor oposicions,
Et selonc ce qu'il s'entr'esloingnent,
Ou s'apressent ou se conjoignent,
Dont maint homme sovent s'esmoient,
Quant ès cieux les esclipses voient,
Et cuident estre mal-baillis* * Maltraités.
Des regars qui lor sunt faillis
Des planètes devant véues,
Dont sitost perdent les véues.
Mès se les causes en séussent,
Jà de riens ne s'en esméussent;
@

(v. 19879) DE LA ROSE. 263

Et par behordéis* de vans * Lutte.
Les undes de mer eslevans,
Font les flos as nues baisier,
Puis refont la mer apaisier,
Qu'el n'est tiex* qu'ele ose grondir, * Telle.
Ne ses floz faire rebondir,
Fors celi qui par estovoir* * Nécessité.
Li fait la lune adès* movoir, * Toujours.
Et la fait aler et venir;
N'est riens qui le puist retenir.
Et qui voldroit plus bas enquerre
Des miracles que font en terre
Li cors* du ciel et des esteles, * Les cours.
Tant i en troveroit de beles,
Que jamès n'auroit tout escrit
Qui tout vodroit metre en escrit.
Ainsinc li ciex* vers moi s'aquitent, * Les cieux.
Qui par lor bontés tant profitent,
Que bien me puis apercevoir
Qu'il font bien trestuit lor devoir.
Ne ne me plaing des élémens;
Bien gardent mes commendemens,
Bien font entr'aus lor mistions*, * Conjonctions.
Tornans en révolucions;
Car quanque* la lune a souz soi * Tout ce que.
Est corrumpable, bien le soi*; * Le sais.
Riens ne s'i puet si bien norrir
Que tout ne conviengne* porrir. * Ne faille.
Tuit ont de lor complexion
Par naturele entencion,
Ruile* qui ne faut** ne ne ment; * Règle. ** Manque.
Tout vet à son commandement.
Ceste ruile est si généraus,
Qu'el ne puet défaillir vers aus*. * Vers eus.
Si ne me plaing mie des plantes,
@

264 LE ROMAN (v. 19914)

Qui d'obéir ne sunt pas lentes.
Bien sunt à mes lois ententives,
Et font, tant cum eles sunt vives,
Lor racines et lor foilletes,
Trunz et raims*, et fruiz et floretes; * Rameaux.
Chascune chascun en aporte
Quanqu'el puet* tant qu'ele soit morte, * Tout ce qu'elle peut.
Cum herbes, arbres et buissons.
Ne des oisiaus ne des poissons,
Qui moult sunt bel à regarder,
Bien sevent mes rigles* garder, * Règles.
Et sunt si très-bon escolier
Qu'il traient* tuit à mon colier. * Tirent.
Tuit faonent à lor usages,
Et font honor à lor lignages,
Ne les lessent pas déchéoir,
Dont c'est grans solas* à véoir. * Plaisir.
Ne ne me plaing des autres bestes
Cui* ge fais enclines les testes, * A qui.
Et regarder toutes vers terre.
Ceus ne me murent onques guerre
Toutes à ma cordele tirent,
Et font si cum* lor pères firent. * Ainsi que.
Li masles vet o* sa femele, * Avec.
Ci a couple avenant et bele;
Tuit engendrent et vont ensemble
Toutes les fois que bon lor semble;
Ne jà nul marchié n'en feront,
Quant ensemble s'acorderont.
Ains plest à l'un por l'autre à faire,
Par cortoisie débonaire;
Et trestuit apaié* se tienent * Satisfaits.
Des biens qui de par moi lor vienent.
Si* font mes beles verminetes, * Ainsi.
Formis, papillons et moschetes.
@

(v. 19949) DE LA ROSE. 265

Vers, qui de porreture nessent,
De mes commans* garder ne cessent; * Commandements.
Et mes serpens et mes coluevres,
Tout s'estudient à mes uevres.
Mès seus hons*, cui ge fais avoie * L'homme seul.
Trestous les biens que ge savoie;
Seus hons, cui ge fais et devis* * Dis.
Haut vers le ciel porter le vis*; * Visage.
Seus hons, que ge forme et fais naistre
En la propre forme son* maistre; * De son.
Seus hons, por qui paine et labor*, * Travaille.
C'est la fin de tout mon labor;
N'il n'a pas, se ge ne li done,
Quant à la corporel persone,
Ne de par cors ne de par membre,
Qui li vaille une pome d'ambre,
Ne quant à l'ame vraiement,
Fors* une chose solement: * Si ce n'est.
Il tient de moi, qui sui sa dame,
Trois forces, que de cors*, que d'ame; * Tant de corps.
Car bien puis dire sens mentir,
G'el fais ester*, vivre et sentir. * Se tenir.
Moult a li chetis d'avantages,
Si vosist* estre preus et sages; * S'il voulait.
De toutes les vertus habonde
Que Diex a mises en ce monde.
Compains* est à toutes les choses * Compagnon.
Qui sunt en tout le monde encloses,
Et de lor bonté parçonières*: * Participantes.
Il a son estre avec les pierres,
Et vit avec les herbes drues,
Et sent avec les bestes mues*; * Muettes.
Encor puet-il trop plus, en tant
Qu'il avec les anges entant.
Que vous puis-ge plus recenser?
23
@

266 LE ROMAN (v. 19984)

Il a quanque* l'en puet penser. * Ce que.
C'est uns petis mondes noviaus,
Cis me fait pis que uns lovians*. * Louveteau.
Sens faille* de l'entendement, * Faute.
Congnois-ge bien que voirement* * Vraiment.
Celi ne li donai-ge mie:
Là ne s'estent pas ma baillie*. * Autorité.
Ne sui pas sage*, ne poissant * Savant.
De faire riens* si congnoissant. * Chose.
Onques riens ne fis pardurable*, * Eternel.
Quanque ge fais est corrumpable*. * Corruptible.
Platons méismes le tesmoingne,
Quant il parle de ma besoingne,
Et des dieux qui de mort n'ont garde:
Lor creator, ce dist, les garde
Et soustient pardurablement
Par son voloir tant solement;
Et se cis* voloirs n'es tenist, * Ce.
Trestous morir les convenist*. * Il leur fallut.
Mi fait, ce dist, sunt tuit soluble,
Tant ai pooir povre et obnuble* * Obscur.
Au regart* de la grant poissance. * Au prix, en comparai-
Du Dieu qui voit en sa présence son.
La triple temporalité
Souz un moment d'éternité.
C'est li rois, c'est li emperères
Qui dit as dieux qu'il est lor pères.
Ce sevent cil* qui Platon lisent, * Ce savent ceux.
Car les paroles tex i gisent*; * Telles s'y trouvent.
Au mains en est-ce la sentence,
Selonc le langaige de France:
Diex des dieux dont ge sui faisierres*, * Faiseur.
Vostre père, vostre crierres*, * Créateur.
Et vous estes mes créatures,
Et mes euvres et mes faitures*, * De ma façon.
@

(v. 20019) DE LA ROSE. 267

Par nature estes corrumpables*, * Corruptibles.
Par ma volenté pardurables*; * Eternel.
Car jà n'iert* riens fait par Nature, * Ne sera.
Combien qu'ele i mete grant cure*, * Soin.
Qui ne faille en quelque saison;
Mès quanque*, par bone raison, * Tout ce que.
Volt* Diex conjoindre et atremper**, * Voulut. ** Accorder.
Fors et bons et sages sens per*, * Sans pareil.
Jà ne voldra, ne n'a volu
Que ce soit jamès dissolu*. * Dissous.
Jà n'i vendra* corrupcion. * Jamais n'y viendra.
Dont ge fais tel conclusion:
Puisque vous commençastes estre
Par la volenté nostre maistre
Dont fait estes et engendré,
Par quoi ge vous tiens et tendré,
N'estes pas de mortalité
Ne de corrupcion quité* * Quittes.
Du tout, que ge ne vous véisse
Morir, se ge ne vous tenisse.
Par nature morir porrés,
Mès par mon vueil* jà ne morrés: * Vouloir.
Car mon voloir a seignorie
Sor les liens de vostre vie,
Qui les composicions tienent,
Dont pardurabletés* vous vienent. * Eternités.
C'est la sentence de la letre
Que Platons volt* en livre metre, * Voulut.
Qui miex de Dieu parler osa;
Plus le prisa, plus l'alosa*, * Exalta.
C'onques ne fist nus terriens* * Nul (être) terrestre.
Des philosophes anciens
Si n'en pot-il pas assés dire,
Car il ne péust pas soffire
A bien parfaitement entendre
@

268 LE ROMAN (v. 20054)

Ce qu'onques riens ne pot comprendre,
Fors* li ventres d'une pucele. * Sinon.
Mès sens faille il est voirs* que cele * Mais sans faute il est
A cui li ventres en tendi, vrai.
Plus que Platons en entendi:
Car el sot* dès qu'el le portoit, * Elle sut.
Dont au porter se confortoit,
Qu'il ert l'espère* merveillables * Qu'il était la sphère.
Qui ne puet estre terminables,
Qui par tous leus son centre lance,
Ne l'en n'a la circonférance;
Qu'il est li merveilleus triangles.
Dont l'unité fait les trois angles,
Ne li trois tout entièrement
Ne font que l'un tant solement.
C'est li cercles trianguliers,
Et li triangles circuliers
Qui en la Virge s'ostela*: * Se logea.
N'en sot pas Platons jusques-là;
Ne vit pas la trine unité
En ceste simple trinité,
Ne la Déité soveraine
Afublée de pel* humaine. * Peau.
C'est Diex qui creator se nomme.
Cil fist l'entendement de l'omme,
Et en faisant le li dona;
Et cil si li guerredona* * Récompensa.
Comme mauvès, au dire voir*, * A dire vrai.
Qu'il cuida* puis Dieu décevoir, * Car il crut.
Mès il-méismes se déçut,
Dont mes Sires* la mort reçut, * Notre Seigneur.
Quant il sens moi prist char* humaine * Chair.
Por le chetis oster de paine.
Sens moi! car ge ne sé comment,
Fors qu'il puet tout par son comment*, * Commandement.
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(v. 20089) DE LA ROSE. 269

Ains fui trop forment* esbahie, * Mais je fus trop forte-
Quant il de la virge Marie ment.
Fu por le chetif en char* nés, * Chair.
Et puis pendus tous encharnés*: * En chair.
Car par moi ne puet-ce pas estre
Que riens puisse de virge nestre;
Si fu jadis par maint prophète
Ceste incarnacion retraite*, * Rapportée.
Et par juis et par paiens,
Que miex nos euers en apaiens*, * Apaisions.
Et plus nous esforçons à croire
Que la prophècie soit voire.
Car ès' bucoliques Virgile * Dans les.
Lisons ceste vois de Sebile,
Du Saint-Esperit enseignie:
Jà nous ert novele lignie
Du haut ciel çà-jus* envoiée, * Ici-bas.
Por avoier* gent desvoiée, * Mettre dans la route.
Dont li siècle de fer faudront*, * Manqueront.
Et cil d'or ou monde saudront* (1). * Dans le monde sortiront.
Albumasar néis* tesmoigne (2), * Même.
Comment qu'il séust la besoigue,
Que dedens le virginal signe
Nestroit une pucele digne,
Qui sera, ce dist, virge et mère,
Et qui alètera son père,
Et ses maris lez* li sera * Près d'elle.

(1) Jam nova progenies coelo demittitur alto. Tu modo nascenti puero, quo ferrea primum Desinet, ac toto surget gens aurea mundo, etc. (VIRGIL., Bucol., eclog. IV, V. 7.) (1) Albumasar ou Aboasar, arabe renommé par sa science, vivoit dans le neuvième siècle ou dans le dixième; son livre de la Révolution des années
l'a fait regarder comme un des grands astrologues de son temps.
(L. D. D.) 23.
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270 LE ROMAN (v. 20116)

Qui jà point ne la touchera.
Ceste sentence puet savoir
Qui vuet Albumasar avoir
Qu'el gist ou livre* toute preste, * Car elle est dans le livre.
Dont chascun an font une feste
Gent crestienes en septembre,
Qui tel nativité remembre*. * Rappelle.
Mais tout quanque* j'ai dit dessus, * Ce que.
Ce set nostre sires Jhésus;
Ai-ge por homme laboré*, * Travaillé.
Por le chetif ce laboré.
Il est la lin de toute m'euvre,
Cis seus contre mes rigles euvre*; * Celui-là seul contre mes
Ne se tient de riens apoiés règles travaille.
Li desloiaus, li renoiés*; * Le renégat.
N'est riens qui li puisse sofire:
Que vaut que porroit-l'en plus dire?
Les honors que ge li ai faites
Ne porroient estre retraites*; * Rapportées.
Et il me refait tant de hontes,
Que ce n'est mesure ne contes.
Biau douz prestre, biau chapelains,
Est-il donques drois que ge l'ains*, * Aime.
Ne que plus li port révérence,
Quant il est de tel porveance*? * Prévoyance.
Si m'aïst Diex li crucefis*, * Que Dieu le crucifié
Moult me repens dont* homme fis. m'aide. * De ce que.
Mès por la mort que cil soffri
Cui* Judas le baisier offri, * A qui.
Et que Longis féri* de lance, * Frappa.
Ce li conterai sa chéance* * Chute.
Devant Dieu qui le me bailla,
Quant à s'image le tailla,
Puisqu'il me fait tant de contraire*. * Contrariété.
Fame sui, si ne me puis taire,
@

(v. 20151) DE LA ROSE. 271

Ains voil dès jà* tout révéler; * Mais je veux déjà.
Car fame ne puet riens céler,
N'onques ne fu miex lèdengiés*. * Vilipendé.
Mar* s'est de moi tant estrangiés**; * A tort. ** Eloigné.
Si* vice i seront récité, * Ses.
Et dirai de tout vérité.
Orguilleus est, murdriers et lerres*, * Voleur.
Fel*, convoiteus, avers, trichierres, * Cruel.
Désespérés, glous*, mesdisans, * Glouton.
Et haïneus et despisans*, * Méprisant.
Mescréans, envieus, mentierres*, * Menteur.
Parjurs, faussaires, fox, vantierres,
Et inconstans et foloiables*, * Disposé à la sottise.
Idolastres, desagréables,
Traïstres et faus ypocrites,
Et pareceus et sodomites.
Briefment tant est chetis et nives*, * Simple.
Qu'il est sers* à trestous les vices, * Serf, soumis.
Et trestous en soi les herberge.
Vez de quiex fers li las s'enferge: * Voyez dans quels fers le
Va-il bien porchaçant* sa mort, malheureux s'emprisonne. * Cher-
Quant à tex mauvestiés s'amort*? chant. * S'attache.
Et puisque toutes choses doivent
Retorner là dont eus recoivent
Le commencement de lor estre,
Quant hons* vendra devant son mestre, * Homme.
Que tous jors, tant cum il péust,
Servir et honorer déust,
Et soi de mauvestié garder,
Comment l'osera regarder?
Et cil qui juges en sera,
De quel oil le regardera,
Quant vers li s'est si mal provés,
Qu'il iert* en tel défaut trovés, * Etait.
Li las* qui a le cuer tant lent, * Le malheureux.
@

272 LE ROMAN (v. 20186)

Qu'il n'a de bien faire talent*? * Désir.
Ains font au pis grant et menor
Qu'il pueent*, sauve lor enor**, * Qu'ils peuvent. ** Hon-
Et l'ont ainsinc juré, ce semble, neur.
Par un acort trestuit ensemble:
Si n'i est-ele pas sovent
A chascun sauve par convent*; * Convention.
Ains en reçoivent maint grant paine,
Ou mort, ou grant honte mondaine.
Mès li las*! que puet-il penser, * Le malheureux.
S'il vuet ses péchiés recenser,
Quant il vendra devant le juge
Qui toutes choses poise* et juge, * Pèse.
Et tout à droit sens faire tort,
Ne riens n'i guenchist ne estort*? * Détourne ni fausse.
Quel guerredon* puet-il atendre * Récompense.
Fors la hart à li mener pendre
Au dolereus gibet d'enfer,
Où sera pris et mis en fer,
Rivés en aniaus pardurables*, * Eternels.
Devant le prince des déables?
Ou sera bouillis en chaudières,
Ou rostis devant et derrières,
Ou sus charbons ou sur gréilles,
Ou tornoiés à grans chevilles
Comme Yxion à trenchans roes
Que maufé* tornent à lor poes**; * Diables. ** Avec leurs
Ou morra de soif ès palus*, pattes. * Marais.
Et de fain avec Tentalus
Qui tous jors en l'iaue se baingne;
Mès combien que soif le destraingne*, * Tourmenté.
Jà n'aprochera de sa bouche
L'iaue qui au menton li touche.
Quant plus la sieut* et plus s'abesse, * Suit.
Et fain si fort le recompresse*, * Le presse à son tour.
@

(v. 20221) DE LA ROSE. 273

Qu'il n'en puet estre asoagiés*, * Soulagé.
Ains muert* de fain tous erragiés; * Mais meurt.
N'il ne repuet la pome prendre
Qu'il voit tous jors à son nez pendre:
Car quant plus à* son bec l'enchauce**, * Avec. ** Poursuit.
Et la pome plus se rehauce;
Ou rolera la mole* à terre * Meule.
De la roche, et puis l'ira querre*, * Chercher.
Et derechief la rolera,
Ne jamès lors ne cessera,
Si cum tu fez, las* Sisifus, * Malheureux.
Qui por ce faire mis i fus;
Ou le tonnel sens fons ira
Emplir, ne jà ne l'emplira,
Si cum font les Bélidienes* * Danaïdes.
Por lor folies ancienes.
Si resavés*, biau Génius, * Et vous savez encore.
Comment li juisier* Ticius * Foie, entrailles.
S'esforcent ostoir* de mangier, * Autours.
Ne riens n'es en puet estrangier*. * Ne les en peut éloigner.
Moult r'a léens* d'autres granz paines, * Là dedans.
Et félonesses* et vilaines, * Cruelles.
Où sera mis espoir li hons* * Peut-être l'homme.
Por soffrir tribulacions
A grant dolor, à grant hachie*, * Souffrance.
Tant que g'en soie bien venchie*. * Vengée.
Par foi, li juges devant dis,
Qui tout juge en fais et en dis,
S'il fust tant solement piteus*, * Compatissant.
Bons fust, espoir, et déliteus* * Délicieux.
Li prestéis* as usuriers; * Prêt.
Mès il est tous jors droituriers*, * Equitable.
Par quoi trop fait à redouter:
Mal se fait en péchié bouter.
Sens faille* de tous les péchiés * Sans faute.
@

274 LE ROMAN (v. 20256)

Dont li chetis est entechiés*, * Le malheureux est en-
A Dieu les lais, bien s'en chevisse*; taché. * Acquitte.
Quant li plaira, si l'en punisse.
Mès de ceus dont Amors se plaint,
Car g'en ai bien oï le plaint*, * La plainte.
Ge-méismes, tant cum ge puis,
M'en plaing et m'en doi plaindre, puis
Qu'il me renoient le tréu* * Tribut.
Que trestuit homme m'ont déu,
Et tous jors doivent et devront,
Tant cum mes ostiz* recevront. * Outils.

Cy est comme dame Nature
Envoye à Amours par grain cure*, * Soin.
Génius pour le saluer,
Et pour maints courages muer*. * Changer maints carac-
tères.

Génius li bien emparlés*, * Disert.
En l'ost* au dieu d'Amors alés, * Armée.
Qui moult de moi servir se paine,
Et tant m'aime, g'en sui certaine,
Que par son franc cuer débonaire
Plus se vuet vers mes euvres traire* * Tirer.
Que ne fait fer vers aïmant.
Dites-li que salus li niant* * Mande, envoie.
Et à dame Vénus m'amie,
Puis à toute la baronie,
Fors solement à Faus-Semblant,
Por qu'il saut* jamès assemblant * S'aille.
Avec les félons orguilleus,
Les ypocrites périlleus,
Desquex l'Escriture recète* * Récite.
Que ce sunt li pseudo-prophète.
Si r'ai-ge moult soupeçoneuse* * Et je soupçonne encore.
Astenance d'estre orguilleuse, fort.
Et d'estre à Faus-Semblant semblable,
@

(v. 20286) DE LA ROSE. 275

Tout semble-ele* humble et charitable. * Bien qu'elle semble.
Faus-Semblant, se plus est trovés
Avec tiex* traïstres provés, * Tels.
Jà ne soit en ma saluance*, * Qu'il ne soit pas de ceux
Ne li ne s'amie Astenance, que je salue.
Trop sunt tex gens à redouter.
Bien les déust Amors bouter
Hors de son ost*, s'il li pléust, * Armée.
Se certainement ne séust
Qu'il li fussent si nécessaire
Qu'il ne péust sens eus riens faire;
Mès s'il sont advocaz por eus
En la cause as fins arnoreus,
Dont lor mal soient alégié,
Cest Barat* lor pardone-gié. * Tromperie.
Alés, amis, au dieu d'Amors
Porter mes plains et mes clamors*, * Mes plaintes et mes ré-
Non pas por ce qu'il droit m'en face, clamations.
Mès qu'il se conforte et solace* * Réjouisse.
Quant il orra ceste novele
Qui moult li devra estre bele,
Et à nos amuis grevaine* * Dure.
Et laist* ester, ne li soit paine, * Laisse (subj.).
Le souci que mener l'en voi.
Dites-li que là vous envoi
Por tous ceus escomenier
Qui nous vuelent contrarier,
Et por assodre* les vaillans * Absoudre.
Qui de bon cuer sunt travaillans
As rieules* droitement ensivre** * Règles. ** Suivre.
Qui sunt escrites en mon livre,
Et forment* à ce s'estudient * Fortement.
Que lor lignage monteplient*, * Multiplient.
Et qui pensent de bien amer,
Car g'es doi* tous amis clamer** * Je les dus. ** Appeler.
@

276 LE ROMAN (v. 20321)

Por lor ames metre en délices,
Mès* qu'il se gardent bien des vices * Pourvu.
Que j'ai ci-devant racontés,
Et qu'il facent toutes bontés.
Pardon qui lor soit soffisans
Lor donés, non pas de dix ans:
N'el priseroient un denier;
Mès à tous jors pardon plenier
De trestout quanque* fait auront, * Ce que.
Quant bien confessé se seront.
Et quant en l'ost serés venus
Où vous serés moult chier tenus,
Puis que salués les m'aurois
Si cum* saluer les saurois, * Ainsi que.
Publiés-lor en audience
Cest pardon et ceste sentence
Que ge voil* que ci soit escrite. * Que je veux.

L'Acteur.

Lors escrit cil, et cele dite*, * Celui-ci, et celle-là dicte.
Puis la séelle, et la li baille,
Et li prie que tost s'en aille;
Mès qu'ele soit ainçois assoste* * Absoute.
De ce que son penser li oste.
Sitost cum ot esté confesse
Dame Nature la déesse,
Si cum la loi vuet et li us*, * L'usage.
Li vaillans prestres Génius
Tantost l'assot*, et si li done * Lui donna l'absolution.
Pénitence avenant et bone
Selonc la grandor du mesfait
Qu'il pensoit qu'ele éust forfait
Enjoint-li qu'ele demorast
Dedens sa forge et laborast*, * Travaillât.
@

(v. 20353) DE LA ROSE. 277

Si cum ains* laborer soloit** * Ainsi qu'auparavant.
Quant de néant ne se doloit*, ** Avait coutume. * Plaignait.
Et son servise adès* féist * Toujours.
Tant qu'autre conseil i méist
Li Rois qui tout puet adrecier*, * Corriger.
Et tout faire et tout dépecier.

Nature.

Sire, dist-ele, volentiers.

Génius.

Et ge m'en voi endementiers*, * Pendant ce temps-là.
Dist Génius, plus que le cors*, * Le pas de course.
Por faire as fins amans secors,
Mès que désafublés me soie
De ceste chasuble de soie,
De cest aube et de cest rochet.

L'Acteur.

Lors va tout pendre à un crochet,
Et vest sa robe séculière
Qui mains encombreuse li ère*, * Etait.
Si cum il alast karoler*, * Danser.
Et prent èles por tost voler.

Comment damoiselle Nature
Se mise pour forgier à grant cure* * Soin.
En sa forge presentement;
Car c'estoit son entendement.

Lors remaint Nature en sa forge,
Prent ses martiaus, et fiert* et forge * Frappe.
Trestout ausinc comme devant*; * Auparavant.
Et Génius plus tost que vent
24
@

278 LE ROMAN (v. 20375)

Ses èles bat, et plus n'atent,
En l'ost* s'en est venus atant**. * L'armée. ** Alors.
Mès Faus-Semblant n'i trova pas,
Partis s'en iert* plus que le pas * Etait.
Dès-lors que la Vielle fu prise,
Qui m'ovri l'uis de la porprise*, * La porte du clos.
Et tant m'ot fait avant aler,
Qu'à Bel-Acueil me loit* parler. * Fut permis.
Il n'i volt* onques plus atendre, * Voulut.
Ains s'enfoï sens congié prendre.
Mès sens faille*, c'est chose atainte, * Faute.
Il trueve Astenance-Contrainte,
Qui de tout son pooir s'apreste
De corre après à si grant beste*, * Hâte.
Quant el voit le prestre venir,
Qu'envis* la péust-l'en tenir: * Qu'à peine.
Car o* prestre ne se méist, * Avec.
Por quoi nus* autres la véist, * Nul.
Qui li donast quatre besans,
Se Faus-Semblans n'i fust présens.
Génius, sens plus de demore*, * Retard.
En icele méismes hore,
Si cum il dut, tous les salue;
Et l'achoison* de sa venue, * L'occasion.
Sens riens metre en obli, lor conte.
Ge ne vous quier* jà faire conte * Veux.
De la grant joie qu'il li firent,
Quant ces noveles entendirent;
Ains voil* ma parole abrégier * Mais veux.
Por vos oreilles alégier*: * Soulager.
Car maintes fois cis* qui préesche, * Celui.
Quant briefment ne se despéesche,
En fait les auditeurs aler,
Par trop prolixement parler,
Tantost li diex d'Amors afuble
@

(v. 20410) DE LA ROSE. 279

A Génius une chasuble;
Anel li baille, et croce et mitre,
Plus clère que cristal ne vitre;
Ne quierent* autre parement, * Veulent.
Tant ont grant entalentement* * Désir.
D'oïr cele sentence lire.
Vénus, qui ne cessoit de rire,
Ne ne se pooit tenir coie,
Tant par estoit jolive* et gaie; * Folâtre.
Por plus enforcier l'anatesme,
Quant il aura finé son tesme,
Li met ou poing un ardant cierge
Qui ne fu pas de cire vierge.
Génius, sens plus terme metre,
S'est lors, por miex lire la letre,
Selonc les faiz devant contés,
Sor un grant eschafaut montés;
Et li baron sistrent par terre,
N'i voldrent* autres sièges querre*; * N'y voulurent. ** Cher-
Et cil sa chartre lor desploie, cher.
Et sa main entor soi tornoie,
Et fait signe, et dist que se taisent;
Et cil cui* les paroles plaisent, * Et ceux-là à qui.
S'entreguignent et s'entreboutent,
Atant* se taisent et escoutent; * Alors.
Et par tex* paroles commence * Telles.
La diffinitive sentence.

Comment presche par très-grant cure* * Soin.
Les commandemens de Nature
Le vaillant prestre Génius,
En l'ost* d'Amours, présent Vénus; * En l'armée.
Et leur fait à chascun entendre
Tout ce que Nature veult tendre.

De l'autorité de Nature
Qui de tout le monde a la cure,
@

280 LE ROMAN (v. 20439)

Comme vicaire et conestable
A l'emperéor pardurable*, * Eternel.
Qui siet en la tor soveraine
De la noble cité mondaine
Dont il fist Nature menistre,
Qui tous les biens l'amenistre
Par l'influence des esteles*, * Etoiles.
Car tout est ordené par eles
Selonc les droiz empériaus
Dont Nature est officiaus,
Qui toutes choses a fait nestre,
Puis que cis mondes vint en estre, * Depuis que ce monde
Et lor dopa ternie ensement* naquit. * Pareillement.
De grandor et d'acroisement;
N'onques ne fist riens por néant
Souz le ciel qui va tornoiant
Entor la terre sens demore*, * Cesse.
Si haut dessouz comme desore*; * Dessus.
Ne ne cesse ne nuit ne jor,
Mès tous jors tome sens séjor*: * Repos.
Soient tuit escommenié
Li desloial, li renié*, * Les renégats.
Et condampné sens nul respit,
Qui les euvres ont en despit,
Soit de grant gent, soit de menue,
Par qui Nature est sostenue;
Et cis* qui de toute sa force * Et celui.
De Nature garder s'esforce,
Et qui de bien amer se paine
Sens nule pensée vilaine,
Mès que loiaument i travaille,
Floris* en paradis s'en aille, * Vieux, chenu.
Mès qu'il se face bien confès:
G'en prens sor moi trestout le fès
De tel pooir cum ge puis prendre,
@

(v. 20474) DE LA ROSE. 281

Jà pardon n'en portera mendre * Moindre.
Mal lor ait Nature doné
As faus dont j'ai ci sermoné,
Grefes, tables, martiaus, enclumes,
Selonc les lois et les coustumes,
Et sos* à pointes bien aguës * Socs.
A l'usage de ses charrues,
Et jachières, non pas perreuses,
Mès plentéives* et herbeuses, * Plantureuses.
Qui d'arer et de cerfoïr* * Qui d'être labourées et travaillées
Ont mestier*, qui en vuet joïr, avec la serfouette. * Besoin.
Quant il n'en vuelent laborer* * Travailler.
Por li servir et honorer;
Ains vuelent Nature destruire,
Quant ses enclumes vuelent fuire,
Et ses tables et ses jachières,
Qu'el fist précieuses et chières
Por ses choses continuer,
Que Mort ne les poïst* tuer. * Puissent.
Bien déussent avoir grant honte
Cil* desloial dont ge vous conte, * Ces.
Quant il ne daignent la main metre
Es* tables por escrire letre, * Dans les.
Ne por faire emprainte qui père*; * Paraisse.
Moult sunt d'entencion amère,
Qu'el devendront toutes mossues
S'el sunt en oidive* tenues, * Oisiveté.
Quant sens cop de martel férir* * Frapper.
Lessent les enclumes périr.
Or s'i puet la ruïlle embatre*, * Enfoncer.
Sens oïr marteler ne batre:
Les jachières, qui n'i refiche
Le soc, redemorront en friche.
Vis* les puisse-l'en enfoïr, * Vifs.
Quant les ostilz osent foïr * Fuir.
24.
@

282 LE ROMAN (v. 20510)

Que Diex de sa main entailla*, * Forma, sculpta.
Quant à ma dame les bailla,
Qui por ce les li volt* baillier, * Voulut.
Qu'el séust autiex * entaillier, * Pareils.
Por douer estres pardurables* * Eternels.
As créatures corrumpables*. * Corruptibles.
Moult euvrent mal, et bien le semble;
Car se trestuit li homme ensemble
Soixante ans foïr les voloient,
Jamès hommes n'engenderroient.
Et se ce plaist à Dieu sens faille*, * Sans faute.
Dont vuet-il que le monde faille*, * Manque.
Ou les terres demorront nues
A pueplier as bestes mues*, * Muettes.
S'il noviaus hommes ne faisoit,
Se refaire les li plaisoit,
Ou ceus féist résusciter
Por la terre arriers habiter;
Et se cil virge se tenoient
Soixante ans, derechief faudroient,
Si que, se ce li devroit plaire,
Tous jors les auroit à refaire.
Et s'il ert* qui dire volsist** * Et s'il était. ** Voulût.
Que Diex le voloir en tolsist* * Enleva, dérobât.
A l'un par grâce, à l'autre non,
Por ce qu'il a si bon renon,
N'onques ne cessa de bien faire,
Dont li redevroit-il bien plaire,
Que chascuns autretel* féist, * La pareille.
Si qu'autel* grâce en li méist: * Pareille.
Si r'aurai ma conclusion
Que tout aille à perdicion.
Ge ne sai pas à ce respondre,
Se Foi n'i vuet créance espondre*; * Exposer.
Car Diex en lor commencement
@

(v. 20545) DE LA ROSE. 283

Les ame tous oniement*, * Egalement.
Et done raisonables ames
Ausinc as hommes cum as fames.
Si croi qu'il voldroit de chacune,
Non pas tant seulement de l'une,
Que le meillor chemin tenist* * Tint.
Par quoi plus tost à li venist.
S'il vuet donques que virge vive
Aucuns, por ce que miex le sive,
Des autres porquoi n'el vorra*? * Ne le voudra.
Quele raison l'en destorra*? * Détournera.
Donc semble-il qu'il ne li chausist*, * Importât.
Se généracion fausist*. * Manquât.
Qui voldra respondre, respoingne,
Ge ne sai plus de la besoingne:
Viengnent devin qui en devinent,
Qui de ce deviner ne finent*. * Ne finissent.
Mès cil qui des grefes n'escrivent,
Par qui li mortex* tous jors vivent, * Les mortels.
Es* beles tables précieuses * Dans les.
Que Nature, por estre oiseuses,
Ne lor avoit pas aprestées,
Ains lor avoit por ce prestées
Que tuit i fussent escrivans,
Cum tuit et toutes en vivans;
Cil qui les deus martiaus reçoivent,
Et n'en forgent si cum* il doivent * Ainsi que.
Droitement* sus la droite enclume; * Légitimement.
Cil que lor péchiés si enfume
Par lor orgoil qui les desroie*, * Egare.
Qu'il despisent* la droite voie * Méprisent.
Du champ bel et plentéureus,
Et vont comme maléureus
Arer* en la terre déserte, * Labourer.
Où lor semence va à perte,
@

284 LE ROMAN (v. 20580)

Ne jà n'i tendront droite rue,
Ains vont bestornant* la charrue, * Tournant mal.
Et conferment lor euvres males* * Mauvaises.
Par excepcions anormales,
Quant Orphéus vuelent ensivre* * Suivre.
Qui ne sot arer* ne escrivre, * Labourer.
Ne forgier en la droite forge:
Pendus soit-il parmi la gorge!
Quant tex rieules* controva, * Telles règles.
Vers Nature mal se prova.
Cil qui tel mestresse despisent*, * Méprisent.
Quant à rebors ses letres lisent,
Et qui por le droit sens entendre,
Par le bon chief n'es* vuelent prendre, * Bout ne les.
Ains pervertissent* l'escriture * Tournent de travers.
Quant il vienent à la lecture,
Ont tout l'escommeniement* * Excommunication.
Qui tous les met à dampnement*, * Damnation.
Puis que là se vuelent aerdre*; * Attacher.
Ains qu'il muirent*, puissent-il perdre * Avant qu'ils meurent.
Et l'aumosnière et les estales* * Parties qui font les éta-
Dont il ont signes d'estre mâles! lons.
Perte lor viengne des pendans
A quoi l'aumosnière est pendans!
Les martiaus dedens atachiés
Puissent-il avoir errachiés!
Li grefe lor soient tolu,
Quant escrivre n'en ont volu
Dedens les précieuses tables
Qui lor estoient convenables!
Et des charrues et des sos*, * Socs.
S'il n'en arent* à droit, les os * Labourent.
Puissent-il avoir depeciés,
Sens jamès estre redreciés!
Tuit cil qui ceus voldront ensivre*, * Suivre.
@

(v. 20614) DE LA ROSE. 285

A grant honte puissent-il vivre!
Li lor péchiés ors* et orribles * Sale.
Lor soit dolereus et pénibles,
Qui par tous leus fuster* les face, * Fustiger.
Si que l'en les voie en la face!
Por Dieu, seignor, vous qui vivés,
Gardés que tex gens n'ensivés*; * Telles gens ne suiviez.
Soiés ès euvres natureus* * Dans les oeuvres natu-
Plus vistes que uns escureus, relles.
Et plus légiers et plus movans
Que ne puet estre oisel ne vans.
Ne perdés pas cest bon pardon;
Trestous vos péchiés vous pardon*, * Je vous pardonne.
Por tant* que bien i travailliés. * Pourvu.
Remués-vous, tripés, sailliés*, * Dansez, sautez.
Ne vous lessiés pas refroidir
Ne trop vos membres enroidir;
Metés tous vos ostiz en euvre:
Assés s'eschaufe qui bien euvre.

Ce fort excommumement
Met Génius sur toute gent
Qui ne se veullent remuer
Pour l'espèce continuer.

Arés, por Dieu, barons, arés*, * Maris, labourez.
Et vos lignages réparés:
Se ne pensés forment d'arer,
N'est riens qui les puist réparer.
Secorciés-vous* bien par devant * Secouez-vous.
Aussinc cum por cuillir le vent;
Ou, s'il vous plaist, tout nu soiés,
Mès trop froit ne trop chaut n'aiés:
Levés à deus mains toutes nues
Les mancherons de vos charrues;
Forment as bras* les sostenés, * Avec les bras.
@

286 LE ROMAN (v. 20644)

Et du soc bouter vous pénés
Roidement en la droite voie,
Por miex afonder en la roie*. * Enfoncer dans la raie.
Et les chevaus devant alans,
Por Dieu ne les lessiés jà lans;
Asprement les esperonés,
Et les plus grans cops lor dopés
Que vous onques doner porrés,
Quant plus parfont arer vorrés*. * Labourer voudrez.
Et les bués as testes cornues
Acoplés as jous des charrues,
Réveilliés-les as* aguillons, * Avec les.
A nos bienfaiz vous acuillons;
Se bien les piqués et sovent,
Miex en arerés par convent*. * De concert.
Et quant aré aurés assés,
Tant que d'arer serés lassés,
Que la besoingne à ce vendra
Que reposer vous convendra*, * Il vous faudra.
(Car chose sens reposement
Ne puet pas durer longement,)
Ne ne porrés recommencier
Tantost por l'uevre ravancier,
Du voloir ne soiés pas las.
Cadmus, au dit* dame Palas, * Au dire de.
De terre ara plus d'un arpent,
Et sema les dens d'un serpent
Dont chevalier armé saillirent*, * Sortirent.
Qui tant entr'eus se combatirent,
Que tuit en la place morurent,
Fors cinc qui si* compaignon furent, * Ses.
Et li voldrent* secors doner, * Et lui voulurent.
Quant il dut les murs maçoner
De Thèbes, dont il fu fondierres*. * Fondateur.
Cist assistrent o li* les pierres, * Ceux-là assirent avec lui.
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(v. 20679) DE LA ROSE. 287

Et li pueplèrent sa cité,
Qui est de grant antiquité.
Moult fist Cadmus bone semence,
Qui le sien pueple ainsinc avance;
Se vous ausinc bien commenciés,
Vos lignaiges moult avanciés.
Si r'avés-vous deus avantaiges* * Ainsi vous avez de votre
Moult grans à sauver vos lignaiges; côté.
Se le tiers* estre ne volés, * Si le troisième.
Moult avés les sens afolés*. * Blessés.
Si n'avés c'un sol nuisement*, * Qu'une seule chose nui-
Desfendés-vous proeusement*: sible. * En preux.
D'une part iestes assailli,
Trois champions sunt moult failli,
Et bien ont déservi* à batre, * Mérité.
S'il ne puéent le quart* abatre. * Peuvent le quatrième.
Trois serors sunt, se n'el savés,
Dont les deus à secors avés:
La tierce* solement vous griève, * La troisième.
Qui toutes les vies abriève*. * Abrège.
Sachiés que moult vous réconforte
Eloto, qui la quenoille porte,
Et Lachesis qui les filz tire;
Mès Atropos ront et descire
Quanque* ces deus puéent filer. * Ce que.
Atropos vous bée à guiler*. * Aspire à vous tromper.
Ceste qui parfont ne forra,
Tous vos lignages enforra*, * Enfouira.
Et vait espiaut vous-méismes:
Onc pire beste ne véismes,
N'avés nul anemi greignor*. * Plus grand.
Seignor, merci, merci, seignor;
Souviengne-vous de vos bons pères
Et de vos ancienes mères;
Selonc lor fait les vos ligniés*, * Conformez.
@

288 LE ROMAN (v. 20714)

Gardés que vous ne forligniés.
Qu'ont-il fait, prenés-vous-i garde?
S'il est qui lor proèce esgarde,
Il se sont si bien desfendu,
Qu'il vous ont cest estre rendu;
Se ne fust lor chevalerie,
Vous ne fussiés pas or* en vie. * Maintenant.
Moult orent de vous grant pitié
Par amors et par amitié.
Pensés des autres qui vendront*, * Viendront.
Qui vos lignages maintendront;
Ne vous lessiés pas desconfire:
Grefes avés, pensés d'escrire;
N'aiés pas les bras emmoflés*. * Gantés.
Martelés, forgiés et soflés,
Aidiés Cloto et Lachesis,
Si que, se des filz cope sis
Atropos qui tant est vilaine,
Il en ressaille* une douzaine. * Ressorte.
Pensés de vous monteplier:
Si porrés ainsinc conchier* * Attraper.
La félonesse*, la revesche * La cruelle.
Atropos, qui tout empéesche.
Ceste lasse, ceste chetive,
Qui contre les vies estrive*, * Lutte.
Et des mors a le cuer si baut*, * Joyeux.
Norrist Cerbérus le ribaut
Qui tant désire lor morie*, * Perte, dommage.
Qu'il en frit tout de lécherie*, * Convoitise.
Et de fain erragié* morust, * Enragé.
Se la garce n'el secorust.
Car s'el ne fust, il ne péust
Jamès trover qui le péust*. * Le repût.
Ceste de li pestre ne cesse;
Et por ce que soef* le presse, * Doucement.
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(v. 20749) DE LA ROSE. 289

Cis mastins li pent as mameles
Qu'el a tribles, non pas jumeles.
Ses trois groins en son sain li muce*, * Cache.
Et la groignoie et tire et suce.
N'onc ne fu, ne jà n'iert* sevrés, * Ne sera.
Si ne quiert-il* estre abevrés * Veut-il.
D'autre let, ne ne li demande
Estre péus d'autre viande*, * Nourriture.
Fors solement de cors et d'ames;
Et el li giete hommes et fames
A monciaus en sa trible geule.
Ceste-là li pest toute seule,
Et tous jors emplir la li cuide*; * Croit, pense.
Mès el la trueve tous jors vuide,
Combien que de l'emplir se paine.
De son relief* sunt en grant paine * De le rassasier.
Les trois ribaudes félonesses,
Des félonies vengeresses,
Alecto et Thesiphoné,
Car de chascune le non é.
La tierce r'a* non Megera, * La troisième a de son
Qui tous, s'el puet, vous mengera. côté.
Ces trois en enfer vous atendent;
Ceus lient, batent, fustent*, pendent, * Fustigent.
Hurtent, hersent*, escorchent, foulent, * Torturent.
Noient, ardent, greillent et boulent*, * Brûlent, grillent et
Devant les trois prévoz léans* bouillent. * Là-dedans.
En plain consistoire séans,
Ceus qui firent les félonies
Quant il orent ès* cors les vies. * Dans les.
Cil par lor tribulacions
Escortent* les confessions * Découvrent.
De tous les maus qu'il onques firent
Dès icele ore* qu'il nasquirent. * Heure.
Devant eus tous li pueples tremble.
ROMAN DE LA ROSE. - T. II. 25
@

290 LE ROMAN (v. 20784)

Si sui-ge trop coars, ce semble,
Se ces prévoz nomer ci n'os*: * Je n'ose.
C'est Radamantus et Minos,
Et le tiers* Eacus, lor frère. * Troisième.
Jupiter à ces trois fu père.
Cil trois, si cum l'en les renomme,
Furent au siècle* si prodomme, * Dans le monde.
Et justice si bien maintindrent,
Que juges d'enfer en devindrent.
Tel guerredon* lor en rendi * Récompense.
Pluto, qui tant les atendi,
Que les ames des cors partirent*, * Séparèrent.
Où tel office déservirent*. * Méritèrent.
Por Dieu, seignor, que* là n'ailliés, * Pour que.
Contre les vices batailliés,
Que Nature, nostre maistresse,
Me vint hui conter à ma messe.
Tous les me dist, onc puis ne sis.
Vous en troverés vingt et sis
Plus nuisans que vous ne cuidies*; * Pensiez.
Et se vous estes bien vuidiés
De l'ordure de tous ces vices,
Vous n'enterrés jamais ès* lices * Dans les.
Des trois garces devant nommées
Qui tant ont males* renommées, * Mauvaises.
Ne ne craindrés les jugemens
Des prévos plains de dampnemens*. * Damnations.
Ces vices conter vous voldroie,
Mès d'outrage m'entremetroie*; * Je sortirais des bornes.
Assés briefment les vous expose
Li jolis Romans de la Rose:
S'il vous plaist, là les regardés,
Por ce que d'aus miex* vous gardés. * D'eux mieux.
Pensés de mener bone vie,
Aut* chascuns embracier s'amie, * Aille.
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(v. 20819) DE LA ROSE. 291

Et son ami chascune embrace,
Et baise et festoie et solace*; * Réjouisse.
Et loiaument vous entr'amés,
Jà n'en devés estre blasmés;
Et quant assés aurés joé,
Si cum ge vous ai ci loé*, * Conseillé.
Pensés de vous bien confessier
Por bien faire et por mal lessier,
Et réclamés le Roi célestre
Que Nature réclame à mestre.
Cil en la fin vous secorra,
Quant Atropos vous enforra*: * Enfouira.
Cil est salus de cors et d'ame,
C'est li biaus miroers ma dame;
Jà ma dame riens ne séust,
Si ce bel miroer n'éust.
Cil la governe, cil la rieule*, * Règle.
Ma dame n'a point d'autre rieule;
Quanqu'ele set*, il li aprist * Tout ce qu'elle sait.
Quant à la chamberière la prist.
Or voil*, seignor, que ce sermon * Maintenant je veux.
Mot à mot, si cum* vous sermon, * Ainsi que je.
Et nia dame ainsinc le vous mande,
Que chascuns si bien i entende,
(Car l'en n'a pas tous jors son livre,
Si r'est* uns grans anuis d'escrivre,) * Et c'est.
Que tout par cuer les retengniés,
Si qu'en quel leu que vous vengniés,
Par bors*, par chastiaus, par cités * Bourgs.
Et par viles, les récités,
Et par iver et par esté,
A ceus qui ci n'ont pas esté.
Bon fait retenir la parole,
Quant ele vient de bone escole,
Et meillor la fait raconter;
@

292 LE ROMAN (v. 20854)

Moult en puet-l'en en pris* monter. * Valeur.
Ma parole est moult vertueuse*, * A beaucoup de vertus.
Ele est cent tans* plus précieuse * Fois.
Que saphirs, rubis ne balai.
Biaus seignor, ma dame en sa lai* * Loi.
A bien mestier* de preschéors * Besoin.
Por chastier* les péchéors * Enseigner.
Qui de ses rigles se desvoient*, * S'éloignent.
Que tenir et garder devroient.
Et se vous ainsinc préeschiés,
Jà ne serés empéeschiés,
Selonc mon dit et mon acort,
Mès* que le fait au dit s'acort, * Pourvu.
D'entrer ou parc du champ joli
Où ses brebis conduit o li*, * Avec lui.
Saillant* devant par les herbis, * Sautant.
Le fiz de la Virge berbis,
O toute* sa blanche toison, * Avec.
En prez où, non pas à foison,
Mès à compaignie escherie*, * En petit nombre.
Par l'estroite sente serie* * Sentier agréable.
Qui toute est florie et herbue,
Tant est poi marchie et batue,
S'en vont les berbietes* blanches, * Petites brebis.
Bestes débonaires et franches,
Qui l'erbete broutent et paissent
Et les floretes qui là naissent.
Mès sachiés qu'il ont là pasture
De si vertueuse nature*, * De nature si bien douée.
Que les délitables* floretes * Délectables.
Qui là naissent fresches et netes,
Que cuilent ou printens puceles,
Tant sunt fresches, tant sunt noveles,
Cum esteles* reflamboians * Etoiles.
Par les herbetes verdoians
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(v. 20889) DE LA ROSE. 293

Au matinet à la rousée,
Tant ont toute jor ajornée* * Jour levé.
De lor propres biautés naïves,
Fines colors, fresches et vives,
N'i sunt pas au soir enviellies,
Ains i puéent* estre cueilles * Mais y peuvent.
Itex* le soir comme le main**, * Telles. ** Matin.
Qui au cuellir vuet metre main;
N'el ne sunt point, sachiés de certes, * Certainement.
Ne trop closes ne trop overtes,
Ains flamboient par les herbages
El meillor point de lor aages:
Car li solaus léens* luisans, * Le soleil là-dedans.
Qui ne lor est mie nuisans,
Ne ne degaste* les rousées * Si ne gâte.
Dont el sunt toutes arousées,
Les tient adés* en biautés fines, * Toujours.
Tant lor adoucist les racines.
Si vous di que les berbietes* * Petites brebis.
Ne des herbes ne des floretes
Jamès tant brouter ne porront,
Cum tous jors brouter les vorront*, * Voudront.
Que tous jors n'es* voient renaistre, * Ne les.
Tant les sachent brouter ne paistre.
Plus vous di, n'el tenés à fables,
Qu'el ne sunt mie corrumpables*, * Corruptibles.
Combien que les brebis les broutent,
Cui* les pastures rien ne coustent; * A qui.
Car lor piaus ne sunt pas vendues
Au darrenier, ne despendues* * Dépensées, employées.
Lor toisons por faire dras langes*, * De laine.
Ne covertoirs à gens estranges*. * Etrangers.
Jà ne seront d'aus estrangies*, * Eloignées.
Ne lor chars* en la fin mangies, * Chairs.
Ne corrompues ne maumises*, * Maltraitées.
25.
@

294 LE ROMAN (v. 20924)

Ne de maladies sorprises;
Mès sens faille*, quoi que ge die, * Sans faute.
Du bon pastor ne di-ge mie
Qui devant soi paistre les maine,
Qu'il ne soit vestus de lor laine.
Si n'es* despoille-il ne ne plume, * Il ne les.
Ne lor tolt* le pois d'une plume; * Ni ne leur enlève.
Mès il li plest et bon li semble
Que sa robe la lor resemble.
Plus dirai, mès* ne vous anuit, * Pourvu que.
C'onques n'i virent nestre nuit.
Si n'ont-il qu'un jor solement;
Mès il n'a point d'avesprement*, * Chute du jour.
Ne matin n'i puet commencier,
Tant se sache l'aube avancier:
Car li soirs au matin s'asemble,
Et li matins le soir resemble.
Autel* vous di de chascune hore; * De même.
Tous jors en un moment demore
Cis jors qui ne puet anuitier*, * Se changer en nuit.
Tant sache à li la nuit luitier.
N'il n'a pas temporel mesure
Cis jors tant biaus, qui tous jors dure
Et de clarté présente rit.
Il n'a futur ne prétérit
Car qui bien la vérité sent,
Tuit li trois tens i sunt présent,
Liquex* présent le jor compasse; * Lequel.
Mès ce n'est pas présent qui passe
En partie por défenir*, * Finir.
Ne dont soit partie à venir.
N'onc prétérit présent n'i fu,
Et si vous redi que li fuTurs
n'i aura jamès présence;
Tant est d'estable permanence;
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(v. 20959) DE LA ROSE. 295

Car li solaus* resplendissans * Le soleil.
Qui tous jors lor est parissans,
Fait le jor en un point estable,
Tel cum en printens pardurable*. * Eternel.
Si bel ne vit, ne si pur nus*, * Nul.
Néis* quant régnoit Saturnus * Même.
Qui tenoit les dorés aages,
Cui* Jupiter fist tant d'outrages * A qui.
Son filz, et tant le tormenta,
Que les c...... li sousplenta*. * Enleva.
Mès certes, qui le voir* en conte, * Le vrai.
Moult fait à prodomme* grant honte * Brave homme.
Et grant damage, qui l'escoille,
Car qui des c...... le despoille,
Jà soit ce néis que* ge taise * Quoique même.
Sa grant honte et sa grant mésaise,
Au mains de ce ne dout-ge mie,
Li tolt-il* l'amor de s'amie, * Lui ravit-il.
Jà si bien n'iert* à li liés; * Quelque bien qu'il soit.
Ou s'il iert espoir* mariés, * Etait peut-être.
Puis que si mal va ses affaires,
Pert-il, jà tant n'iert débonaires,
L'amor de sa loial moillier* (1). * Sa lemme légitime.
Grans péchiés est d'omme escoillier,
Ensorquetout* cil qui l'escoille * Surtout.

(1) Telle est la morale d'un fabliau (du Pescheor de Pont-seur-Saine) publié dans le recueil de Méon, t. III, p. 471-478. Le trouvère termine
ainsi:
Je di en la fin de mon conte
Que s'une fame avoit un conte
Le plus bel et le plus adroit
Et le plus alosé* qui soit, * Fameux.
Et fust chevaliers de sa main
Meillor c'onques ne fu Gavain,
Por tant que il fust escoillié,
Tost le voudroit avoir changié
Au pior* de tout son ostel, etc. * Contre le pire.
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296 LE ROMAN (v. 20984)

Ne li tolt* pas sens plus la c..... (1), * Enlève.
Ne s'amie que tant a chière,
Dont jamès n'aura bele chière*; * Figure, mine.
Ne sa moillier, car c'est du mains;
Mès hardement et muers* humains * Hardiesse et moeurs.
Qui doivent estre ès * vaillans hommes: * Dans les.
Car escoilliés, certain en sommes,
Sunt coars, pervers et chenins*, * De la nature des chiens.
Por ce qu'il ont muers fémenins.
Nus escoilliés certainement
N'a point en soi de hardement,
Se n'est espoir* en aucun vice, * Si ce n'est peut-être.
Por faire aucune grant malice
Car à faire grans déablies* * Diableries.
Sunt toutes fames trop hardies.
Escoillié en ce les resemblent,
Por ce que lor muers s'entresemblent;
Ensorquetout* li escoillières, * Surtout.
Tout ne soit-il murtriers ne lierres*. * Larron.

(1) Je n'ai trouvé ces vers que dans un manuscrit portant la date de 1330:
Si m'aïst* Diex et saint Yvurtre, * Que m'aide.
Je le prise poi mains de* murtre: * Peu moins que.
Car cis n'ocist qu'une persone
D'un cop mortel, qui plus n'en done:
Mès li fel* qui les c...... trenche, * Le cruel.
L'engendrement d'enfans estenche*, * Arrête.
Dont les ames sont si perdues
Que ne puéent* estre rendues * Peuvent.
Ne par miracle ne par pene.
Ceste perte est par trop vilene,
Et est si vilainne l'injure,
Que tant cum li escoilliés dure,
Tous jors mès procurra haïne
Au massecrier et ataïne*, * Rancune.
Ne ne puet de cuer pardoner,
Ains désire gerredoner*: * Récompenser, revaloir.
Si l'estuet* en péchié morir, * Et il lui faut.
Et en enfer l'ame corir.
(Méon.)
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(v. 21003) DE LA ROSE. 297

Ne n'ait fait nul mortel péchié,
Au mains a-il de tant péchié,
Qu'il a fait grant tort à Nature
De li tolir s'engendréure*. * De lui ravir sa faculté
Nus escuser ne l'en sauroit, d'engendrer.
Jà si bien pensé n'i auroit,
Au mains ge*; car se g'i pensoie, * Au moins moi.
Et la vérité recensoie,
Ains* porroie ma langue user, * Auparavant.
Que l'escoilleor escuser
De tel péchié, de tel forfait,
Tant a vers Nature forfait.
Mès quelcunques péchiés ce soit,
Jupiter force n'i faisoit,
Mès* que, sens plus, à ce venist * Sinon.
Que le règne* en sa main tenist. * Royaume.
Et quant il fu rois devenus,
Et sires du monde tenus,
Si bailla ses commandemens,
Ses lois, ses establissemens;
Et fist tantost tout à délivre*, * Tout de suite.
Por les gens enseignier à vivre,
Son ban crier en audience,
Dont ge vous dirai la sentence.

Comment Jupiter fist preschier
Que chascun ce qu'avait plus chier
Prenist, et en fist à son gré
Du tout et à sa voulenté.

Jupiter, qui le monde règle,
Commande et establit pour règle,
Que chascuns pense d'estre aaise;
Et s'il set chose qui li plaise
Qu'il la face, s'il la puet faire,
Por solas* à son cuer atraire**. * Joie. ** Attirer.
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298 LE ROMAN (v. 21033)

Onc autrement ne sermona,
Communément abandona
Que chascuns endroit soi* féist * Quant à lui.
Quanque délitable* véist. * Ce que délectable.
Car déliz, si cum* il disoit, * Plaisir, ainsi que.
Est la meillor chose qui soit,
Et li soverains biens en vie,
Dont chascuns doit avoir envie;
Et por ce que tuit l'ensivissent*, * Le suivissent.
Et qu'il à ses euvres préissent
Exemple de vivre, faisoit
A son cors quanqu'il* li plaisoit * Ce qu'il.
Dans* Jupiter li renvoisiés**, * Seigneur. ** Réjoui.
Par qui délis iert tant proisiée*. * Etait tant prisé.
Et si cum* dist en Géorgiques * Et ainsi que.
Cil qui nous escrit Bucoliques,
(Car ès livres grégois* trova * Dans les livres grecs.
Comment Jupiter se prova)
Avant que Jupiter venist*, * Vint.
N'ert hons* qui charue tenist**; * N'était homme. ** Tint.
Nus n'avoit onques champ aré*, * Labouré.
Ne cerfoï* ne réparé. * Remué avec la serfouet-
N'onques n'avoit assise bonne*. te. * Borne.
La simple gent paisible et bonne
Communaument entr'eus quéroient
Les biens qui de lor gré venoient.
Cil commanda partir* la terre, * Partager.
Dont nus* sa part ne savoit querre, * Nul.
Et la devisa par arpens.
Cil mist ie venin ès* serpens; * Dans les.
Cil aprist les leus* à ravir, * Loups.
Tant fist malice en haut gravir;
Cil les fresnes miéleus* trencha, * Qui portaient du miel.
Les ruissiaus vivens estancha;
Cil fist par tout le feu estaindre,
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(v. 21068) DE LA ROSE. 299

(Tant semilla* por gens destraindre**!) * Se remua. ** Tourmen-
Et le lor fist querir ès pierres, ter.
Tant fu soutis* et baretierres**. * Subtil. ** Trompeur.
Cist fist diverses ars noveles,
Cil mist nons et numbre ès esteles*; * Aux étoiles.
Cil gluz et laz et rois* fist tendre * Celui-là glus et lacs et
Por les sauvages bestes prendre, rets.
Et lor huia* les chiens premiers, * Siffla.
Dont nus n'iert avant* coustumiers. * Nul n'était auparavant.
Cil donta les oisiaus de proie
Par malice qui gens asproie*; * Tourmente.
Assaut mist, haïne et batailles
Entre esperviers, perdris et cailles,
Et fist tornoiement ès* nues * Dans les.
D'ostoirs*, de faucons et de grues, * D'autours.
Et les fist au loirre* venir; * Leurre.
Et por lor grâce retenir,
Qu'il retornassent à sa main,
Les put-il au soir et au main*. * Matin.
Ainsinc tant fist li damoisiaus,
Est hons sers* as félons oisiaus, * Que l'homme est serf.
Et s'est en lor servage mis
Por ce qu'il ierent* anemis, * Etaient.
Comme ravisséors orribles
As autres oisillons paisibles,
Qu'il ne puet par l'air aconsivre*; * Atteindre.
Ne sens lor char* ne voloit vivre, * Chair.
Ains en voloit estre mangierres,
Tant ert délicieus léchierres*, * Gourmand.
Tant ot les volatiles chières.
Cil mist les forez ès* tenières, * Dans les.
Et fist les connins* assaillir * Lapins.
Por eus faire ès roisiaus saillir*. * Dans les réseaux sauter.
Cil fist, tant par ot son cors chier*, * Tant il eut son corps
Eschauder, rostir, escorchier, cher.
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300 LE ROMAN (v. 21103)

Les poissons de mer et de flueves,
Et fist les sauces toutes nueves
D'espices de diverses guises,
Où il a maintes herbes mises
Ainsinc sunt arz avant venues;
Car toutes choses sunt veincues
Par travail, par povreté dure,
Par quoi les gens sunt en grant cures*: * Soin, souci.
Car li mal* les engins esmuevent, * Les maux.
Par les engoisses qu'il i truevent.
Ainsinc le dist Ovides, qui
Ot assés, tant cum il vesqui,
De bien, de mal, d'onor, de honte,
Si cum il-méismes raconte.
Briefment, Jupiter n'entendi,
Quant à terre tenir tendi,
Fors muer* l'estat de l'empire * Si ce n'est changer.
De bien en mal, de mal en pire.
Moult ot en li mal* justicier: * Mauvais.
Il fist printens apeticier*, * Rapetisser.
Et mist l'an en quatre parties.
Si cum el sunt ores parties*, * Maintenant partagées.
Esté, printens, autumpne, yvers,
Ce sunt li quatre tens divers
Que tous printens tenir soloit*; * Avait coutume.
Mès Jupiter plus n'el voloit,
Qui, quant au règne s'adreça*, * Parvint à la royauté.
Les aages d'or depeça,
Et fist les aages d'argent,
Qui puis furent d'arain; car gent
Ne finèrent puis d'empirier,
Tant se voldrent mal atirier*. * Se voulurent mal com-
Or* sunt d'arain en fer changié, porter. * Maintenant.
Tant ont lor estat estrangié*, * Eloigné.
Dont moult sunt liez* li diex des sales * Joyeux.
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(v. 21138) DE LA ROSE. 301

Tous jors ténébreuses et sales,
Qui sor les hommes ont envie,
Tant cum il les voient en vie.
Cist r'ont en lor rais* atachies, * Ceux-là ont à leur tour
Dont jamès n'ierent* relachies, en leurs rets. * Ne seront.
Les noires berbis dolereuses,
Lasses, chetives, morineuses*, * Malades.
Qui ne voldrent aler la sente* * Le sentier.
Que li biaus aignelés présente,
Par quoi toutes fussent franchies,
Et lor noires toisons blanchies,
Quant le grant chemin ample tindrent,
Par quoi là herbergier se vindrent
A compaignie si planière,
Qu'el tenoit toute la charrière*. * La route.
Mès jà beste qui léens* aille, * Là dedans.
N'i portera toison qui vaille,
Ne dont l'en puist néis* drap faire, * On puisse même.
Se n'est aucune orrible haire
Qui plus est aguë et poignans*, * Piquante.
Quant ele est as costes joignans,
Que ne seroit uns peliçons
De piaus de velus hériçons;
Mès qui voldroit charpir* la laine, * Carder.
Tant est mole et soef* et plaine, * Douce.
Por qu'il en éust tel foison
De faire dras de la toison
Qui seroit prinse ès* blanches bestes, * Prise dans les.
Bien s'en vestiroient as festes
Emperéor ou roi, voire ange,
S'il se vestoient de dras lange*. * De laine.
Por quoi, bien le poés savoir,
Qui tex* robes porroit avoir, * Telles.
Moult seroit vestus noblement;
Et por ice méismement* * Et pour cela de même.
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302 LE ROMAN (v. 21173)

Les devroit-l'en tenir plus chières,
Car de tex* bestes n'i a guières; * Telles.
Ne li pastors qui n'est pas vices*, * Simple.
Que le bestail garde et les lices
En ce biau parc, c'est chose voire*, * Vraie.
Ne lerroit* entrer beste noire * Laisserait.
Por riens qu'en li séust prier,
Tant li plaist les blanches trier,
Qui bien congnoissent lor bergier
Por ce vont o li * herbergier, * Avec lui.
Et bien sunt par li congnéues,
Par quoi mies en sunt recéues.
Si vous di que li plus piteus*, * Compatissant.
Li plus biaus, li plus déliteus* * Délicieux.
De toutes les bestes vaillans,
C'est li blans aignelés saillans*, * Sautant.
Qui les berbis ou parc amaine
Par son travail et par sa paine:
Car bien set, se nule en desvoie*, * Sort de la voie.
Que li leus* solement la voie, * Le loup.
Qui nule autre chose ne trace* * Cherche.
Ne mès qu'ele isse* de la trace * Si ce n'est qu'elle sorte.
A l'aignel qui mener les pense,
Qu'il l'emportera sens desfense,
Et la mengera toute vive;
Ne l'en puet garder riens qui vive.
Seignor, cis aigniaus vous atent.
Mès de li nous tairons atent*, * Maintenant.
Fors* que nous prions Dieu le Père * Si ce n'est.
Qu'il, par la requeste sa mère,
Li doint* si les berbis conduire, * Lui donne.
Que li leus ne lor puisse nuire;
Et que par péchié ne failliés
Que joer en ce parc n'ailliés,
Qui tant est biaus et délitables*, * Délectable.
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(v. 21208) DE LA ROSE. 303

D'erbes, de flors tant bien flerables*, * Odorant.
De violetes et de roses
Et de trestoutes bones choses.
Car qui du biau jardin quarré,
Clos au petit guichet barré
Où cil amant vit la karole*, * Ronde, danse.
Où Déduit o* sa gent karole, * Avec.
A cel biau parc que ge devise*, * Décris.
Tant par est biaus à grant devise*, * Souhait.
Faire voldroit comparaison,
Il feroit trop grant mesprison*, * Faute.
S'il ne la fait tele ou semblable
Cum il feroit de voir* à fable: * Vérité.
Car qui dedens ce parc seroit,
A séur jurer oseroit,
Ou méist, sens plus, l'ueil léans*, * Là dedans.
Que li jardins seroit néans
Au regart* de ceste closture * Au prix.
Qui n'est pas faite en quarréure,
Ains est si ronde et si soutille*, * Subtile.
C'onques ne fu béril ne bille* * Bâton.
De forme si bien arrondie.
Que volés-vous que ge vous die?
Parlons des choses qu'il vit lores
Et par dedens et par defores,
Et par briés moz* nous en passons, * Brefs mots.
Por ce que trop ne vous lassons:
Il vit dix laides ymagetes
Hors du jardin, ce dit, portraites.
Mès qui defors ce parc querroit*, * Chercherait.
Tous figurés i troveroit
Enfer, et trestous les déables
Moult laiz et moult espoentables,
Et tous défauz et tous outrages*, * Excès.
Qui font en enfer lor estages*, * Séjours.
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304 LE ROMAN (v. 21243)

Et Cerbérus qui tout enserre.
Si* troveroit toute la terre * Et il.
0* ses richeces ancienes * Avec.
Et toutes choses terrienes;
Et verroit proprement la mer,
Et tous poissons qui ont amer,
Et trestoutes choses marines,
Iaues douces, troubles et fines,
Et les choses grans et menues,
En iaues douces contenues;
Et l'air et tous les oisillons,
Et moschetes* et papillons, * Petites mouches.
Et le feu qui tout avirone,
Les muances les tenemens* * Changements, les pos-
De tous les autres élémens. sessions.
Si verroit toutes les esteles*, * Etoiles.
Clères et reluisans et beles,
Soient errans, soient fichies*, * Fixes.
En lor espères estachies*. * Sphères liées.
Qui là seroit, toutes ces choses
Verroit de ce biau parc encloses,
Ausinc apertement* portraites * Ouvertement.
Cum proprement apèrent* faites. * Apparaissent.
Or* au jardin nous en alons, * Maintenant.
Et des choses dedens parlons.
Il vit, ce dit, sor l'erbe fresche
Déduit qui demenoit sa tresche*, * Ronde, danse.
Et ses gens o li karolans* * Avec lui dansants.
Sor les floretes bien olans*; * Sentant.
Et vit, ce dit li damoisiaus,
Herbes, arbres, bestes, oisiaus,
Et ruisselez et fonteneles
Bruire et frémir par les graveles*, * Graviers.
Et la fontaine sous le pin.
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(v. 21278) DE LA ROSE. 305

Et se vante que puis* Pépin * Depuis.
Ne fut tex* pins; et la fontaine * Tel.
R'estoit* de trop grant biauté plaine. * Etait de son côté.
Por Dieu, seignor, prenés-i garde,
Qui bien la vérité regarde
Des choses ici contenues,
Ce sunt trufles et fanfelues*. * Balivernes et fanfrelu-
Ci n'a chose qui soit estable, ches.
Quanqu'il i vit est corrumpable*. * Ce qu'il y vit est corrup-
Il vit karoles qui faillirent, tible.
Et faudront tuit cil qui les firent;
Ausinc feront toutes les choses
Qu'il vit par tout léans* encloses:i * Là dedans.
Car la norrice Cerbérus,
A cui ne puet riens embler nus* * Enlever nul.
Humains, que tout ne face user,
Quant el velt* de sa force user, * Veut.
Et sens lasser tous jors en use
Atropos, qui riens ne refuse,
Par derrier tous les espiot,
Fors les Dieux, se nus* en i ot: * Si nul.
Car sens faille choses devines
Ne sunt mie à la mort enclines.
Mais or* parlons des beles choses * Maintenant.
Qui sunt en ce biau parc encloses.
Ge vous en di généraument,
Car taire m'en voit erraument*, * Tout de suite.
Et qui voldroit à droit* aler, * Régulièrement.
N'en sai-ge proprement parler;
Car nus cuers* ne porroit penser, * Nul coeur.
Ne bouche d'omme recenser
Les grans biautés, les grans values
Des choses léans contenues;
Ne les biaus gens, ne les grans joies
Et pardurables et veroies* * Eternelles et véritables.
26.
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306 LE ROMAN (v. 21313)

Que li karoleor* demainent, * Danseurs.
Qui dedens la porprise minent*. * L'enclos restent.
Trestoutes choses délitables*, * Délectables.
Et veroies et pardurables* * Eternelles.
Ont cil qui léens* se déduisent, * Là dedans.
Et bien est drois; car tous bien puisent
A méismes une fontaine
Qui tant est précieuse et saine,
Et bele et clere, et nete et pure,
Qui toute arrouse la closture,
De cui ruissel* les bestes boivent * De qui le ruisseau.
Qui là vuelent entrer et doivent,
Quant des noires sunt désevrées*: * Séparées.
Que puis qu'el en sunt abevrées,
Jamès soif avoir ne porront,
Et tant vivront comme eus vorront* * Voudront.
Sens estre malades ne mortes.
De bone hore entrèrent ès* portes, * Dans les.
De bone hore l'aignelet virent,
Que par l'estroit sentier sivirent
En la garde au sage bergier,
Qui les volt o li* herbergier; * Voulut avec lui.
Ne jamès nus hons* ne morroit, * Nul homme.
Qui boivre une fois en porroit.
Ce n'est pas cele desouz l'arbre,
Qu'il vit en la pierre de marbre;
L'en li devroit faire la moe,
Quant il cele fontaine loe.
C'est la fontaine périlleuse,
Tant amère et tant venimeuse,
Qu'el tua le bel Narcisus,
Quant il se miroit iqui sus*. * Ici dessus.
Il-méismes n'a pas vergoigne
De recongnoistre, ains le tesmoigne,
Et sa cruelté pas ne cèle,
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(v. 21348) DE LA ROSE. 307

Quant périlleus miroir l'apèle,
Et dit que quant il s'i mira,
Maintes fois puis en sospira,
Tant s'i trova grief* et pesant. * Désagréable.
Vez* quel douçor en l'iaue sent! * Voyez.
Diex! cum bone fontaine et sade*, * Agréable.
Où li sain devienent malade,
Et cum il s'i fait bon virer
Por soi dedens l'iaue mirer!
Ele sourt, ce dit, à grans ondes
Par deus doiz* crueses et parfondes; * Canaux.
Mès el n'a mie, bien le soi*, * Le sais.
Ses doiz ne ses iaues de soi.
N'est nule chose qu'ele tiengne,
Que trestout d'aillors ne li viengne;
Puis si redit que c'est sens fin,
Qu'ele est plus clère qu'argent fin.
Vez de quex trufes* il vous plaide; * Balivernes.
Ains est voir* si troble et si laide, * Mais est vraiment.
Que chascuns qui sa teste i boute
Por soi mirer, il n'i voit goute.
Tuit s'i forsènent et s'angoissent*, * Tous y perdent le sens et
Por ce que point ne s'i congnoissent. se désolent.
Au fons, ce dist, a* cristaux doubles, * Il y a.
Que li solaus*, qui n'est pas troubles, * Le soleil.
Fait luire quant ses rais* i giete, * Rayons.
Si cler que cis qui les aguiete* * Celui qui les observe.
Voit tous jors la moitié des choses
Qui sunt en cel jardin encloses;
Et puet le remanant* véoir, * Reste.
S'il se vuet d'autre part séoir:
Tant sunt clers, tant sunt vertueus*. * Doués de tant de vertu.
Certes ains sunt troble et nueus*. * Nuageux.
Por quoi ne font-il démonstranee,
Quant li solaus ses rais i lance,
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308 LE ROMAN (v. 21383)

De toutes les choses ensemble?
Par foi, qu'il ne puéent*, ce semble, * Car ils ne peuvent.
Por l'oscurté qui les obnuble*; * Cache.
Qu'il* sunt si troble et si obnuble, * Car ils.
Qu'il ne puéent par eus soffire
A celi qui léans* se mire, * Là-dedans.
Quant lor clarté d'aillors aquièrent.
Se li rai du soleil n'i fièrent*, * Frappent.
Si qu'il les puissent encontrer,
Il n'ont pooir de riens monstrer;
Mès cele que ge vous devise,
C'est fontaine bele à devise*. * A souhait.
Or levés un poi les oreilles,
Si m'en orrés dire merveilles.
Cele fontaine que j'ai dite,
Qui tant est bele et tant profite
Por garir, tant est savorée,
Trestoute beste enlatigorée*, * En langueur.
Rent tous jors par trois doiz sotives* * Par trois canaux minces.
Iaues douces, clères et vives.
Si sunt* si près à près chascune, * Et elles sont.
Que toutes s'asemblent à une,
Si que quant toutes les verrés,
Et une et trois en troverés,
Se volés au conter esbatre,
Ne jà n'en i troverés quatre,
Mès tous jors trois et tous jors une;
C'est lor propriété commune.
N'onc tel fontaine ne véismes,
Car ele sourt* de soi-méismes. * Coule.
Ce ne font mie autres fontaines
Qui sordent par estranges vaines.
Ceste tout par soi se conduit,