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Réfer. : AL1314
Auteur : Lorris Guillaume de, Meung Jean de.
Titre : Le Roman de la Rose.
S/titre : Tome I.

Editeur : Librairie de Firmin Didot Frères. Paris.
Date éd. : 1864 .
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LE
ROMAN DE LA ROSE -----
Tome I
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--------------------------------------- TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT. -- MESNIL (EURE).

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LE ROMAN DE LA ROSE PAR GUILLAUME DE LORRIS ET JEAN DE MEUNG
NOUVELLE EDITION REVUE ET CORRIGEE PAR FRANCISQUE-MICHEL CORRESPONDANT DE L'INSTITUT DE FRANCE (ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES), etc., etc.

------- TOME PREMIER
pict

PARIS LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRERES, FILS ET CIE
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT , RUE JACOB , 56 1864
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PREFACE. ---
Peu de livres ont eu une destinée plus brillante que le Roman de la Rose. Depuis le XIVe siècle,
époque à laquelle ce vaste poème vit le jour, jusqu'à
la nôtre, il n'a cessé d'être l'objet de la curiosité
publique; et si, par une cause ou une autre,
on ne le lit guère aujourd'hui, pour peu que l'on
soit lettré, on le mentionne invariablement comme
l'oeuvre de la littérature du moyen âge qui la résume
tout entière et qui dispense ainsi de connaître
les autres productions des trouvères.
Cette renommée, accrue par l'attention que des
écrivains de nos jours ont accordée au Roman de
la Rose (1), a fait rechercher l'édition de Méon, la


(1) Voyez sur ce poème un article de M. Nisard dans le Temps, n° du 18 mars 1837; celui de M. le Roux de Lincy dans la Revue de
Paris du mois de mars de la même année; et une analyse donnée
en 1839 dans le Magasin pittoresque, p. 369. M. Nisard est revenu
sur le Roman de la Rose dans son Histoire de la littérature française
(Paris, librairie de Firmin Didot frères, 1844-1861, in-8°), t. I,
ch. III, § II-IV. Citons encore l'ouvrage que M. Demogeot a publié
à Paris, en 1855, sous le même titre; le Cours de littérature française
de M. Villemain, littérature du moyen âge, 17e leçon; l'Etude sur
le Roman de la Rose, de M. P. Huot, Orléans et Paris, 1853, in-8°; et
surtout le travail étendu que M. Paulin Paris a publié sur ce poème
dans l'Histoire littéraire de la France, t. XIII, p. 1-61. Au siècle
a.
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VI PREFACE.
seule qui existât de l'ancien texte, tel qu'il a été
écrit par Guillaume de Lorris et Jean de Meung;
mais cette édition, publiée en 1814, était devenue
rare et avait toujours été chère: il y avait donc
lieu à la réimprimer en l'améliorant. C'est ce que
nous avons fait, en revoyant soigneusement le texte,
en conservant certaines des notes de Méon et de
Lantin de Damerey, l'un des précédents commentateurs
du Roman de la Rose (1), et en ajoutant
quelques observations ou éclaircissements. Ceux
qui sont dus au système typographique imaginé par
M. A. F. Didot pour cet ouvrage, contribueront sûrement
à rendre au produit des communs efforts
de deux des plus brillants devanciers de Clément
Marot, la place que le rifacimento de ce dernier
occupait de son temps dans les plus humbles bibliothèques
(2).


dernier, l'abbé Goujet, le marquis de Paulmy et le comte de Tressan
ont cherché à faire connaître le Roman de la Rose; le premier dans
le tome IX de sa Bibliothèque françoise, le second dans le tome IV
des Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, et le dernier dans
la Bibliothèque universelle des romans, volume de mars 1779.
(1) Elles parurent pour la première fois sans nom d'auteur, sous ce titre: Supplément au Glossaire du Roman de la Rose, contenant
des notes critiques, historiques et grammaticales, etc. Dijon, 1737,
in-12. Le glossaire que Lantin de Damerey s'était proposé de compléter
ainsi, est celui de l'abbé Lenglet du Fresnoy, dont l'édition
avait paru deux ans auparavant chez la veuve Pissot, en trois volumes
in-12.
(2) Noël du Fail termine ainsi la description d'un intérieur de sa province: « Et sur le dressoüer, ou buffet à deux estages, la saincte
Bible de la traduction commandée par le roy Charles le Quint y a

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PREFACE. VII
Apres une épître dédicatoire au comte Daru, ministre d'Etat, on trouve, en tête de l'édition de
Méon, l'avertissement qui suit:

« Le Roman de la Rose est sans contredit le premier ouvrage de poésie en notre langue pour et contre lequel
on ait autant écrit. Jean Gerson, chancelier de l'Université
de Paris, a été un de ses plus redoutables adversaires.
Indépendamment de ce qu'il en a dit dans ses sermons pour
les troisième et quatrième dimanches de l'avent, il a fait
contre le même ouvrage un Traité assez long, dans lequel,
à l'imitation de Guillaume de Lorris, il feint d'avoir eu
un songe où fut transporté à la Cour de Chrétienté.
Dans le nombre des personnes qui composaient cette
Cour, Gerson aperçut Conscience qui tenait à la main
plusieurs requêtes, entre lesquelles s'en trouvait une de
Chasteté qui se plaignait amèrement, et demandait que
Justice sévit contre les forfaits d'un certain Fat qui se faisait
appeler Amant. Apres avoir analysé le Roman en huit
articles, elle continue sa plainte sur tous les points de
l'ouvrage dans lesquels elle se trouve blessée, et conclut
ainsi: Auferatur ergo liber talis, et exterminetur absque
ullo usu in futurum, specialiter autem in his partibus,
in quibus utitur personis infamibus et prohibitis, sicut
vetula damnata, quae judicari debet ad supplicium pillorii....
Anno gratiae 1402, 18 mai (1).


plus de deux cens ans, les Quatre Fils Aymon, Oger le Danois,
Mellusine, le Calendrier des Bergers, la Légende dorée, ou le Romant
de la Roze. (Les Contes et Discours d'Eutrapel, etc. A Rennes,
1556, in-8°, folio 123 recto.)
(1) « Qu'un tel livre soit donc supprimé et anéanti pour jamais, surtout dans les endroits où l'auteur met en scène des personnages

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VIII PREFACE.
« Christine de Pisan s'éleva aussi contre le Roman de la Rose, et sa dénonciation fut l'occasion d'un débat entre
elle, Me Gontier Col, général conseiller du Roi, Me Jehan
Johannes, prévôt de Lille, et Me Pierre Col, secrétaire du
Roi, tous trois zélés défenseurs de Jean de Meung. Gontier
Col, dans une de ses épîtres, écrit à Christine de Pisan:
« Je ensuivant le commandement divin, ayant de toi
« compassion, par amour charitable te prie, conseille et
« requiert la seconde fois par ceste moye cédule, que ton
« dessus dit erreur tu veuilles corriger, dédire et amender
« envers le très excellent et irrépréhensible Docteur en
« sainte divine Ecriture, haut Philosophe, et en toutes
« les sept ars libéraux Cler très parfont, que si horriblement
« oses et présumes corriger et reprendre à sa grand
« charge.... » Ces épîtres sont des années 1401 et 1402.
« Jean de Meung eut encore un zélé défenseur dans Jean de Monstreuil, secrétaire du roi Charles VI. DD. Martene
et Durand nous ont donné soixante-quatorze lettres de
lui. Dans la cinquante-quatrième, adressée à un Avocat
pour l'engager à rétracter ce qu'il avait dit contre Jean de
Meung, on lit: Quo magis magisque perscrutor, vir acutissime,
mysteriorum pondera, ponderumque mysteria
operis illius profundi ac memoriae percelebris, à magistro
Johanne de Magduno editi, et ingenium accuratius
revolvitur artificis, tolus quippe in ammirationem commoveor
et accendor (1).... Dans la cinquante-sixième, il


infâmes et prohibés, comme la vieille réprouvée, qui doit être condamnée
au supplice du pilori.... L'an de grâce 1402, le 18 mai. »
(1) « Plus je pénètre, ô esprit ingénieux, dans les importants mystères et dans la mystérieuse importance de cette oeuvre profonde,
et d'une si grande et si durable célébrité, que nous devons à la plume
de Jean de Meung, plus j'étudie avec une curiosité toujours nouvelle

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PREFACE. IX
écrit à un ami pour l'engager à défendre le livre de Jean
de Meung contre plusieurs Docteurs qui le condamnaient.
« On lit dans le Jardin de Plaisance une pièce singulière, composée en 1459, ayant pour titre: L'Amant entrant
en la forest de Tristesse. L'Auteur anonyme y fait
le procès à Jean de Meung et à Matheolus le Bigame, auteur
d'une satire contre le mariage.
« Le Chevalier aux Dames, imprimé à Metz en 1516, a été fait aussi contre le même Roman, ainsi que le Champion
des Dames, de Martin Franc, dont Lenglet du Fresnoy
parle dans sa préface ci-après.
« Molinet a voulu faire du Roman de la Rose un ouvrage moral, en considérant la Rose comme l'état de sapience
qu'appétait l'Amant.
« L'art de l'imprimerie n'étant pas encore connu, les productions littéraires devaient nécessairement éprouver
beaucoup de difficultés pour se répandre: cependant il
paraît que le Roman de la Rose a été à l'abri de cet inconvénient.
François de Rues, auteur de la seconde branche
du Roman de Fauvel (1), après avoir fait le portrait d'Orgueil,
renvoie au Roman de la Rose pour celui de Faux-
Semblant.
Faus-Semblant se sist pres de li (2), Mais de ceste ne de celi

le talent de l'industrieux écrivain; plus je l'admire avec transport et
avec feu. »
(1) La première branche de ce Roman, par Regnaut li Herons, fut terminée en 1310. (Méon.) On peut lire une analyse de ce curieux roman dans les Manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi, de M. Paulin Paris, tom. I,
page 301-325; et dans le Magasin pittoresque, année 1840, page
51.54.
(2) Orgueil.
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X PREFACE.
Ne vous veil faire greigneur prose, Car en eus nul bien ne repose ; Et qui en veust savoir la glose, Si voist au Romans de la Rose.
« On pourrait dire de cet ouvrage que sa grande réputation lui a été nuisible, parce que tous ceux qui furent
chargés de le copier, se permirent d'y faire tous les changements
qui leur passèrent par l'imagination; et je crois
qu'il serait impossible d'en rencontrer deux manuscrits
dont le texte fût exactement le même, malgré le grand
nombre qui en a été fait. Bayle (article Ossat) se plaint
de ces changements que les copistes ou éditeurs se permettaient,
et à cette occasion il rapporte ce qu'en a dit
Pasquier au livre viij de ses Recherches.
« Enfin Clément Marot, pendant sa détention dans les prisons de Chartres, en 1526, lui porta les derniers coups
en rajeunissant tous les mots surannés de son temps,
ainsi qu'il l'annonce lui-même dans sa préface, qu'on
trouvera ci-après à la suite de celle de Lenglet du Fresnoy.
C'est son texte, à peu près, qui nous a été donné dans les
éditions qui ont paru depuis 1527, les précédentes n'ayant
éprouvé de changements que de la part des éditeurs (1):


(1) J'ai trouvé quatorze éditions différentes de ce Roman, si on peut s'en rapporter aux descriptions des catalogues. (Méon.) J'ajouterai que le prix de ces anciennes éditions est inabordable. Celui de l'exemplaire sur vélin acheté par la Bibliothèque du roi (voy.
le catalogue de Van Praet, t. IV, p. 162) à la vente Mac Carthy, et
payé 620 francs, n'a rien qui doive étonner: M. A. Firmin Didot en a
bien acquis un semblable pour le prix de 4,000 f.; mais, dans les
dernières ventes, des exemplaires sur papier de l'édition de Galliot du
Pré ont été adjugés: vente Chenest, 395 f.; Cailhava, 400 francs;
Chaponay (en 1863), 850, et d'Auteuil (en 1864), 800 francs.

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PREFACE. XI
aussi Ménage regardait comme une traduction toutes
celles qui existaient de son temps.
« Un poète du commencement du quatorzième siècle exerça sa verve sur le Roman de la Rose, en y ajoutant,
retranchant, et en en renversant toute la marche. A la fin
de la partie faite par Guillaume de Lorris, il feint que
celui-ci avait reçu le Bouton des mains de Vénus, qui
avait amblé les clefs de la tour où était renfermé Bel-
Accueil; qu'il garda le Bouton toute la nuit; mais que le
lendemain matin dame Beauté vint le reprendre et le reporter
dans la tour. Au surplus, voici le compte qu'il rend
lui-même de son travail:

En l'an del Incarnation Jhesu-Crist, par dupplication De VI, de V et XL, Le jeudi devant ce c'on cante Resurrexi, fu terminés Chis livres, et ainssi finés Com maistre Guillaume le fine, Si com je suppose et devine, Car plus n'en ai millieu En livre qu'aie encore leu. Si ai en maint lieu moult ostées De paroles et adjoustées C'on puet bien véir et savoir. Et se de mon nom veult avoir Aucuns aucune cognoissance, Ne l'en ferai or demonstrance Autrement fors que par mos teus, C'on entre par moi es osteus. De plus or ne descouverroie Moi, ne mon sournom ne vorroie Rimer ne par apiert retraire: Chi veil ma nef à rive traire.
« Il paraît que cet auteur se nommait La Porte, et je
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XII PREFACE.
n'ai rien trouvé sur lui. Il a fait le même travail sur la
continuation du Roman par Jean de Meung.
« Avant de parler de cette nouvelle édition, je dirai un mot sur ce dernier auteur, n'ayant rien découvert sur
Guillaume de Lorris. Guillaume Colletet, de l'Académie
française, en a fait une Vie qui n'est remplie que de lieux
communs. Il l'accuse même d'avoir pris pour modèle de
son Roman le livre de la Fontaine périlleuse, mis au jour
en 1572, par Jacques Gohory le Solitaire; mais il n'a pas
fait attention que dans cette pièce il est parlé d'Alain
Chartier, qui n'est né qu'en 1386, et que l'auteur n'en
parle même que comme de quelqu'un qui lui est bien antérieur.
« M. de la Monnoye, dans l'Anti-Baillet, et Lenglet du Fresnoy, dans ses notes, ont pensé que Guillaume de
Lorris avait fait près de la moitié du Roman de la Rose;
mais il parait bien constant qu'il n'a pas été au-delà du
4070e vers. Au 6661e vers et suivants, il est parlé de
Mainfroy, roi de Sicile, et de sa défaite par Charles, comte
d'Anjou, en 1266: si ce fait eût été rapporté par Guillaume
de Lorris, la prédiction que fait l'Amour au vers
10624:

Jehans le continuera Apres sa mort, que je ne mente, Ans trespassés plus de quarente,
la prédiction, dis-je, ne serait pas juste, le Roman de la
Rose ayant été terminé vers 1305. On peut remarquer
d'ailleurs que, dans cette première partie, il n'est question
d'aucun fait historique ni d'aucun auteur, si ce n'est Macrobe:
au lieu que dans la continuation par Jean de Meung,
on trouve quantité de citations des auteurs sacrés et profanes.

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PREFACE. XIII
On peut donc fixer l'époque de la mort de Guillaume
de Lorris vers 1260, ainsi qu'on l'a fait jusqu'à
présent.
« Quant à Jean de Meung, il était issu d'une famille très ancienne, originaire de la ville de Meung sur Loire, dont il
existe des titres du commencement du douzième siècle.
D. Jean Verninat, dans son Histoire d'Orléans, fait mention
de beaucoup d'actes et de donations par les de Meung,
seigneurs de la Ferté-Abremi, depuis l'an 1100. Dans la
généalogie de cette famille, faite par M. d'Hozier, on
trouve qu'en 1239, Landucy de Meung, fils de noble et
puissant seigneur monseigneur Thoedun, comte de Meung,
épousa Agnes, fille de Gourdin de la Ferté, seigneur d'Allosse,
etc.
« La Roque, dans son Traité du Ban, rapporte qu'en 1236, un Jean de Meung devait se trouver au ban du Roi,
à Saint-Germain-en-Laye, à trois semaines de la Pentecôte.
En 1242, le même Jean de Meung (peut-être
le père de notre Poète) fut semont à Chinon, le lendemain
des octaves de Pâques, pour aller sur la comté de
la Marche. Je pourrais citer encore plusieurs individus
de la même famille ayant le nom de Jean ; mais mon intention
n'étant pas de faire une généalogie, je pense qu'il
suffira, pour prouver ce que j'avance, de rapporter ce que
Jean de Meung dit de lui-même dans son Testament :

Diex m'a trait sans reproche de jonesce et d'enfance, Diex m'a par maint perilz conduit sans meschéance, Diex m'a donné au miex honneur et grant chevance, Diex m'a donné servir les plus grans gens de France.
« On voit dans ces vers qu'il avait de la fortune, et qu'il avait été attaché aux premières personnes de la Cour.
b
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XIV PREFACE.
Honoré Bonnet, prieur de Salon, dans son Apparition de
Jean de Meung, le représente avec le costume des personnes
de qualité de ce temps-là, bien fourré de menu
vair; il dit que le jardin de la Tournelle lui avait appartenu,
et que c'est là qu'il avait fait le Roman de la Rose.
On trouve dans l'Histoire de Paris, par Felibien, sous la
date de 1313, que Jean de Meung avait, dans l'arrondissement
de la paroisse Saint-Benoît, une maison devant laquelle
il y avait un puits.
« Cet Auteur, que Moreri et tous les biographes font naître en 1279 ou 1280, avait déjà traduit, en 1284, l'Art
Militaire de Végèce pour Jehan de Brienne, premier du
nom, qui, en 1252, succéda à Marie sa mère, dans le
comté d'Eu, pendant qu'il était avec S. Louis dans la Palestine.
« Là le Roi, dit Joinville, fit le comte d'Eu chevalier,
« qui était encore un jeune jouvenceau. » Il mourut
à Clermont en Beauvoisis, en 1294.
« Si, en 1284, Jean de Meung avait déjà traduit Végèce, ainsi que le prouvent plusieurs manuscrits du temps, on
doit supposer qu'à cette époque il avait au moins 25 ou
30 ans, et qu'il était né vers le milieu du treizième siècle
(1): alors on ne pourrait dire, comme l'a fait Lenglet
du Fresnoy dans sa préface, qu'il était dans sa jeunesse
lorsqu'il entreprit la continuation du Roman de la Rose.
Les vers qu'il cite du Testament peuvent très-bien se rapporter
à des ouvrages de poésie légère, qui ne sont pas
venus jusqu'à nous, et dont il n'a pas cru devoir faire
mention dans la dédicace qu'il fit à Philippe le Bel de sa
traduction de Boëce. S'il y a relaté le Roman de la Rose


(1) Jehan Le Maire de Belges a eu raison de dire, dans son Temple de Vénus, que Jehan de Meung était contemporain de Dante, né en 1265.
(Méon.)
@

PREFACE. XV
le premier, c'est probablement parce qu'il le regardait
comme le plus notable de ses ouvrages, les autres n'étant
presque tous que des traductions. Il en avait trouvé le plan
à peu près dans les vers 3909 et suivants de Guillaume de
Lorris. D'ailleurs il est facile de juger que le Roman de la
Rose n'est point sorti de la plume d'un jeune homme,
ainsi que l'observent le président Fauchet et Thevet dans
la Vie de son auteur. Les connaissances de toute nature
qu'il annonce dans son ouvrage, portent à croire qu'il avait
lu avec fruit nos auteurs sacrés et profanes.
« Si on en croit Papirius Masson, Jean de Meung n'acheva le Roman de la Rose que sur les instances de Philippe
le Bel. Joannes Meunius poeta hoc rege vixit. Hic
est ille Meunius qui Gallicum poema cui Rosae nomen, dici
Ludovici temporibus a Willelmo Lorriaco inchoatum absolvit.
Meunius idem Boetii libros de Consolatione in Gallicam
linguam convertit.... Praefatur eam ab se factam
Philippi mandato, quo impulsore Rosam poema absolverit
.... in Gallicum sermonem converterit.
« On reproche à Jean de Meung d'avoir mal parlé du beau sexe, et on dit qu'il n'échappa que par son esprit à
la vengeance que les Dames de la Cour de Philippe le
Bel voulaient en tirer. M. de la Monnoye observe que ce
trait, attribué à Jean de Meung, est arrivé à Guilhem de
Bergedam, gentilhomme et poète provençal (1), avec cette


(1) Voyez la note de Lantin de Damerey, page 230 du tome 2 de cette édition. (Méon.) On peut recourir, pour la biographie de Guillaume de Bergedan , à l'Histoire littéraire des troubadours de l'abbé Millot, ch. LII, t. Il,
p. 125-132; au Parnasse occitanien de M. de Rochegude, p. 152; et
surtout au Choix des poésies originales des troubadours, de M. Raynouard,
t. V, p. 186, 187.

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XVI PREFACE.
différence que la punition devait être plus sérieuse, puisqu'on
le menaçait de le faire mourir sous le bâton. Ce
Troubadour est plus ancien que Jean de Meung, et il est
possible qu'une fausse tradition ait attribué à celui-ci ce
qui appartenait à l'autre. D'ailleurs, dans les vers 15397
et suivants, Jean de Meung fait aux femmes une réparation
authentique de tout ce qu'il a dit contre elles, et déclare
déjà, au vers 8697, qu'il n'a fait que copier les anciens
auteurs.
« Jehan Bouchet, dans sa Chronique d'Aquitaine, rapporte un autre trait attribué à Jean de Meung, celui de son
testament en faveur des Jacobins; mais il ne le donne
que comme un ouï-dire, et déclare qu'il ne le croit pas
vrai. J'ai parcouru les olim du Parlement jusqu'à l'année
1327, pour trouver l'arrêt qui ordonnait à ces Religieux
de le remettre dans sa sépulture: je n'ai rien découvert
qui y fût relatif. J'aurais désiré pouvoir compulser également
les capitulaires de ce couvent; mais je n'ai rencontré
personne qui ait pu me donner aucun renseignement sur
ce qu'ils étaient devenus. Au surplus, il paraît peu vraisemblable
que Jean de Meung, qui, dans son Testament,
annonce se repentir d'avoir fait dans sa jeunesse quelques
dits par vanité, et déclame contre les sept péchés capitaux,
se soit égayé, à l'article de la mort pour ainsi dire,
aux dépens de ces Religieux, quoique dans la même pièce
il ait lancé des traits de satire assez piquants contre les
Prélats et les Religieux qui ne remplissaient pas les devoirs
de leur état. On peut donc, je pense, regarder ce
fait comme apocryphe.
« Il y a tant de variations dans les Historiens sur l'époque de la mort de Jean de Meung, qu'il est difficile de la
fixer d'une manière exacte. Jean Bouchet dit que ce fut

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PREFACE. XVII
vers 1316, sous le règne de Louis X; Du Verdier, dans sa
Prosopographie, dit 1318, sons Philippe V: nos Biographes
modernes prolongent sa vie jusqu'à la première année
du règne de Charles V, en 1364, parce que l'éditeur
d'un ouvrage, qui a pour titre le Dodechedron de Fortune,
a annoncé que Jean de Meung l'avait présenté à ce prince.
Cette opinion se trouve réfutée par ce que j'ai dit ci-dessus
de sa naissance, puisqu'il faudrait supposer qu'il aurait
vécu près de cent vingt ans. En admettant que Jean de
Meung soit auteur de cet ouvrage (ce dont je doute), et
qu'il l'ait présenté à un roi Charles, je serais obligé de
croire que ce serait Charles IV, qui a commencé à régner
en 1322, et que le manuscrit portait Charles le Quart,
qui, étant mal écrit, aura été lu Charles le Quint par l'éditeur
de cet ouvrage: dans cette hypothèse, Jean de
Meung serait encore septuagénaire. Dom Rivet, dans son
Histoire littéraire, fixe la mort de cet Auteur à l'année
1310, et cette même date est rapportée aussi dans un volume
ayant pour titre: Anecdotes françaises depuis l'établissement
de la monarchie jusqu'au règne de Louis XV.
« Fauchet avait fait lui-même des recherches pour découvrir cette même époque; mais il avoue qu'elles ont
été infructueuses. En 1358, on transporta dans la cour du
couvent des Jacobins, entre l'église et les vieilles écoles
de théologie, les ossements de tous ceux qui étaient enterrés
au cimetière du dit couvent. Le cimetière fut détruit,
et le cloître, le dortoir et le réfectoire furent retranchés
pour la clôture de Paris. Dans le Recueil des épitaphes des
églises de Paris, fait par d'Hozier, se trouve la suivante:
« Aussi gît audit couvent (des Jacobins ) Me Jehan de
« Meung, docte personnage du temps du roi Louis Hutin,
« auteur du livre du Roman de la Rose, l'une des premières
b.
@

XVIII PREFACE.
« poésies françaises. » Cette épitaphe, faite très
longtemps après sa mort, parois copiée sur la Chronique
d'Aquitaine, et ne peut faire autorité: au surplus, elle
ne prolongerait la vie de Jean de Meung que de six ans
environ. »

Méon termine son avertissement par l'exposé de ce qu'il a fait pour donner enfin une bonne édition
du Roman de la Rose; et il n'omet pas de juger
celle de Lenglet du Fresnoy, si peu soignée, dit-il
avec raison, qu'elle fourmille de fautes et de contre-sens
qui rebutent le lecteur le plus intrépide. Il
ajoute, non moins judicieusement, que l'édition
qui parut en 1799, en cinq volumes grand in-8°,
n'est pas plus correcte. Cependant, il ne mésestimait
point tant le travail de Lenglet du Fresnoy,
qu'il n'ait donné en entier la préface de cet écrivain,
qui, après tout, était homme d'esprit. Cette
considération nous porte à faire de même, et à
montrer ainsi comment le Roman de la Rose était
envisagé dans le cours du siècle dernier.

Nos ancêtres ont si fort estimé le Roman de la Rose, qu'il y aurait ou trop de mépris, ou une ingratitude trop
marquée de n'en pas faire aussi quelque cas. Le nombre
des manuscrits , beaucoup plus grand que celui des imprimés,
fait bien voir que c'était le livre de nos pères; et
si le langage de ce Roman n'était pas si éloigné de nos
tours et de notre délicatesse, quelquefois trop affectée, ce
serait peut-être encore le livre de leurs enfants. Je puis
dire cependant qu'il n'a jamais été tout à fait négligé. Les

@

PREFACE. XIX
gens habiles ont bien connu qu'on ne pouvait pas entièrement
savoir notre langue, si l'on ne mettait sa lecture
à la tête de celles qui sont nécessaires pour en faire
une exacte recherche. Je dirai plus, je le regarde non-seulement
comme notre Ennius, ainsi que l'a qualifié Clément
Marot, mais encore comme notre Homère. Il a été le modèle
de tous nos anciens poètes; et Regnier lui-même , si
habile que Despréaux n'a pas mieux réussi que quand il
a eu devant les yeux cet original de nos poètes satiriques;
Regnier, dis-je, n'a pas fait difficulté d'imiter de ce Roman
sa Macette, la plus belle sans contredit et la plus
brillante de ses satires. Et ce qui est fort glorieux pour ce
Roman, et ne l'est guère peut-être pour Ronsard, c'est
que ce dernier avait toujours entre les mains cet antique
versificateur.
« Le goût de nos anciens poètes, qui s'est renouvelé depuis quelque temps, a donné lieu d'en réimprimer quelques-uns:
on aurait dû commencer par celui-ci. Ce n'est
pas à la vérité le premier; mais il est comme le chef de
notre ancienne poésie. Sans lui on ne peut pas exactement
connaître les beautés ou les singularités des poètes du quatorzième,
du quinzième, et même du dix-septième siècle.

« Guillaume de Lorris commence le Roman.
« Guillaume de Lorris, qui le premier entreprit ce Roman, était de la petite ville de Gâtinais dont il portait le
nom. Il vivait au milieu du treizième siècle, et mourut
vraisemblablement en 1260 ou 1262, comme on le verra
bientôt. Son ouvrage, dont il n'a fait que les quatre mille
cent cinquante premiers vers, montre la facilité de son
esprit. On n'y trouve pas seulement une versification aisée;
on y voit encore, eu égard au temps, une imagination

@

XX PREFACE.
belle et sagement variée; on y voit des sentiments,
des moeurs et des réflexions. Il ne faut pas s'imaginer cependant
qu'on y trouvera cette élévation, cet enthousiasme,
cette finesse que le seizième siècle avait tenté de
rétablir, à l'imitation des anciens, dans la poésie française,
et dont la perfection n'est due qu'au dix-septième siècle.
On y verra une élocution plus simple et plus unie : c'est
même une uniformité qui approche fort de la monotonie.
Mais on doit le pardonner en faveur du caractère du siècle,
dont la simplicité se trouve par là si bien peinte dans les
ouvrages de nos ancêtres.

« Jean de Meung continue le Roman.
« Jean de Meung, surnommé Clopinel, d'un défaut qu'il avait à une jambe, vint ensuite, et porta ce Roman à sa
fin, je dirai même à sa perfection. Il avait plus de vivacité
que Guillaume de Lorris: il était aussi bon poète,
mais il n'avait pas autant de moeurs et de sentiment que
son prédécesseur. La beauté du Roman qui lui tomba
entre les mains, lui donna lieu de continuer un si beau
commencement. Il le fit avec tant de succès, que ce livre,
l'oracle de nos pères, est encore aujourd'hui goûté par les
gens d'esprit qui ont le temps de le lire et la facilité de
l'entendre.
« Ce dernier auteur fut les délices de la Cour de Philippe le Bel, par la gentillesse de son esprit qui lui donnait entrée
partout; et quoique satirique, et peut-être même un
peu médisant, il fut aimé des Dames; sans doute parce
qu'il savait les amuser par ses saillies, et par l'enjouement
qu'il répandait dans ses entretiens. Car il faut au moins
cela pour être bien auprès d'elles: quelque chose de plus
ferait encore mieux. On prétend qu'il était moine; je le

@

PREFACE. XXI
croirais assez, à n'en juger que par certaines libertés un
peu trop poussées qu'il a quelquefois semées dans son
Roman. Il y a cependant des preuves dans toutes ses
poésies qui montrent bien qu'il fut toujours trop sage
pour se cloîtrer.
« Je ne ferai point ici la vie de ce poète ingénieux; je m'en rapporte à celle d'André Thevet, que l'on trouvera
à la suite des préfaces de ce livre.

« Temps où a été fait ce Roman.
« On dit communément que Jean de Meung fit ce Roman en 1300; mais au moins y a-t-il des preuves, dans son
ouvrage même, qu'il était fait avant 1305.
« L'on sait que l'ordre des Templiers ne fut aboli qu'en 1309. On avait arrêté des l'an 1307 plusieurs de ses membres,
prévenus, disait-on, des crimes les plus horribles:
on avait fait courir ces bruits, vrais ou faux, au moins un
an ou deux auparavant. Ainsi, dans la prévention où l'on
était alors, cet ordre n'était point à citer comme un corps
régulier où l'on pouvait faire son salut. C'est néanmoins
ce que fait Jean de Meung, lorsqu'il dit, vers 11608:

S'il entroit, selon le commant (1) Saint Augustin, en Abbaie Qui fast de propre bien garnie (2), Si cum sunt ore cil blanc Moine (3), Cil noir (4), cil reguler Chanoine (5),

(1) Le précepte de. (2) Rentée. (3) Cîteaux. (4) Saint-Benoît. (5) Chanoines réguliers.
@

XXII PREFACE.
Cil de l'Ospital (1), cil du Temple (2), Car bien puis faire d'eus exemple.
« C'est le plus moderne des faits historiques par lequel on peut juger du temps où a été fait ce Roman. Tous les
autres points de l'histoire moderne semés dans cet ouvrage,
s'étendent depuis l'an 1100 jusqu'au temps que nous venons
de marquer. Jean de Meung était jeune lorsqu'il fit
cet ouvrage; il nous en avertit lui-même, en termes généraux,
au commencement de son testament:

J'ai fait en ma jonesce maint diz (3) par vanité, Où maintes gens se sont plusieurs fois délité (4).
Et comme nous trouvons ailleurs que ce fut au sortir de
son enfance, nous croyons que ce pouvait être vers sa
vingt-deuxième année. C'est le vrai temps de faire et de
pratiquer les romans.
« S'il est vrai, comme on n'en peut douter, que Jean de Meung a fini son Roman avant 1305, il n'est pas moins
certain que Guillaume de Lorris est mort vers l'an 1260,
c'est-à-dire plus de quarante ans avant que Jean de Meung
en entreprît la continuation, sur laquelle il n'aura pas
été moins de trois ou quatre ans. Car, quelque facilité que
l'on ait, on ne saurait mettre moins de temps à faire plus
de dix-huit mille vers que contient cette continuation.
Voici les paroles mêmes du Roman, sur lesquelles est appuyé
le raisonnement que je viens de faire. Il est bon de
savoir que c'est le Dieu d'Amour que l'auteur y fait parler
en prophète, vers 10601, etc.


(1) Saint-Jean de Jérusalem. (2) Templiers. (3) Dit, ouvrage d'esprit. (4) Délité, ont pris plaisir.
@

PREFACE. XXIII
Puis viendra Jehan Clopinel, Au cuer jolif, au cors isnel (1), Qui nestra sor Loire à Méung.... Cis aura le Romant si chier, Qu'il le vodra tout parfenir (2), Se tens et leu l'en puet venir: Car quant Guillaume cessera, Jehan le continuera Apres sa mort, que ge ne mente, Ans trespassés plus de quarente.
« Celui-ci n'est pas seulement un Roman d'amours, il est encore satirique, il est moral, et peu s'en faut même qu'il
ne soit aussi Roman de chevalerie. Mais les exploits militaires,
qui n'y entrent que comme des incidents, n'y sont
point assez fréquents pour lui donner ce titre; et c'en est
bien assez de contenir de l'amour, de la satire et de la
morale.

« Examen, de ce Roman, comme Roman d'amours.
« Le projet que l'Amant s'est formé de jouir de la Rose ou du Bouton vermeil, qui est le principe et le but de ses
recherches, lui fait écouter et suivre tous les avis du dieu
d'amours, toutes les consolations que lui donne son ami,
et les moyens qu'une vieille expérience lui fait suggérer.
Il cherche à surmonter les obstacles et les périls que l'amour,
pour éprouver la constance des amans, sème ordinairement
dans leur chemin. Ni les sages conseils de la
raison, ni les murmures de la jalousie, ni les rebuts de
tous les ennemis que le destin veut opposer à ses désirs,
rien ne peut l'empêcher de suivre son projet. Plus il voit
de difficultés, plus il fait paraître d'ardeur; les peines


(1) Isnel, dispos. (2) Achever.
@

XXIV PREFACE.
mêmes que sa maîtresse ressent pour s'être montrée trop
sensible, ne lui servent pas seulement de supplices; c'est
encore un pressant motif qui lui fait implorer toutes les
forces du dieu d'amours pour la tirer de la servitude, et
pour se livrer mutuellement l'un à l'autre. On ne pourrait
qu'admirer tant de louables efforts, s'il eût été question de
cet amour de délicatesse qui fait l'accord des esprits et
l'union des coeurs; et peut-être que je m'y rendrais sensible
moi-même, quelque réservé que je paroisse. Mais
rien moins que cela: à peine est-il parvenu au but de ses
désirs, qu'il abandonne cette maîtresse pour laquelle il a
tant fait et qui a tant fait pour lui. Il se souvient à la vérité
des plaisirs qu'il a goûtés avec elle; il en rafraîchit même
quelquefois agréablement la mémoire; mais il ignore quelle
est sa situation depuis qu'il a bien voulu l'abandonner à
elle-même, et j'ose dire à son mauvais sort. On ne le voit
que trop par les endroits où il parle de ces plaisirs sensibles,
qui sont presque toujours l'écueil des amours vifs et
pétulants.
« Ce n'est pas néanmoins qu'on ne trouve dans son Roman les lois de cet amour tendre et délicat, la passion
des belles âmes, qui ne connaissent de vrai bien que celui
d'aimer: il en a même répandu les maximes en plus d'un
endroit; mais, comme il peint un amant trop vif pour
pouvoir être formé sur de si nobles idées, il est obligé de
se rabattre souvent sur cet amour de sensibilité où la nature
ne porte que trop ordinairement. C'est même ce qui
fait le capital de son ouvrage, qu'il croit égayer quelquefois
par des libertés qui n'étaient pas même permises dans
un temps où notre langue, moins chaste qu'elle n'est aujourd'hui,
accordait beaucoup plus à l'imagination qu'elle
ne fait à présent.

@

PREFACE. XXV
« La satire répandue dans ce Roman.
« La satire ne règne pas moins dans ce Roman que l'amour; peut-être même y est-elle plus sagement traitée
que cette passion. Tantôt elle roule sur les défauts du
sexe, qu'il exagère un peu trop vivement, et en des termes
qui lui ont été justement reprochés: quelquefois il en
veut à cette inégalité de conduite que tiennent les amans
avant et après leur mariage: une autre fois il attaque la
licence des cloîtres, où la chasteté même n'était pas en
sûreté; et dirai-je que, vivant sous la puissance royale, il
se hasarde jusqu'à faire une peinture assez hardie de la
manière dont les peuples se sont donné des rois? Apres
donc avoir parlé de la vie simple et naturelle des premiers
hommes, il fait voir les dissensions et les maux qu'ont
apportés la propriété et le partage des biens. Voici ce
qu'il en dit au vers 9635 :

La terre méismes partirent (1), Et au partir (2) bones (3) i mirent; Et quant les bones i metoient, Mainte fois s'entre-combatoient, Et se tolurent (4) ce qu'il porent; Li plus fors les greignors pars orent.
Et au vers 9645 :

Lors convint que l'en esgardast Aucun qui les loges gardast, Et qui les maufaitors préist, Et droit as plaintifz en feist,

(1) Partagèrent. (2) Dans le partage. (3) Bornes. (4) Enlevèrent.
@

XXVI PREFACE.
Ne nus ne l'osast contredire. Lors s'assemblerent por eslire. Un grant vilain entr'eus eslurent, Le plus ossu de quanqu'il furent (1), Le plus corsu et le greignor (2), Si le firent prince et seignor. Cil (3) jura qu'à droit les tendroit, Et que lor loges (4) desfendroit, Se chascuns endroit soi li livre Des biens dont il se puisse vivre.... De là vint li commencement As rois, as princes terriens, Selonc l'escript as anciens.
« Il continue encore quelque temps sur le même ton, mais ce sont des matières ou qu'on ne traiterait pas aujourd'hui,
ou que l'on traiterait au moins d'une manière
plus douce et plus tempérée, quand même on le ferait dans
le même sens. Dans les traits de satire qui lui échappent
si naturellement contre l'amour même, dont il prétend
néanmoins donner des lois sous les auspices de l'arbitre
souverain de cette passion, on y trouve les instructions
les plus singulières qu'une matrone, qui ne connaît plus
les plaisirs que par un antique et triste souvenir, puisse
donner à une jeune personne qui commence à entrer dans
le monde. C'est de là, comme je l'ai dit, que Regnier a tiré
sa Macette; mais il n'est que de recourir à l'original. On
y trouve ces traits naïfs qui coulent de source, et qui ne
laissent pas de frapper, malgré la rudesse ou la simplicité
qu'on s'attend d'y rencontrer. Et quoi qu'on nous dise, on


(1) De tous tant qu'ils étaient. (2) Plus grand. (3) Cil, celui-là. (4) Habitations.
@

PREFACE. XXVII
voit bien que si l'amour de délicatesse et de sentiments a
quelquefois été la belle passion de nos pères, on ne l'a
que, trop souvent confondu avec cet amour avide qui ne
cherche que de fréquents repas, sans trop s'embarrasser
du temps si agréable de la digestion. Et s'il faut que je
rapporte quelques traits de ces instructions, c'est là qu'on
verra ces vers par lesquels cette matrone prétend faire
croire que, le sexe étant né libre, les lois nuptiales n'ont
pu le renfermer équitablement dans la contrainte où il
est obligé de vivre depuis si longtemps. C'est au vers
14083 :

Car Nature n'est pas si sote Qu'ele féist nestre Marote Tant solement por Robichon, Se l'entendement i fichon, Ne Robichon por Mariete, Ne por Agnes ne por Perrete; Ains nous a fait, biau filz, n'en doutes, Toutes por tous, et tous por toutes, Chascune por chascun commune, Et chascun commun por chascune.
« Ce ne sont là que les moindres traits de ces instructions, plus utiles sans doute que louables. Mais le personnage
qui figure le plus pour la satire, est Faux-Semblant. Pour
sentir les traits piquants qui naissent de la conduite ou
qui sortent de la bouche de ce personnage, on se souviendra
qu'il n'y avait guère plus d'un demi-siècle que les
deux ordres de S. Dominique et de S. François étaient
établis. La sainteté, la piété, le savoir, le désintéressement,
et peut-être même l'utilité de l'Eglise, en avaient été les
premiers appuis. Mais, soit que naturellement l'homme
fasse toujours quelques retours vers le monde, qu'il a

@

XXVIII PREFACE.
quitté quelquefois sans le connaître; soit que dans ces
grands corps il se fourre, sans qu'on le puisse empêcher,
des hommes nés pour y faire fleurir le règne de l'hypocrisie,
c'était déjà ce qu'on y remarquait le plus. C'est
donc là le personnage que représente ici Faux-Semblant;
et comme s'il était de l'ordre public que ces gens-là se
mêlassent de tout, Faux-Semblant s'avisa de se trouver
à l'armée que le Dieu d'Amours avait assemblée pour assiéger
le château de Jalousie. C'est donc dans les entretiens
qu'il eut avec ce Dieu, qu'il fit paraître tout son savoir.
Voici ce que l'auteur lui fait dire, vers 11073 et
11879 :

Ge mains (1) avec les orguilleus, Les veziés (2), les artilleus (3), Qui mondaines honors convoitent, Et les grans besoignes exploitent, Et vont traçant les grans pitances, Et porchacent les acointances Des poissans hommes et les sivent, Et se font povre, et si se vivent De bons morciaus délicieus, Et boivent les vins précieus; Et la povreté vont preschant, Et les grans richeces peschant.... Et tous jors povres nous faignons, Mes comment que nous nous plaignons, Nous sommes, ce vous fais savoir, Cil qui tout ont sans riens avoir.
« Voici ce qui caractérise encore plus ces sortes de gens, et fait voir précisément que le poète en veut à ceux qui,


(1) Je demeure. (2) Rusés, trompeurs. (3) Artificieux.
@

PREFACE. XXIX
sous les apparences trompeuses du bien de l'Eglise, cherchaient
des lors à renverser en France l'économie ecclésiastique,
comme ils ont fait ailleurs. Les papes, intéressés
par l'étendue qu'ils veulent donner à un pouvoir
qui n'est légitime que dans ses justes bornes, lâchèrent
dans toute l'Eglise ces émissaires, qui ne firent que prêcher
l'autorité pontificale, et quelquefois avec tant d'exagération,
que les papes eux-mêmes auraient appréhendé de
la proposer telle que l'ont faite ces sortes de gens, qu'on
est toujours en état de désavouer quand il y a trop de
contradicteurs, et que l'on sait vigoureusement appuyer
pour peu qu'il y ait lieu de faire réussir les vues qu'ils ont
proposées. Et pour animer encore plus ces nouveaux zélateurs,
les papes leur accordèrent le privilège de curés
universels de tous les fidèles. Ainsi ces émissaires, autant
pour leur intérêt propre que pour celui du pape, se voyaient
engagés à prêcher l'immense autorité de leur protecteur,
jusqu'à le nommer Vice-Dieu. Comme c'était la matière du
temps; c'est aussi là-dessus que Jean de Meung insiste
le plus, et ce qu'il a même le plus judicieusement traité.
« Il ne faut pas s'imaginer que cette conduite de l'hypocrisie fût toujours désavouée par les grands personnages
de ces deux ordres. Il suffisait que cela parût tourner à
l'avantage de leur société, pour qu'aussitôt ils prissent feu
comme les autres, et en entreprissent la défense. S. Thomas,
l'ange de l'école, ne put s'empêcher de faire quelques
retours vers les sentiments un peu trop humains de ses
confrères. Il écrivit donc avec un peu trop de vivacité
contre Guillaume de Saint-Amour, qui avait osé reprendre
quelques vices de ces grands corps; et comme la vivacité
ne peut rien contre la vérité, ils crurent trouver une voie
sûre d'accabler cette lumière de l'Université de Paris. Ils
c.
@

XXX PREFACE.
le firent exiler: moyen que prend ordinairement l'esprit
d'erreur, qui n'a de ressource que dans ces voies de fait,
toujours odieuses aux amateurs de la vérité.

Ou estre banis du roiaume A tort, cum fu mestre Guillaume De Saint-Amor, qu'Ypocrisie Fist essilier par grant envie. (v. 11702.)
« C'est ce que dit Jean de Meung, qui nous a peint d'une manière admirable, dans tout cet article de son Roman,
la politique des moines et des gens de communauté; et
c'est par malheur la même politique que nous voyons
subsister encore aujourd'hui. Ce point a paru si important
à son auteur, il regarda si peu sa censure comme une vivacité
de jeunesse, que, parvenu avec l'âge à des sentiments
plus sérieux, il ne laisse pas d'insister toujours sur
cet article, comme essentiel à l'ordre et à la police de l'Eglise.
Il sentait bien cependant que ni des satires piquantes,
ni des censures autorisées, ni des écrits solides, ne ramènent
point au centre de leurs devoirs ces sortes de gens,
toujours avides, toujours intéressés. Il semble désespérer
de les voir jamais revenir au point fixe de la vérité; et
nous-mêmes sentons, après quatre siècles et plus, combien
il avait raison de le penser; cependant il sait rendre
justice au peu de bonnes âmes qui se trouvent parmi eux:

L'en trueve bien entr'eus mainte bonne personne,
Qui ne se mesferoient por Rains ne por Peronne;
Ains prenent en bon gré tout ce que Diex leur donne,
Et leur poise (1) et ennuie quant nul ist hors de bonne (2).
(Testament, vers 1161.)

(1) Pèse. (2) Sort des bornes.
@

PREFACE. XXXI
« On commençait déjà à compter par une bonne personne, dans des corps composés peut-être chacun de vingt
ou vingt-cinq mille âmes.

« Morale répandue dans ce Roman.
« Nos pères voulaient toujours assaisonner leurs ouvrages les plus joyeux d'un ragoût de morale. Ils ne prenaient
pas la peine de leur donner ces utiles et gracieuses
teintures des moeurs, que les anciens nous ont appris à
semer légèrement dans nos écrits. Ils voulaient des sermons
assommants par une longueur fastidieuse et par des
maximes triviales. On sait toujours ce qu'ils vont dire
avant même que de le dire. On en voit un échantillon à la
tête même de ce Roman; heureusement que cela ne va
pas jusqu'au dégoût. L'auteur fait entrevoir ce qu'il aurait
pu faire; mais il a la discrétion de ne pas se livrer entièrement
au goût de son siècle.
« Il a su employer de deux manières la morale qu'il a semée dans ce Roman. La première, mais la plus ingénieuse,
est un fond de moeurs qu'il a caché dans l'économie,
de son ouvrage, et qu'on ne peut bien apercevoir qu'à la
fin de sa lecture. J'ai déjà remarqué qu'il peint un jeune
homme séduit par des grâces purement extérieures, et
qui se livre tout à coup à l'amour le plus insensé. Il s'inquiète,
il s'agite, il court, il cherche les moyens de se satisfaire:
il ne peut en venir à bout; mais il n'en est que
plus frappé par les traits de l'Amour: il se livre à cette
divinité; il en écoute les lois et les observe; il en espère
du soulagement et n'en reçoit que des chagrins. La Raison
se présente, qui veut le dissuader d'aimer: toute sage
qu'elle est, elle ne saurait se faire écouter par une jeunesse

@

XXXII PREFACE.
prévenue d'un fol amour. Elle a beau venir à lui dans les
temps mêmes où ses peines sont et plus vives et plus cuisantes,
elle n'y gagne pas plus une fois que l'autre. Il ne
s'embarrasse point des refus que fait la Richesse, si nécessaire
en amours, de se communiquer à lui: il veut arriver
au but de ses désirs; c'est de quoi il est uniquement
occupé. Il y trouve des difficultés insurmontables qui lui
font implorer les forces du Dieu d'Amours, qui veut bien
en sa faveur les rassembler toutes. Que de peines pour
surmonter tous ces obstacles! mais enfin il les surmonte et
arrive au but.

Par grant joliveté coilli La flor du biau Rosier foilli: Ainsinc oi la Rose vermeille, Atant fu jor (1) et ge m'esveille.
« Tous ces embarras, toutes ces peines, tant d'avis demandés, de conseils écoutés, de chagrins reçus, de douleurs
supportées, tout aboutit à un instant de plaisir. On
s'éveille tout à coup de cette léthargie: à peine pense-
t-on qu'on ait eu quelque moment de joie, on ne se souvient
que des peines qui ont été longues et fatigantes. C'est
le fond de moeurs contenu dans ce Roman, et qui n'est
développé par les deux derniers vers, que pour ceux qui
savent y réfléchir :

Ainsinc oi la Rose vermeille, Atant fu jor et ge m'esveille.
« Il y a une autre morale semée par maximes dans le cours de cet ouvrage. Quelques-unes simplement expliquées,


(1) Alors il fut jour.
@

PREFACE. XXXIII
mais pensées délicatement, feraient encore honneur
à ceux qui les exprimeraient aujourd'hui avec cette
sage et noble élégance qui leur est propre. Est-il rien dans
l'antique et première simplicité de notre langue de plus
ingénieusement, de plus sagement pensé que ce qu'il dit
de la justice que la Richesse se rend à elle-même du coeur
des avares, et de la vengeance qu'elle en tire; de ce que,
malgré sa nature, qui est de se communiquer à plusieurs,
ils ne laissent pas de la resserrer dans une étroite et dure
captivité ( v. 5199 )?

As richeces font grant ledure (1) Quant il lor tolent (2) lor nature. Lor nature est que doivent corre, Por la gent aidier et secorre, Sans estre si fort enserrées; A ce les a Diex aprestées: Or les ont en prison repostes (3). Mes les richeces de tex hostes, Qui miex, selonc lor destinées, Déussent être traïnées, S'en vengent honorablement; Car apres eus honteusement Les traïnent, sachent (4) et bercent (5), De trois glaives le cuer lor percent: Li premier est travail d'aquerre; Li second qui le cuer lor serre, C'est paor qu'en n'es tole ou emble (6) Quant il les ont mises ensemble, Dont il s'esmaient sans censier;

(1) Déshonneur. (2) Enlèvent. (3) Cachées. (4) Tirent avec secousse, (5) Brisent. (6) Enlève.
@

XXXIV PREFACE.
Li tiers est dolor du lessier, Si cum ge t'ai dit ci-devant, Malement se vont décevant. Ainsinc Pecune se revanche, Comme dame roïne et franche, Des sers qui la tiennent enclose. En pez se tient et se repose, Et fait les meschéans veillier Et soucier et traveillier. Sous piés si cort les tient et donte Qu'ele a l'onor, et cil la honte, Et le torment et le damaige, Qu'il languissent en son servaige.
« Ne trouve-ton pas du tour et beaucoup de sens dans l'explication qu'il donne à cette maxime vulgaire, que les
honneurs changent les moeurs? maxime qu'il croit aussi
fausse qu'elle était commune de son temps, et qu'elle l'a
encore été depuis. Voici ce qu'il en dit, vers 6297:

Et si dist-l'en une parole Communément qui est moult fole, Et la tiennent trestuit por vroie Par lor fol sens qui les desvoie, Que les honors les meurs remuent. Mes cil mauvesement arguent; Car honors ne font pas muance (1), Mes il font signe et démonstrance Quex meurs en eus avant avoient, Quant es petits estas estoient Cil qui les chemins ont tenus Par quoi sunt as honors venus.
« Enfin, si je ne craignais de charger cette préface, ou de fatiguer un lecteur par l'excessive longueur de ces


(1) Changement.
@

PREFACE. XXXV
extraits, on verrait qu'outre la morale on trouve encore
dans ce Roman une politesse de moeurs qui fait honneur
à notre nation, parvenue il y a plus de quatre siècles à ce
point où ne sont pas encore arrivées la plupart des nations
voisines. Il y a même des traits de politique, des caractères,
des portraits, des maximes, des règles de conduite,
des vérités philosophiques, des sentiments; et tout cela fait
bien sentir qu'on avait raison de le regarder en son temps
comme un livre essentiel pour l'usage de la vie civile,
parce qu'il en est peu où l'on trouve en même temps une
si grande variété de choses nécessaires, utiles et agréables.

« Chimie dans ce Roman.
« Je ne parle point ici des principes de chimie qu'on a prétendu apercevoir dans le sermon de Genius, chapelain
et confesseur de dame Nature. Il n'est pas encore bien
décidé si toute l'obscurité philosophique qui se rencontre
en cet endroit n'est pas une satire du prédicateur, qui,
pour se faire admirer de la populace, aurait dit de propos
délibéré des choses inintelligibles; le peuple, dans tous les
temps, n'ayant jamais estimé de ces actions publiques que
ce qu'il n'en saurait comprendre, et méprisant les plus
belles choses des qu'on s'abaisse jusqu'à les lui rendre
trop claires et trop sensibles. Cependant il faut avouer
que l'auteur paraît ailleurs fort incliné vers la chimie du
grand oeuvre ou la transmutation des métaux.

« Economie et ordre de ce Roman.
« C'est donc ici un roman, mais il n'est pas fait avec la conduite et l'ordonnance que prescrivent les règles de
l'art. C'est même encore un poème, mais qui ne tient rien

@

XXXVI PREFACE.
de ce que nous appelons héroïque. On lui a cependant
donné le nom de poème, parce qu'on y trouve des vers
mesurés et rimés; il ne faut pas en poésie y chercher autre
chose. C'est un roman, parce que c'est une histoire controuvée
et imaginée, autant pour détourner de l'amour que
pour en donner les règles. Mais cette invention n'a rien
de ce qu'on cherche aujourd'hui dans ces ouvrages, c'est-
à-dire un fond de vraisemblance qui ferait quelquefois
croire ou souhaiter au moins que le tout fût véritable. Le
merveilleux y est absurde; cependant l'absurde ne laisse
pas d'être instructif: mais il faut le pardonner à nos pères,
ils ne pouvaient pas mieux faire. Il y a néanmoins un
ordre dans ce roman; les choses y vont toujours par degrés,
et avec une sorte de proportion. Ainsi la vraie conclusion
n'est pas au commencement de l'ouvrage comme
dans les Amadis: il y a un ordre plus naturel et mieux
marqué; car plus l'Amant va en avant, plus il s'engage et
fait de pas vers la conclusion réelle, qui ne vient qu'à la
fin de tout l'ouvrage.
« Cela se trouve chargé d'incidents dont quelques-uns sont assez ingénieusement amenés au sujet; d'autres y
sont jetés sans qu'on en sache la raison: les histoires surtout
y sont placées d'une manière si extraordinaire, que
tout autre endroit que celui où elles sont leur aurait également
convenu.

« Style de ce Roman.
« Notre langue ne faisait que sortir de la barbarie qui lui était restée des langues celtique et theudesque, lorsque ce
roman fut commencé. Ainsi on doit regarder comme une
espèce de prodige, d'y voir régner, avec l'ordre si naturel
de notre langage, si peu de termes étrangers et barbares.

@

PREFACE. XXXVII
Je dirai même que, contre l'ordinaire des poètes de ces
premiers temps, on y trouve très peu de manières de parler
basses et populaires, qui sont très souvent des marques ou
du peu d'éducation de nos premiers versificateurs, ou du
peu de choix qu'ils apportaient dans leurs amitiés particulières.
Les proverbes, qui sont ordinairement le patrimoine
de la populace, sont employés ici d'une manière assez
distinguée et assez noble pour faire croire que leur auteur
avait plus de fréquentation à la Cour que parmi le peuple.
Il a même écarté tous ceux qui portaient avec eux des
idées communes et mécaniques; ce que n'ont point fait la
plupart de nos premiers auteurs, qui mettaient tout en
oeuvre, bon et mauvais, dans la fausse persuasion que
c'était l'unique moyen de plaire à tout le monde.
« Il faut avouer cependant que, pour le fond du style, il se trouve quelques différences entre les premiers manuscrits
de cet ouvrage et ceux des derniers temps (1); mais
il y en a davantage entre les manuscrits et les imprimés
ordinaires; il est bon de donner ici quelques éclaircissements
sur ces différences. Comme ce roman était le livre
des courtisans, comme il était d'un usage ordinaire et
pour ainsi dire journalier, on s'appliquait toujours, dans
les copies nouvelles qui s'en faisaient, de le rendre conforme
au langage ordinaire de la Cour, et quelquefois
même au style des provinces où on le copiait; c'est ce
qu'observe Etienne Pasquier, au livre viij de ses Recherches,
chap. 44. « Pareille faute, dit-il, trouvons-nous aux
anciens manuscrits de notre Roman de la Rose, en
« chacun desquels le langage français est tel qu'il était


(1) Les différences sont beaucoup plus considérables que ne le dit l'auteur de la préface; on n'a consulté pour cette édition que les plus
anciens manuscrits, et ceux qui ont paru les meilleurs. (Méon.)
d
@

XXXVIII PREFACE.
« lorsqu'ils furent copiés, hormis la rime des vers auxquels
« ils ne purent donner aucun ordre. Voire y trouverez-vous
« je ne sais quoi du ramage de ceux qui en
« furent copistes; je veux dire de leur picard, normand,
« champenois, qui sont choses auxquelles le lecteur doit
« avoir égard, premier que d'y interposer son jugement. »
« Mais ces changements ne parurent sensibles qu'au commencement du quinzième siècle. Notre langue ayant pris
alors plus de perfection et de politesse qu'elle n'en avait
auparavant, on aperçut aisément la différence d'un ouvrage
fait à la fin du treizième siècle, d'avec le même ouvrage
écrit au commencement du quinzième. Et ce fut
vers ce temps-là que se firent les premières corrections du
Roman de la Rose, soit en éloignant des termes qui commençaient
à n'être plus du bel usage, soit en réformant
l'orthographe qui tenait encore quelque chose de la langue
germanique, pour prendre celle que nous avons aujourd'hui,
qui s'est maintenue avec assez d'uniformité depuis
trois cents ans. Tout le quinzième siècle apporta peu de
changements à notre langue: ainsi le Roman ne souffrit
dans ce temps aucune altération sensible; mais le renouvellement
des lettres, et plus que tout cela, les Dames,
qui commencèrent à primer à la Cour sous Louis XII et
François I, produisirent un changement merveilleux dans
notre langue. On s'accommoda, pour le tour et l'arrangement,
à la délicatesse de leurs oreilles; on exila derechef
tout ce qui portait avec soi quelque sorte de rudesse; on
chercha même de nouveaux mots et de nouvelles façons
de parler plus douces et plus gracieuses que les antiques,
pour les substituer à la place de celles que l'on mettait hors
de rang.
« Ce fut vers ce temps que parurent les premières éditions
@

PREFACE. XXXIX
du Roman de la Rose, et l'impression occasionna la
deuxième correction que l'on s'avisa d'y faire. Ainsi les
premiers imprimés, qui sont tous en caractères gothiques,
ne différent que très peu des derniers manuscrits du quinzième
siècle; mais la différence est sensible avec ceux du
quatorzième, parce qu'il y eut de l'une à l'autre une double
correction.
« Ce livre ayant repris vigueur sous le règne de François I, Clément Marot, qui était le bel esprit banal de la
Cour, prit la résolution de le réimprimer. Il le fit en 1527,
avec des changements si considérables, que cela fut moins
pris pour une correction que pour une véritable altération
d'un texte qu'il aurait dû respecter. Dans la pensée donc
de lui donner un tour plus français, il hasarda d'en refaire
beaucoup de vers, d'en ajouter quelques-uns, d'insérer
des gloses dans le texte, enfin d'en faire comme de son
propre ouvrage; hardiesse que Pasquier, quoique ami de
Marot, ne put s'empêcher de regarder depuis comme une
témérité condamnable. Cette édition parut d'abord in-folio,
en caractères gothiques, l'an 1527, et depuis on l'a réimprimée
en 1529. Cette dernière édition, qui est de Galliot
du Pré, est la seule que l'on ait faite en caractères romains,
ou lettres rondes. Jean Longis réimprima ce livre
pour la troisième fois, mais toujours également corrompu.
Cette troisième édition, qui est de l'an 1537, se fit en caractères
gothiques, comme toutes celles qui avaient paru avant
1529 (1); et depuis ce temps l'avidité des libraires ne leur a
pas même fait naître l'envie de le publier de nouveau,


(1) On peut voir la description de ces éditions et d'autres, plus ou moins rares et recherchées, dans le Manuel du libraire de
M. Brunet, publié par MM. Firmin Didot, tom. III, 2e part., col.
1170-1177, art. LORRIS (Guill. DE).

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XL PREFACE.
malgré la rareté et le prix excessif des premiers exemplaires.

« Versification de ce Roman.
« Ou je me trompe, ou c'est ici le lieu de dire un mot de la versification de ce Roman, et même de celle de nos
premiers poètes. Il ne faut pas croire que l'on n'ait commencé
à rimer en France que vers l'an 1250, comme l'a
prétendu Pétrarque: la rime est chez nous plus ancienne
au moins d'une centaine d'années. Le Roman d'Alexandre
commencé par Eustace et continué par Alexandre de Paris
(1), remonte au milieu du douzième siècle. Il n'est pas
même certain que ce soit le premier de nos poètes; car il
n'est pas vraisemblable que pour essai de notre versification
on ait commencé par un grand poème. Cette conjecture
est fondée sur ce qu'on dit de Pierre Abélard, qu'il
avait fait autrefois des chansons amoureuses qui faisaient
les délices de son temps. Cette date, qui est postérieure de
peu d'années à l'an 1100, fait voir que l'on a versifié et
par conséquent rimé parmi nous au commencement du
douzième siècle. Il serait très glorieux à la rime de tirer
son origine d'un aussi grand personnage; mais je la crois
beaucoup plus ancienne (2), et l'on se tourmente inutilement


(1) Lenglet du Fresnoy ne cite que deux auteurs du Roman d'Alexandre; mais il y en a dix qui y ont coopéré. (Méon.) Voyez sur cet ouvrage, plus célèbre qu'il n'est lu, quoiqu'il ait été publié en 1846 par M. Henri Michelant à Stuttgard, in-8°, dans la
Bibliothek des literarischen Vereins, l'Histoire littéraire de la
France, tom. XV, p. 119-127, et p. 160-179.
(2) La traduction des Livres des Rois contenue dans le fameux manuscrit des Cordeliers est partie en prose et partie en vers; elle
est certainement antérieure au douzième siècle.
(LENGLET DU FRESNOY.)
@

PREFACE. XLI
pour savoir de qui nous la tenons. Je me persuade
que, comme il y a toujours eu des poètes dans la nation,
il y a toujours eu de la rime: c'est le caractère de toutes
les anciennes langues du Nord, telle que la nôtre était dans
ses commencements, de distinguer leurs vers non-seulement
par la mesure, mais encore par la rime; et je m'imagine
que c'est de nous que les Latins des siècles barbares
ont tiré la rime qu'ils ont introduite dans la plupart
des hymnes de l'Eglise.
« Ce qui nous est donc connu de ces premiers temps de notre poésie sont les vers alexandrins, c'est-à-dire de
douze syllabes pleines, qui ont pris leur nom du Roman
d'Alexandre, dans lequel ils furent employés; mais comme
l'harmonie de notre langue n'était pas encore assez formée
pour réussir dans cette nature de vers, qui en exige beaucoup,
ils eurent moins de succès que les vers de huit syllabes,
dont on s'est servi depuis dans la plupart des ouvrages.
Il y a même une raison qui parait avoir donné un
grand cours à ces derniers vers: notre première poésie était
moins des vers que de la prose rimée, et nos premiers auteurs
étaient plutôt des versificateurs que des poètes; ainsi
les vers de huit syllabes s'accommodaient beaucoup mieux
à leur manière de versifier, qui demandait plus de facilité
que d'élévation.
« Ce sont les vers que nos anciens romanciers ont le plus employés; cela n'a pas néanmoins fait négliger entièrement
les vers alexandrins. Jean de Meung lui-même, qui s'était
familiarisé avec les vers de huit syllabes, s'est servi des
autres dans son Testament; mais on n'y trouve pas cette


Ce manuscrit a été publié en 1841 par M. le Roux de Lincy dans la grande Collection de documents inédits sur l'histoire de France.
d.
@

XLII PREFACE.
correction et cette aisance qu'on voit régner dans la versification
de son Roman.
« L'on était dans ces premiers temps si exact sur la rime, que souvent pour la satisfaire l'on estropiait ou l'on changeait
les mots de notre langue. Ainsi Jean de Meung ne
fait pas difficulté de mettre adultire (1) pour adultère, et
reculier pour reculer, parce qu'il s'agissait par l'un de rimer
à dire, et par l'autre à séculier. Il s'est avisé même, pour
plus de facilité, de couper un mot en deux: c'est à la vérité
la seule fois que j'ai remarqué cette licence. La voici
pour la singularité, vers 20222:

N'onc preterit, prescrit n'i fu, Et si vous redi que, li fu- Tur n'i aura james presence, Tant est d'estable permanence.
« Ces sortes de licences ou négligences, comme on voudra les nommer, n'ont pas empêché que l'on n'ait autrefois
estimé ce livre, et les gens d'esprit ne doivent pas aussi
pour cela lui refuser la préférence qu'il mérite sur les poètes
de son temps.

« Critiques de ce Roman.
« Mais la considération des illustres adversaires qu'a eus ce roman me déterminerait seule à lui donner plus d'estime
qu'aux autres. Comme il n'y a que les gens sans mérite
qui ne soient pas dignes d'avoir des ennemis, il n'y a
que les ouvrages médiocres, sans goût et sans élévation,
qui n'aient pas l'honneur d'être contredits. Heureusement
le Roman de la Rose a eu des contradicteurs: Gerson,


(1) Je n'ai vu ce mot dans aucun manuscrit ancien; mais avoutire, evoltire. (Méon.)
@

PREFACE. XLIII
chancelier de l'église de Paris, et la plus grande lumière
de cette Université, écrivit contre ce poème (1). Je n'ambitionnerais
la gloire d'être auteur que pour avoir d'aussi
célèbres antagonistes. Il ne l'attaque que du côté des
moeurs; mais c'est une bagatelle: peut-être n'en avait-il
pas pénétré le système et l'économie. Jean de Meung eut
encore un illustre adversaire en la personne de Martin
Franc, secrétaire du pape Félix V. C'est contre ce roman
qu'il écrivit le Champion des Dames; livre dans lequel,
outre une poésie assez châtiée pour le temps, on trouve
encore beaucoup de singularités, et même des lumières historiques
pour qui sait bien les mettre en oeuvre.

« Roman de la Rose moralisé.
« Enfin, on a fait l'honneur tout entier à ce roman: on l'a moralisé et mis en prose. C'était en partie le goût du temps,
mais surtout c'était celui de Jean Molinet, chanoine de
Valenciennes et historiographe de Maximilien I. Jean de
Meung avait donné ce roman comme un livre joyeux, Jean
Molinet en voulait faire un livre de piété. »

La préface de Clément Marot, qui vient à la suite

(1) Voyez Joannis Gersonii... Opera omnia, opera et studio M. Lud. Ellies du Pin. Antwerpiae, MDCCVI, in-folio, tom. III,
pars I, col. 297-308, Cf. part. III, col. 925, A; col. 931, A. - Dans le
dernier des passages auxquels nous renvoyons, Gerson, emporté par
l'indignation, s'écrie: « Si je possédais un exemplaire du Roman de
la Rose, et qu'il fût unique, valût-il mille livres d'argent, je le brûlerais
plutôt que de le vendre pour le publier tel qu'il est. Si je savais
que l'auteur n'eût pas fait pénitence, je ne prierais jamais pour lui,
pas plus que pour Judas; et les personnes qui lisent son livre à mauvais
dessein, augmentent ses tourments, soit qu'il souffre en enfer,
Soit qu'il gémisse en purgatoire. »

@

XLIV PREFACE.
de celle de Lenglet du Fresnoy, montre sous quel
jour on envisageait sous François Ier le Roman de
la Rose. Le peu d'étendue de ce morceau, le rang
élevé que tient son auteur dans la littérature française,
tout nous engage à réimprimer cette partie
des Prolégomènes de Méon, qui l'a prise, comme
il a soin de l'indiquer, dans l'édition gothique
in-folio du rifacimento de Marot, Paris, 1527; dans
celle de la même ville, Galliot du Pré, 1529, lettres
rondes; et dans celle de Jean Longis, 1537, gothique.

« Exposition morale du Roman de la Rose.
« S'il est ainsi que les choses dignes de mémoire pour leur profit et utilité soient à demeurer perpétuellement sans
être du tout assoupies par trop longue saison et l'habileté
de temps caduc et transitoire, l'aiguillon et stimulement
de juste raison et non simulée cause m'a semont et enhorté,
comme tuteresse de tout bien et honneur, à réintégrer
et en son entier remettre le Livre qui, par longtemps
devant ceste moderne saison, tant a été de tous
gens d'esprit estimé, que bien l'a daigné chacun voir et
tenir au plus haut anglet de sa librairie, pour les bonnes
sentences, propos et dits naturels et moraux qui dedans
sont mis et insérés. C'est le plaisant livre du Roman de
la Rose, lequel fut poétiquement composé par deux nobles
Auteurs dignes de l'estimation de tout bon sens et
louable; savoir, maître Jehan de Meung et maître Guillaume
de Lorris. Ce livre présent a été auparavant,
par la faute, comme je crois, des imprimeurs, assez mal
correct, ou par aventure de ceux qui ont baillé le double

@

PREFACE. XLV
pour l'imprimer; car l'un et l'autre peut être cause de
son incorrection. Pour laquelle chose restituer en meilleur
état et plus expédiente forme pour l'intelligence des lecteurs
et auditeurs, nonobstant la faiblesse du mien petit
entendement et indignité de rural engin, ai bien voulu
relire ce présent Livre des le commencement jusques à la
fin, à laquelle chose faire fort laborieuse me suis employé
et l'ay corrigé au moins mal que j'ay peu, y ajoutant
les cotations des plus principaux notables et autorités
venant à propos sans le mien volontaire consentement,
comme devez entendre.
« Et pour autant qu'on pourrait dire, comme déjà plusieurs ont dit, que ce Livre parlant en vain de l'état d'amours,
peut être cause de tourner les entendements à mal, et les
appliquer à choses dissolues, à cause de la persuasive
matière de fol amour dedans tout au long contenue, pour
cause que fol appétit sensuel ou sensualité, nourrisse de
tout mal et marastre de vertu, est moteur d'icelui propos
(tout honneur sauvé et prémis), je répons que l'intention
de l'Auteur n'est point simplement et de soi-même mal
fondée ne mauvaise, car bien peut être que ledit Auteur
ne guettait pas seulement son penser et fantaisie sur
le sens littéral, mais plutôt attirait son esprit au sens
allégorie et moral, comme l'un disant et entendant l'autre.
Je ne veux pas ce que je dis affermer, mais il me
semble qu'il peut ainsi avoir fait; et si celui Auteur
n'a ainsi son sens réglé et n'est entré sous la morale
couverture pénétrant jusques à la morale du nouveau
sens mystique, toutes-fois l'on le peut moralement exposer
et en diverses sortes.
« Je dis donc premièrement, que par la Rose, qui tant est appétée de l'Amant, est entendu l'état de sapience,

@

XLVI PREFACE.
bien et justement à la Rose conforme pour les valeurs,
douceurs et odeurs qui en elle sont, laquelle moult est à
avoir difficile pour les empêchements entreposez, auxquels
arrêter ne me veux pour le présent. Et en ceste manière
d'exposer, sera la Rose figurée par la Rose papale, qui
est de trois choses composée, c'est à savoir d'or, de musc,
et de baume; car vraie sapience doit être d'or, signifiant
l'honneur et révérence que nous devons à Dieu le Créateur;
de musc, à cause de la fidélité et justice que devons
avoir à notre prochain; et de baume quant à nous-mêmes,
en tant que devons tenir nos âmes chères et précieuses,
comme le baume pur et cher sur toutes les choses du
monde.
« Secondement, on peut entendre par la Rose l'état de grâce, qui semblablement est à avoir difficile; non pas de
la part de celui qui la donne, car c'est Dieu le tout-
puissant, mais de la partie du pécheur, qui toujours est
empêché et éloigné du collateur d'icelle. Ceste manière
de Rose spirituelle, tant bien spirant et réfragant, pouvons
aux Roses figurer par la vertu desquelles retourna en sa
première forme le grand Apulée, selon qu'il est écrit au
livre de l'Ane d'or, quant il eut trouvé le Chapelet de
fleurs de Rosier pendant au sistre de Cérès, déesse des
blés: car, tout ainsi que ledit Apulée, qui avait été transmué
en âne, retrouva sa première figure d'homme sensé
et raisonnable, pareillement le pécheur humain, fait et
converti en bête brute par irraisonnable similitude, reprend
son état premier d'innocence par la grâce de Dieu,
qui lui est conférée lorsqu'il trouve le Chapelet ou couronne
de Roses, c'est à savoir l'état de pénitence pendu
au doux sistre de Cérès: c'est la douceur de la miséricorde
divine.

@

PREFACE. XLVII
« Tiercement, nous pouvons entendre par la Rose la glorieuse Vierge Marie, pour ses bontés, douceurs et perfections
de grâce, desquelles je me tais pour le présent.
Et sachez que ceste virginale Rose n'est aux hérétiques
facile d'avoir, et n'y eût-il seulement que Malle-Bouche
qui les empêche d'approcher de sa bonté; car ils ont
mal d'elle parlé, voulant maculer et dénigrer son naturel
honneur, en disant qu'il ne la faut saluer et appeler Mère
de pitié et miséricorde: c'est la blanche Rose que nous
trouverons en Hierico, plantée, comme dit le Sage:
Quasi plantatio Rosae in Hierico.
« Quartement, nous pouvons par la Rose comprendre le souverain bien infini et la gloire d'éternelle béatitude,
laquelle, comme vrais amateurs de sa douceur et aménité
perpétuelle, pourrons obtenir en évitant les vices qui nous
empêchent, et ayant secours des vertus qui nous introduiront
au verger d'infinie liesse, jusques au Rosier de
tout bien et gloire, qui est la béatifique vision de l'essence
de Dieu.
« Ce Rosier peut être figuré, non pas aux Roses de Pestum en Italie, qui fleurissent deux fois l'an, car c'est peu
souvent, mais à la Rose que présenta au sage roi Salomon
la noble reine de Saba, éthiopienne, comme nous lisons
et appert au livre de ses Problèmes, et des questions
qu'elle lui demanda pour éprouver sa sapience, dont
tant fut émerveillée que son sens défaillait en elle, selon
qu'il est écrit au Livre des Rois. Elle prit deux
Roses, desquelles l'une venait de l'arbre naturellement,
et l'autre procédait par simulation: car elle l'avait faite
sophistiquement et par art bien ressemblant à la Rose
naturelle, tant était subtilement ouvrée. « Voilà, dit-elle,
« deux Roses devant votre pacifique Majesté présentes,

@

XLVIII PREFACE.
« dont l'une vraiment est naturelle, mais l'autre non. Pourtant
« dites-moi, Sire, qui est la naturelle Rose, montrez-
« la-moi avec le doigt. » Salomon ce voyant, fît apporter
aucunes mouches à miel, pensant et considérant par la
science qu'il avait de toutes choses naturelles, que les
dites mouches, selon leur propriété, iraient incontinent
à la Rose naturelle, non pas à la sophistiquée: car tels
oiselets célestes, plaisants et mellifiques, désirent et appètent
les douces fleurs sur toutes choses. Par quoi il
montra à la Reine la vraie Rose, la décernant de l'autre,
qui était faite de senteurs contrefaisant nature.
« Celle Rose naturelle peut donc signifier le bien infini et vraie gloire céleste, qui point n'est sophistique ne décevable,
comme la gloire du monde présent qui nous déçoit
en tant que nous cuidons qu'elle soit vraie, mais non
est. Donc, qui ainsi voudrait interpréter le Roman
de la Rose, je dis qu'il y trouverait grand bien,
profit et utilité cachez sous l'écorce du texte, qui pas
n'est à dépriser; car il y a double gain, récréation d'esprit
et plaisir délectable quant au sens littéral, et utilité
quant à l'intelligence morale; fables sont faites et inventées
pour les exposer au sens mystique, par quoi on
ne les doit condamner.
« Si le grand Aigle, duquel parla Ezéchiel, quant il dit: Aquila grandis magnarum alarum plena, plumis et varietate,
venit ad Libanum, et tulit medullam cedri, qui
tant avait étendu son volatif plumage, se fût seulement
arrêté sur l'écorce du cèdre quant il vola au mont du
Liban, point n'eût trouvé la moelle de l'arbre, mais s'en
fût en vain retourné et eût perdu son vol. Semblablement
si nous ne creusions plus avant que l'écorce du sens
littéral, nous n'aurions que le plaisir des fables et histoires,

@

PREFACE. XLIX
sans obtenir le singulier profit de la moelle pneumatique,
c'est à savoir, venant par l'inspiration du Saint-
Esprit quant à l'intelligence morale. Qui ne penserait sinon
au sens littéral, encor y a-t-il grand profit pour les
doctrines et diverses sciences dedans contenues: car
néanmoins que le principal soit un train d'amours, toutefois
il est confit de bons incidents qui dedans sont compris
et allégués, causant maintes bonnes disciplines. Les
philosophes naturels et moraux y peuvent apprendre; les
théologiens, les astrologues, les géomètres, les archimistes,
les faiseurs de miroirs, peintres et autres gens
nés sous la constellation et influence des bons astres,
ayant leur aspect sur les ingénieux et autres qui désirent
savoir toutes manières d'ars et sciences (1). »

Après l'Exposition moralle de Clément Marot, vient, dans les Prolégomènes de l'édition de Méon,
la Vie de Jean Clopinel, dit de Meung, par André
Thevet. Nous avons pendant quelque temps balancé
si nous reproduirions ce morceau; mais nous
avons fini par y renoncer, pour ne point allonger
outre mesure une préface déjà bien longue. Nous
avons pris le même parti à l'égard de la Dissertation
sur le Roman de la Rose, par Lantin de Damerey,


(1) On voit combien M. Nisard avait raison de dire que « les savants, les philosophes, les théologiens, les alchimistes, les physiciens,
les légistes même, trouvèrent pendant deux siècles de quoi se plaire
dans le Roman de le Rose. Il faut se le rappeler pour comprendre
deux passages d'un écrivain de la renaissance, dans lesquels ce poème
figure parmi les livres d'alchimie. Voyez les Oeuvres complètes de
Bernard Palissy, publiées par Paul-Antoine Cap; Paris, 1844, in-12,
pag. 129, 191, 192.

@

L PREFACE.
et de l'Analyse de ce poème par le même,
qui vont de la page 66 à la pag. 164, Outre qu'elles
n'apprennent rien de nouveau, elles renferment,
sur les origines de notre langue et de notre littérature,
des assertions dont le temps a fait justice (1).
De tous les écrivains qui viennent de passer sous
nos yeux, un seul, André Thevet, a parlé de la
traduction anglaise du Roman de la Rose, par
Geoffrey Chaucer, et encore l'a-t-il fait en homme
qui ne la connaissait que par ouï-dire, et uniquement
pour rompre une lance contre John Bale,
« assez coutumier de choisir les plus belles roses
qu'il peut, soit en France, Allemagne ou Espagne,
pour en réparer sa patrie. Mais, ajoute résolument
notre compatriote, le plus souvent trouve-t-il qui
s'y oppose, et par légitimes moyens les revendique.
Quoi que ce soit encore, est-il contraint de confesser
que son Chaucer a pillé (il appelle cela illustrer
le livre de Jean de Meung) les plus beaux
boutons qu'il a peu du Roman de la Rose, pour en
embellir et en enrichir le sien (2). Ce que j'ai bien


(1) A la fin d'un manuscrit du Roman de la Rose qui appartient la Bibliothèque de l'Ecole de médecine de Montpellier (fonds de Bouhier,
C. 33 ), on trouve un cahier sur papier intitulé: « Remarques
sur le Roman de la Rose, par M. Lucotte, Sr du Tillot. » Nous laissons
aux curieux le soin de rechercher si ce travail mérite autre chose
qu'une mention.
(2) Voici le passage de Bale: « Constat utique, illum (Galfridum Chaucer) circa postremos annos Ricardi secundi in Gallijs floruisse,
magnamque illic ex assidua in literis exercitatione gloriam sibi compa-

@

PREFACE. LI
voulu ajouter, tant pour montrer en quoi se méprennent
les Anglais, qui veulent ravir à notre
France le Roman de la Rose, que pour faire entendre
à un chacun que, en ce que nous avons mis
ci-dessus touchant Clopinel, nous n'entendons le
mettre au rang et rôle des affronteurs, » etc.
Pour se rendre compte du travail de Chaucer sur l'ouvrage de nos deux trouvères, il ne faut pas


rasse. Tum praeterea eadem opera, omnes veneres , lepôres, delicias,
sales, ac postremô gratias linguae Gallicae tam alté imbibisse, quàm
cuiquam vix credibile. » (Scriptorum illustrium Majoris Brytannix,
quam nunc Angliam et Scotiam vocant: Catalogus, etc.,
autore Joanne Baleo. Basileae, in-folio, cent. VII, cap. XXIIII, p. 525.)
« Il est avéré que, vers la fin du règne de Richard II, il brilla en
France et y acquit beaucoup de gloire dans la pratique assidue des
lettres. Y cultivant même les genres en vogue, il sut s'assimiler, avec
une perfection presque incroyable, l'agrément, la délicatesse, la douceur
la finesse, en un mot toutes les grâces de l'idiome français. » Dans ce
qui précède on ne voit rien de nature à justifier l'indignation de Thevet,
pas plus que dans l'article consacré à Chaucer, où Bale, continue
ainsi: « Adde huc, quod Italos et Gallos, qui plurima suis linguis
terse ac nitide scripserunt, in partem operis evocaverit. Dantes et Petrarcha
Italicam linguam, Alanus Gallicam, Joannes Mena Hispanicam,
atque alij alias, infinitis modis expolierant: hi Chaucero calcar addiderunt.
Bonis igitur avibus incoepto operi incubuit: nunc libellos
Gallica lingua scriptos, in patrium sermonem transferens, » etc.
(pag. 527). « Il ne faut pas non plus oublier qu'il mit à contribution
l'Italie et la France, où s'étaient publiés en langue vulgaire tant d'écrits
élégants et corrects. Dante et Pétrarque en Italie, Alain Chartier
en France, Jean de Mena en Espagne, et d'autres encore en diverses
contrées, avaient donné au langage national une exquise politesse.
Ce fut donc sous d'heureux auspices qu'il entreprit et poursuivit
son travail, tantôt traduisant des ouvrages français en sa langue
maternelle, » etc.

@

LII PREFACE.
s'adresser au dernier historien de la littérature
anglaise, qui n'en dit que quelques mots (1), mais
recourir à une thèse présentée à la Faculté des
lettres de Paris par E.-G. Sandras (2). L'auteur
consacre un chapitre entier, le IIe, à l'ouvrage qui
nous occupe, et s'attache tout d'abord à signaler la
double influence qu'il exerça sur le génie de Chaucer.
Apres avoir exposé l'action de ce poème sur
l'esprit français, il termine ainsi son paragraphe 1er:

« Cette double influence littéraire et philosophique s'exerça aussi en Angleterre, et y laissa des traces aussi
profondes qu'en France, par l'intermédiaire de Chaucer,
qui des sa jeunesse avait fait du Roman de la Rose son
livre de prédilection. Il en traduisit une partie, et il y
prit des inspirations continuelles. C'est au point que ce
poëte, qui sentait les beautés de la nature, qui savait les


(1) « Chaucer traduit d'abord le grand magasin de galanterie, le Roman de la Rose. Nul passe-temps plus joli: il s'agit d'une rose
que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les peintures du
mois de mai, des bosquets, de la terre parée, des haies reverdies,
foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des dames
riantes, Richesse, Franchise, Gaieté, etc., par contraste, ceux des
personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux,
avec le détail des traits, des vêtements, des gestes; on s'y promène
comme le long d'une tapisserie, parmi des paysages, des danses,
des châteaux, entre des groupes d'allégories, toutes en vives Couleurs
chatoyantes, toutes étalées, opposées, incessamment renouvelées
et variées pour le plaisir des yeux. » (H. Taine, Histoire de la
littérature anglaise. Paris, 1863, in-8°, liv. Ier, ch. III; t. I,
p. 176, 177.)
(2) Etude sur Chaucer considéré comme imitateur des trou Paris, 1859, in-8°.

@

PREFACE. LIII
peindre, se contente souvent dans ses descriptions d'être
le copiste de Guillaume de Lorris; que cet érudit, qui
certainement avait lu les Décades de Tite-Live, alors
mises en faveur et par Pétrarque et par la traduction de
Pierre Bercheure (1), reproduit l'histoire romaine telle
que Jean de Meung la lui transmet, altérée par l'imagination
des conteurs; que cet homme de génie, qui mérite
d'être placé entre Aristophane et Molière, arrive à la
vieillesse, toujours sous le joug de l'imitation, et n'ayant
guère composé que des poèmes allégoriques. Quand il
renonce à cette poésie de cour si fausse, si maniérée, et
qu'il écrit le Pèlerinage de Canterbury, drame vivant et
populaire, on retrouve dans son oeuvre les traits saillants
qui caractérisent la seconde partie du Roman de la Rose,
de longues tirades contre les femmes et le ridicule jeté à
pleines mains sur les ordres religieux. Sans doute il remonte
aux sources premières où ont puisé ses maîtres,
sans doute il étudie les ouvrages de leurs disciples, ses
contemporains; mais c'est à l'école de Jean de Lorris que
son goût s'est formé, ou, si l'on veut, altéré; c'est à l'école
de Jean de Meung que s'est façonné son esprit. »
Dans le § 2 du même chapitre, M. Sandras, entrant dans le vif du sujet qu'il a entrepris de traiter, examine
en ces termes le travail du père de la poésie anglaise sur
l'ouvrage des deux auteurs qui ont passé pendant si longtemps
pour les pères de la nôtre:
« La traduction du Roman de la Rose paraît être l'un des premiers produits de la plume de Chaucer. La préférence
qu'il accorde aux mots français, la faible part qu'il


(1) Voyez les Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, de M. Pantin Paris, t. Ier. p. 32-39. Voyez encore p. 52, 60.
e.
@

LIV PREFACE.
accorde aux mots saxons, semble attester une époque où
les décrets d'Edouard, relatifs à la langue nationale, n'avaient
pas encore eu leur effet. Il est donc probable que
c'est immédiatement après avoir quitté les bancs des théologiens
et des légistes, et même pendant son séjour à l'Université
de Paris, que Geoffrey a fait cette traduction. Ceux
qui sont d'un autre avis suivent l'ordre dans lequel Lydgate
énumère les ouvrages de son maître; mais cet ordre
est arbitraire.
« Chaucer a traduit entièrement la portion du poème qui appartient à Guillaume de Lorris, c'est-à-dire la description
du Verger de Déduit, des images qui en décorent
l'enceinte, le portrait des habitants, l'introduction
de l'amant par dame Oiseuse, son désespoir au pied de
la tour gardée par Jalousie. Comme le poète anglais se
sert de la même mesure que notre trouvère, et qu'il
fait entrer à son gré les mots français dans une langue
dont il est le créateur, chaque vers est ordinairement
rendu par un vers. Nulle intention de donner
au Roman de la Rose une couleur nationale, nulle intention
de l'embellir ou de le corriger. Les différences qu'une
comparaison scrupuleuse peut découvrir sont insignifiantes;
et ce qu'on a pris pour des interpolations se lit
dans les manuscrits complets. La traduction n'est qu'un
calque; et si Chaucer l'emporte parfois sur Guillaume de
Lorris par une phrase mieux construite, il y a par compensation
dans l'original nombre de vers dont la copie
ne reproduit ni la précision ni la grâce (1).


(1) Outre la sortie de Thevet contre John Bale, que nous avons déjà rapportée, voyez aussi Warton, History of English Poetry,
édit. de 1840, t. II, p. 149.161.

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PREFACE. LV
« Je ne crois pas avec Tyrwhitt que Chaucer ait traduit tout le roman, et que des cahiers aient été égarés. Mon opinion
est qu'arrivé à l'oeuvre de Jean de Meung, le traducteur
a essayé de donner à cette vaste composition des proportions
moins exagérées. De là des omissions considérables
et qui tendent à ramener l'ouvrage, sinon au plan conçu
primitivement, du moins à une certaine symétrie. Les passages
conservés sont rendus avec fidélité. Chaucer choisit,
mais sans altérer. Il débarrasse le dialogue des épisodes qui
en faisaient un dédale inextricable; mais il laisse aux morceaux
satiriques ou philosophiques leurs qualités et leurs défauts.
Malgré sa riche mémoire, il se garde bien de rien
ajouter. Une fois seulement, il insère contre les fisiciens et
la fisique quelques vers imités de Guiot de Provins (1).
Ainsi, des lors, poètes et médecins ne vivaient pas toujours
en frères.
« L'étude que nous allons entreprendre montrera que si Chaucer n'a traduit qu'une partie du roman, ce n'est
pas à dire pour cela qu'il ait dédaigné le reste. Même, à
considérer le tour de son esprit, il a dû préférer l'oeuvre
du continuateur. Il cède au goût de la cour en imitant
Guillaume de Lorris; il se laisse entraîner à son propre
penchant en s'inspirant de Jean de Meung. L'empreinte
du premier ne se retrouve que dans des compositions désormais
sans célébrité; la verve du second a passé tout
entière dans l'ouvrage où Chaucer défie l'oubli. »


(1) Fisicien sont apelé, Senz fi ne sont-il pas nomé, etc. La Bible Guiot de Provins, v. 2582. (Fabliaux et contes, édit. de Méon, tom. II, p. 390.) For physicke gineth first by phy. (Chaucer.)
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LVI PREFACE.
Enfin il existe, du Roman de la Rose, une vieille rédaction en vers flamands, dont il a été publié des extraits,
et une traduction allemande imprimée sous ce titre: Das
Gedicht von der Rose, aus dem Alt-Französischen übertragen
von, H. Führmann, mit einem Vorwort von H. von
der Hagen. Berlin, 1839, in-8°. Mais la fête qui avait encore
lieu au commencement du siècle sur les confins de
l'Allemagne (1) nous donne à penser que le Roman de la
Rose était répandu longtemps auparavant au-delà du Rhin.
C'est ainsi que le soleil teint encore d'incarnat les sommets


(1) Le Siège du château d'Amour, dans les cantons de Fribourg ou de Vaud, par M***; parmi les Mémoires de la Société royale des
antiquaires de France, tom. Ier pag. 184-187. - Un article de l'Analyst,
magasin publié à Worcester, nous apprend que sur un coffret
en ivoire de la collection de Sir Samuel Rush Meyrink, conservée
à Goodrich Court, dans le comté de Hereford, on voyait une représentation
détaillée de ce siège. « Le haut, dit l'écrivain, qui fait remonter
ce coffret jusqu'au règne d'Edward II, contient les particularités du
siège du château d'Amour, ou, comme on l'appelait encore, du château
de Roses. Dans le compartiment de gauche, on voit le château avec des
dames sur les créneaux qui lancent des roses aux assaillants, et au-
dessus de la porte d'entrée un ange qui tire avec un arc contre le fils
d'un chevalier armé d'une arbalète chargée d'une rose. Un autre chevalier
escalade les murs avec une échelle de cordes, pendant que
deux antres sont occupés à charger un trébuchet de roses afin d'opérer
une action décisive sur la forteresse. Dans le compartiment
de droite, les dames sont représentées sur les créneaux et au-dessus
de la porte saluant les chevaliers; pendant que sur le devant deux
autres, à cheval, sont sur le point d'en venir aux mains avec deux
guerriers armés de pied en cap, les uns et les autres combattant avec
un bouquet de roses. Le compartiment du centre représente une joute
où l'un des champions a son écu chargé de trois roses; les deux
trompettes sont perchés dans des arbres; et dans une loge élevée de
treillis, décorée çà et là de draperies, on voit les spectateurs de la fête. »
(The Gentleman's Magazine, february, 1835, pag. 199, col. 2.)

@

PREFACE. LVII
des montagnes longtemps après qu'il est descendu
derrière l'horizon.
Apres tout ce qui précède, nous pouvons nous dispenser de porter un jugement sur le poème qui va s'ouvrir; nous
voulons seulement insister sur un côté qui nous semble
avoir été un peu négligé par les éditeurs et les biographes,
c'est-à-dire rechercher la source principale du Roman de
la Rose. L'un des écrivains de nos jours qui s'en sont occupés
la trouve dans une couche plus ancienne de la
littérature française: « L'on se tromperait étrangement,
dit M. le Roux de Lincy, si l'on croyait Guillaume de Lorris
et Jean de Meung inventeurs de cette poésie amoureuse
et allégorique qui fut de mode parmi nous depuis le quatorzième
siècle jusqu'à la fin du seizième siècle, et de laquelle,
pour nous servir de l'heureuse expression d'un critique
anglais moderne, la France ne put se débrouiller
elle-même pendant plusieurs générations (1). Ils la développèrent,
à vrai dire, mais en imitant l'exemple que leur
avaient donné de nombreux devanciers. A côté des chansons
de geste, des romans héroïques et des pieuses légendes
récités par les jongleurs, il y avait un autre genre de
poésie: c'était la chanson amoureuse, si généralement cultivée
parmi nous depuis le douzième siècle. C'est à elle
qu'on doit fixer l'origine du genre de poésie si longuement
développé dans le Roman de la Rose. Nous voyons en
effet tous les poètes de cette époque, parmi lesquels il faut
compter un grand nombre de seigneurs suzerains, composer
des chansons dans lesquelles ils se plaignaient des
rigueurs véritables ou feintes d'une dame, toujours la plus


(1) Hallam, Literature of Europe in the XV, XVI and XVII Centuries, introduction, p. 31.

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LVIII PREFACE.
belle entre toutes. Dans ces complaintes, généralement
insipides, on rencontre déjà Tendre Soupir, Loyal Amour,
Jalousie, Haine, etc., tous les sentiments coeur qui
prennent un corps et luttent les uns contre les autres (1). »
Que nos anciens chansonniers procèdent des Provençaux,
c'est un point faiblement disputé; mais il ne
manque pas de gens qui refusent de les reconnaître
comme intermédiaires entre les adeptes de la gaie science,
et l'auteur principal du Roman de la Rose: « Guillaume
de Lorris, a dit un critique contemporain, avait
intention de composer un Art d'aimer. Pour les détails,
souvent il imite, il traduit même Ovide; pour la forme
générale, il s'inspire de la poésie des Provençaux (2). »
On trouve en effet parmi les troubadours un précurseur
de notre trouvère: c'est Pierre Vidal, qui introduit plusieurs
personnages allégoriques dans un récit où il se met
lui-même en scène. Il marchait, dit-il, suivi de ses chevaliers
et de leurs écuyers, lorsqu'ils rencontrent un chevalier,
beau, grand, vigoureux, équipé et habillé
de la manière la plus brillante, conduisant une dame


(1) Revue de Paris, nouvelle série, année 1837, t. XXXIX, p. 36, 37. - Dans le tome XXI de l'Histoire littéraire de la France,
p. 512.831, M. Pantin Paris s'est attaché à faire connaître les anciens
chansonniers français; mais rien dans ce travail ne vient confirmer
l'assertion de M. le Roux de Lincy, si ce n'est peut-être un couplet
de Gantier d'Epinal, rapporté p. 574.
(2) J. Demogeot, Histoire de la littérature française, etc. Paris, 1852, in-12, chap. XI, p. 119. - M. Nisard, qu'il serait injuste
d'oublier, a dit aussi: « Guillaume de Lorris était un trouvère du
temps de saint Louis, d'un esprit délicat et doux, point ou médiocrement
clerc, mais très versé sans doute dans la poésie des cours d'amour
et formé par les troubadours provençaux. » (Histoire de la
littérature française, tom. I, p. 120. )

@

PREFACE. LIX
beaucoup plus belle encore, tous deux montés sur des
palefrois richement enharnachés et de couleurs si variées
qu'il n'y avait pas deux de leurs membres ou des parties
de leur corps qui fussent du même poil et de la même
couleur. Ils étaient suivis d'un écuyer et d'une demoiselle,
remarquables par une parure et une beauté particulières.
Une conversation s'engage. Pierre Vidal invite
le beau chevalier et la belle dame à se reposer. La dame,
qui n'aime point les châteaux, préfère un lieu champêtre
et agréable, dans un verger délicieux, près d'une claire
fontaine. Là le chevalier se fait connaître, lui, sa compagne
et sa suite. La dame se nomme Merci, la demoiselle
Pudeur, l'écuyer Loyauté, et lui, qui est l'Amour,
emmène de la cour du roi de Castille Merci, Pudeur et
Loyauté. Ce conte n'est pas fini, et c'est dommage; le
fragment est fort long, plein de descriptions riches, d'entretiens
et de solutions de questions d'amour (1).
Cette filiation ne vaut-elle pas la peine d'être mentionnée, ou plutôt affirmée? C'est incontestable, d'autant plus
que M. Sandras, qui a parlé si pertinemment du Roman


(1) Raynouard, Lexique roman, etc., tom. Ier, pag. 405-417. - Millot, Histoire littéraire des troubadours, tom. II, pag. 397. -
Ginguené, Histoire littéraire d'Italie, ch. V, sect. II; tom. I,
pag. 306, 307. - Plus loin, ch. VII, p. 463, 464, on lit l'analyse
d'une ode, ou canzone, que Dante composa dans son exil. L'amour habite
son coeur, dont il est toujours maître: trois femmes se présentent
pour y chercher asile. L'amour les interroge; l'une d'elles se fait
connaître, elle et ses soeurs: c'est Droiture; et les deux autres sont
Générosité et Tempérance, bannies et persécutées par les hommes,
et réduites à une vie pauvre, errante et malheureuse. On sait que
Dante était grand admirateur et imitateur des troubadours, dont il
possédait parfaitement la langue, comme on le voit dans plusieurs
endroits de son poème.

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LX PREFACE.
de la Rose, trouve le germe de la première partie dans des
poèmes latins fort goûtés au moyen âge, tels que la Psychomachie
de Prudence et l'Eglogue de Théodule, et déclare
que « ces modèles suffisent pour expliquer la naissance
du genre allégorique conçu par Guillaume de Lorris, sans
qu'on recoure à des sources arabes et provençales (1). »
Un autre écrivain de nos jours se borne à dire que « ce qui
caractérise vraiment la période littéraire dont le Roman de
la Rose est le premier et le principal monument, c'est la
substitution des êtres symboliques, des abstractions personnifiées,
aux héros historiques et fabuleux, mais toujours
vivants, qui animaient les épopées chevaleresques (2). »
M. Pey avait là une occasion toute naturelle de citer la Poire
et la Panthère, poèmes allégoriques, du même genre que
le Roman de la Rose, et de renvoyer à l'analyse qu'en


(1) Etude sur G. Chaucer, p. 32. - L'auteur cite le dialogue entre la Vérité et le Mensonge, composé, dans le dixième siècle et
imprimé parmi les Octo Morales; à notre tour, nous mentionnerons
un récit en vers du conseil tenu dans les cieux aussitôt après le péché
d'Adam, qui est peut-être la forme française la plus ancienne des
premières scènes du mystère de la Passion (Histoire littéraire de la
France, etc., t. XXIII, p. 824, 825), et le drame théologique fondé
sur un verset du psaume LXXXIV, dans lequel figurent la Vérité, la
Justice, la Miséricorde et la Paix, qui discutent sur le sort que mérite
Adam après sa chute. Cet ouvrage, analysé plusieurs fois, entre
autres dans le traité de Roquefort de l'Etat de la poésie française
dans les douzième et treizième siècles, p. 267, 268, et dans les Essais
historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands
et anglo-normands, de l'abbé de la Rue, t. II, p. 279, 280,
t. III, p. 8-11, a été publié par nous, à Oxford, en 1860, à la suite
d'un volume intitulé: Libri Psalmorum Versio antiqua Gallica,
etc., p. 364-368. Cf. Epist, ad lect., p. XXI-XXXIII.
(2) Alexandre Pey, dans la Nouvelle Biographie générale de MM. Firmin Didot, article Guillaume de Lorris, tome XXII, colonne
693.

@

PREFACE. LXI
a donnée M. Paulin Paris dans l'Histoire littéraire de la
France (1); pressé de céder la place à un autre Guillaume, il
termine par un éloge du travail de Méon, qu'il qualifie d'excellent,
sans dire que M. Raynouard en avait fait l'objet
d'un article détaillé dans le Journal des savants (2). Nous
ne prétendons nullement, pour notre édition, à une pareille
épithète, et cependant nous pouvons assurer que le texte
en a été revu avec le plus grand soin, surtout établi d'une
manière plus conforme aux règles de notre ancienne
langue. C'est à la critique à décider jusqu'à quel point nous


(1) Tom. XXII, pag. 870-879; tom. XXIII, pag. 728-733. - A la page 600; on voit qu'il y avait un autre Roman de la Rose, encore
désigné sous le nom de Roman de Guillaume de Dole.
(2) Cahier d'octobre 1816, p. 67-88. - Cet article a été réimprimé à part et se joint ordinairement à l'édition de Méon, dont il forme
comme le cinquième volume. Le troisième se termine par le Trésor
de maistre Jehan de Meung, ou les sept articles de la foi; et le
quatrième renferme: 1° le Testament de maistre Jehan de Meung,
en quatrains de douze syllabes; 2° le Codicille de maistre Jehan
de Meung, ou épitaphe des trespassez; 3° les Remonstrances ou
la complainte de Nature à l'alchymiste errant; 4° la Response
de l'alchymiste à Nature; 5° le Testament attribué à Arnauld
de Villeneuve, en prose; 6° un Petit Traicté d'alchymie, intitulé
le Sommaire philosophique de Nicolas Flamel; 7° d'autres vers
touchant le mesme art, l'autheur desquelz n'est pas nommé; 8° la
Fontaine des amoureux de science, composée par Jehan de la
Fontaine, de Valenciennes en la comté de Hainault, l'an 1413;
9° une Ballade du secret des philosophes, ces sept derniers morceaux
en vers de huit syllabes; 10° De l'utilité des glossaires,
par M Lantin de Damerey; 11° un Glossaire ou explication des
mots hors d'usage qui se trouvent dans le Roman de la Rose et
autres poésies de Jean de Meung; 12° des Articles omis; 13° une
Table des auteurs et des ouvrages cités dans la Dissertation et
dans le Supplément au Glossaire du Roman de la Rose; 14° enfin,
un errata.

@

LXII PREFACE.
avons réussi; mais quel que soit son jugement, elle ne
pourra manquer de reconnaître que, pour l'intelligence
du vieux texte, la disposition typographique de cette édition
lui donne une supériorité incontestable sur toutes
celles qui l'ont précédée.

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L E R O M A N
D E L A R O S E.

pict

Ci est le Rommant de la Rose,
Où l'art d'amors est tote enclose.

Maintes gens dient* que en songes * Disent.
N'a se fables non* et mensonges; * Il n'y a que fables.
Mais l'en puet tiex* songes songier * L'on peut tels.
Qui ne sunt mie mensongier;
Ains* sunt après bien apparant * Mais.
Si en puis bien trere à* garant * Présenter comme.
Un acteur qui ot non* Macrobes, * Qui eut nom.
Qui ne tint pas songes à lobes*; * Sornettes.

1
@

2 LE ROMAN (v. 9)

Ançois* escrist la vision * Mais.
Qui avint au roi Cipion.
Quiconques cuide ne qui die* * Pense qui ne dise.
Que soit folor ou musardie* * Folie ou frivolité.
De croire que songes aviengne*, * Advienne.
Qui ce voldra*, pour fol m'en tiengne; * Voudra.
Car endroit moi* ai-je fiance * Pour ce qui me regarde.
Que songe soit sénéfiance* * Signification.
Des biens as gens et des anuiz,
Car li plusor songent des nuiz
Maintes choses couvertement
Que l'en voit puis apertement*. * Ouvertement.
Ou* vintiesme an de mon aage, * Au.
Ou point qu'Amors prend le paage* * Péage.
Des jones gens, couchiez estoie
Une nuit, si com je souloie*, * J'avais coutume.
Et me dormoie moult forment*; * Fortement.
Si vi un songe en mon dormant,
Qui moult fu biax*, et moult me plot**. * Beau. ** Plut.
Mès onques riens ou songe n'ot* * Mais il n'y eut au Songe
Qui avenu trestout ne soit jamais rien.
Si com* li songes recontoit. * Ainsi que.
Or veil* cel songe rimaier * Maintenant je veux.
Por vos cuers plus fere esgaier,
Qu'Amors* le me prie et commande; * Car Amour.
Et se nus* ne nule demande* * Si nul.
Comment ge voil que cilz rommans* * Ce roman.
Soit apelez, que ge commans*, * Commence.
Ce est li Rommanz de la Rose,
Où l'art d'amors est tote enclose.
La matire en est bone et noeve:
Or doint Diex* qu'en gré le reçoeve * Que Dieu donne.
Cele por qui ge l'ai empris*. * Entrepris.
C'est cele qui tant a de pris,
Et tant est digne d'estre amée
@

(v. 41) DE LA ROSE. 3

Qu'el doit estre Rose clamée.
Avis m'iere* qu'il estoit mains**, * M'était. **Matin.
Il a ja bien cinc ans, au mains,
En mai* estoie, ce songoie, * Au mois de mai.
El tens* amoreus plain de joie, * Au temps.
El tens où tote riens* s'esgaie, * Chose.
Que l'en* ne voit boisson ne haie * L'on.
Qui en mai parer ne se voille,
Et covrir de novele foille;
Li bois recovrent lor verdure,
Qui sunt sec tant com yver dure,
La terre méismes s'orgoille*, * S'enorgueillit.
Por la rousée qui la moille,
Et oblie la poverté
Où ele a tot l'yver esté.
Lors devient la terre si gobe*, * Vaine, gonflée (1).
Qu'el volt* avoir novele robe; * Veut.
Si scet si cointe* robe faire, * Elégante.
Que de colors i a cent paire,
D'erbes, de Hors indes et perses*, * Bleues et violettes.
Et de maintes colors diverses.
C'est la robe que ge devise*, * Décris.
Por quoi la terre miex* se prise. * Mieux.
Li oisel, qui se sunt téu
Tant com il ont le froit éu
Et le tens divers et frarin*, * Variable et mauvais.
Sunt en mai, por le tens serin,
Si lié* qu'il monstrent en chantant * Joyeux.
Qu'en lor cuer a de joie tant,
Qu'il lor estuet* chanter par force. * Qu'il leur faut.
Li rossignos lores* s'esforce * Le rossignol alors.
De chanter et de faire noise*; * Bruit.
Lors s'esvertue, et lors s'envoise* * Se divertit.

(1) De là l'italien gobbo, bossu.
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4 LE ROMAN (v. 77)

Li papegaus et la kalandre*: * Le perroquet et l'a-
Lors estuet jones gens entendre* louette.
A estre gais et amoreus * Alors il faut que les
Por le tens bel et doucereus. jeunes gens s'appliquent.
Moult a dur cuer qui en mai n'aime, * Ouit, entend. ** Sous
Quant il ot* chanter sus la raime** la ramée.
As oisiaus les dous chans piteus*. * Tendres.
En iceli tens déliteus*, * Délicieux.
Que tote riens d'amer s'esfroie*, * S'efforce.
Sonjai une nuit que j'estoie,
Ce m'iert* avis en mon dormant, * M'était.
Qu'il estoit matin durement*; * Fort malin.
De mon lit tantost me levai,
Chauçai-moi et mes mains lavai.
Lors trais * une aguille d'argent* * Tirai.
D'un aguiller mignot et gent*, * D'un étui mignon et
Si pris l'aguille à enfiler. gentil.
Hors de vile oi talent* d'aler, * J'eus désir.
Por oïr des oisiaus les sons
Qui chantoient par ces boissons
En icele saison novele;
Cousant mes manches à videle*, * Longue manche plissée.
M'en alai tot seuS* esbatant, * Tout seul.
Et les oiselés escoutant,
Qui de chanter moult s'engoissoient* * S'efforçaient.
Par ces vergiers qui florissoient,
Jolis, gais et pleins de léesee*. * Liesse.
Vers une rivière m'adresce
Que j'oï près d'ilecques* bruire, * Que j'ouïs près de là.
Car ne me soi* aillors déduire * Sus.
Plus bel que sus cele rivière.
D'un tertre qui près d'iluec ière* * Près de là était.
Descendoit l'iaue grant et roide,
Clere, bruiant, et aussi froide
Comme puiz, ou comme fontaine.
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(v. 112 ) DE LA ROSE. 5

Et estoit poi mendre de *Saine * Peu moindre que.
Mès qu'ele iere* plus espandue. * Sinon qu'elle était.
Onques mès* n'avoie véue * Jamais.
Tele iaue qui si bien coroit:
Moult m'abelissoit* et séoit * Plaisait.
A regarder le leu* plaisant. * Le lieu.
De l'iaue clere et reluisant
Mon vis* rafreschi et lavé. * Visage.
Si vi tot covert et pavé
Le fons de l'iaue de gravele*; * Gravier.
La praérie grant et bele
Très au* pié de l'iaue batoit. * Jusqu'au.
Clere et serie* et bele estoit * Tranquille.
La matinée et atemprée*: * Tempérée.
Lors m'en alai parmi la prée
Contreval l'iaue esbanoiant*, * En aval de l'eau fola-
Tot le rivage costoiant. trant.


Ci raconte l'Amant et dit
Des sept ymaiges que il vit
Pourtraites el mur* du vergier, * Sur le mur.
Dont il li plest à desclairier* * Décrire.
Les semblances et les façons,
Dont vous porrés oïr les nons.
L'ymaige première nommée,
Si estoit Haïne apelée.

Quant j'oi un poi* avant alé, * Un peu.
Si vi un vergier grant et lé*, * Large.
Tot clos d'un haut mur bataillié*, * Crénelé.
Portrait defors* et entaillié * Peint dehors et sculpté.
A* maintes riches escritures. * Avec.
Les ymages et les paintures
Ai moult volentiers remiré*: * Regardé.
Si vous conteré et diré
De ces ymages la semblance, * Comme il me revient en
Si com moi vient à remembrance*. mémoire.
1.
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6 LE ROMAN (v. 139)

HAINE.
Ens ou* milieu je vi Haïne* * Dedans au.
Qui de corrous et d'ataïne* * Ressentiment.
Sembloit bien estre moverresse*, * Motrice.
Et correceuse et tencerresse*, * Courroucée et dispu-
Et plaine de grant cuvertage* teuse. * Trahison, méchanceté.
Estoit par semblant cele ymage.
Si n'estoit pas bien atornée*, * Habillée.
Ains* sembloit estre forsenée**: * Mais. ** Aliénée.
Rechignié avoit et froncié
Le vis*, et le nés secorcié**. * Le visage. ** Retroussé.
Par grant hideur fu soutilliée*, * Laideur fut couverte.
Et si estoit entortillée
Hideusement d'une toaille* * Serviette.

FELONNIE.

Une autre ymage d'autel* taille * De pareille.
A sénestre vi delez* lui; * A gauche je vis près de.
Son non desus sa teste lui*, * Je lus.
Apellée estoit Félonnie.

VILONIE.

Une ymage qui Vilonie
Avoit non, revi devers destre*, * Je vis encore vers droite.
Qui estoit auques d'autel estre*, * Qui était un peu de pa-
Com ces deus et d'autel féture*; reille nature. * Comme ces deux et de
Bien sembloit male* créature, pareille juriste. * Mauvaise.
Et despiteuse et orguilleuse,
Et mesdisant et ramponeuse*. * Railleuse.
Moult sot bien paindre et bien portraire
Cil qui tiex* ymages sot** faire; * Telles. ** Sut.
Car bien sembloit chose vilaine.
De dolor et de despit plaine
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(v. 167) DE LA ROSE. 7

Et fame qui petit séust* * Femme qui sût peu.
D'honorer ceus qu'elle déust.

COVEITISE.

Après fu pinte Coveitise:
C'est cele qui les gens alise* * Excite.
De prendre et de noient* donner, * Rien.
Et les grans avoirs aûner*. * Grands biens amasser.
C'est cele qui fait à usure
Prester mains* por la grant ardure** * Moins. ** Ardeur.
D'avoir conquerre et assembler.
C'est cele qui semont d'embler* * Pousse à voler.
Les larrons et les ribaudiaus ;
Si est* grans péchiés et grans diaus**, * C'est. ** Deuil.
Qu'en la fin en estuet* mains pendre. * Car à la fin il en faut.
C'est cele qui fait l'autrui* prendre, * Le bien d'autrui.
Rober, tolir et bareter*, * Dérober, enlever et fi-
Et bescochier et mesconter*; louter. * Ravir par ruse et comp-
C'est cele qui les trichéors* ter de travers.
Fait tous et les faus pledéors,
Qui maintes fois par lor faveles* * Discours.
Ont as valés et as puceles* * Aux jeunes gens et aux
Lor droites herités tolues*. filles. * Enlevé leurs légitimes
Recorbillies* et croques* héritages. * Recourbées.
Avoit les mains icele ymage;
Ce fu drois: car toz jors esrage* * Fait rage.
Coveitise de l'autrui prendre*. * De prendre le bien
Coveitise ne set entendre d'autrui.
A riens qu'à l'autrui acrochier;
Coveitise a l'autrui trop chier.

AVARICE.

Une autre ymage i ot assise
Coste à coste de Coveitise
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8 LE ROMAN (v. 197)

Avarice estoit apelée.
Lede estoit et sale et foulée
Cele ymage, et megre et chetive,
Et aussi vert com une cive*; * Ciboule.
Tant par estoit* descolorée, * Tant était.
Qu'el sembloit estre enlangoree*; * Tombée en langueur.
Chose sembloit morte de fain,
Qui ne vesquist fors que* de pain * Vécut si ce n'est.
Pétri à lessu* fort et aigre; * Avec levain.
Et avec ce qu'ele iere* maigre, * Etait.
Iert-ele povrement vestue:
Cote avoit viés et desrumpue*, * Vieille et déchirée.
Comme s'el fust as chiens remese; * Restée avec les chiens.
Povre iert moult la cote et esrese*, * Râpée.
Et plaine de viés palestiaus*. * De vieilles pièces.
Delez li* pendoit uns mantiaus * Près de lui.
A une perche moult greslete,
Et une cote de brunete*; * De bure.
Ou mantiau n'ot pas penne vaire*, * Au manteau il n'y eut
Mès moult vies* et de povre afaire, pas bordure de menu vair. * Vieux.
D'agniaus noirs velus et pesans.
Bien avoit la robe vingt ans;
Mès Avarice du vestir
Se sot moult à tart aatir*: * Se sut très-lard em-
Car sachiés que moult li pesast presser.
Se cele robe point usast;
Car s'el fust usée et mauvèse ,
Avarice éust grant mésèse
De noeve* robe et grant disete, * Neuve.
Avant qu'ele éust autre fete.
Avarice en sa main tenoit
Une borse qu'el reponnoit*, * Cachait.
Et la nooit* si durement * Nouait.
Que demorast moult longement
Ainçois qu'el en péust riens traire*, * Tirer.
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(v. 232) DE LA ROSE. 9

Mès el n'avoit de ce que faire.
El n'aloit pas à ce béant* * Aspirant.
Que de la borse ostast néant.

ENVIE.

Après refu portrete Envie,
Qui ne rist onques en sa vie,
N'onques de riens ne s'esjoï,
S'ele ne vit, ou s'el n'oï
Aucun grant domage retrere*. * Rapporter.
Nule riens ne li puet tant plere,
Cum mesfet et mésaventure;
Quant el voit grant desconfiture
Sur aucun prodomme* chéoir, * Homme de bien.
Ice li plest* moult à véoir. * Cela lui plaît.
Ele est trop lie en son corage* * Joyeuse en son coeur.
Quant el voit aucun grant lignage
Déchéoir et aler à honte;
Et quant aucuns à honor monte
Par son sens ou par sa proèce,
C'est la chose qui plus la blèce:
Car sachiés que moult la convient* * Il lui faut.
Estre irée* quant biens avient. * Fâchée.
Envie est de tel cruauté,
Qu'ele ne porte leauté* * Loyauté.
A compaignon ne à compaigne;
N'ele n'a parent, tant li tiengne,
A cui el ne soit anemie:
Car certes el ne vorroit* mie * Voudrait.
Que biens venist, neis* à son père. * Même.
Mès biens sachiés qu'ele compère* * Paye.
Sa malice trop lèdement
Car ele est en si grant torment,
Et a tel duel quant gens bien font,
@

10 LE ROMAN (v. 264)

Par un petit qu'ele ne font*. * Que peu s'en faut qu'elle
Ses félons cuers l'art et détrenche*, ne se fonde. * Son coeur félon le brûle
Qui de li Diex et la gent venche*. et le découpe. * Qui venge de lui Dieu
Envie ne fine* nule hore et le monde. * Finit.
D'aucun blasme as gens metre sore*; * Dessus.
Je cuit * que s'ele cognoissoit * Je pense.
Tot le plus prodome qui soit
Ne deçà mer, ne delà mer,
Si le vorroit-ele* blasmer; * Elle le voudrait.
Et s'il iere* si bien apris * Etait.
Qu'el ne péust de tot son pris
Rien abatre ne desprisier*, * Déprécier.
Si vorroit-ele apetisier* * Elle voudrait rapetisser.
Sa proece au mains, et s'onor* * Au moins et son hon-
Par parole faire menor*. neur. * Moindre.
Lors vi qu'Envie en la painture
Avoit trop lède esgardéure*; * Regard, air.
Ele ne regardast noient* * Nullement, rien.
Fors* de travers en borgnoiant; * Hormis.
Ele avoit un mauvès usage,
Qu'ele ne pooit ou visage
Regarder riens de plain en plaing,
Ains clooit* un oel par desdaing, * Fermait.
Qu'ele fondoit d'ire et ardoit*, * De mauvaise humeur
Quant aucuns qu'ele regardoit, et brûlait.
Estoit ou preus, ou biaus, ou gens*, * Gentil.
Ou amés, ou loés de gens.

TRISTESSE.

Delez Envie auques près ière* * Près d'Envie assez près
Tristece panne en la maisière*; était. * Mur, paroi.
Mès bien paroit* à sa color * Paraissait.
Qu'ele avoit au cuer grant dolor,
Et sembloit avoir la jaunice.
@

(v. 296) DE LA ROSE. 11

Si n'i féist riens Avarice
Ne de paleur, ne de mégrece*: * Maigreur.
Car li soucis et la destrece,
Et la pesance* et les ennuis * Chagrin.
Qu'el soffroit de jors et de nuis,
L'avoient moult fete jaunir,
Et megre et pale devenir.
Onques mès nus* en tel martire * Jamais nul.
Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire* * Aussi grand chagrin.
Com il sembloit que ele éust.
Je cuit que nus ne li séust* * Je pense que nul ne
Faire riens qui lui péust plaire; lui sût.
N'el ne se vosist pas retraire*, * Ni elle ne se voudrait
Ne réconforter à nul fuer* pas retirer. * A aucun prix.
Du duel* qu'ele avoit à son cuer. * Deuil, peine.
Trop avoit son cuer correcié,
Et son duel parfont commencié.
Moult sembloit bien qu'el fust dolente,
Qu'el n'avoit mie esté lente
D'esgratiner tote sa chière*; * Visage.
N'el n'avoit pas sa robe chière,
Ains l'ot en mains leus* descirée * Mais l'eut en maints
Com cele qui moult iert irée*. lieux. * Etait chagrine.
Si cheveul tuit destrecié* furent, * Ses cheveux tous dé-
Et espandu par son col jurent*, tressés. * Furent.
Que les avoit trestous desrous* * Arraché.
De maltalent* et de corrous. * Mauvaise humeur.
Et sachiés bien veritelment* * Véritablement.
Qu'ele ploroit profondément;
Nus*, tant fust durs, ne la véist, * Nul.
A cui grant pitié n'en préist,
Qu'el se desrompoit et batoit,
Et ses poins ensemble hurtoit.
Moult iert à duel* fere ententive * Fort était à douleur.
La dolereuse, la chétive*; * Malheureuse.
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12 LE ROMAN (v. 331)

Il ne li tenoit d'envoisier*, * De s'égayer.
Ne d'acoler, ne de baisier:
Car cil qui a le cuer dolent,
Sachiés de voir*, il n'a talent** * Sachez en vérité. ** En-
De dancier, ne de karoler*, vie. * De faire des rondes (1).
Ne nus ne se porroit moller* * Mouler, conformer.
Qui duel* éust, à joie faire, * Douleur.
Car duel et joie sont contraire.

VIELLECE.

Après fu Viellece portraite,
Qui estoit bien un pié retraite* * Retirée.
De tele com el soloit* estre; * Avait coutume.
A paine se pooit-el pestre*, * Repaître.
Tant estoit vielle et radotée.
Bien estoit sa biauté gastée;
Et moult ert lède devenue.
Toute sa teste estoit chenue,
Et blanche com s'el* fust florie. * Comme si elle.
Ce ne fust mie grant morie*, * Perte.
S'ele morust, ne grans péchiés,
Car tous ses cors estoit séchiés
De viellece et anoiantis*. * Anéanti.
Moult estoit jà ses vis * flétris, * Visage.
Qui jadis fut soef* et plains; * Doux.
Mès or est tous de fronces plains.
Les oreilles avait mossues*, * Moussues.
Et trestotes les dens perdues,
Si qu'ele n'en avoit neisune*. * Aucune.

(1) Voyez, sur l'ancienne danse appelée carole, une note du Miroir de contentement, dont l'auteur cite « des Bretons la drue carole. » (Variétés
historiques et littéraires..., revues et annotées par M. Edouard Fournier,
t. II. A Paris, chez P. Jannet, MDCCCLV, in-12, p. 16.) - Le mot carol est resté
en anglais.

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(v. 358) DE LA ROSE. 13

Tant par estoit de grant viellune*, * Vieillesse.
Qu'el n'alast mie la montance* * Montant.
De quatre toises sans potance.
Li tens qui s'en va nuit et jor,
Sans repos prendre et sans séjor,
Et qui de nous se part et emble* * Dérobe.
Si céléement, qu'il nous semble
Qu'il s'arreste adès* en un point, * Toujours.
Et il ne s'i arreste point,
Ains ne fine de trespasser*, * Mais ne finit de passer.
Que nus ne puet néis* penser * Même.
Quex* tens ce est qui est présens; * Quel.
S'el* demandés as clers lisans, * Si vous le.
Ainçois* que l'en l'éust pensé, * Avant.
Seroit-il jà trois tens* passé; * Trois fois.
Li tens qui ne puet séjourner,
Ains vait* tous jors sans retorner, * Mais va.
Com l'iaue qui s'avale* toute, * S'en va en aval.
N'il n'en retorne arrière goute;
Li tens vers qui noient* ne dure, * Rien.
Ne fer, ne chose, tant soit dure,
Car il gaste tout et menjue*; * Mange.
Li tens qui tote chose mue*, * Change.
Qui tout fait croistre et tout norist,
Et qui tout use et tout porrist;
Li tens qui enviellist nos pères,
Et viellist rois et emperières,
Et qui tous nous enviellira,
Ou mort nous désavancera;
Li tens qui toute a la baillie* * Pouvoir.
Des gens viellir, l'avoit viellie
Si durement, qu'au mien cuidier* * A mon avis.
El ne se pooit mès aidier,
Ains retornoit jà en enfance,
Car certes el n'avoit poissance,
2.
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14 LE ROMAN (v. 393)

Ce cuit-ge*, ne force ne sens * Je pense.
Ne plus c'un enfés de deus ans.
Ne porquant*, au mien escient, * Néanmoins.
Ele avoit esté sage et gent*, * Gentille.
Quant ele iert en son droit* aage; * Régulier.
Mais ge cuit qu'el n'iere mès* sage, * N'était plus.
Ains iert trestote rassotée*. * Mais était toute tombée
Si ot* d'une chape forrée en enfance. * Elle eut.
Moult bien, si com je me recors*, * Me rappelle.
Abrié * et vestu son cors; * Abrité.
Bien fu vestue et chaudement,
Car el éust froit autrement.
Les vielles gens ont tost froidure;
Bien savés que c'est lor nature.


PAPELARDIE.

Une ymage ot emprès* escrite, * Après.
Qui sembloit bien estre ypocrite,
Papelardie ert* apelée. * Etait.
C'est cele qui en recelée*, * Cachette.
Quant nus ne s'en puet prendre garde,
De nul mal faire ne se tarde.
El fait dehors le marmiteus,
Si a le vis* simple et piteus, * Et elle a le visage.
Et semble sainte créature;
Mais sous ciel n'a male aventure
Qu'ele ne pense en son corage*. * Coeur.
Moult la ressembloit bien l'ymage
Qui faite fu à sa semblance,
Qu'el* fu de simple contenance; * Car elle.
Et si fu chaucie et vestue
Tout ainsinc cum fame rendue*. * Tout aussi comme fem-
En sa main un sautier tenoit, me entrée en religion.
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(v. 424) DE LA ROSE. 15

Et sachiés que moult se penoit* * Qu'elle prenait beau-
De faire à Dieu prières saintes, coup de peine.
Et d'appeler et sains et saintes.
El ne fu gaie ne jolive*, * Joviale.
Ains fu par semblant ententive
Du tout à bonnes ovres faire;
Et si avoit vestu la haire.
Et sachiés que n'iere* pas grasse. * N'était.
De jeuner sembloit estre lasse,
S'avoit* la color pale et morte. * Et elle avait.
A li et as siens ert* la porte * Etait.
Dévéée* de Paradis; * Interdite.
Car icel gent si font lor vis* * Font leur visage.
Amegrir, ce dit l'Evangile,
Por avoir loz* parmi la vile, * Louange.
Et por un poi de gloire vaine,
Qui lor toldra* Dieu et son raine**. * Enlèvera. ** Royaume.


POVRETE.

Portraite fu au darrenier
Povreté, qui un seul denier
N'éust pas, s'el se déust* pendre, * Dût-elle se.
Tant séust bien sa robe vendre;
Qu'ele iere* nue comme vers: * Car elle était.
Se li tens fust un poi divers*, * Un peu rude.
Ge cuit qu'ele acorast* de froit, * Je pense qu'elle eût mal
Qu'el n'avoit c'un vié* sac estroit au coeur. * Vieux.
Tout plain de mavès palestiaus*; * Pièces.
Ce iert sa robe et ses mantiaus.
El n'avoit plus que afubler,
Grant loisir avoit de trembler.
Des autres fu un poi loignet*, * Un peu loin.
Com chien honteus en un coignet* * Petit coin.
Se cropoit* et s'atapissoit, * S'accroupissait.
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16 LE ROMAN (v. 456)

Car povre chose, où qu'ele soit,
Est adès boutée et despite*. * Est toujours rebutée et
L'eure soit ore la maudite, méprisée.
Que povres homs fu concéus!
Qu'il ne sera jà bien péus*, * Jamais bien repu.
Ne bien vestus, ne bien chauciés,
Néis amés, ne essauciés*. * Même aimé, ni consi-
Ces ymages bien avisé, déré.
Qui, si comme j'ai devisé,
Furent à or et à asur
De toutes pars paintes ou mur*. * Sur le mur.
Haut fu li mur et tous quarrés,
Si en fu bien clos et barrés,
En leu de haies, uns vergiers,
Où onc n'avoit entré bergiers.
Cis vergiers en trop bel leu sist.
Qui dedens mener me vousist* * Voulu.
Ou par eschiele ou par degré,
Je l'en séusse moult bon gré;
Car tel joie ne tel déduit
Ne vit nus hons, si cum ge cuit*, * Nul, ainsi que je crois.
Cons il avoit en ce vergier
Car li leus d'oisiaus herbergier
N'estoit ne dangereus ne chiches.
One mès ne fu nus leus si riches
D'arbres, ne d'oisillons chantans;
Qu'il* i avoit d'oisiaus trois tans** * Car il. ** Fois.
Qu'en tout le remanant* de France. * Reste.
Moult estoit bele l'acordance
De lor piteus chans à oïr:
Tous li mons* s'en dust esjoïr. * Monde.
Ge endroit moi* m'en esjoï * De mon côté.
Si durement, quant les oï,
Que n'en préisse pas cent livres,
Se li passages Fust délivres*, * Libre.
@

(v. 491) DE LA ROSE. 17

Que ge n'entrasse ens* et véisse * Dedans.
L'assemblée (que Diex garisse*!) * Garantisse.
Des oisiaus qui léens* estoient, * .
Qui envoisiement* chantoient * Gaiement.
Les dances d'amors et les notes
Plesans, cortoises et mignotes.
Quant j'oï les oisiaus chanter,
Forment me pris à démenter* * Fortement je me pris a
Par quel art ne par quel engin* chercher. * Artifice.
Je porroie entrer ou jardin;
Mès ge ne poi* onques trouver * Je ne pus.
Leu par où g'i péusse entrer.
Et sachiés que ge ne savoie
S'il i avoit pertuis ne voie,
Ne leu par où l'en i entrast;
Ne hons* nés qui le me monstrast * Ni homme.
N'iert illec, que g'iere tot seus* * N'était là, car j'étais
Moult destroit* et moult angoisseus; tout seul. * Embarrassé.
Tant qu'au darrenier* me sovint * Tant qu'enfin il.
C'onques à nul jor ce n'avint
Qu'en si biau vergier n'éust uis*, * Porte.
Ou eschiele, ou aucun pertuis.
Lors m'en alai grant aléure* * A grands pas.
Açaignant la compasséure* * Examinant la disposi-
Et la cloison du mur quarré, tion.
Tant que un guichet bien barré
Trovai, petitet et estroit;
Par autre leu l'en* n'i entroit. * Lieu l'on.
A l'uis commençai à férir*, * Frapper.
Autre entrée n'i soi * quérir. * Ne sus y chercher.

Comment daine Ovseuse feist tant
Qu'elle ouvrit la porte à l'Amant.

Assés i féri et boutai*, * Poussai.
Et par maintes fois escontai
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18 LE ROMAN (v. 523)

Se j'orroie* venir nulle arme*. * Si j'outrais. ** Ame.
Le guichet, qui estoit de charme,
M'ovrit une noble pucele,
Qui moult estoit et gente et bele.
Cheveus ot blons coin uns bacins (1)
La char plus tendre qu'uns pocins*, * Poussin.
Front reluisant, sortis votis*. * Arqués.
Son entr'oil * ne fu pas petis, * L'espace entre ses yeux.
Ains iert* assez grans par mesure. * Mais était.
Le nés ot bien fait à droiture;
Les yex ot plus vairs* (2) c'uns faucons, * Perçants.
Por faire envie à ces bricons*. * Vauriens.
Douce alene ot et savorée,
La face blanche et colorée,
La bouche petite et grocete,
S'ot ou* menton une fossete. * Et elle eut au.
Le col fu de bonne moison*, * Mesure.
Gros assés et lons par raison,
Si n'i ot bube ne malen*; * Et il n'y eût bubon ni
N'avoit jusqu'en Jhérusalen pustule.
Fame qui plus biau col portast,
Polis iert et soef au tast* * Doux au toucher.
La gorgete ot autresi* blanche * Eut aussi.
Com est la noif* dessus la branche * Neige.
Quant il a freschement négié.
Le cors ot bien fait et dougié*, * Délicat.

(1) Dans le moyen âge, ni homme ni femme n'était réputé beau s'il n'avait les cheveux blonds. Voyez à ce sujet une note de notre Théâtre
français au moyen âge, pag. 58. Les cheveux noirs étaient rares à la
fin du XIIIe siècle; cependant il est question de combattants blonds et
mors, de « personnes noires et blondes, » dans une chronique de l'époque,
dans la Branche des royaux lignages, de Guillaume Guiart,
v. 2571 et 6925. (Chroniques nationales françaises, édit. de Verdière,
tom. VIII, pag. 100 et 267.)
(2) Roquefort a disserté sur ce mot dans son Glossaire de la langue romane, tom. II, pag. 680, 681.

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(v. 519) DE LA ROSE. 19

L'en ne séust en nule terre
Nul plus bel cors de fame querre*. * Chercher.
D'orfrois* ot un chapel mignot; * Dentelle d'or ou d'ar-
Onques nule pucele n'ot gent, point d'Espagne.
Plus cointe* ne plus desguisié, * Elégant.
Ne l'aroie à droit devisié** * Je ne l'aurai décrit
En trestous les jors de ma vie. comme il faut.
Robe avoit moult bien entaillie*; * Brodée.
Un chapel de roses tout frais
Ot dessus le chapel d'orfrais;
En sa main tint un miroer,
Si ot d'un riche treçoer
Son chief trécié moult richement;
Bien et bel et estroitement
Ot andeus cousues ses manches*; * Elle eut ses deux man-
Et por garder que ses mains blanches ches cousues.
Ne halaissent*, ot uns blans gans.* * Ne fussent gâtées par
Cote ot d'un riche vert de Gans, le hâle.
Cousue à lignel* tout entour. * Cordonnet.
Il paroit bien à son atour
Qu'ele iere poi embesoignie*. * Qu'elle était peu dans
Quant ele s'iere bien pignie, le besoin.
Et bien parée et atornée,
Ele avoit faite sa jornée.
Moult avoit bon tens et bon may*, * Mois de mai.
Qu'el n'avoit soussi ne esmay
De nule riens*, fors solement * Chose.
De soi atorner noblement.
Quant ainsinc* m'ot luis desfremé** * Ainsi. ** Ouvert.
La pucele au cors acesmé*, * Paré.
Je l'en merciai doulcement,
Et si li demandai comment
Ele avoit non, et qui ele ière*. * Etait.
El ne fu pas envers moi fière,
Ne de respondre desdaigneuse
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20 LE ROMAN (v. 584)

« Je me fais apeler Oiseuse,
Dist-ele, à tous mes congnoissans;
Si sui riche fame et poissans.
S'ai* d'une chose moult bon tells, * Et j'ai.
Car à nule riens je ne pens* * Pense.
Qu'à moi joer et solacier*, * Divertir.
Et mon chief pignier et trecier.
Quant sui pignée et atornée,
Adonc est fete ma jornée.
Privée sui moult et acointe* * Amie.
De Déduit le mignot, le cointe*: * Elégant.
C'est cil cui est cil biax jardins,
Qui de la terre as Sarradins
Fist çà ces arbres aporter,
Qu'il fist par ce vergier planter.
Quant les arbres furent créu,
Le mur que vous avés véu,
Fist lors Déduit tout entor faire,
Et si fist au dehors portraire
Les ymages qui i sunt paintes,
Qui ne sunt mignotes ne cointes*; * Elégantes.
Ains sunt dolereuses et tristes,
Si com vous orendroit* véistes. * A l'instant même.
Maintes fois por esbanoier* * Se divertir.
Se vient en cest leu umbroier* * Mettre à l'ombre.
Déduit et les gens qui le sivent,
Qui en joie et en solas* vivent. * Plaisir.
Encores est léens* sans doute * .
Déduit orendroit* qui escoute * Maintenant.
A chanter gais rossignolés,
Mauvis* et autres oiselés. * Mauviettes.
Il s'esbat iluec et solace* * Divertit.
O* ses gens, car plus bele place * Avec.
Ne plus biau leu por soi joer
Ne porroit-il mie trover;
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(v. 619) DE LA ROSE. 21

Les plus beles gens, ce sachiés,
Que vous jamès nul leu truissiés*, * Ne trouviez nulle part.
Si sunt li compaignon* Déduit * Les compagnons de.
Qu'il maine avec li et conduit. »
Quant Oiseuse m'ot ce conté,
Et j'oi moult bien tout escouté,
Je li dis lores « Dame Oiseuse,
Jà de ce ne soiés douteuse,
Puisque Déduit li biaus, li gens,
Est orendroit* avec ses gens * A présent.
En cest vergier, ceste assemblée
Ne m'iert* pas, se je puis, emblée**, * Ne sera. ** Enlevée.
Que ne la voie encore ennuit*; * Aujourd'hui.
Véoir la m'estuet, car ge cuit* * Voir il me la faut, car
Que bele est cele compaignie, je pense.
Et cortoise et bien enseignie. »
Lors m'en entrai, ne dis puis mot,
Par l'uis que Oiseuse overt m'ot,
Ou vergier; et quant je fui ens*, * Dedans.
Je fui liés et haus et joiens*. * Je fus gai, plein de joie
Et sachiés que je cuidai estre et d'allégresse.
Por voir* en Paradis terrestre, * Pour vrai.
Tant estoit li leus délitables*, * Délectable.
Qu'il sembloit estre espéritables* * Spirituel.
Car si cum il m'iert* lors avis, * M'était.
Ne féist en nul Paradis
Si bon estre, com il faisoit
Ou vergier qui tant me plaisoit.
D'oisiaus chantans avoit* assés * Il y avait.
Par tout le vergier amassés;
En un leu avoit rossigniaus,
En l'autre gais et estorniaus ;
Si r'avoit aillors grans escoles
De roietiaus et torteroles*, * Roitelets et tourterelles.
De chardonnereaus, d'arondeles,
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22 LE ROMAN (v. 654)

D'aloes* et de lardereles (1); * D'alouettes.
Calendres* i ot amassées * Espèce d'alouette.
En un autre leu, qui lassées
De chanter furent à envis*; * Malgré elles.
Melles i avoit et mauvis*, * Merles y avait et mau-
Qui baoient* à sormonter viettes. * Aspiraient.
Ces autres oisiaus par chanter.
Il r'avoit aillors papegaus*, * Perroquets.
Et mains oisiaus qui par ces gaus* * Bosquets.
Et par ces bois où il habitent,
En lor biau chanter se délitent*. * Délectent.
Trop parfesoient bel servise
Cil oisel que je vous devise;
Il chantoient un chant itel
Cum s'il fussent espéritel*. * Spirituels.
De voir* sachiés, quant les oï, * De vrai.
Moult durement m'en esjoï;
Que mès* si douce mélodie * Car jamais.
Ne fu d'omme mortel oïe.
Tant estoit cil chans dous et biaus,
Qu'il ne sembloit pas chans d'oisiaus,
Ains le péust-l'en aesmer* * Estimer.
A chant de seraines de mer,
Qui par lor vois, qu'eles ont saines
Et series*, ont non seraines. * Douce.
A chanter furent ententis* * Occupés.
Li oisillon, qui aprenti
Ne furent pas ne non sachant;
Et sachiés quant j'oï lor chant,
Et je vi le leu verdaier,
Je me pris moult à esgaier :
Que n'avoie encor esté onques
Si jolif* cum je fui adonques**; * Gai. ** Alors.

(1) Espèce d'oiseau que le P. Poiney croit être la mésange.
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(v. 687) DE LA ROSE. 23

Por la grant délitableté* * Délectabilité.
Fui plains de grant jolieté*. * Gaîté.
Et lores soi-je* bien et vi * Et alors je sus.
Que Oiseuse m'ot bien servi,
Qui m'avoit en tel déduit mis:
Bien déusse estre ses amis,
Quant ele m'avoit desfermé
Le guichet du vergier ramé*. * Touffu.
Dès ore si cum* je sauré, * Désormais ainsi que.
Vous conterai comment j'ovré.
Primes* de quoi Déduit servoit, * Premièrement.
Et quel compaignie il avoit,
Sans longue fable vous veil* dire, * Je vous veux.
Et du vergier trestout à tire* * Successivement.
La façon vous redirai puis.
Tout ensemble dire ne puis;
Mès tout vous conteré par ordre,
Que l'en* n'i sache que remordre. * Afin que l'on.
Grant servise et dous et plaisant
Aloient cil oisel faisant;
Lais d'amors et sonnés cortois
Chantoit chascun en son patois,
Li uns en haut, li autre en bas;
De lor chant n'estoit mie gas*. * Raillerie.
La doucor et la mélodie
Me mist ou cuer grant reverdie;
Mès quant j'oi escouté un poi
Les oisiaus, tenir ne me poi
Que dant* Déduit véoir n'alasse, * Sire.
Car à savoir moult désirasse
Son contenement et son estre*. * Sa conduite et sa ma-
Lors m'en alai tout droit à destre, nière d'être.
Par une petitete sente* * Sentier.
Plaine de fenoil et de mente;
Mès auques* près trové Déduit, * Un peu.
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24 LE ROMAN (v. 722)

Car maintenant en un réduit
M'en entré où Déduit estoit.
Déduit ilueques* s'esbatoit; * .
S'avoit si bele gent o* soi, * Avec.
Que quant je le vi, je ne soi* * Sus.
Dont si très-beles gens pooient
Estre venu: car il sembloient
Tout por voir anges empennés*, * Emplumés.
Si beles gens ne vit homs nés.

Ci parle l'Amant de Liesce:
C'est une dame qui la tresce* * Branle.
Maine volentiers et rigole,
Et ceste menoit la karole (1). * Ronde.

Ceste gent dont je vous parole
S'estoient pris à la carole,
Et une dame lor chantoit,
Qui Léesce apelée estoit.
Bien sot chanter et plésamment,
Ne nule plus avenaument* * Agréablement.
Ne plus bel ses refrains ne fist.
A chanter merveilles li sist*; * Lui seyait.
Qu'ele avoit la vois clere et saine.
Et si n'estoit mie vilaine;
Ains se savoit bien desbrisier*, * Rompre, faire certains
Férir* du pié et renvoisier**. mouvements de corps. * Frapper. ** Se divertir.
Ele estoit adès coustumière* * Toujours.
De chanter en tous leus première:
Car chanter estoit li mestiers
Qu'ele faisoit plus volentiers.
Lors véissiés carole aler,
Et gens mignotement baler*, * Danser.
Et faire mainte bele tresche*, * Espèce de danse.

(1) Voyez ci-dessus, page 12, note au vers 335.
@

(v. 750) DE LA ROSE. 25

Et maint biau tor* sor l'erbe fresche. * Tour.
Là véissiés fléutéors,
Menesterez* et jougléors; * Ménestrels.
Si chantent li uns rotruenges*, * Espèce de poésie (1).
Li autres notes loherenges*, * De Lorraine.
Por ce qu'en set en Loheregne
Plus cointes* notes qu'en nul règne**. * Elégantes. ** Royaume.
Assez i ot tableterresses* * Banquistes.
Ilec* entor, et tymberresses** * Là. **Joueuses de tam-
Qui moult savoient bien joer, bour de basque.
Et ne finoient de ruer* * Jeter.
Le tymbre en haut, si recuilloient
Sor un doi, c'onques n'i failloient (2).
Deus damoiseles moult mignotes,
Qui estoient en pures cotes,
Et trescies à une tresce*, * Et avaient les cheveux
Faisoient Déduit par noblesce tressés.
Enmi la karole baler;
Mès de ce ne fait à parler
Comme el baloient cointement*. * Elégamment.
L'une venoit tout belement
Contre l'autre; et quant el estoient
Près à près, si s'entregetoient
Les bouches, qu'il vous fust avis

(1) Plus set Sansons Rotruenges, conduis et sons; Bien sait faire les lais bretons. (DE RICHAUT, v. 797 ; dans le Nouveau Recueil de fabliaux et contes, publié par Méon, tom. 1er, pag. 63.) (2) On ne trouvera ici de note ni sur les jongleurs ni sur les tours avec lesquels ils amusaient nos ancêtres: avec un pareil sujet il y aurait un
volume entier à écrire. Nous nous contenterons de rapprocher des vers
de Guillaume de Lorris un passage d'un ancien fabliau, dont l'auteur
montre une grosse abbesse devenue jongleresse à la suite de désordres.
(Voyez de Richaut, v. 929 dans le Nouveau Recueil de fabliaux et con-
tes inédits, etc., tom. 1er, pag. 67)
3.
@

26 LE ROMAN (v. 774)

Que s'entrebaisassent ou vis*. * Au visage.
Bien se savoient desbrisier*. * Rompre.
Ne vous en sai que devisier;
Mès à nul jor ne me quéisse* * Voulusse.
Remuer*, tant que ge véisse * M'en aller.
Ceste gent ainsinc* esforcier * Ainsi.
De caroler et de dancier.

Ci endroit devise l'Amant
De la karole le semblant,
Et comment il vit Cortoisie
Qui l'apela par druerie*, * Amitié, amour.
Et li monstra la contenance
De cele gent, et de lor dance.

La karole tout en estant* * Debout.
Regardai iluec jusqu'à tant* * Jusqu'à ce.
C'une dame bien enseignie
Me tresvit*: ce fu Cortoisie * M'aperçut.
La vaillant et la débonnaire,
Que Diex desfende de contraire*. * Contrariété.
Cortoisie lors m'apela :
« Biaus amis, que faites-vous là?
Fait Cortoisie, çà venez,
Et avecques nous vous prenez
A la karole, s'il vous plest. »
Sans demorance et sans arrest
A la karole me suis pris,
Si n'en fui pas trop entrepris,
Et sachiés que moult m'agréa
Quant Cortoisie m'en pria,
Et me dist que je karolasse;
Car de karoler, se j'osasse,
Estoie envieus* et sorpris. * Désireux.
A regarder lores me pris
Les cors, les façons et les chières*, * Figures.
Les semblantes et les manières
@

(v. 803) DE LA ROSE. 27

Des gens qui ilec* karoloient: * Là.
Si vous dirai quex* il estoient. * Quels.
Déduit fu biaus et Ions et drois,
Jamès en terre ne venrois* * Viendrez.
Où vous truissiés* nul plus bel homme: * Trouvassiez.
La face avoit com une pomme,
Vermoille et blanche tout entour;
Cointes* fu et de bel atour. * Elégant.
Les yex ot vairs (1), la bouche gente,
Et le nez fait par grant entente;
Cheveus ot blons (2), recercelés*, * Bouclés.
Par espaules fu auques lés*, * Un peu large.
Et gresles parmi la ceinture:
Il ressembloit une painture,
Tant ere biaus et acesmés*, * Tant était beau et
Et de tous membres bien formés. élégant.
Remuans fu et preus et vistes,
Plus légier homme ne véistes;
Si n'avoit barbe, ne grenon*, * Moustache.
Se petiz peus folages non*, * Sinon petit poil follet.
Car il ert jones damoisiaus.
D'un samit* portret à oysiaus, * Espèce de satin peint.
Qui ere* tout à or batus, * Qui était.
Fu ses cors richement vestus (3).
Moult iert* sa robe desguisée**, * Etait. ** Ornée.
Et fu moult riche et encisée*, * Tailladée.
Et décopée par cointise*; * Elégance.
Chauciés refu par grant mestrise
D'uns solers décopés à las*; * A lacs.
Par druerie et par solas* * Par amitié et par amu-
sement.
(1) Voyez ci-dessus, pag. 18, note au vers 533. (2) Voir même page, note au vers 527. (3) Rapprochez de cette description les passages recueillis dans nos Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usage des étoffes de
soie, etc., tom. 1er, pag. 112, 113.

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28 LE ROMAN (v. 833)

Li ot s'amie* fet chapel * Son amie.
De roses qui moult li sist bel*. * Lui seyait fort bien.
Savés-vous qui estoit s'amie?
Léesce qui n'el haoit mie*, * Ne le haïssait pas.
L'envoisie*, la bien chantans, * La gaie.
Qui dès lors qu'el n'ot que set ans ,
De s'amor li donna l'otroi*. * De son amour fit
Déduit la tint parmi le doi* don. * Par les doigts.
A la karole, et ele lui.
Bien s'entr'amoient ambedui*; * Tous les deux.
Car il iert* biaus, et ele bele. * Etait.
Bien resembloit rose novele
De sa color; s'ot la char tendre,
Qu'en la li péust* toute fendre * Qu'on la lui pût.
A* une petitete ronce; * Avec.
Le front ot blanc, poli, sans fronce,
Les sorcis bruns et enarchiés*, * Arqués.
Les yex gros et si envoisiés*, * Réjouis.
Qu'il roient tousjors avant
Que la bouchete par convant*. * Convention.
Je ne vous sai du nés que dire,
L'en n'el féist pas miex de* cire. * L'on ne le fit pas mieux.
Ele ot la bouche petitete,
Et por baisier son ami, preste;
Le chief ot blont et reluisant.
Que vous iroie-je disant?
Bele fu et bien atornée*; * Parée.
D'un fil d'or ere* galonnée, * Etait.
S'ot* un chapel d'orfrois tout nuef. * Et elle eut.
Je qu'en oi véu* vint et nuef, * Moi qui en ai vu.
A nul jor mès véu n'avoie
Chapel si bien ouvré de soie.
D'un samit* qui ert tous dorés * Espèce de satin.
Fu ses cors richement parés,
De quoi son ami avoit robe,
@

(v. 868) DE LA ROSE. 29

Si en estoit assés plus gobe*. * Vaine (1).
Ci dit l'Amant des biax atours
Dont iert vestus li diex d'Amours.

A li se tint de l'autre part
Li diex d'Amors, cil qui départ* * Distribue.
Amoretes à sa devise*.* A son gré.
C'est cil qui les amans justise*, * Celui qui fait justice
Et qui abat l'orguel des gens, des amants.
Et si fait des seignors sergens, * Serviteur.
Et des dames refait bajesses*, * Servantes.
Quant il les trove trop engresses* * Cruelles.
Li diex d'Amors de la façon*, * Figure.
Ne resembloit mie garçon:
De biauté fist moult à prisier*; * Pour la beauté il fut
Mès de sa robe devisier. fort à priser.
Criens durement* qu'encombré soie. * Je crains fort.
Il n'avoit pas robe de soie,
Ains avoit robe de floretes,
Fete par fines amoretes
A losenges, à escuciaus*, * Ecussons.
A oiselés, à lionciaus;
Et à bestes et à liépars
Fu la robe de toutes pars
Portraite, et ovrée de flors
Par diverseté de colors (2).
Flors i avoit de maintes guises
Qui furent par grant sens assises;
Nule for en esté ne nest
Qui n'i soit, neis* flor de genest, * Même.
Ne violete ne pervanche,

(1) Voyez ci-dessus, pag. 3, note au vers 59. (2) Voyez, sur ce tissu merveilleux, nos Recherches sur les étoffes de soie, etc., tom. II, pag. 84, 85.
3.
@

30 LE ROMAN (v. 896)

Ne fleur inde*, jaune ne blanche; * Bleue.
Si ot par leus entremeslées
Foilles de roses grans et lées*. * Larges.
Il ot ou chief un chapelet* * Il eut en tête un petit
De roses; mès rossignolet chapeau.
Qui entor son chief voletoient,
Les foilles jus* en abatoient: * En bas.
Car il iert* tout covers d'oisiaus, * Etait.
De papegaus*, de rossignaus, * Perroquets.
De calandres* et de mésanges; * Alouettes.
Il sembloit que ce fust uns anges
Qui fust tantost venus du ciau*. * Ciel.
Amors avoit un jovenciau
Qu'il faisoit estre iluec delés*; * Là près.
Dous-Regars estoit apelés.
Icis bachelers* regardoit * Ce jeune homme.
Les caroles, et si gardoit
Au diex d'Amors deux ars turquois*. * Arcs turcs.
Li uns des ars si fu d'un bois
Dont li fruis iert mal savorés*; * De mauvais goût.
Tous plains de nouz et bocerés* * De noeuds et bosselé.
Fu li ars dessous et dessore,
Et si estoit plus noirs que mores*. * Mûres.
Li autres ars fu d'un plançon* * Branche d'arbre.
Longuet et de gente façon;
Si fu bien fais et bien dolés
Et si fu moult bien pipelés*. * Orné.
Dames i ot de tous sens pointes*, * Peintes.
Et valès envoisiés et cointes*, * Et jeunes hommes gais
Ices deus ars tint Dous-Regars, et élégants.
Qui ne sembloit mie estre gars,
Avec dix des floiches son* mestre. * Des flèches de son.
Il en tint cine en sa main dextre;
Mès moult orent ices cinc floiches
Les penons bien fais et les coiches,
@

(v. 931) DE LA ROSE. 31

Si furent toutes à or pointes*; * Peintes en or.
Fors* et tranchans orent les pointes, * Fortes.
Et aguës por bien percier,
Et si n'i ot* fer ne acier; * Et il n'y eut.
One n'i ot riens qui d'or ne fust,
Fors que les penons et le fust*: * Bois.
Car el furent encarrelées* * Armées.
De sajetes d'or barbelées.
La meillore et la plus isnele* * Rapide.
De ces floiches, et la plus bele,
Et cele où li meillor penon
Furent entés, Biautés ot non.
Une d'eles qui le mains* blece, * Le moins.
Ot non, ce m'est avis, Simplece.
Une autre en i ot apelée
Franchise; cele iert* empenée * Etait.
De Valor et de Cortoisie.
La quarte* avoit non Compaignie: * La quatrième.
En cele ot moult pesant sajete.
Ele n'iert pas d'aler loing preste;
Mès qui de près en vosist traire*, * Voulût tirer.
Il en péust assés mal faire.
La quinte* avoit non Biau-Semblant, * La cinquième.
Ce fu toute la mains grevant*, * La moins meurtrière.
Neporquant* el fait moult grant plaie; * Néanmoins.
Mès cis atent bonne menaie*, * Faveur.
Qui de cele biche est plaies*, * Blessé.
Ses maus en est miex emplaiés*: * Son mal en est mieux
Car il puet tost santé atendre, traité.
S'en doit estre sa dolor mendre*. * Moindre.
Cinc floiches i ot d'autre guise,
Qui furent lédes à devise*: * A plaisir.
Li fust* estoient et li fer * Le bois des flèches.
Plus noirs que déables d'enfer.
La première avoit non Orguex.
@

32 LE ROMAN (v. 966)

L'autre, qui ne valoit pas miex,
Fu apelée Vilenie;
Icele fu de félonie
Toute tainte et envenimée.
La tierce fu Honte clamée*, * Appelée.
Et la quarte Désespérance;
Novel-Penser fu sans doutante
Apelée la darrenière.
Ces cinc floiches d'une manière
Furent, et moult bien resemblables;
Moult par lor estoit convenables
Li uns des ars qui fu hideus,
Et plains de neus, et eschardeus*; * Plein d'épines.
Il devoit bien tiex* floiches traire**, * Telles. ** Tirer.
Car el erent* force et contraire * Elles étaient.
As autres cinc floiches sans doute.
Mès ne diré pas ore toute
Lor forces, ne lor poestés*. * Puissances.
Bien vous sera la vérités
Contée, et la sénéfiance* * Signification.
N'el metré mie en obliance*; * Oubli.
Ains vous dirai que tout ce monte*, * A quoi tout cela monte.
Ainçois que je fine* mon conte. * Avant que je finisse.
Or revendrai à ma parole:
Des nobles gens de la karole
M'estuet* dire les contenances, * Il me faut.
Et les façons et les semblances.
Li diex d'Amors se fu bien pris
A une dame de haut pris,
Et delez lui iert ajoustés*; * Et près d'elle était
Icele dame ot non Biautés. * oint.
Ainsinc com une des cinc flèches,
En li ot* maintes bonnes tèches**; * En elle il y eut. ** Ma-
El ne fu oscure, ne brune, nières.
Ains fu clerc comme la lune,
@

(v. 1001) DE LA ROSE. 33

Envers qui les autres estoiles
Resemblent petites chandoiles.
Tendre ot la char comme rousée,
Simple fu com une espousée,
Et blanche comme flor de lis;
Si ot le vis cler et alis*, * Uni.
Et fu greslete et alignie.
Ne fu fardée ne guignie*, * Déguisée.
Car el n'avoit mie mestier* * Besoin.
De soi tifer ne d'afetier*. * De s'attifer ni de se
Les cheveus ot blons (1) et si lons parer.
Qu'il li batoient as talons;
Nés ot bien fait, et yex et bouche.
Moult grant douçor au cuer me touche,
Si m'aïst Diex*, quant il me membre** * Que Dieu m'aide.
De la façon de chascun membre, ** Souvient.
Qu'il n'ot si bele fame où monde.
Briément fu* jonete et blonde, * Bref, elle fut.
Sade*, plaisant, aperte et cointe**, * Douce. ** Ouverte.
Grassete et gresle, gente et jointe*. * Charmante et élégante.

Ci parle l'Amant de Richece,
Qui moult estoit de grant noblece;
Mès de si grant bohan estoit, * Fierté.
Que nul povre home n'adaignoit*, * N'accueillait.
Ainz le boutoit tousjors arrière :
Si l'en doit-l'en avoir mains chière.

Près de Biauté se tint Richece,
Une dame de grant hautece,
De grant pris et de grant affaire.
Qui à li ne as siens mesfaire
Osast riens par fais ou par dis,
Il fust moult fiers et moult hardis;
Qu'ele puet moult nuire et aidier.

(1) Voyez ci-dessus, pag. 18, note au vers 527.
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34 LE ROMAN (v. 1028)

Ce n'est mie ne d'ui* ne d'ier * Ni d'aujourd'hui.
Que riches gens ont grant poissance
De faire ou aïde ou grévance * Ou mal.
Tuit li greignor et li menor* * Tous les plus grands et
Portoient à Richece honor: les moindres.
Tuit baoient* à li servir, * Aspiraient.
Por l'amor de li déservir*; * Mériter.
Chascuns sa dame la clamoit*, * L'appelait.
Car tous li mondes la cremoit*; * Craignait.
Tous li mons iert en son dangier*. * Tout le monde était sous
En sa cort ot maint losengier*, sa dépendance. * Médisant.
Maint traïtor, maint envieus:
Ce sunt cil qui sunt curieus
De desprisier* et de blasmer * Mépriser.
Tous ceus qui font miex à amer.
Par devant, por eus losengier*, * Diffamer.
Loent les gens li losengier*; * Médisants.
Tout le monde par parole oignent,
Mès lor losenges* les gens poignent** * Mauvais propos. ** Pi-
Par derrière dusques as* os, quent(1). * Jusqu'aux.
Qu'il abaissent des bons les los*, * Mérites.
Et desloent les aloés*, * Loués.
Et si loent les desloés.
Maint prodommes ont encusés*, * Accusé.
Et de lor honnor reculés
Li losengier par lor losenges;
Car il font ceus des cors estranges* * Exiler des cours.
Qui déussent estre privés*: * Intimes.
Mal puissent-il estre arivés
Icil losengier plain d'envie! * Prud'homme, homme
Car nus prodons* n'aime lor vie. de bien.


(1) On connaît le proverbe:

Poignez vilain, il vous oindra;
Oignez vilain, il vous poindra.
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(v. 1059) DE LA ROSE. 35

Richece ot une porpre robe,
Ice* ne tenés mie à lobe **; * Cela. ** Sottise.
Que je vous di bien et afiche * Affirme.
Qu'il n'ot si bele, ne si riche
Ou monde, ne si envoisie*. * Gaie.
La porpre fu toute orfroisie*, * Garnie d'orfrois.
Si ot portraites à orfrois* * Et il y eut représenté
Estoires de dus* et de rois (1). en point d'Espagne. * Représentations figu-
Si estoit au col bien orlée rées de ducs.
D'une bende d'or néélée*i * Niellée.
Moult richement, sachiés sans faille*. * Sans faute.
Si i avoit trestout à taille
De riches pierres grant plenté*, * Abondance.
Qui moult rendoient grant clarté.
Richece ot un moult riche ceint* * Ceinture.
Par desus cele porpre ceint;
La boucle d'une pierre fu
Qui ot grant force et grant vertu:
Car cis* qui sor soi la portoit, * Celui.
Nesuns* venins ne redotoit; * Aucuns.
Nus n'el pooit envenimer,
Moult faisoit la pierre à aimer.
Ele vausist* à un prodomme * Elle eut valu.
Miex que trestous li ors de Romme.
D'une pierre fu li mordens*, * Ardillon.
Qui garissoit du mal des dens;
Et si avoit un tel éur*, * Heur, bonheur.
Que cis pooit estre asséur* * Que celui-là pouvait
Trestous les jors de sa véue, être assuré.
Qui à géun l'avoit véue.
Li clou furent d'or esmeré*, * Pur.

(1) Voyez sur cette description, nos Recherches sur les étoffes de soie, etc., tom. II, pag. 85. Quant à ce qu'il faut entendre par la pourpre
au moyen âge, on peut recourir aux pages 6-19.

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36 LE ROMAN (v. 1090)

Qui erent el tissu doré;
Si estoient gros et pesant,
En chascun ot bien un besant*. * Espèce de monnaie (1).
Richece ot sus ses treces sores* * Blondes.
Un cercle d'or; onques encores
Ne fu si biaus véus, ce cuit*, * Je pense.
Car il fu tout d'or fin recuit;
Mès cis* seroit bons devisierres** * Celui-là. ** Narrateur.
Qui vous sauroit toutes les pierres,
Qui i estoient, devisier,
Car l'en ne porroit pas prisier
L'avoir que les pierres valoient,
Qui en l'or assises estoient.
Rubis i ot, saphirs, jagonces*, * Grenats.
Esmeraudes plus de dix onces.
Mais devant ot, par grant mestrise,
Une escharboucle ou cercle assise,
Et la pierre si clère estoit,
Que maintenant qu'il anuitoit*, * Qu'il faisait nuit.
L'en s'en véist bien au besoing
Conduire d'une liue loing.
Tel clarté de la pierre yssoit* * Sortait.
Que Richece en resplendissoit
Durement le vis* et la face, * Visage.
Et entor li toute la place.
Richece tint parmi la main

(1) On trouve souvent, dans les anciens comptes, des mentions de ceintures aussi précieuses que celle de Richesse. Pour n'en citer qu'une seule,
dans un rôle des archives royales d'Angleterre, relatif aux noces de
Jeanne, troisième fille d'Edward Ier, est question d'une ceinture magnifique,
toute d'or, avec rubis et émeraudes, achetée à Paris, par l'ordre du
roi et de la reine, pour la somme de trente-sept livres sterling, douze
shillings. (Voyez Lives of the Princesses of England, from the Norman
Conquest, by Mary Anne Everett Green, etc., vol. II. Londres, Henry
Colburn, 1850, pag. 330.)

@

(v. 1116) DE LA ROSE. 37

Un valet de grant biauté plain,
Qui fu ses amis véritiez*. * Véritables.
C'est uns hons qui en biaus ostiez* * Logis.
Maintenir moult se délitoit.
Cis* se chauçoit bien et vestoit, * Celui-ci.
Si avoit les chevaus de pris;
Cis cuidast* bien estre repris * Celui-ci aurait cru.
Ou de murtre, ou de larrecin,
S'en s'estable éust un roncin*. * Roussin, cheval commun.
Por ce* amoit-il moult l'acointance * Pour cela.
De Richece et la bienvoillance,
Qu'il avoit tous jors en porpens* * En pensée.
De démener les grans despens,
Et el les pooit bien soffrir
Et tous ses despens maintenir;
El li donnoit autant deniers
Com s'el les puisast en greniers.
Après refu Largèce assise,
Qui fu bien duite* et bien aprise * Elevée, dressée.
De faire honor et de despendre*. * Dépenser.
El fu du linage Alexandre;
Si n'avoit-el joie de rien
Com quant el pooit dire: tien.
Neis* Avarice la chétive * Même.
N'ert pas si à prendre ententive
Com Largèce ere de donner;
Et Diex li fesoit foisonner
Ses biens si* qu'ele ne savoit * Tellement.
Tant donner, com el plus avoit.
Moult a Largèce pris et los*; * Mérite.
Ele a les sages et les fos
Outréement à son bandon*, * Excessivement à sa disposition.
Car el savoit fere biau don;
S'ainsinc* fust qu'aucuns la haïst, * Si ainsi.
Si cuit-ge que de ceus féist

ROMAN DE LA ROSE. - T. I. 4
@

38 LE ROMAN (v. 1151)

Ses amis par son biau servise;
Et por ce ot-ele à devise* * A souhait.
L'amor des povres et des riches.
Moult est Fos haus homs* qui est chiches. * Est très-fou l'homme
Haus homs ne puet avoir nul vice, puissant.
Qui tant li griet* coin avarice * Le chagrine.
Car hons avers* ne puet conquerre * Homme avare.
Ne seignorie ne grant terre;
Car il n'a pas d'amis plenté*, * Abondance.
Dont il face sa volenté.
Mès qui amis vodra avoir,
Si n'ait mie chier* son avoir, * Qu'il ne tienne pas à.
Ains par biaus dons amis acquière;
Car tout en autretel* manière * Pareille.
Come la pierre de l'aiment
Trait* à soi le fer soutilment**, * Tire. ** Subtilement.
Ainsinc atrait les cuers des gens
Li ors qu'en donne et li argens.
Largèce ot robe toute fresche
D'une porpre sarrazinesche (1);
S'ot le vis* bel et bien formé; * Et elle eut le visage.
Mès el ot son col desfermé,
Qu'el avoit iluec en présent* * Car elle avait là présentement.
A une dame fet présent,
N'avoit guères, de son fermal*, * Agrafe.
Et ce ne li séoit pas mal,
Que sa cheveçaille* iert overte, * Voile, collerette.
Et sa gorge si descoverte,
Que parmi outre la chemise
Li blanchoioit sa char alise*. * Polie, lisse.
Largèce la vaillant, la sage,
Tint un chevalier du linage

(1) Voyez, sur ce que nos ancêtres entendaient par ce mot, nos Re- cherches sur les étoffes de soie, etc., tom. II, pag. 7-19.

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(v. 1183) DE LA ROSE. 39

Au bon roi Artus de Bretaigne (1):
Ce fu cil qui porta l'enseigne
De Valor et le gonfanon.
Encor est-il de tel renon,
Que l'en conte de li les contes
Et devant rois et devant contes.
Cil chevalier novelement
Fu venus d'un tornoiement*, * Tournoi.
Où il ot faite por s'amie
Mainte jouste et mainte envaïe,
Et percié maint escu bouclé*, * A bouton.
Maint hiaume i avoit descerclé,
Et maint chevalier abatu,
Et pris par force et par vertu.
Après tous ceus se tint Franchise,
Qui ne fu ne brune ne bise,
Ains ere blanche comme nois*, * Neige.
Et si n'ot pas nés d'Orlenois (2),

(1) ARTUS, roi de la Grande-Bretagne, surnommé le Bon, était fils d'Uterpandragon et de la reine Yvergne. Il épousa Genièvre, fille de Leodogan,
roi de Tamelide. Cette princesse, qui passait pour un modèle de sagesse,
ne put résister aux charmes du fameux Lancelot-du-Lac, fils du roi Bande-Benoist.
Cette folle amour coûta la vie à plus de cent mille hommes, et
au bon roi Artus, l'an 541. Il portait d'azur à treize couronnes d'or. Son
épée, dont il est parlé si souvent dans le Roman de Lancelot, s'appelait
Escalibor, qui en hébreu signifie tranche fer et acier. (L. D. D.) (2) Les camus d'Orléans sont mentionnés dans un catalogue de proverbes publié, d'après le Ms. de la Bibliothèque impériale n°1830, par le
Grand d'Aussy, dans son Histoire de la vie privée des François, édition
de 1815, tom. III, pag. 403-405. En lisant auparavant, p. 3 et 15, ce qui s'y
trouve sur le vin de Rébréchien, localité de cette province, célèbre sous ce
rapport, on est tenté de penser que nos ancêtres expliquaient ce nom par
l'ancien adjectif rebrichié; mais il semble qu'au contraire il ait voulu dire
retroussé. Dans un portrait du démon tracé par un trouvère,

Lonc ot le nés et rebrichiés en son,
c'est-à-dire retroussé à l'extrémité. (Voir le Roman d'Auberi le Bourgoing,
Ms. de la Bibliothèque impériale n°7227(5), folio 247 recto.)

@

40 LE ROMAN (v. 1201)

Ainçois l'avoit louc et traitis*, * Délié.
Iex vairs (1), rians, sorcis votis*; * Arqués.
S'ot* les chevous et blons (2) et lons, * Et elle eut.
Et fu simple comme uns coulons*. * Une colombe.
Le cuer ot dous et débonnaire:
Ele n'osast dire ne faire
A nuli riens* qu'el ne déust; * A nul chose.
Et s'ele un homme cognéust
Qui fust destrois* por s'amitié, * Dans l'embarras.
Tantost éust de li pitié,
Qu'ele ot le cuer si pitéable
Et si dous et si amiable,
Que se nus por li mal traisist*, * Que si nul pour elle
S'el ne li aidast, el crainsist* éprouvât du mal. * Craignit.
Qu'el féist trop grant vilonie.
Vestue ot une sorquanie*, * Surtout, souquenille.
Qui ne fu mie de borras*. * Etoffe grossière, bure.
N'ot si bele jusqu'à Arras;
Car el fu si coillie* et jointe, * Ramassée, assemblée.
Qu'il n'i ot une seule pointe
Qui à son droit ne fust assise.
Moult fu bien vestue Franchise;
Car nule robe n'est si bele
Que sorquanie à damoisele.
Fame est plus cointe* et plus mignote * Elégante.
En sorquanie que en cote.
La sorquanie, qui fu blanche,
Senefioit que douce et franche
Estoit cele qui la vestoit.
Uns bachelers jones s'estoit
Pris à Franchise lez à lez*. * Côte à côte.
Ne soi* comment ert apelé, * Je ne sus.

(1) Voyez ci-dessus, page 18, note au vers 533. (2) Voyez ci-dessus, même page, note au vers 527.
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(v. 1233) DE LA ROSE. 41

Mès biaus estoit, se il fust ores* * Maintenant.
Fiex* au seignor de Gundesores**. * Fils. ** Windsor.

Ci parle l'aucteur de Courtoisie
Qui est courtoise et de tous prisie,
Et par tout fet moult à loer:
Chascun doit Courtoisie amer.

Après se tenoit Cortoisie,
Qui moult estoit de tous prisie,
Si n'ere* orgueilleuse ne fole. * Et elle n'était.
C'est cele qui à la karole,
La soe merci*, m'apela * Merci à elle.
Ains* que nule, quant je vins là. * Avant.
El ne fu ne nice* n'umbrage, * Simple, niaise.
Mès sages auques, sans outrage*, * Un peu, sans excès.
De biaus respons et de biaus dis,
Onc nus ne fu par li laidis*, * Jamais nul ne fut par elle injurié.
Ne ne porta nului * rancune. * A nul.
El fu clère comme la lune
Est avers les* autres estoiles, * Vis-à-vis des.
Qui ne ressemblent que chandoiles.
Faitisse* estoit et avenant, * Bien faite.
Je ne sai fame plus plaisant*. * Agréable.
Ele ere en toutes cors bien digne
D'estre empereris ou roïne.
A li se tint uns chevaliers
Accointables* et biaus parliers, * Affable.
Qui sot bien faire honor as gens.
Li chevaliers fu biaus et gens,
Et as armes bien acesmés* * Familier.
Et de s'amie bien amés.
La bele Oiseuse vint après,
Qui se tint de moi assés près.
De cele vous ai dit sans faille* * Sans faute.
Toute la façon et la taille;
4.
@

42 LE ROMAN (v. 1263)

Jà plus ne vous en iert* conté, * Sera.
Car c'est cele qui la bonté
Me fist si grant qu'ele m'ovri
Le guichet del vergier flori.

Ici parole de Jonesce ,
Qui tant est sote et jengleresce*. * Fanfaronne.

Après se tint, mien esciant,
Jonesce au vis* cler et luisant, * Visage.
Qui n'avoit encores passés,
Si com ge cuit*, douze ans d'assés**. * Ainsi que je pense. ** De
Nicete* fu, si ne pensoit beaucoup. * Simple.
Nul mal, ne nul engin* qui soit; * Artifice.
Mès moult iert envoisie* et gaie, * Etait folâtre.
Car jone chose ne s'esmaie* * S'émeut.
Fors de joer, bien le savés.
Ses amis iert de li privés* * Son ami était familier avec elle.
En tel guise, qu'il la bèsoit
Toutes les fois que li plèsoit,
Voians* tous ceus de la karole: * A la vue de.
Car qui d'aus deus tenist parole*, * Car qui d'eux deux tint propos.
Il n'en fussent jà vergondeus*, * Honteux.
Ains les véissiés entre aus deus
Baisier comme deus columbiaus.
Li valés* fu jones et biaus, * Varley, jeune homme.
Si estoit bien d'autel* aage * De pareil.
Com s'amie, et d'autel corage*. * Esprit.
Ainsi karoloient ilecques* * .
Ceste gens, et autres avecques,
Qui estoient de lor mesnies*, * Maisons, suites.
Franches gens et bien enseignies,
Et gens de bel afetement* * Manière.
Estoient tuit communément.
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(v. 1293) DE LA ROSE. 43

Comment le Dieu d'Amors suivant,
Va au jardin en espiant
L'Amant, tant qu'il soit bien à point
Que de ses cinc flesches soit point*. * Piqué.

Quant j'oi véues les semblances
De ceus qui menoient les dances,
J'oi lors talent* que le vergier * J'eus alors envie.
Alasse véoir et cerchier*, * Chercher.
Et remirer* ces biaus moriers, * Admirer.
Ces pins, ces codres*, ces loriers. * Coudriers.
Les karoles jà remanoient*, * Cessaient.
Car tuit li plusor s'en aloient
O lor amies umbroier* * Se mettre à l'ombre.
Sous ces arbres por dosnoier*. * Se divertir.
Diex, com menoient bonne vie!
Fox* est qui n'a de tel envie; * Fou.
Qui autel* vie avoir porroit, * Pareille.
De mieudre bien se sofferroit*, * De meilleur bien se passerait.
Qu'il* n'est nul greignor** paradis * Car il. ** Plus grand.
Qu'avoir amie à son devis*. * A son gré.
D'ilecques* me parti atant**, * De là. ** Alors.
Si m'en alai seus* esbatant * Seul.
Par le vergier de çà en là,
Et li diex d'Amors apela
Trestout maintenant Dous-Regart;
N'a or plus cure qu'il li gart* * Lui garde.
Son arc: donques sans plus atendre
L'arc li a commandé à tendre,
Et cis* gaires n'i atendi; * Celui-ci.
Tout maintenant l'arc li tendi,
Si li bailla et cinc sajetes
Fors et poissans, d'aler loing prestes.
Li diex d'Amors tantost de Loing
Me prist à suivir*, l'arc ou poing, * Suivre.
Or me gart* Diex de mortel plaie! * Garde.
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44 LE ROMAN (v. 1324)

Se il fait tant que à moi traie*, * Tire.
Il me grèvera moult forment*. * Fortement.
Je, qui de ce ne soi noient*, * Moi, qui de cela ne sus rien.
Vois* par le vergier à délivre**, * Je vais. ** Librement.
Et cil pensa bien de moi sivre;
Mès en nul leu ne m'arresté,
Devant que j'oi* par tout esté. * Avant que j'eusse.
Li vergiers par compasséure* * Distribution.
Si fu de droite quarréure ,
S'ot de lonc* autant com de large; * Longueur.
Nus* arbres qui soit, qui fruit charge, * Nul.
Se n'est aucuns arbres hideus,
Dont il n'i ait ou un ou deus
Ou vergier, ou plus, s'il avient*. * Si cela fait bien.
Pomiers i ot, bien m'en sovient,
Qui chargoient pomes grenades:
C'est uns fruis moult bons à malades;
De noiers i ot grant foison,
Qui chargoient en la saison
Itel* fruit com sunt nois mugades**, * Tel. ** Muscades.
Qui ne sunt amères, ne fades;
Alemandiers y ot plenté*, * D'amandiers il y eut abondance.
Et si ot* ou vergier planté * Et il y eut.
Maint figuier et maint biau datier;
Si trovast qu'en éust mestier*, * Et trouvât qui en eût besoin.
Ou vergier mainte bone espice,
Cloz de girofle et requelice,
Graine de paradis novele,
Citoal (1), anis et canele,
Et mainte espice délitable*, * Délectable.
Que bon mengier fait après table*. * Après les repas (2).

(1) Sorte d'épice que Roquefort croit être la cannelle ou le zédoaire, mais qui ne saurait être la première, nommée plus loin.
(2) Accoutumés à des nourritures d'une digestion difficile, nos ancêtres croyaient que leur estomac avait besoin d'être aidé dans ses fonc-

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(v. 1355) DE LA ROSE. 45

Ou vergier ot arbres domesches*, * Domestiques.
Qui chargoient et coins et pesches,
Chastaignes, nois, pommes et poires,
Nèfles, prunes blanches et noires,
Cerises fresches vermeilletes,
Cormes, alies* et noisetes. * Alises.
De haus loriers et de haus pins
Refu tous puéplés li jardins,
Et d'oliviers et de ciprès,
Dont il n'a gaires ici près;
Ormes i ot branchus et gros,
Et avec ce charmes et fos*, * Rares.
Codres*, droites trembles et chesnes, * Coudriers.
Erables, haus sapins et fresnes.
Que vous iroie-je notant?
De divers arbres i ot tant,
Que moult en seroie encombrés
Ains que les éusse nombrés;
Sachiés por voir*, li arbres furent * Sachez pour vrai.
Si loing à loing com estre durent.
Li uns fu loing de l'autre assis
Plus de cinc toises ou de sis;
Mès li rain* furent lonc et haut, * Rameaux, branches.
Et por le leu garder de chaut,
Furent si espès par deseure*, * Par-dessus.
Que li solaus en nésune eure* * Que le soleil en aucune heure.

tions par des stimulants qui lui donnassent du ton. Au ch. III, sect. VII. de
son Histoire de la vie privée des Français (Paris, Simonet, 1813, in-8., t. II,
pag. 308 ). Le Grand d'Aussy rapporte deux passages d'anciens écrivains
qui nous montrent cet usage en vogue jusque sous Henri III, et il fait
remarquer qu'aujourd'hui encore, dans leurs voyages de mer, les Hollandais,
par le même motif, mangent, après le repas, des clous de girofle
confits. Un passage d'Atis et de Prophélias, que nous avons cité dans
les notes de notre édition de la Chronique de Guillaume Anelier, pag. 359,
nous montre, parmi les provisions d'un navire, des épices pour corriger
les mauvaises odeurs de la mer.

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46 LE ROMAN (v. 1381)

Ne pooit* à terre descendre, * Pouvait.
Ne faire mal à l'erbe tendre.
Ou vergier ot daims et chevrions*, * Chevreuils.
Et moult grant plenté d'escoirions*, * Ecureuils.
Qui par ces arbres gravissoient;
Connins* i avoit qui issoient ** * Lapins. ** Sortaient.
Toute jor hors de lor tesnières,
Et en plus de trente manières
Aloient entr'eus tornoiant
Sor l'erbe fresche verdoiant.
Il ot par leus clères fontaines,
Sans barbelotes* et sans raines**, * Espèce d'insectes. **Gre-
Cui* li arbres fesoient umbre; nouilles rainettes. * A qui.
Mès n'en sai pas dire le numbre.
Par petis tuiaus que Déduis
I ot fet fere, et par conduis
S'en aloit l'iaue aval, fesant
Une noise* douce et plesant. * Bruit.
Entor les ruissiaus et les rives
Des fontaines cleres et vives,
Poignoit* l'erbe freschete et drue; * Perçait.
Ausinc i poïst-l'en sa drue* * Aussi y aurait-on pu sa maîtresse.
Couchier comme sor une coite*, * Lit de plume.
Car la terre estoit douce et moite
Por la fontaine, et i venoit
Tant d'erbe com il convenoit.
Mès moult embelissoit l'afaire
Li leus qui ere de tel aire*, * Sorte.
Qu'il i avoit tous jours plenté* * Abondance.
De flors et yver et esté.
Violete i avoit trop bele,
Et pervenche fresche et novele;
Flors i ot blanches et vermeilles,
De trop jaunes en i ot merveilles.
Trop par estoit la terre cointe*, * Parée.
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(v. 1416) DE LA ROSE. 47

Qu'ele ere piolée et pointe* * Car elle était bigarrée et peinte.
De flors de diverses colors,
Dont moult sunt bones les odors.
Ne vous tenrai jà* longue fable * Tiendrai pas.
Du leu plesant et délitable*; * Délectable.
Orendroit m'en convenra* taire, * Maintenant il m'en faudra.
Que* ge ne porroie retraire** * Car. ** Raconter.
Du vergier toute la biauté,
Ne la grant délitableté*. * Délectabilité.
Tant fui à destre et à senestre*, * Gauche.
Que j'oi tout l'afere et tout l'estre* * Les êtres.
Du vergier cerchié* et véu, * Cherché, parcouru.
Et li diex d'Amors m'a séu* * Suivi.
Endementiers en agaitant*, * Pendant ce temps-là en guettant.
Com li venieres* qui atant * Comme le chasseur.
Que la beste en bel leu se mete
Por lessier aler la sajete*. * Flèche.
En un trop biau leu arrivé,
Au darrenier, où je trouvé
Une fontaine sous un pin;
Mais puis* Karles le fils Pépin, * Jamais depuis.
Ne fu ausinc* biau pin véus**, * Aussi. ** Vu.
Et si estoit si haut créus*, * Cru.
Qu'ou vergier n'ot nul si bel arbre.
Dedens une pierre de marbre
Ot nature par grant mestrise
Sous le pin la fontaine assise ;
Si ot dedens la pierre escrites,
Ou bort amont*, letres petites * Au bord d'en haut.
Qui disoient: Ici desus
Se mori li biaus Narcisus.
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48 LE ROMAN (v. 1447)

Ci dit l'auteur de Narcisus,
Qui fu sorpris et décéus
Pour son ombre qu'il aama
Dedans l'eve*, où il se mira * L'eau.
En icele bele fontaine.
Cele amour li fu trop grevaine,
Qu'il en morut à la parfin
A la fontaine sous le pin.

Narcisus fu uns damoisiaus
Que Amors tint en ses roisiaus*, * Réseaux.
Et tant le sot Amors destraindre*, * Tourmenter.
Et tant le fit plorer et plaindre,
Qui li estuet à* rendre l'ame: * Que force lui est de.
Car Equo, une haute dame,
L'avoit amé plus que riens* née. * Chose.
El fu par lui si mal menée
Qu'ele li dist qu'il li donroit* * Donnerait.
S'amor, ou ele se morroit
Mès cis* fu por sa grant biauté * Celui-ci.
Plains de desdaing et de fierté,
Si ne la li volt* otroier, * Voulu.
Ne por chuer*, ne por proier. * Choyer.
Quant ele s'oï escondire*, * S'ouït refuser.
Si en ot tel duel et tel ire*, * Elle en eut telle douleur et tel chagrin.
Et le tint en si grant despit,
Que morte en fu sans lonc respit;
Mès ainçois* qu'ele se morist, * Avant.
Ele pria Diex et requist
Que Narcisus au cuer férasche*, * Sauvage.
Qu'ele ot trové d'amors si flasche*, * Flasque, froid.
Fust asproiés* encore un jor, * Rebuté.
Et eschaufés d'autel* amor * De tel.
Dont il ne péust joie atendre;
Si porroit savoir et entendre
Quel duel* ont li loial amant * Douleur.
Que l'en refuse si vilment.
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(v. 1475) DE LA ROSE. 49

Cele proière fu resnable*, * Raisonnable.
Et por ce la fist Diex estable*, * Efficace.
Que* Narcisus, par aventure, * Car.
A la fontaine clere et pure
Se vint sous le pin umbroier*, * Mettre à l'ombre.
Un jour qu'il venoit d'archoier*, * De tirer de l'arc.
Et avoit soffert grant travail* * Fatigue.
De corre* et amont et aval, * De courir.
Tant qu'il ot soif por l'aspreté
Du chault, et por la lasseté* * Lassitude.
Qui li ot tolue l'alaine*. * Oté l'haleine.
Et quant il vint à la fontaine
Que li pins de ses rains* covroit, * Rameaux.
Il se pensa que il bevroit*: * Boirait.
Sus la fontaine, tout adens* * A plat ventre.
Se mist lors por boivre dedans.

Comment Narcisus se mira
A la fontaine, et souspira
Par amour, tant qu'il fist partir
S'ame du corps, sans départir*. * Tout du coup.

Si vit en l'iaue clere et nete
Son vis*, son nés et sa bouchete, * Visage.
Et cis* maintenant s'esbahi; * Celui-ci.
Car ses umbres l'ot si trahi,
Que cuida véoir la figure
D'un enfant bel à desmesure*. * Excessivement.
Lors se sot bien Amors vengier
Du grant orguel et du dangier* * Autorité.
Que Narcisus li ot mené.
Lors li fu bien guerredonné*, * Récompensé, payé.
Qu'il* musa tant à la fontaine, * Car il.
Qu'il ama son umbre demaine*, * Propre.
Si en fu mors à la parclose*. * Fin.
Ce est la somme de la chose:
5.
@

50 LE ROMAN (v. 1505)

Car quant il vit qu'il ne porroit
Accomplir ce qu'il désirroit,
Et qu'il i fu si pris par sort,
Qu'il n'en pooit* avoir confort * Pouvait.
En nule guise, n'en nul sens,
Il perdi d'ire* tout le sens, * De chagrin.
Et fu mors en poi de termine*. * Temps.
Ainsinc si ot de la meschine* * Ainsi eut-il de la Jeune fille.
Qu'il avoit d'amors escondite*, * Refusée.
Son guerredon* et sa mérite. * Récompense.
Dames, cest essample aprenés,
Qui vers vos amis mesprenés;
Car se vous les lessiés morir,
Diex le vous sara bien mérir*. * Saura bien revaloir.
Quant li escris m'ot fait savoir
Que ce estoit trestout por voir
La fontaine au biau Narcisus,
Je m'en trais* lors un poi en sus**, * Je me retirai. ** En haut.
Que dedens n'osai regarder,
Ains* commençai à coarder, * Mais.
Quant de Narcisus me sovint,
Cui malement en mésavint;
Mès ge me pensai qu'asséur*, * Mais je pensai qu'en sûreté.
Sans paor de mauvès éur*, * De malheur.
A la fontaine aler pooie*, * Je pouvais.
Por folie m'en esmaioie*. * Je m'en tourmentais.
De la fontaine m'apressai*, * M'approchai.
Quant ge fui près, si m'abessai
Por véoir l'iaue qui coroit,
Et la gravele qui paroit* * Paraissait.
Au fons, plus clere qu'argens fins,
De la fontaine, c'est la fins:
En tout le monde n'ot si bele,
L'iaue est tousdis* fresche et novele, * Toujours.
Qui nuit et jor sourt à grans ondes
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(v. 1540) DE LA ROSE. 51

Par deux doiz* creuses et parfondes. * Canaux, rigoles.
Tout entour point* l'erbe menue, * Perce.
Qui vient por l'iaue espesse et drue,
Et en iver ne puet morir
Ne que l'iaue ne puet tarir.
Ou fons de la fontaine aval,
Avoit deus pierres de cristal
Qu'à grant entente remirai*, * Admirai.
Et une chose vous dirai,
Qu'à merveilles, ce cuit, tenrés* * Tiendrez.
Tout maintenant que vous l'orrés*. * L'entendrez.
Quant li solaus*, qui tout aguete, * Le soleil.
Ses rais* en la fontaine giete, * Rayons.
Et la clartés aval descent,
Lors perent* colors plus de cent * Paraissent.
Ou cristal, qui por le soleil
Devient ynde*, jaune et vermeil: * Bleu.
Si ot le cristal merveilleus
Itel* force, que tous li leus, * Telle.
Arbres et flors et quanqu'aorne* * Tout ce qu'orne.
Li vergiers, i pert tout à orne*; * Y paraît tout autour.
Et por faire la chose entendre,
Un essample vous veil* aprendre. * Veux-je.
Ainsinc* com li miréors montre * Aussi.
Les choses qui li sunt encontre,
Et i voit-l'en* sans coverture * Et y voit-on.
Et lor color et lor figure;
Trestout ausinc vous dis por voir*, * Pour vrai.
Que li cristal, sans décevoir,
Tout l'estre du vergier accusent
A ceus qui dedens l'iaue musent:
Car tous jours, quelque part qu'ils soient,
L'une moitié du vergier voient;
Et s'il se tornent maintenant,
Pueent véoir le remenant*. * Reste.
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52 LE ROMAN (v. 1575)

Si n'i a si petite chose,
Tant reposte*, ne tant enclose**, * Cachée. ** Fermée.
Dont démonstrance n'i soit faite,
Cum s'ele iert* ès cristaus portraite. * Comme si elle était.
C'est li miréoirs périlleus,
Où Narcisus li orguilleus
Mira sa face et ses yex vers (1),
Dont il jut* puis mors tout envers. * Fut couché.
Qui en cet miréor se mire,
Ne puet avoir garant de mire*, * Médecin.
Que tel chose à ses yex ne voie,
Qui d'amer l'a tost mis en voie.
Maint vaillant homme a mis à glaive* * A mort.
Cis miréors, car li plus saive*, * Sages.
Li plus preus, li miex afetié*, * Habiles.
I sunt tost pris et aguetié.
Ci sourt* as gens novele rage, * Ici surgit.
Ici se changent li corage*; * Pensées.
Ci n'a mestier* sens ne mesure, * Ici ne sert.
Ci est d'amer volenté pure;
Ci ne se set conseiller nus *, * Ici ne se sait conseiller nul.
Car Cupido, li fils Vénus,
Sema ici d'Amors la graine,
Qui toute a çainte la fontaine;
Et fist ses las* environ tendre, * Lacs.
Et ses engins i mist por prendre
Damoiseles et damoisiaus,
Qu'Amors ne velt* autres oisiaus. * Car Amour ne veut.
Par la graine qui fu semée,
Fu cele fontaine clamée* * Appelée.
La Fontaine d'Amors par droit,
Dont plusors ont en maint endroit
Parlé, en romans et en livre;

(1) Voyez ci-dessus, page 18, note au vers 533.
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(v. 1608) DE LA ROSE. 53

Mais jamès n'orrés miex descrivre
La vérité de la matère,
Com ge la vous vodré retrère.
Adès me plot* à demorer * Toujours me plut.
A la fontaine, et remirer* * Admirer.
Les deus cristaus qui me monstroient
Mil choses qui ilec* estoient. * .
Mès de fort hore* m'i miré: * Mais en mauvaise heure.
Las! tant en ai puis souspiré!
Cis miréors m'a décéu;
Se j'éusse avant cognéu* * Connu.
Quex* sa force ert** et sa vertu, * Quelle. ** Etait.
Ne m'i fusse jà embatu*: * Engagé.
Car meintenant ou las chaï* * Dans les lacs je tombai.
Qui meint homme ont pris et trai.
Ou miroer, entre mil choses,
Choisi* rosiers chargiés de roses, * Je vis.
Qui estoient en un détor
D'une haie clos tout entor:
Adont m'en prist si grant envie,
Que ne laissasse por Pavie
Ne por Paris, que ge n'alasse
Là où ge vi la greignor* masse. * Plus grande.
Quant cele rage m'ot si pris,
Dont maint ont esté entrepris,
Vers les rosiers tantost me très*; * Tirai.
Et sachiés que quant g'en fui près,
L'oudor des roses savorées
M'entra ens jusques ès corées*, * Au coeur.
Que por noient* fusse embasmés. * Rien.
Se* assailli ou mésamés** * Si. ** Haï.
Ne cremisse* estre, g'en cuillisse * Craignisse.
Au mains une que ge tenisse
En ma main, por l'odor sentir;
Mès paor oi du repentir:
5.
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54 LE ROMAN (v. 1643)

Car il en péust de légier* * Facilement.
Peser* au seignor du vergier * Déplaire.
Des roses i ot* grans monciaus, * Il y eut.
Si beles ne vit homs sous ciaus*; * Cieux.
Boutons i ot petis et clos,
Et tiex* qui sunt un poi plus gros. * Tels.
Si en i ot d'autre moison* * Mesure.
Qui se traient à lor soison*, * Qui viennent à leur saison..
Et s'aprestoient d'espanir*, * D'épanouir.
Et cil ne font pas à haïr.
Les roses overtes et lées* * Larges.
Sunt en un jor toutes alées;
Mès li bouton durent tuit frois* * Tout frais.
A tout le mains deus jors ou trois.
Icil bouton forment* me plurent, * Fortement.
Onques plus bel nul leu ne crurent.
Qui en porroit un acroichier,
Il le devroit avoir moult chier;
S'un chapel en péusse avoir,
Je n'en préisse nul avoir.
Entre ces boutons en eslui* * Elus, choisis.
Un si très-bel, qu'envers celui
Nus des autres riens ne prisié,
Puis que ge l'oi bien avisié;
Car une color l'enlumine,
Qui est si vermeille et si fine,
Com Nature la pot plus faire.
Des foilles i ot quatre paire,
Que Nature par grant mestire* * Habileté.
I ot assises tire à tire*. * L'une après l'autre.
Le coe* ot droite comme jons, * La queue.
Et par dessus siet li boutons,
Si qu'il ne cline ne ne pent*. * Ne s'incline ni ne penche.
L'odor de lui entor s'espent;
La soatisme* qui en ist**, * Le parfum. ** Sort.
@

(v. 1678) DE LA ROSE. 55

Toute la place replenist.
Quant ge le senti si flairier,
Ge n'oi talent de repairier*; * Revenir.
Ains* m'aprochasse por le prendre, * Mais je.
Se g'i osasse la main tendre.
Mès chardon félon et poignant* * Durs et piquants.
M'en aloient moult esloignant;
Espines tranchans et agües,
Orties et ronces crochues
Ne me lessièrent avant traire*, * Venir.
Que ge m'en cremoie* mal faire. * Car je craignais de me.

Ci dit l'aucteur coment Amours
Trait* à l'Amant, qui pour les flours * Vient.
S'estoit el vergier embatu*, * Avait pénétré dans le verger.
Pour le bouton qu'il a sentu;
Qu'il en cuida tant aprochier,
Qu'il le péust à lui sachier*; * Tirer.
Mès ne s'osoit traire en avant,
Car Amours l'aloit espiant.

Li diex d'Amors qui, l'arc tendu,
Avoit toute jor atendu
A moi porsivre et espier,
S'iert arrestez lez* un figuier; * S'était arrêté près de.
Et quant il ot apercéu
Que j'avoie ainsinc* esléu * Ainsi.
Ce bouton, qui plus me plesoit
Que nus des autres ne fesoit,
Il a tantost pris une floiche;
Et quant la corde fu en coiche,
Il entesa* jusqu'à l'oreille * Banda.
L'arc qui estoit fort à merveille,
Et trait* à moi par tel devise**, * Tira. ** Façon.
Que parmi l'oel m'a ou cuer mise
La sajete par grant roidor:
Adonc me prist une froidor,
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56 LE ROMAN (v. 1705)

Dont ge dessous chaut peliçon
Oi* puis sentu mainte friçon. * Eus.
Quant j'oi ainsinc esté bersés*, * Percé de flèches.
A terre fui* tantost versés; * Je fus.
Li cors me faut, li cuers me ment,
Pasmé jui iluec* longement. * Je fus couché là.
Et quant ge vins de pasmoison,
Et j'oi mon sens et ma raison,
Je fui moult vains, et si cuidié* * Et je pensai.
Grant fez* de sanc avoir vuidié; * Grande quantité.
Mès la sajete qui m'ot point*, * Piqué.
Ne trait onques sanc de moi point,
Ains* fu la plaie toute soiche. * Mais.
Je pris lors à deux mains la floiche,
Et la commençai à tirer,
Et eu tirant à souspirer;
Et tant tirai, que j'amené
Le fust* à moi tout empené. * Le bois.
Mais la sajete barbelée,
Qui Biautés estoit apelée,
Fu si dedens mon cuer fichie,
Qu'el n'en pot estre hors sachie*, * Retirée.
Ainçois remest li fers* dedans, * Mais resta le fer.
Que n'en issi* goute de sans. * Sortit.
Angoisseus fui moult et troublez
Por le péril qui fu doublez;
Ne soi* que faire ne que dire, * Ne sus.
Ne de ma plaie où trover mire*; * Médecin.
Que* par herbe ne par racine, * Car.
N'en atendoie médecine.
Vers le bouton tant me tréoit* * Tirait.
Mes cuers*, que aillors ne béoit**: * Mon coeur. ** N'aspirait.
Se ge l'éusse en ma baillie*, * Puissance.
Il m'éust rendue la vie;
Le véoir, sans plus, et l'odor
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(v. 1740) DE LA ROSE. 57

M'aléjeoient moult ma dolor.
Ge me commençai lors à traire* * Tirer.
Vers le bouton qui soef* flaire; * Suave, doux.
Mès Amors ot jà recovrée
Une autre floiche à or ovrée.
Simplece ot non: c'iert* la seconde, * C'était.
Qui maint homme parmi le monde
Et mainte fame a fait amer.
Quant Amors me vit aprimer*, * Approcher.
Il trait* à moi, sans menacier, * Tira.
La floiche où n'ot* fer ne acier, * Ou il n'y eût.
Si que par l'oel ou cors m'entra
La sajete qui n'en istra*, * Sortira.
Ce cuit*, jamès par homme né; * Cela je crois.
Car au tirer en amené* * En amenai.
Le fust à moi sans nul contens*, * Difficulté.
Mès la sajete remest ens*. * Resta dedans.
Or sachiés bien de vérité,
Que se j'avoie avant* esté * Auparavant.
Du bouton bien entalentés*, * Désireux.
Or fu graindre* ma volentés. * Maintenant fut plus grande.
Et quant li maus plus m'angoissoit,
Et la volentés me croissoit
Tousjours d'aler à la rosete
Qui oloit* miex que violete: * Sentait.
Si m'en venist miex réuser*; * Et il me valut mieux reculer.
Mès ne pooie refuser
Ce que mes cuers* me commandoit. * Mon coeur.
Tout adès* là où il tendoit * Toujours.
Me convenoit aler par force;
Mès li archiers qui moult s'esforce
De moi grever et moult se paine,
Ne m'i lest* mie aler sans paine; * Laisse.
Ains m'a fait, por miex afoler*, * Faire du mal.
La tierce* floiche au cors voler, * Troisième.
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58 LE ROMAN (v. 1775)

Qui Cortoisie iert apelée.
La plaie fu parfonde et lée*, * Large.
Si me convint chéoir pasmé
Desous un olivier ramé (1)
Grant pièce i jui* sans remuer. * Longtemps j'y fus couché.
Quant ge me poi esvertuer,
Ge pris la floiche, si osté
Le fust qui ert* en mon costé; * Etait.
Mès la sajete n'en poi traire* * Tirer.
Por riens * que ge péusse faire. * Pour chose.
En mon séant lores m'assis,
Moult angoisseus et moult pensis;
Moult me destraint* icele plaie, * Tourmente.
Et me semont que je me traie* * Et me somme que je me tire.
Vers le bouton qui m'atalente*. * Plaît, séduit.
Mès li archier me représente
Une autre floiche de grant guise*; * De grande sorte.
La quarte fu, s'ot non* Franchise. * Et elle eut nom.
Ce me doit bien espoenter*, * Epouvanter.
Qu'eschaudés doit iaue douter*; * Redouter l'eau.
Mès grant chose a en estovoir*, * Nécessité.
Se ge véisse ilec plovoir
Quarriaus* et pierres pelle-melle * Flèches au fer carré.
Ausinc* espés comme chiet** grelle, * Aussi. ** Choit, tombe.
Estéust-il* que g'i alasse * Il faudrait.
Amors, qui toutes choses passe,
Me donnoit cuer et hardement* * Hardiesse.
De faire son commandement.

(1) On trouve également la mention d'un olivier dans le Roman des aventures de Fregus (p. 75, v. 5), dont la scène se passe en Ecosse. Il est
douteux que cet arbre ait jamais pu venir dans les contrées du nord de
l'Europe. Comme cependant il est nommé dans plusieurs autres ouvrages
analogues, par exemple, dans l'un des romans de Tristan, où ce chevalier
est représenté portant un chapeau d'olivier à la cour du roi Marc son oncle;
il faut croire que ce nom se donnait aussi a quelque arbre des pays froids.

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(v. 1803) DE LA ROSE. 59

Ge me sui lors en piés dreciés ,
Fiebles et vains cum hons* bleciés, * Comme homme.
Et m'esforçai moult de marchier
(Onques n'el *lessai por l'archier) * Je ne le laissai nullement.
Vers le rosier où mes cuers tent*; * Où tend mon coeur.
Mès espines i avoit tant,
Chardons et ronces, conques n'oi* * N'eus.
Pooir* de passer l'espinoi**,* Pouvoir. * Pouvoir. ** Les épines.
Si qu'au bouton poïsse ataindre.
Lez la haie m'estut remaindre* * Près de la haie il me fallut rester.
Qui as rosiers estoit joignant,
Fete d'espines moult poignant*; * Piquantes.
Mès moult bel me fu dont* j'estoie * Mais fort il me plut de ce que.
Si près que du bouton sentoie
La douce odor qui en issoit*, * Sortait.
Et durement m'abélissoit* * Me plaisait.
Ce que g'el véoie à bandon*; * A loisir.
S'en avoie tel guerredon*, * Et j'en avais telle récompense.
Que mes maus en entr'oblioie,
Por le délit* et por la joie. * Plaisir.
Moult fui garis, moult fui à ése,
Jamès n'iert riens* qui tant me plese * N'était chose.
Cum estre illecques à séjor*; * Comme d'être là en repos.
N'en quéisse* partir nul jor. * Je n'en voulusse.
Quant j'oi illec esté grant pièce*, * Quand j'eus là été grand temps.
Le diex d'Amors, qui tout dépièce
Mon cuer dont il a fait bersaut*, * Cible.
Me redonne un novel assaut,
Et trait*, por moi metre meschief** * Tire. ** Mal.
Une autre floiche derechief,
Si que ou cuer, sous la mamele,
Me fait une plaie novele.
Compaignie ot non la sajete;
Il n'est nule qui si tost mete
A merci dame ou damoisele.
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60 LE ROMAN (v. 1838)

La grant dolor me renovele
De mes plaies demaintenant*, * Maintenant.
Trois fois me pasme en un tenant*. * De suite.
Au revenir plains et souspire,
Car ma dolor croist et empire
Si que ge n'ai mès espérance
De garison ne d'aléjance.
Miex vosisse* estre mors que vis, * Voulusse.
Car en la fin, ce m'est avis,
Fera Amors de moi martir;
Ge ne m'en puis par el* partir. * Autrement.
Il a endementieres* prise * Pendant ce temps-là.
Une autre floiche, que moult prise
Et que ge tiens à moult pesant:
C'est Biau-Semblant, qui ne consent
A nul amant qu'il se repente
D'Amors servir, por mal qu'il sente.
Ele iert* aguë por percier, * Elle était.
Et trenchans cum rasoir d'acier;
Mès Amors a moult bien la pointe
D'un oignement* précieus ointe, * Onguent.
Por ce que trop me péust nuire;
Qu'Amors ne viaut pas que je muire*, * Car Amour ne veut pas
Ains viaut que j'aie alégement que je meure.
Por l'ointure de l'oignement,
Qui iert* tout de reconfort plains. * Etait.
Amors l'avoit fait à* ses mains * Avec.
Por les fins amans conforter,
Et por lor maus miex déporter*. * Adoucir.
Il a cele floiche à moi traite*, * Tirée.
Qui m'a ou cuer grant plaie faite,
Mais li oignemens s'espandi
Par mes plaies, si me rendi
Le cuer qui m'iere* tout faillis; * M'était.
Ge fusse mors et mal-baillis* * Maltraité.
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(v. 1873) DE LA ROSE. 61

Se li dous oignemens ne fust.
De la floiche très fors le fust*, * Je tirai hors le bois.
Mès la sajete est ens remese*, * Mais le fer est dedans resté.
Qui de novel ot esté rese*: * Rasée.
S'en i ot* sinc bien enserrées, * Et il y en eut.
Qui onc n'en porent estre sachiées*. * Tirées.
Li oignemens moult me valu;
Mès toutesvoies me dolu* * Toutefois me fit mal.
La plaie, si que la dolor
Me faisoit muer la color.
Ceste floiche ot fière coustume,
Douçor i ot et amertume.
J'ai bien sentu et cognéu
Qu'el m'a aidié et m'a néu*; * Nui.
Il ot angoisse en la pointure*, * Piqûre.
Mès moult m'assoaga l'ointure*: * Me soulagea l'onction.
D'une part m'oint, d'autre me cuit,
Ainsinc* m'aïde, ainsinc me nuit. * Ainsi.

Comment Amours, sans plus attendre,
Ala tost courant l'Amant prendre,
En lui disant qu'il se rendist
A luy, et que plus n'atendist.

Lors est tout maintenant venus
Li diex d'Amors les saus menus*; * A petits pas.
Enciez* qu'il vinst, si m'escria: * Avant.
« Vassal, pris ies, noient n'i a
Du* contredire ne du défendre, * Il n'y a pas à.
Ne fai pas dangier* de toi rendre; * Difficulté.
Tant plus volentiers te rendras,
Et plus tost à merci vendras.
Il est fos qui maine dangier* * Il est sot celui qui fait des difficultés.
Vers cil qu'il déust losengier*, * Flatter.
Et qu'il convient à suploier.
Tu ne pués vers moi forçoier*, * Opposer la force.
6.
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62 LE ROMAN (v. 1903)

Et si te veil* bien enseignier * Et je te veux.
Que tu ne pués riens gaaignier
En folie, ne en orgueil;
Mès ren-toi pris, car ge le vueil,
En pez et débonnerement. »
Et ge respondi simplement:
« Sire, volentiers me rendrai,
Jà* vers vous ne me desfendrai; * Jamais.
A Diex ne plaise que ge pense
Que j'aie jà vers vous desfense!
Car il n'est pas réson ne drois.
Vos pués quanque* vous vodrois * Vous pouvez tout ce que.
Fere de moi, pendre ou tuer,
Bien sai que ge n'el puis muer*, * Changer.
Car ma vie est en vostre main.
Ne puis vivre dusqu'à demain,
Se n'est par vostre volenté:
J'atens par vous joie et santé;
Que jà* par autre ne l'auré, * Car jamais.
Se vostre main, qui m'a navré*, * Blessé.
Ne me donne la garison,
Et se de moi vostre prison* * Prisonnier.
Voulés faire, ne ne daigniés,
Ne m'en tiens mie à engigniés*; * Je ne m'en tiens pas pour dupe.
Et sachiés que n'en ai point d'ire*. * De chagrin.
Tant ai oï de vous bien dire,
Que metre veil tout à devise* * Je veux tout a souhait.
Cuer et cors en vostre servise;
Car se ge fai vostre voloir,
Ge ne m'en puis de riens doloir*. * Plaindre.
Encor, ce cuit, en aucun tens
Auré la merci que j'atens,
Et par tel convent me rens-gié*. * Rends-je.
A cest mot volz* baisier son pié; * Je voulus.
Mès il m'a parmi la main pris,
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(v. 1938) DE LA ROSE. 63

Et me dist: « Je t'aim moult et pris* * Prise.
Dont* tu as respondu ainsi. * De ce que.
Onques tel response n'issi* * Ne sortit.
D'omme vilain mal enseignié;
Et tu i as tant gaaignié,
Que je veil*, por ton avantaige, * Veux.
Qu'orendroit* me faces hommaige* * Qu'à présent.
Si me baiseras en la bouche,
A qui nus vilains homs* n'atouche. * Nul vilain homme.
Je n'i lesse mie atouchier
Chascun vilain, chascun porchier;
Ains doit estre cortois et frans
Cil de qui tel servise prens.
Sans faille* il i a poine et fez** * Sans faute. ** Faix, fardeau.
A moi servir; mès ge te fez
Honor moult grant, et si dois estre
Moult liés* dont tu as si bon mestre * Joyeux.
Et seignor de si grant renon,
Qu'Amors porte le gonfanon
De Cortoisie et la banière,
Et si est de tele manière,
Si dous, si frans et si gentis,
Que quiconques est ententis* * Attentif.
A li servir et honorer,
Dedans lui ne puet demorer
Vilonnie ne mesprison*, * Vilain procédé.
Ne nule mauvese aprison. »

Continent, après ce bel langage,
L'Amant humblement fist hommage,
Par Jeunesce qui le déçoit,
Au Dieu d'Amours qui le reçoit.

Atant devins ses homs* mains jointes, * Alors je devins son homme.
Et sachiés que moult me fis cointes* * Fier.
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64 LE ROMAN (v. 1967)

Dont* sa bouche toucha la moie**; * De ce que. ** .Mienne.
Ce fu ce dont j'oi greignor* joie; * J'eus plus grande.
Il m'a lores requis ostages.

Amours parle.

« Amis, dist-il, j'ai mains hommages
Et d'uns et d'autres recéus
Dont j'oi esté puis decéus.
Li félon plein de fauceté
M'ont par maintes fois bareté*, * Attrapé.
D'aus* ai oïe mainte noise**; * D'eux. ** Bruit.
Mès il saront cum il m'en poise*, * Pèse.
Se ge les puis à mon droit prendre,
Je lor vodré chièrement vendre.
Mès or veil*, por ce que ge tains**, * Mais maintenant je veux.
Estre de toi si bien certains, ** T'aime.
Et te veil si à moi lier,
Que tu ne me puisses nier
Ne promesse ne convenant*, * Convention.
Ne fere nul désavenant*. * Impertinence.
Péchiés seroit, se tu trichoies,
Qu'il* m'est avis que loial soies. » * Car il.

L'Amant respont.

« Sire, fis-je, or m'entendés:
Ne sai por quoi vous demandés
Pleiges* de moi, ne séurtés: * Cautions.
Vous savés bien de vérités
Que mon cuer m'avés si toloit* * Enlevé.
Et si soupris que s'il voloit,
Ne puet-il riens faire por moi,
Se ce n'estoit par vostre otroi*. * Permission.
Li cuers est vostres, non pas miens,
Car il convient, soit maus, soit biens*, * Que ce soit mal ou bien.
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(v. 1997) DE LA ROSE. 65

Que il face vostre plaisir
Nus ne vous en puet dessaisir.
Tel garnison i avés mise,
Qui moult le guerroie et justise*, * Tourmente.
Et sor tout ce, se riens doutés*, * Redoutez.
Fetes-i clef, si l'emportés,
Et la clef soit en leu* d'ostages. » * Au lieu.

Amours.

« Par mon chef! ce n'est mie outrages,
Respont Amors, ge m'i acors*: * Accorde.
Il est assés sires du cors,
Qui a le cuer en sa commande;
Outrageus est qui plus demande. »

Comment Amours très-bien souef.
Ferma d'une petite clef
Le cuer de l'Amant, par tel guise,
Qu'il n'entama point la chemise.

Lors a de s'aumonière traite* * Tirée.
Une petite clef bien faite,
Qui fu de fin or esmeré*; * Purifié.
« O ceste*, dist-il, fermeré * Avec celle-ci.
Ton cuer, n'en quier autre apoiau*; * Garantie.
Sous ceste clef sunt mi joiau.
Mendre* est que li tiens doiz**, parm'ame, * Moindre. ** Ton doigt.
Mès ele est de mon escrin dame,
Et si a moult grant poesté*. » * Pouvoir.

L'Amant parle.

Lors la me toucha au costé,
Et ferma mon cuer si soef*, * Doucement.
Quà grant poine senti la clef.
6.
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66 LE ROMAN (v. 2021)

Ainsinc fis sa volenté toute;
Et quant je l'oi mis hors de doute,
« Sire, fis-je, grant talent é* * Grand désir j'ai.
De faire vostre volenté;
Mès mon servise recevés
En gré, foi que vous me devés.
N'el di pas por recréantise*, * Je ne le dis pas par lâcheté.
Car point ne dout* vostre servise; * Crains.
Mès serjant en vain se travaille
De faire servise qui vaille,
Quant li servises n'atalente* * Ne plaît.
A celui cui l'en le présente. »

Amours parle.

Amours respont: « Or ne t'esmaie*. * Ne te tourmente pas.
Puisque mis t'ies en ma menaie*, * Tu t'es mis en ma dépendance.
Ton servise prendré en gré,
Et te metrai en haut degré,
Se mavestié ne le te tost*; * Méchanceté ne te l'enlève.
Mès espoir ce n'iert mie tost*. * J'espère que ce ne sera pas bientôt.
Grans biens ne vient pas en poi d'ore*, * En peu de temps.
Il i convient poine et demore (1).
Aten et sueffre la destrece
Qui orendroit te cuit et blece;
Car ge sai bien par quel poison* * Potion, breuvage.
Tu seras tret à garison*. * Amené à guérison.
Se tu te tiens en léauté,
Ge te donrai tel déauté* * Remède.
Qui tes plaies te garira;
Mès par mon chief or i parra* * Il y paraîtra.
Se tu de bon cuer serviras,

(1) Longa mora est nobis quae gaudia differt. (Ovid., Ep., 19, 3.)
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V. 2050) DE LA ROSE. 67

Et comment tu accompliras
Nuit et jour les commandemens
Que ge commande as fins amans. »

L'Amant parle.

« Sire, fis-ge, por Dieu merci,
Avant que vous movés de ci
Vos commandemens m'enchargiés:
Ge sui d'eus faire encoragiés.
Car espoir*, se ge n'es** savoie, * J'espère. ** Ne les.
Tost porroie issir* de la voie, * Sortir.
Por ce sui engrant* d'eus aprendre, * Désireux.
Que ge n'i veil de riens mesprendre. »

Amours.

Amors respont: « Tu dis moult bien,
Or les enten et les retien.
Li maistres pert sa poine toute,
Quant li disciples qui escoute,
Ne met s'entente* au retenir, * Son attention.
Si qu'il l'en puisse sovenir (1). »

L'Amant.

Li diex d'Amors lors m'encharja,
Tout ainsinc cum vos orrés jà*, * Tout aussi comme vous allez ouïr.
Mot à mot ses commandemens,
Bien les devise cis* Romans: * Ce.
Qui amer vuet or i entende,
Que li Romans dès or amende*. * Car le roman désormais
Dès or le fait bon escouter, s'améliore.
S'il est qui le sache conter:

(1) Legere enim et non intelligere, negligere est.
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68 LE ROMAN (v. 2075)

Car la fin du songe est moult bele,
Et la matire* en est novele. * Matière.
Qui du songe la fin orra*, * Ouïra.
Ge vous di bien qu'il i porra
Des jeus d'amors assés aprendre;
Por quoi il voille tant atendre
Que g'espoigne et que g'enromance* * Que j'expose, et que je
Du songe la sénéfiance*. mette en langue romane. * Signification.
La vérité qui est coverte,
Vous sera lores toute aperte*, * Ouverte.
Quant espondre* m'orrés le songe, * Exposer.
Où il n'a nul mot de mençonge.

Comment le Dieu d'Amours enseigne
L'Amant, et dit qu'il face et tiengne
Les reigles qu'il baille à l'Amant,
Escriptes en ce bel nommant.

« Vilonnie premièrement,
Ce dist Amors, veil et commant* * Je veux et commande.
Que tu guerpisses* sans reprendre, * Déguerpisses, abandon-
Se tu ne veulz vers moi mesprendre; nes vilenie.
Si maudi et escommenie
Tous ceus qui aiment vilonnie.
Vilonnie fait li vilains,
Por ce n'est pas drois que ge l'ains*; * Justice que je l'aime.
Vilains est fel* et sans pitié, * Méchant.
Sans servise et sans amitié.
Après, te garde de retraire* (1) * Rapporter.
Chose des gens qui face* à taire: * Qui soit.
N'est pas proesce de mesdire.
En Keux le séneschal te mire* (2), * Regarde.

(1) ... Gravis est culpa tacenda loqui; (Ovid., De Arte amandi, lib. II, v. 604.) (2) KEUX, le sénéchal, était fils d'Anthor, père nourricier du roi Artus, qu'il avait fait nourrir comme son propre fils par sa femme, ayant donné

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(v. 2101) DE LA ROSE. 69

Qui jadis par son mokéis* * Son habitude de se moquer.
Fu mal renomés et haïs.
Tant cum Gauvains li bien apris (1)

à Keux une autre nourrice; voilà pourquoi Anthor disait à Artus: « Si
« Keux est félon et dénaturé, souffrez-en ung petit, car pour vous nourrir
« il est tout dénaturé. » (Roman de Merlin, tom. 1er, chap. 95.) Quoique
Keux eût la réputation d'être le plus médisant de la cour du roi Artus,
on ne trouve cependant dans le Roman de Lancelot, où il est souvent
parlé de ce sénéchal, guère de ces traits de son caractère médisant:
le plus marqué est celui qu'il lâcha contre Perceval, qui venait d'être
reçu compagnon de la Table-Ronde.
« Artus fit Keux son sénéchal par tel convenant, que tant qu'il vivrait « il serait maître gonffanonier du royaume de Logres. » (Roman de Merlin,
chap. 100.) Par cette commission, Keux réunissait en sa personne les
deux plus grandes charges de l'Etat: comme gonfanonier, il portait la
grande bannière, et, comme sénéchal, il était le grand-maître de la maison
du roi; ce qu'on appelait dapifer et princeps coquorum, ou grand-queux.
Cette charge de grand-maître était considérable, puisque ceux qui en
étaient revêtus signaient les actes de conséquence, comme on le voit dans
plusieurs chartes.
Keux était encore maître-d'hôtel, ce qui se prouve par un passage du Roman de Merlin, chap. 107: « Et lors voici venir Keux le sénéchal, et
le vilain le vit, et lui dit: « Damps sénéchal, tenez ces oiseaux, si les
« donnez ce soir à souper à notre roi. »
Sénéchal se prenait aussi pour un pourvoyeur: « Judas était sénéchal des apôtres, » dit un autre Roman de Merlin. « Juda Schariot era camerlingo
et despenciere de beni loro (les apôtres) dati per Dio, » dit un auteur
italien.
Aujourd'hui le sénéchal est la même chose que le grand-bailli. Sénéchal vient du mot celtique seniesscalc ou senikschal, c'est-à-dire officier de la famille, expérimenté dans le gouvernement d'une maison.
Cette charge se donnait anciennement à des chevaliers déjà âgés.
(L. D. D.) Voyez dans le Dictionnaire de Trévoux, au mot Sénéchal, les opinions de plusieurs savants sur l'étymologie de ce mot; et consultez surtout l'article
Senescalcus du Glossaire de Du Cange, édition de MM. Firmin
Didot, t. vi, pag. 178-183.
(1) GAUVAIN, un des chevaliers de la Table-Ronde, dont les hauts faits sont écrits au Roman de Lancelot du Lac. Il était fils du roi Loth, et
neveu du roi Artus; il naquit en Orcanie, dans la ville de Lordelone, au
troisième siècle de l'ère chrétienne.

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70 LE ROMAN (v. 2104)

Par sa cortoisie ot le pris,
Autretant* ot de blasme Keus, * Autant.
Por ce qu'il fu l'el et crueus*, * Méchant et cruel.
Ramponières et mal-parliers* * Railleur et médisant.
Desus tous autres chevaliers.
Sages soies et acointables*, * Affable.
De paroles dous et resnables* * Raisonnable.
Et as grans gens et as menues;
Et quant tu iras par les rues,
Gar* que tu soies costumiers * Prends garde.
De saluer les gens premiers;
Et s'aucuns avant te salue,
Si n'aies pas la langue mue*, * Muette.
Ains te garni* du salu rendre * Mais aie soin.
Sans demorer et sans atendre.
« Après, garde que tu ne dies
Ces ors* moz ne ces ribaudies; * Sales.
Ja* por nomer vilaine chose * Jamais.
Ne doit ta bouche estre desclose*: * Ouverte.
Je ne tiens pas à cortois homme,
Qui orde chose et lede nomme.
Toutes fames sers et honore,
D'eles servir poine et labore*; * Prends peine et labeur.

« Il aima pauvres gens, et fit volontiers bien aux meseaux (ladres) « plus qu'aux autres; il ne fut médisant ne envieux; il fut toujours plus
« courtois que nul, et pour sa courtoisie l'aimèrent plus dames et damai«
selles que pour sa chevalerie, où il excellait. Telle était sa coutume
« que toujours empirait sa force entour midi; et sitôt comme midi était
« passé, si lui revenait au double le coeur, la force et la vertu. Il se van«
toit d'avoir tué plus de quarante chevaliers dans les courses qu'il avait
« faites tout seul. »
L'auteur du Roman de Lancelot remarque que Gauvain allait à confesse rarement; et qu'ayant passé quatre ans sans s'acquitter de ce devoir,
comme on lui conseillait de faire pénitence, il disait: « Que de pénitence
ne pouvait-il la peine souffrir. »
Il mourut en partie des blessures que lui fit Lancelot; il portait d'or, au lion de gueule. (L. D. D.)
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(v. 2127) DE LA ROSE. 71

Et se tu os* nul mesdisant * Tu ois, tu entends.
Qui aille fames desprisant*, * Dépréciant.
Blasme-le, et dis qu'il se taise.
Fai, se tu pués, chose qui plaise
As dames et as damoiseles,
Si qu'els oient bones noveles
Dire de toi et raconter;
Par ce porras en pris monter.
Après tout ce, d'orgoil te garde,
Car qui* bien entent et esgarde, * A qui.
Orguex est folie et péchiés;
Et qui d'orgoil est entechiés*, * Coutumier.
Il ne puet son cuer aploier* * Plier.
A servir ne à souploier.
Orgueilleus fait tout le contraire
De ce que fins* amans doit faire. * Accompli.
Mais qui d'amer se vuelt pener,
Il se doit cointement mener;
Hons * qui porchace druerie**, * Homme. ** Amourette.
Ne vaut noient sans cointerie*. * Rien sans parure.
Cointerie n'est mie orguiex,
Qui cointes est, il en vaut miex:
Por quoi il soit d'orgoil vuidiés,
Qu'il ne soit fox* n'outrecuidiés. * Sot.
Mène-toi bel solonc ta rente*. * Ton revenu.
De robes et de chaucemente*: * Chaussure.
Bele robe et biau garnement* * Vêtements.
Amendent les gens durement*; * Beaucoup.
Et si dois ta robe baillier
A tel qui sache bien taillier,
Et face bien séans les pointes,
Et les manches joignans et cointes.
Solers à las*, ou estiviaus**, * Lacets. ** Espèce de chaussure.
Aies souvent frès et noviaus,
Et gar* qu'il soient si chauçant, * Prends garde.
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72 LE ROMAN (v. 2162)

Que cil vilain aille tençant* * Disputant.
En quel guise tu i entras,
Et de quel part tu en istras*. * Sortiras.
De gans, d'aumosnière (1) de soie,
Et de çainture te cointoie*; * Pare.
Et se tu n'as si grant richece
Qu'avoir les puisses, si t'estrece*; * Te serre.
Mès au plus bel te dois déduire* * Amuser à être le plus beau.
Que tu porras sans toi destruire.
Chapel de flors qui petit couste,
Ou de roses à Penthecouste,
Ice puet bien chascun avoir,
Qu'il n'i convient pas* grant avoir. * Car il n'y faut pas.
Ne sueffre sor toi nul ordure,
Lave tes mains, et tes dens cure:
S'en tes ongles a point de noir,
Ne l'i lesse pas remanoir*. * Rester.
Cous tes manches, tes cheveus pigne (2),
Mais ne te farde ne ne guigne* * Observe.
Ce n'apartient s'as dames non*, * Sinon aux dames.
Ou à ceus de mavès renon,
Qui amor par mal aventure
Ont trouvée contre nature.
Après ce te doit sovenir
D'envoiséure* maintenir; * Bonne humeur.
A joie et à déduit t'atorne*, * Dispose-toi.
Amors n'a cure d'omme morne;

(1) Voyez, sur l'objet désigné par ce mot, nos Recherches sur les étoffes de soie, etc., tom. Ier, pag. 102; et tom. II, pag. 352.
(2) ...... Careant rubigine dentes, Nec vagus in laxa pes tibi pelle natet, Nec male deformet rigidos tonsura capillos, Sit coma, sit docta barba resecta manu; Et nihil emineant et sint sine sordibus ungues. (Ovid., de Arte amandi, lib. I, v. 515-519.)
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(v. 2189.) DE LA ROSE. 73

C'est maladie moult cortoise,
L'en en rit et geue et envoise*. * Joue et s'amuse.
Il est ensi que li amant
Ont par hores* joie et torment; * Par temps.
Amans sentent les maus d'amer
Une hore dous, autre hore amer.
Mal d'amer est moult outrageus,
Or est li amans en ses geus,
Or est destrois, or se démente*, * Tantôt il est dans la
Une hore plore, et autre chante. tristesse , tantôt il se la-
Se tu sés nul bel déduit faire, mente.
Par quoi tu puisses as gens plaire,
Je te comant que tu le faces:
Chascun doit faire en toutes places
Ce qu'il set qui miex li avient*, * Va.
Car los* et pris et grâce en vient. * Louange.
Se tu te sens viste et légier,
Ne fai pas de saillir dangier*; * Difficulté de sauter.
Et se tu siez bien à cheval,
Tu dois poindre* amont et aval; * Piquer.
Et se tu sés lances brisier,
Tu t'en pués moult faire prisier.
Se as armes es acesmés*, * Exercé.
Par ce seras dis tans* amés; * Dix fois.
Se tu as la voiz clere et saine (1),
Tu ne dois mie querre essoine* * Excuse.
De chanter, se l'en t'en semont*, * Somme.
Car bel chanter abelist mont*; * Plaît fort.
Si avient bien à bacheler
Que il sache de vieler*, * Jouer du violon.
De fléuter et de dancier;
Par ce se puet moult avancier.

(1) Si vox est, canta; si mollia brachia, salta. (Ovid., de Arte amandi, lib. 1, v. 595.)
ROMAN DE LA ROSE. - T. I. 7
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74 LE ROMAN (v. 2221)

Ne te fai tenir por aver*, * Avare.
Car ce te porroit moult grever;
Il est raison que li amant
Doignent* du lor plus largement * Donnent.
Que cil vilains entule* et sot; * Extravagant.
Onques hons* riens d'amors ne sot, * Homme.
Cui il n'abelist* à donner. * A qui il ne plut.
Se nus se viaut d'amors pener*, * Si aucun se veut donner
D'avarice trop bien se gart*; la peine d'aimer. * Garde.
Car cis* qui a por un regart, * Celui.
Ou por un ris dous et serin,
Donné son cuer tout enterin*, * Entier.
Doit bien, après si riche don,
Donner l'avoir tout à bandon". * Complètement.
Or te vueil briément recorder* * Brièvement rappeler.
Ce que t'ai dit por remembrer
Car la parole mains* est griéve * Moins.
A retenir quand ele est brieve.
Qui d'Amors vuet faire son mestre,
Cortois et sans orguel doit estre,
Cointes* se tiengne et envoisiés** * Joyeux. ** Elégant.
Et de largece soit proisies*. * Prisé.
Après te doins* en pénitence, * Je te donne.
Que nuit et jor sans repentence
En bien amer soit ton penser,
Adès* i pense sans cesser, * Toujours.
Et te membre de la douce hore
Dont la joie tant te demore;
Et por ce que fins* amans soies, * Accompli.
Vois-je et commans* que tu aies * Commande.
En un seul leu tout ton cuer mis,
Si qu'il n'i soit mie démis,
Mès tous entiers sans tricherie,
Car ge n'ains pas moitoierie*. * Car je n'aime pas par-
Qui en mains leus son cuer départ*, tager. * Partage.
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(v. 2256.) DE LA ROSE. 75

Partout en a petite part (1);
Mès de celi point ne me dout*, * Mais de celui point je
Qui en un leu* met son cuer tout: ne m'effraie. * En un lieu.
Por ce vueil qu'en un leu le metes,
Mès gardes bien que tu n'el prestes;
Car se tu l'avoies presté,
G'el tenroie à chetiveté*. * Je le tiendrais pour peu
Aincois* le donne en don tout quite, de chose. * Au contraire.
Si en auras greignor* mérite; * Plus grand.
Car bontés de chose prestée
Est tost rendue et aquitée;
Mès de chose donnée en dons
Doit estre grans li guerredons*. * Récompense.
Donne-le dont tout quitement*, * Sans réserve.
Et le fai débonnairement :
Car l'en a la chose moult chière
Qui est donnée à bele chière*; * De bonne grâce.
Mès ge ne pris le don un pois
Que l'en donne desus son pois*. * A contre-coeur.
Quant tu auras ton cuer donné,
Si cum* ge t'ai ci sermonné, * Ainsi que.
Lors t'avendront les aventures
Qui as amans sunt griés* et dures. * Grièves.
Souvent, quand il te souvendra
De tes amors, te convendra* * Il te faudra.
Partir des gens par estovoir*, * Nécessité.
Qu'il ne puissent apercevoir
Les maus dont tu es angoisseus.
A une part iras tout seus*: * Tout seul.
Lors te vendront* souspirs et plaintes, * Viendront.
Friçons et autres dolors maintes;
En plusors sens seras destrois*, * Embarrassé.
Une hore chaus, et autre frois,
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76 LE ROMAN (v. 2289)

Onques fièvres n'éus si males*, * Mauvaises.
Vermaus* une hore, une autre pales, * Vermeil.
Ne cotidianes, ne quartes.
Bien auras, ains* que tu t'en partes, * Avant.
Les dolors d'amors essaiées;
Si t'avendra maintes foiées* * Fois.
Qu'en pensant t'entroblieras,
Et une grant pièce seras
Ainsinc cum* une ymage mue**, * Ainsi que. ** Muette.
Qui ne se crole* ne remue, * Meut.
Sans piés, sans mains, sans dois croler*, * Bouger.
Sans iex movoir et sans parler.
A chief de pièce*, revendras * Au bout du compte.
En ta mémoire et tressaudras* * Tressailliras.
Au revenir en effraor*,* Effroi.
Ausinc* cum hons qui a paor**, * Aussi. ** Peur.
Et soupirras de cuer parfont;
Et saiches bien qu'ainsinc le font
Cil qui ont les maus essaiés
Dont tu ies ores esmaiés*. * Dont tu es maintenant
Après est drois * qu'il te soviegne ému. * Il est juste.
Que t'amie t'est trop lointiegne;
Lors diras: « Diex, cum sui mavès
Quant là où mes cuers est, ne vès!
Mon cuer seul porquoi i envoi?
Adès i pens*, et riens n'en voi. * Toujours j'y pense.
Quant g'i puis mes piés envoier
Après, por mon cuer convoier*, * Accompagner.
Se mi oil* mon cuer ne convoient, * Si mes yeux.
Ge ne pris riens quanque *il voient. * Tout ce que.
Se doivent-il ci arrester?
Nennil, mès voisent* viseter * Qu'ils aillent.
Le saintuaire précieus
Dont mon cuer est si envieus;
Quant mon cuer en a tel talent*, * Désir.
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(v. 2324). DE LA ROSE. 77

Ge me puis bien tenir à lent*; * Tenir pour lent.
Se de mon cuer sui si lointiens,
Se m'aïst Diex*, por fol m'en tiens. * Si Dieu m'aide.
Or irai, plus n'el laisserai,
Jamès aése ne serai
Devant qu'aucune enseigne* en voie. * Signe, marque.
Lores te metras à la voie,
Et si iras par tel convent*, * Engagement.
Qu'à ton esme* faudras souvent, * Dessein.
Et gasteras en vain tes pas;
Ce que tu quiers* ne verras pas, * Cherches.
Si convendra que tu retornes,
Sans plus faire, pensis et mornes.
Lors reseras à grant meschief*, * Embarras.
Et te vendront tout derechief
Souspirs et pointes* et friçons, * Lancées.
Qui poignent* plus que hériçons. * Piquent.
Qui ne le set, si le demant* * Qu'il le demande.
A ceus qui sunt loial amant.
Ton cuer ne porras apaier*, * Apaiser.
Ains* iras encor essaier * Mais.
Se tu verras par aventure
Ce dont tu ies* en si grant cure; * Tu es.
Et se tu te pués tant pener
Qu'au véoir puisses assener*, * Parvenir.
Tu vodras moult ententis* estre * Attentif.
A tes iex saouler et pestre:
Grant joie en ton cuer demenras* * Démèneras, auras.
De la biauté que tu verras;
Et saches que du regarder
Feras ton cuer frire et larder,
Et tout ades* en regardant * Toujours.
Aviveras le feu ardant.
Qui ce qu'il aime plus regarde,
Plus alume son cuer et larde:
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78 LE ROMAN (v. 2359)

Cil art*, alume et fait flamer** * Celui-ci brûle. ** Flam-
Le feu qui les gens fait amer. ber.
Chascuns amans suit par coustume
Le feu qui l'art* et qui l'alume. * Le brûle.
Quant il le feu de plus près sent,
Et il s'en va plus apressant.
Le feu si est ce qui remire* * Contemple.
S'amie, qui tout le fet frire;
Quant il de li se tient plus près
Et il plus est d'amer engrès*: * Avide.
Ce sevent bien sage et musart*, * Fous.
Qui plus est près du feu, plus art*. * Brûle.
Tant cum t'amie ainsinc* verras, * Ainsi.
Jamès movoir ne t'en querras*; * Voudras.
Et quant partir t'en convendra*, * Faudra.
Tout le jor puis t'en sovendra
De ce que tu auras véu;
Si te tendras à décéu* * Pour déçu.
D'une chose trop lédement,
Que onques cuer ne hardement* * Hardiesse.
N'éus de li araisonner*, * Entretenir.
Ains as esté sans mot sonner
Lez* li, cum fox et entrepris. * Près de.
Bien cuideras* avoir mespris, * Croiras.
Quant tu n'as la bele emparlée* * Entretenue.
Ainçois* qu'ele s'en fust alée. * Avant.
Tourner te doit à grant contraire*, * Contrariété.
Car se tu n'en péusses traire* * Tirer.
Fors seulement un biau salu,
Si t'éust-il cent mars valu.
Lors te prendras à dévaler*, * Descendre.
Et querras achoison* d'aler * Et chercheras occasion.
Derechief encore en la rue
Où tu auras cele véue * A qui tu n'osas adresser
Que tu n'osas metre à raison*; la parole.
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(v. 2394) DE LA ROSE. 79

Moult iroies en sa maison
Volontiers, s'achoison* avoies. * Si occasion.
Il est drois que toutes tes voies
Et tes alées et ti* tour * Tes.
Soient tuit adès* là entour; * Toujours.
Mès vers la gent très-bien te cèle,
Et quiers* autre achoison que cele * Cherche.
Qui cele part te face aler;
Car c'est grans sens de soi céler.
S'il avient que tu aparçoives
T'amie en leu* que tu la doives * Lieu.
Araisonner* ne saluer,* Entretenir.
Lors t'estovra* color muer*, * Il te faudra. ** Changer.
Si te frémira tous li sans,
Parole te faudra* et sens, * Manquera.
Quant tu cuideras* commencier; * Croiras.
Et se tant te pués avancier
Que ta raison* commencier oses, * Discours.
Quant tu devras dire trois choses,
Tu n'en diras mie les deus,
Tant seras vers li vergondeus*. * Honteux.
Il n'iert jà nus si apensés* * Jamais personne ne sera
Qui en ce point n'oblit* assés, si préoccupé.
S'il n'est tiex que de guile* serve; * S'il n'est tel que de ruse.
Mès faus amans content lor verve
Si cum il veulent, sans paor*, * Peur.
Qu'il sunt trop fort losengéor*: * Flatteurs.
Il dient un et pensent el*, * Autre chose.
Li traïtor félon mortel.
Quant ta raison auras fenie,
Sans dire mot de vilenie,
Moult te tenras à conchié*, * Confus.
Quant tu auras riens oblié
Qui te fust avenant à dire: * Alors tu seras de nou-
Lors reseras* en grant martire: veau.
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80 LE ROMAN (v. 2429)

C'est la bataille, c'est l'ardure*, * Le feu.
C'est li contens* qui tous jors dure. * Dispute.
Amans n'aura jà ce qu'il quiert*, * Cherche.
Tous jors li faut, jà en pez n'iert*; * Jamais en paix ne sera.
Jà fin ne prendra ceste guerre
Tant cum l'en veille la pez querre*. * Chercher.
Quant ce vendra qu'il sera nuis,
Lors auras plus de mil anuis:
Tu te coucheras en ton lit
Où tu auras poi de délit*; * Peu de plaisir.
Car quant tu cuideras* dormir, * Croiras.
Tu commenceras à frémir,
A trésaillir, à démener,
Sor costé t'estovra* torner, * Te faudra.
Une hore envers, autre'hore adens*, * Sur le ventre.
Cum fait hons* qui a mal as dens. * Homme.
Lors te vendra en remembrance
Et la façon et la semblance
A cui nule ne s'apareille.
Si te dirai fière merveille:
Tex* fois sera qu'il t'iert** avis * Telle. ** Sera.
Que tu tendras cele au cler vis* * Visage.
Entre tes bras trestoute nue,
Ausinc cum s'el ert* devenue * Ainsi que si elle était.
Du tout t'amie et ta compaigne.
Lors feras chastiaus en Espaigne (1),
Et auras joie de noient*, * Néant.
Tant cum tu iras foloiant* * Folâtrant.
En la pensée délitable* * Délectable.
Où il n'a fors* mençonge et fable; * Où il n'y a que.
Mès poi i porras demorer.

(1) Cette expression proverbiale est, comme on voit, bien ancienne. Nous en avons parlé dans les notes de l'Histoire de la guerre de Navarre
en 1276 et 1277, par Guillaume Anelier, pag. 347.

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(v. 2460) DE LA ROSE. 81

Lors commenceras à plorer,
Et diras: Diex! ai-ge songié?
Qu'est-ice, où estoie-gié*? * Qu'est cela, où étais-je?
Ceste pensée, dont me vint?
Certes dis fois le jor, ou vint,
Vodroie qu'ele revenist:
Ele me pest et replenist* * Paît et remplit.
De joie et de bonne aventure;
Mès ce m'a mort* que poi me dure. * Tué.
Diex! verrai-ge jà* que ge soie * Jamais.
En itel point cum ge pensoie?
G'el vodroie par convenant* * Convention.
Que ge morusse maintenant;
La mort ne me gréveroit mie,
Se ge momie ès* bras m'amie. * Dans les.
Moult me griève Amors et tormente,
Sovent me plains et me démente*; * Lamente.
Mais se tant fait Amors que j'aie
De m'amie enterine* joie, * Entière.
Bien seront mi mal racheté.
Las! ge demant trop chier cheté*; * Bien.
Ge ne me tiens mie por sage,
Quant ge demant itel outrage*: * Enormité.
Car qui demande musardie*, * Folie.
Il est bien drois qu'en l'escondie*. * Econduise.
Ne sai comment dire ge l'ose,
Car maint plus preus et plus alose* * Osé.
De* moi auroient grant honor * Que.
En un loier assez menor*; * Moindre.
Mès se, sans plus, d'un seul baisier
Me daignoit la bele aésier,
Moult auroie riche desserte* * Récompense.
De la poine que j'ai sofferte;
Mès fort chose est à avenir.
Ge me puis bien por fol tenir,
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82 LE ROMAN (v. 2495)

Quant j'ai mon cuer mis en tel leu
Dont ge n'aten avoir nul preu*. * Profit.
Si dis-ge que fox et que gars*, * Et je parle comme fou
Car miex vaut de li uns regars, et comme drôle.
Que d'autre li déduis* entiers. * Plaisir.
Moult la véisse volentiers
Orendroites, se Diex m'aïst*; * Maintenant, si Dieu
Garis fust qui or la véist. m'aide.
Diex! quant sera-il ajorné*? * Jour.
Trop ai en ce lit séjorné;
Ge ne pris gaires tel gésir*, * Je ne prise guère tel
Quant je n'ai ce que je désir. repos.
Gésir est anuieuse chose,
Quant l'en ne dort ne ne repose:
Moult m'anuie certes et griéve
Que orendroit l'aube ne criéve*, * Que maintenant l'aube
Et que la nuit tost ne trespasse*; ne paraisse. * Passe, finisse.
Car, s'il fust jor, ge me levasse.
Ha solaus*! por Diex car te heste**, * Soleil. ** Hâte.
Ne séjorne ne ne t'areste;
Fai départir la nuit obscure,
Et son anui qui trop me dure.
La nuit ainsinc* te contendras, * Ainsi.
Et de repos petit prendras,
Se j'onques mal d'amors connui;
Et quant tu ne porras l'anui
Soffrir en ton lit de veillier,
Lors t'estovra* apareillier, * Alors il te fondra.
Chaucier, vestir et atorner*, * Parer.
Ains* que tu voies ajorner**. * Avant. ** Faire jour.
Lors t'en iras en recelée*, * Cachette.
Soit par pluie, soit par gelée,
Tout droit vers la maison t'amie,
Qui sera, espoir*, endormie, * J'espère.
Et à toi ne pensera guières.
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(v. 2530) DE LA ROSE. 83

Une hore iras à luis* derrières * A la porte.
Savoir s'il est remés desfers*, * Resté ouvert.
Et jucheras iluec defors* * Dehors.
Tout ses à la pluie et au vent.
Après iras à l'uis devant;
Et se tu treuves fendéure* * Fente.
Ne fenestre ne serréure,
Oreille* et escoute parmi * Prête l'oreille.
S'il se sunt léens* endormi; * Là dedans.
Et se la bele, sans plus, veille,
Ge te loe bien et conseille
Qu'el t'oie plaindre et doloser*, * Exhaler ta douleur.
Si qu'el sache que reposer
Ne pués en lit por s'amitié.
Bien doit fame aucune pitié
Avoir de celi qui endure
Tel mal por li, se moult n'est dure.
Si te dirai que tu dois faire
Por l'amor de la débonnaire
De qui tu ne pués avoir aise:
Au départir la porte baise;
Et por ce que l'en ne te voie
Devant la maison n'en la voie,
Car* que tu soies repairiés** * Prends garde. ** Re-
Anciez que jors soit esclairiés*. venu. * Avant que le jour soit
Icis* venirs, icis alers, devenu clair. * Ce.
Icis veilliers, icis parlers,
Font as amans sous lor drapiaus* * Linge.
Durement ameigrir lor piaus
Bien le sauras par toi-méismes.
Il convient que tu t'essaïmes*; * Il faut que tu te sèmes.
Car bien saches qu'Amors ne lesse
Sor fins amans color ne gresse:
A ce sunt cil bien cognoissant
Qui vont les dames traïssant,
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84 LE ROMAN (v. 2565)

Qui dient por eus losengier* * Flatter.
Qu'il ont perdu boivre et mengier;
Et ge les voi, les jengléors*, * Enjôleurs.
Plus cras qu'abbés ne que priors.
Encor te commant* et encharge * Je te commande.
Que tenir te faces por large
A la pucele de l'ostel*: * A la servante du logis.
Un garnement* li donne tel, * Vêtement.
Qu'el die que tu es vaillans.
T'amie et tous ses bien-veillans
Dois honorer et chiers tenir,
Grans biens te puet par eus venir:
Car cil* qui sunt d'ele privé, * Celui.
Li conteront qu'il t'ont troué
Preu, cortois et bien afetié*: * Bien élevé.
Miex t'en prisera la moitié.
Du païs gaires ne t'esloigne,
Et se tu as si grant besoigne
Que esloigner il te conviengne*, * Faille.
Garde bien que tes cuers remaigne*, * Reste.
Et pense de tost retorner.
Tu ne dois gaires séjorner:
Fai semblant qu'à véoir te tarde
Cele qui a ton cuer en garde.
Or t'ai dit comment n'en quel guise
Amans doit faire mon servise:
Or le fai donques, se tu viaus
De la bele avoir tes aviaus*. * Ton plaisir.

L'Amant parle.

Quant Amors m'ot ce comandé,
Je li ai lores demandé:
« Sire, en quel guise ne comment
Puéent* endurer cil amant * Peuvent.
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(v. 2597) DE LA ROSE. 85

Les maus que vous m'avés contés?
Forment* en sui espoentés**,i * Fortement. ** Epouvan-
Comment vit hons* et comment dure té. * Homme.
En tele poine n'en tel ardure*? * Feu.
En duel*, en sospirs et en lermes, * En douleur.
Et en tous poins et en tous termes
Est en souci et en esveil.
Certes durement* me merveil * Fortement.
Comment hons*, s'il n'iere** de fer, * Homme. ** N'était.
Puet vivre un mois en tel enfer.
Li diex d'Amors lors me respont,
Et ma demande bien m'espont*. * M'expose.

Amors parle.

Biaus amis, par l'ame mon père,
Nus n'a bien s'il ne le compère*; * Paye.
Si aime-l'en miex le cheté*, * Bien.
Quant l'en l'a plus chier acheté;
Et plus en gré sunt reçéu
Li bien dont l'en a mal éu (1).
Il est voirs que nus maus n'ataint
A celi qui les amans taint.
Ne qu'en puet* espuisier la mer, * Pas plus qu'on ne peut.
Ne porroit-l'en les maus d'amer
Conter en rommant ne en livre;
Et toutes voies convient* vivre * Toutefois il faut que vi-
Les amans, qu'il lor est mestiers*: vent. * Car il leur est besoin.
Chascuns fuit la mort volentiers.
Cil que l'en met en chartre* oscure * Prison.
Et en vermine et en ordure,
Qui n'a fors* pain d'orge ou d'avoine, * Qui n'a que.
Ne se muert mie por la poine*; * Ne meurt pas pour la
peine.

(1) Est post triste malum gratior ipsa salus. 8.
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86 LE ROMAN (v. 2627)

Espérance confort li livre,
Qu'il se cuide* véoir délivre * Croit.
Encor par aucune chevance*: * Hasard heureux.
Et trestout autele béance* * Pareil désir.
A cis* qu'Amors tient en prison, * Celui.
Il espoire sa garison.
Ceste espérance le conforte,
Et cuer et talent* li aporte * Désir.
De son cors à martire offrir;
Espérance li fait soffrir
Tans maus que nus n'en set le conte,
Por la joie qui cent tans* monte. * Fois.
Espérance par soffrir vaint (1),
Et fait que li amant vivaint*. * Vivent.
Benéoite soit Espérance
Qui les amans ainsinc* avance! * Ainsi.
Moult est Espérance cortoise,
Qu'el ne laira jà* une toise * Car elle ne laissera ja-
Nul vaillant homme jusqu'au chief*, mais. * Jusqu'au bout.
Ne por péril ne por meschief*; * Embarras.
Neis* au larron que l'en veut pendre * Même.
Fait-ele adès merci* atendre. * Toujours grâce.
Iceste te garantira,
Ne jà de toi ne partira
Qu'el ne te secore au besoing;
Et avecques ce ge te doing* * Donne.
Trois autres biens, qui grans solas* * Plaisirs.
Font à ceus qui sunt en mes las*. * Lacs.
Li premerains* biens qui solace** * Le premier. ** Console.
Ceus que li maus d'amer enlace,
C'est Dous-Pensers, qui lor recorde* * Rappelle.
Ce où Espérance s'acorde,
Quant li amans plaint et sospire,

(1) Qui patitur vincit.
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(v. 2660) DE LA ROSE. 87

Et est en duel et en martire:
Dous-Pensers vient à chief de pièce*, * Au bout du compte.
Qui l'ire et le corrous despièce,
Et à l'amant en son venir
Fait de la joie sovenir
Que Espérance li promet;
Et après au devant li met
Les iex rians, le nés tretis*, * Effilé.
Qui n'est trop grans ne trop petis,
Et la bouchete colorée,
Dont l'alaine est si savorée*: * Savoureuse.
Si li plaist moult quant il li membre* * Souvient.
De la façon de chascun membre.
Encor va ses solas* doublant, * Plaisir.
Quant d'un ris ou d'un bel semblant
Li membre, ou d'une bele chière* * Figure.
Que fait li a s'amie chière.
Dous-Pensers ainsinc assoage* * Ainsi soulage.
Les dolors d'amors et la rage.
Icestui* bien voit que tu aies; * Celui-là.
Et se tu l'autre refusoies,
Qui n'est mie mains* doucereus, * Moins.
Tu seroies moult dangereus.
Li secons biens est Dous-Parlers,
Qui a fait à mains bachelers* * Jeunes yens.
Et à maintes dames secors:
Car chascuns qui de ses amors
Oit parler, moult s'en esbaudist*. * Réjouit.
Si me semble que por ce dist
Une dame qui d'amer sot,
En sa chançon un cortois mot:
« Moult sui, fet-ele, à bonne escole,
Quant de mon ami oi parole;
Se m'aïst Diex*, il m'a garie * Si Dieu m'aide.
Qui m'en parle, quoi qu'il m'en die.
@

88 LE ROMAN (v. 2695)

Cele de Dous-Parler savoit
Quanqu'il en iert*, car el l'avoit * Tout ce qu'il en était.
Essaié en maintes manières.
Or te lo et veil* que tu quières * Conseille et veux.
Un compaignon sage et célant,
A qui tu dies ton talent* * Tu dises ton désir.
Et desqueuvres tout ton courage*; * Intention.
Cis* te fera grant avantage. * Celui-ci.
Quant ti mal t'angoisseront* fort, * Tourmenteront.
Tu iras à li par confort,
Et parlerés andui* ensemble * Tous deux.
De la bele qui ton cuer emble*, * Enlève.
De sa biauté, de sa semblance
Et de sa simple contenance.
Tout ton estat li conteras,
Et conseil li demanderas
Comment tu porras chose faire
Qui à t'amie puisse plaire.
Se cil qui tant iert* tes amis, * Sera.
En bien amer a son cuer mis,
Lors vaudra miex sa compagnie.
Si est raison que il te die
Se s'amie est pucele ou non,
Qui ele est, et comment a non,
Si n'auras pas paor qu'il muse* * Pour qu'il te conduise
A t'amie*, ne qu'il t'encuse; mal. * Avec ton amie.
Ains* vous entreporterés foi, * Mais.
Et tu à lui, et il à toi.
Saches que c'est moult plèsant* chose * Agréable.
Quant l'en a homme à qui l'en ose
Son conseil dire et son segré.
Cel déduit prendras moult en gré,
Et t'en tendras à bien paié,
Puis que tu l'auras essaié.
Li tiers* biens vient de regarder; * Le troisième.
@

(v. 2730) DE LA ROSE. 89

C'est Dous-Regars, qui seult* tarder * A coutume.
A ceus qui ont amors lontaignes.
Mès ge te lo* que tu te taignes** * Conseille. ** Tiennes.
Bien près de li por Dous-Regart,
Que ses solas trop ne te tart*: * Pour que sa consolation
Car il est moult as amoreus trop ne te tarde.
Délitables* et savoreus. * Délectable.
Moult ont au matin bone encontre
Li oel, quant Dame-Diex* lor monstre * Les yeux, quand le Sei-
Le saintuaire précieus gneur Dieu.
De quoi il sunt si envieus.
Le jor que le puéent* véoir, * Peuvent.
Ne lor doit mie meschéoir*; * Arriver malheur.
Il ne doutent* pluie ne vent, * Craignent.
Ne nule autre chose grévant;
Et quant li oel sunt en déduit,
Il sunt si apris et si duit*, * Dressés.
Que seus* ne sevent avoir joie, * Seuls.
Ains vuelent que li cuers s'esjoie*, * Se réjouisse.
Et font les maus assoagier*: * Soulager.
Car li oel, cum droit messagier,
Tout maintenant au cuer envoient
Noveles de ce que il voient;
Et por la joie convient lors
Que li cuer oblit* ses dolors, * Oublie.
Et les ténèbres où il ière*: * Etait.
Car, tout ausinc cum* la lumière * Car tout ainsi que.
Les ténèbres devant soi chace,
Tout ausinc Dous-Regars esface
Les ténèbres où li cuers gist,
Qui nuit et jor d'amors languist:
Car li cuers de riens ne se diaut*, * Plaint.
Quant li oel voient ce qu'il viaut*. * Veut.
Or t'ai, ce m'est vis*, desclaré * Ce m'est avis.
Ce dont ge te vi esgaré.
8.
@

90 LE ROMAN (v. 2765)

Car je t'ai conté sans mentir
Les biens qui puéent* garentir * Peuvent.
Les amans, et garder de mort.
Or sez qui te fera confort;
Au mains auras-tu Espérance,
S'auras Doulx-Penser sans doutance*, * Sans doute.
Et Dous-Parler et Dous-Regart.
Chascuns de ceus veil qu'il te gart* * Je veux qu'il le garde.
Tant que tu puisses miex atendre
Autres biens qui ne sunt pas mendre*; * Moindres.
Ains greignors* auras çà avant, * Mais plus grands.
Mès je te doing dès ore itant*. * Mais je te donne désor-
mais autant.
Comment l'Amant dit cy qu'Amors
Le laissa en ses grans doulours.

Tout maintenant que Amors m'ot
Dit son plaisir, ge ne soi* mot * Sus.
Que il se fu esvanouis,
Et ge remés essabouis*, * Et je restai ébloui.
Quant ge ne vi lez moi nului*; * Près de moi personne.
De mes plaies moult me dolui*, * Plaignis.
Et soi que garir ne pooie*, * Pouvais.
Fors * par le bouton où j'avoie * Sinon.
Tout mon cuer mis et ma béance*. * Désir.
Si n'avoie en nului* fiance,* * Nul.
Fors ou* diex d'Amors, de l'avoir; * Sinon au.
Ainçois* savoie tout de voir**, * Au contraire. ** Vrai.
Que de l'avoir noient estoit*, * Rien n'était.
S'Amors ne s'en entremetoit.
Li rosiers d'une haie furent
Clos environ, si cum il durent;
Mès ge passasse la cloison
Moult volentiers por l'achoison* * Occasion.
Du bouton qui sent miex que basme*, * Baume.
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(v. 2796) DE LA ROSE. 91

Se ge n'en crainsisse avoir blasme;
Mès assés tost péust sembler
Que les roses vousisse embler*. * Voulusse voler.

Comment Bel-Acueil humblement
Offrit à l'Amant doucement
A passer pour véoir les roses,
Qu'il désiroit sor toutes choses.

Ainsinc que je me porpensoie* * Ainsi que je réfléchis-
S'oultre la haie passeroie, sais.
Ge vi vers moi tout droit venant
Un valet* bel et avenant, * Un jeune homme.
En qui il n'ot* riens que blasmer: * Il n'y eut.
Bel-Acueil se faisoit clamer*, * Appeler.
Filz fu Cortoisie la sage.
Cis* m'abandonna le passage * Celui-ci.
De la haie moult doucement,
Et me dist amiablement:

Bel-Acueil parle.

« Biaus amis chiers, se il vous plest,
Passés la baie sans arrest,
Por l'odor des roses sentir;
Ge vous i puis bien garantir,
N'i aurés mal ne vilonnie,
Se vous vous gardés de folie.
Se de riens vous i puis aidier,
Jà ne m'en quier* faire prier; * Veux.
Car près sui de vostre servise,
Ge le vous di tout sans faintise. »

L'Amant respont.

« Sire, fis-ge à Bel-Acueil,
Ceste promesse en gré recueil*: * Je prends en gré.
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92 LE ROMAN (v. 2821)

Si vous rens grâces et mérites
De la bonté que vous me dites;
Car moult vous vient de grant franchise.
Puisqu'il vous plaist, vostre servise
Sui prest de prendre volentiers. »
Par ronces et par esglentiers
Dont en la haie avoit assés,
Sui maintenant oultre passés.
Vers le bouton m'en vois* errant, * Vais.
Qui mieudre odor des* autres rent, * Meilleur odeur que les.
Et Bel-Acueil me convoia*. * Accompagna.
Si vous di que moult m'agréa
Dont ge me poi si près remaindre*, * De ce que je pus si près
Que au bouton péusse ataindre. rester.
Bel-Acueil moult bien me servi,
Quant le bouton de si près vi;
Mès uns vilains qui grant honte ait,
Près d'ilecques repost* s'estoit. * Près de là caché.
Dangiers ot non, si fu closiers* * Surveillant.
Et garde de tous les rosiers.
En un destor fu li cuvers*, * Traître.
D'erbes et de fuelles couvers
Por ceus espier et sorprendre
Qu'il voit as roses la main tendre.
Ne fu mie seus li gaignons*, * Seul le chien.
Ainçois avoit à compaignons
Male-Bouche (1) le gengléor*, * Médisant.

(1) Un rimeur du seizième siècle place ce personnage allégorique dans la suite d'un autre personnage fabuleux :
Dangier avecques Male-Bouche Sont la maisgnie Hannequin; Fuyr on se doibt qu'on n'y touche, Car ilz valent pis que venin, Pis font que donner le bouquin. (Les Songes de la Pucelle, édit. des Joyeusetez, p. 26.)
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(v. 2848.) DE LA ROSE. 93

Et avec lui Honte et Paor.
La miex vaillans d'aus si fu Honte;
Et sachiés que qui à droit conte
Son parenté et son linage,
El fu fille Raison la sage,
Et ses pères ot non Mesfez,
Qui est si hidous et si lez,
C'onques o lui* Raison ne jut**, * Que jamais avec lui.
Mès du véoir* Honte conçut; ** Coucha. * Mais à le voir.
Et quant Diex ot fait Honte nestre,
Chasteé, qui dame doit estre
Et des roses et des boutons,
Iert* assaillie des gloutons, * Etait.
Si qu'ele avoit mestiers d'aïe*: * De sorte qu'elle avait
Car Vénus l'avoit envaïe, besoin d'aide.
Qui nuit et jor sovent li emble* * Enlève.
Boutons et roses tout ensemble.
Lors requist à Raison sa fille
Chasteé, que Vénus essille*: * Détruit, désole.
Por ce que desconseillie ière*, * Etait.
Volt* Raison fere sa prière, * Voulut.
Et li presta à sa requeste
Honte, qui est simple et honeste;
Et por les roses miex garnir,
I fist Jalousie venir
Paor, qui bée* durement * Aspire.
A faire son commandement.
Or sunt as roses garder troi,
Por ce que nus, sans lor otroi*, * Pour que nul, sans leur
Ne rose ne bouton n'emport. permission.
Ge fusse arivés à bon port,
Se d'els troi ne fusse aguetiés*: * Epié.
Car li frans, li bien afetiés*, * Elevé.
Bel-Acueil se penoit de faire
Quanqu'il* savoit qui me doit plaire. * Tout ce qu'il.
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94 LE ROMAN (v. 2883)

Sovent me semont* d'aprochier * Somme.
Vers le bouton, et d'atouchier
Au rosier qui l'avoit chargié;
De ce me donnoit-il congié*. * Permission.
Por ce qu'il cuide que g'el voille*, * Parce qu'il pense que je
A-il coillie une vert foille le veuille.
Lez le* bouton, qu'il m'a donnée, * Près du.
Por ce que près ot esté née.
De la foille me fis moult cointe*; * Très-brave.
Et quant ge me senti acointe* * Familier.
De Bel-Acueil, et si privés,
Ge cuidai* bien estre arrivés. * Je crus.
Lors ai pris cuer et hardement* * Hardiesse.
De dire à Bel-Acueil comment
Amors m'avoit pris et navré*. * Blessé.
« Sire, fis-ge, jamès n'auré
Joie, se n'ai pas une chose;
Que* j'ai dedans le cuer enclose * Car.
Une moult pesant maladie.
Ne sai comment ge le vous die,
Car ge vous criens à correcier:
Miex vodroie à cotiaus* d'acier * De couteaux.
Pièce à pièce estre dépeciés,
Que vous en fussiés correciés.

Bel-Acueil.

« Dites, fet-il, vostre voloir,
Que jà ne m'en verrés doloir* * Me plaindre.
De chose que vous puissiés dire. »

L'Amant.

Lors li ai dit: « Sachiés, biau sire,
Amors durement me tormente.
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(v. 2912) DE LA ROSE. 95

Ne cuidiés pas* que ge vous mente; * Ne croyez pas.
Il m'a ou cuer cinq plaies faites.
Jà les dolors n'en seront traites*, * Otées.
Se le bouton ne me bailliés,
Qui est des autres miex tailliés.
Ce est ma mort, ce est ma vie,
De nule riens n'ai plus envie. »
Lors s'est Bel-Acueil effraés.

Bel-Acueil.

Et me dist : « Frère, vous baés* * Vous aspirez.
A ce qui ne puet avenir.
Comment! me voulés-vous honnir?
Vous m'averiés bien assoté*, * Rendu sot.
Se le bouton aviés osté
De son rosier; n'est pas droiture* * Ce n'est pas juste.
Que l'en l'oste de sa nature.
Vilains estes du demander,
Lessiés-le croistre et amander;
N'el voudroie avoir déserté* * Séparé.
Du rosier qui l'a aporté,
Por nule riens vivant, tant l'ains*. » * Tant je l'aime.

L'Acteur.

Atant* saut Dangiers li vilains* * Là dessus.
De là où il estoit muciés*. * Caché.
Grans fu, et noirs et hériciés,
S'ot les iex rouges comme feus,
Le nés froncié, le vis hideus,
Et s'escrie cum forcenés :

Dangier.

« Bel-Acueil, por quoi amenés
Entor ces roses ce vassaut?
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96 LE ROMAN (v. 2940)

Vous faites mal, se Diex me saut*, * Sauve.
Qu'il bée à vostre avilement*: * Car il aspire à votre avi-
Dehait ait, fors* vous solement, lissement. Malheur ait, excepté.
Qui en ces porpris* l'amena! * Enceintes.
Qui félon sert, itant* en a. * Autant.
Vous li cuidiés* grant bonté faire, * Vous lui pensiez.
Et il vous quiert* honte et contraire. * Cherche.

Comment Dangier villainement
Bouta hors despiteusement* * De dépit.
L'Amant d'avecques Bel-Acueil,
Dont il eut en son coeur grant dueil.

Fuiés, vassaus, fuiés de ci,
A poi* que ge ne vous oci: * Peu s'en faut.
Bel-Acueil mal vous congnoissoit;
Qui de vous servir s'angoissoit*; * S'efforçait .
Si le baés à conchier*. * Et vous aspirez à le
Ne me quier mès* en vous fier; honnir. * Je ne veux plus.
Car bien est ores* esprouvée * Maintenant.
La traïson qu'avés couvée.

Ci dit que le villain Dangier
Chaça l'Amant hors du vergier
A une maçue à son col:
Si ressembloit et fel* et fol (1). * Méchant.

Plus n'osai ilec remanoir*, * Là rester.
Por le vilain hidous et noir
Qui me menace à assaillir.
La haie m'a fait tressaillir
A grant paor et à grant heste*; * Hâte.
Et li vilains crole* la teste, * Branle.

(1) Il paraît que dans les douzième et treizième siècles, les fous avaient toujours une massue ou un pieu au cou, sans doute pour les gêner dans
leur marche, comme le bétail, et les empêcher de se ruer sur les gens
sains. Voyez, à ce sujet, une note de notre Tristan, etc. Londres, Guillaume
Pickering, MDCCCXXV, in-12, tom, II, pag. 209, 210.

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(v. 2961) DE LA ROSE. 97

Et dist: « Se jamès i retour*, * J'y retourne.
Il me fera prendre un mal* tour. » * Mauvais.
Lors s'en est Bel-Acueil foïs,
Et ge remès* tous esbahis, * Restai.
Honteus et mas*, si me repens, * Abattu.
Quant onques dis ce que ge pens:
De ma folie me recors*, * Me rappelle.
Si voi que livrés est mes cors
A duel*, à poine et à martire, * A douleur.
Et de ce ai la plus grant ire*, * Chagrin.
Que ge n'osai passer la haie.
Nus n'a mal qui amors n'essaie:
Ne cuidiés pas que nus* congnoisse, * Nul.
S'il n'a amé, qu'est* grant angoisse. * Ce qu'est.
Amors vers moi trop bien s'aquite
De la poine qu'il m'avoit dite;
Cuers ne porroit mie penser,
Ne bouche d'omme recenser,
De ma dolor la quarte* part. * Quatrième.
A poi* que li cuers ne me part, * Peu s'en faut.
Quant de la Rose me souvient,
Que si eslongnier me convient*. * Dont il me faut tant
m'éloigner.
Comment Raison de Dieu amée,
Est jus* de sa tour dévalée**, * En bas. ** Descendue.
Qui l'Amant chastie et reprent
De ce que fol amour emprent*. * Entreprend.

En ce point ai grant pièce* esté, * Temps.
Tant que me vit ainsinc maté
La dame de la haute garde,
Qui de sa tour aval esgarde*: * Regarde en bas.
Raison fu la dame apelée.
Lors est de sa tour dévalée*, * Descendue.
Si est tout droit vers moi venue.
El ne fu jone* ne chenue, * Jeune.
9
@

98 LE ROMAN (v. 2911)

Ne fu trop haute ne trop basse,
Ne fu trop megre ne trop grasse.
Li oel qui en son chief* estoient, * Sa tête.
A deus estoiles ressembloient;
Si ot ou chief* une couronne,* * Et elle eut à la tête.
Bien resembloit haute personne.
A son semblant et à son vis* * Visage.
Pert* que fu faite en paradis, * Il paraît.
Car Nature ne séust pas
Ovre faire de tel compas*. * Dessin.
Sachiés, se la lettre ne ment,
Que Diex la fist noméement
A sa semblance et à s'ymage,
Et li donna tel avantage,
Qu'el a pooir et seignorie
De garder homme de folie,
Por qu'il soit tex* que il la croie. * Tel.
Ainsinc cum ge me démentoie*, * Ainsi que je me lamen-
Atant ès-vous* Raison commence. tais. * Voici que.

Raison parle à l'Amant.

« Biaus amis, folie et enfance
T'ont mis en poine et en esmai*: * Chagrin, émoi.
Mar véis* le bel tens de mai * Malencontreusement tu
Qui fist ton cuer trop esgaier; vis.
Mar alas onques umbroier* * Tu fis mal d'aller jamais
Ou vergier dont Oiseuse porte te mettre à l'ombre.
La clef dont el t'ovrit la porte.
Fox* est qui s'acointe d'Oiseuse, * Fou.
S'acointance* est trop périlleuse; * Sa fréquentation.
El t'a traï et décéu.
Amors ne t'éust pas néu*, * Nui.
S'Oiseuse ne t'éust conduit
Ou biau vergier où est Déduit.
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(v. 3023) DE LA ROSE. 99

Se tu as folement ovré,
Or fai tant qu'il soit recovré*, * Réparé.
Et garde bien que tu ne croies
Le conseil par quoi tu foloies*. * Tu agis follement.
Bel foloie qui se chastie*; * Corrige.
Et quant jones hons fait folie,
L'en ne s'en doit pas merveillier.
Or te voil* dire et conseillier * A présent je te veux.
Que l'amors metes en obli,
Dont ge te voi si afoibli,
Et si conquis et tormenté.
Je ne voi mie ta santé,
Ne ta garison autrement;
Car moult te bée* durement * Désire.
Dangier le fel* à guerroier. * Le perfide.
Tu ne l'as mie à essaier;
Et de Dangier noient ne monte* * Et du côté de Danger
Envers que de ma fille Honte, rien ne vaut.
Qui les rosiers desfent et garde,
Cum cele qui n'est pas musarde;
Si en dois avoir grant paor,
Car à ton oés* n'i vois pior**. * Gré. ** Pire.
Avec ces deus est Male-Bouche,
Qui ne sueffre que nus i touche;
Anciez* que la chose soit faite, * Avant.
L'a-il jà en cent leus retraite*. * Rapportée.
Moult as à faire à dure gent:
Or garde liquiex* est plus gent, * Lequel.
Ou du lessier*, ou du porsivre * Laisser, abandon.
Ce qui te fait à dolor vivre.
C'est li maus qui amors a non,
Où il n'a se folie non*; * Où il n'y a que folie.
Folie! se m'aïst Diexs, voire*. * Si Dieu m'aide, vrai-
Homs qui aime ne puet bien faire, ment.
N'a nul preu de ce mont* entendre, * Profit de ce monde.
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100 LE ROMAN (v. 3058)

S'il est clers, il pert son aprendre;
Et se il fait autre mestier,
Il n'en puet gaires esploitier*. * Il n'y peut guère gagner.
Ensorquetout* il a plus poine * Par-dessus tout.
Que n'ont hermite ne blanc moine.
La poine en est desmesurée,
Et la joie a corte durée.
Qui joie en a, petit li dure,
Et de l'avoir est aventure ;
Car ge voi que maint s'en travaillent*, * Occupent.
Qui en la fin du tout i faillent
Onques mon conseil n'atendis,
Quant au diex d'Amors te rendis :
Le cuer que tu as trop volage,
Te fist entrer en tel folage*. * Folie.
La folie fu tost emprise*, * Entreprise.
Mès à l'issir a* grant mestrise. * Mais à la sortie il y a.
Or met l'amor en nonchaloir*, * De côté.
Qui te fait vivre et non valoir:
Car la folie adès engraigne*, * Toujours augmente.
Qui ne fait tant qu'ele remaigne*. * Reste.
Pren durement as dens le frain,
Et donte ton cuer et refrain*. * Et refrène-le.
Tu dois metre force et desfense
Encontre ce que tes cuers pense:
Qui toutes hores son cuer croit,
Ne puet estre qu'il ne foloit*. » * Qu'il ne fasse des folies.

Si respont l'Amant à rebours
A Raison qui luy blasme amours.

Quant j'oï ce chastiement*, * Ces remontrances.
Je répondi iréement*: * De mauvaise humeur.
« Dame, ge vous veil* moult prier*. * Veux. * De cesser de me remon-
Que me lessiés à chastier*. trer.
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(v. 3089) DE LA ROSE. 101

Vous me dites que ge refraigne* * Refrène.
Mon cuer, qu'Amors ne le sorpreigne:
Cuidiés-vous* donc qu'Amors consente * Croyez-vous.
Que je refraigne et que ge dente* * Dompte.
Le cuer qui est trestous siens quites*? * Tout sien entièrement
Ce ne puet estre que vous dites.
Amors a si mon cuer donté,
Qu'il n'est mès* à ma volenté; * Plus.
Ains le justise si forment*, * Mais le gouverne si for-
Qu'il i a faite clef fermant. tement.
Or m'en lessiés du tout ester*, * Tout à fait en repos.
Car vous porriés bien gaster
En oiseuse* vostre françois: * En pure perte.
Ge vodroie morir ainçois* * Avant.
Qu'Amors m'éust de fausseté
Ne de traïson arété*. * Accusé.
Ge me voil loer ou blasmer,
Au darrenier*, de bien amer; * A la fin.
Si m'en desplet qui me chastie*. » * Qui me fait des remon-
Atant s'est Raison départie*, trances. * Alors Raison est partie.
Qui bien voit que por sermonner
Ne me porroit de ce torner*. * Détourner de cela.
Ge remès d'ire et de duel* plains: * Je restai de mauvaise.
Sovent plore et sovent me plains humeur et de chagrin.
Que ne soi* de moi chevissance**, * Sus. ** Expédient.
Tant qu'il me vint en remembrante
Qu'Amors me dist que ge quéisse* * Cherchasse.
Un compaignon cui ge déisse* * A qui je disse.
Mon conseil tout outréement*, * Tout à fait.
Si m'osteroit de grant torment.
Lors me porpensai* que j'avoie * Alors je réfléchis.
Un compaignon que ge savoie
Moult à loial. Amis ot non; * Jamais je n'eus meil-
Onques n'oi mieuldre* compaignon. leur.
9.
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102 LE ROMAN (v. 3123)

Comment, par le conseil d'Amours,
L'Amant vint faire ses clamours* * Plaintes.
A Amis, à qui tout conta,
Lequel moult le réconforta.

A li m'en vins grant aléure,
Si li desclos l'encloéure* * Et je lui ouvris la clô-
Dont ge me sentoie encloé, ture.
Si cum* Amors m'avoit loé**, * Ainsi que. ** Conseille.
Et me plains à lui de Dangier,
Qui par poi ne me volt* mengier, * Qui, peu s'en fallut, me
Et Bel-Acueil en fist aler, voulut.
Quant il me vit à lui parler
Du bouton à qui ge béoie*, * J'aspirais.
Et me dist que le comparroie*, * Payerais.
Se jamès par nule achoison* * Occasion.
Me véoit passer la cloison.
Quant Amis sot la vérité,
Il ne m'a mie espoenté*; * Epouvanté.

Comment Amis moult doucement
Donne reconfort à l'Amant.

Ains me dist: Compains*, or soiés * Compagnon.
Séur et ne vous esmaiés*; * Tourmentez.
Ge congnois bien pièçca* Dangier, * Il y a longtemps.
Il a apris à ledangier*, * Maltraiter de paroles.
A leidir* et à menacier * Vilipender.
Ceus qui aiment au commencier.
Pièce a* que ge l'ai esprouvé; * Il y a longtemps.
Se vous I'avés félon trouvé,
Il iert* autres au derrenier**: * Il sera. ** En dernier.
Ge le congnois cum un denier.
Il se set bien amoloier*, * Amollir.
Par chuer* et par soploier (1). * Choyer.

(1) Acies in principio, in fine frangentur.
@

(v. 3149) DE LA ROSE. 103

Or vous dirai que* vous ferés: * Ce que.
Ge lo* que vous li requerés * Je conseille.
Qu'il vous pardoint* sa mal-voillance, * Pardonne.
Par amors et par acordance;
Et Ii metés bien en convent* * Convention.
Que jamès dès or en avant* * Dorénavant.
Ne ferés riens qui li desplese,
Qui bien le chue et le blandist*. * Choie et le flatte.

L' Amant.

Tant parla Amis et tant dist,
Qu'il m'a auques* réconforté, * Un peu.
Et hardement* et volenté * Hardiesse.
Me donna d'aler essaier
Se Dangier porroie apaier*. * Apaiser.

Continent l'Amant vint à Dangier,
Luy prier que plus ledangier* * Maltraiter de paroles.
Ne le voulsist*, et par ainsi * Voulût.
Humblement luy crioit merci.

A Dangier sui venu honteus,
De ma pès faire convoiteus;
Mès la haie ne passai pas,
Por ce qu'il m'ot véé le pas*. * Défendu le passage.
Ge le troué en piés drecié,
Fel par semblant* et corrocié, * Dur de visage.
En sa main un baston d'espine.
Ge tins vers lui la chière encline*, * Le visage bas.
Et li dis: « Sire, je sui ci
Venus por vous crier merci;
Moult me poise*, s'il péust estre, * Fort il me pèse.
Dont ge vous fis onques irestre*; * Jamais être fâché.
Mès or sui prest de l'amender
Si cum vous vodrois* commender. * Ainsi que vous voudrez.
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104 LE ROMAN (v. 3176)

(v. 3208) DE LA ROSE. 105

Sans faille* Amors le me fist faire, * Sans faute.
Dont ge ne puis mon cuer retraire*; * Oter.
Mès jamès jor n'aurai béance* * Désir.
A riens dont vus aiés pesance*; * Chagrin.
Ge voil miex* soffrir ma mésaise, * J'aime mieux
Que faire riens qui vous desplaise.
Or vous requier que vous aiés
Merci de moi, et apaiés* * Apaisez.
Vostre ire qui trop m'espoente*, * M'épouvante.
Et ge vous jur et acréante* * Promets.
Que vers vous si me contendrai,
Que jà de riens ne mesprendrai:
Por quoi vous me voilliés gréer* * Accorder.
Ce que ne me poés véer*. * Refuser.
Voilliés que j'aim tant solement,
Autre chose ne vous demant;
Toutes vos autres volentés
Ferai, se ce me créantés*. * Si cela vous me pro-
Si n'el poés-vous destorber*, mettez. * Et vous n'y pouvez met-
Jà ne vous quier de ce lober*; tre obstacle. * Je ne vous veux de cela
Car j'amerai puisqu'il me siet, tromper.
Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet*; * A qui que cela plaise ou
Mès ne vodroie, por mon pois non.
D'argent, qu'il fust sus votre pois*. » * Qu'il vous contrariât.
Moult trovai Dangier dur et lent
De pardonner son maltalent*; * Ressentiment.
Et si le m'a-il pardonné
En la fin, tant l'ai sermonné,
Et me dist par parole briéve:

Dangier.

« Ta requeste riens ne me griéve,
Si ne te voil pas escondire*: * Et je ne veux pas t'écon-
Saches ge n'ai vers toi point d'ire. duire, refuser.
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(v. 3208) DE LA ROSE. 105

Se tu aimes, à moi qu'en chaut*? * Que m'importe.
Ce ne me fait ne froit ne chaut.
Adès aime, mès* que tu soies * Aime toujours, pourra.
Loing de mes roses toutes voies*, * Toutefois.
Jà ne te porterai menaie*, * Protection.
Se tu jamès passes la haie.

L'Amant.

Ainsinc m'otroia ma requeste;
Et ge l'alai conter en heste* * Hâte.
A Amis, qui s'en esjoï
Cum bon compains*, quant il l'oï. * Compagnon.

Amis.

« Or va, dist-il, bien vostre affaire,
Encor vous sera débonnaire
Dangier, qui fait à maint lor bon*, * Plaisir.
Quant il a monstre son bobon*; * Orgueil.
S'il iere* pris en bonne voine, * Etait.
Pitié auroit de vostre poine.
Or devés soffrir et atendre
Tant qu'en bon point le puissiés prendre;
J'ai bien esprové que l'en vaint,
Par soffrir, félon, et refraint*. » * Et qu'on le dompte.

L'Amant.

Moult me conforta doucement
Amis, qui mon avancement
Vousist autresi bien cum gié*. * Voulût aussi bien que
Atant* ai pris de li congié. moi. * Alors.
A la haie que Dangier garde
Sui retornés, que* moult me tarde * Car.
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106 LE ROMAN (v. 3234)

Que le bouton encore voie,
Puisqu'avoir n'en puis autre joie.
Dangier se prent garde sovent
Se ge li tiens bien son convent*; * Sa promesse.
Mès ge resoing* si sa menace, * Crains.
Que n'ai talent* que li mesface, * Désir, envie.
Ains* me sui pené longuement * Mais.
De faire son commandement,
Por li acointier et atraire*; * Pour entrer en liaison
Mès ce me torne à grant contraire* avec lui et l'attirer. * Contrariété.
Que sa merci trop me demore*: * Que sa grâce trop me
Si voit-il sovent que ge plore tarde.
Et que ge me plains et sospir,
Por ce qu'il me fait trop cropir
Delez* la haie, que ge n'ose * Près de.
Passer por aler à la Rose.
Tant fis qu'il a certainement
Véu à mon contenement* * Contenance.
Qu'Amors malement me justise*, * Traite.
Et qu'il n'i a point de faintise
En moi, ne de desloiauté;
Mès il est de tel cruauté,
Qu'il ne se daingne encor refraindre*, * Refréner.
Tant me voie plorer ne plaindre.

Comment Pitié avec Franchise
Allèrent par très-belle guise
A Dangier parler por l'Amant,
Qui estoit d'amer en torment.

Si cum j'estoie en ceste pène,
Atant ez-vos* que Diex amène * Alors voici.
Franchise, et avec li Pitié.
N'i ot onques plus respitié*, * Mis de répit.
A Dangier vont andui* tout droit; * Tous deux.
Car l'une et l'autre me vodroit
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(v. 3264) DE LA ROSE. 107

Aidier, s'el pooit*, volentiers, * Si elle pouvait.
Qu'el voient qu'il en est mestiers*. * Besoin.
La parole a première prise,
Soe merci*, dame Franchise, * Avec sa permission.
Et dist:

Franchise.

« Dangier, se Diex m'amant*, * M'amende.
Vous avés tort vers cel amant
Quant par vous est si mal menés.
Sachiés vous vous en avilés*, * Avilissez.
Car ge n'ai mie encor apris
Qu'il ait vers vous de riens mespris.
S'Amors le fait par force amer,
Devés-le-vous por ce blasmer?
Plus i pert-il* que vous ne faites, * Paraît-il.
Qu'il en a maintes poines traites*. * Car il en a maintes pei-
Mès Amours ne veut consentir nes eues.
Que il s'en puisse repentir;
Qui le devroit tout vif larder,
Ne s'en porroit-il pas garder.
Mès, biau sire, que vous avance
De lui faire anui ne grevante*? * Chagrin.
Avés-vous guerre à lui emprise*, * Entreprise.
Por ce que il vous aime et prise,
Et que il est vostre subgiez*? * Sujet.
S'Amors le tient pris en ses giez*, * Lacs.
Et le fait à vous obéir,
Devés-le-vous por ce haïr?
Ains le déussiés esparnier
Plus qu'un orguillous pautonnier*. * Coquin.
Cortoisie est que l'en sequeure
Celi dont l'en est au desseure* (1): * Au dessus, maître.

(1) Regia, crede mihi, res est subeurrere lapsis. (Ovid., ex Pont., lib. II, ep. IX, v. 11.)
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108 LE ROMAN (v. 3295)

Moult a dur cueur qui n'amolie* * Auquel il ne mollit.
Quant il trove qui l'en suplie. »

Pitié.

Pitié respont: « C'est vérités,
Engrestié* vaint humilités; * Colère.
Et quant trop dure l'engrestié,
C'est félonnie et mavestié*. * Méchanceté.
Dangier, por ce vous voil requerre
Que vous ne maintenés plus guerre
Vers cel chetis* qui languist là, * Vis à vis de ce malheu-
Qui onques Amors ne guila*. reux. * Trompa.
Avis m'est que vous le grevés
Assés plus que vous ne devés;
Qu'il trait trop male* pénitence, * Car il fait trop mau-
Dès-lors en çà* que l'acointance vaise. * Du moment.
Bel-Acueil li avés toloite*: * Elevée.
Car c'est la riens* qu'il plus convoite. * La chose.
Il iere* avant assés troublés; * Il était.
Mès ore est ses anuis doublés:
Or est-il mors et mal-baillis*, * Maltraité.
Quant Bel-Acueil li est faillis.
Por quoi li faites tel contraire?
Trop li fesoit Amors mal traire*: * Avoir du mal.
Il a tant mal que il n'éust
Mestier* de pis, s'il vous pléust. * Besoin.
Or ne l'ales plus gordoiant*, * Rudoyant.
Que vous n'i gaignerés noiant*: * Néant, rien.
Soffrés que Bel-Acueil li face
Dès ores mès aucune grâce:
De péchéor miséricorde.
Puisque Franchise s'i acorde,
Et le vous prie et amoneste ,
Ne refusés pas sa requeste;
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(v. 3327) DE LA ROSE. 109

Moult par est fel et députaire*, * Il est très-dur et mé-
Qui por nous deus ne veut riens faire. chant.

L'Amant.

Lors ne pot plus Dangier durer,
Ains le convint amésurer*. * Mais il lui fallut se mo-
dérer.
Dangier.

Dames, dist-il, ge ne vous ose
Escondire* de cele chose, * Econduire, refuser.
Que trop seroit* grant vilonnie: * Car ce serait trop.
Je voil qu'il ait la compaignie
Bel-Acueil, puisque il vous plaist;
Ge n'i metrai jamès arrest. »

L'Acteur.

Lors est à Bel-Acueil alée
Franchise la bien emparlée*, * Eloquente.
Et li a dit cortoisement :

Franchise.

« Trop vous estes de cel amant,
Bel-Acueil, grant pièce* eslongniés, * Longtemps.
Que regarder ne le daigniés ;
Moult a esté pensis et tristes,
Puis cele hore que n'el véistes*. * Depuis cette heure que
Or pensés de li conjoïr*, vous ne le vîtes. * Faire fête.
Se de m'amor volés joïr,
Et de faire sa volenté:
Sachiés que nous avons denté*, * Dompté.
Entre moi et Pitié, Dangier,
Qui vous en faisoit estrangier*, * Ecarter, éloigner.
ROMAN DE LA ROSE. - T. I. 10
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110 LE ROMAN (v. 3351)

Bel-Acueil.
Je ferai quanque* vous vodrois, * Tout ce que.
Fet Bel-Acueil, car il est drois,
Puisque Dangier l'a otroié. »

L'Amant.

Lors le m'a Franchise envoié.
Bel-Acueil au commencement
Me salua moult doucement:
S'il ot esté vers moi iriés*, * Fâché.
Ne se fu de riens empiriés,
Ains* me monstra plus bel semblant * Au contraire.
Qu'il n'avoit onques fait devant*. * Auparavant.
Il m'a lores par la main pris
Por mener dedans le porpris* * Clos, enceinte.
Que Dangier m'avoit chalongié*: * Disputé.
Or oi* d'aler par tout congié**. * Maintenant j'eus.
** Permission.
Comment Bel-Acueil doucement
Maine l'Amant joyeusement
Au vergier pour voir la Rose,
Qui lui fut doulcereuse chose.

Or sui chéois, ce m'est avis,
De grant enfer en paradis;
Car Bel-Acueil par tout me moine,
Qui de mon gré faire se poine.
Si cum j'oi la Rose aprochée,
Un poi la trovai engroissée,
Et vi qu'ele iere* plus crèue * Etait.
Que ge ne l'avoie véue.
La Rose auques* s'eslargissoit * Un peu.
Par amont, si m'abelissoit* * Et il me plaisait.
Ce qu'ele n'iert pas* si overte, * Qu'elle ne fût pas.
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(v. 3376) DE LA ROSE. 111

Que la graille en fust descoverte;
Aincois* estoit encore enclose * Au contraire.
Entre les foilles de la Rose,
Qui amont droites se levoient,
Et la place dedans emploient*. * Remplissaient.
Ele fu, Diex la bénéie*, * Bénisse.
Assés plus bele et espanie* * Epanouie.
Qu'el n'iere* avant, et plus vermeille. * N'était.
Moult m'esbahi de la merveille
De tant cum el iert* embelie; * De ce qu'elle était tant.
Et Amors plus et plus me lie,
Et tout adès estraint ses las*, * Et toujours étreint ses
Tant cum g'i oi plus de solas*. lacs. * Tant que j'y eus plus de
Grant pièce ai ilec* demoré, plaisir. * Longtemps j'ai là.
Qu'à Bel-Acueil grant amoré* * J'ai.
Et grant compaignie trovée;
Et quant ge voi qu'il ne me vée* * Refuse.
Ne son solas* ne son servise,
Une chose li ai requise,
Qui bien fait à amentevoir*: * Rappeler.
« Sire, fis-ge, sachiés de voir* * En vérité.
Que durement sui envieus
D'avoir un baisier savoreus
De la Rose, qui soef* flaire; * Doucement.
Et s'il ne vous devoit desplaire,
Ge le vous requerroie en don.
Por Diex, sire, dites-moi don
Se il vous plaist que ge la baise,
Que ce n'iert* tant cum vous desplaise. » * Car cela ne sera.

Bel-Acueil.

« Amis, dist-il, se Diex m'aïst*, * M'aide.
Se Chasteé ne m'enhaïst*, * Ne me hait.
Jà ne vous fast par moi veé*; * Défendu.
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112 LE ROMAN (v. 4008)

Mais ge n'ose por Chasteé,
Vers qui ge ne voil pas mesprendre*. * Mal agir.
Ele me seult* tous jors desfendre * A coutume.
Que du baisier congié ne doigne* * Permission ne donne.
A nul amant qui m'en semoigne*: * Somme.
Car qui au baisier puet ataindre ,
A poine puet à tant remaindre*; * Peut s'en tenir la.
Et sachiés bien cui l'en* otroie * A qui l'on.
Le baisier, qu'il a de la proie
Le miex et le plus avenant,
Si a erres du remenant*. * Et il a arrhes du reste.

L'Amant.

Quant ge l'oï ainsinc respondre,
Ge n'el voit plus de ce semondre,
Car g'el cremoie* correcier * Craignais.
L'en ne doit mie homme enchaucier* * Pourchasser.
Outre son gré, n'engoissier* trop. * Accabler d'angoisses.
Vous savés bien qu'au premier cop
Ne cope-l'en mie le chesne,
Ne l'en n'a pas le vin de l'esne*, * Vendange.
Tant que li pressoirs soit estrois*. * Serré.
Adès* me tarda li otrois** * Toujours. ** Action
Du baisier que tant desiroie; d'octroyer.
Mès Vénus qui tous dis* guerroie * Toujours.
Chasteé, me vint au secors:
Ce est la mère au diex d'Amors,
Qui a secoru maint amant.
Ele tint un brandon flamant* * Flambant.
En sa main destre*, dont la flame * Droite.
A eschauffée mainte dame.
El fu si cointe et si tifée*, * Si parée et si attifée.
El resembloit déesse ou fée:
Du grant ator que ele avoit.
@

(v. 4040) DE LA ROSE. 113

Bien puet cognoistre qui la voit,
Qu'el n'ert pas de religion*. * Qu'elle n'était pas reli-
Ne feré or pas mencion gieuse.
De sa robe et de son oré*, * Bordure, frange.
Ne de son trecéor* doré, * Ornement de la tête des
Ne de fermail (1), ne de corroie, femmes.
Espoir* que trop i demorroie; * Je crois.
Mès bien sachiés certainement
Qu'ele fu cointe durement*, * Très-élégante.
Et si n'ot* point en li d'orgueil. * Et il n'y eut.
Vénus se trait vers Bel-Acueil,
Si li a commencié à dire :

Vénus.

« Porquoi vous fetes-vous, biau sire,
Vers cel amant si dangereus* * Difficile.
D'avoir un baisier doucereux?
Ne li déust estre véés* * Refusé.
Car vous savés bien et véés
Qu'il sert et aime en léauté*; * Loyauté.
Si a* en li assés biauté, * Et il y a.
Par quoi est digne d'entre amés.
Véés cum il est acesmés*, * Paré.
Cum il est biaus, cum il est gens,
Et dous et frans à toutes gens*; * Gentil.
Et avec ce il n'est pas viex*, * Vieux.
Ains est jennes, dont il vaut miex.
Il n'est dame ne chastelaine
Que ge ne tenisse à vilaine,
S'ele n'el daingnoit aésier* * Donner la facilité.
D'avoir un savoreux besier.

(1) Voyez, sur cette espèce d'ornement, une note de M. Douet d'Arcq, à la suite des Comptes de l'argenterie des rois de France, p. 374, col. 1.
10.
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114 LE ROMAN (v. 4069)

Ne li doit pas estre véés*, * Refusé.
Moult iert* en li bien emploiés: * Sera.
Qu'il a, ce cuit*, moult douce alaine, * Je crois.
Et sa bouche n'est pas vilaine,
Ains semble estre faite à estuire* * Exprès.
Por solacier et por déduire*; * Pour donner du plaisir
Qu'il a les levres vermeilletes, et du déduit.
Et les dens si blanches et netes
Qu'il n'i pert* taigne ne ordure. * Paraît.
Bien est, ce m'est avis, droiture
Que uns baisiers li soit gréés*, * Accordé.
Donnés-li, se vous m'en créés;
Car tant cum vous plus atendrés,
Tant plus sachiés, de tens perdrés.

Comment l'ardent brandon Vénus
Aida à l'Amant plus que nus,
Tant que la Rose ala baiser,
Por mieulx son amours apaiser.

Bel-Acueil, qui sentit l'aïer* * L'aide.
Du brandon, sans plus délaier* * De délai.
M'otroia un baisier en dons,
Tant fist Vénus et ses brandons:
Onques n'i ot plus demoré.
Un baisier dous et savoré
Ai pris de la Rose erraument*; * Sur-le-champ.
Se j'oi joie, nus n'el dement*: * Si j'eus joie, que nul ne
Car une odor m'entra ou cors, le demande.
Qui en a trait la dolor fors*, * Qui en a tiré la douleur
Et adoucit les maus d'amer dehors.
Qui me soloient* estre amer. * Avaient coutume.
Onques mès ne fui si aèse*. * Jamais je ne fus si aise.
Moult est garis qui tel for bèse,
Qui est si sade et bien olent*. * Agréable et sentant bon.
Ge ne serai jà si dolent*, * Souffrant.
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(v. 4099) DE LA ROSE. 115

S'il m'en sovient, que ge ne soie
Tous plains de solas* et de joie; * Plaisir.
Et neporquant* j'ai mains anuis * Et néanmoins.
Soffers et maintes males* nuis, * Mauvaises.
Puis que j'oi* la Rose baisie: * Depuis que j'eus.
La mer n'iert* jà si apaisée, * Ne sera.
Qu'el ne soit troble à poi* de vent; * Avec peu.
Amors si se change sovent.
Il oint une hore, et autre point*, * Pique.
Amors n'est gaires en un point.
Dès ore* est drois que ge vous conte * Désormais.
Comment ge fui meslés à* Honte, * Je fus brouillé avec.
Par qui ge fui puis moult grevés.
Et comment li murs fu levés,
Et li chastiaus riches et fors
Qu'Amors prist puis par ses esfors.
Toute l'estoire voil porsuivre;
Jà peresce ne m'iert d'escrivre*, * Je ne serai jamais pa-
Par quoi je cuit qu'il abelisse* resseux d'écrire. * Pour peu que je croie
A la bele que Diex garisse*, qu'il plaise. * Protégée.
Qui le guerredon * m'en rendra * Récompense.
Miex que nuli*, quant el vodra. * Mieux que personne.
Male-Bouche, qui la couvine* * Projet, dessein.
De mains amans pense et devine,
Et tout le mal qu'il scet retrait*, * Rapporte.
Se prist garde du bel atrait
Que Bel-Acueil me daignoit faire,
Et tant qu'il ne s'en pot plus taire:
Qu'il fu filz d'une vielle Ierese*, * Irlandaise (1).

(1) Les Irlandais ont toujours eu, chez nous, la plus détestable réputation, même avant les événements qui en jetèrent sur notre sol un si grand
nombre. Pierre de l'Estoile écrit à la date de l'année 1606: « Le samedi
2 (mai) furent mis hors de Paris tous les Irlandais, qui étaient en grand
nombre, gens experts en fait de gueuserie, et excellents en cette science
par-dessus tous ceux de cette profession, qui est de ne rien faire

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116 LE ROMAN (v. 4127)

Si ot la langue moult punese
Et moult poignant* et moult amère; * Piquante.
Bien en retraioit* à sa mère. * Tirait de.
Male-Bouche dès-lors en çà
A espier me commença;
Et dist qu'il metroit* bien son oel * Qu'il gagerait.
Que entre moi et Bel-Acuel
Avoit mauvès acointement*. * Rapports.
Tant parla li glos* folement * Glouton, misérable.
De moi et du filz* Cortoisie, * Du fils de.
Qu'il fist esveillier Jalousie,
Qui se leva en esfréor*, * En effroi.
Quant ele oï le jangléor*: * Médisant.
Et quant ele se fu levée,
Ele corut comme desvée* * Aliénée.
Vers Bel-Acueil, qui vosist miaus* * Eût mieux voulu.
Estre à Estampes ou à Miaus.

Comment par la vois Male-Bouche,
Qui des bons souvent dit reprouche,
Jalousie moult asprement
Tence Bel-Acueil pour l'Amant.

Lors l'a par parole assaillis:
« Gars, porquoi es-tu si hardis,
Qui bien velz estre d'un garçon
Dont j'ai mauvese soupeçon?
Bien pert* que tu crois les losenges** * Paraît. ** Propos.
De légier* as garçons estranges**. * Légèrement. ** Etran-
Ne me voil plus en toi fier: gers.
Certes ge te ferai lier

et vivre aux dépens du peuple, et aux enseignes du bonhomme Peto
d'Orléans; au reste habiles de la main et à faire des enfants, de la maignée
desquels Paris est tout peuplé. » (Journal du règne de Henry IV, etc.
A la Haye, chez les frères Vaillant, M. DCC. XLI, in-8°, tom. III, pag. 364,
365. Voyez encore pag. 293.)

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(v. 4152) DE LA ROSE. 117

Ou enserrer en une tour,
Car je n'i voi autre retour.
Trop s'est de toi Honte eslongnie,
Si ne s'est mie bien poignie* * Et elle n'a pas bien pris
De toi garder et tenir court: la peine.
Si m'est avis qu'ele secourt
Moult mauvesement Chasteé,
Quant lesse un garçon desreé* * Livré au désordre.
En nostre porprise* venir, * Clos, enceinte.
Por moi et li avilenir*. * Vilipender.

L'Amant.

Bel-Acueil ne sot que respondre,
Ainçois* se fust alé repondre**, * Mais. ** Cacher.
S'el ne l'éust ilec* trové, * Là.
Et pris avec moi tout prové;
Mès quant ge vi venir la grive* * Méchante.
Qui contre nous tence et estrive*, * Dispute et combat.
Je fui tantost tornés en fuie*, * Faite.
Por sa riote* qui m'ennuie. * Querelle.
Honte s'est lores avant traite*, * Tirée en avant.
Qui moult se crient estre mesfaite*: * Craint d'avoir mal fait.
Si fu humilians et simple,
Ele ot un voile en leu de gimple*, * Guimpe.
Ainsinc cum* nonain d'abéie; * Ainsi que.
Et por ce qu'el fu esbahie,
Commença à parler en bas.

Ci parle Honte à Jalousie.

« Por Dieu, dame, ne créés pas
Male-Bouche le losengier*; * Flatteur.
C'est uns homs qui ment de légier*, * Légèrement.
Et maint prodomme a réusé*. * Reculé.
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118 LE ROMAN (v. 4181)

S'il a Bel-Acueil accusé,
Ce n'est pas ore* li premiers: * Maintenant.
Car Male-Bouche est coustumiers
De raconter fautes noveles
De valez* et de damoiseles. * Jeunes gens.
Sans faille*, ce n'est pas mençonge; * Sans faute.
Bel-Acueil a trop longue longe:
L'en li a soffert à atraire* * Attirer.
Tex* gens dont il n'avoit que faire; * Telles.
Mais certes ge n'ai pas créance
Qu'il ait éu nule béance* * Désir, dessein.
A mauvestié* ne à folie; * Méchanceté.
Mès il est voir* que Cortoisie, * Vrai.
Qui est sa mère, li enseigne
Que d'acointier gens* ne se feigne, * De mettre les gens en
Qu'el n'ama onques homme entule*. rapport. * Fou.
En Bel-Acueil n'a autre trule*, * Finesse.
Ce sachiés, n'autre encloéure*, * Difficulté.
Fors qu'il est plains d'envoiséure*, * De gaieté.
Et qu'il geue as gens et parole*. * Et qu'il joue avec les
Sans faille*, j'ai esté trop molegens et parle. * Sans faute.
De li garder et chastier*, * Réprimander.
Si vous en voit merci crier:
Se j'ai esté un poi trop lente
De bien faire, g'en sui dolente*; * Fâchée.
De ma folie me repens.
Mès ge metrai tous mes apens* * Mes pensées.
Dès ore* en Bel-Acueil garder, * Désormais.
Jamès ne m'en quier* retarder. * Veux.

Jalousie parle à Honte.

« Honte, Honte, fet Jalousie,
Grant paor* ai d'estre traïe, * Peur.
Car lécherie* est tant montée, * Bassesse.
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(v. 4213) DE LA ROSE. 119

Que tost porroie estre assotée*. * Rendue folle.
N'est merveilles se ge me dout*, * Si j'éprouve de la craint
Car Luxure règne partout;
Son pooir ne fine* de croistre. * Finit.
En abaïe ne en cloistre
N'est mès Chasteé asséur*: * N'est plus Chasteté en
Por ce ferai de novel mur sûreté.
Clore les rosiers et les roses.
N'es lerrai plus ainsinc* descloses, * Je ne les laisserai plus
Qu'en vostre garde poi me fi*; ainsi. * Peu me fie.
Car ge voi bien et sai de fi* * A n'en pas douter.
Que en meillor garde pert-l'en*. * Perd-t-on.
Jà ne verroie passer l'an
Que l'en me tendroit por musarde,
Se ge ne m'en prenoie garde;
Mestiers est* que ge m'en porvoie. * Il est nécessaire.
Certes ge lor clorrai la voie
A ceus qui, por moi conchier*, * Bafouer.
Vienent mes roses espier.
Il ne me sera jà perece* * Je n'aurai rien de plus
Que ne face une forterecepressé.
Qui les roses clorra entor:
Ou milieu aura une tor
Por Bel-Acueil metre en prison,
Car paor ai de traïson.
Ge cuit* si bien garder son cors, * Je crois.
Qu'il n'aura pooir d'issir hors*, * Pouvoir de sortir dehors
Ne de compaignie tenir
As garçons qui por moi honnir
De paroles le vont chuant*. * Choyant.
Trop l'ont troué ici truant,
Fol et légier à décevoir;
Mais se ge vif, sachiés de voir*, * Sachez en vérité.
Mar lor fist onques bel semblant*. » * Mal à propos il leur fit
jamais bonne mine.
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120 LE ROMAN (v. 4217)

L'Acteur.
A ce mot vint Paor tremblant;
Mès ele fu si esbahie,
Quant ele ot Jalousie oïe,
C'onques ne li osa mot dire,
Porce qu'el la savoit en ire*; * Colère.
En sus se trait à une part*, * Il se tire à l'écart en un
Et Jalousie atant* s'en part, endroit. * Alors.
Paor et Honte let* ensemble. * Il laisse.
Tout li megre du cul lor tremble.
Paor, qui tint la teste encline,
Parla à Honte sa cousine.

Paour.

Honte, fet-ele, moult me poise*, * Chagrine.
Quant il nous convient avoir noise* * Quand il nous faut avoir
De ce dont nous ne poons mès: bruit.
Maintes fois est avril et mès
Passés c'onques n'éusmes blasme;
Or nous ledenge*, or nous mésame * Maltraite de paroles.
Jalousie qui nous mescroit*. * Qui ne nous croit pas.
Allons à Dangier orendroit*, * Maintenant.
Si li monstrons bien et dison
Qu'il a faite grant mesprison*, * Faute.
Dont il n'a greignor* poine mise * Plus grande.
A bien garder ceste porprise*: * Enceinte.
Trop a à Bel-Acueil soffert
A faire son gré en apert*. * Ouvertement.
Si convendra qu'il s'en ament*, * Il faudra qu'il s'en cor-
Ou, ce sache-il tout vraiement, rige.
Foïr l'en estuet* de la terre; * Il lui faut s'enfuir.
Il ne durroit mie à la guerre* * Il ne durerait pas à la
Jalousie, n'à s'ataïne*, guerre de. * Ni à son animosité.
S'ele l'acueilloit en haïne.
@

(v. 4278) DE LA ROSE. 121

Comment Honte et Paor aussy
Vindrent à Dangier par soucy,
De la Rose, le ledengier* * Le gourmander.
Que bien ne gardast le vergier.

A cel conseil se sunt tenues,
Puis si sunt à Dangier venues,
Si ont troué le païsant
Desous un aube-espin gisant.
Il ot en leu de chevecel*, * Il eut au lieu d'oreiller.
Sous son chief* d'erbe un grant moncel, * Sous sa tête.
Si commençoit à someillier ;
Mais Honte l'a fait esveillier,
Qui le laidenge et li cort sore*. * Qui le vilipende et lui
court sus.

Honte.

« Comment dormés-vous à ceste hore,
Fet-ele, par male avanture?
Fox* est qui en vous s'asséure * Fou.
De garder rose ne bouton,
Ne qu'en* la queue d'un mouton: * Pas plus qu'en.
Trop estes recréans* et lasches, * Qui s'avoue vaincu.
Qui déussiés estre farasches*, * Sévère.
Et tout le monde estoutoier*. * Quereller.
Folie vous fist otroier
Que Bel-Acueil céans méist
Homme qui blasmer nous féist:
Quant vous dormés, nous en avons
La noise*, qui mès n'en povons. * Le bruit.
Estiés-vous ore couchiés?
Levés tost sus, et si bouchiés
Tous les pertuis de ceste haie,
Et ne portés nului manaie*: * A nul tyrannie.
Il n'afiert* mie à votre non * Il n'appartient.
Que vous faciés se anul non*. * Que la peine.
11.
@

122 LE ROMAN (v. 4306)

Se Bel-Acueil est frans et dous,
Et vous, soiés fel et estous*, * Dur et brutal.
Et plains de ramposne* et d'outrage: * Reproche.
Vilains qui est cortois, c'est rage (1);
Ce oï dire en reprovier*, * Proverbe.
Que l'en ne puet fere espervier
En nule guise d'un busart.
Tuit cil vous tienent por musart*, * Niais.
Qui vous ont trové débonnaire.
Voulés-vous donques as gens plaire,
Ne faire bonté, ne servise?
Ce vous vient de recréantise*: * Lâcheté.
Si aurés mès partout le los* * La réputation.
Que vous estes lasches et mos*, * Mou.
Et que vous créés jangléors*. * Croyez mauvaises lan-
Lors a après parlé Paors. gues.

Paor.

« Certes, Dangier, moult me merveil
Que vous n'estes en grant esveil
De garder ce que vous devés;
Tost en porrés estre grevés,
Se l'ire Jalousie engraingne*, * Si la mauvaise humeur
Qui est moult fière et moult grifaingue*, de Jalousie augmente. * Rébarbative.
Et de tencier* apareillie: * Quereller.
Ele a hui moult Honte assaillie,
Et a chacié par sa menace
Bel-Acueil hors de ceste place,

(1) Marie de France fait le même compliment aux bourgeois, à propos de ceux qui se moquaient de Gracient:
Tex est custume de burgeis, N'en verrés gaires de curteis. Lai de Graelent, v. 191. (Poésies de Marie de France, publiées par B. de Roquefort, tom. Ier, p. 500.)
@

(v. 4332) DE LA ROSE. 123

Et jure qu'il ne puet durer
Qu'el n'el face vif enmurer.
C'est tout par vostre mauvestié,
Qu'en vous n'a mès point d'engrestié*. * Colère.
Ge cuit que cuers vous est faillis;
Mès vous en serés mal baillis*, * Maltraité.
Et en aurés poine et anui,
S'onques Jalousie conui*. » * Connus.

L'Acteur.

Lors leva li vilains la hure,
Frote ses iex et ses behure*, * Joues.
Fronce le nés, les iex rooille*, * Roule (1).
Et fu plains d'ire et de rooille*, * Fureur.
Quant il s'oï si mal mener.

Dangier.

« Bien puis, fet-il, vis forsener*, * Vis enrayer.
Quant vous me tenés por vaincu.
Certes or ai-ge trop vescu,
Se cest porpris* ne puis garder: * Clos.
Tout vif me puisse-l'en arder*, * Brûler.
Se jamès Noms vivans i entre.
Moult ai iré le cuer ou* ventre, * Au.
Quant nus i mist onques les piés;
Mies amasse de deus espiés* * Epieux.
Estre férus* parmi le cors. * Frappé.
Ge fis que fox*, bien m'en recors**, * J'agis follement. ** Rap-
Or l'amenderai par vous deus, pelle.

(1) On disait autrefois rouiller les yeux : «... Il faisait le passionné, et roulait les yeux à la tête comme ces petites figures d'horloges que
l'on fait aller par ressorts. » (Histoire comique de Francion, liv. V; édit.
de Rouen, M. DC. XXXV, in 8°, pag. 360.)

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124 LE ROMAN (v. 4357)

Jamès ne serai pereceus
De ceste porprise* desfendre; * Clos.
Se g'i puis nului entreprendre,
Miex li vausist* estre à Pavie. * Valut.
Jamès à nul jor de ma vie
Ne me tendrés por recréant*, * Lâche.
Ge le vous jur et acréant*. * Garantis.

L'Amant.

Lors s'est Dangiers en piés dreciés,
Semblant fet d'estre correciés;
En sa main a un baston pris,
Et va cerchant par le porpris* * Clos.
S'il trovera pertuis ne trace,
Ne sentier qu'à estouper* face. * Boucher.
Dès or* est moult changié li vers**: * Désormais. ** Ton.
Car Dangiers devient moult divers*, * Mauvais.
Et plus fel* qu'il ne soloit** estre. * Méchant. ** Avait cou-
Mort m'a qui si l'a fait irestre*, tume. * Il m'a tué celui qui
De véoir ce que ge désir. ainsi l'a irrité.
Car ge n'aurai jamès lesir
Moult ai le cuer du ventre irié * Fâché.
Dont j'ai Bel-Acueil adirié*; * Perdu.
Et bien sachiés que tuit li membre
Me frémissent, quant il me membre
De la Rose que ge soloie* * Avait coutume.
De près véoir quant ge voloie;
Et quant du baisier me recors*, * Rappelle.
Qui me mist une odor ou cors* * Au corps.
Assés plus douce que n'est basme*, * Baume
Par un poi que ge ne me pasme:
Car encor ai ou cuer enclose
La douce savor de la Rose.
Et sachiés quant il me sovient
@

(v. 4389) DE LA ROSE. 125

Que à consirrer* m'en convient, * Penser, considérer.
Miex vodroie estre mors que vis.
Mar* toucha la Rose à mon vis** * Malheureusement.
Et à mes iex et à ma bouche, ** Visage.
S'Amors ne sueffre que g'i touche
Tout derechief autre fiée*. * Fais.
Se j'ai la douçor essaiée,
(Tant est graindre* la covoitise * Plus grande.
Qui esprent mon cuer et atise),
Or revendront plor et sopir,
Longes pensées sans dormir,
Friçons, espointes* et complaintes; * Elancements.
De tex* dolors aurai-ge maintes, * Telles.
Car ge sui en enfer chéois*. * Tombé.
Male-Bouche soit maléois*! * Maudit.
Sa langue desloiaus et fauce
M'a porchaciée* ceste sauce. * M'a procuré.

Comment, par envieus atour,
Jalousie fist une tour
Faire au milieu du pourpris*, * Clos.
Pour enfermer et tenir pris
Bel-Acueil, le très-doulx enfant,
Pource qu'avoit baisé l'Amant.
Dès or* est drois que ge vous die * Désormais.
La contenance Jalousie,
Qui est en male* souspeçon. * Mauvais.
Ou païs ne remest* maçon * Reste.
Ne pionnier qu'ele ne mant* * Mande.
Si fait faire au commancement
Entor les rosiers uns fossés,
Qui cousteront deniers assés;
Si sunt moult lez* et moult parfont. * Larges.
Li maçon sus les fossés font
Un mur de quarriaus tailléis,
Qui ne siet pas sus croléis*, * Terrain mouvant.
11.
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126 LE ROMAN (v. 4418)

Ains* est fondé sus roche dure. * Mais.
Li fondemens tout à mesure
Jusqu'au pié du fossé descent,
Et vait amont en estrecent*; * En rétrécissant.
S'en est l'uevre plus fors assés*. * Et Preuve n'en est que
Li murs si est si compassés*, plus forte. * Tellement disposé.
Qu'il est de droite quarréure;
Chascuns des pans cent toises dure,
Si est autant lons comme lés*. * Large.
Les tornelles sunt lés à lés*, * Côte à côte.
Qui richement sunt bataillies* * Crénelées.
Et sunt de pierres bien taillies.
As quatre coingnés* en ot quatre, * Coins.
Qui seroient fors à abatre;
Et si i a quatre portaus
Dont li mur sunt espès et haus.
Un en i a ou front devant
Bien desfensable par couvant*, * Convention.
Et deus de coste, et un derrière.
Qui ne doutent cop de perrière*. * Qui ne redoutent coup
Si a bonnes portes coulans* de pierrier. * Herses; anglais, port-
Por faire ceus defors doulans*, cullis, portcluse. * Malheureux.
Et por eus prendre et retenir,
S'il osoient avant venir.
Ens ou milieu de la porprise* * Clos.
Font une tor par grant mestrise
Cil qui du fère furent mestre;
Nule plus bele ne pot estre,
Qu'ele est et grant et lée* et haute. * Large.
Li murs ne doit pas faire faute
Por engin qu'on saiche getier;
Car l'en destrempa le mortier
De fort vinaigre et de chaus vive (1).

(1) Voyez plusieurs compositions singulières de mortiers et de ciments
@

(v. 4451) DE LA ROSE. 127

La pierre est de roche naïve* * Native.
De quoi l'en fist le fondement,
Si iert* dure cum aïment. * Et elle était.
La tor si fu toute réonde,
Il n'ot si riche en tout le monde,
Ne par dedens miex ordenée.
Ele iert* dehors avironée * Elle était.
D'un baille*, qui vet tout entor, * Retranchement
Si* qu'entre le baille et la tor * De sorte.
Sunt li rosiers espès planté,
Où il ot roses à planté*. * En abondance.
Dedens le chastel ot perrières
Et engins de maintes manières.
Vous poïssiés les mangonniaus* * Machines de jet.
Véoir par dessus les creniaus;
Et as archières tout entour
Sunt les arbalestes à tour,
Qu'arméure n'i puet tenir.
Qui près du mur vodroit venir,
Il porroit bien faire que nices*. * Agir en nigaud.
Fors des fossés a unes lices* * Hors des fossés il y a
De bons murs fors à creniaus bas, une ceinture.
Si que cheval ne puent pas
Jusqu'as fossés venir d'alée*, * Tout droit.
Qu'il n'i éust avant* mellée. * Sans qu'il y eût aupa-
Jalousie a garnison mise ravant.
Ou chastel que ge vous devise.
Si* m'est avis que Dangiers porte * Et il.
La clef de la première porte
Qui ovre devers orient;
Avec li, au mien escient,
A trente sergens* tout à conte. * Soldats.

du XIIIe siècle, dans notre édition de l'Histoire de la guerre de Navarre,
par Guillaume Anelier, pag. 603, col. I.

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128 LE ROMAN (v. 4483)

Et l'autre porte garde Honte,
Qui ovre par devers midi.
El fut moult sage, et si vous di
Qu'el ot sergens à grant planté* * Qu'elle eut serviteurs
Près de faire sa volenté. en grand nombre.
Paor ot grant connestablie,
Et fu à garder establie
L'autre porte, qui est assise
A main senestre* devers bise. * Gauche.
Paor n'i sera jà séure,
S'el n'est fermée à serréure,
Et si ne l'ovre pas sovent;
Car, quant el oit bruire le vent,
Ou el ot saillir deus langotes*, * Sauterelles.
Si l'en prennent fièvres et gotes.
Male-Bouche, que Diex maudie!
Qui ne pense fors à boidie* (1), * Fourberie.
Si garde la porte destrois*; * Etroitement.

(1) Dans le plus grand nombre de manuscrits, au lieu de ce vers, on lit celui-ci :
Ot sodoiers de Normendie. Dans d'autres, on trouve de Lombardie, etc.: d'où l'on peut inférer avec
raison que les anciens copistes prenaient souvent la liberté de faire les
changements qui leur plaisaient.
Toutefois on peut assurer que la meilleure leçon est de Normandie, les Normands ayant toujours eu la pire réputation, et la méritant autant
qu'en peut juger un homme de lettres par les industriels de ce pays
auxquels il a pu avoir affaire.
« Promettez à la normande sans jamais vous engager par vos paroles, » dit l'un des personnages du Plaisant Galimatias d'un Gascon et d'un
Provençal, etc., dans le tom. II des Variétés historiques et littéraires
revues et annotées par M. Edouard Fournier, pag. 280. Plus loin, pag. 289,
on voit qu'au XVIIe siècle les marchandes du Palais disaient, quand
quelqu'un se dédisait, qu'elles avaient fait un Normand. Voyez plus
loin, v. 10760, et surtout nos Etudes de philologie comparé sur l'argot,
etc. Paris, Firmin Didot, 1856, grand in-8°, pag. 16, col. 2 , art. Arnache.

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(v. 4501) DE LA ROSE. 129

Et si sachiés qu'as autres trois
Va souvent et vient. Quant il scet
Qu'il doit par nuit faire le guet,
Il monte le soir as creniaus,
Et atrempe* ses chalemiaus * Accorde.
Et ses buisines* et ses cors. * Trompettes.
Une hore dit lés et descors, * Lais, descors, sonnets,
Et sonnez* dous de controvaille** espèces de poésies. ** In-
As estives* de Cornoaille; vention. * Pipeaux.
Autrefois dit à la fléuste,
C'onques fame ne trova juste (1).
Il n'est nule qui ne se rie,
S'ele oit parler de lécherie*; * Débauche.
Ceste est pute, ceste se farde,
Et ceste folement se garde.
Ceste est vilaine, ceste est fole,
Et ceste nicement* parole. * Niaisement.
Male-Bouche, qui riens n'esperne", * N'épargne.
Trueve à chascune quelque herne*. * Hernie (2).

(1) C'était, au XIIIe et au XIVe siècle, une habitude, chez les sentinelles en factions sur les remparts de villes ou de châteaux, de jouer
d'un instrument ou de chanter, surtout pendant la nuit, sans doute pour
montrer qu'elles ne dormaient point. Dans l'Histoire de Foulques Fitz-
Warin (Paris, Silvestre, M. DCCC. XL., in-8°, pag. 24 ), une pauvre sentinelle,
surprise dans un profond sommeil par l'ennemi, crie merci et prie
qu'on lui laisse siffler une note avant de mourir. Il est vrai que c'était pour
avertir les chevaliers du château de prendre garde: ce qui ne les empêcha
pas d'être mis à mort dans leurs lits.
En espagnol, on donne le nom de gaita à plusieurs instruments à vent. Suivant les rédacteurs du grand Dictionnaire de l'Académie, qui citent
leurs autorités (tom. III, p. 3, col. 2), ce mot vient de l'arabe; je crois
plutôt qu'il dérive de notre ancien mot gaite, qui signifie sentinelle.
(2) On disait aussi hergne, d'où l'adjectif hargneux: Oui, que je puisse avoir la hergne! Ce sont là ses mulets d'Auvergne. (La Muse en belle humeur, contenant la magnifique entrée de Leurs Majestés,
etc. Le tout en vers burlesques. Paris, 1660, in-4°, p. 32.)

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130 LE ROMAN (v. 4520)

Jalousie, que Diex confonde!
A garnie la tor réonde;
Et si sachiés qu'ele i a mis
Des plus privés* de ses amis, * Intimes.
Tant qu'il i ot grant garnison;
Et Bel-Acueil est en prison
Amont en la tor enserré,
Dont li huis* est moult bien barré, * Porte.
Qu'il n'a pooir que il en isse*. * Sorte.
Une vielle, que Diex honnisse!
Avoit o li* por li guetier, * Avec lui.
Qui ne fesoit autre mestier
Fors* espier tant solement* * Si ce n'est.
Qu'il ne se maine* folement. * Qu'il ne se comporte.
Nus ne la péust engignier* * Attraper.
Ne de signier ne de guignier*, * Ni en faisant des signes
Qu'il n'est barat (1) qu'el ne congnoisse; ni en guignant des yeux.
Qu'ele ot* des biens et de l'angoisse, * Car elle eut.
Qu'Amors à ses sergens* départ, * Serviteurs.
En jonece moult bien sa part.
Bel-Acueil se taist et escoute
Por la vielle que il redoute,
Et n'est si hardis qu'il se moeve,
Que la vielle en li n'aperçoeve
Aucune fole contenance,
Qu'el scet* toute la vielle dance. * Car elle sait.
Tout maintenant que Jalousie
Se fu de Bel-Acueil saisie,
Et ele l'ot fait emmurer,
El se prist à asséurer*: * Elle se pris à se rassurer.
Son chastel, qu'ele vit si fort,

(1) Tromperie. Au dix-septième siècle, on disait encore à Paris, dans le peuple, barateur pour trompeur. Voyez le Plaisant Galimatias d'un
Gascon et d'un Provençal, etc., dans le tome II des Variétés historiques
et littéraires revues et annotées par M. Edouard Fournier, pag. 292.

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(v. 4551) DE LA ROSE. 131

Li a donné grant reconfort.
El n'a mès garde* que gloutons * Il ne craint plus.
Li emblent* roses ne boutons; * Lui enlèvent.
Trop sunt li rosiers clos forment*. * Fortement.
Et en veillant et en dormant
Puet-ele estre bien asséur.

L'Amant.

Mès ge qui fui defors* le mur, * Dehors.
Sui livrés à duel* et à poine: * Douleur.
Qui sauroit quel vie ge moine*, * Je mène.
Il en devroit grant pitié prendre.
Amors me sot ores* bien vendre * Me sut maintenant.
Les biens que il m'avoit prestés;
G'es cuidoie* avoir achetés, * Je les croyais.
Or les me vent tout derechief:
Car ge suis à greignor meschief * Plus grand mal.
Por la joie que j'ai perdue,
Que s'onques ne l'éusse éue.
Que vous iroie-ge disant?
Ge resemble le païsant
Qui giete en terre sa semence,
Et a joie quant el commence
A estre bele et drue en herbe;
Mès ainçois* qu'il en coille gerbe, * Avant.
L'empire, tele hore est, et griève
Une male* nue qui crieve * Mauvaise.
Quant li espi doivent florir,
Si fait le grain dedens morir,
Et l'espérance au vilain tost* * Enlève.
Qu'il avoit éue trop tost.
Si crieng ausinc* avoir perdue * Je crains aussi.
Et m'espérance et m'atendue*, * Mon attente,
Qu'Amors* m'avoit tant avancié, * Car Amour.
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132 LE ROMAN (v. 4583)

Que j'avoie jà commencié
A dire mes grans privetés* * Privautés, confidences.
A Bel-Acueil, qui aprestés
Iere* de recevoir mes gieus; * Etait.
Mès Amors est si outragieus,
Qu'il m'a tout tolu* en une hore, * Enlevé.
Quant ge cuidoie estre au desore*. * Au-dessus.
Ce est ausinc cum* de Fortune * C'est comme.
Qui met ou cuer des gens rancune;
Autre hore les aplaine et chue*, * Caresse et choie.
En poi d'ore son semblant mue*. * En peu de temps sa fi-
Une hore rit, autre hore est morne, gure change.
Ele a une roe qui tome,
Et quant ele veut, ele met
Le plus bas amont ou sommet,
Et celi qui est sor la roe
Reverse à un tor en la boe.
Las! ge sui cil qui est versés:
Mar vi* les murs et les fossés * Malheureusement je vis.
Que je n'os passer, ne ne puis.
Ge n'oi bien ne joie onques puis
Que Bel-Acueil fu en prison;
Car ma joie et ma garison
Ert tout en lui et en la Rose,
Qui est entre les murs enclose;
Et de là convendra qu'il isse*, * Il faudra qu'il sorte.
S'Amors veult jà que ge garisse;
Car jà d'aillors ne quier que j'oie* * Car jamais d'ailleurs
Honor, santé, ne bien ne joie. je ne veux avoir.
Ha! Bel-Acueil, biaus dous amis,
Se vous estes en prison mis,
Au mains* gardés-moi vostre cuer, * Au moins.
Et ne soffrés à nésun fuer* * A nul prix.
Que Jalousie la sauvage
Mete vostre cuer en servage
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(v. 4618) DE LA ROSE. 133

Ainsinc cum* ele a fait le cors; * Ainsi que.
Et s'el vous chastie defors*, * Dehors.
Aiés dedans cuer d'aïment
Encontre son chastiement*. * Remontrance.
Se li cors en prison remaint*, * Reste.
Gardés au mains que li cuer maint*. * M'aime.
Fins cuers ne lest* mie à amer * Que coeur accompli ne
Por batre ne por mésamer (1). laisse.
Se Jalousie est vers vous dure,
Et vous fait anui et laidure*, * Vilenie.
Fetes-li engrestié* encontre, * Malice.
Et du dangier* qu'ele vous montre * Difficulté.
Vous vengiés au mains en pensant,
Quant vous ne poés* autrement; * Pouvez.
Se vous ainsinc le féissiés,
Ge m'en tendroie à bien paiés.
Mès ge sui en moult grant souci
Que vous n'el faciés mie ainsi;
Ains criens* que mal gré me savés * Au contraire je crains.
Au mains por ce que vous avés
Esté por moi mis en prison;
Si n'est-ce pas por mesprison* * Faute.
Que j'aie encore vers vous faite,
C'onques par moi ne fu retraite* * Rapportée.
Chose qui à celer féist;
Ains me poise*, se Diex m'aïst**, * Chagrine. ** M'aide.
Plus qu'à vous de la meschéance*; * Mésaventure.
Car g'en soffre la pénitence
Plus grant que nus ne porroit dire.
Par un poi que ge ne fons d'ire,
Quant il me membre* de ma perte * Souvient.
Qui est si grant et si aperte*; * Ouverte.
S'en ai paor* et desconfort * J'en ai peur.

(1) Qui plus castigat, plus amore ligat. 12.
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134 LE ROMAN (v. 4651)

Qui me donront, ce croi, la mort.
Las! g'en doi bien avoir paor,
Quant ge voi que losengéor* * Flatteurs.
Et traïtor et envieus
Sunt de moi nuire curieus.
Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir* * De vrai.
Qu'il vous béent* à décevoir, * Aspirent.
Et faire tant par lor flavele*, * Bavardage.
Qu'il vous traient* à lor cordele. * Tirent.
Se Diex m'aïst*, si ont-il fait, * Si Dieu m'aide.
Ge ne sai or comment il vait;
Mès durement sui esmaiés* * Tourmenté.
Que entr'oblié ne m'aiés;
Si en ai duel* et desconfort. * Chagrin.
Jamès n'iert riens* qui m'en confort**, * Chose. ** Console.
Se ge pers vostre bien-voillance,
Que ge n'ai mès aillors fiance*; * Confiance.
Et si l'ai-ge perdu, espoir:
A poi* que ne m'en désespoir. * Peu s'en faut.

Cy endroit trespassa Guillaume
De Loris, et n'en fist plus pseaulme;
Mais, après plus de quarante ans,
Maistre Jehan de Meung ce rommans
Parfist, ainsi comme je treuve;
Et ici commence son oeuvre.

Désespoir, las! ge non ferai,
Jà ne m'en désespérerai;
Car s'espérance m'iert* faillans, * M'était.
Ge ne seroie pas vaillans.
En li me dois réconforter,
Qu'Amors, por miex mes maus porter,
Me dist qu'il me garantiroit
Et qu'avec moi partout iroit.
Mès de tout ce qu'en ai-ge affaire,
S'ele est cortoise et débonnaire?
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(v. 4680) DE LA ROSE. 135

El n'est de nule riens* certaine, * Chose.
Ains met les amans en grant paine,
Et se fait d'aus dame et mestresse,
Mains en déçoit par sa promesse:
Qu'el* promet tel chose sovent * Car elle.
Dont el ne tenra jà convent*. * Ne tiendra jamais pro-
Si est péril, se Diex m'amant*, messe. * Favorise.
Car en amer maint bon amant
Par li se tiennent et tendront,
Qui jà nul jor n'i aviendront*. * Qui jamais n'y advien-
L'en ne s'en set à quoi tenir, dront.
Qu'el ne set qu'est à avenir.
Por ce est fox qui s'en aprime*: * Fou qui s'en approche.
Car, quant el fait bon silogime,
Si doit l'en avoir grant paor
Qu'el ne conclue du pior*, * Pire.
Qu'aucune fois l'a l'en véu*, * L'a-t-on vu.
S'en ont esté maint decéu.
Et nonporquant* si vodroit-ele * Néanmoins.
Que le meillor de la querele
Eust cil qui la tient o" soi. * Avec.
Si fui fox * quant blasmer l'osoi. * Et je fus fou.
Et que me vaut or son voloir,
S'ele ne me fait desdoloir*? * Réjouir.
Trop poi, qu'el n'i puet conseil metre,
Fors solement que de prometre.
Promesse sans don ne vaut gaires,
Avoir me lest* tant de contraires**, * Laisse. ** Contrariété.
Que nus n'en puet savoir le nombre.
Dangier, Paor, Honte m'encombre,
Et Jalousie, et Male-Bouche
Qui envenime et qui entouche* * Empoisonne.
Tous ceus dont il fait sa matire*, * Matière.
Par langue les livre à martire.
Cil* ont en prison Bel-Acueil, * Ceux-là.
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136 LE ROMAN (v. 4714)

Qu'en trestous mes pensers acueil,
Et sai que s'avoir ne le puis
En brief tens, jà vivre ne puis.
Ensorquetout* me repartue** * Surtout. ** Assomme.
L'orde veille, puant, mossue,
Qui de si près le doit garder,
Qu'il n'ose nuli* regarder. * Nul, personne.
Dès or enforcera mi diex*; * Deuil, chagrin.
Sans faille, voirs est que li diex* * Sans faute, vrai est que
D'Amors trois dons, soe* merci, le dieu. * Sa.
Me donna, mès ge les pers ci:
Doulx-Penser qui point ne m'aide,
Doulx-Parler qui me faut d'aïde*, * Dont l'aide me fait dé-
Le tiers avoit non Doulx-Regart; faut.
Perdu les ai, se Diex me gart.
Sans faille*, biaus dons i ot; mès * Sans faute.
Il ne me vaudront riens jamès,
Se Bel-Acueil n'ist* de prison, * Ne sort.
Qu'il tienent par grant mesprison*. * Faute.
Por lui morrai, au mien avis,
Qu'il n'en istra, ce croi, jà vis*. * Car il n'en sortira, je
Istra! non voir*. Par quel proesce le crois, jamais vivant. * Sortira!
Istroit-il de tel forteresce? non vraiment.
Par moi, voir, ne sera-ce mie.
Ge n'ai, ce croi, de sens demie,
Ains fis grant folie et grant rage
Quant au diex d'Amors fis homage.
Dame Oiseuse le me fist faire,
Honnie soit et son affaire,
Qui me fist ou joli vergier
Par ma proière herbergier!
Car, s'ele éust nul bien séu,
El ne m'éust onques créu;
L'en ne doit pas croire fol home
De la value* d'une pome. * De la valeur.
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(v. 4749) DE LA ROSE. 137

Blasmer le doit-l'en et reprendre,
Ains qu'en li laist* folie emprendre**; * Avant qu'on lui laisse.
Et je fui fox*, et el me crut. ** Entreprendre. * Fus fou.
Onques par li biens ne me crut;
El m'acomplit tout mon voloir,
Si m'en estuet* plaindre et doloir. * Et il m'en faut.
Bien le m'avoit Raison noté;
Tenir m'en puis por assoté*, * Dupé.
Quant dès lors d'amer ne recrui*, * Cessai.
Et le conseil Raison ne crui*. * Crus.
Droit ot Raison de moi blasmer,
Quant onques m'entremis d'amer;
Trop griés* maus m'en convient sentir: * Cruels.
Par foi, je m'en voil repentir.
Repentir? las! ge que feroie?
Traïtres, faus, honnis seroie.
Maufez* m'auroient envaï, * Diables.
J'auroie mon seignor traï.
Bel-Acueil reseroit* traïs! * Serait à son tour.
Doit-il estre par moi haïs,
S'il, por moi faire cortoisie,
Languist en la tor Jalousie?
Cortoisie me fit-il voire* * Vraiment.
Si grant, que nus n'el porroit croire,
Quant il volt que ge trespassasse* * Quand il voulut que je
La haie et la Rose baisasse. passasse.
Ne l'en doi pas mal gré savoir,
Ne ge ne l'en saurai jà, voir*. * Jamais, vraiment.
Jà, se Dieu plaist, du dieu d'Amors,
Ne de li plaintes ne clamors*, * Réclamations.
Ne d'Espérance, ne d'Oiseuse,
Qui tant m'a esté gracieuse,
Ne ferai mès*; car tort auroie * Plus.
Se de lor bien-fait me plaignoie.
Dont n'i a mès fors du* soffrir, * Il n'y a donc plus qu'à.
12.
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138 LE ROMAN (v. 4785)

Et mon cors à martire offrir,
Et d'atendre en bonne espérance
Tant qu'Amors m'envoie aléjance*. * Soulagement.
Atendre merci me convient*, * Il me faut.
Car il me dist, bien m'en sovient:
Ton servise prendrai en gré,
Et te metrai en haut degré,
Se mauvestié ne le te tost*; * Enlève.
Mès, espoir*, ce n'iert** mie tost. * J'espère. ** Ne sera.
Grans biens ne vient pas en poi d'hore*, * En peu de temps.
Ains i convient metre demore*. * Retard, délai.
Ce sunt si dit* tout mot à mot, * Ses paroles.
Bien pert* que tendrement m'amot**. * Paraît. ** M'aimait.
Or n'i a fors de* bien servir, * Maintenant il n'y a
Se ge voil son gré déservir*; qu'à. * Mériter.
Qu'en moi seroient li défaut,
Ou diex d'Amors pas ne défaut,
Par foi! que diex ne failli onques.
Certes il défaut en moi donques,
Si ne sai-ge pas dont ce vient,
Ne jà ne saurai, se Dé vient*. * S'il plaît à Dieu.
Or aut si cum* aler porra, * Maintenant aille comme.
Or face Amor ce qu'il vorra*, * Voudra.
Ou d'eschaper ou d'encorir;
S'il vuet, si me face morir.
N'en vendroie jamès à chief*, * A bout.
Si sui-ge mors se ne l'achief*, * Si je ne l'achève.
Ou s'autre por moi ne l'achieve;
Mais s'Amors, qui si fort me griève,
Por moi le voloit achever,
Nus maus ne me porroit grever
Qui m'avenist en son servise.
Or aut du tout à sa devise*, * Or qu'il aille entière-
Mete-il conseil, s'il li viaut* metre, ment à son gré. * Veut.
Ge ne m'en sai plus entremetre
@

(v. 4820) DE LA ROSE. 139

Més, comment que de moi aviengne,
Je li pri que il li soviengne
De Bel-Acueil après ma mort, * Ma mauvaise humeur.
Qui sans moi mal faire m'a mort*. * Tué.
Et toutesfois, por li déduire,
A vous, Amors, ains que ge muire*, * Avant que je meure.
Dès que ne puis porter son fès,
Sans repentir me fais confès,
Si cum* font li loial amant, * Ainsi que.
Et voil* faire mon testament. * Veux.
Au départir mon cuer li lés*, * Laisse.
Jà ne seront autre mi lés*. * Mes legs.

Cy est la très-belle Raison,
Qui est preste en toute saison
De donner bon conseil à ceulx
Qui d'eulx saulver sont peresceux.

Tant cum ainsinc me démentoie* * Pendant que je me la-
Des grans dolors que ge sentoie, mentais ainsi.
Ne ne savoie où querre mire* * Chercher médecin.
De ma tristece ne de m'ire*, * Mon chagrin.
Lors vi droit à moi revenant
Raison la bele, l'avenant,
Qui de sa tor jus* descendi * En bas.
Quant mes complaintes entendi;
Car, selonc ce qu'ele porroit,
Moult volontiers me secorroit.

Raison.

Biaus Amis, dist Raison la bele,
Comment se porte ta querele?
Seras-tu jà d'amer lassés ?raïtres,?
N'as-tu mie éu mal assés?
Que te semble des maus d'amer?
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140 LE ROMAN (v. 4817)

Sunt-il trop dous ou trop amer?
En sès-tu le meillor eslire
Qui te puist aidier et soffire?
As-tu or bon seignor servi,
Qui si t'a pris et asservi,
Et te tormente sans séjor*? * Relâche.
Il te meschéi* bien le jor * Il t'arriva malheur.
Que tu homage li féis,
Fox fus quant à ce te méis;
Mès sans faille* tu ne savoies * Sans faute.
A quel seignor afaire avoies
Car se tu bien le cougnéusses,
Onques ses homs esté n'éusses;
Ou se tu l'éusses esté,
Jà n'el servisses un esté,
Non pas un jor, non pas une hore,
Ains croi que sans point de demore* * Retard.
Son homage li renoiasses,
Ne jamès par Amor n'amasses.
Congnois-le-tu point?

L'Amant.

Oïl, dame.

Raison.

Non fais.

L'Amant.

Si fais.

Raison.

De quoi, par t'ame?

L'Amant.

De tant qu'il me dist: « Tu dois estre
Moult liés* dont tu as si bon mestre, * Fort joyeux.
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(v. 4873) DE LA ROSE. 141

Et seignor de si haut renon. »

Raison.

Congnois-le-tu de plus?

L'Amant.

Ge non,
Fors tant * qu'il me bailla ses règles, * Si ce n'est.
Et s'enfoï plus tost c'uns ègles,
Et ge remès* en la balance. * Restai.

Raison.

Certes, c'est povre congnoissance;
Mais or voit que tu le congnoisses,
Qui tant en as éu d'angoisses,
Que tout en es desfigurés.
Nus las chetis mal-éurés
Ne puet fais emprendre greignor* * Nul pauvre chétif malheureux
Bon fait congnoistre son seignor; ne peut entreprendre plus grand faix.
Et se cestui* bien congnoissoies, * Et si celui-là.
Légièrement issir* porroies * Sortir.
De la prison où tant empires.

L'Amant.

Dame, ne puis, il est mes sires*, * Seigneur.
Et ge ses liges homs entiers (1).
Moult i entendist volentiers
Mon cuer, et plus en apréist,
S'il fust qui leçon m'en préist.

Raison.

Par mon chief*, ge la te voit prendre, * Chef, tête.
Puisque tes cuers i vuet entendre.

(1) Vassal qui tient un fief qui le lie envers son seigneur d'une obligation plus étroite que les autres.

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142 LE ROMAN (v. 4896)

Or te démonstrerai sans fable
Chose qui n'est point démonstrable;
Si sauras tantost sans science,
Et congnoistras sans congnoissance
Ce qui ne puet estre séu
Ne démonstré ne congnéu.
Quant à ce que jà plus en sache
Nus homs qui son cuer i atache,
Ne que por ce jà mains s'en dueille*, * Ni que pour cela moins
S'il n'est tex* que foïr le vueille, s'en afflige. * Tel.
Lors t'aurai le neu desnoé
Que tous jors troveras noé.
Or i met bien t'entencion*: * Ton attention.
Vez-en ci* la descripcion. * En voici.
Amors ce est pais haïneuse,
Amors est haïne amoreuse;
C'est loiautés la desloiaus,
C'est la desloiauté loiaus;
C'est paor toute asseurée,
Espérance désespérée;
C'est raison toute forsenable*, * Sujette à folie.
C'est forsenerie resnable*; * Raisonnable.
C'est dous péril à soi noier,
Grief fais légier à paumoier*; * Dure charge légère à
C'est Caribdis la périlleuse (1), manier.
Désagréable et gracieuse;
C'est langor toute santéive*, * De santé.
C'est santé toute maladive;
C'est fain saoule en habondance,
C'est convoiteuse soffisance;

(1) Charybde, écueil fameux par un grand nombre de naufrages. Il est entre la Calabre et la Sicile. Les poètes ont feint que Charybdis fut en
son temps la plus grande friponne du pays; et qu'ayant dérobé les boeufs
d'Hercule, elle fut foudroyée par Jupiter, et précipitée dans la mer, où
elle conserve toujours son ancienne inclination.

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(v. 4926) DE LA ROSE. 143

C'est la soif qui tous jors est ivre ,
Yvrece qui de soif s'enyvre;
C'est faus délit*, c'est tristor lie**, * Plaisir. * Tristesse.
C'est léece la corroucie; joyeuse.
Dous maus, douçor malicieuse,
Douce savor mal savoreuse;
Entechiés* de pardon péchiés, * Entaché.
De péchiés pardon entechiés;
C'est poine qui trop est joieuse,
C'est félonnie la piteuse*; * Misérable.
C'est le gieu qui n'est pas estable,
Estat trop fers* et trop muable; * Fier.
Force enferme*, enfermeté fors, * Infirme.
Qui tout esmuet par ses esfors;
C'est fol sens, c'est sage folie,
Prospérité triste et jolie*; * Gaie.
C'est ris plains de plors et de lermes,
Repos travaillans en tous termes;
Ce est enfers li doucereus,
C'est paradis li dolereus;
C'est chartre qui prison* soulage, * Prison qui prisonnier.
Printems plains de fort yvernage:
C'est taigne qui riens ne refuse,
Les porpres et les buriaus* use; * Bureaux, grosse étoffe
Car ausinc* bien sunt amoretes de laine. * Aussi.
Sous buriaus comme sous brinetes*; * Autre espèce d'étoffe (1).

(1) Voyez, sur ce que nos ancêtres entendaient par pourpre, nos Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usage des étoffes de soie, etc.,
t. II, p. 11-13, etc.; Comptes de l'argenterie des rois de France, p. 353,
col. I. La Fontaine a rendu à peu prés la pensée de Jean de Meung, dans
l'endroit où Joconde veut persuader à Astolphe de s'attacher à une femme
de qualité:
Rien moins, reprit le roi; laissons la qualité: Sous les cotillons des grisettes Peut loger autant de beauté Quesous les jupes des coquettes.
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144 LE ROMAN (v. 4952)

Car nus n'est de si haut linage,
Ne nus ne trueve-l'en si sage
Ne de force tant esprové,
Ne si hardi n'a-l'en trové
Ne qui tant ait autres bontés,
Qui par Amors ne soit dontés.
Tous li mondes vait ceste voie;
C'est li diex qui tous les desvoie*, * Egare.
Se ne sunt cil de male* vie, * Si ce ne sont ceux de
Que Génius escommenie mauvaise,
Por ce qu'il font tort à Nature;
Ne por ce, se ge n'ai d'aus cure,
Ne voil-ge pas que les gens aiment
De cele amor dont il se claiment* * Proclament.
En la fin las, chétif, dolant*, * Souffrants.
Tant les va Amors afolant*. * Tourmentant.
Mès se tu viaus bien eschever* * Esquiver, éviter.
Qu'Amors ne te puisse grever,
Et veus garir de ceste rage,
Ne pués boivre si bon bevrage
Comme penser de li foïr;
Tu n'en pués autrement joïr.
Se tu le sius, il te sivra,
Se tu le fuis, il te fuira. »

L'Amant.

Quand j'oi Raison bien entendue,
Qui por noient* s'est débatue, * Néant, rien.
« Dame, fis-ge, de ce me vant*, * Je me vante.
Ge n'en sai pas plus que devant* * Auparavant.
A ce que m'en puisse retraire*. * Retirer.
En ma leçon a tant contraire*, * Contrariété.
Que ge n'en sai noient* aprendre, * Néant, rien.
Si la sai-ge bien par cuer rendre,
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(v. 4984) DE LA ROSE. 145

C'onc mes cuers* riens n'en oblia, * Car jamais mon coeur.
Voire* entendre quanqu'il** i a, * Vraiment. ** Tout ce
Por lire tout communément, qu'il.
Ne mès à moi tant solement;
Mès puis qu'Amor m'avés descrite,
Et tant blasmée et tant despite*, * Méprisée.
Prier vous voil dou défenir*, * Prier je vous veux de le
Si qu'il m'en puist miex* sovenir, définir. * Tellement qu'il m'en
Car ne l'oï défenir onques. » puisse mieux.

Raison.

« Volentiers: or i entens donques.
Amors, se bien suis apensée*, * Si je suis bien avisée.
C'est maladie de pensée
Entre deus personnes annexes
Franches* entr'eus, de divers sexes, * Libres.
Venans as gens par ardor née
De vision désordenée,
Por eus acoler et baisier,
Et por eus charnelment aisier*. * Amuser.
Amors autre chose n'atant,
Ains s'art et se délite en tant*. * Mais se brûle et se dé-
De fruit avoir ne fait-il force, lecte en cela.
En déliter, sans plus, s'esforce;
Si sunt aucun de tel manière,
Qui cest amor n'ont mie chière.
Toutevois* fin amant se faignent, * Toutefois.
Mès par Amors amer ne daignent,
Et se gabent ainsinc* des dames, * Et se moquent ainsi.
Et lor prometent cors et ames,
Et jurent mençonges et fables
A ceus qu'il truevent décevables,
Tant qu'il ont lor délit* éu; * Plaisir.
Mais cil sunt li mains* décéu: * Les moins.
Car adès vient-il miex*, biau mestre, * Toujours vaut-il mieux.
ROMAN DE LA ROSE. - T. I. 13
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146 LE ROMAN (v. 5017)

Décevoir, que décéus estre (1).
« Méismement en cest amour
Li plus sage n'i sevent tour.
Mès or entens que te dirai,
Une autre Amour te descrirai;
De cele voil-ge que por t'ame* * De celle-là je veux.
Tu aimes la très-douce Dame*, * Notre-Dame, la vierge
Si cum dit la sainte Escripture. Marie.
Amors est fors, Amors est dure,
Amors sostient, Amors endure,
Amors revient et tous jors dure,
Amors met en amer sa cure*; * A aimer met ses soins.
Amors leal, Amors séure
Sert, et de servise n'a cure;
Amors fait de propre commun,
Amors fait de divers cuers un,
Armrs enchausce*, ce me semble; * Poursuit.
Amors départ*, Amors assemble, * Sépare.
Armrs joint divers cuers ensemble;
Amors rent cuers, Amors les emble*; * Vole.
Amors despièce, Amors refait ;
Amors fait pez, Amors fait plait*, * Dispute.
Amors fait bel, Amors fait lait
Toutes heures quant il li plait;
Amors atrait, Amors estrange*, * Amour attire, amour
Amors fait de privé estrange*; éloigne. * D'intime étranger.
Amors seurprent, Amors emprent*; * Entreprend.
Amors reprent, Amors esprent:
Il n'est rien que Amors ne face,
Amors tost* cuer, Amors tost grace; * Enlève.
Amors deslie, Amors enlace,

(1) Molinet ne faisant aucune mention des vers suivants, et ne les ayant pas trouvés dans les plus anciens manuscrits, je suis fondé à soupçonner
qu'ils ont été ajoutés par quelque copiste du XVe siècle. (Méon.)
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(v. 5048) DE LA ROSE. 147

Amors occist, Amors alace*; * Lasse.
Amors ne crient ne pic ne mace;
Amors ne crient riens c'on lui face.
Amors List Diex nostre char* prendre, * Chair.
Amors le fist en la crois pendre,
Arnors le fist ilec* estendre, * Là.
Amors li fist le costé fendre;
Amors li fist les maus reprendre,
Amors li fist les bons à prendre,
Amors le fist à nous venir,
Amors nous fait à li tenir (1).
Si cum l'Escripture raconte,
Il n'est de nule vertu conte*, * Compte.
S'A mors ne joint et lie ensemble;
Il m'est avis, et voir* me semble, * Vrai.
Que pou vaut foi et espérance,
Justice, force n'atrempance*, * Ni tempérance.
Qui n'a fine Amor avec soi.
L'Apostre dit, et ge le croi,
Qu'aumosne faite, ne martire,
Ne bien que nulli* sache dire, * Nul.
Ne vaut riens, s'Amors i desfaut*; * Manque.
Sans Amor trestous* biens desfaut; * Tout.
Sans Amor n'est homme parfait,
Ne par parole ne par fait.
Ce est la fin, ce est la somme,
Amors fait tout le parfait homme.
Amors commence, Amors asomme*, * Finit.
Sans Amor n'est mie fait homme.
Amors les enserrés* desserre, * Enfermés.
Amors si n'a cure de guerre;

(1) Comparez cette tirade avec celle de Robert de Blois, dans son Châtiment des dames, où elle commence au v. 894 (Fabliaux et Contes,
édit. de Méon, tom. II, p. 213, 214.)

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148 LE ROMAN (v. 5017)

Fine Amors qui ne cesse point,
A Dieu les met, à Dieu les joint:
Loiaus Amors fait à Dieu force,
Car Amors de l'amer* s'esforce. * D'aimer.
Quant Amors parfondement pleure,
Li vient très-grant douceur en l'eure,
Et fine* Amors d'amer est yvre, * Parfait.
Car grant douceur Amor enyvre;
Lors li convient dormir à force*, * Forcément.
Quant en dormant d'amer s'esforce:
Car Amors ne puet estre oisive,
Tant cum el soit saine ne vive;
Lors dort en méditacion,
Puis monte en contemplacion.
Ilec s'aboume*, ilec s'esveille, * Là se plonge.
Ilec voit mainte grant merveille.
Là voit tout bien, là voit tout voir*, * Toute vérité.
Là trueve tout son estouvoir*. * Nécessaire.
Là voit quanque l'en puet* véoir, * Tout ce que l'on peut.
Là set quanque l'en puet savoir.
Là aprent quanqu'en puet aprendre,
Là prent du bien quanqu'en puet prendre;
Mès quant plus prent et plus aprent,
Et plus son désirier* l'esprent, * Désir.
Tous jors li croist son apétit,
Et tient son assés à petit*. * Sa suffisance pour peu
En Amor n'a point de clamor*, de chose. * Clameur, plainte.
Chascun puet amer par Amor.
Quant d'Amor ne te pués clamer,
Par Amor te convient* amer. * Il te faut.
De tout ton cuer, de toute t'ame
Veil* que aimes la douce Dame; * Je veux.
Quant Amors amer la t'esmuet*, * T'émeut, t'excite à l'ai-
Par Amor amer la t'estuet*. mer. * Te faut.
Donc aime la vierge Marie,
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(v. 5113) DE LA ROSE. 149

Par Amor à li te marie;
T'ame ne vuet autre mari.
Par Amor à li te mari;
Après Jhésu-Christ son espous,
A li te doing*, à li t'espous, * A elle je te donne.
A li te doing, à li t'otroi*, * A elle je t'octroie.
Sans desotroier t'i otroi.
De l'autre Amor dirai la cure
Selonc la devine Escripture,
Méismement* en ceste guerre * Même.
Où nus ne set le moien querre;
Mès ge sai bien, pas n'el devin*, * Je ne le devine pas.
Continuer l'estre devin.
A son pooir* voloir déust * Pouvoir.
Quiconques à fame géust*, * Couchai avec femme.
Et soi garder en son semblable,
Por ce que tuit sunt corrumpable,
Si que jà par succession
Ne fausist* généracion; * Ne manquai.
Car puis* que père et mère faillent, * Après.
Vuet* Nature que les fil saillent * Veut.
Por recontinuer ceste ovre,
Si que par l'un l'autre recovre.
Por ce i mist Nature délit*, * Plaisir.
Por ce vuet que l'en s'i délit*, * Délecte.
Que cil ovrier ne s'en foïssent,
Et que ceste ovre ne haïssent;
Car maint n'i trairoient jà* trait, * N'y tireraient jamais.
Se n'iert délit qui les atrait*. * Si ce n'était plaisir qui
Ainsinc Nature i soutiva*: les attire. * Ainsi nature y subtilisa.
Sachiés que nul à droit n'i va,
Ne n'a pas entencion droite,
Qui, sans plus, délit i convoite;
Car cil qui va délit quérant,
Sés-tu qu'il se fait? il se rent
13.
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150 LE ROMAN (v. 5148)

Comme sers et chétis et nices*, * Serf, chétif et nigaud.
Au prince de trestous les vices ;
Car c'est de tous maus la racine,
Si cum Tulles* le détermine * Cicéron.
Où livre qu'il fist de Veillesce,
Qu'il loe et vaut plus que Jonesce.
Car Jonesce boute homme et fame
En tous péris de cors et d'ame.
Et trop est fort chose à passer
Sans mort, ou sans membre casser,
Ou sans faire honte ou damage,
Ou à soi, ou à son lisage.
Par Jonesce s'en va li hons* * L'homme.
En toutes dissolucions,
Et siut les males* compaignies, * Suit les mauvaises.
Et les désordenées vies,
Et mue son propos sovent*, * Et change souvent d'a-
Ou se rent en aucun cuvent, vis.
Qu'il ne set garder la franchise* * La liberté.
Que Nature avoit en li mise,
Et cuide prendre ou ciel la grue,
Quant il se met ilec* en mue; * Là.
Et remaint* tant qu'il soit profès; * Reste.
Ou s'il resent trop grief* le fès, * Lourd.
Si s'en repent et puis s'en ist*, * S'en sort.
Ou sa vie, espoir*, i fenist, * Peut-être.
Qu'il ne s'en ose revenir
Por Honte qui l'i fait tenir,
Et contre son cuer i demore;
Là vit à grain mésèse et plore
La franchise* qu'il a perdue, * La liberté.
Qui ne li puet estre rendue,
Se n'est que Diex grâce li face,
Qui sa mésèse li esface,
Et le tiengne en obédience* * Obéissance.
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(v. 5183) DE LA ROSE. 151

Par la vertu de pacience.
Jonesce met homme ès folies,
Es boules* et ès ribaudies, * Danses (1).
Es luxures et ès outrages*, * Excès.
Es mutacions de corages*, * Pensées.
Et fait commencier tex* mellées * Telles.
Qui puis sont envis* desmellées: * Difficilement.
En tex* péris les met Jonesce, * En tels.
Qui les cuers à délit* adresce. * Plaisir.
Ainsinc* délit enlace et maine * Ainsi.
Les cors et la pensée humaine
Par Jonesce, sa chamberière,
Qui de mal faire est coustumière,
Et des gens à délit atraire*; * Attirer.
Jà ne querroit* autre ovre faire. * Chercherait.
Mais Veillesce les en rechasce,
Qui ce ne set, si le resache*, * L'apprenne.
Ou le demant* as anciens * Demande.
Que Jonesce ot* en ses liens, * Eut.
Qu'il lor remembre* encore assés * Car il leur souvient.
Des grans péris qu'il ont passés,
Et des folies qu'il ont faites,
Dont les forces lor a sostraites,
Avec les foles volentés
Dont il seulent* estre tentés. * Ont l'habitude de.
Veillesce, qui les acompaigne,
Qui moult lor est bonne compaigne,
Et les ramaine à droite voie,
Et jusqu'en la fin les convoie*; * Accompagne.
Mès mal emploie son servise,
Que* nus ne l'aime ne ne prise, * Car.
Au mains* jusqu'à ce tant en soi * Au moins.

(1) Voyez, sur ce mot, nos Recherches de philologie comparée sur l'argot, etc., pag. 67, col. I.

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152 LE ROMAN (v. 5215)

Qu'il la vousist* avoir o soi: * Voulût.
Car nus ne vuet viex* devenir, * Vieux.
Ne joues sa vie fenir;
Si s'esbahissent et merveillent,
Quant en lor rernembrance* veillent, * Souvenir.
Et des folies lor sovient,
Si cum sovenir lor convient*, * Ainsi que souvenir leur
Comment il firent tel besongne faut.
Sans recevoir honte et vergongne;
Ou, se honte et damage i orent,
Comment encor eschaper porent
De tel péril sans pis avoir,
Ou d'ame ou de cors ou d'avoir.
Et sés-tu Jonesce maint*, * Demeure.
Que tant prisent maintes et maint?
Délit* la tient en sa maison; * Plaisir.
Tant comme ele est en sa saison,
Et vuet que Jonesce le serve
Pour néant, fust neis* sa serve; * Même.
Et el si fait si volentiers,
Qu'el le trace* par tous sentiers, * Traque, suit.
Et son cors à bandon* li livre; * Entièrement
El ne vodroit pas sans li vivre.
Et Veillesce, sés où demore?
Dire le te vueil sans demore*: * Sans tarder.
Car là te convient-il aler,
Se mort ne te fait desvaler* * Descendre.
Ou tens de Jonesce en sa cave,
Qui moult est ténébreuse et have.
Travail et dolor là herbergent*; * Logent.
Mès il la lient et enfergent (1),

(1) Enchaînent, mettent dans les fers. « Est-ce pas grand dommage de les enferger et garrotter à la chair et au mariage? » ( Charron, de la Sa-
gesse, liv. Ier, chap. 40.) On dit encore en Berri enforger un cheval.
pour lui mettre les fers aux pieds.

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(v. 5246) DE LA ROSE. 153

Et tant la batent et tormentent,
Que mort prochaine li présentent,
Et talent* de soi repentir, * Désir.
Tant li font de fléaus sentir.
Adonc* li vient en remembrance * Alors.
En ceste tardive pesance*, * Chagrin, regret.
Quant el se voit foible et chenue,
Que malement l'a décéue
Jonesce, qui tout a gité
Son prétérit* en vanité, * Passé.
Et qu'ele a sa vie perdue,
Se du futur n'est secorue,
Qui la soustiegne en pénitence
Des péchiés que fist en s'enfance;
Et par bien faire en ceste poine,
Au souverain bien la ramoine,
Dont Jonesce la dessevroit*, * Séparait.
Qui des vanités l'abevroit*; * L'abreuvait.
Et le présent si poi* li dure, * Si peu.
Qu'il n'i a conte ne mesure.
Mès comment que la besoigne aille,
Qui d'Amor veut joïr sans faille,
Fruit i doit querre* et cil et cele, * Chercher.
Quel qu'ele soit, dame ou pucele,
Jà soit ce que du déliter* * Quoique du plaisir.
Ne doient* pas lor part quiter. * Ne doivent.
Mès ge sai bien qu'il en sunt maintes
Qui ne vuelent pas estre ençaintes,
Et s'el le sunt, il lor en poise*: * Pèse.
Si n'en font-eles plet* ne noise, * Dispute ni bruit.
Se n'est aucune fole et nice* * Niaise.

Nous avions aussi autrefois fergier, dans un sens que l'on déterminera aisément en lisant le fabliau d'une Damoisele qui onques pour nelui ne
se volt marier, où ce mot se trouve vers 136. (Fabliaux et Contes, édit.
de 1756, tom. III, p. 235; édit. de 1808, tom. IV, pag. 275.)

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154 LE ROMAN (v. 5277)

Où Honte n'a point de justice.
Briefment tuit à délit s'acordent
Cil qui à cele ovre s'amordent*, * Mordent.
Se ne sunt gens qui riens ne vaillent,
Qui por deniers vilment se baillent,
Qu'el* ne sunt pas des lois liées * Car elles.
Par lor ordes* vies soilliées. * Sales.
Mès jà certes n'iert* fame bone, * Ne sera.
Qui por dons prendre s'abandone:
Nus homs ne se devroit jà prendre
A fame qui sa char* vuet vendre. * Chair.
Pense-il que fame ait son cors chier,
Qui tout vif le soffre escorchier?
Bien est chétis et défoulés
Hons qui si vilment est boulés*, * Attrapé.
Qui cuide* que tel fame l'aime, * Croit.
Por ce que son ami le claime*, * Appelle.
Et qu'el li rit et li fait feste.
Certainement nule tel beste
Ne doit estre amie clamée,
Ne n'est pas digne d'estre amée.
L'en ne doit riens priser moillier* * Femme.
Qui homme bée* à despoillier. * Aspire.
Ce ne di pas que bien n'en port* * Qu'elle n'en emporte
Et par solas et par déport*, bien. * Joie et plaisir.
Un joelet*, se ses amis * Petit joyau.
Le li a donné ou tramis*; * Envoyé.
Mès qu'ele pas ne le demant,
Qu'el le prendroit trop laidement:
Et des siens ausinc li redoigne*, * Aussi lui donne à son
Se faire le puet sans vergoigne; tour.
Ainsinc lor cuers ensemble joignent,
Bien s'entr'ament, bien s'entredoignent.
Ne cuidiés pas que g'es dessemble*; * Ne croyez pas que je les
Ge voil bien qu'il voisent* ensemble, sépare. * Aillent.
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(v. 5312) DE LA ROSE. 155

Et facent quanqu'il* doivent faire, * Tout ce qu'ils.
Comme cortois et débonnaire;
Mès de la fole Amor se gardent,
Dont li cuers esprenent et ardent*, * Brûlent.
Et soit l'Amors sans convoitise
Qui les faus cuers de prendre atise* * Excite.
Bone Amors doit de fin cuer nestre,
Dons n'en doivent pas estre mestre
Ne que font corporel solas*: * Voluptés.
Mès l'Amors qui te tient ou las*, * Dans ses filets.
Charnex délis* te représente, * Plaisirs charnels.
Si que tu n'as aillors t'entente*: * Ta pensée.
Por ce veus-tu la Rose avoir,
Tu n'i songes nul autre avoir;
Mès tu n'en es pas à deus doie,
C'est ce qui la pel t'amegroie*, * Te rend maigre.
Et qui de toutes vertus t'oste.
Moult recéus dolereus hoste,
Quant Amor onques hostelas*; * Logeas.
Mauvès hoste en ton hostel* as. * Logis.
Por ce te lo que hors le boutes*, * Pour cela je te conseille
Qu'il te tost* les pensées toutes que hors le mettes. * T'enlève.
Qui te doivent à preu* torner: * Profit.
Ne l'i laisse plus séjorner,
Trop sunt à grant meschief* livré * Malheur.
Cuer qui d'Amor sunt enivré;
En la fin encor le sauras
Quant ton tens perdu i auras,
Et dégastée* ta jonesce * Et perdu.
En ceste dolente léesce*. * Douloureuse gaieté.
Se tu pués* encore tant vivre * Si tu peux.
Que d'Amor te voies délivre,
Le tens qu'auras perdu porras.
Mès recovrer ne le porras,
Encore se par tant en eschapes:
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156 LE ROMAN (v. 5347)

Car en l'Amor où tu t'entrapes*, * T'engages.
Maint i perdent, bien dire l'os*, * L'ose.
Sens, tens, chastel*, cors, ame et los** * Bien. ** Mérite.

L'Amant.

Ainsinc Raison me préeschoit;
Mès Amors tout empéeschoit
Que riens à ovre n'en meisse,
Jà soit ce que* bien entendisse * Quoique.
Mot à mot toute la matire.
Mès Amors si forment* m'atire, * Fortement.
Que par trestous mes pensers chace,
Cum cil* qui par tout a sa chace, * Comme celui.
Et tous jors tient mon cuer sous s'êle*; * Sous son aile.
Hors de ma teste à* une pele, * Avec.
Quant au sermon séant m'aguete,
Par une des oreilles giete
Quanque* Raison en l'autre boute**, * Tout ce que. ** Met.
Si qu'ele i pert sa poine toute,
Et m'emplé* de corrous et d'ire. * Me rempli.
Lors li pris cum iriés* à dire: * Irrité.
Dame, bien me volés traïr.
Dois-je donques les gens haïr?
Donc harré-ge toutes persones,
Puis qu'Amors ne sunt mie bones;
Jamès n'amerai d'amors fines,
Ains vivrai tous jors en haines:
Lors si serai mortel péchierres*, * Pécheur.
Voire, par Diex, pires que lierres*. * Larron.
A ce ne puis-ge pas faillir,
Par l'un me convient-il saillir*: * Il me faut sauter.
Ou amerai, ou ge herrai;
Mès espoir que ge comperrai* * Mais peut-être que je
Plus la haine au derrenier, payerai.
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(v. 5379) DE LA ROSE. 157

Tout me vaille Amors un denier.
Bon conseil m'avés or* donné, * Maintenant.
Qui tous jors m'avés sermonné
Que ge doie d'Amor recroire*; * Me retirer.
Or est fox* qui ne vous vuet croire. * Fou.
Si m'avés-vous ramentéue* * Rappelé.
Une autre Amor desconéue*, * Méconnu.
Que ge ne vous oi* pas blasmer, * Entends.
Dont gens ne puéent* entr'amer: * Peuvent.
Se la me vouliés défenir,
Pour fol me porroie tenir
Se volentiers ne l'escoutoie,
Savoir au mains* se ge porroie * Au moins.
Les natures d'Amor aprendre,
S'il vous i plaisoit à entendre. »

Raison.

« Certes, biaus amis, fox es-tu,
Quant tu ne prises un festu
Ce que por ton preu* te sermon; * Profit.
S'en voil* encor faire un sermon; * Et j'en veux.
Car de tout mon pooir sui preste
D'accomplir ta bone requeste;
Mais ne sai s'il te vaudra guières.
Amor sunt de plusor manières,
Sans cele qui si t'a mué*, * Changé.
Et de ton droit sens remué*. * Oté.
De male hore fus ses acointes*, * Pour ton malheur tu fus
Por Dieu gar* que plus ne l'acointes. en rapport avec lui (1).
Amitié est nommée l'une: * Pour Dieu garde-toi.
C'est bonne volenté commune
De gens entr'eus sans descordance*. * Discorde.

(1) L'expression de male hore, que l'on trouve déjà dans Grégoire de Tours, est empruntée à l'astrologie judiciaire. Voyez nos Etudes de philologie
comparée sur l'argot, etc., pag. 61.
14.
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158 LE ROMAN (v. 5409)

Selon la Dieu benivoillance* * La bienveillance de
Et soit entr'eus communité de Dieu.
De tous lor biens en charité;
Si que par nule entencion
Ne puisse avoir excepcion.
Ne soit l'un d'aidier l'autre lent,
Cum hons fers, saiges et célent*, * Comme homme fier, sage
Et loiaus; car riens ne vaudroit et secret.
Le sens où loiauté faudroit*. * Manquerait.
Que l'un quanqu'il* ose penser * Tout ce qu'il.
Puisse à son ami recenser,
Cum à soi seul séurement,
Sans soupeçon d'encusement*. * D'accusation.
Tiex mors* avoir doivent et seulent** * Telles moeurs. ** Ont
Qui parfetement amer veulent; coutume.
Ne puet estre homs si amiables,
S'il n'est si fers* et si estables * Fier
Que por fortune ne se mueve,
Si qu'en un point tous jors se trueve
Ou riche ou povre, ses amis
Qui tout en li son cuer a mis
Et s'a povrete le voit tendre,
Il ne doit mie tant atendre
Que cil s'aide* li requière; * Son aide.
Car bonté faite par priere
Est trop malement chier vendue
A cuer qui sunt de grant value.

Ci est le Soufreteux devant
Son vray ami, en requérant
Qu'il vueille aider au besoing,
Son avoir lui mettant au poing.

Moult a vaillans homs grant vergoigne,
Quant il requiert que l'en li doingne* * Donne.
Moult i pense, moult se soussie,
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(v. 5439) DE LA ROSE. 159

Moult a mésaise aincois* qu'il prie, * Avant.
Tel honte a de dire son dit,
Et si redoute l'escondit*. * Le refus.
Mès quant un tel en a trové,
Qu'il a tant ainçois* esprové * Auparavant.
Que bien est certain de s'amor.
Faire li vuet joie et clamor* * Déclaration .
De tous les cas que penser ose,
Sans honte avoir de nule chose:
Car comment en auroit-il honte,
Se l'autre est tex* cum ge te conte? * Tel.
Quant son segré* dit li aura, * Secret.
Jamès li tiers* ne le saura; * Troisième.
Ne de reproiches n'a-il garde,
Car saiges homs sa langue garde:
Ce ne sauroit mie un fox* faire: * Fou.
Nus fox ne set sa langue taire.
Plus fera: il le secorra
De trestout quanques* il porra, * De tout ce que.
Plus liés* du faire, au dire voir**, * Joyeux. ** Vrai.
Que ses amis du recevoir.
Et s'il ne li fait sa requeste,
N'en a-il pas mains de moleste* * Moins de tracas.
Que cil qui la li a requise,
Tant est d'Amor grant la mestrise;
Et de son duel* la moitié porte, * Deuil, chagrin.
Et de quanqu'il puet* le conforte, * Et de tout ce qu'il peut.
Et de la joie a sa partie,
Se l'amor est à droit partie*. * Partagée comme il faut.
Par la loi de ceste amitié,
Dit Tulles* dans un sien ditié**, * Cicéron. ** Traité.
Que bien devons faire requeste
A nos amis, s'ele est honneste (1);

(1) Quod justum est petito, etc.
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160 LE ROMAN (v. 5472)

Et lor requeste refaison,
S'ele contient droit et raison;
Ne doit mie estre autrement fete,
Fors* en deus cas qu'il en excepte: * Si ce n'est.
S'en* les voloit à mort livrer, * Si on.
Penser devons d'eus délivrer;
Se l'en assaut lor renomée,
Gardons que ne soit diffamée.
En ces deus cas les loist* desfendre, * Qu'il soit permis.
Sans droit et sans raison atendre:
Tant cum amor puet escuser,
Ce ne doit nus homs* refuser. * Nul homme.
Ceste amors que ge ci t'espos*, * T'expose.
N'est pas contraire à mon propos;
Ceste voil-ge bien que tu sives,
Et voil que l'autre amor eschives*; * Esquives, évites.
Ceste à toute vertu s'amort*, * S'adonne.
Mais l'autre met les gens à mort.
« D'une autre amor te vueil retraire
Qui est à bonne amor contraire,
Et forment* refait à blasmer;* * Fortement.
C'est fainte volenté d'amer
En cuer malade du meshaing* * Mal.
De convoitise de gaaing.
Ceste amor est en tel balance,
Sitost cum el pert l'espérance
Du proufit qu'ele vuet ataindre,
Faillir li convient* et estaindre; * Il lui faut.
Car ne puet bien estre amoreus
Cuers qui n'aime les gens por eus;
Ains se faint et les vet* flatant * Va.
Por le proufit qu'il en atent.
C'est l'amor qui vient de Fortune,
Qui s'esclipse comme la lune
Que la terre obnuble et enumbre*, * Obscurcit et met dans
l'ombre.
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(v. 5507) DE LA ROSE. 161

Quant la lune chiet* en son umbre; * Choit.
S'a* tant de sa clarté perdue, * Et il a tant.
Cum du soleil pert la véue;
Et quant ele a l'umbre passée,
Si revient toute enluminée
Des rais* que li solaus li monstre, * Des rayons.
Qui d'autre part reluist encontre.
Ceste amor est d'autel* nature, * De tel.
Car or* est elère, or est oscure; * Tantôt.
Sitost cum povreté l'afuble
De son hideus mantel onuble*, * Obscur.
Qu'el ne voit mès richesce luire,
Oscurir la convient* et fuire; * Il faut la mettre dans
Et quant richesces li reluisent, l'obscurité.
Toute clère la reconduisent;
Qu'el faut* quant les richesces faillent, * Car il manque.
Et saut sitost cum el resaillent.
De l'amor que ge ci te nome
Sunt amé trestuit* li riche home, * Tous.
Espéciaument aver* * Spécialement les avares.
Qui ne vuelent lor cuer laver
De la grant ardure et du vice
A la covoitense avarice.
S'est* plus cornars c'uns cers** ramés * Et il est. ** Qu'un cerf.
Riches homs qui cuide estre amés.
N'est-ce mie grant cosnardie*? * Sottise.
Il est certain qu'il n'aime mie.
Et comment cuide-il que l'en l'aime,
S'il en ce por fol ne se claime*? * Proclame.
En ce cas n'est-il mie sages
Ne quels est uns biaus cers ramages*. * Pas plus que n'est un
Por Dieu cil doit estre amiables beau cerf sauvage.
Qui désire amis véritables,
Qu'il* n'aime pas, prover le puis, * Car il.
Quant il a sa richesce; puis
14.
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162 LE ROMAN (v. 5542)

Que ses amis povres esgarde*, * Regarde.
Et devant eus la tient et garde,
Et tous jors garder la propose,
Tant que la bouche li soit close,
Et que male mort l'acravant*; * Mauvaise mort l'abatte.
Car il se lesseroit avant* * Auparavant.
Le cors par membres départir*, * Diviser.
Qu'il la soffrist de soi partir;
Si que point ne lor en départ.
Donc n'a ci point Amors de part,
Car comment seroit amitié
En cuer qui n'a point de pitié?
Certains en r'est* quant il ce fait, * Certain il en est à son
Car chascun set son propre fait. tour.
Certes moult doit estre blasmé
Homs qui n'aime, ne n'est amé.
Et puis qu'à Fortune venons,
Et de s'amor* sermon tenons, * De son amour.
Dire t'en voil fière merveille,
N'one, ce croi, n'oïs sa pareille.
Ne sai se tu le porras croire,
Toutevoies* est chose voire*: * Toutefois. ** Véritable.
Et si la trueve-l'en escripte,
Que miex vaut assés et profite
Fortune perverse et contraire,
Que la mole et la débonnaire;
Et se ce te semble doutable,
C'est bien par argument provable
Que la débonnaire et la mole
Lor ment et les boule et afole*, * Trompe et traite mal.
Et les aleite comme mère
Qui ne semble pas estre amère.
Semblant lor fait d'estre loiaus,
Quant lor départ* de ses joiaus, * Distribue.
Comme d'onors et de richesces,
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(v. 5577) DE LA ROSE. 163

De dignetés et de hautesces,
Et lor promet estableté* * Stabilité.
En estat de muableté*, * De mobilité.
Et tous les pest de gloire vaine
En la bénéurté* mundaine. * Dans le bonheur.
Quant sus sa roe les fait estre,
Lors cuident estre si grant mestre,
Et lor estat si fers* véoir, * Fiers.
Qu'il n'en puissent james chéoir;
Et quant en tel point les a mis,
Croire lor fait qu'il ont d'amis
Tant qu'il ne les sevent nombrer,
N'il ne s'en puéent descombrer*, * Débarrasser.
Qu'il n'aillent entor eus et viengnent,
Et que por seignors ne les tiengnent,
Et lor prometent lor servises
Jusqu'an despendre* lor chemises, * Dépenser.
Voire jusques au sanc espendre
Por eus garentir et desfendre,
Prez d'obéir et d'eus ensivre* * Suivre.
A tous les jors qu'il ont à vivre.
Et cil qui tiez* paroles oient * Telles.
S'en glorefient, et les croient
Ausinc cum ce fust* Evangile; * Ainsi comme si c'était.
Et tout est flaterie et guile*, * Tromperie.
Si cum cil* après le sauroient, * Comme ceux-là.
Se tous lor biens perdus avoient,
Qu'il n'eussent où recovrer*. * Où donner de la tête.
Lors verroient amis ovrer*: * Travailler, agir.
Car de cent amis aparens,
Soient compaignons, ou parens,
S'uns lor en pooit* demorer, * Pouvait.
Dieu en devroient aorer*. * Prier.
Ceste Fortune que j'ai dite,
Quant avec les hommes habite,
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164 LE ROMAN (v. 5612)

Ele troble lor congnoissance.
Et les norrist en ignorance.
Mès la contraire et la perverse,
Quant de lor grant estat les verse,
Et les tumbe* autor de sa roe, * Les fait tomber.
Du sommet envers en la boe,
Et lor assiet, comme marastre,
Au cuer un dolereus emplastre
Destrempé, non pas de vinaigre,
Mais de povreté lasse et maigre:
Ceste monstre qu'ele est veroie* * Vraie.
Et que nus fier ne se doie
En la bénéurte* Fortune, * Bienheureuse.
Qu'il n'i a séurté nésune*. * Nulle.
Ceste fait congnoistre et savoir,
Dès qu'il ont perdu lor avoir,
De quel amor cil les amoient
Qui lor amis devant* estoient: * Auparavant.
Car ceus que bénéurté* donne, * Bonheur.
Maléurté' si les estonne, * Malheur.
Qu'il deviennent tuit anemi,
N'il n'en remaint* un, ne demi; * Reste.
Ains les fuient et les renoient* * Renient.
Sitost comme povres les voient.
N'encor pas à tant ne s'en tienent,
Mais par tous les leus où il vienent,
Blasmant les vont et diffamant,
Et fox maléureus clamant*. * Et appelant Fous mal-
Neis cil* à qui plus de bien firent, heureux. * Même celui.
Quant en lor grant estat se virent,
Vont tesmoignant à vois jolie* * D'une voie gaie.
Qu'il lor pert* bien de lor folie. * Paraît.
N'en truevent nus* qui les secorent; * Nuls.
Mais li vrai ami lor demorent,
Qui les cuers ont de tex* noblesces, * Telles.
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(v. 5647) DE LA ROSE. 165

Qu'il n'aiment pas por les richesces,
Ne por nul preu* qu'il en atendent; * Profit
Cil les secorent et desfendent:
Car Fortune en eus rien n'a mis
Tous jors aime qui est amis (1).
Qui sus amis treroit s'espée*, * Tirerait son épée.
N'auroit-il pas l'amor copée?
Fors en deus cas que ge voil dire,
L'en le pert par orguel, par ire*, * Mauvaise humeur.
Par reproiche, par révéler
Les segrés qui font à celer;
Et par la plaie dolereuse
De détraccion venimeuse.
Amis en ces cas s'enfuiroit,
Nul autre chose n'i nuiroit;
Mès tiex ami moult bien se pruevent*, * Se prouvent, se mon-
S'il entre mil un seul en truevent: trent.
Et por ce que nule richesce
A valor d'ami ne s'adresce*, * Ne vaut un ami.
N'el ne porroit si haut ataindre,
Que valor d'ami ne fust graindre*, * Plus grande.
Qu'adès* vaut miex amis en voie, * Que toujours.
Que ne font deniers en corroie (2);
Et Fortune la meschéans*, * Malheureuse.
Quant sus les homes est chéans*, * Tombant.
Si lor fait par son meschéoir* * Malheur.
Trestout si clerement véoir,
Que lor fait lor amis trover,
Et par expériment* prover * Expérience.
Qu'il valent miex que nul avoir
Qu'il poïssent ou monde avoir;
Dont lor profite aversités

(1) Omni tempore diligit, qui amicus est. (2) Verus amicus omni praestantior auro.
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166 LE ROMAN (v. 5679)

Plus que ne fit prospérités:
Que* par ceste ont-il ignorance, * Car.
Et par aversité science.
Et li povres qui par tel prueve
Les fins amis des faus esprueve*, * Eprouve, distingue.
Et les congnoist et les devise,
Quant il iert riches à devise*, * A souhait.
Que tuit à tous jors li offroient
Cuers et cors et quanqu'il* avoient, * Tout ce qu'ils.
Que vosist-il* acheter lores * Que voulût-il.
Qu'il en séust ce qu'il set ores*? * Maintenant.
Mains* éust esté décéus, * Moins.
S'il s'en fust lors aparcéus;
Dont li fait greignor* avantage, * Plus grand.
Puis que d'un fol a fait un sage
La meschéance* qu'il reçoit, * Le malheur.
Que ricehesce qui le déçoit.
Si ne fait pas richesce riche
Celi qui en trésor la fiche*: * La place.
Car sofisance solement
Fait homme vivre richement:
Car tex n'a pas vaillant deus miches,
Qui est plus aése et plus riches
Que tex à* cent muis de froment. * Avec.
Si te puis bien dire comment,
Qu'il en est, espoir*, marchéans, * Peut-être.
Si est ses cuers si mescheans*, * Son coeur est si malheu-
Qu'il s'en est souciés assés, reux.
Ains que cis* tas fust amassés; * Avant que ce.
Ne ne cesse de soucier
D'acroistre et de monteplier*, * Multiplier.
Ne jamès assés n'en aura,
Jà tant aquerre ne saura.
Mès li autre qui ne se fie,
Ne mès* qu'il ait au jor la vie, * Si ce n'est.
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(v. 5714) DE LA ROSE. 167

Et li soffit ce qu'il gaaingne,
Quant il se vit de sa gaaingne*, * Il vit de son gain.
Ne ne cuide que riens li faille,
Tout n'ait-il vaillant une maille,
Mès bien voit qu'il gaaingnera
Por mangier quant mestiers* sera, * Besoin.
Et por recovrer chaucéure * Se procurer de la chaus-
Et convenable vestéure; sure.
Ou s'il avient qu'il soit malades,
Et truist* toutes viandes** fades, * Trouve. ** Nourriture.
Si se porpense-il toutevoie*, vivres. * Il pense toutefois.
Por soi getier de male* voie, * Mauvaise.
Et por issir hors de dangier,
Qu'il n'aura mestier* de mangier; * Besoin.
Ou que de petit de vitaille* * De peu de victuailles,
Se passera, comment qu'il aille,
Ou iert à l'Ostel-Dieu portés,
Là sera moult réconfortés;
Ou espoir* il ne pense point * Peut-être.
Qu'il jà puist* venir en ce point; * Qu'il puisse jamais.
Ou s'il croit que ce li aviengne,
Pense-il, ains* que li matis tiengne, * Avant.
Que tout à tens espargnera
Por soi chevir* quant là sera; * Pour jouir.
Ou se d'espargnier ne li chaut*, * Ne lui importe.
Ains viengnent li froit et li chaut,
Ou la fain qui morir le face,
Pense-il, espoir, et s'i solace*, * S'y récrée.
Que quant plus tost définera*, * Finira.
Plus tost en paradis ira;
Qu'il* croit que Diex le li présent, * Car il.
Quant il lerra* l'essil présent. * Laissera.
Pythagoras redit néis*, * Même
Se tu son livre onques véis
Que l'en apelle Vers dorés
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168 LE ROMAN (v. 5749)

Por les diz du livre honorés:
Quant tu du cors départiras,
Tous frans ou* saint ciel t'en iras, * En toute liberté au.
Et lesseras humanité,
Vivans en pure déité.
Moult est chétis et fox naïs* * Fou naturel (1).
Qui croit que ci soit son païs.
N'est pas nostre païs en terre;
Ce puet l'en bien des clers enquerre* * Enquérir.
Qui Boëce de Confort* lisent, * Sur la Consolation de
Et les sentences qui là gisent, la philosophie.
Dont grans biens as gens laiz* feroit * Laïques.
Qui bien le lor translateroit.
Ou s'il est tex* qu'il sache vivre * Tel.
De ce que sa rente li livre,
Ne ne désire autre chété*, * Bien.
Ains cuide* estre sans povreté; * Mais croit.
Car, si come dit nostre mestre,
Nus n'est chétis, s'il n'el cuide estre,
Soit rois, chevaliers, ou ribaus.
Maint ribaus ont les cuers si baus*, * Gais.
Portans sas* de charbon en Griève**, * Sacs. ** En la place de
Que la poine riens ne lor griève: Grève, à Paris.
Qu'il* en pacience travaillent, * Car ils.
Et balent et tripent* et saillent, * Dansent et sautent.
Et vont à Saint-Marcel as tripes (2),
Ne ne prisent trésor deus pipes;
Ains despendent en la taverne

(1) Li quens de Flandres Baudoin Ne semble mie babouin Ne bec-jaune ne foux naïs. (Guillaume Guiart, Branche des royaux lignages, parmi les Chroniques nationales françaises, édit. de Verdière, tom. VII, pag.2697.)
(2) On lit dans un acte de 1377, rapporté par Sauval, qu'à cette époque les boucheries de Saint-Marcel étaient déjà très anciennes. (Méon.)
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(v. 5777) DE LA ROSE. 169

Tout lor gaaing et lor espergne,
Puis revont porter les fardiaus
Par léesce*, non pas par diaus**, * Liesse, gaieté. ** Cha-
Et loiaument lor pain gaaignent, grin.
Quant embler ne tolir n'el* daignent; * Voler ni prendre ne le.
Puis revont au tonnel, et boivent,
Et vivent si cum vivre doivent.
Tuit cil sunt riche en habondance,
S'il cuident avoir soffisance,
Plus, ce set Diex li droituriers*, * Le légitime (maître).
Que s'il estoient usuriers:
Car usurier, bien le t'afiche*, * Affirme.
Ne pourroient pas estre riche,
Ains* sunt tuit povre et soffreteus, * Au contraire.
Tant sunt aver et convoiteus.
Et si r'est voirs, cui* qu'il desplése, * Et il est comme vrai à
Nus marchéant ne vit aése*: qui. * Heureux.
Car son cuer a mis en tel guerre,
Qu'il art* tous jors de plus aquerre; * Brûle.
Ne jà n'aura assés aquis,
Si crient perdre l'avoir aquis,
Et queurt après le remenant* * Et court après le reste.
Dont jà ne se verra tenant,
Car de riens désirier n'a tel
Comme d'aquerre autrui chatel*. * Le bien d'autrui.
Emprise* a merveilleuse paine, * Entreprise.
Il bée* à boivre toute Saine, * Il aspire.
Dont jà* tant boivre ne porra, * Jamais.
Que tous jors plus en demorra.
C'est la destresee, c'est l'ardure,
C'est l'angoisse qui tous jors dure;
C'est la dolor, c'est la bataille
Qui li destrenche la coraille*, * Coeur.
Et le destraint* en tel défaut, * Tourmente.
Cum plus aquiert, et plus li faut.
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170 LE ROMAN (v. 5812)

Advocas et phisicien* * Médecins; angl., physi-
Sunt tuit lié de cest lien; cians.
Cil por deniers science vendent,
Trestuit à ceste hart se pendent:
Tant ont le gaaing dous et sade*, * Agréable.
Que cil* vodroit por un malade * Celui-là.
Qu'il a, qu'il en éust quarente,
Et cil por une cause trente,
Voire deus cens, voire deus mile,
Tant les art* convoitise et guile**. * Brûle. ** Tromperie.
Si sunt devins* qui vont par terre, * Ainsi sont théologiens;
Quant il préeschent por aquerre angl., divines.
Honors, ou graces, ou richeces;
Il ont les cuers en tex* destresces, * Telles.
Cil ne vivent pas loiaument,
Mès sor tous espéciaument* * Spécialement.
Cil qui por vaine gloire tracent*: * Ceux qui pourchassent
La mort de lor ames porchacent vaine gloire. * Procurent.
Décéus et tex décevierres*, * Trompeur.
Car sachiés que tex préeschierres*, * Tel prêcheur.
Combien qu'il as autres profit,
A soi ne fait-il nul profit:
Car bone prédicacion
Vient bien de male* entencion * Mauvaise.
Qui n'a riens à celi* valu, * A celui là.
Tant face-ele as autres salu;
Car cil i prenent bon exemple,
Et cis* de vaine gloire s'emple*. * Celui-ci. ** S'emplit.
Mès or laissons tex preschéors,
Et parlons des entasséors.
Certes Dieu n'aiment, ne ne doutent*, * Redoutent.
Quant tex deniers en trésor boutent,
Et plus qu'il n'est mestier* les gardent: * Besoin.
Quant les povres dehors regardent
De froit trembler, de fain périr,
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(v. 5847) DE LA ROSE. 171

Diex le lor saura bien mérir*. * Revaloir.
Trois grans meschéances* avienent * Malheurs.
A ceus qui tiex* vies maintienent: * Telles.
Par grant travail quierent* richesces, * Cherchent.
Paor les tient en grans destresces,
Tandis cum* du garder ne cessent; * Comme, que.
En la fin à dolor les lessent.
En tel torment muerent et vivent
Cil qui les grans richesces sivent;
Ne ce n'est fors* par le défaut * Et ce n'est que.
D'amors, qui par le monde faut*; * Manque.
Car cil qui richesces amassent,
S'en* les amast, et il amassent, * Si on.
Et bone amor par tout régnast,
Que mauvestié ne la frégnast*, * Brisât.
Mès plus donast qui plus éust,
A ceus que soufreteus séust*, * Qu'il sût souffrants.
Ou prestast, non pas à usure,
Mès par charité nete et pure,
Por quoi cil* à bien entendissent, * Ceux-là.
Et d'Oiseuse* se desfendissent, * Oisiveté.
Ou monde nul povre n'éust,
Ne nul avoir n'en i déust.
Mès tant est li mondes endables*, * Corrompu.
Qu'il ont faites amors vendables.
Nus n'aime fors por son preu* faire, * Si ce n'est pour son pro-
Por dons ou por servise traire*; fit. * Tirer.
Néis* fames se vuelent vendre: * Même.
Mal chief* puist tele vente prendre! * Mauvaise fin.
Ainsinc Barat* a tout honni, * Faude.
Par qui li biens, jadis onni*, * Egaux.
Furent as gens aproprié;
Tant sunt d'avarice lié,
Qu'il ont lor naturel franchise* * Liberté.
A vil servitude soumise,
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172 LE ROMAN (v. 5882)

Qu'ils sunt tuit serf à lor deniers, * Car ils.
Qu'il tienent clos en lor greniers.
Tienent! certes ains* sunt tenu, * Mais.
Quant à tel meschief* sunt venu; * Malheur.
De lor avoir ont fait lor mestre
Li chétis boterel* terrestre. * Crapauds
L'avoir n'est preus l'ors por despendre*: * Profit excepté pour dé-
Ce ne sevent-il pas entendre, penser.
Ains vuelent tuit à ce respondre
Qu'avoir n'est preus fors por répondre*. * Cacher.
N'est pas voirs*, mès bien le reponent, * Vrai.
Jà n'el despendent ne* ne donent; * Ils ne le dépensent nul-
Quanque soit iert-il* despendus, lement ni. * Tout ce qu'il soit sera-
S'en* les avoit trestous pendus: t-il. * Si on.
Car en la fin, quant mort seront,
A cui que soit le lesseront,
Qui liément* le despendra, * Joyeusement.
Ne jà nul preu* ne lor rendra; * Profit.
N'il ne sunt pas séurs encores
S'il le garderont jusqu'à lores.
Car tex* i porroit metre main, * Tel.
Qui tout emporteroit demain.
As richesces font grant ledure*, * Injure.
Quant il lor tolent* lor nature. * Enlèvent.
Lor nature est que doivent corre
Por la gent aidier et secorre*, * Secourir.
Sans estre si fort enserrées;
A ce les a Diex aprestées:
Or les ont en prison repostes*. * Cachées.
Mès les richesecs de tex* hostes, * Tels.
Qui miex, selonc lor destinées,
Déussent estre traïnées,
S'en vengent honorablement;
Car après eus honteusement
Les traïnent, sachent et hercent*, * Tient et déchirent.
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(v. 5917) DE LA ROSE. 173

De trois glaives le cuer lor percent.
Li premier est travail d'aquerre (1);
Li secons, qui le cuer lor serre,
C'est paor qu'en n'es tole ou emble*, * Peur que l'on ne les en-
Quant il les ont mises ensemble, lève ou vole.
Dont il s'esmaient* sans cessier; * Se tourmente.
Li tiers" est dolor du lessier, * Le troisième.
Si cum ge t'ai dit ci-devant,
Malement* se vont décevant. * D'une mauvaise ma-
Ainsinc Pécune se revanche, nière.
Comme dame roïne et franche,
Des sers* qui la tiennent enclose. * Des serfs.
En pez se tient et se repose,
Et fait les meschéans* veillier, * Malheureux.
Et soucier et traveillier.
Sous pies si cort* les tient et donte, * Sous les pieds si court.
Qu'ele a l'onor, et cil la honte
Et le torment et le damaige,
Qu'il languissent en son servaige.
Preu* n'est-ce pas faire en tel garde, * Profit.
Au mains à celui qui la garde;
Mès sans faille* ele demorra * Sans manquer.
A cui que soit quant cis* morra * Celui.
Qui ne l'osoit mie assaillir,
Ne faire corre ne saillir.
Mais li vaillant homme l'assaillent,
Et la chevauchent et porsaillent*, * Sautent dessus.
Et tant as esperons la batent,
Ou'il s'en aésent et esbatent
Por le cuer qu'il ont large et ample.
A Dédalus prenent* exemple, * Qu'ils prennent.
Qui fist eles à Yearus,

(1) Dives divitias non congregat absque labore, Non tenet absque metu, non desinit absque dolore. 15.
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174 LE ROMAN (v. 5949)

Quant par art, non mie par us*, * Usage.
Tindrent par mer voie commune:
Tout autel* font cil à Pécune, * Tout pareillement.
Il li font eles por voler,
Qu'ains se lerroient afoler* * Car plutôt se laisse-
Qu'il n'en éussent los* et pris raient maltraiter. * Louange.
Ne vuelent mie estre repris
De la grant ardor et du vice
A la convoiteuse Avarice;
Ains* en font les grans cortoisies, * Au contraire.
Dont lor proesees sunt prisies
Et célébrées par le monde,
Et lor vertu en surhabonde,
Que Diex a por moult agréable
Por lor cuer large et charitable:
Car tant cum Avarice put
A Dieu, qui de ses biens reput
Le monde, quant il l'ot forgié,
(Ce ne t'a nus apris fors gié*) * Si ce n'est moi.
Tant li est Largesce plesant,
La cortoise, la bienfesant.
Diex het avers, les vilains nastres*, * Vilains naturels (1).
Et les dampne comme idolastres:
Les chétis sers maléurés*, * Malheureux.
Paoreus et desmesurés,
Qui cuident, et por voir le dient*, * Qui croient et pour vrai
Qu'il as richesees ne se lient, le disent.
Fors que por estre en séurté
Et por vivre en bénéurté*. * Bonheur.
Hé! douces richesces mortex,

(1) Voyez sur cette expression notre Histoire des races maudites de la France et de l'Espagne, tom. II, p. 183. On lit nattretés dans Brantôme.
Voyez le passage dans nos Etudes de philologie comparée sur l'argot, etc.,
pag. 175, Col. 2.

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(v. 5979) DE LA ROSE. 175

Dites-donc, estes-vous or tex* * Telles.
Que vous facies bénéurées* * Bienheureuses.
Gens qui si vous ont emmurées*? * Murées.
Car quant plus vous assembleront,
Et plus de paor trembleront.
Et comment est en bon éur
Hons* qui n'est en estat séur? * Homme.
Bénéurté donc li saudroit*, * Echapperait.
Puis que séurté li faudroit.
Mès aucuns qui ce m'orroit* dire, * Ouïrait.
Por mon dit dampner ou despire*, * Mépriser.
Des rois me porroit oposer,
Qui por lor noblesce aloser*, * Exalter.
Si cum li menus pueples cuide,
Fièrement metent lor estuide
A faire entor eus armer gens,
Cinc cens, ou cinc mile sergens*, * Soldats.
Et dit-l'en tout communément
Qu'il lor vient de grant hardement*: * Hardiesse.
Mès Diex set bien tout le contraire,
C'est paor qui le lor fait faire,
Qui tous jors les tormente et griève.
Miex porroit uns ribaus de Griève*, * Un portefaix du port de
Séur et seul par tout aler, la Grève, à Paris.
Et devant les larrons baler*, * Danser.
Sans douter* eus et lor affaire, * Redouter.
Que li rois o sa robe vaire*, * De diverses couleurs.
Portant néis o soi* grant masse* * Même avec lui.
Du trésor que si grant amasse,
D'or et de précieuses pierres:
Sa part en prendroit chascuns lierres*; * Larron, voleur.
Quanqu'il porteroit li todroient*, * Tout ce qu'il porterait
Et tuer, espoir*, le voudroient. ils lui enlèveraient. * Peut-être.
Si seroit-il, ce croi, tué,
Ains que d'ilec fust remué*: * Avant que de là il fût
éloigné.
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176 LE ROMAN (v. 6014)

Car li larrons se douteroient,
Se vif eschaper le lessoient,
Qu'il n'es féist* où que soit prendre, * Qu'il ne les fit.
Et par sa force mener pendre:
Par sa force! mès par ses homes,
Car sa force ne vaut deux pomes
Contre la force d'un ribaut
Qui s'en iroit cuer si haut*. * Joyeux.
Par ses hommes! par foi ge ment,
Ou ge ne dis pas proprement.
Vraiement siens ne sunt-il mie,
Tout ait-il sor eus seignorie;
Seignorie, non, mès servise,
Qu'il* les doit tenir en franchise**. * Car il. ** En liberté.
Ains est lor; car quant il vodront,
Lor aïdes au roi todront*, * Enlèveront.
Et li rois tous seus* demorra * Seul.
Si tost cum li pueples vorra*: * Voudra.
Car lor bontés ne lor proesces,
Lor cors, lor forces, lor sagesces
Ne sunt pas sien, ne riens n'i a,
Nature bien les li nia*; * Lui dénia.
Ne Fortune ne puet pas faire,
Tant soit as homes débonnaire,
Que miles des choses lor soient*, * Qu'aucunes des choses
Comment que conquises les aient, soient leurs.
Dont Nature les fait estranges*. * Auxquelles Nature les
fait étrangers.
L'Amant.

Ha! Dame, por le Roi des anges,
Aprenés-moi donc toutevoies * Toutefois.
Quex choses puéent estre moies*; * Quelles choses peuvent
Et se du mien puis riens avoir: être miennes.
Ce vorroie-ge* bien savoir. * Voudrais-je.
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(v. 6046) DE LA ROSE. 177

Raison.
Oïl, ce respondi Raison;
bénéurt;
Mès n'entens pas champ ne maison,
Ne robes, ne tex garnemens*, * Tels habits.
Ne nus terriens tenemens*, * Domaines territoriaux.
Ne mueble de quelque manière.
Trop as meillor chose et plus chière:
Tous les biens que dedens toi sens,
Et que si bien es congnoissans,
Qui te demorent sans cessier,
Si que ne te puéent* lessier * Peuvent.
Por faire à autre autel* servise; * Tel.
Cil bien sunt tien à droite guise*. * Légitimement.
As autres biens, qui sunt forain*, * Etrangers.
N'as-tu vaillant uns vies lorain*. * Une vieille courroie.
Ne tu, ne nul home qui vive,
N'i avés vaillant une cive*: * Ciboule.
Car sachiés que toutes vos choses
Sunt en vous-méismes encloses;
Tuit autre bien sunt de Fortune,
Qui les esparpille et aüne*, * Réunit.
Et tolt* et done à son voloir, * Enlève.
Dont les fox* fait rire et doloir; * Fous.
Mès riens que Fortune feroit
Nus sages hons* ne priseroit, * Homme.
Ne n'el feroit lié* ne dolent * Ni ne le ferait joyeux.
Le tor de sa roe volent:
Car tuit si* fait sunt trop doutable**, * Ses. ** Redoutables.
Por ce qu'il ne sunt pas estable.
Por ce n'est preus* l'amor de li, * Profit.
N'onc à prodome n'abéli*, * Ne plut.
N'il n'est drois qu'el li abélisse,
Quant por si poi chiet* en esclipse; * Choit, tombe.
Quand por ce voil que tu le saches,
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178 LE ROMAN (v. 6079)

Que por riens ton crier n'i ataches,
Si n'en es-tu pas entechiés*; * Souillé.
Mès ce seroit trop grans meschiés*, * Malheur.
Se çà avant t'en entechoies,
Et se tant vers les gens péchoies
Que por lor ami te clamasses*, * Te proclamasses.
Et lor avoir, sans plus, amasses*, * Aimasses.
Ou le preu qui d'aus* te vendroit. * Le profit qui d'eux.
Nus prodoms à bien n'el tendroit.
Ceste amor que ge t'ai ci dite,
Fui-la comme vile et despite*, * Méprise.
Et d'amer par amors recroi*, * Cesse.
Et soies sages et me croi.
Mès d'autre chose te voi nice*, * Simple, niais.
Quant m'as mis sus itel malice
Que ge haïne te commant*; * Que je te recommande
Or di quant, en quel lieu, comment. la haine.

L'Amant.

Vous ne finastes hui* de dire * Vous ne finîtes aujour-
Que ge doi mon seignor despire*, d'hui. * Mépriser.
Por ne sai quel Amor sauvage.
Qui cercheroit jusqu'en Cartage,
Et d'orient en occident,
Et bien vesquist tant que li dent
Li fussent chéoit* par veillesce, * Tombées.
Et corust tous jors sans peresce,
Tant cum porroit, grain aléure,
Les pans laciés à la ceinture,
Faisant sa visitacion
Par midi, par septentrion,
Tant qu'il éust trestout véu,
N'auroit-il mie aconséu* * Atteint.
Ceste Amor que ci dit m'avés
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(v. 6111) DE LA ROSE. 179

Bien en fu li mondes lavés
Dès lors que li diex s'enfoïrent,
Quant li géant les assaillirent;
Et Drois et Chasteé et Fois
S'enfoïrent à cele fois.
Cele Amors fu si esperdue,
Qu'el s'enfoï, si est perdue;
Justice, qui plus pesans ière*, * Etait.
Si s'enfoï la derrenière:
Si lessièrent trestuit les terres,
Qu'il* ne porent soffrir les guerres; * Car ils.
As ciex firent lor habitacles*, * Habitations.
N'onc puis, se ne fu par miracles,
N'osèrent çà jus dévaler*: * Descendre.
Barat* les en fit tous aler, * Fraude
Qui tient en terre l'éritage
Par sa force et par son outrage*. * Audace.
Néis Tulles*, qui mist grant cure** * Même Cicéron. ** Soin.
En cerchier secrés d'escripture,
Ne pot tant son engin* débatre, * Habileté.
C'onc plus de trois pere* ou de quatre, * Paires, couples.
De tous les siècles trespassés
Puis que eis mons* fu compassés, * Depuis que ce monde.
De si fines amors trovast.
Si croi que mains* en esprovast * Et je crois que moins.
De ceus qui à son tens vivoient,
Qui si* amis de bouche estoient: * Qui ses.
N'encor n'ai-ge nul leu léu
Que l'en en ait nul tel véu.
Et sui-ge plus sages que Tulles?
Bien seroie fox et entulles*, * Fou et étourdi.
Se tex amors voloie querre,
Puis qu'il n'en a mès* nule en terre. * Plus.
Tele amor donques où querroie*, * Chercherais.
Quant çà jus* ne la troveroie? * Ici-bas.
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180 LE ROMAN (v. 6146)

Puis-ge voler avec les grues,
Voire saillir* outre les nues, * Véritablement sauter.
Cum fist li cinc Socratès*? * Le cygne de Socrate.
N'en quier* plus parler, jà m'en tès. * Je m'en veux.
Ne sui pas de si fol espoir;
Li diex cuideroient, espoir*, * Peut-être.
Que j'assaillisse paradis,
Cum firent les géans jadis:
S'en* porroie estre foldriés, * Et j'en.
Ne sai se vous le voldriés,
Si n'en doi-ge pas estre en doute*. * Et je ne dois pas en être
en crainte.
Raison.

Biaus amis, dist-ele, or escoute:
Jà voler ne t'en covendra*, * Il ne faudra nullement
Mès voloir, et chascun vodra, t'envoler.
Par quoi, sans plus, croies mes euvres.
Jà ne covient* qu'autrement euvres, * II ne faut pas.
S'à ceste amor ne pués ataindre,
Car ausinc bien puet-il remaindre* * Finir, cesser.
Par ton défaut cum par l'autrui*. * Comme par celui d'au-
Je t'enseignerai bien autre hui*: trui. * Autre chose aujour-
Autre, non pas, mès ce méismes d'hui.
Dont chascun puet estre à méismes,
Mès qu'il prengne* l'entendement * Pour qu'il prenne.
D'amors un poi plus largement;
Qu'il aint* en généralité, * Aime.
Et laist* espécialité; * Et laisse.
Ni face jà communion
De grant participacion.
Tu pués amer généraument* * Généralement.
Tous ceus du monde loiaument;
Aime-les tous autant cum un,
Au mains* de l'amor du commun; * Au moins.
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(v. 6178) DE LA ROSE. 181

Fai tant que tex* envers tous soies * Tel.
Cum tous envers toi les vodroies;
Ne fai vers autre, ne porchace* * Ne machine.
Fors ce que tu veus qu'en te face;
Et s'ainsinc* voloies amer, * Et si ainsi.
L'en te devroit quite clamer*, * Proclamer.
Et ceste ies-tu tenus ensivre*, * Suivre.
Sans ceste ne doit nus hons* vivre. * Nul homme.
Et por ce que ceste amor lessent
Cil qui de mal faire s'engressent*, * S'étudient.
Sunt en terre establi li juge
Por estre desfense et refuge
A cel cui li mondes forfet,
Por faire amender le mesfet,
Por ceus pugnir et chastoier* * Reprendre.
Qui por ceste amor renoier,
Murdrissent les gens et afolent*, * Maltraitent.
Ou ravissent, emblent et tolent*, * Dérobent et enlèvent.
Ou nuisent par détraccion,
Ou par faulce accusacion,
Ou par quelques malaventures,
Soient apertes*, ou oscures, * Ouvertes.
Si convient que l'en les justise*. * Punisse.

L'Amant.

Ha! Dame, por Dieu de justise
Dont jadis fu si grans renons,
Tandis cum parole en tenons,
Et d'enseigner moi vous penés*, * Vous prenez la peine.
S'il vous plaist, un mot m'aprenés,
Raison.
Di quel.


ROMAN DE LA ROSE. - T. I. 16
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182 LE ROMAN (v. 6207)

L'Amant.

Volentiers. Ge demant
Que me facies un jugement
D'Amors et de Justise ensemble:
Liquiex vaut miex, si cum vous semble?

Raison.

De quel Amor dis-tu?

L'Amant.

De ceste
Ou vous volés que ge me mete:
Car cele qui s'est en moi mise
Ne bé-ge* pas à metre en juise**. * Ne désiré-je. ** Juge-
ment.
Raison.

Certes, fox*, bien en fais à croire; * Fou.
Mès se tu quiers sentence voire*, * Vraie.
La bone Amor miex vaut.

L'Amant.

Provés.

Raison.

Voulentiers voir*. Quant vous trovés * Vraiment.
Deus choses qui sont convenables,
Nécessaires et profitables,
Cele qui plus est nécessoire,
Vaut miex.

L'Amant.

Dame, c'est chose voire,
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(v. 6226) DE LA ROSE. 183

Raison.

Or te pren bien ci donques garde,
La nature d'andeus* esgarde; * Des deux.
Ces deus choses, où qu'els habitent,
Sunt nécessaires et profitent.

L'Amant.

Voirs est*. * C'est vrai.

Raison.

Dont di-ge d'eus itant*, * Autant
Que miex vaut la plus profitant.

L'Amant.

Dame, bien m'i puis acorder.

Raison.

N'el te voil donc plus recorder*; * Je ne le le veux donc
Mès plus tient grant nécessité plus rappeler.
Amors qui vient de charité,
Que Justise ne fait d'assés.

L'Amant.

Prouvés, dame, ains qu'outre passés.


Raison.

Volentiers. Bien te di sanz feindre,
Que plus est nécessaire et greindre* * Plus grand.
Li bien qui par soi puet soffire; * C'est pourquoi il vaut
Par quoi fait trop miex à eslire*, mieux le choisir.
Que cil qui a mestier d'aïe*: * Que celui qui a besoin
d'aide.
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184 LE ROMAN (v. 6207)

Ce ne contrediras-tu mie.

L'Amant.

Porquoi n'el faites-vous entendre,
Savoir s'il i a que reprendre?
Un essample oïr en vorroie,
Savoir s'acorder m'i porroie.

Raison.

Par foi! quant d'essample me charges,
Et de pruéves, ce sont grans charges;
Toutevois essample en auras,
Puisque par ce miex le sauras. * Si un homme peut bien
S'uns hons puet bien une nef traire* tirer un navire.
Sans avoir d'autre aïe afaire*, * Besoin d'autre aide.
Que jà* par toi bien ne trairoies, * Car jamais.
Trait-il miex que tu ne feroies?

L' Amant.

Oil, dame, au mains au chaable*. * Au moins au câble.

Raison.

Or pren ci donques ton semblable
Et si soies bien entendans:
Se Justise dormoit gisans,
Si seroit Amors soffisant,
Que tu vas ci moult despisant*, * Méprisant.
A mener bele vie et bone,
Sans justicier nule persone;
Mès sans Amors Justice, non:
Por ce Amors a meillor renon.

L' Amant.

Provés-moi ceste.
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(v. 6268) DE LA ROSE. 185

Raison.

Volentiers:
Or te taiz donc endementiers*. * Pendant ce temps-là.
Justise, qui jadis régnoit.
Ou tens que Saturne vivoit,
Cui* .Tupiter copa les c...... * A qui.
Ausinc cum se* fussent andoilles, * Ainsi que si elles.
(Moult ot cil dur filz* et amer); * Fils.
Puis les geta dedens la mer,
Dont Vénus la déesse issi*, * Sortit.
Car li livres le dit ainsi:
S'ele iert* en terre revenue, * Si elle était.
Et fust autresinc* bien tenue * Pareillement.
Au jor d'ui cum ele estoit lores,
Si seroit-il mestier* encores * Besoin.
As gens entr'eus qu'il s'entr'amassent,
Combien que Justise gardassent:
Car puis qu'Amors s'en vodroit fuire,
Justise en feroit trop destruire;
Mais se les gens bien s'entr'amoient,
Jamès ne s'entreforferoient*, * Ne commettraient de
Et puisque Forfait s'en iroit, forfait les uns envers les
Justise de quoi serviroit? autres.

L'Amant.

Dame, ge ne sai pas de quoi.

Raison.

Bien t'en croi: car pésible et coi
Trestuit cil* du monde vivroient, * Tous ceux.
Jamès roi ne prince n'auroient;
Ne seroit baillif ne prévost,
Tant seroit li pueples dévost.
Jamès juge n'orroit clamor*: * Plainte.
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186 LE ROMAN (v. 6297)

Dont di-ge que miex vaut Amor
Simplement que ne fait Justice,
Tant aille-ele contre malice,
Qui fu mère des seignories
Dont les franchises sunt péries.
Car se ne fust mal et pechiés.
Dont li mondes est entechiés*, * Entaché.
L'en n'éust onques roi véu,
Ne juge en terre congnéu.
Si se pruevent-il malement*, * Mauvaisement.
Qu'il déussent premièrement
Trestout avant eus justicier,
Puisqu'en se doit en eus fier;
Et loial estre et diligent,
Non pas lasche, ne négligent,
Ne convoiteus, faus, ne faintis* * Dissimulé.
Por faire droiture* as plaintis. * Pour rendre justice.
Mès or vendent les jugemens,
Et bestornent* les erremens, * Tournent de travers.
Et taillent et cuellent et saient*; * Cueillent et scient.
Et les povres gens trestout paient.
Tuit s'esforcent de l'autri* prendre: * Du bien d'autrui.
Tex juge fait le larron pendre,
Qui miex déust estre pendus,
Se jugemens li fust rendus
Des rapines et des tors fais
Qu'il a par son pooir* forfais. * Pouvoir.

Comment Virginius plaida
Devant Apius, qui jugea
Que sa fille à tout bien taillée,
Fust tost à Claudius baillée.

Ne fist bien Apius à pendre,
Qui fist à son serjant emprendre* * Serviteur entreprendre.
Par faus tesmoings, fauce querele
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(v. 6327) DE LA ROSE. 187

Contre Virgine la pucele (1),
Qui fu fille Virginius,
Si cum dist Titus Livius,
Qui bien set le cas raconter,
Por ce qu'il ne pooit donter
La pucele, qui n'avoit cure
Ne de li ne de sa luxure?
Li ribaus dist en audience:
« Sire juges, donnés sentence
Por moi, car la pucele est moie*; * Mienne.
Por ma serve la proveroie
Contre tous ceus qui sunt en vie:
Car, où qu'ele ait été norrie*, * Elevée (2).
De mon ostel me fu emblée* * Volée.
Dès-lors, par poi*, qu'ele fu née, * Depuis, peu s'en faut.
Et baillie à Virginius.
Si* vous requier, sire Apius, * En conséquence je.
Que vous me délivrés ma serve,
Car il est drois qu'ele me serve,
Non pas celi qui l'a norrie;
Et se Virginius le nie,

(1) VIRGINE, c'est Virginie, fille de Lucius Virginius, tribun militaire à Rome. Elle avait été fiancée à Lucius Icilius, autrefois tribun du peuple;
mais Appius Claudius, le décemvir, étant devenu amoureux de cette
fille, il suborna un certain M. Claudius pour la revendiquer comme une
esclave qui était née dans une de ses maisons, et qui avait été vendue à
la femme de Virginius. Le décemvir, devant qui la contestation fut portée,
ne manqua pas d'adjuger Virginie à celui qui la redemandait, et qui
devait la lui remettre ensuite. Virginius voulant prévenir la honte de sa
fille, lui plongea un couteau dans le sein; cet accident souleva le peuple,
et fut cause qu'on abolit la puissance des Décemvirs, l'an de la fondation
de Rome 304, pour rétablir le gouvernement consulaire. Appius fut mis
en prison; mais il échappa au supplice qu'il méritait, en avalant une
dose de poison. (L. D. D.) (2) Nous avons longuement disserté sur ce mot et sur sa correspondance en provençal et en castillan, dans une note de notre édition de l'histoire
de la guerre de Navarre, de Guillaume Anelier, p. 576, 577.

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188 LE ROMAN (v. 6348)

Tout ce sui-ge prest de prover,
Car bons tesmoings en puis trover. »
Ainsinc parloit li faus traïstre,
Qui du faus juge estoit menistre;
Et cum li plais ainsinc* alast, * Et comme le début ainsi.
Ains* que Virginius parlast, * Avant.
Qui tous estoit prest de respondre
Por ses aversaires confondre,
Juga par hastive sentence
Apius que, sans atendence*, * Attente, délai.
Fust la pucele au serf rendue.
Et quant la chose a entendue
Li bons prodons* devant només, * Prud'homme, homme
Bons chevaliers, bien renomés, d'honneur et de probité.
C'est assavoir Virginius,
Qui bien voit que vers Apius
Ne puet pas sa fille desfendre,
Ains li convient* par force rendre, * Au contraire il lui faut.
Et son cors livrer à hontage,
Si change honte por damage
Par merveilleus apensement*, * Merveilleuse pensée.
Se Titus Livius ne ment.

Comment après le jugement
Virginius hastivement
A sa fille le chief couppa,
Dont de la mort point n'eschappa;
Et mieux ainsi le voulut faire,
Que la livrer à pute affaire*; * A l'infamie.
Puis le chief* présenta au juge * La tête.
Qui en escheut* en grant déluge. * Tomba.

Car il par amors, sans haïne,
A sa belle fille Virgine
Tantost a la teste copée,
Et puis au juge présentée
Devant tous en plain consistoire;
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(v. 6375) DE LA ROSE. 189

Et li juges, selonc l'estoire,
Le commanda tantost à prendre
Por li mener ocire ou pendre.
Mès ne l'occist ne ne pendi,
Car li pueples le desfendi
Qui fu tous de pitié méus*, * Emu.
Sitost cum li fais fu séus;
Puis fu por ceste mesprison* * Méfait.
Apius mis en la prison,
Et là s'occist hastivement
Ains* le jor de son jugement; * Avant.
Et Claudius chalengieres* * Réclamant.
Jugiés fu à mort comme lieres*, * Voleur.
Se ne l'en éust respitié* * Si ne lui eût donné
Virginius par sa pitié, répit.
Qui tant volt* le pueple proier, * Voulut.
Qu'en essil le fist envoier,
Et tuit cil* condampnés morurent * Et tous ceux-là.
Qui tesmoing de la cause furent.
Briefment juges font trop d'outrages*. * D'excès.
Lucan redit, qui moult fu sages (1),
C'onques vertu et grant pooir
Ne pot nus* ensemble véoir; * Ne put nul.
Mès sachent que s'il ne s'amendent,
Et ce qu'il ont mal pris ne rendent,
Li poissans juges pardurables* * Eternel.
En enfer avec les diables
Lor en metra au col les las*. * Lacs, lacets.
Ge n'en met hors rois ne prélas,
Ne juge de quelconque guise,
Soit séculier, ou soit d'église;
N'ont pas les honors por ce faire,

(1) Marcus Anneus Lucanus, poète de Cordoue en Espagne, auteur de la Pharsale. (L. D. D.)
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190 LE ROMAN (v. 6407)

Sans loier doivent à chief traire* * Mener à fin.
Les quereles que l'en lor porte,
Et as plaintis* ovrir la porte, * Et aux plaignants.
Et oïr en propres persones
Les quereles faulses ou bones.
N'ont pas les honors por noiant*, * Néant, rien.
Ne s'en voisent j'a gorgoiant*, * Qu'ils ne s'en aillent pas rengorgeant,
Qu'il* sunt tuit serf au menu pueple, qu'ils ne s'en glorifient pas. * Car ils.
Qui le païs acroist et pueple,
Et li font seremens et jurent
De faire droit tant comme il durent.
Par eus doivent cil en pez vivre,
Et cil les maufaitors porsivre,
Et de lor mains les larrons pendre,
S'il n'estoit qui vosist emprendre* * Voulût entreprendre.
Por lor persones tel office,
Puisqu'il doivent faire justice.
Là doivent metre lor ententes*, * Leur attention.
Por ce lor baille-l'en les rentes.
Ainsinc au pueple le promistrent
Cil qui premiers les honors pristrent.
Or t'ai, se bien l'as entendu,
Ce que tu m'as requis, rendu,
Et les raisons as-tu véues
Qui me semblent à ce méues*. * A cela afférentes.

L'Amant.

Dame, certes bien me paiés,
Et ge m'en tiens bien apaiés*, * Satisfait.
Comme cil qui vous en merci;
Mès or vous oï nomer ci,
Si cum moi semble, une parole
Si esbaléurée* et fole, * Bavarde.
Que qui vodroit, ce croi, muser* * S'amuser.
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(v. 6439) DE LA ROSE. 191

A vous emprendre à acuser,
L'en n'i porroit trover desfenses.

Raison.

Bien voi, fet-ele, à quoi tu penses;
Une autre fois quant tu vorras*, * Voudras.
Excusacion en orras,
S'il te plaist à ramentevoir*. * Rappeler.

L'Amant.

Dont le ramentevrai-ge voir*, * Vraiment.
Dis-ge cum remembrons et vistes,
Par tel mot cum vous le déistes,
Si m'a nies mestres desfendu,
(Car ge l'ai moult bien entendu,)
Que jà mot n'isse de ma boiche* * Que jamais mot ne sorte
Qui de ribaudie s'aproiche; de ma bouche.
Ms dès que ge n'en sui faisierres*, * Faiseur.
J'en puis bien estre récitierres:
Si nommerai le mot tout outre.
Bien fait qui sa folie moustre* * Montre.
A celi qu'il voit foloier*. * Agir en fou.
De tant vous puis or chastoier*; * Reprendre.
Si aparcevrés vostre outrage*, * Excès.
Qui vous faigniés estre si sage.

Raison.

Ce voil-ge bien, dist-ele, entendre;
Mès de ce me r'estuet* desfendre, * Il me faut à mon tour.
Que tu de haïne m'oposes.
Merveille est comment dire l'oses.
Sés-tu pas qu'il ne s'ensieut mie,
Se leissier veil* une folie, * Veux.
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192 LE ROMAN (v. 6466)

Que faire doie autel ou graindre*? * Pareille ou plus grande.
Ne por ce se ge veil* estaindre * Je veux.
La fole amor à quoi tu bées*, * Aspires.
Commans-ge por ce que tu hées*? * Commencé-je par faire
Ne te sovient-il pas d'Oraces que tu haïsses.
Qui tant ot de sens et de graces?
Oraces dist, qui n'est pas nices*: * Simple.
Quant li fol eschivent* les vices * Evitent, esquivent.
Il se tornent à lor contraire (1);
Si n'en vaut pas miex lor affaire.
Amor ne voil-ge pas desfendre
Que l'en n'i doie* bien entendre, * Que l'on n'y doive.
Fors que* cele qui les gens blece; * A l'exception de.
Por ce se ge desfens ivrece,
Ne voil-ge pas desfendre à boivre:
Ce ne vaudroit un grain de poivre.
Se fole largesce devée*, * Défends, interdis.
L'en me tendroit bien por desvée*, * Folle.
Se ge commandoie avarice:
Car l'une et l'autre est trop grant vice;
Ce ne fais pas tex* argumens. * Tels.

L'Amant.

Si faites voir*. * Vraiment.

Raison.

Par foi! tu mens,
Jà ne te quier* de ce flater. * Je ne te veux nullement.
Tu n'as pas bien, por moi mater,
Cerchiés* les livres anciens; * Fait des recherches dans.
Tu n'es pas bons logiciens.

(1) Dum vitant stulti vitia, in contraria currunt. (Horat., Satyr. II, lib. 2.)
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(v. 6493) DE LA ROSE. 193

Ge ne lis pas d'amors ainsi;
Onques de ma bouche n'issi* * Ne sortit.
Que nule riens* haïr doie-en, * Chose.
L'en i puet bien trover moien;
C'est l'amor que j'aim tant et prise,
Que ge t'ai por amer aprise.
Autre amor naturel i a
Que Nature ès* bestes créa, * Dans les.
Par quoi de lor faons chevissent*, * Se délivrent.
Et les aleitent et norrissent.
De l'amor dont ge tien si conte*, * Compte.
Se tu vués que ge te raconte
Quex est le défenissemens*, * Quelle est la définition.
C'est naturex enclinemens
De voloir garder son semblable
Par entencion convenable,
Soit par voie d'engendréure,
Ou par cure de norreture*. * Ou par soin d'éducation.
A ceste amor sunt près et prestes
Ausinc li home cum* les bestes. * Les hommes ainsi que.
Ceste amor, combien que profite,
N'a los*, ne blasme, ne mérite; * Louange.
Ne font à blamer n'à loer,
Nature les i fait voer.
Force lor fait, c'est chose voire*, * Vraie.
N'el n'a sor nul vice victoire;
Mès sans faille*, s'il n'el faisoient, * Sans manquer.
Blasme recevoir en devroient.
Ausinc cum quant uns hons menguë*, * Ainsi que quand un
Quel loenge l'en est déue? homme mange.
Mès s'il forjuroit* le mengier, * Refusait.
L'en le devroit bien lédengier*. * Faire des reproches.
Mès bien sai que tu n'entens pas
A ceste amor, por ce m'en pas.
Moult as empris* plus fole emprise * Entrepris.
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194 LE ROMAN (v. 6528)

De l'amor que tu as emprise;
Si la te venist miex* lessier, * Et il te vaudrait mieux la.
Se de ton preu vués apressier*. * Si de ton profit tu veux
Neporquant* si ne voil-ge mie* t'approcher. * Néanmoins.
Que tu demores sans amie;
Met, s'il te plaist, à moi t'entente*. * Ta pensée.
Sui-ge pas bele dame et gente,
Digne de servir un prodome,
Et fust* emperère de Rome? * Fût-il.
Si veil* t'amie devenir; * Et je veux.
Et se te vués à moi tenir,
Sés-tu que m'amor te vaudra?
Tant, que jamès ne te faudra* * Manquera.
Nule chose qui te conviengne
Por meschéance* qui t'aviengne; * Malheur.
Ains* te verras si grant seignor, * Au contraire.
C'onc n'oïs parler de greignor*. * Plus grand.
Ge ferai quanque tu vorras*, * Tout ce que tu voudras.
Jà si haut voloir ne porras,
Mès* que, sans plus, faces mes euvres; * Pourvu.
Jà ne convient qu'autrement euvres.
Si auras en cest avantage
Amie de si haut parage,
Qu'il n'est nule qui s'i compère*. * Que l'on y puisse com-
Fille sui Dieu le sovrain père, parer.
Qui tele me fist et forma:
Regarde ci quele forme a,
Et te mire en mon cler visage;
Onques pucele de parage* * De qualité.
N'ot d'amer tel bandon cum gié*, * Liberté comme moi.
Car j'ai de mon père congié
De faire ami et d'estre amée.
Jà n'en serai, ce dit, blasmée,
Ne de blasme n'auras-tu garde,
Ains t'aura mes* pères en garde, * Au contraire t'aura mon.
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(v. 6563) DE LA ROSE. 195

Et norrira nous deus ensemble.
Dis-ge bien? respon, que t'en semble?
Li diex qui te fait foloier* * Faire des folies.
Sieust-il* ses gens si bien poier**? * A-t-il coutume de.
Lor apareille-il si bons gages* * Elever.
As fox* dont il prent les bornages? * Fous.
Por Dieu, gar que ne me refuses.
Trop sunt dolentes* et confuses * Chagrines.
Puceles qui sunt refusées,
Quant de prier ne sont usées,
Si cum tu-méismes le prueves
Par Equo, sans querre* autres prueves. * Chercher.

L'Amant.

Or me dites donques ainçois*, * Auparavant.
Non en latin, mès en françois,
De quoi volés que ge vous serve.

Raison.

Sueffre que ge soie ta serve,
Et tu li miens loiaus amis;
Le dieu lairas* qui ci t'a mis, * Laisseras.
Et ne priseras une prune
Toute la roe de Fortune.
A Socrates seras semblables,
Qui tant fu fers* et tant estables, * Fier.
Qu'il n'ert liés* en prospérités, * Joyeux.
Ne tristes en aversités.
Tout metoit en une balance,
Bonne aventure et meschéance*, * Malheur.
Et les faisoit égal peser,
Sans esjoïr et sans peser*: * Sans joie et sans cha-
Car de chose, quelqu'ele soit, grin.
N'ert joians*, ne ne l'en pesoit. * Ne se réjouissait.
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196 LE ROMAN (v. 6593)

Ce fu cis*, bien le dit Solin (1), * Celui.
Qui par les respons Apolin* * D'Apollon.
Fu jugié du mont li plus sages.
Ce fu cis* à qui li visages, * Celui.
De tout quanque* li avenoit, * Ce qui.
Tous jors en un point se tenoit;
N'one cil mué ne le trovèrent
Qui par ceguë le tuèrent,
Por ce que plusors dieux nioit,
Et en un sol dieu se fioit,
Et préeschoit qu'il se gardassent
Que par plusors dieux ne jurassent.
Eraclitus (2), Diogenés.
Refurent de tiex* cuers, que nés** * Tels. ** Même.
Por povreté, ne por destresce
Ne furent onques en tristesce;
Tuit fers* en un propos sotindrent * Tous fiers.
Tous les meschiés* qui lor avindrent. * Malheurs.
Ainsinc feras tant solement,
Ne me sers jamès autrement.
Gar* que Fortune ne t'abate, * Garde.
Comment qu'el te tormente et bate:
N'est pas bons luitières*, ne fors, * Lutteur.
Quant Fortune fait ses esfors,
Et le vuet desconfire ou batre,
Qui ne se puet à li combatre.
L'en ne s'i doit pas lessier prendre,
Mès viguereusement desfendre.
Si set-ele si poi de luite*, * Si peu du lutte.

(1) Jules Solin, grammairien latin, a composé un ouvrage intitulé Polyhistor, qui est un recueil des choses les plus mémorables que l'on voit
dans divers pays. (L. D. D.) (2) HERACLITE fut un philosophe qui ne pouvait sortir de sa maison sans que les sottises des hommes lui fissent verser des larmes; bien différent
de Démocrite, son contraste, pour qui ces mêmes sottises étaient un
divertissement. ( L. D. D.)
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(v. 6622) DE LA ROSE. 197

Que chascuns qui contre li luite,
Soit en palès, soit en femier*, * Fumier.
La puet abatre au tour premier.
N'est pas hardis qui riens la doute*; * Craint, redoute.
Car qui sauroit sa force toute,
Et bien la congnoistroit sans doute,
Nus qui de gré jus* ne se boute * A bas.
Ne puet à son jambet* chéoir. * Croc-en-jambe.
Si r'est* moult grant honte à véoir * Et c'est.
D'home qui bien se puet desfendre,
Quant il se lesse mener pendre.
Tort auroit qui l'en vorroit* plaindre, * Vaudrait.
Qu'il n'est nule peresce graindre*. * Plus grande.
Garde donc que jà riens ne prises
Ne ses honors ne ses servises.

Comment Raison monstre à l'Amant
Fortune la roe tournant,
Et lui dit que tout son pouvoir,
S'il veult, ne le fera douloir*. * Se plaindre.

Lesse-li sa roe torner,
Qu'el torne adès sans séjorner*, * Car elle tourne toujours
Et siet ou milieu comme avugle. sans repos.
Les uns de richesces avugle,
Et d'onors et de dignetés;
As autres done povretés,
Et quant li plaist tout en reporte;
S'est moult fox* qui s'en desconforte, * Il est donc très-fou.
Et qui de riens s'en esjoïst,
Puis que desfendre s'en poïst:
Car il le puet certainement,
Mès* qu'il le vueille seulement. * Pourvu.
D'autre part, si est chose expresse,
Vous faites Fortune déesse,
Et jusques ou ciel la levés,
Ce que pas faire ne devés;
17.
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198 LE ROMAN (v. 6653)

Qu'il* n'est mie drois ne raison * Car il.
Qu'ele ait en paradis maison;
El n'est pas si bien éureuse,
Ains* a maison trop périlleuse. * Au contraire elle.
Une roche est en mer séans,
Moult parfont ou milieu léans*, * Là dedans.
Qui sus la mer en haut se lance,
Contre qui la mer grouce* et tance; * Gronde.
Li flos la hurtent et débatent,
Et tous jors à li se combatent
Et maintes fois tant i cotissent*, * Brisent.
Que toute en mer l'ensevelissent.
Aucunes fois se redespoille
De l'iaue qui toute la moille,
Si cum li* flos arrier se tire, * Ainsi que le.
Dont saut en l'air et si respire;
Mès el ne retient nule forme,
Ainçois* se transmue et reforme, * Au contraire.
Et se desguise et se treschange*, * Se change.
Tous jors se vest de forme estrange:
Car quant ainsinc apert* par air. * Ainsi apparaît.
Les floretes i fait parair*, * Paraître.
Et cum estoiles flamboier,
Et les herbetes verdoier
Zéphirus, quant sur mer chevauche;
Et quant bise resouffle*, il fauche * Souffle à son tour.
Les floretes et la verdure
A l'espée de sa froidure,
Si que la flor i pert son estre
Sitost cum el commence à nestre (1).

(1) Cette double action du vent rappelle un passage éloquent de Dante:
La vostra nominanza è color d'erba, Che viene, e va, e quei la discolora, Per cui ell'esce della terra acerba. (Del Purgatorio, cant. xi. st. 39.)
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(v. 6683) DE LA ROSE. 199

La roche porte un bois redoutable,
Dont li arbre sunt merveillable.
L'un est brehaigne* et riens ne porte, * Stérile.
L'autre en fruit porter se déporte*; * Se plaît.
L'autre de foillir* ne défine, * De porter des feuilles ne
L'autre est de foilles orphenine; finit.
Et quant l'un en sa verdor dure,
Les plusor i sunt sans verdure;
Et quant se prent l'une à florir,
A plusors vont les flors morir;
L'une se hauce, et ses voisines
Se tiengnent vers la terre enclines*; * Baissées.
Et quant borjons à l'une viennent,
Les autres flestries se tiennent.
Là sunt genestes jaiant*, * Géants.
Et pin et cèdre nain séant.
Chascun arbre ainsinc se déforme,
Et prent l'un de l'autre la forme;
Là tient sa foille toute flestre* * Flétrie.
Li loriers qui vers déust estre;
Et seiche redevient l'olive,
Qui doit estre empreignant* et vive; * Fertile.
Saulz, qui brehaignes* estre doivent, * Saules qui stériles.
I florissent et fruit reçoivent;
Contre la vigne estrive* l'orme, * Combat.
Et li tolt* du roisin la forme. * Enlève.
Li rossignos à tart i chante;
Mès moult i brait et se démente* * Se lamente.
Li chahuan o* sa grant hure, * Avec.
Prophètes de male aventure,
Hideus messagier de dolor,
En son cri, en forme et color.
Par là, soit esté, soit ivers,
S'encorent dui* flueves divers * Courent deux.
Sordans* de diverses fontaines, * Sortant.
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200 LE ROMAN (v. 6718)

Qui moult sont de diverses vaines;
L'un rent iaues si docereuses,
Si savourées, si mielleuses,
Qu'il n'est nus qui de celi boive,
Boive en néis* plus qu'il ne doive, * Et bût-il même.
Qui sa soif en puisse estanchier,
Tant a le boivre dous et chier;
Car cil qui plus en vont bevant,
Ardent* plus de soif que devant*; * Brûle. ** Aupara-
Ne nus n'en boit qui ne s'enivre, vant.
Mès nus de soif ne s'i délivre:
Car la douçor si fort les boule*, * Trompe.
Qu'il n'est nus qui tant en engoule*, * Absorbe.
Qu'il n'en vueille plus ungouler,
Tant les set la douçor bouler;
Car Lécherie* si les pique, * Friandise.
Qu'il en sunt trestuit ydropique.
Cil fluns* cort si joliement, * Ce fleuve.
Et mène tel grondillement*,i * Murmure.
Qu'il résonne, tabore et tymbre,
Plus soef que tabor ne tymbre*: * Plus doucement que tambour et
N'il n'est nus qui cele part voise*, tambour de basque. * Aille.
Que tous li cuers ne li renvoise*. * Réjouisse.
Maint sunt qui d'entrer ens* se hestent, * Dedans.
Qui tuit à l'entrée s'arrestent,
Ne n'ont pooir* d'aler avant. * Pouvoir.
A peine i vont lor piés lavant,
Envis* les douces iaues toichent**, * A contre-coeur. ** Tou-
Combien que du flueve s'aproiehent. chent.
Un petitet, sans plus, en boivent;
Et quant la douçor aparçoivent,
Volentiers si parfont iroient,
Que tuit dedens se plungeroient.
Li autre passent si avant,
Qu'il se vont en plain gort* lavant, * Courant.
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(v. 6753) DE LA ROSE. 201

Et de l'aise qu'il ont se loent,
Dont ainsinc se baignent et noent*. * Noient.
Lors vient une ondée légière
Qui les boute à la rive arrière,
Et les remet à terre seiche,
Dont tout li cuers lor art* et seiche. * Brûle.
Or te dirai de l'autre flueve,
De quel nature l'en le trueve
Les iaues en sunt ensoufrées,
Ténébreuses, mal savorées*, * De mauvais goût.
Comme cheminées fumans ,
Toutes de puor* escumans; * Puanteur.
N'il ne cort mie doucement,
Ains descent si hideusement,
Qu'il tempeste l'air en son oire* * En sa course.
Plus que nul orrible tonnoire.
Sus ce flueve, que ge ne mente,
Zéphirus mile fois ne vente,
Ne ne li recrespit* ses undes, * Ride.
Qui moult sunt laides et parfondes;
Mès li dolereus vens de bise
A contre li bataille emprise*, * Entreprise.
Et le contraint par estovoir* * Nécessité.
Toutes ses undes à movoir,
Et li fait les fons et les plaingnes
Saillir* en guise de montaingnes, * Sauter.
Et les fait entr'eus batailler,
Tant vuet flueves travailler.
Maint home à la rive demorent,
Qui tant i sospirent et plorent,
Sans metre eu lor plor fins ne termes,
Que tuit se plungent en lor lermes,
Et ne se cessent d'esmaier* * De se tourmenter.
Qu'il n'es conviengne ou flun naier*. * Ne leur faille dans le
Plusor en cest flueve s'en entre, fleuve se noyer.
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202 LE ROMAN (v. 6788)

Non pas solement jusqu'au ventre,
Ains* i sunt tuit enseveli, * Mais.
Tant se plungent ès flos de li.
Là sunt empaint et débouté* * Enfoncés et repoussés.
Du hideus flueve redouté.
Maint en sorbist* l'iaue et afonde, * Avale.
Maint sunt hors reflati* par l'onde; * Rejetés.
Mès li floz maint en asorbissent*, * Engloutissent.
Qui si très en parfont flatissent*, * Jettent.
Qu'il ne sevent trace tenir
Par où s'en puissent revenir;
Ains les i convient* séjorner, * Mais il leur y faut.
Sans jamès amont retorner.
Cis flueves va tant tornoiant,
Par tant de destrois desvoiant* * S'égarant.
O* tout son venin dolereus, * Avec.
Qu'il chiet ou* flueve doucereus, * Tombe au.
Et li tresmue* sa nature * Transmue
Par sa puor et par s'ordure*, * Par sa puanteur et son
Et li départ sa pestilence ordure.
Plaine de male meschéance*, * Malheur.
Et le fait estre amer et trouble,
Tant l'envenime et tant le trouble;
Tolt li s'atrempée valor* * Il lui enlève sa valeur
Par sa destrempée chalor; tempérée.
Sa bonne odor néis* oste, * Même.
Tant rent de puor à son oste.
En haut, ou chief* de la montaingne, * Au sommet.
Ou pendant, non pas en la plaingne,
Menaçant tous jors trébuchanee,
Preste de recevoir chéance*, * Chute.
Descent la maison de Fortune;
Si n'est rage de vent nésune* * Nulle.
Ne torment qu'il puissent offrir,
Qu'il ne li conviengne* soffrir. * Qu'il ne lui faille.
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(v. 6823) DE LA ROSE. 203

Là reçoit de toutes tempestes
Et les assaus et les molestes*; * Mollestations.
Zéphirus, dons vens sans per*, * Pareil.
I vient à tart por atremper* * Tempérer.
Des durs vens les assaus orribles
A* ses souffles dons et pésibles. * Avec.
L'une partie de la sale
Va contremont*, et l'autre avale**; * En haut. ** Descend.
Si semble qu'el doie chéoir,
Tant la puet-l'en pendant véoir;
N'onc si desguisée maison
Ne vit, ce croi, onques mès hon*. * Jamais homme.
Moult reluit d'une part, car gent* * Gentils, élégants.
I sunt li mur d'or et d'argent;
Si r'est* toute la coverture* * Et est à son tour.
De-cele méisme féture*, * Fabrique.
Ardans de pierres précieuses
Moult cleres et moult vertueuses (1).
Chascuns à merveilles la loe.
D'autre part sunt li mur de boe,
Qui n'ont pas d'espès plaine paume,
S'est* toute coverte de chaume. * Et elle est.
D'une part se tient Orguilleuse,
Por sa grant biauté merveilleuse;
D'autre, tremble toute esfraée,
Tant se sent foible et esbaée*, * Ebahie.
Et porfendue de crevaces
En plus de cinc cens mile places.
Et se chose qui n'est estable,

(1) A l'exemple des Orientaux, nos ancêtres attribuaient aux pierres précieuses des vertus plus ou moins efficaces. Marbode, évêque de Rennes,
mort en 1123, a compose un poème latin, dans lequel il décrit
soixante et une de ces pierres, et parle de leur nature, de leur qualité et
des propriétés qu'on leur accordait alors. Il l'annonce comme la version
d'un traité d'Evax, roi d'Arabie, qui l'avait composé pour Néron, empereur
romain.

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204 LE ROMAN (v. 6852)

Comme foloiant* et muable * Egarant.
A certaine habitacion,
Fortune a là sa mancion*. * Son habitation.
Et quant el vuet estre honorée,
Si se trait en la part* dorée * Elle se retire en la partie.
De sa maison, et là séjorne.
Lors pare son cors et atorne*, * Orne, décore.
Et se vest cum une roïne
De grant robe qui li traïne,
De toutes diverses olors*, * Odeurs (1).
De moult desguisées colors
Qui sunt ès* soies ou ès laines. * Dans les.
Selonc les herbes et les graines,
Et selonc autres choses maintes
Dont les draperies sunt taintes,
Dont toutes riches gens se vestent
Qui por honor avoir s'aprestent.
Ainsinc Fortune se desguise;
Mès bien te di qu'ele ne prise
Trestous ceus du monde un festu,
Quant voit son cors ainsinc vestu;
Ains est tant orguilleuse et fière,
Qu'il n'est orguex qui s'i afière*: * Orgueil qui s'y rapporte.
Car quant el voit ses grans richesces,
Ses grans honors, ses grans noblesces
De si très-grant folie habonde,
Qu'el ne croit pas qu'il soit ou monde
Home ne fame qui la vaille,
Comment que la chose après aille.
Puis va tant roant* par la sale, * Faisant aller sa roue.
Qu'ele entre en la partie sale,

(1) Voyez, sur l'usage où étaient nos ancêtres, à l'exemple des Orientaux, de parfumer leur linge et leurs vêtements, nos Recherches sur le
commerce, la fabrication et l'usage des étoffes de soie, etc., tom. Ier,
pag. 79; et tom. II, pag. 450.

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(v. 6883) DE LA ROSE. 205

Foible, décrevée et crolant,
O* toute sa roe volant, * Avec.
Lors va soupant et jus se boute*, * Chopant et se met en bas.
Ausinc cum s'el ne véist* goute; * Comme si elle ne voyait.
Et quant illec se voit chéue*, * Là se voit tombée.
Sa chière et son habit remue*, * Change.
Et si se desnue et desrobe*, * Dépouille de sa robe.
Qu'ele est orfenine* de robe, * Orpheline.
Et semble qu'el n'ait riens vaillant,
Tant li sunt tuit bien défaillant.
Et quant el voit la meschéance*, * Malheur.
Si quiert honteuse chevissance*, * Expédient.
Et s'en vait au bordiau cropir
Plaine de duel et de sospir.
Là plore lermes espandues
Les grans honors qu'ele a perdues,
Et les délis* où ele estoit * Délices.
Quant des grans robes se vestoit;
Et por ce qu'ele est si perverse,
Que les bons en la boe verse,
Et les déshonore et les griève,
Et les mauvès en haut esliève,
Et lor donne à grans habondances
Dignetés, honors et poissances,
Puis, quant li plaist, lor tolt et emble*, * Enlève et ravit.
N'el ne set qu'ele vuet*, ce semble; * Ce qu'elle veut.
Por ce li oil bendé li furent
Des* anciens, qui la congnurent. * Par les.

Comment le maulvais empereur
Néron, par sa grande fureur,
Fist devant luy ouvrir sa mère,
Et la livrer à mort amère,
Pour ce que véoir il vouloit
Le lieu où concéu l'avoit.

Et que Fortune ainsinc le face,
18.
@

206 LE ROMAN (v. 6912)

Que les bons avile et esface,
Et les mauvès en honor tiengne;
Car ge voil que bien t'en soviengne,
Jà soit ce que devant* dit t'aie * Quoique auparavant.
De Socrates que tant amaie,
Et li vaillans hons tant m'amoit,
Qu'en tous ses fais me réclamoit:
Nains essamples en puis trover,
Et ce puet-l'en tantost prover,
Et par Sénèque et par Néron,
Dont la parole tost leron*, * Laisserons.
Por la longor de la matire;
Car ge metroie trop à dire
Les fais Néron, le cruel home,
Comment il mist les feus à Rome,
Et fist les sénators occiere.
Cis* ot les cuers plus durs que pierre, * Celui-là.
Quant il fit occire son frère,
Et si fist desmembrer sa mère,
Por ce que par li fust véus
Li lieus où il fu concéus;
Et puis* qu'il la vit desmembrée, * Et après.
Selonc l'istoire remembrée*, * Rappelée.
La biauté des membres jugea.
Hé Diex! cum si félon juge a*! * Quel cruel juge il y a.
Onc des iex lerme n'en issi*, * Des yeux larme n'en
Car li livres le dit ainsi. sortit.
Mès si cum il jugoit des membres,
Commanda-il que de ses chambres
Li féist-l'en vin aporter,
Et but por son cors déporter*. * Recréer.
Mès il l'ot ainçois* congnéue; * Auparavant.
Sa seror* r'avoit-il éue, * Soeur.
Et bailla soi-méisme à home
Cis desloiaus* que ge ci nome. * Ce déloyal.
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(v. 6947) DE LA ROSE. 207

Sénèque mist-il à martire
Son bon mestre, et li fist eslire
De quel mort morir il vorroit*, * Voudrait.
Cil vit qu'eschaper n'en porroit,
Tant par ert crueus li maufés*: * Tant était cruel le mau-
« Donc soit, dist-il, uns bains chaufés, vais.
Puisque d'eschaper est néans,
Si me faites seignier léans*, * Là-dedans.
Si que je muire* en l'iaue chaude, * De sorte que je meure.
Et que m'ame joieuse et baude* * Transportée d'allégresse.
A Dieu qui la forma ge rende,
Qui d'autres tormens la défende!

Comment Sénèque le preud'homme,
Maistre de l'empereur de Romme,
Fut mis en un baing pour mourir;
Néron le fist ainsi périr.

Après ce mot, sans arrester,
Fist Néron le baing aprester,
Et fist ens le prodome metre,
Et puis seignier, ce dit la letre,
Tant qu'il li convint* l'ame rendre, * Lui fallut.
Tant li list cis* du sanc espendre; * Celui-là.
Ne nule achoison* n'i savoit, * Occasion, raison.
Fors tant* que de coustume avoit * Si ce n'est.
Néron que tous jors dès s'enfance
Li soloit* porter révérence, * Avait coutume.
Si cum* disciples à son mestre. * Ainsi que.
Mès ce ne doit, dist-il, mie estre,
Ne n'est pas bel en nule place
Que révérence à homme face
Nus hons*, puis qu'il est emperères, * Nul homme.
Tant soit ses* mestres ne ses pères. * Son.
Et por ce que trop li grevoit,
Quant encontre li se levoit,
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208 LE ROMAN (v. 6977)

Quant son mestre véoit venir,
N'il ne s'en pooit pas tenir
Qu'il ne li portast révérence
Par la force d'acoustumance,
Fist-il destruire le prodome*. * L'homme d'honneur.
Si tint-il l'empire de Rome
Cis desloiaus* que ge ci di; * Ce déloyal.
Et d'orient et de midi,
D'occident, de septentrion
Tint-il la jurisdicion.
Et se tu me sés bien entendre,
Par ces paroles pués* aprendre * Tu peux.
Que richeces et révérences,
Dignetés, honors et poissances,
Ne nule grace de Fortune,
Car ge n'en excepte nésune*, * Aucune.
De si grant force pas ne sont,
Qu'il facent bons ceus qui les ont,
Ne dignes d'avoir les richeces,
Ne les honors ne les hauteces;
Mès s'il ont en eus engrestiés*, * Méchancetés.
Orguel, ou quelques mauvestiés,
Li grant estat où il s'encroent*, * S'attachent.
Plus tost le mostrent et descloent*, * Ouvrent.
Que se petit estat éusseut,
Par quoi si nuire ne péussent
Car quant de lor poissances usent,
Li fait les volentés encusent,
Qui démonstrance font et signe
Qu'il ne sunt pas ne bon, ne digne
Des richeces, des dignetés,
Des honors et des poestés*. * Puissances.
Et si dist-l'en une parole
Communément, qui est moult fole,
Et la tienent trestuit por vroie* * Tous pour vraie.
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(v. 7012) DE LA ROSE. 209

Par lor fol sens qui les desvoie*, * Egare.
Que les honors les meurs remuent*. * Changent.
Mès cil mauvèsement arguent*: * Accusent
Car honors ne font pas muance*, * Changement.
Mès il font signe et démonstrance
Quex* meurs en eus avant avoient, * Quelles.
Quant ès* petis estas estoient, * Dans les.
Cil qui les chemins ont tenus
Par quoi sunt as honors venus.
Car cil sunt fel* et orguilleus, * Durs.
Despiteus* et mal semilleus**, * Méprisants. ** Re-
Puis qu'il vont honors recevant; muants, éveillés.
Sachiés tiex ierent-il devant*, * Sachez que tels seront-
Cum tu les pués après véoir, ils avant.
S'il en éussent lors pooir*. * Pouvoir.
Si n'apelé-ge pas poissance
Pooir mal, ne desordénance*: * Mauvais pouvoir, ni dé-
Car l'Escripture si dit bien sordre.
Que toute poissance est de bien,
Ne nus à bien faire ne faut*, * Manque.
Fors* par foiblece et par défaut; * Hormis.
Et qui seroit bien cler véans,
Il verroit que maus est néans,
Car ainsinc le dit l'Escripture.
Et se d'auctorité n'as cure,
Car tu ne vués, espoir*, pas croire * Peut-être.
Que toute auctorité soit voire*, * Véritable.
Preste sui que raison i truisse*, * Trouve.
Car il n'est riens que Diex ne puisse.
Mès qui le voir en vuet retraire*, * Veut rapporter.
Diex n'a poissance de mal faire;
Et se tu es bien congnoissans,
Et vois que Diex est tous poissans,
Qui de mal faire n'a pooir,
Donc pués-tu clèrement véoir
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210 LE ROMAN (v. 7017)

Que qui l'estre des choses nombre,
Mal ne met nule chose en nombre;
Mès si cum li ombre ne pose
En l'air oscurci nule chose,
Fors défaillance* de lumière, * Excepté manque.
Trestout en autele* manière, * Tout en telle.
En créature où bien desfaut,
Mal n'i met riens fors pur desfaut
De bonté, riens plus n'i puet metre.
Et dit encores plus la letre,
Qin des mauvès comprent la some,
Que li mauvès ne sunt pas home,
Et vives raisons i amaine;
Mès ne voil or pas metre paine
A tout quanque* ge di prover, * Ce que.
Quant en escript le pués* trover. * Le peux.
Et neporquant*, s'il ne te griève, * Néanmoins.
Bien te puis par parole briève
Des raisons amener aucune:
C'est qu'il lessent la fin commune
A quoi tendent et tendre doivent
Les choses qui estre reçoivent.
C'est de tous biens le soverain,
Que nous apelons premerain.
Autre raison i a biau metre
Por quoi li mauves n'ont pas estre,
Qui bien entent la conséquence
Qu'il ne sunt pas en ordenance
En quoi tout lor estre mis ont,
Trestoutes les choses qui sont,
Dont il s'ensieut cler véant**. * A celui qui voit clair.
Que li mauvès sunt por néant.
Or vois comme Fortune sert
Cà-jus* en ce mondain désert, * Ici-bas.
Et comment el fait à despire*, * Elle est a mépriser.
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(v. 7082) DE LA ROSE. 211

Qui des mauvès eslit le pire,
Et sus tous homes le fist estre
De ce monde seignor et mestre,
Et fist Sénèque ainsinc destruire,
Fait donques bien sa grâce à fuire*, * Sa grâce est donc bien à
Quant nus, tant soit de bon éur*, fuir. * Tant heureux soit-il.
Ne la puet tenir asséur*: * Sûreté.
Por ce voil que tu la desprises*, * Pour cela, je veux que
Et que sa grâce riens ne prises. tu la méprises.
Claudius néis s'en soloit (1)
Merveiller*, et blasmer voloit * Même avait coutume de
Les dieux de ce qu'il consentoient s'en émerveiller.
Que li mauvès ainsinc montoient
Es grans honors, ès grans hautesces,
Es grans pooirs, ès grans richesces;
Mès il-méismes i respont,
Et la cause nous en espont*, * Expose.
Cum cil qui bien de raison use,
Et les dieux assolt* et escuse, * Absout.
Et dit que por ce le consentent
Que plus après les en tormentent
Por estre plus forment grevés;
Car por ce sunt en haut levés
Que l'en les puist* après véoir * Que l'on les puisse.
De plus haut trébuchier et choir.
Et se tu me fais cest servise
Que ge ci tesmoingne et devise*, * Expose.

(1) CLAUDIUS, c'est Claudien (Claudianus), poète latin qui vivait dans le quatrième siècle, sous l'empire de Théodose, et de ses fils Arcadius et
Honorius.
Ce que Jean de Meung lui fait dire de l'élévation et de l'abaissement des méchants, est tiré des vers de ce poète, faussement attribués à Horace:
Jam non ad culmina renon Injustos crevisse queror. Tolluntur in altum, Ut lapsu graviore ruant. (L. D. D.)
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212 LE ROMAN (v. 7109)

Jamès nul jor ne troveras
Plus riche home que tu seras,
Ne jamès ne seras iriés*, * Chagrin.
Tant soit tes estas empiriés
De cors, ne d'amis, ne d'avoir;
Ains* vodras pacience avoir, * Mais.
Et tantost avoir la porras
Cum mes amis estre vorras*. * Tant que tu voudras être
Por quoi donc en tristor* demores mon ami. * Tristesse.
Je vois maintes fois que tu plores
Cum alambic sus alutel*: * Partie d'un alambic.
L'en te devroit en un putel* * Puits, mare.
Tooiller cum un viex panufle*. * Laver comme un vieux
Certes ge tendroie à grant trufle* haillon. * Baliverne.
Qui diroit que tu fusses hon*; * Homme.
C'onques* hon en nule seson, * Car jamais.
Por* qu'il usast d'entendement, * Pour peu.
Ne demena tel marement*. * Chagrin.
Li vif déable, li maufé* * Démons.
T'ont si en amer eschaufé,
Qui si font tes iex lermoier,
Qui de nule riens esmoier* * Toi qui de rien t'affliger.
Qui t'avenist*, ne te déusses, * Qui t'advint.
Se point d'entendement éusses.
Ce fait li diex qui ci t'a mis,
Tes* bons mestres, tes bons amis: * Ton.
C'est Amors qui soufle et atise
La brèse qu'il t'a ou cuer mise,
Qui fait tes iex les lermes rendre,
Chier te vuet s'acointance* vendre; * Cher il te vaut sa fré-
Car-ce n'aférist* mie à home quentation. * Ne conviendrait pas.
Que sens et proesce renome.
Certes malement* t'en diffames. * Mauvaisement.
Lesse plorer enfans et fames,
Bestes fiébles et variables;
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(v. 7144) DE LA ROSE. 213

Et tu soies fers* et estables. * Fier.
Quant Fortune verras venir,
Vués-tu sa roe retenir
Qui ne puet estre retenue
Ne par grant gent, ne par menue?
Cis grans emperères méismes,
Néron, dont essample méismes*, * Dont nous mimes exem-
Qui fu de tout le monde sires, ple.
Tant s'estendoit loing ses empires,
Ne la pot onques arrester,
Tant péust honors conquester*: * Conquérir.
Car il, se l'istoire se ment,
Reçut puis mort mauvèsement.
De tout son pueple fu haïs,
Dont il cremoit* estre envais; * Craignait.
Si manda ses privés amis,
Mès onc li messagiers tramis* * Transmis, envoyés.
Ne trovèrent, quequ'il déissent,
Nus d'aus qui lor huis* lor ovrissent. * Portes.
Adonc i vint privéement* * A la dérobée.
Néron moult paoreusement,
Et hurta de ses propres mains,
N'onc ne l'en firent plus ne mains:
Car quant plus chascun apela,
Chascun plus s'enclost* et céla; * Se renferma.
Ne nus ne li volt* mot respondre, * Voulut.
Lors le convint aler repondre*. * Alors il lui fallut aller
se cacher.
Comment l'emperère Néron
Se tua devant deus garçons,
En un jardin où se bouta,
Pour ce que son pueple doubta*. * Redouta.

Si se mist por soi herbergier,
O deus siens sers*, en un vergier * Avec deux siens serfs
Car jà partout plusor coroient esclaves.
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214 LE ROMAN (v. 7174)

Qui por ocirre le quéroient,
Et crioient: « Néron, Néron!
Qui le vit? où le troveron? »
Si qu'il néis* bien les ooit, * De sorte que lui-même.
Mès consel metre n'i pooit;
Si s'est si forment* esbahis, * Fortement.
Qu'il méismes s'en enhaïs*; * Se hait.
Et quant il se vit en ce point,
Qu'il n'ot mès d'espérance point,
As sers pria qu'il le tuassent,
Ou qu'à soi tuer li aidassent.
Si s'occist; mès ains* fist requeste * Et il se tua; mais aupa-
Que jà nus ne trovast sa teste, ravant.
Por ce qu'il ne fust congnéus,
Se son cors fust après véus.
Et pria que le cors ardissent* * Brûlassent.
Sitost cum ardoir le poïssent.
Et dist li livres anciens,
Dit des douze Cesariens,
Où sa mort trovons en escript,
Si cum Suétonius l'escript,
Qui la loi crestiene apele
Fauce religion novele
Et malfaisant, ainsinc la nomme,
(Vez-ci mot de desloial homme;)
Que en Néron fu définie
Des Césariens la lignie.
Cis par ses fais tant porchaça*, * Celui-là par ses actions
Que tout son linage effaça. tant fit.
Neporquant* fu-il coustumiers * Néanmoins.
De bien faire ès cinc ans premiers;
Onc si bien ne governa terre
Nus princes que l'en séust querre*, * Chercher.
Tant sembla vaillans et piteus* * Miséricordieux.
Li desloiaus, despiteus*; * Méprisant.
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(v. 7209) DE LA ROSE. 215

Et dist en audience à Rome,
Quant il, por condampner un home,
Fu requis de la mort escrire,
Ne n'ot pas honte de ce dire,
Qu'il vosist miex* non savoir letre, * Voudrait mieux.
Que sa main por escrire i metre.
Si tint, se vuet li livres dire,
Entor dix et sept ans l'empire (1),
Et trente-deux dura sa vie;
Mès ses orguex, sa félonie,
Si forment l'orent envaï,
Que de si haut si bas chaï,
Cum tu m'as oï raconter.
Tant l'ot fait Fortune monter,
Que tant le fist après descendre,
Cum tu pués oïr et entendre.
N'onc ne la pot tenir Crésus,
Qu'el n'el tornast et jus et sus,
Qui refu roi de toute Lyde;
Puis mist-ele ou col la bride,
Et fu por ardre* au feu livres, * Brûler.
Quant par pluie fu delivrés,
Qui le grant feu fist tout estaindre;
N'onques nus n'osa là remaindre*; * Rester.
Tuit s'enfoïrent por la pluie.
Crésus se mist tantost en fuie,
Quant il se vit seul en la place
Sans encombrement et sans chace.
Puis refu sires de sa terre,
Et puis revint novele guerre;
Puis refu pris, et puis pendus,
Quant li songes li fu rendus

(1) L'auteur se trompe ici sur la durée du règne de Néron, qui ne fut que de treize ans, sept mois et vingt-sept jours. Cependant cette erreur
pourrait bien venir de la faute des anciens copistes. (Méon.)
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216 LE ROMAN (v. 7241)

Des deus diex qui li aparoient*, * Apparaissaient.
Qui sus l'arbre en haut le servoient.
Jupiter, ce dist, le lavoit,
Et Phébus la toaille* avoit, * Serviette.
Et se penoit de l'essuier.
Mal se volt* ou songe appuier, * Voulut.
Dont si grain fiance acueilli*, * Dont il prit si grande
Que comme fox* s'enorgueilli; confiance. * Fou.
Bien li dist Phanie sa fille,
Qui tant estoit singe et soutille*, * Subtile.
Que savoit les songes espondre*, * Exposer.
Et sans flater li volt respondre.

Comment Phanie dist au roy
Son pète, que par son desroy* * Faute
Il seroit au gibet pendu,
Et l'a par son songe entendu.

« Biau père, dit la damoisele,
Ci a* dolereuse novele. * Ici il y a.
Vostre orguel ne vaut une coque,
Sachiés que Fortune vous moque.
Par ce songe poés entendre
Qu'el vous vuet faire au gibet pendre;
Et quant serés pendus au vent,
Sans coverture et sans auvent,
Sus vous plovra, biaus sires rois,
Et li biaus solaus de ses rais* * Soleil de ses rayons.
Vous essuera cors et face.
Fortune à ceste fin vous chace,
Qui tolt* et done les honors, * Enlève.
Et fait sovent des grans menors*. * Moindres.
Et des menors refait greignors*, * Plus grands.
Et seignorir sus les seignors.
Que vous iroie-ge flatant?
Fortune au gibet vous atent,
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(v. 7271) DE LA ROSE. 217

Et quant au gibet vous tendra
La hart ou col, el reprendra
La bele corone dorée
Dont vostre teste est coronée;
S'en iert* uns autres coronés * Et en sera.
De qui garde ne vous prenés.
Et por ce que ge vous espoigne* * Expose.
Plus apertement* la besoigne, * Ouvertement.
Jupiter qui l'iaue vous done,
Ce est li airs qui pluet et tone;
Et Phébus qui tient la toaille*, * Serviette.
C'est li solaus, sans nule faille*. * Sans faute.
L'arbre par le gibet vous glose*; * Vous explique.
Je n'i puis entendre autre chose.
Passer vous convient* ceste planche. * Il vous faut.
Fortune ainsinc le pueple vanche
Des bobans* que vous demenés, * Vanité, luxe.
Cum orguilleus et forsenés*. * Fous.
Si destruit-ele maint prodome*, * Homme de bien.
Qu'el* ne prise pas une pome * Car elle.
Tricherie, ne loiauté,
Ne vil estat, ne roiauté;
Ainçois s'en joe à la pelote*, * Au contraire elle joue à
Comme pucele nice* et sote, la balle avec. * Niaise.
Et giete grant désordenance* * Désordre.
Richesce, honor et révérance;
Dignités et poissance done,
Ne ne prent garde à quel persone:
Car ses graces, quant les despent*, * Dispense.
En despendant si les espent*, * Répond.
Que les giete en leu de poties*. * Car elle les jette au lieu
Par putiaus et enfangeries*; de poussière. * Par mares et endroits
Qu'el ne prise tout une bille* fangeux. * Car elle ne le prise à l'é-
Fors que Gentillesce, sa fille, gal d'un morceau de bois.
Cousine a prochaine Chéance,
ROMAN DE LA ROSE. - T. I. 19
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218 LE ROMAN (v. 7306)

Tant la tient Fortune en balance.
Mais de cele est-il voirs sans faille* * Vrai sans faute.
Que Fortune à nul ne la baille,
Comment qu'il aut du retolir*, * Bien, qu'il aille de le re-
S'il ne set si son cuer polir, prendre.
Qu'il soit cortois, preus et vaillans:
Que nus n'est si bien bataillans,
Se de vilonie s'apresse*, * S'approche.
Que Gentillesce ne le lesse.
Gentillesce est noble et si l'ain*, * Et je l'aime.
Qu'el n'entre mie en cuer vilain:
Por ce vous lo*, mon très-chier père, * C'est pourquoi je vous
Que vilonie en vous n'apère* conseille. * N'apparaisse.
Ne soiés orguilleus ne chiches;
Aiés, por enseignier les riches,
Large cuer, et cortois et gent,
Et piteus* à la povre gent: * Compatissant.
Ainsinc le doit chascuns rois faire.
Large, cortois et débonnaire
Ait le cuer, et plain de pitié,
S'il quiert* du pueple l'amitié, * Cherche, veut.
Sans qui rois en nule sèson
Ne puet plus ne c'uns simples hon*. » * Ne peut pas plus qu'un
Ainsinc le chastioit* Phanie, simple homme. * Ainsi l'instruisit.
Mais fox* ne voit en sa folie, * Fou.
Fors que* sens et raison ensemble, * Si ce n'est.
Si cum* en son fol cuer li semble. * Ainsi que.
Crésus, qui point ne s'umilie,
Tous plains d'orguel et de folie,
En tous ses fais cuide* estre sages, * Croit.
Combien qu'il féist grans outrages* * Excès.

Crésus respont à sa fille.

« Fille, dist-il, de cortoisie
Ne de sens ne m'aprenés mie;
@

(v. 7339) DE LA ROSE. 219

Plus en sai que vous ne savés,
Qui ainsinc chastié m'avés*; * Qui ainsi m'avez fait
Et quant par votre fol respons donné des avis.
M'avés mon songe ainsinc espons*, * Expliqué.
Servi m'avés de grans mençonges.
Car sachiés que cis* nobles songes, * Ce.
Où fauce glose volés metre,
Doit estre entendus à la letre;
Et ge-méismes li entens,
Si cum vous le verrés en tens.
Onques si noble vision
N'ot si vile exposicion:
Li diex, sachiés, à moi vendront,
Et le servise me rendront
Qu'il m'ont par ce songe tramis, * Transmis.
Tant est chacuns d'aus mes amis,
Car bien l'ai pieça déservi*. » * Depuis longtemps mé-
rité.
Raison.

Vez cum* Fortune le servi, * Voyez comme.
Qu'il ne se pot onques desfendre
Qu'el n'el féist au gibet pendre.
N'est-ce donc chose bien provable
Que sa roe n'est pas tenable;
Que nus ne la puet retenir.
Tant sache à grant estat venir?
Et se tu sés riens de logique,
Qui bien r'est* science autentique, * Est de son côté.
Puisque li grant seignor i faillent*, * Faillissent.
Li petit en vain se travaillent.
Et se ces prueves riens ne prises,
D'anciennes istoires prises,
Tu les as de ton tens noveles
De batailles fresches et beles,
@

220 LE ROMAN (v. 7371)

De tel biauté, ce dois savoir,
Comme il puet en bataille avoir.
C'est de Mainfroi, roi de Sesile,
Qui par force tint et par guile* * Fraude.
Lonc-tens en pès toute sa terre,
Quant li bons Karles li mut* guerre, * Lui fit.
Conte d'Anjou et de Provance,
Qui par devine porvéance* * Divine providence.
Est ores de Sesile rois,
Qu'ainsinc le volt Diex li verois*, * Car ainsi le voulut Dieu
Qui tous jors s'est tenus o li*. le vrai. * Avec lui.
Cis* bons rois Karles l'en toli**, * Ce. ** Enleva
Non pas, sans plus, la seignorie,
Ains li toli du cors la vie,
Quant à l'espée qui bien taille,
En la premeraine* bataille * Première.
L'assailli por li desconfire.
Eschec et mat li ala dire
Desus son destrier auferrant*, * Gris.
Du trait d'un paonnet* errant * Pion, pièce du jeu des
Ou mileu de son eschiquier. échecs.
De Corradin (1) parler ne quier*, * Ne veux.
Son neveu, dont l'exemple est preste,

(1) Conradin était petit-fils de l'empereur Frédéric II et fils de Conrad, qui avait laissé la régence du royaume de Sicile à Mainfroy, fils naturel
de Frédéric. Le régent usurpa ce royaume sur son neveu Conradin.
Charles, duc d'Anjou, à qui Urbain IV en avait donné l'investiture, livra la bataille à Mainfroy l'an 1266; cet usurpateur fut vaincu, et on le
trouva dans le champ de bataille au nombre des morts.
Conradin, surpris que le pape Urbain et Clément IV, son successeur, eussent disposé d'un bien qui ne leur appartenait par aucun endroit, mit
une armée sur pied. Charles vint au-devant de lui lorsqu'il entrait dans
la Sicile, et lui donna bataille au champ du Lis, l'an 1268. Conradin se
sauva avec Frédéric, son cousin; mais ils furent arrêtés quelques jours
après, et condamnés à la mort par les syndics des villes du royaume,
comme perturbateurs du repos de l'Eglise. En conséquence ils eurent la
tête coupée sur un échafaud, au milieu de la ville de Naples, l'an 1269.
(L. D. D.) 19.
@

(v. 7394) DE LA ROSE. 221

Dont li rois Karles prist la teste
Maugré les princes d'Alemaigne;
Henri, frère le roi d'Espaigne,
Plain d'orguel et de traïson,
Fist-il morir en sa prison.
Cil dui*, comme folz garçonnés, * Ces deux.
Roz et fierges et paonnés*, * Tours, reines et pions,
Et chevaliers as gieus perdirent, pièces du jeu des échecs.
Et hors de l'eschiquier saillirent*, * Sautèrent.
Tel paor orent d'estre pris
Au geu qu'il orent entrepris;
Car qui la vérité regarde,
D'estre mat n'avoient-il garde,
Puisque sans roi se combatoient.
Eschec et mat riens ne doutoient*, * Redoutaient.
Ne cil haver (1) ne le pooit,
Qui contre eus as eschiés jooit,
Fust à pié, fust sus les arçons*; * Soit à pied, soit à cheval.
Car l'en ne have pas garçons,
Fox, chevaliers, fierges ne ros*; * Noms de pièces au jeu
Car se vérité conter os*, des échecs. * J'ose.
Si n'en quier-ge nulli* flater, * Et je n'en veux nul.
Ainsinc cum il va du mater.
Puisque des eschiés me sovient,
Si tu riens en sés, il convient
Que cil soit rois, que l'en fait have

(1) Saluer, donner le bon jour. On se servait anciennement de ce terme en jouant aux échecs; et au lieu de dire, comme à présent, échec au roi,
on lui disait havé.
Dans la description du bal en forme de tournoi, qui fut donné en présence de La Quinte, Rabelais nous apprend lorsque le roi était en prise,
il n'était point permis de le prendre; mais on devait, en lui faisant une
profonde révérence, l'avertir, en lui disant: Dieu vous garde; et lorsqu'il
ne pouvait être secouru, il n'était pour cela pris de la partie adverse,
mais salué le genou en terre, lui disant: Bon jour. Là était fin du tournoi.
(Pantagruel, liv. V , chap. 24.) (Méon.) 19.
@

222 LE ROMAN (v. 7420)

Quant tuit si* home sunt esclave, * Tous ses.
Si qu'il se voit seus* en la place, * Seul.
Ne n'i voit chose qui li place*; * Plaise.
Ains* s'enfuit par ses anemis * Mais.
Qui l'ont en tel povreté mis:
L'en ne puet autrement haver*, * Dire ave.
Ce sevent tuit, large et aver*. * Avare.
Car ainsinc le dist Athalus,
Qui des eschez controva l'us* (1), * L'usage.

(1) Jean de Meung prétend que ce jeu fut inventé par Attalus, mathématicien dont on ignore le siècle; d'autres attribuent cette invention à
Palamède, pendant le siège de Troie. On en fait aussi honneur à un certain
Diomède, qui vivait du temps d'Alexandre.
Frère Jean de Vignay, dans son traité de la Moralité de l'Echiquier, dit que le jeu des échecs fut inventé par un roi de Babylone, et que depuis,
ce jeu fut porté en Grèce, ainsi que Diomède le Grec en fait foi dans ses
livres anciens. Jérôme Vida, dans son poème sur les Echecs, a feint que
l'Océan, qui avait joué de tout temps sous l'onde avec les nymphes marines,
apprend ce jeu aux dieux célestes qui assistèrent aux noces de la
Terre, et que dans la suite Jupiter ayant débauché Scacchide, nymphe
d'Italie, il lui enseigna ce jeu pour le prix des faveurs qu'elle lui avait
accordées; et qu'enfin cette fille, qui lui donna son nom, l'apprit ensuite
aux hommes.
Sarrazin, dans sa curieuse dissertation sur ce jeu, croit que les Indiens l'apprirent aux Persans, ceux-ci aux Mahométans, et que ce fut par le
moyen de ces derniers que ce jeu passa en Europe.
On y jouait en France du temps de Charlemagne: on voyait dans le trésor de Saint-Denis, les échecs de ce prince. A juger par leur taille de
la grandeur de l'échiquier, je ne suis point surpris si Charlot, fils de
Charlemagne, en cassa la tête à Baudouin, fils d'Ogier le Danois, à cause de
l'ascendant qu'il avait sur lui. Cette brutalité de Charlot fut la cause d'une
guerre qui dura plus de sept ans. (Roman d' Ogier le Danois, chap. 16.)
M. La Mare, auteur de l'excellent Traité de la Police, remarque qu'en 1254 saint Louis défendit le jeu des échecs; « peut-être, ajoute-t-il, parce
que ce jeu est trop sérieux, et jette le corps en langueur par une trop
« grande application de l'esprit. » C'est dans les principes de ce prince
que Montaigne disait, en parlant de ce jeu: Je l'ai haï et fui, de ce
« qu'il n'est pas assez jeu, et qu'il nous ébat trop sérieusement, ayant
« honte d'y fournir l'attention qui suffirait à quelque bonne chose. »
(L. D. D.)
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(v. 7429) DE LA ROSE. 223

Quant il traitoit d'arismétique;
Et verras en Policratique (1)
Qu'il s'enfléchi de la matire*, * Se pénétra de la matière.
Et des nombres devoit escripre,
Où ce biau geu joli trova,
Que par démonstrance prova.
Por ce se mistrent-il en fuie * Pour cela se mirent-ils
Por la prise qui lor ennuie. en fuite.
Qu'ai-ge dit, por prise eschever*? * Eviter, esquiver.
Mais por la mort qui plus grever* * Chagriner.
Les péust, et qui pis valoit,
Car li geus malement aloit,
Au mains par devers lor partie
Qui de Dieu s'iere départie*, * S'était séparée.
Et la bataille avoit emprise* * Entreprise.
Contre la foi de sainte Eglise.
Et qui eschec dit lor éust,
N'iert-il* qui covrir le péust, * Ne sera-t-il.
Car la fierche* avoit esté prise * La reine, nom de l'une
Au gieu de la première assise, des pièces du feu des
Où li rois perdi comme fos, échecs.
Ros*, chevaliers, paons et fos**, * Tours. ** Pions et fous.
Si n'ert-ele* pas là présente; * Et elle n'était pas.
Mès la chétive, la dolente* * Souffrante, malheureu-
Ne pot foïr ne soi desfendre, se.

On conservait au Garde-Meuble un jeu d'échecs en cristal, garni en or, qui avait été donné, dit-on, au roi saint Louis par le Vieux de la Montagne;
mais ayant été donné en payement à un fournisseur plus curieux
d'argent que d'antiquités, il le fit vendre à l'hôtel de Bullion en 1795.
(1) Attalus Asiaticus, si gentilium creditur historiis, hanc ludendi lasciviam dicitur invenisse ab exercitio numerorum, paululum deflexa
materia. (Joan. Saresburiensis Policraticus, lib. I, cap. V.) Voyez du Jeu d'échecs des Indiens, par M. A. Pichard, dans la France littéraire, tom. XXII, Paris, 1835, pag. 132-142; et du Jeu d'échecs en
Chine dans l'Asiatic Journal, oct. 1827, p. 478, article reproduit dans le
Bulletin des sciences historiques de M. de Férussac, tom. XIV, p. 398-399.

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224 LE ROMAN (v. 7454)

Puis que l'en li ot* fait entendre * Depuis qu'on lui eut.
Que mat et mort gisoit Mainfrois,
Par chief*, par piés et par mains frois. * Par tête.
Et puis que cis* bons rois oï * Ce.
Qu'il s'en ereut ainsinc foï*, * Qu'ils s'étaient ainsi en-
Les prist-il fuitis ambedeus*, fuis. * Fugitifs tous deux.
Et puis fist sa volenté d'eus,
Et de mains autres prisonniers,
De lor folie parçonniers*. * Complices.
Cis vaillans rois dont ge te conte,
Que l'en soloit* tenir à conte, * Que l'ont avait l'habi-
Cui* nuis et jors, et mains et soirs, tude. * A qui.
L'ame, le cors et tous ses hoirs* * Héritiers.
Gart Diex* et desfende et conseille, * Dieu garde.
Cil donta l'orguel de Marseille (1),
Et prist des plus grans de la vile
Les testes, ains* que de Sezile * Avant.
Li fust roiaumes donés,
Dont il fu puis rois coronés,
Et vicaires de tout l'empire.
Mais ne voit or de li* plus dire; * Mais je ne veux mainte-
Car qui trestout vodroit retraire*, nant de lui. * Rapporter.
Un grant livre en convendroit* faire. * En faudrait.
Vez-ci gens qui grans honors tindrent:
Or sés à quel chief* il en vindrent. * Fin.
N'est donc bien Fortune séure,
R'est bien fos* qui s'i asséure, * Il est à son tour bien fou.
Quant ceus qu'el seult* par devant oindre, * A l'habitude.
Seult ausinc par derrière poindre*; * Piquer.
Et tu, qui la Rose baisas,
Par quoi de duel si grant fais* as, * De douleur si grand
Que tu ne t'en sés apaisier, faix.

(1) Marseille se révolta contre Charles d'Anjou en 1262, pour la seconde fois. Boniface de Castellane, chef de la révolte, eut la tête tranchée,
quoi qu'en dise Gaufredi en son Histoire de Provence. (L. D. D.)

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(v. 7486) DE LA ROSE. 225

Cuidoies-tu* tous jors baisier, * Croyais-tu.
Tous jors avoir aise et délices?
Par mon chief*, tu es fox et nices**. * Par ma tête. ** Simple.
Por que cis duel* plus ne te tiengne, * Ce chagrin.
De Mainfroi voil* qu'il te soviengne, * Je veux.
De Henri et de Corradin,
Qui firent pis que Sarradin*, * Sarrasins.
De commencier bataille amère,
Contre sainte Eglise lor mère;
Et des fais des Marsiliens,
Et des grans homes anciens,
Comme Néron, comme Crésus,
Dont je te contai ci-dessus,
Qui Fortune tenir ne porent
O* tous les grans pooirs qu'il orent. * Avec.
Par foi! frans hons qui tant se prise,
Qu'il s'orguillist por sa franchise*, * Etat d'homme libre.
Il ne set mie en quel aage
Crésus li rois vint en servage,
Ne d'Ecuba, mien escient,
Qui fu fame le roi Prient*, * Du roi Priam.
Ne tient-il pas en sa mémoire,
Ne de Sisicambis l'istoire (1),
Mère Daire le roi de Perse,
Cui* Fortune fu si perverse, * A qui.
Qui franchise* et ruiaumes tindrent, * Liberté.
Et serves en la lin devindrent.
D'autre part, ge tiens à grant honte,

(1) SIGIGAMBIS était la mère de Darius. Cette princesse étant tombée entre les mains de ses ennemis, après la défaite de son fils, elle fut traitée
par Alexandre avec tous les égards qui étaient dus à son rang. Aussi
fut-elle plus sensible à la mort de ce conquérant qu'à celle de son propre
fils; et cette princesse, qui avait eu la force de survivre à la perte de
Darius, eut honte de voir la lumière après qu'Alexandre en eut été
privé. (Quinte-Curse, liv. X.) (L. D. D.)
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226 LE ROMAN (v. 7514)

Puisque tu sés que letre monte*, * Ce que vaut la lettre.
Et que estudier te convient*, * Il te faut
Quant il d'Omer ne te souvient,
Puisque tu l'as estudié;
Mais tu l'as, ce semble, oblié,
Et n'est-ce poine vaine et vuide?
Tu mès ès livres ton estuide,
Et tout par négligence oblies!
Que vaut quanque* tu estudies, * Tout ce que.
Quant li sens au besoing te faut*, * Manque.
Et solement par ton défaut?
Certes tous jors en remembrance* * Mémoire.
Déusses avoir sa sentence;
Si* devroient tuit homme saige * Aussi.
Et si fichier en lor coraige*, * Et tellement fixer en leur
Que jamès ne lor eschapast coeur.
Tant que la mort les atrapast:
Car qui la sentence sauroit,
Et tous jors en son cuer l'auroit,
Et la séust bien soupeser,
Jamès ne li devroit peser* * Il ne devrait avoir du
De chose qui li avenist*, chagrin. * Qui lui arrivât.
Que tous jors fers ne se tenist* * Ne se tint ferme.
Encontre toutes aventures,
Bones, males, moles ou dures.
Si r'est-ele voir* si commune, * Et elle vraiment.
Selonc les ovres de Fortune,
Que chascuns chascun jor le voit,
Se bon entendement avoit.
Merveilles est que ne l'entens
Qui ta cure as mise tant ens*; * Qui ton soin as mis tant
Mès tu l'as autre part tornée, dedans.
Par ceste amor désordenée,
Si la te voil or ramentoivre* * Et je veux maintenant
Por toi faire miex aparçoivre*. te la rappeler. * Mieux apercevoir.
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(v. 7549) DE LA ROSE. 227

Jupiter en toute saison (1)
A sor le suel de sa maison,
Ce dit Omers, deus plains tonneaus;
Si n'est viex hons*, ne garçonneaus, * Et il n'est vieil homme.
N'il n'est dame, ne damoisele,
Soit vielle ou jone, laide ou bele,
Qui vie en ce monde reçoive,
Qui de ces deus tonneaus ne boive.
C'est une taverne planière*, * Ouverte à tous.
Dont Fortune la tavernière
Trait aluine* et piment (2) en coupes, * Absinthe.
Por faire à tout le monde soupes;
Tous les en aboivre à* ses mains, * Abreuve de.
Mès les uns plus, les autres mains.
N'est nus qui chascun jor ne pinte
De ces tonneaus ou quarte ou pinte,
Ou mui, ou setier, ou chopine,
Si cum il plest à la meschine*, * Fille.
Ou plaine paume ou quelque goute,
Que Fortune ou bec li agoute*: * Lui fait tomber dans le
Car bien et mal à chascun verse, bec.
Si cum ele est douce ou perverse.
Ne jà nus si liés* ne sera, * Et nul si joyeux.
Quant il bien se porpensera*, * Réfléchira.
Qu'il ne truist en sa greignor* aise * Trouve en sa plus gran-
Quelque chose qui li desplaise; de.
Ne jà tant de meschief* n'aura, * Malheur.
Quant bien porpenser se saura,
Qu'il ne truisse en son desconfort* * Trouve en son chagrin.
Quelque chose qui le confort*, * Console.

(1) Voyez le 24e liv. de l'Iliade, où Achille débite ce conte au bon roi Priam, pour le consoler de la mort de son fils Hector. (L. D. D.) (2) Vin de liqueur, au sujet duquel le Grand d'Aussy s'est longuement étendu dans son Histoire de la vie privée des Français; Paris, Simonet,
1815, in 8°, tom. III, p. 65-67.

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228 LE ROMAN (v. 7579)

Soit chose faite, ou chose à faire,
S'il pensoit bien à son afaire,
S'il ne chiet* en désespérance, * Choit.
Qui les péchéors désavance;
Ne nus hons* n'i puet consel metre, * Ni nul homme.
Tant ai léu parfont en letre.
Que te vaut donc le corrocier,
Le lermoier et le groucier*? * Gronder.
Mès pren bon cuer et si t'avance
De recevoir en pacience
Tout quanque* Fortune te done, * Ce que.
Soit bele ou laide, ou male ou bone
De Fortune la sémilleuse* * Remuante.
Et de sa roe périlleuse
Tous les tors conter ne porroie.
C'est li gieu de boute-en-corroie,
Que Fortune set si partir*, * Distribuer, partager.
Que nus devant au départir* * Que nul avant le par-
Ne puet avoir science aperte* tage. * Claire.
S'il i prendra gaaing ou perte.
Mès à tant* de li me tairai, * A présent.
Fors tant qu'encor m'i retrairai* * Si ce n'est qu'encore j'y
Un petitet por mes requestes, reviendrai.
Dont ge te fai trois moult honestes:
Car volontiers recorde* bouche * Rappelle.
Chose qui près du cuer li touche;
Et se tu les vués refuser,
N'est riens qui t'en puist escuser
Que trop ne faces à blasmer:
C'est que tu me vueilles amer,
Et que le dieu d'Amors desprises*, * Mésestime.
Et que Fortune riens ne prises.
Et se tu trop fiébles te fais
A soustenir ce treble* fais, * Triple.
Je le sui preste d'alégier
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(v. 7613) DE LA ROSE. 229

Por le porter plus de légier*. * Plus légèrement.
Pren la première solement,
Et se tu m'entens sainement,
Tu seras des autres délivres*; * Quitte.
Car se tu n'es ou fox ou yvres,
Savoir dois, et bien le recorde*, * Je le rappelle.
Quicunques à Raison s'acorde,
James par amors n'ameras,
Ne Fortune ne prisera.
Por ce fu Socratès itiex*, * Tel.
Qui fu mes amis veritiex*: * Sincère.
Le dieu d'Amors onc ne cremut*, * Jamais ne craignit.
Ne por Fortune ne se mut;
Por ce voil* que tu li resembles, * Pour cela je veux.
Et que ton cuer au mien assembles:
Car se tu l'as ou mien planté,
Il me soffist à grant planté*. * Abondance.
Or vois cum la chose s'apreste:
Ge ne te fais c'une requeste;
Pren la première que t'ai dite,
Et ge te claim* des autres quite. * Déclare.
Or ne tiens plus ta bouche close,
Respon: Feras-tu ceste chose?
Nule autre chose ne demant*, * Je ne demande.
Ne me sers jamès autrement,
Et lesse ta pensée fole,
Et le fol dieu qui si t'afole*; * Te rend excessivement
Amors qui te fait en li croire, passionné.
Te tolt* ton sens et ta mémoire, * T'ôte.
Et de ton cuer les iex avugle,
Et tenir te fait por avugle.

Cy respont l'Amant à Raison.

« Dame, fis-ge, ne puet autre estre,
Il me convient* servir mon mestre * Il me faut.
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230 LE ROMAN (v. 7646)

Qui moult plus riche me fera
Cent mile tans* quant li plaira: * Fois.
Car la Rose me doit baillier,
Se ge m'i sai bien travaillier;
Et se par li la puis avoir,
Mestier* n'auroie d'autre avoir. * Besoin.
Ge ne priseroie trois chiches* * Pois.
Socrate, combien qu'il fust riches,
Ne plus n'en quier* oïr parler. * Veux.
A mon mestre m'en vuel aler,
Tenir li vuel ses convenans*. * Conventions.
Car il est drois et avenans,
S'en enfer me devoit mener,
N'en puis-ge mon cuer refrener*; * Empêcher.
Mon cuer jà n'est-il mie à moi.
Onc encores ne l'entamoi,
Ne ne bé* pas à entamer * Aspire.
Mon testament por autre amer*: * Pour en aimer un autre.
A Bel-Acuel tout le lessai,
Car trestout par cuer mon laiz* sai, * Legs.
Et di par grant impacience
Confession sans repentance:
Si ne vodroie pas la Rose
Changier à* vous por nule chose: * Avec.
Là convient que mes pensers voise*. * Il faut que ma pensée
Si ne vous tieng mie à cortoise, aille là.
Quant ci m'aves c........ nomées,
Qui ne sunt pas bien renomées
En bouche à cortoise pucele.
Vous, qui tant estes saige et bele,
Ne sai comment nomer l'osastes,
Au mains quant le mot ne glosastes* * N'expliquâtes
Par quelque cortoise parole,
Si cum prode fame parole*. * Comme honnête femme parle.
Sovent voi néis* ces norrices, * Même.
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(v. 7681) DE LA ROSE. 231

Dont maintes sunt baudes et nices*, * Joyeuses et simples.
Quant lor enfant lavent et baingnent,
Qu'el les débaisent et aplaingnent*, * Qu'elles les baisent et
Si les noment-el autrement: caressent.
Vous savés or bien se ge ment. »
Lors se prist Raison à sorrire,
En sorriant me prist à dire:

Raison.

« Biaus amis, ge puis bien nomer,
Sans moi faire mal renomer,
Apertement* par propre non * Ouvertement.
Chose qui n'est se bone non*. * Qui n'est que bonne.
Voire* du mal séurement * Vraiment.
Puis-ge bien parler proprement:
Car de nule riens ge n'ai honte,
Se tele n'est qu'a péchié monte (1);
Mès chose où péchié se méist,
N'est riens qui faire me féist.
Onc en ma vie ne péchié*, * Pêchai.
N'encor ne fais-ge pas péchié
Se ge nome, sans metre gloses,
Par plain texte les nobles choses

(1) Je n'ai trouvé les vers suivants que dans quatre des manuscrits dont j'ai fait usage:

Se vérité n'iert* si luisans * N'était.
Qu'el fust contre vertu nuisans,
Sans faille* bien l'ai oï dire, * Sans faute.
Touz voirs* ne sunt pas bons à dire. * Toutes vérités.
Mès qui vuet mauvestié confondre,
Voir dire n'est mie à répondre*: * Dire vrai n'est point à
Car vérité, quant vous la dites cacher.
Por conoistre les ypocrites,
Tel vérité n'est pas à teire,
Cele doit-l'en toz jors retreire*; * Rapporter.
Mes peres, plus que vos, les blasme,
N'il ne het tant nul autre blasme.
(Méon.)
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232 LE ROMAN (v. 7702)

Que mes pères* en paradis * Mon père.
Fist de ses propres mains jadis;
Et tous les autres estrumens,
Qui sunt piliers et argumens
A soustenir nature humaine,
Qui sans eus fust et casse* et vaine. * Faible.
Car volentiers, non pas envis*, * Avec répugnance.
Mist Diex en c.......e et en v..
Force de généracion,
Par merveilleuse entencion,
Por l'espèce avoir tous jors vive
Par renovelance naïve*. * Par renouvellement na-
C'est par naissance rechéable*, turel. * Qui peut retomber.
C'est par chéance* reversable, * Faculté.
Par quoi Diex les fait tant durer,
Qu'el ne puet la mort endurer.
Ainsinc fist-il as bestes mues*, * Muettes.
Qui par ce resont* soustenues: * Qui par cela sont à leur
Car quant les unes bestes meurent, tour.
Les formes as autres demeurent. »

L'Amant.

Or vaut pis, dis-ge, que devant*, * Qu'auparavant.
Car bien voi ore apertement* * A présent clairement.
Par vostre parléure baude*, * Langage gaillard.
Que vous estes fole ribaude:
Car tout ait Diex* les choses faites * Car quand même Dieu
Que ci-devant m'avés retraites*, aurait. * Rapportées.
Les mos au mains ne fist-il mie
Qui sunt tuit plain de vilonie*. * Indélicatesse.

Raison.

Biaus amis, dist Raison la sage,
Folie n'est pas vasselage*, * Acte de gentilhomme.
N'onc ne fu, ne jà ne sera.
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(v. 7733) DE LA ROSE. 233

Tu diras quanqu'il te plera*, * Tout ce qu'il.
Car bien en as tens et espace
De moi, qui t'amor et ta grace
Voil avoir, n'estuet-il* douter, * Ne faut-il.
Car ge sui preste d'escouter
Et de souffrir, et de moi taire,
Mès* que te gardes de pis faire, * Pourra.
Combien qu'à lédengier* m'acueilles. * Honnir.
Si semble-il par fois que tu vueilles
Que je te responde folie;
Mais ce ne te ferai-ge mie.
Ge, qui por ton preu te chastoi*, * Profit t'instruis.
Ne sui mie de tant à toi
Que tel vilonie encomence,
Que ge mesdie, ne ne tence*: * Dispute.
Qu'il est voirs* et ne te desplèse, * Car il est vrai.
Tous jors est venjance mauvèse;
Et si dois* savoir que mesdire * Et tu dois.
Est encores venjance pire.
Moult autrement me vengeroie,
Se venjance avoir en voloie;
Car se tu mesfais ou mesdis,
Ou par tes fais, ou par tes dis*, * Paroles.
Secréement t'en puis reprendre,
Por toi chastoier* et aprendre, * Instruire.
Sans blasme et sans diffamement,
Ou vengier néis* autrement, * Même.
Se tu ne me voloies croire
De ma parole bone et voire*, * Véritable.
Par plaindre, quant tens en seroit,
A juge qui droit m'en feroit;
Ou par quelque fait raisonable
Prendre autre venjance honorable.
Je ne voit mie as gens tencier*, * Disputer avec les gens.
Ne par mon dit désavancier,
20.
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234 LE ROMAN (v. 7768)

Ne diffamer nule persone,
Quelqu'ele soit, mauvèse ou bone.
Port chascuns endroit soi* son fès, * Que chacun porte quant
S'il vuet, si s'en face confés*. à lui. * Qu'il s'en confesse.
S'il ne vuet, jà ne s'en confesse,
Ge ne li en ferai jà presse.
N'ai talent* de folie faire * Désir.
Par quoi ge m'en puisse retraire*, * Retirer.
Ne jà néis n'iert* par moi dite * Et elle ne sera pas.
Si r'est taire * vertu petite; * Et taire est de son côté.
Mès dire les choses à taire,
C'est trop grant déablie* à faire. * Diablerie.
Langue doit estre refrenée:
Car nous lisons de Tholomée (1)
Une parole moult honeste
Au comencier de s'Almageste,
Que sages est cis* qui met paine * Celui.
A ce que sa langue refraine*, * A retenir sa langue.
Fors*, sans plus, quant de Dieu parole**; * Excepté. ** Parle.
Là n'a-l'en pas trop de parole,
Car nus* ne puet Dieu trop loer, * Nul.
Ne trop por seignor avoer,
Trop criendre, ne trop obéir,
Trop amer, ne trop bénéir,
Crier merci, ne grâces rendre:
A ce ne puet nus* trop entendre, * Ne peut nul.
Car tous jors réclamer* le doivent * Invoquer.
Tuit cil qui biens de li reçoivent.
Caton méisme s'i acorde,
S'il est qui son livre recorde*: * Rappelle.

(1) C'est Claude Ptolémée, mathématicien célèbre, connu par plusieurs ouvrages, et surtout par son Almageste en XIII livres. Alain Chartier l'attribue
à Ptolémée II, roi d'Egypte. Voyez son Traité de l'Espérance.
(L. D. D.)
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(v. 7800) DE LA ROSE. 235

Là pués en escript trover tu* * Là tu peux trouver en
Que la premeraine* vertu écrit. * Première.
C'est de metre en sa langue frain (1).
Doute donc la toie*, et refrain * Tienne.
De folie dire et d'outrages * D'excès.
Si feras que preus* et que sages: * Et tu agiras comme pru-
Qu'il* fait bon croire les paiens, d'homme. * Car il.
Cum de lor dit* grans biens aiens**. * Pour que de leur parole.
Mès une chose te puis dire ** Ayons.
Sans point de haïne ne d'ire,
Et sans blasme et sans ataïne*, * Injure.
(Car fox" est qui gens ataïne,) * Fou.
Que, sauve ta grâce et ta pez,
Tu vers moi, qui t'aim et t'apez,
Trop mesprens qui si te reveles*, * Révoltes.
Qui fole ribaude m'apeles,
Et sans déserte me lédenges*, * Et sans le mériter m'ou-
Quant mes pères li Rois des anges, trages.
Diex li cortois sans vilonie*, * Félonie.
De qui muet* toute cortoisie, * Vient.
Et m'a norrie* et enseignie, * Elevée. Voyez ci-dessus,
Ne m'en tient à mal enseignie, pag. 187, note 2.
Ainçois* m'aprist ceste manière: * Au contraire.
Par son gré sui-ge coustumière
De parler proprement des choses
Quant il me plest, sans metre gloses.
Et quant me reveus* oposer, * Veux à son tour.
Tu qui me requiers, ne gloser,
Veus oposer, ainçois* m'oposes, * Au contraire.
Que tout ait Diex faites les choses,
Au mains ne list-il pas le non;
Ge te respon, espoir*, que non; * Peut-être.
Au mains celi qu'eles ont ores*, * Maintenant.

(1) Virtutem primam esse puta compescere linguam.
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236 LE ROMAN (v. 7833)

Si les pot-il bien nomer lores
Quant il premièrement cria* * Créa.
Tout le monde et quanqu'il* i a; * Tout ce qu'il.
Mès il volt que non lor trovasse
A mon plesir, et les nomasse
Proprement et communément;
Por croistre nostre entendement:
Et la parole me dona,
Où moult très-précieus don a;
Et ce que si t'ai récité
Pués trover en auctorité*: * Dans les auteurs.
Car Platon disoit en s'escole * Son école.
Que donée nous fu parole
Por faire nos voloirs entendre,
Por enseignier et por aprendre.
Ceste sentence ci rimée
Troveras escripte en Thimée
De Platon, qui ne fu pas nices*; * Simple.
Et quant tu d'autre part obices* * Objectes.
Que lait et vilain sunt li mot,
Ge te di devant Dieu qui m'ot*, * Qui m'entend.
Se ge, quant mis les nons as choses,
Que ci reprendre et blasmer oses,
C........ reliques apelasse,
Et reliques c........ clamasse*, * Appelasses.
Tu, qui si m'en mors et dépiques*, * Reprends.
Me redéisses de reliques
Que ce fust lais mos et vilains.
C........ est biaus mos, et si l'ains*; * Je l'aimes.
Si sunt par foi c........on et v..,
Onc nus plus biaus gaires ne vit.
Ge fis les mos, et sui certaine
Qu'onques ne fis chose vilaine;
Et quant por reliques m'oïsses
C........ nomer, le mot préisses
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(v. 7868) DE LA ROSE. 237

Por si bel et tant le prisasses,
Que par tout c........ aorasses*, * Adorasses.
Et les baisasses en églises,
En or et en argent assises*; * Enchâssées.
Et Diex, qui sages est et fis*, * Savant et sûr.
Tient bien fait quanque* je fis. * Tout ce que.
Comment, par le cors saint Omer,
N'oseroi-ge mie nomer
Proprement les ovres mon père?
Convient-il que ge le compère*? * Paye.
Nons convenoit-il qu'il éussent,
Ou gens nomer ne les séussent,
Et por ce tex* nons lor méismes * Tels.
Qu'en les nomast par ceus méismes.
Se fames n'es* noment en France, * Ne les.
Ce n'est fors désacoustumance*; * Manque d'habitude.
Car li propres nons lor pléust,
Qui acoustumé lor éust:
Et se proprement les nomassent,
Jà certes de riens n'i péchassent.
Acoustumance* est trop poissans (1), * Coutume.
Et se bien la sui congnoissans,
Mainte chose desplest novele,
Qui par acoustumance est bele.
Chascune qui les va nommant,
Les apele ne sai comment,
Borces, hernois, riens, piches, pines,
Ausinc cum* ce fussent espines; * Ainsi que.
Mès quant les sentent bien joignans,
Ne les tienent pas à poignans*. * Piquantes.
Or les l'ornent si cum el suelent*, * Ainsi qu'elles ont cou-
Quant proprement nomer n'es* vuelent. tume. * Ne les.
Ge ne lor en ferai jà force;

(1) Nil consuetudine majus. (OVID. Art. am. lib. II, v. 345.) (L. D. D.)
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238 LE ROMAN (v. 7901)

L'Amant.
Mès à riens nule ne m'esforce,
Quant riens voil dire apertement*, * Clairement.
Tant cum à parler proprement.
Si dist-l'en bien en nos escoles
Maintes choses par paraboles,
Qui moult sunt beles à entendre;
Si ne doit l'en mie tout prendre
A la letre quanque l'en ot*. * Tout ce que l'on entend.
En ma parole autre sens ot*, * Il y eut.
Dont si briément* parler voloie, * Brièvement.
Au mains quant des c........ parloie,
Que celi que tu i vués metre;
Et qui bien entendroit la letre,
Le sens verroit en l'escripture
Qui esclarcist la chose oscure.
La vérité dedens reposte* * Cachée.
Seroit clere, s'ele iert esposte*: * Si elle était exposée.
Bien l'entendras, se bien répètes
Les argumens as grans poëtes;
Là verras une grant partie
Des secrés de philosophie,
Où moult te voldras déliter*, * Délecter.
Et si porras moult profiter.
En délitant profiteras,
En profitant déliteras:
Car en lor gieus et en lor fables
Gisent profit moult délitables,
Sous qui lor pensées covrirent,
Quant le voir* des fables ovrirent: * Vrai.
Si te convendroit à ce* tendre, * Et il te faudrait à cela.
Se bien vués* la parole entendre. * Veux.
Mès puis t'ai tiex* deus mos rendus, * Tels.
Se tu les as bien entendus,
Qui pris doivent estre à la letre
Tout proprement, sans glose metre.
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(v. 7936) DE LA ROSE. 239

L'Amant.
Dame, bien les i puis entendre,
Qu'il* i sunt si légier à prendre, * Car ils.
Qu'il n'est nus qui françois séust,
Qui prendre ne les i déust.
N'ont mestier d'autres déclarences*, * Déclarations.
Mès des poëtes les sentences,
Les fables et les métafores
Ne bé-ge* pas à gloser ores**; * Ne songé-je point.
Mès se ge puis estre garis*, ** Maintenant. * Garanti.
Et li servises m'iert méris*, * M'était revalu.
Dont si haut guerredon* atens, * Récompense.
Bien les gloserai tout à tens,
Au mains ce qui m'en afferra*, * Regardera.
Si* que chascuns cler i verra. * Tellement.
Si vous tieng por bien escusée
De la parole ainsinc usée,
Et des deus mos dessus només,
Quant si proprement les només,
Qu'il ne m'i convient* plus muser, * Faut.
Ne mon tens en gloses user.
Mès ge vous cri por Dieu merci,
Ne me blasmés plus d'amer ci:
Se ge sui fox*, c'est mon damage; * Fou.
Mès au mains fis-ge lors que sage,
De ce cuit-ge bien estre fis*, * Crois-je être sûr.
Quant homage à mon mestre fis;
Et se ge sui fox, ne vous chaille*. * Importe.
Je voil* amer, comment qu'il aille, * Je veux.
La Rose où ge me sui voés.
Jà n'iert mes cuers* d'autre doés; * Mon coeur ne sera point.
Et se m'amor vous prometoie,
Jà voir* promesse n'en tendroie. * Vraiment.
Lors si seroie décevierre* * Trompeur.
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240 LE ROMAN (v. 7969)

Vers vous, ou vers mon mestre lierre*, * Voleur, larron.
Si je vous tenoie convent*; * Promesses.
Mès ge vous ai bien dit souvent
Que ge ne voil aillors penser
Qu'à la Rose, où sunt mi penser (1):
Et quant aillors penser me faites
Par vos paroles ci retraites* * Rapportées.
Que ge sui jà tous las d'oïr,
Jà m'en verrés de ci foïr,
Se ne vous en taisiés atant*, * Maintenant.
Puisque mes cuers aillors ne tent.

Comment Raison laisse l'Amant
Melancolieux et dolant*, * Chagrin.
Puis s'est tourné devers Amis,
Qui en son cas confort* a mis. * Consolation.

Quant Raison m'ot*, si s'en retorne, * M'entend.
Si me relest* pensant et morne, * Me laisse à son tour.
Adonc d'Amis me resovint,
Esvertuer lors me convint*. * Me fallut.
Aler i voil à* quelque paine, * J'y voulus aller avec.
Es-vos* Amis que Diex m'amaine; * Voici.
Et quant il me vit en ce point,
Que tel dolor au cuer me point*: * Me pique.

(1) Dans quelques manuscrits on lit les vers suivants:
Tant l'ain*, se vos le saviez, * Tant je l'aime.
Que, se par force en deviez
Ou morir, ou m'amor avoir,
Ne vos en flaterai jà voir*, * Vraiment.
Molt seroit corte vostre vie;
Jà n'auroie de vos envie,
Se vos deviez acorer*, * Ecoeurer, arracher le
Braire, crier, gémir, plorer, coeur.
Fondre en lermes por fere dueux* * Chagrin.
Et fussiez fille à quatre dieux,
Tant séussiez bien fléuter.
Ge n'en voil or plus disputer
Mès vodroie morir de mort,
Si sen-ge jà qu'ele me mort.
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(v. 7988) DE LA ROSE. 241

Amis.
« Qu'est-ce, dist-il, biaus dous Amis,
Qui vous a en tel torment mis?
Bien voi qu'il vous est meschéu*, * Arrivé malheur.
Dès que vous voi si esméu;
Mès or me dites quex* noveles. » * Quelles.

L' Amant.

« M'ait Diex*, ne bottes, ne beles. » * Que Dieu m'aide.

Amis.

« Contés-moi tost. »

L' Amant.

Et ge li conte,
Si cum avés oï ou* conte; * Au, dans le.
Jà plus ne vous iert recordé*. * Il ne vous sera plus ra-
conté.
Amis.

« Avoi*, dist-il, por le cors Dé**, * Holà. ** Par le corps
Dangier aviés apaisié, de Dieu.
S'aviés* le bouton baisié; * Et vous aviez.
De noiant* estes entrepris, * De néant, rien.
Se Bel-Acuel a esté pris.
Puisque tant s'est abandonés
Que le baisier vous fu donés,
Jamès prison ne le tendra;
Mès sans faille* il vous convendra * Sans manquer il vous
Plus sagement à maintenir, faudra.
S'à bon chief* en volés venir. * Si à bonne fin.
Confortés-vous*: car bien sachiés * Consolez-vous.
Qu'il iert* de la prison sachiés**, * Sera. ** Tiré.
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242 LE ROMAN (v. 8011)

Où il a por vous esté mis. »

L' Amant.

« Ha! trop i a fors anemis.
S'il n'i avoit que Male-Bouche
(C'est cis* qui plus au cuer me touche, * Celui.
Cis a les autres esméus,)
Jà n'i éusse esté séus.
Se li glous ne chalemelast*, * Si le coquin ne trompé-
Paor et Honte me célast tât.
Moult volentiers; néis* Dangier * Même.
M'avoit lessié à lédengier*. * Avait cessé de me hon-
Tuit trois s'estoient coi tenu, nir.
Quant li déable i sunt venu
Que li glous i fist assembler.
Qui véist Bel-Acuel trembler,
Quant Jalousie l'escria
(Car la vielle trop mal* cria), * Mauvais.
Grant pitié li en péust prendre;
Je m'en foï sans plus atendre.
Lors fu le chastel maçoné
Où li dous est emprisoné.
Por ce, Amis, à vous me conseil,
Mort sui se n'i metés conseil. »
Lors dist Amis cum bien apris,
Car d'amors ot assés apris:

Amis.

« Compains*, ne vous desconfortés, * Compagnon.
En bien amer vous desportés*; * Divertissez.
Le dieu d'Amors, et nuit et jor,
Servés loiaument sans séjor* * Repos.
Vers li ne vous desloiautés*, * Ne vous comportez point
Trop seroit grant desloiautés déloyalement.
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(v. 8041) DE LA ROSE. 243

S'il vous en trovoit recréu*, * Fatigué (1).
Trop se tendroit à décéu
De ce qu'à homme vous reçut:
Onques cuers loiaus n'el déçut.
Faites quanqu'il* vous encharja, * Tout ce dont il.
Tous ses commis* gardés; car jà * Commandements.
A son propos, combien qu'il tarde,
Ne faudra hons* qui bien les garde, * Ne manquera homme.
S'il ne l'i meschiet* d'autre part, * Arrive malheur.
Si cum Fortune se départ*. * Se partage.
Du dieu d'Amors servir pensés,
En li soit tous vostres pensés.
C'est douce pensée et jolie*, * Gaie.
Por ce seroit trop grant folie
Du lessier, puisqu'il ne vous lesse;
Neporquant* il vous tient en lesse, * Néanmoins.
Si vous convient vers li plessier*, * Et il vous faut vers lui
Quant vous ne le poés lessier. plier.
« Or vous dirai que vous ferés:
Une pièce vous tarderés
Du fort chastel aler véoir;
N'alés ne joer ne seoir,
N'oïs n'i soiés ne véus,
Tant que cis vens soit tous chéus*, * Ce vent soit tout tombé.
Au mains tant comme vous solés*, * Avez l'habitude.
Jà soit ce que* pas ne volés, * Quoique.

(1) Le mot recreu était encore d'usage en 1648: Le voyageur lassé, l'artisan hors d'haleine, Et le soldat recreu s'empressent pour m'avoir, etc. La Pièce de cabinet, etc. - (Variétés historiques et littéraires, etc., revues et annotées par M. Edouard Fournier, tom. III, pag. 289.)
Comme le fait observer un homme d'autant de savoir que d'esprit, ce mot commençait à vieillir. Racine l'a souligné comme suranné dans
l'exemplaire de Quinte-Curce, de Vaugelas (1653, in-4°, pag. 248), qu'il
possédait et qui est aujourd'hui à la Bibliothèque impériale.

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244 LE ROMAN (v. 8067)

Près des murs, ne devant la porte;
Et, s'aventure là vous porte,
Faites semblant, comment qu'il aille,
Que de Bel-Acuel ne vous chaille*; * Importe.
Mès se de loing le véés* estre * Voyez.
Ou à crénel, ou à fenestre,
Regardés-le piteusement*, * Miséricordieusement.
Mès trop soit fait couvertement.
S'il vous revoit, liés* en sera, * Joyeux.
Jà por gardes n'el lessera;
Mès n'en fera chière ne cin*, * Figure ni signe.
Se n'est, espoir, en larrecin*; * Si ce n'est peut-être à la
Ou sa fenestre, espoir, clorra, dérobée.
Quant as gens parler vous orra*; * Ouïra.
S'agueitera par la fendace* * Et il guettera par la
Tant cum vous serés en la place, fente.
Jusques vous en serés tornés,
Se par autre n'est destornés.
« Prenés-vous garde toutevoie
Que Male-Bouche ne vous voie:
S'il vous voit, si le salués,
Mès gardés que vous ne mués*, * Changiez.
Ne ne faites chiere nésune* * Aucune mine.
De haïne ne de rancune;
Et se vous aillors l'encontrés,
Nul maltalent* ne li monstres: * Mauvaise humeur.
Sages hons son maltalent cuevre.
Si sachiés que cis font bone uevre, * Ceux-là.
Qui les décevéors déçoivent.
Sachiés qu'ainsinc faire le doivent
Chascun amant, au mains li sage.
Male-Bouche et tout son linage,
S'il vous devoient acorer*, * Ecoeurer, arracher le
Vous lo* servir et honorer. coeur. * Conseille.
Offrés-lor tout par grant faintise,
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(v. 8102) DE LA ROSE. 245

Cuer et cors, avoir et servise. * On a coutume de dire,
L'en seult dire, et voirs est, ce cuit*, et c'est vrai, je le crois.
Encontre vezié recuit*. * A rusé trompeur et demi.
De ceus bouler* n'est pas péchiés * Duper.
Qui de bouler sunt entechiés*: * Habitués.
Male-Bouche si est boulierres,
Ostés bou, si demorra lierres*. * Larron.
Lierres est-il, sachiés de voir,
Bien* le poés* aparcevoir;l'ourez. * Pouvez
N'il ne doit avoir autre non,
Qui emble* as gens lor bon renon, * Enlève.
N'il n'a jamès pooir du rendre;
L'en le déust miex mener pendre
Que tuit ces autres larronciaus* * Larroneaux.
Qui deniers emblent* à monciaus. * Dérobent.
S'uns laronciaus emble deniers,
Robe à perche*, blé en greniers, * Du linge sur une perche.
Por quatre tans au mains iert* quites, * Pour quatre fois au
Selonc les lois qui sunt escrites (1), moins sera.
Et soit pris en présent forfait.
Mès Male-Bouche trop forfait
Par s'orde* vil langue despite** * Par sa sale. ** Méprisée.
Qui ne puet, dès que il l'a dite

(1) Ce que l'auteur dit ici de la peine portée contre le larron surpris avec son vol, est tiré du quatrième livre des Institutes de l'empereur Justinien,
titulode obligationibus quae ex delicto nascuntur, où on lit,
article 5: Poena manifesti furti quadrupli est, tam ex servi, quam ex
liberi personâ, nec manifesti dupli.
Ainsi, un voleur pris en flagrant délit était obligé de rendre la chose dérobée et le quadruple de sa valeur. S'il n'était pas trouvé saisi du vol
et qu'il y eût tant de preuves contre lui qu'il n'en pût disconvenir, outre
le larcin il fallait encore payer le double. (Méon.) Cet usage est aboli en France, où l'action qu'on a contre le voleur est criminelle; et suivant la nature de la chose dérobée et les circonstances,
il est puni plus ou moins sévèrement, par la mort, par le bannissement,
par les galères, par le fouet ou par la marque d'un fer rouge.
(L. D. D.) 21.
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46 LE ROMAN (v. 8125)

De sa goule mal renomée,
Restorer bone renomée ,
N'estaindre une parole sangle*, * Seule.
S'el l'a méue par sa jangle*. * Si elle l'a fait naître par
Bon fait Male-Bouche apaisier: son caquet.
Aucunes fois seult-l'en* baisier * A-t-on l'habitude.
Tel main qu'en vodroit qu'el fust arse*; * Brûlée.
Car fust ores li glous* en Tarse! * Maintenant le coquin.
Si janglast là quanqu'il vosist*, * Il bavardai là tout ce
Mès qu'as amans riens ne tosist*. qu'il voulait. * Enlevât.
Bon fait estoper* Male-Bouche, * Boucher
Qu'il* ne dist blasme ou reprouche: * Pour qu'il.
Male-Bouche et tous ses parens,
A qui jà Diex ne soit garans,
Par barat estuet* barater, * Par tromperie il faut.
Servir, chuer, blandir, flater*, * Trois synonymes de flat-
Par hours*, par adulacions, ter. * Finesses.
Par fauces simulacions,
Et encliner et saluer:
Il fait trop bon le chien chuer* * Choyer.
Tant qu'en ait la voie passée.
Bien seroit sa jangle* quassée, * Caquet.
S'il li pooit, sans plus, sembler
Que n'éussiés talent d'embler* * Enlever.
Le bouton qu'il vous a mis seure:
Par ce porrés estre au desseure*. * Au-dessus.
La vielle qui Bel-Acuel garde,
Serrés ausinc: que mal feu l'arde*! * Que mauvais feu la
Autel* faites de Jalousie, brûle. * Pareillement.
Que nostres Sires la maudie,
La dolereuse, la sauvage,
Qui tous jors d'autrui joie enrage!
Ele est si crueuse et si gloute, * Avide.
Que tel chose vuet avoir toute,
S'ele en lessoit à chascun prendre,
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(v. 8160) DE LA ROSE. 247

Qu'el ne la troveroit jà mendre*. * Moindre.
Moult est fox qui tel chose esperne*, * Epargne.
C'est la chandele en la lanterne;
Qui mil en i alumeroit,
Jà mains de feu n'i troveroit.
Chascuns set la similitude,
Se moult n'a l'entendement rude.
Se cestes ont de vous mestier*, * Besoin.
Servés-les de vostre mestier:
Faire lor devés cortoisie,
C'est une chose moult proisie*, * Prisée.
Mès* qu'il ne puissent aparçoivre * Pourvut.
Que vous les béés* à decoivre. * Les cherchez.
Ainsinc vous estuet* démener; * Ainsi il vous faut.
Les bras au col doit-l'en mener
Son anemi pendre ou noier,
Par chuer, par aplanoier*, * En le choyant, en le ca-
S'autrement n'en puet l'en chevir*. ressant. * Venir à bout.
Mès bien puis jurer et plevir* * Gager.
Qu'il n'a ci autre chevissance*; * Expédient.
Car il sunt de tele poissance,
Qui en apert* les assaudroit, * Ouvertement.
A son propos, ce cuit, faudroit*. * Manquerait, je crois, son
Après oinsinc vous contendrés but.
Quant as autres portiers vendrés,
Se vous jà venir i poés :
Tex* dons cum ci dire m'oés**, * Tels. ** M'oyez.
Chopions de flors en esclicetes (I),

(1) CHAPIAUS DE FLORS. C'était une guirlande ou couronne qu'on mettait sur la tête: on en couronnait quelquefois le vainqueur, comme
firent les dames à Naples au roi Charles VIII, lorsqu'elles lui mirent
une couronne de violette, et le baisèrent ensuite comme le champion de
leur honneur.
Les couronnes s'introduisirent dans les festins, avec la mollesse et la volupté: on en mettait aux bouteilles et aux verres. Les convives en
prenaient à la fin du repas, et c'était le symbole de la débauche.

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248 LE ROMAN (v. 8188)

Aumosnières ou crespinetes,
Ou autres joélés* petis, * Joyaux.
Cointes et biaus et bien fetis*, * Gentils.
Se vous en avés l'aisement,
Sans vous metre à destruiement*, * Sans vous ruiner.
Por apésier lor présentés.
Des maus après vous dementés*, * Lamentez.

A mesure que le luxe s'accrut, on raffina sur la matière des couronnes; elles étaient dans les commencements de feuilles d'arbres; on les fit de
roses dans la suite, puis de laine fine, et enfin d'argent et d'or.
Les grands seigneurs en France, et les chevaliers qui avaient quelque réputation, portaient des chapelets de perles sur la tête. Voilà l'origine
des couronnes dont on timbre aujourd'hui les armoiries: prérogative
interdite aux roturiers par les ordonnances.
C'est de la figure de ces chapelets de perles que nos rosaires et nos chapelets ont pris leur nom, parce qu'ils ressemblent à une guirlande,
suivant la remarque de Borel.
On lit dans le Roman de Lancelot: » Qu'il ne fut jour que Lancelot, « ou hiver ou été, n'eût au matin un chapeau de fraîches roses sur la teste,
« fors seulement au vendredi et aux vigiles des hautes fêtes, et tant que
« le carême durait. » Peu de personnes s'aviseraient aujourd'hui de
chercher le mérite de la mortification dans une pareille abstinence.
Guillaume de Lorris, parlant de Déduit, dit que Li ot s'amie fet chapel De roses, qui moult li sist bel. (v. 833.) Ici Jean de Meung recommande de donner des chapeaux de fleurs, pour se rendre favorables les geôliers de Bel-Acueil.
C'est sans doute de ce bon vieux temps dont parle Clément Marot, Rondeau du Siecle antique:
Où un bouquet donné d'amour profonde, C'estoit donné toute la terre ronde. Alors, comme le remarque Coquillart dans ses Droits nouveaux:
On aimoit pour un tabouret, Pour un espinglier de velours, Sans plus pour un petit touret. Il en coûtait peu en ce temps-là pour donner à sa maîtresse des marques de galanterie,
Car seulement au coeur on se prenait, comme le dit Marot au rondeau déjà cité. (L. D. D.)
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(v. 8195) DE LA ROSE. 249

Et du travail et de la paine
Qu'Amors vous fait, qui là vous maine;
Et se vous ne poés doner,
Par promesse estuet* sermoner. * Il faut.
Prometés fort sans délaier*, * Tarder.
Comment qu'il aille du paier*; * Quoi qu'il en soit du
Jurés fort et la foi bailliés, payement.
Ains que conclus vous en ailliés.
Si lor priés qu'il vous secorent;
Et se vos iex devant eus plorent,
Ce vous iert* moult grant avantage: * Sera.
Plorés, si ferés trop que sage (1);
Devant eus vous agenoilliés
Jointes mains, et vos iex moilliés
De chaudes lermes en la place,
Qui vous coulent aval la face (2),
Si qu'il les voient bien chéoir:
C'est moult grant pitié à véoir,
Lermes ne sont pas despiteuses* (3) * Méprisables.
Méismement as gens piteuses*. * Compatissantes.
Et se vous ne poés plorer,
Covertement, sans demorer,
De vostre salive prengniés,
Ou jus d'oignons, et les prengniés*, * Imprégnez.
Ou d'aus, ou d'autres liquors maintes

(1) Fac madidas videat, si potes, illa genas. (Ovid., Art. amand., 660.) (2) Interdum lacrymae pondera vocis habent. (Ovid., Epist. ex Pont., lib. III. i. car. 158.) (3) Voici encore un des conseils d'Ovide, pour tromper les femmes trop crédules:
Et lacrimae prosunt; lacrimis adamanta movebis: Fac madidas videat, si potes, illa genas. Si lacrimae (neque enim veniunt in tempore semper) Deficiunt, uda lumina lange manu. (Ovid., Art. am., lib. I, v. 659.) (L. D. D.)
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250 LE ROMAN (v. 8220)

Dont vos paupières soient ointes:
S'ainsinc le faites, vous plorrés
Toutes les fois que vous vorrés*. * Voudrez.
Ainsinc l'ont fait maint bouléor*, * Trompeurs.
Qui puis furent fin améor*, * Amants.
Qui les dames soloient* prendre * Avaient coutume de.
As las* que lor voloient tendre, * Lacs.
Tant que par lor miséricorde
Lor ostassent du col la corde.
Et maint par tel barat* plorèrent * Tromperie.
Qui oncques par amors n'amèrent;
Ains décevoient les puceles
Par tiex plors et par tiex faveles*. * Tels contes.
Lermes les cuers de tiex gens sachent*, * Tirent.
Mès* que, sans plus, barat n'i sachent; * Pourvu.
Mès se vostre barat savoient,
Jamés de vous merci* n'auroient. * Miséricorde.
Crier merci seroit néans,
Jamès n'entreriés léans*. * Là dedans.
Et s'a eus ne poés aler,
Faites-i par aucun parler
Qui soit messagiers convenables,
Par vois, par letres, ou par tables*, * Tablettes.
Mès jà n'i metés propre non;
Jà cil n'i soit, se cele non*. * Que celui-là n'y soit, si
Cele resoit" cil apelée, ce n'est celle-là. * Soit à son tour.
La chose en iert* trop miex celée. * Sera.
Cil soit dame, cele soit sires:
Ainsinc escrivés vos martires;
Car mains amans ont décéu
Maint larron (1) par l'escrit léu;
Li amant en sunt encusé,
Et li déduit d'amors rusé*. * Refusé.

(1) Je n'ai trouvé dans aucun des manuscrits que j'ai consultés, le mot baron, qui se lit dans toutes les éditions de cet ouvrage. (Méon.)
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(v. 8253) DE LA ROSE. 251

Mès en enfans ne vous fiés,
Car vous seriés conchiés*: * Honni, confondu.
Il ne sunt pas bon messagier;
Tous jors vuelent enfant ragier,
Gengler*, ou monstrer ce qu'il portent * Bavarder.
As traïtors qui les enortent*; * Exhortent.
Ou font nicement* lor message, * Niaisement.
Por ce qu'il ne sunt mie sage;
Tout seroit tantost publié,
Se moult n'estoient vezié*. * Avisés.
Cis portier, c'est chose séure,
Sunt de si piteuse* nature, * Compatissante.
Que se vos dons daignent reçoivre,
Il ne vous vodront pas déçoivre*. * Décevoir.
Sachiés que recéus serés
Après les dons que vous ferés.
Puis qu'il prenent, c'est chose faite,
Car si cum li loirres afaite*, * C'est ainsi que le leurre
Por venir au soir et au main*, dispose. * Matin.
Le gentil espervier à main,
Ainsinc sunt afaitié* par dons * Apprivoisés.
A doner grâces et pardons
Li portier as fins amoreus
Tuit se rendent vaincus par eus.
Et s'il avient que les truissiés* * Trouviez.
Si orguilleus, que n'es* puissiés * Ne les.
Fléchir par dons ne par prières,
Par plors, ne par autres manières,
Ains vous regietent tuit arrière
Par durs fais, par parole fière,
Et vous lédengent* durement, * Maltraitent.
Partés-vous-en cortoisement,
Et les lessiés en ce sain*. * Saine, filet.
Onques fromage de gaain
Miex ne se cuit qu'il se cuiront:
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252 LE ROMAN (v. 8287)

Par vostre fuite se duiront* * S'attacheront, se plai-
Maintes fois à vous enchaucier*; ront. * Poursuivre.
Ce vous porra moult avancier.
Vilain cuer sunt de tel fierté:
Cil qui plus les ont en chierté*, * Ceux qui plus les ont
Plus les prient et mains les prisent, chers.
Plus les servent, plus les desprisent*; * Méprisent.
Mès quant il sunt de gens lessié,
Tost ont lor orguel abessié.
Ceus qu'il desprisoient, lor plèsent,
Lors se dontent, lors se rapèsent,
Qu'il* ne lor est pas bel, mais lait * Car il.
Moult durement, quant on les lait*. * Laisse.
Li mariniers qui par mer nage*, * Navigue.
Cerchant mainte terre sauvage,
Tout regarde-il à une estoile,
Ne queurt-il pas tous jors d'un voile;
Ains le treschange* moult souvent * Mais le change.
Por eschever* tempeste et vent; * Esquiver.
Ausinc cuers qui d'amer ne cesse,
Ne queurt pas tous jors d'une lesse*. * Ne court pas toujours
Or doit chacier, or doit foïr, d'un trait.
Qui vuet de bone amor joïr.
D'autre part, c'est bien plaine chose,
Ge ne vous i metrai jà glose;
Ou texte vous poés fier.
Bon fait ces trois portiers prier:
Car nule riens cil n'i puet perdre
Qui se vuet au prier aerdre*, * Attacher.
Combien qu'il soient bobancier*, * Fanfarons.
Et si se puet bien avancier;
Prier les puet séurement,
Car il sera certainement
Ou refusé ou recéu,
N'en puet gaire estre décéu
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(v. 8322) DE LA ROSE. 253

Riens n'i perdent li refusé,
Fors tant cum* il i ont musé; * Si ce n'est autant que.
Ne jà cil maugré* n'en sauront * Mauvais gré.
A ceus qui prié les auront,
Ains leur sauront bon gré naïs* * Naturel.
Quant les auront boutés laïs*; * Mis de côté.
Qu'il n'est nus tant fel* qui les oie, * Car il n'est nul si dur.
Qui n'en ait à son cuer grant joie;
Et se pensent trestuit taisant
Qu'or sunt-il preus, bel et plesant,
Et qu'il ont toutes teches* bones, * Qualités.
Quant requis sunt de tex* persones, * Telles.
Comment qu'il aille du noier*, * Quoi qu'il en soit de
Ou d'escuser, ou d'otroier. nier.
S'il sunt recéu, bien le soient,
Donques ont-il ce qu'il quéroient*; * Cherchaient .
Et se tant lor meschiet* qu'il faillent, * Arrivé malheur.
Tuit franc* et tuit quite s'en aillent: * Libres.
C'est li faillirs envis* possibles, * Malgré eux.
Tant est novions délis* peisibles. * Jouissance.
Mès ne soient pas coustumier
De dire as portiers au premier
Qu'il se vuelent d'eus acointer* * Se lier avec eux.
Por la flor du rosier oster;
Mès par amor loial et fine
De nete pensée enterine*. * Entière.
Sachiés qu'il sunt trestuit doutable*, * A craindre.
Ce poés-vous croire sans fable;
Por qu'il soit qui bien les requière,
Jà n'en sera bouté* arrière; * Pousse.
Nus n'i doit estre refusés.
Mès se de mon conseil usés,
Jà d'eus prier ne vous penés*, * Ne prenez la peine.
Se la chose à fin ne menés;
Car espoir* se vaincu n'estoient, * Peut-être.
ROMAN DE LA ROSE. - T. I 22
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254 LE ROMAN (v. 8357)

D'estre prié se vanteroient;
Mès jà puis ne s'en vanteront,
Que du fait parçonier* seront. * Complices.
Et si sunt tuit de tel manière ,
Combien qu'il facent fière chière*, * Mine.
Que se requis avant n'estoient,
Certainement il requerroient,
Et se doneroient por noiant*, * Néant, rien.
Qui si n'es iroit asproiant*. * Si on ne les rudoyait
Mès li chetis sermonéor, pas ainsi.
Et li fol large donéor
Si forment* les enorguillissent, * Fortement.
Que lor roses lor enchiérissent:
Si se cuident faire avantage,
Mès il font lor cruel domage;
Car trestout por noient* éussent, * Tout pour rien.
Se jà requeste n'en méussent*. * S'ils n'en fissent la de-
Por quoi chascuns autel* féist mande. * Pareillement.
Que nus avant n'es* requéist; * Ne les.
Et s'il se vosissent loier*, * Voulussent lier.
Il en eussent bon loier*, * Récompense.
Se trestuit à ce se méissent
Que tiex convenances* féissent, * Telles conventions.
Que jamès nus n'es* sermonast, * Ne les.
Ne por noiant* ne se donast, * Néant, rien.
Ains lessast, por eus miex mestir*, * Mater, vaincre,
As portiers lor roses flestir*. * Flétrir.
Mès por riens hons ne me pleroit,
Qui de son cors marchié feroit,
S'il ne me devroit mie plaire,
Au mains por tel besoingne faire;
Mès onques por ce n'atendés.
Requérés-les, et lor tendés
Les las* por vostre proie prendre; * Lacs, lacets.
Car vous porriés tant atendre,
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(v. 8392) DE LA ROSE. 255

Que tost s'i porroient embatre*, * Engager.
Ou un, ou deus, ou trois, ou quatre;
Voire cinquante-deus douzaines,
Dedans cinquante-deus semaines:
Tost seroient aillors torné,
Se trop avies séjorné.
Envis* à tens i vendriés, * Regret.
Por ce que trop atendriés;
Ne lo* que nus hons tant atende*. * Je ne suis pas d'avis.
Que fame s'amor li demande:
Car trop en sa biauté se fie,
Qui atent que fame le prie;
Et quiconques vuet comencier,
Por tost sa besoigne avancier,
N'ait jà paor qu'ele le fiere*, * Frappe.
Tant soit orguilleuse ne fière,
Et que sa nef à port ne vengne*, * Vienne.
Por que sagement ne contengne.
Ainsinc, compains, esploiterés* * Ainsi, compagnon, vous
Quant as portiers venus serés; vous comporterez.
Mès quant correciés* les verrés, * Courroucés.
Jà de ce ne les requerrés.
Espiés-les en lor léesee*, * Liesse, bonne humeur.
Jà n'es requerés en tristesce,
Se la tristesce n'estoit née
De Jalousie la desvée*, * Folle.
Qui por vous les éust batus,
Dont courrous s'i fust embatus*. * Mêlé.
Et se poés à ce venir
Qu'à privé les puissiés tenir,
Que li leus soit si convenans
Que n'i doutés* les sorvenans, * Que vous n'y redoutiez.
Et Bel-Acuel soit eschapés,
Qui por vous est ore entrapés*, * Est maintenant dans le
Quant Bel Acuel fait vous aura piège.
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256 LE ROMAN (v. 8427)

Si biau semblant cum il saura,
(Car moult set gens bel acuellir,)
Lors devés la Rose cuellir.
Tout véés-vous néis* Dangier * Même.
Qui vous acuelle à ledangier*, * Maltraiter.
Ou que Honte et Paor en groucent*, * Grondent.
Mès que faintement* s'en corroucent, * Faiblement
Et que laschement se desfendent,
Qu'en desfendant vaincu se rendent,
Si cum* lors vous porra sembler; * Ainsi que.
Tout véés-vous Paor trembler,
Honte rougir, Dangier frémir,
Ou tous ces trois plaindre et gémir:
Ne prisiés trestout une escorce,
Cueillés la Rose tout à force,
Et monstrés que vous estes hon*, * Homme.
Quant leus iert*, et tens et sèson; * Sera.
Car riens ne lor porroit tant plaire
Cum tel force, qui la set faire.
Car maintes fois sunt coustumières
D'avoir si diverses manières,
Qu'il vuelent par force douer
Ce qu'il n'osent abandoner;
Et faingnent que lor soit tolu* * Enlevé, ravi.
Ce que souffert ont et voulu.
Et sachiés que dolent* seroient, * Chagrins.
Se par tel desfence eschapoient,
Quelque léesee* qu'en féissent; * Bonne humeur.
Si dont* que ne vous en haïssent, * Et je crains
Tant en seroient correcié,
Combien qu'en éussent groucié*. * Grondé,
Mès se par paroles apertes* * Claires.
Les véés correcier à certes*, * Certainement.
Et viguereusement desfendre,
Vous n'i devés jà la main tendre;
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(v. 8462) DE LA ROSE. 257

Mès toutefois pris vous rendés,
Merci criant, et atendés
Jusques cil trois portier s'en aillent,
Qui si vous griévent* et travaillent; * Chagrinent , tourmen-
Et Bel-Acuel tous seus remaingne*, tent. * Seul reste.
Qui tout abandoner vous daingne.
Ainsinc vers eus vous contenés,
L'un preus et vaillans et senés*. * Sensé.
De Bel-Acuel vous prenés garde
Par quel semblant il vous regarde,
Comment que soit, ne de quel chière*; * Figure, mine.
Conformés-vous à sa manière:
S'ele est ancienne et méure,
Vous metrés toute vostre cure* * Soin.
En vous tenir méurement;
Et s'il se contient nicement*, * Sottement.
Nicement vous recontenés.
De lui ensivre* vous penés (1): * Suivre.
S'il est liés, faites chière lie, * Bonne figure,
S'il est correciés, corrocie;
S'il rit, riés; plorés, s'il plore:
Ainsinc vous tenés chacune hore.
Ce qu'il amera, si amés,
Ce qu'il blasmera, si blasmés,
Et loés quanqu'il" loera; * Tout ce qu'il.
Moult plus en vous s'en fiera.
Cuidiés* que dame à cuer vaillant * Croyez-vous.
Aint* un garcon fol et saillant * Aime (subj.).
Qui s'en ira par nuit resver,
Ausinc cum s'il déust desver*, * Devenir fou.
Et chantera dès mienuit,

(1) Arguet, arguito; quidquid probat illa, probato: Quod dicet, dicas; quod negat illa, neges. Riserit? arride : si flebit, flere memento. (Ovid., Art. am. lib. II, v . 199.) 22.
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258 LE ROMAN (v. 8493)

Cui qu'il soit bel, ne cui qu'anuit*? * A qui qu'il plaise ou
Ele en craindroit estre blasmée, qu'il soit désagréable.
Et vil tenue, et diffamée.
Tex amors sunt tantost séues,
Qu'il les fléutent* par les rues; * Car ils les trompettent.
Ne lor chaut gaires qui le sache;
Fox est qui son cuer i atache.
Et s'uns sages d'amors parole* * Et si un sage parle d'a-
A une damoisele fole, mour.
S'il li fait semblant d'estre sages,
Jà là ne torra ses corages*. * Là ne tournera nulle-
Ne pensés ja qu'il i aviengne, ment sa pensée.
Por quoi sagement se contiengne.
Face ses meurs as siens onis*, * Unies, à l'unisson des
Ou autrement il iert* honis; siennes. * Il sera.
Qu'el cuide qu'il soit uns lobierres*, * Trompeur.
Uns regnars, uns enfantosmieres* * Enchanteur.
Tantost la chétive le laisse,
Et prent un autre où moult s'abaisse;
Le vaillant homme arrière boute*, * Repousse
Et prent le pire de la route*: * Troupe.
Là norrit ses amors, et couve
Tout autresinc cum* fait la louve, * Tout ainsi que.
Cui* sa folie tant empire, * A qui.
Qu'el prent des lous trestout le pire.
Se Bel-Acuel poés trover,
Que vous puissiés o li joer (1)
As eschiés, as dés, ou as tables,

(1) Seu ludet, numerosque manu jactabit eburnos, Ta male jactato, tu male jacta dato. Seu jacies talos, victam ne poena sequatur, Damnosi facito stent tibi saepe canes: Sive latrocinii sub imagine calculus ibit, Fac pereat vitro miles ab hoste tuus. (Ovid., Art. am. lib, II, v. 203.)
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(v. 8521) DE LA ROSE. 259

Ou à autres gieus délitables*, * Délectables.
Du gieu adès" le pis aiés, * Toujours.
Tous jors au dessous en soiés.
Au gieu dont vous entremetrés,
Perdés quanque* vous i metrés; * Tout ce que.
Prengne des gieus la seignorie,
De vos pertes se gabe* et rie. * Se raille.
Loés toutes ses contenances
Et ses ators et ses semblances,
Et servés de vostre pooir;
Néis* quant se devra séoir, * Même.
Aportés-li quarré ou sele:
Miex en vaudra vostre querele.
Se poutie* poés véoir (1) * Ordure.
Sor li de quelque part chéoir,
Ostés-li tantost la poutie,
Néis* s'ele n'i estoit mie; * Même.
Ou se sa robe trop s'empoudre,
Soulevés-la li de la poudre;
Briément faites en toute place
Quanque* vous pensés qui li place**. * Tout ce que. ** Plaise.
S'ainsinc le faites, n'en doutés,
Jà n'en serés arrier boutés*, * Repoussé.
Ains* vendrés à vostre propos, * Au contraire.
Tout ausinc cum ge le propos.

Comment l'Amant monstre à Amis
Devant lui ses trois ennemis,
Et dit que tost le temps viendra
Qu'au juge d'eulx se complaindra.

Dous amis, qu'est-ce que vous dites?
Nus hons*, s'il n'est faus ypocrites, * Nul homme.

(1) Utque fit, in gremium pulvis si forte puellae Deciderit, digitis excutiendus erit; Et, si nullus erit pulvis, tamen excute nullum. (Ovid., Art. am. lib. I, carm. 149.)
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260 LE ROMAN (v. 8548)

Ne feroit ceste déablie*: * Diablerie.
Onc ne fu greignor* establie. * Plus grande.
Vous volés que j'oneure et serve
Ceste gent qui est fauce et serve?
Serf sunt-il et faus voirement*, * Véritablement.
Fors Bel-Acuel tant solement.
Vostre consel est-il or tiex*? * Tel.
Traïstres seroie mortiex*, * Mortel.
Se servoie por décevoir:
Car bien puis dire de ce voir*, * Vrai.
Quant ge voil les gens espier,
Ge les suel avant desfier*. * J'ai l'habitude de les
Souffres au mains que ge desfie défier auparavant.
Male-Bouche qui si m'espie,
Ains qu'ainsinc* l'aille décevant, * Avant qu'ainsi.
Ou li prie que de ce vent
Qu'il m'a levé, que il l'abate,
Ou il convient que ge le bate;
Ou, s'il li plaist, qu'il le m'amende*, * Qu'il me dédommage.
Ou g'en prendrai par moi l'amende;
Ou, s'il ne vuet, que ge m'en plaingne
Au juge qui l'amende en preingne.

Amis.

Compains*, compains, ce doivent querre** * Compagnon. ** Chercher.
Cil qui sunt en aperte* guerre; * Ouverte.
Més Male-Bouche est trop couvers,
Il n'est mie anemis ouvers,
Car quant il het ou home ou fame,
Par derrier le blasme et diffame.
Traïstres est, Diex le honisse!
Si r'est* drois que l'en le traïsse. * Et il est à son tour.
D'ome traïstre g'en di fi;
Puisqu'il n'a foi, point ne m'i fi.
Il het les gens ou cuer dedens,
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(v. 8581) DE LA ROSE. 261

Et lor rit de bouche et de deus.
Onques tex homs ne m'abeli*, * Me plut.
De moi se gart*, et ge de li. * Qu'il se garde.
Drois est qui traïr s'amort*, * S'attache.
Qu'il ait par traïson sa mort,
Se l'en ne s'en puet autrement
Vengier plus honorablement;
Et se de li vous volés plaindre,
Li cuidiés-vous sa gengle* estaindre? * Lui croyez-vous son ba-
N'el porriés espoir* prover, vardage. * Peut-être.
Ne soffisans garans trover;
Et se provés l'aviés ores*, * Maintenant.
Ne se teroit-il pas encores.
Se plus provés, plus janglera*, * Bavardera.
Plus i perdrés qu'il ne fera
S'en iert* la chose plus séue, * Et en sera.
Et vostre honte plus créue;
Car tex cuide* abessier sa honte , * Tel croit.
Ou vengier, qui l'acroist et monte.
De prier que soit abatus
Cil blasmes, ou qu'il soit batus,
Jà voir* por ce ne l'abatroit, * Vraiment.
Non par Dieu point, qui le batroit.
Atendre qu'il le vous ament* * Qu'il vous dédommage.
Noient* seroit, se Diex m'ament. * Néant, rien.
Jà voir* amende n'en prendroie, * Vraiment.
Bien l'offrist, ains li pardonroie;
Et s'il i a desfiement,
Sor sains* vous jur que vraiement * Sur reliques.
Bel-Acuel iert* mis ès aniaus, * Sera.
Ars* en feu, ou noiés en iaus, * Brûlé.
Ou sera si fort enserrés*, * Enfermé.
Qu'espoir* jamès ne le verrés. * Que peut-être.
Lors aurés le cuer plus dolant
Qu'onques Karles* n'ot por Rolant, * Charlemagne.
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262 LE ROMAN (v. 8616)

Quant en Ronceval mort reçut
Par Guenelon, qui les déçut.

L'Amant.

Ice ne vois-ge pas quérant,
Or voise*, au déable le rant; * Maintenant qu'il s'en
Ge le vodroie avoir pendu, aille.
Qui si m'a mon poivre espandu.

Amis.

Compains, ne vous chaille* du pendre, * Compagnon, ne vous em-
Autre venjance en convient prendre: barrassez pas.
Ne vous affiert pas tex* offices, * Ne vous convient pas tel.
Bien en conviengne à ces justices;
Mès par traïson le boulés*, * Trompez.
Se mon consel croire voulés.

L'Amant.

Compains, à ce consel m'acort*, * Me rends.
Jà n'istrai mès* de cest acort; * Je ne sortirai plus.
Neporquant* se vous séussiés: * Néanmoins.
Aucun art dont vous péussiés
Controver* aucune manière * Imaginer.
Du chastel prendre plus légière,
Ge la vodroie bien entendre,
Se la me voliés aprendre.

Amis.

Oïl, un chemin bel et gent,
Mès il n'est preus* à povre gent. * Profitable.
Compains, au chastel desconfire,
Puet-l'en bien plus brief* voie eslire * Courte.
Sans mon art et sans ma doctrine,
Et rompre jusqu'en la racine
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(v. 8642) DE LA ROSE. 263

La forteresce de venue*; * Tout de suite.
Jà n'i auroit porte tenue,
Trestuit se lesseroient prendre,
N'est riens qui les péust desfendre;
Nus n'i oseroit mot soner.
Le chemin a non Trop-Doner;
Fole-Largesce le fonda,
Qui mains amans i afonda*. * Ruina.
Ge congnois trop bien le sentier,
Car ge m'en issi* avant-ier, * Car j'en sortis.
Et pèlerins i ai esté
Plus d'un iver et d'un esté.
Largesee lesserés à destre*, * Droite.
Et tornerés à main senestre*; * Gauche.
Vous n'aurés jà plus d'une archie* * Portée d'arc.
La sente* batue et marchie, * Le sentier.
Sans point user vostre soler*, * Soulier.
Que vous verrés les murs croler,
Et chanceler tors et torneles,
Jà tant ne seront fors* ne beles, * Tant soient-elles fortes.
Et tout par eus ovrir les portes,
Por noient* fussent les gens mortes. * Pour néant, pour rien.
De cele part est li chastiaus
Si fiébles, qu'uns rostis gastiaus
Est plus fors à partir* en quatre, * Partager.
Que ne sunt li mur à abatre:
Par là seroit-il pris tantost.
Il n'i convendroit jà grant ost*, * Armée.
Comme il feroit à Charlemaigne,
S'il voloit conquerre Alemaigne.
En ce chemin, mien escientre*, * A mon escient.
Povres hons nule fois n'i entre,
Nus n'i puet povre home mener,
Nus par soi n'i puet assener*; * Arriver.
Mès qui dedens mené l'auroit,
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264 LE ROMAN (v. 8677)

Maintenant le chemin sauroit
Autresinc bien* cum ge sauroie, * Aussi bien.
Jà si bien apris ne l'auroie:
Et s'il vous plest, vous le saurés,
Car assés tost apris l'aurés,
Se, sans plus, poés grant avoir
Por despens outrageus* avoir. * Excessifs.
Mès ge ne vous i menrai pas,
Povreté m'a véé le pas*, * Interdit le passage.
A l'issir* le me desfendi. * Au sortir.
Quanque j'avoie i despendi*, * Tout ce que j'avais y dé-
Et quanque de l'autrui reçui; pensai.
Tous mes créanciers en déçui,
Si que ge n'en poi nus paier,
S'en me devoit pendre ou noier.
N'i venés, dist-ele, jamès,
Puis qu'a despendre* n'i a mès. * Dépenser.
Vous i enterrés* à grant poine, * Entrerez.
Se Richesce ne vous i moine;
Mès à tous ceus qu'ele i conduit,
Au retorner lor griève* et nuit. * Leur cause du chagrin.
A l'aler o vous se tenra*, * Avec vous se tiendra.
Mès jà ne vous en ramenra;
Et de tant soiés asséur,
Se ens* entrés par nul éur**, * Dedans. ** Bonheur.
Jà n'en istrés* ne soir ne main**. * Vous n'en sortirez.
Se Povreté n'i met la main, ** Matin.
Par qui sunt en destresce maint.
Dedens Fole-Largesce maint*, * Demeure.
Qui ne pense à riens fors* à geus, * Si ce n'est.
Et à despens faire outrageus:
El despent ausinc ses deniers
Cum s'el* les puisast en greniers, * Comme si elle.
Sans conter* et sans mesurer, * Compter.
Combien que ce doie* durer. * Doive.
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(v. 8712) DE LA ROSE. 265

Comment Povrete fait requestes
A Richesce moult déshonnestes,
Qui riens ne prise tous ses diz,
Mais de tout l'a fait escondiz*. * Refus.

Povreté maint* à l'autre chief**, * Demeure. ** Bout.
Plaine de honte et de mesehief*, * Malheur.
Qui trop sueffre au cuer grant moleste*, * Vexation.
Et fait si honteuse requeste,
Et tant ot de durs escondis,
Et n'a ne bons fais, ne bons dis,
Ne délitables*, ne plesans. * Ni délectables.
Jà ne sera si bien fesans,
Que chascuns ses ovres ne blasme;
Chascun la viltoie et mésame*. * Vilipende et déteste.
Mès de Povreté ne vous chaille*, * Importe.
Fors* de penser, comment qu'il aille, * Si ce n'est.
Comment la porrés eschever*. * Eviter, esquiver.
Riens ne puet tant home grever* * Chagriner.
Comme chéoir en povreté:
Ce sevent bien li endeté,
Qui tout le lor ont despendu*; * Dépensé.
Maint ont esté por li pendu.
Bien le resevent* cil et dient * Savent de leur côté.
Qui contre lor voloir mendient;
Moult lor convient soffrir dolor,
Ains* que gens lor doignent** du lor. * Avant. ** Donnent.
Ausinc le doivent cil savoir
Qui d'amors vuelent joie avoir:
Car povres n'a dont s'amor pesse,
Si cum Ovides le confesse (1).
Povreté fait home despire*, * Mépriser.
Et haïr et vivre à martire,
Et tolt* au sage neis** le sen. * Ravit. ** Même.

(1) Non habet unde suum naupertas pascat amorem. (Ovid., Remed, am., v. 749.) 23.
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266 LE ROMAN (v. 8741)

Por Dieu, compains*, gardés-vous-en, * Compagnons.
Et vous esforciés bien de croire
Ma parole esprovée et voire*; * Vraie.
Que j'ai, ce sachiés, esprové
Et par experiment* trové, * Expérience.
Néis* en ma propre persone, * Même.
Trestout quanque* ge vous sermone. * Tout ce que.
Si sai miex que povreté monte*, * Et je sais mieux ce qu'il
Par ma mesèse et par ma honte, en est de pauvreté.
Biaus compains, que vous ne savés,
Qui tant sofferte ne l'avés.
Si vous devés en moi fier,
Car g'el di por vous chastier*: * Renseigner.
Moult a benéurée vie
Cil qui par autri se chastie (1).
Vaillans hons suel* estre clamés, * J'ai coutume de.
Et de tous compaignons amés,
Et despendoie liement* * Et dépensais joyeuse-
En tous leus* plus que largement, ment. * Lieux.
Tant cum fui riches hons tenus:
Or sui si povres devenus
Par les despens* Fole-Largesce, * Par les dépenses de.
Qui m'a mis en ceste destresce,
Que ge n'ai fors à grant dangier*, * Si ce n'est avec grande
Ne que boivre, ne que mangier, difficulté.
Ne que chaucier, ne que vestir,
Tant me set danter et mestir* * Dompter et maîtriser.
Povreté qui tout ami tolt* * Enlève, ravit.
Et sachiés, compains*, que sitost * Compagnon.
Comme Fortune m'ot çà mis,
Je perdi trestous mes amis,
Fors* un, ce croi-ge vraiement, * Excepté.
Qui m'est remès* tant solement. * Resté.

(1) Felix quem faciunt aliena pericula cautum.
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(v. 8774) DE LA ROSE. 267

Fortune ainsinc les me toli* * Enleva.
Par Povreté, qui vint o li*. * Avec elle.
Toli? par foi non fist, ge ment,
Ains* prist ses choses proprement; * Au contraire.
Car de voir* sai que se miens fussent, * Car en vérité.
Jà por li lessié ne m'éussent.
De riens donc vers moi ne mesprist,
Quant ses amis méismes prist:
Siens, voire; mès riens n'en savoie,
Car tant achatés les avoie
De cuer et de cors et d'avoir,
Que les cuidoie* tous avoir. * Croyais.
Mès quant ce vint au derrenier,
Je n'oi* pas vaillant un denier, * Je n'eus.
Et quant en ce point me sentirent,
Tuit cil amis si s'enfoïrent,
Et me firent trestuit la moe
Quant il me virent sous la roe
De Fortune envers abatu,
Tant m'a par Povreté batu.
Si ne m'en doi-ge mie plaindre,
Qu'el m'a fait cortoisie graindre* * Plus grande.
Qu'oncques n'oi vers li déservi*; * Mérité.
Car entor moi si très-cler vi,
Tant m'oint les iex d'un fin colire,
Qu'el m'ot fait bastir et confire,
Sitost comme Povreté vint,
Qui d'amis m'osta plus de vingt,
Voire certes, que ge ne mente,
Plus de quatre cens et cinquente.
Onc linz*, se ses iex i méist, * Lynx.
Ce que ge vi pas ne véist:
Car Fortune tantost en place
La bone amor a plaine face
De mon bon ami me monstra,
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268 LE ROMAN (v. 8809)

Par Povreté qui m'encontra;
Onc ne l'éusse congnéu,
Se mon besoing n'éust véu.
Mès quant le sot, il acorut,
Et quanqu'il* pot me secorut, * Et tant qu'il.
Et tout m'offri quanqu'il avoit,
Por ce que mon besoing savoit.

Comment Amis recorde cy
A l'Amant qu'un seul vray amy
En sa povreté il avoit,
Qui tout son avoir lui offroit.

« Amis, dist-il, fais vous savoir,
Vez-ci mon cors, vez-ci l'avoir
Où vous avés autant cum gié*, * Que moi.
Prenés-en sans prendre congié;
Mès combien? se vous n'el savés,
Tout, se de tout mestier* avés; * Besoin.
Car, amis ne prise une prune
Contre ami les biens de Fortune,
Et les biens naturex méismes,
Puis que si nous entrevéismes,
Por quoi nos cuers conjoins éumes,
Que bien nous entrecongnéumes;
Car ainçois* nous entr'esprovasmes, * Avant.
Si que bons amis nous trovasmes;
Car nus ne set, sans esprover,
S'il puet loial ami trover.
Vous gard-ge tous jors obligiés,
Tant sunt poissans d'amor li giés*; * Liens.
Car moi por vostre garison
Poés, dist-il, metre en prison,
Por plevines* ou por ostages; * Cautions.
Et mes biens vendre et metre en gages. »
Ne s'en tint mie encor à tant,
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(v. 8839) DE LA ROSE. 269

Por ce qu'il ne m'alast flatant;
Ainçois* m'en fist à force prendre, * Au contraire.
Car n'i osoie la main tendre,
Tant iere* maz et vergongneus, * J'étais.
A loi* de povre besongneus, * A la façon.
Cui* honte a si la bouche close, * A qui.
Que sa mésèse dire n'ose,
Mais sueffre, et s'enclost et se cache,
Que nus* sa povreté ne sache, * Pour que nul.
Et monstre le plus bel dehors:
Ainsinc ge le fesoie alors.
Ce ne font pas, bien le recors*, * Rapporte.
Li mendians poissans de cors,
Qui se vont par tout embatant*, * Faufilant.
Puisqu'il puéent chacun flatant,
Et le plus let dehors démonstrent
A trestous ceus qui les encontrent,
Et le plus bel dedens reponent* * Cachent.
Por décevoir ceus qui lor donent;
Et vont disant que povres sont,
Et les grasses pitances ont,
Et les grans deniers en trésor.
Mès atant* me tairai dès or**, * Maintenant. ** Désor-
Que g'en porroie bien tant dire mais.
Qu'il m'en iroit de mal en pire;
Car tous jors héent ypocrite
Vérité qui contre eus est dite.
Ainsinc ès devant diz* amis * Ainsi dans les devant
Mon fol cuer son travail a mis; dits.
Si sui par mon fol sens traïs,
Despis*, diffamé et haïs, * Méprisé.
Sans ochoison d'autre déserte*, * Sans occasion de l'avoir
Que de la devant dite perte autrement mérité.
De toutes gens communément,
Fors que* de vous tant solement; * Si ce n'est.
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270 LE ROMAN (v. 8873)

Que vos amors pas ne perdés,
Mès à mon cuer vous aerdés*; * Attachez.
Et tous jors, si cum ge le croi,
Qui d'amer vous pas ne recroi*, * Cesse.
Se Dieu plaist, vous i aerdrés;
Mès por ce que vous me perdrés,
Quant à corporel compaignie,
En ceste terriene* vie, * Terrestre.
Quant li derreniers jors vendra,
Que Mors son droit des cors prendra:
Car icel jor, bien le recors*, * Rappelle.
Ne nous toldra fors que* le cors, * Enlèvera, ravira, que le.
Et toutes les apartenances
De par les corporex sustances;
Car ambedui*, ce sai, morron * Tous deux.
Plus tost, espoir, que ne vorron*, * Peut-être que nous ne
Mès ce n'iert pas, espoir, ensemble. voudrons.
Car Mors tous compaignons dessemble*. * Sépare.
Si sai-ge bien certainement
Que, se loial amor ne ment,
Se vous vivés et ge moroie,
Tous jors en vostre cuer vivroie;
Et se devant moi moriés,
Tous jors ou mien revivriés
Après vostre mort par mémoire,
Si cum vesquist, ce dist l'istoire,
Pyrithoüs après sa mort (1),

(1) Pirithoüs, fils d'Ixion, fut roi des Lapithes; il était ami intime de Thésée. Etant allé, accompagné de ce héros, pour enlever la femme du
roi des Molossiens, ce prince, qui n'entendait pas raillerie sur cet article,
le fit dévorer par ses chiens.
J'ai vu Pirithoüs, triste objet de mes larmes, Livré par ce barbare à des monstres cruels Qu'il nourrissait du sang des malheureux mortels. (Racine, Phèdre, acte 3, scène 5.) (L. D. D.)
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(v. 8900) DE LA ROSE. 271

Que Théséus tant ama mort.
Tant le quéroit, tant le sivoit,
(Car cil dedens son cuer vivoit)
Que vis* en enfer l'ala querre**, * Vivant. ** Chercher.
Tant l'ot amé vivant sor terre.
Et Povreté fait pis que Mort:
Car ame et cors tormente et mort,
Tant cum l'un o* l'autre demore, * Avec.
Non pas, sans plus, une sole hore;
Et lor ajoute à dampnement* * Damnation.
Larrecin et parjurement,
Avec toutes autres durtés
Dont chascuns est griément hurtés,
Ce que Mort ne vot mie faire,
Mès aincois les en fait retraire*, * Mais au contraire les en
Et si lor fait en son venir* fait sortir. * A sa venue.
Tous temporiex tormens fenir;
Et, sans plus, comment que soit griéve,
En une sole hore les griéve*. * Frappe.
Por ce, biaus compains*, vous semon * Compagnon.
Qu'il vous membre* de Salemon, * Souvienne.
Qui fu roi de Ghérusalem;
Car de li moult de bien a-l'en.
Il dit, et bien i prenés garde:
Biau fils, de povreté te garde
Tous les jors que tu as à vivre,
(Et la cause en rent en son livre;)
Car en ceste vie terrestre,
Miex vaut morir que povres estre.
Et cil qui posres aparront*, * Apparaîtront.
Lor propres frères les harront*. * Haïront.
Et por la povreté douteuse,
Il parle de la souffreteuse
Que nous apelons indigence,
Qui si ses hostes désavance,
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272 LE ROMAN (v. 8935)

Onc si despite* ne vi gens * Méprisée.
Cum ceus que l'en voit indigens.
Por tesmoings néis* les refuse * Même.
Chascuns qui de droit escript use,
Por ce qu'il sunt en loi clamé
Equipolens as diffamé.
Trop est povreté lede chose;
Mès toutevois bien dire l'ose,
Que se vous aviés assés
Deniers et joiaus amassés,
Et tant doner en porriés,
Conte prometre en vorriés*, * Voudriez.
Lors coilleriés boutons et roses,
Jà si ne seroient encloses.
Mès vous n'estes mie si riches,
Et si n'estes avers ne chiches:
Donés donc amiablement (1)
Biaus petis dons resnablement*, * Raisonnablement.
Si que n'en cheiés en poverte.
Damaige i auriés et perte;
Li plusor vous en moqueroient,
Qui de riens ne vous secorroient,

(1) Les galants qui ne voudront pas se ruiner auprès des femmes trouveront ici de quoi leur faire des présents à bon marché. Ovide, qui était
un vieux routier en fait d'amour, apprend la manière de donner beaucoup
et à peu de frais :
Nec dominam jubeo pretioso munere dones: Parva, sed e parvis callidus apta dato. Dum bene dives ager, dum rami pondere nutant, Ad ferat in calatho rustica dona puer. Rare suburbano poteris tibi dicere missa; Illa vel in sacra sint licet emta via. Adferat aut uvas, aut quas Amaryllis amabat; Aut nunc castaneas non amat illa nuces. (Art. am. lib. II, v. 261.) Voilà les présents de l'été : il y a apparence que ceux de l'hiver n'étaient pas plus considérables. (L. D. D.)
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(v. 8957) DE LA ROSE. 273

Se vous aviés le chaté* * Bien.
Oultre sa valeur achaté.
Il affiert* bien que l'en présent * Il convient.
De fruit novel un bel présent
En toailles*, ou en paniers; * Serviettes.
De ce ne soies jà laniers*. * Lâche, paresseux.
Pomes, poires, noiz ou cerises,
Cormes, prunes, freses, merises,
Chastaignes, coinz, figues, vinetes,
Pesches, parmains, ou alietes*, * Fruits de l'alisier.
Nefles entées, ou framboises,
Beloces* d'Avesnes, jorroises, * Espèces de prunes.
Roisins noviaus lor envoiés,
Et des meures fresches aiés;
Et se les avés achetées,
Dites que vous sunt présentées
D'un vostre ami, de loing venues,
Tout les achatiés-vous ès* rues. * Les eussiez-vous achetées
Ou donnés roses vermeilletes, dans les.
Primeroles, ou violetes,
Ou biaus glaons* en la seson; * Glaïeuls.
En tex dons n'a pas desréson.
Sachiés que dons les gens afolent*, * Font perdre la tête aux
As mesdisans les jangles tolent*: gens. * Les caquets enlèvent.
Se mal ès donéors savoient,
Tous les biens du monde en diroient.
Biaus dons soustienent maint bailli
Qui fussent ore mal bailli*; * Qui seraient maintenant
Biaus dons de vins et de viandes maltraités.
Ont fait doner maintes provendes*; * Prébendes.
Biaus dons si font, n'en doutés mie,
Porter tesmoing de bone vie:
Moult tienent par tout biau leu* dons; * Beau lieu.
Qui biau don done, il est prodons*. * Homme de bien.
Dons donent loz* as donéors, * Mérite.
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274 LE ROMAN (v. 8992)

Et empirent les prenéors (1),
Quant il lor naturel franchise* * Liberté.
Obligent à autrui servise.
Que vous diroie à la parsome*? * Fin.
Par don sunt pris et Dieu et home.
Compains*, entendés ceste note * Compagnon.
Que ge vous amoneste et note.
Sachiés, se vous volés ce faire
Que ci m'avés oï retraire*, * Raconter.
Li diex d'Amors jà n'i faudra* * Manqueras.
Quant le fort chastel assaudra*, * Assaillira.
Qu'il ne vous rende sa promesse;
Car il et Vénus la déesse
Tant as portiers se combatront,
Que la forteresce abatront:
Si porrés lors coillir la Rose,
Jà si fort ne sera enclose.
Mès quant l'en a la chose aquise,
Si reconvient-il* grant mestrise * Il faut encore
En bien garder et sagement,
Qui joïr en vuet longement.
Car la vertu n'est mie membre* * Moindre.
De bien garder et de desfendre
Les choses, quant el sunt aquises (2),
Que del aquerre en quelques guises.
S'est bien drois que chétis se claime
Valez*, quant il pert ce qu'il aime, * Jeune homme.
Por quoi ce soit par sa défaute;
Car moult est digne chose et haute
De bien savoir garder s'amie,
Si que l'en ne la perde mie,
Méismement, quant Diex la done

(1) Omnia sumpta ligant. (2) Nec minor est virtus, quam quaerere, parta fueri. (Ovid., Art. am. lib. II, v. 13.)
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(v. 9023) DE LA ROSE. 275

Sage, cortoise, simple et bone,
Qui s'amor doint* et point ne vende. * Donne (subj.).
Car onques amor marchéande
Ne fu par fame controvée*, * Imaginée.
Fors par ribaudie provée;
N'il n'i a point d'amor, sans faille*, * Sans manquer.
En fame qui por don se baille.
Tel amor fainte mal feu l'arde!
Là ne doit-l'en pas metre garde.
Si sunt-eles voir presque toutes
De prendre convoiteuses, et gloutes* * Gloutonnes, avides.
De ravir et de dévorer,
Si qu'il n'i puist riens demorer,
A cels qui plus por lor se claiment*, * Se proclament.
Et qui plus loiaument les aiment:
Car Juvenaus si nous raconte,
Qui de Berine tient son conte,
Que miex vosist* un des iex perdre (1) * Aurait voulu.
Que soi à un seul homme aerdre*; * Attacher.
Car nus seus n'i peuist soffire*, * Car nul seul n'y pour-
Tant estoit de chaude matire: rait suffire.
Car jà fame n'iert si ardans,
Ne ses amors si bien gardans,
Que de son chier ami ne vuelle
Et les deniers et la despeulle.
Or vez que les autres feroient,
Qui por dons as homes s'otroient*. * S'abandonnent.
Nésune* ne puet-l'en trover * Mille.
Qui ne se vueille ainsinc prover.
Tant l'ait home en subjeccion,
Toutes ont ceste entencion.
Vez ci la rigle* qu'il en baille; * Voici la règle.

(1) Unus Iberinae vir sufficit? Ocyus illud Extorquebis, ut haec oculo contenta sit uno. (Juvénal, Satire VI, v. 53.)
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276 LE ROMAN (v. 9055)

Mès il n'est rigle qui ne faille*, * Qui ne faillisse.
Car des mauvèses entendi ,
Quant ceste sentence rendi.
Mès s'el n'est tiex* cum ge devis**, * Telle. ** Devise, dis.
Loial de cuer, simple de vis*, * Visage.
Ge vous dirai que l'en doit faire.
Valez* cortois et débonnaire * Jeune homme.
Qui vuet à ce metre sa cure*, * Ses soins.
Gart* que du tout ne s'aséure * Prenne garde.
En sa biauté, ne en sa forme:
Drois est que son engin* enforme * Esprit, génie.
De meurs et d'ars et de sciences;
Car qui les fins et les provences* * Suites.
De biauté sauroit regarder,
Biauté se puet trop poi garder:
Tantost a faite sa vespree*, * Soirée.
Com les floretes en la prée;
Car biauté est de tel matire,
Quel el plus vit, et plus empire.
Mès le sens, qui le vuet aquerre,
Tant cum il puet vivre sor terre,
Fait à son mestre compaignie,
Et miex vaut au chief* de sa vie * Terme.
Qu'il ne fist au comencement;
Tous jors va par avancement,
Jà n'iert par tens apetisiés*. * Jamais il ne sera par le
Bien doit estre amés et prisiés temps diminué.
Valez* de noble entendement, * Jeune homme.
Quant il en use sagement.
Moult redoit* estre fame liée**, * Doit à soit tour.
Quant ele a s'amor emploiée ** Joyeuse.
En biau valet cortois et sage,
Qui de sens a tel tesmoignage.
Neporquant* s'il me requéroit * Néanmoins.
Consel, savoir se bon seroit
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(v. 9090) DE LA ROSE. 277

Qu'il féist rimes jolietes ,
Motez, fabliaus, ou chançonetes,
Qu'il vueille à s'amie envoier
Por li chevir* et apoier: * Venir à bout.
Ha, las! de ce ne puet chaloir*, * Importer.
Biaus diz i puet trop poi* valoir. * Belle parole y peut trop
Li dit, espoir*, loé seront, peu. * Peut-être.
D'autre preu* petit i feront; * Profit.
Mès une grant borse pesans,
Toute farsie de besans,
Se la véoit saillir* en place, * Sauter.
Tost i corroit à plaine brace*; * En agitant fortement
Qu'eles sunt mès si aorsées*, les bras. * Avares.
Que ne corent fors as borsées*. * A l'argent.
Jadis soloit* estre autrement, * C'était l'usage de.
Or va tout par empirement.
Jadis au tens des premiers pères
Et de nos premeraines mères,
Si cum la letre le tesmoigne,
Par qui nous savons la besoigne,
Furent amors loiaus et fines,
Sans covoitise et sans rapines;
Li siècles ert* moult précieus, * Etait.
N'estoit pas si délicieus
Ne de robes, ne de viandes*; * Vivres; ital., vivende.
Il coilloient ès bois les glandes
Por pain, por char et por poissons,
Et cerchoient par ces boissons,
Par vaus, par plains et par montaingnes,
Pomes, poires, noiz et chastaingnes,
Boutons et mores et pruneles,
Framboises, freses et ceneles*, * Fruits du houx et de
Fèves et pois, et tex chosetes l'aubépinier.
Cum fruis, racines et herbetes;
Et des espis des blés frotoient,
24.
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278 LE ROMAN (v. 9125)

Et des roisins ès chans grapoient*, * Cueillaient.
Sans metre en pressouer, n'en esnes*. * Cuves.
Li miel décoroient* des chesnes, * Découlaient.
Dont habundamment se vivoient,
Et de l'iaue simple bevoient,
Sens querre piment (1) ne claré;
N'onques ne burent vin paré*. * Vin préparé, composé
N'iert point la terre lors arée*, d'ingrédients divers. * Labourée.
Mès, si cum Dieu l'avoit parée,
Par soi-méismes aportoit
Ce dont chascuns se confortoit.
Ne quéroient saumons, ne luz*, * Brochets.
Et vestoient les cuirs veluz,
Et faisoient robes de laines,
Sans taindre en herbes ne en graines*, * Cochenille.
Si cum el venoient des bestes.
Covertes ierent* de genestes, * Etaient.
De foillies et de ramiaus,
Lor bordetes* et lor hamiaus, * Cabanes.
Et fesoient en terre fosses;
Es roches et ès tiges grosses
Des chesnes crués se rebotoient*